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Henri Proliks

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Le peintre Jacques-Louis Vabre connut des jours plus inspirés que celui où il portraitura Henri Proliks assis à sa table de travail en 1825. Si la facture de cette huile sur toile ne tranche pas sur le reste de l’œuvre, le sujet figuré retiendra en revanche toute notre attention : Henri Proliks était l’officier de plume de Charles X, chargé d’écrire discours, sms et lettre d’abdication. Satisfait de ses services, le roi l’a anobli en 1827 en lui conférant le titre de « Premier pantomime de la Cour ». Il ne donna malheureusement aucune représentation silencieuse.

Jacques-Louis Vabre, Henri Proliks, Premier pantomime royal, huile sur toile, 1825. Œuvre perdue lors de l’emménagement de Georges-Marc Benamou à la Villa Medicis.

Rouillan est un con

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Le pathos a encore frappé. Ceux qui hier encore débinaient Ségolène à longueur d’éditos pour sa grandiloquence montent à leur tour aujourd’hui sur leurs grands chevaux de bois pour bouter Jean-Marc Rouillan hors de sa liberté conditionnelle. Ce n’est plus moderne contre moderne, mais crétin contre crétin.

Crétin, Rouillan l’est assurément mais, à sa décharge, il l’a toujours été. Et c’est heureux : à la fin des années 70, la faiblesse de ses analyses, la pauvreté de son argumentation et le ridicule de ses postures ont dissuadé des bataillons entiers de vandales politisés et cultivés de sombrer dans un terrorisme qui n’allait pas rester longtemps d’opérette. Au passage, grâces soient rendues à Guy Debord, qui, dénonçant l’embrouille dès les premiers pseudo-faits d’armes d’Action Directe (le mitraillage pour de rire du siège du patronat français, le 1er mai 1979) a considérablement réduit les perspectives d’expansion de la PME naissante.

Oui, Rouillan était un crétin, considéré comme infréquentable par le gratin du terrorisme européen. Pour en avoir la preuve formelle, on pourra consulter sur le net ses œuvres philosophico-politiques complètes, un indescriptible frichti stalino-libertaire. Grâce à l’inanité insondable de Rouillan, son grandiose projet de Brigades Rouges à la française ne sortira jamais du cercle restreint de ses groupies.

Crétin, Rouillan l’est resté. Après sa capture, au lieu de faire comme tous les condamnés politiques qui se respectent et de lire et relire tout Balzac, Dumas et Dickens, il a dû sûrement passer sa détention à faire des mots fléchés ou à potasser Pif Gadget, le Monde Diplo ou Le Marxisme pour les nuls. Les interviews qu’il a données depuis sa semi-libération sont toutes à l’aulne de ce bagage théorique. Du blabla de lycéen altergauchiste standard : les capitalistes sont méchants, les Américains très méchants et Sarkozy est aux ordres des capitalistes américains. Lisez l’interview qu’il a accordée à L’Express : 95 % de ce qu’il y déclare pourrait être signé, non seulement par Besancenot mais aussi par José Bové, Clémentine Autain ou Manu Chao. On notera que les journalistes à qui il veut bien confier ses états d’âme ont tous la politesse de ne pas l’interroger sur les questions sujettes à dérapage incontrôlé (11 septembre, Afghanistan ou Proche-Orient, par exemple). Restent les 5% qui fâchent (et qui, très accessoirement, font vendre). En tout et pour tout, deux passages ont suscité la colère (on ne parlera pas de convoitise) des confrères et l’indignation du Parquet, les voici.

Tout d’abord Rouillan déclare : « En tant que communiste, je reste convaincu que la lutte armée à un moment du processus révolutionnaire est nécessaire. » Tu parles d’un scoop ! On peut en penser ce qu’on veut, mais si ce propos, un B-A BA de la vulgate révolutionnaire, est intrinsèquement condamnable, alors il faut interdire immédiatement à la vente tout Marx, tout Gramsci, tout Althusser (et au passage, expurger de nos bibliothèques Brecht, Sartre, Pasolini et quelques autres). N’empêche cette banalité accouche d’une montagne d’indignations, la plus symptomatique étant sans doute celle de Gérard Carreyrou dans France Soir : « Quelles que soient vos précautions, Christophe Barbier, vous avez hélas concouru objectivement à l’apologie de la lutte armée et du terrorisme, et je le regrette pour L’Express. » Barbier, en QHS avec Rouillan ? C’est beau la confraternité… On notera aussi, chez des gens moins suspects de racolage public, que Le Monde donne une citation tronquée donc fausse de Rouillan à qui Alain Salles et Sylvia Zappi font dire – entre guillemets ! –, qu’il est « convaincu que la lutte armée reste nécessaire ». Tant pis pour l’exactitude, sans doute une question de place…

Le deuxième passage qui fâche intervient quand Gilles Rof, de L’Express demande explicitement à Rouillan : « Regrettez-vous les actes d’Action Directe, notamment cet assassinat ? » Sa réponse est millimétrée, chacun de ses mots a sans aucun doute été relu cent fois par ses avocats et ceux de l’hebdomadaire : « Je n’ai pas le droit de m’exprimer là-dessus… Mais le fait que je ne m’exprime pas est une réponse. Car il est évident que si je crachais sur tout ce qu’on avait fait, je pourrais m’exprimer. » C’est clair, c’est net : Rouillan ne dit pas qu’il a des regrets, il ne dit pas qu’il n’en a pas, il rappelle qu’il n’a pas le droit de répondre à cette question. Et il ajoute que s’il reniait tout son passé, on ne lui en tiendrait sans doute pas rigueur. Point barre. Ce que, pourtant, sur son blog de RTL.fr Nicolas Poincaré traduit instantanément par « Jean-Marc Rouillan ne regrette rien. Avant d’ajouter pour notre plus grande joie : « Son interview dans L’Express pourrait le réenvoyer (sic) en prison… »

Je ne sais pas si c’est à l’école communale ou à l’école de journalisme qu’il faudrait renvoyer Nicolas Poincaré et tous ceux qui ont décidé par bêtise ou par commodité de faire monter la mayonnaise en faisant dire à Rouillan autre chose que ce qu’il avait dit.

La meilleure façon de neutraliser Rouillan, c’est de le laisser déballer dans son coin son préchi-précha anti-impérialiste, et de ne pas se gêner pour s’en moquer. A contrario, remettons-le pour de bon au cachot, et on verra apparaître dans la semaine des T-shirts Rouillan dans les cours des lycées.

Electrons libres

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Il y a quinze jours, l’Iran et la Syrie, deux pays en conflit ouvert avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) à cause de leurs programmes nucléaires, ont créé la surprise en posant leurs candidatures à l’un des 35 postes de gouverneurs de l’agence onusienne. Depuis les Iraniens ont décidé de se retirer de la course, laissant la Syrie et l’Afghanistan se disputer ce poste. Avec de tels pays contrôlant la diffusion des technologies nucléaires, l’avenir du monde semble plus sûr que jamais : nos descendants pourront dormir sur leurs deux oreilles, voire sur trois ou quatre…

Mince, des obèses !

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Les pouvoirs publics avaient cru un instant que la mort de Carlos leur accorderait un répit et que celle de Luciano Pavarotti éloignerait durablement la main du péquin moyen du paquet de chips. Rien pourtant ne semble altérer la marche des choses : imperturbablement le Français prend du poids.

Dans quelques années, les enfants ressembleront aux petits baleineaux échoués dans le Middle West et alentours. A dix ans, ils exhiberont, de part et d’autre de leur petit corps boursouflé, les bourrelets de Michael Moore. Au Monde diplo, on s’en réjouit déjà. Rue des Saints-Pères, les bien nommées éditions Grasset ont déjà réceptionné le nouvel essai géopolitique d’Alexandre Adler : Peser dans le monde. Chez Jacques Attali, on écrit un rapport prescrivant la libéralisation du marché de la liposuccion : « Le jour est bientôt venu où il sera aussi difficile de se faire retirer les tissus adipeux que de trouver un taxi à Paris. Nous déconseillons de traiter le mal à sa racine : cela freinerait durablement la consommation et provoquerait le licenciement d’innombrables clowns Ronald McDonald. En revanche, avec l’ouverture au plus grand nombre de l’exercice de la chirurgie plastique et réparatrice, la culotte de cheval deviendra un gisement d’emplois important. »

Le gouvernement français n’a pas voulu attendre que les prophéties de Jacques Attali se réalisent. Il est, quand même, l’un des rares futurologues français à ne s’être jamais trompé ni sur le futur ni sur le passé – il a juste un léger différé avec le présent. Une angoisse terrible a étreint François Fillon : celle de voir la France bientôt peuplée de petits Philippe Séguin en culotte courte. Qu’y a-t-il de plus terrible que d’essayer de distinguer entre deux amas de graisse les yeux chagrins d’un enfant obèse ? Le Premier ministre a essuyé la larme qui déjà perlait sur sa joue, recoiffé d’une main experte sa mèche, puis commandité une mission parlementaire afin de lutter contre l’obésité[1. Apprenant cela, Philippe Séguin, son ancien mentor, a recommandé une double Quatre Fromages à la pizzeria Pino des Champs-Elysées.]. Du Weight Watchers à échelle nationale.

Pendant plusieurs mois, cette mission a auditionné tout ce que la France comptait en spécialistes de la nutrition, y compris le chef du restaurant du Sénat, dont la recette de racines de pissenlits est approuvée internationalement par de nombreux diététiciens. Les parlementaires se sont accordés sur un point : la surcharge pondérale rend gros. Sur le reste, le débat a révélé des lignes d’opposition conséquentes : « On pourrait ravoir du pain ? », « Touche pas à mes frites, y en avait pas dans ton menu ! », « Qui reprend un pousse-café ? ». En fin de compte, ils ont rendu un rapport prescrivant la taxation des produits gras et sucrés. Généralement, lorsqu’un homme politique ne sait pas quoi faire face à un problème, il crée une nouvelle taxe. C’est ce qu’on appelle un réflexe pavlovien. Mais ici ce n’est pas tout à fait le cas. On peut même supputer que les parlementaires avaient abusé sur le digestif lorsqu’ils ont proposé d’instaurer plusieurs taux de TVA indexés sur la composition en lipides et en sucre ajouté des produits alimentaires.

Quittons la buvette de l’Assemblée et descendons dans la vraie vie. Imaginez votre épicier de quartier, celui chez lequel vous allez vous approvisionner chaque fois que vous décidez d’arrêter de financer la holding monopolistique qu’est la grande distribution en France – de toute façon, à 20 heures, c’est fermé chez Holding. Mohammed – c’est son nom[2. En allemand, Mohammed se dit Yilmaz ou Hakan. C’est selon.] – sait qu’il ne faut pas s’être fait empapaouter à la London Business School pour comprendre que, dans l’épicerie, pour gagner plus il faut ouvrir plus tard. Vous lui prenez quatre tranches de jambon, une plaquette de beurre, une baguette et des cornichons. Comme précisément Mohammed n’a pas fait HEC, il lui faudra quarante-six minutes pour déterminer le taux de TVA adaptable à chaque produit que vous lui achetez, avant de vous rendre la monnaie.

Voilà la réalité des choses. C’est visiblement ce qui a poussé Roselyne Bachelot, ministre française de la Santé, à refuser sans appel cette taxation à la gueule du produit. Pas question de discriminer lipides et glucides !, a déclaré celle qui, jour après jour, tente de devenir le sosie de Maïté. Elle sait que plus c’est gras meilleur c’est, qu’en été il faut manger beaucoup et qu’il vaut mieux faire envie que pitié. Maintenant que la question des plus de deux cents livres a été traitée avec brio par le gouvernement, les parlementaires n’ont plus qu’à s’occuper des anorexiques.

Réseau d’espionnage

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Après avoir lancé une campagne d’embauche en direction des gays, le MI6 a décidé de recruter sur Facebook. Plus de 1200 Internautes (dont votre serviteur qui a toujours rêvé de rencontrer Miss Moneypenny) ont adhéré au groupe « Secret Intelligence Service » mis très officiellement en place sur le réseau social. Pour sa part, selon nos informations, la DGSE aurait décidé, si ses lignes budgétaires le lui permettent, d’ouvrir avant 2012 un service Minitel.

La madone et les trotskystes

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Trop forte, Ségo ! Par un étonnant phénomène de sidération collective, tous les observateurs patentés de la planète socialiste, se sont transformés en critiques de spectacles ou chroniqueurs religieux à l’issue du maintenant fameux rassemblement du Zénith à Paris, le 27 septembre. Eva Peron ou Florence Foresti ? Télévangéliste ou « bergère » d’un groupe du Renouveau Charismatique ? Telles sont désormais les petites controverses qui agitent le microcosme politique et médiatique à propos des nouvelles aventures de la présidente du Conseil régional Poitou-Charentes.

Tant et si bien que personne, ou presque, n’a pris la peine de replacer cet événement dans l’évolution de la mouvance ségoliste depuis la campagne présidentielle de 2007.

Dans sa forme, ce one woman show encadré de prestations artistiques s’inscrivait parfaitement dans la continuité du meeting de Charléty de mai 2007 : on avait déjà pu y déceler une tendance à la transmutation du discours politique classique en un prêche visant à provoquer un élan émotionnel au sein de l’assistance. Sans tenir le moindre compte des critiques formulées au sein du PS sur cette dérive mystico-populiste, Ségolène en remet une couche dix-huit mois plus tard, provoquant les barrissements indignés des éléphants nourris au lait de la rhétorique républicaine traditionnelle.

Derrière l’encens et les paillettes, au delà d’un « relookage » de l’héroïne de la soirée digne d’une émission de télé populaire, on pouvait néanmoins discerner un net virage gauchiste dans le peu de contenu politique de son adresse au public. Exit « l’ordre juste » et l’exaltation du drapeau tricolore d’une campagne présidentielle qui a puisé dans le sac à idées chevènementiste ; place à « l’interdiction des licenciements et des délocalisations » et à la glorification de la « France métissée ». Adieu Bayrou, bonjour Besancenot !

La nouvelle Ségo, celle qui a été présentée au peuple le 27 septembre, n’a pas seulement changé de coiffure. Elle a également abandonné la stratégie de l’alliance avec un centre introuvable pour adopter la ligne proposée par un Julien Dray revenu au bercail : la constitution d’un front « arc en ciel » de Bové à Bayrou, étant bien entendu que le nom de Bayrou n’est cité que pour l’obliger à décliner cette offre malhonnête.

C’est donc le grand retour, dans le clan Ségo, de la phalange des anciens trotskystes, des Sophie Bouchet-Petersen, Julien Dray et Edwy Plenel. Ce dernier, déjà intervenant remarqué il y a quelques mois dans un rassemblement du club ségoliste « Désirs d’Avenir », s’est à nouveau montré parmi les pipoles présents au Zénith. La marque intellectuelle de ce trio, dont les cadres de pensée sont restés intacts malgré leur éloignement de l’appareil organisationnel de la LCR, se lit assez facilement dans le nouveau cours pris par la mouvance royaliste. Ainsi la litanie d’oxymores ( Il y a eu la « riante » primaire, la « courtoise » présidentielle, les « gentils » coups bas, les « tendres » attaques, les « doux » cambriolages, les « amicales » pressions et les charmantes épreuves personnelles…), point d’orgue du discours de Ségolène, avait pour objectif de la constituer en victime persécutée par tous les « dominants » de l’ordre social en place, qu’ils se trouvent à l’Elysée, rue de Solferino, et même au sein de sa propre famille fracassée. La dichotomie dominants/dominés instituée en paradigme de la pensée et de l’action n’induit pas seulement une critique politique de l’adversaire, mais sa délégitimation morale : il suffit d’écouter les billets hebdomadaires d’Edwy Plenel sur France Culture pour savoir distinguer les bons des méchants. Aux noirs desseins des étrangleurs de la démocratie, Bush, Sarkozy et consorts, s’opposent les aspirations au Beau, au Bien et au Vrai des damnés de la terre, méchamment traités de « barbares » par un Occident arrogant. J’exagère à peine…

Ce virage à gauche n’est pas le résultat d’une soudaine illumination qui serait venue à Ségolène telle la flamme de la Pentecôte au dessus de la tête des apôtres. Il participe d’une stratégie visant à demeurer en scène même si le congrès de Reims se solde par la victoire de son principal concurrent, Bertrand Delanoë. La mobilisation à son profit du « parti d’en bas », plus à gauche que les hiérarques et les notables, vise à maintenir une pression en sa faveur jusqu’à la nouvelle primaire de désignation du candidat à la présidentielle de 2012. Dans l’hypothèse où Bertrand Delanoë deviendrait premier secrétaire en novembre, il ne pourra pas compter sur le ralliement du clan royaliste. Et si, comme c’est probable, les élections européennes de juin 2009 se traduisent par une poussée des partis protestataires au détriment du PS et de l’UMP, on verra monter, au sein du PS, l’exigence de la constitution d’une nouvelle alliance avec une extrême gauche consolidée et des Verts triomphants, largement dominés par les altermondialistes et les gauchistes reconvertis. Si, au bout du compte, Delanoë sombre dans cette galère, il restera ensuite à faire barrage au retour de « l’exilé » Dominique Strauss-Kahn, dont la cote de popularité fait de l’ombre à la madone. Alors, ce sera feu sur le droitier, l’homme des privatisations et de la soumission au grand capital !

Il y a un peu plus de vingt ans, en Angleterre, un quarteron de trotskystes culottés parvenait à s’emparer d’importants leviers de commande au sein du Parti travailliste, mettant en avant un idiot utile », Michael Foot, comme candidat au 10 Downing Street. Résultat : une décennie de pouvoir sans partage pour Margaret Thatcher, jusqu’à ce que Tony Blair expulse sans ménagement les héritiers de feu Lev Davidovitch des rangs du Labour. Nicolas Sarkozy n’était pas présent physiquement au Zénith, mais toutes ses pensées, durant cette soirée, ont dû se résumer à un vibrant « Allez Ségo ! ».

Ségolène l’Américaine

C’est, voyez-vous, une ambition déroutante, et pour certains Français choquante, dont tout ou presque est américain – les méthodes et les manières comme le vocabulaire. Une ambition, voyez-vous, qui a profondément modifié la façon de faire de la politique en France. Nicolas Sarkozy ? Vous avez dû avoir la berlue : je vous parle de Ségolène Royal, qui aura plus que quiconque américanisée notre vie politique.

Commençons par la façon dont elle s’est imposée comme candidate du Parti socialiste en 2007. Par des primaires. Des vraies. Ce processus de sélection a marqué un moment important, et peut-être sans retour, de l’évolution de la politique française. Les sondages, l’opinion, les militants ont pris le pas sur l’appareil et ses caciques. Est-ce bien, est-ce mal ? Chacun en jugera. Mais un fait semble désormais indiscutable : la seule différence qui persiste entre les démocrates et nos socialistes, en matière de désignation du candidat à la présidence, c’est qu’outre-Atlantique Hillary a perdu, alors qu’ici elle a gagné.

Allons plus loin. La campagne d’investiture puis, dans une large mesure, sa campagne officielle, ont campé Ségolène Royale en cousine d’Obama : même recours aux débats « participatifs », à la Toile, même mantra de la modernité – et même exploitation de la révolution identitaire : foin de programme, votez pour un métis, votez pour une femme, et tout, par nature, changera !

On a beaucoup – et avec un tact assez peu Grand Siècle – attaqué Nicolas Sarkozy sur sa façon d’utiliser sa vie privée. Mais qui, parmi les contempteurs de « l’Américain à passeport français », a seulement fait l’effort de se pencher sur le cas Royal ? La candidate, rappelons-le tout de même, organisa son passage au 20 heures de TF1 quelques instants après son accouchement, en direct depuis son lit de clinique. C’est elle, encore, qui reconnut de facto avoir copieusement menti aux électeurs, en avouant, le soir des élections législatives, que son couple, si souvent mis en avant, n’était plus qu’une fiction depuis longtemps. Qu’elle en avait joué et nous avait bernés. Las ! N’étant pas encore identifiée comme une américanouillarde[1. Je me permets de renvoyer au chapitre « Les Américanouillards » des Francophobes, Fayard.], Ségolène Royal ne se vit pas appliquer les règles de « la morale et de la transparence » politique américaine qu’avait à subir Sarkozy – « On déballe tout ? On publie une cover de l’amant ? On invente des sms ? Ce joggeur en t-shirt NYPD l’aura bien cherché ! »

Et puisque le style a tant compté dans le procès en américanisation de Sarkozy – de son look golden boy à sa démarche de cow-boy… – peut-être serait-il judicieux de regarder enfin, les yeux grands ouverts, le spectacle que nous offre Royal. De ses réunions « participatives » où la foule psalmodie à son hallucinant show de samedi dernier au Zénith, tout respire la communication télévangéliste chez celle qui touche les paralytiques, exige le drapeau aux fenêtres et a des visions mystiques propres à transformer les défaites en de « nouvelles victoires ». Je me garde bien de critiquer, je me borne à constater : en campagne, Ségolène Royal se situe quelque part entre Billy Graham et « Barack-star » Obama.

Dans le même registre, sa mue physique n’est pas moins frappante. Pour incarner la femme de pouvoir, elle avait deux options : à l’européenne, prendre du poil au pattes, nous la jouer limite hommasse – voyez Aubry, voyez Merkel. Pas glamour pour un cent (d’euro). Ou bien, et ce fut son choix, à l’américaine : incarner la femme absolue – forte et désirable. Vous avez deviné ? Louchez avec moi : Sarah Palin. Oui, Palin, ce « Barracuda » mâtiné de « Hockey Mom » – histoire de ne pas écrire : MILF[2. Comme il y a sans doute des enfants à table, je vous laisse « googoliser »…]. Au Zénith, arborant une tenue sexy, permanentée en Desesperate Housewife, épanouie et conquérante, Ségolène s’est également approprié ce modèle-là. Le plus étonnant, dans l’affaire, est que les médias nous montrent tout cela sans rien en dire. À la réflexion, est-ce si étonnant ?

Mais concluons. « A l’Américaine ! A l’Américaine ! » : le cri du facteur de Tati qui vous faisait rire au cinéma, vous inquiète davantage en matière électorale ? C’est votre droit. Mais il s’agit dès lors, pour les lecteurs du Monde Diplo comme pour les nostalgiques d’un certain style « français », d’être conséquents : en 2012, il leur faudra voter Nicolas Sarkozy.

Bienvenue au Bordelistan !

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« En Afghanistan, nous ne sommes pas en guerre » : à se focaliser sur la dimension lexicologique de la crise afghane, François Fillon et son ministre de la Défense, Hervé Morin, sont devenus la cible de toutes les moqueries. Et pourtant, ils ont raison. Le mot « guerre » est inapproprié, car il masque la réalité. Comme l’a avancé l’historien Victor Hanson[1. Victor Davis Hanson, Le modèle occidental de la guerre, Paris, Les Belles Lettres, 1990.], depuis la Grèce antique, la guerre en Occident vise à obtenir un résultat définitif et incontestable de la manière la plus directe, efficace et rapide possible. Autant dire que cette définition cadre mal avec la situation en Afghanistan où l’opération militaire internationale ne saurait avoir le même objectif qu’une guerre classique.

Le fond du problème afghan est aussi simple que sa résolution est ardue. Il existe bien un pays appelé Afghanistan mais il n’y a pas d’Etat afghan – la terminologie contemporaine a inventé le terme d’ »Etats faillis » pour qualifier ces Etats qui n’existent pas. Seulement, transformer ces Etats « hors système » qui constituent une menace à long terme pour le système international exige un processus long et coûteux, en argent comme en vies humaines, et dont le succès est pour le moins aléatoire.

Dans le cas de l’Afghanistan, non seulement l’Etat n’existe pas mais il n’a jamais vraiment existé (si l’on admet que la légitimité est l’une des composantes nécessaires de l’Etat). Quoi qu’il en soit, on ne comprendra rien à ce pays et à ce que nous y faisons sans faire un détour par son histoire.

Comme beaucoup de pays d’Afrique et du Moyen-Orient, l’Afghanistan a été créé sur une carte d’état-major à l’aide d’une équerre et d’un stylo rouge. C’était en 1893. Les cartes étaient anglaises et c’est Sir Mortimer Durand, secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères des Indes britanniques, qui maniait le stylo. A la fin du XIXe siècle, après de longues années de conflit anglo-russe, les deux Empires ont en effet décidé de créer une zone-tampon entre leurs sphères d’influence respectives – une sorte de Belgique asiatique. Seulement, exactement comme en Europe, cette ligne de démarcation de 2600 km a scindé des groupes ethnolinguistiques, en particulier celui des Pachtounes qui se répartissent aujourd’hui entre l’Afghanistan et le Pakistan, où ils constituent le deuxième groupe ethnique.

Il a pu arriver que les entités arbitraires dessinées par les « Mortimer Durand » français, anglais ou espagnols finissent par engendrer un Etat-nation – rien ne vaut un ennemi commun pour souder un peuple. En Afghanistan, cela n’a pas marché. L’une des explications réside sans doute dans le caractère à la fois tribal et multiethnique de la société. Quoique majoritaires, les Pachtounes ne sont que l’une des composantes d’une mosaïque ethnique avec les Tadjiks, les Hazaras et quelques autres groupes moins importants. À cette diversité s’ajoutent une géographie qui rend la communication entre les régions très difficile et un niveau de développement économique qui n’a pas permis l’émergence d’une classe moyenne urbaine et éduquée capable de créer et de servir un Etat.

En marge des grandes manœuvres de la Guerre froide, l’Afghanistan a donc rempli sa vocation de zone-tampon, d’abord entre Britanniques et Russes, puis entre Soviétiques et Occidentaux. Dès lors que l’Inde, chef de file des « non alignés », penchait du côté des Soviétiques, les Américains ont fait du Pakistan leur principal allié dans la région. Quant à la politique intérieure afghane, elle évoquait celle d’un royaume médiéval, avec une famille régnante déchirée par des luttes intestines, des assassinats et des exils. Le pays était « géré » par des fonctionnaires perçus par leurs « administrés » comme les ambassadeurs d’une puissance lointaine et pas toujours amie. Cette situation a lentement évolué dans les années 1950-1970, quand l’aide internationale (majoritairement soviétique) et la création d’un embryon d’élites ont laissé espérer qu’un Etat centralisé, appuyé par une fonction publique digne de ce nom, pourrait voir le jour. Au lieu de quoi le coup d’Etat communiste de 1978 et surtout la Révolution avortée qui s’en est ensuivie ont précipité l’Afghanistan vers l’abîme.

Frontières sans filtre

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Les élèves de l’Ontario et du Québec ont vu, ces derniers mois, de nombreux individus rôder autour de leurs lycées et ramasser les mégots qui traînaient par terre. Il ne s’agissait pas de robineux (mot québécois qu’on peut traduire par « clochard », c’est-à-dire « SDF » en français ancien) en mal de nicotine, mais d’enquêteurs commissionnés par les buralistes locaux. Leur syndicat entendait démontrer que la consommation de cigarettes de contrebande est une habitude en hausse chez les adolescents. De fait les importations illégales ont explosé au Canada suite aux hausses répétées du prix du tabac.

La palme de la démagogie

Sean Penn souhaitait récompenser un « film politique ». Politique, le film de Laurent Cantet l’est assurément. Une ambition dont nous ne saurions contester la légitimité, tant l’école de la République est au cœur des enjeux qui traversent la société française. L’unanimité des éloges – jusqu’à ceux du ministre Xavier Darcos – atteste pourtant d’un profond malentendu. Cantet a ainsi déclaré à L’Humanité que « le débat sur l’Ecole est suffisamment idéologisé pour que nous nous soyons montrés très vigilants à ce qu’aucun discours idéologique ne se glisse dans le film ». Louable neutralité, propre, se dit-on, au documentaire mais aussi au « réalisme social » dont son cinéma se revendique. Mais Cantet ajoute : « Mes positions politiques transparaissent à travers ma vision de l’école, c’est certain » (magazine du distributeur UGC). Voici donc un film politique qui réussit le tour de force de se soustraire à toute idéologie.

Or, idéologique, son film l’est incontestablement : il exprime son « désir d’une école plus ouverte à la réalité qui nous entoure, plus ouverte au langage, à la diversité, à la transmission, au fait de vivre ensemble, d’une école qui ne soit pas un sanctuaire où les élèves pourraient se débarrasser de ce qu’ils vivent et de ce qu’ils sont » (magazine UGC). Des propositions exprimées dans une phraséologie aussi vague que répandue – depuis le racolage publicitaire jusqu’à la communication politique – relevant d’un désordre intellectuel et langagier. Pour commencer, il faudra bien se pencher un jour sur cet usage omniprésent du terme « diversité ». Présentée comme le remède à tous les maux de la société française, la diversité se substitue à l’égalitarisme républicain jusqu’à devenir une fin en soi. Mais de quoi s’agit-il au juste ? Pour Laurent Cantet, c’est la « diversité de profils dans la classe [qui] en fait la richesse. J’ai passé ma scolarité dans une petite ville de province. Nous étions entre « petits blancs », de la classe moyenne, parce que le collège unique n’existait pas encore. (…) Mes enfants me semblent beaucoup plus ouverts sur le monde en allant au collège à Bagnolet, dans une classe ressemblant à celle que je décris, que moi à leur âge », confie-t-il à Libération. De tels propos entretiennent une confusion malvenue entre la mission de brassage social de l’école et une vision ethniciste de la société. Les jeunes français issus de l’immigration sont enfermés dans le rôle d’éléments « exotiques » d’une civilisation mondiale fantasmée dont l’école serait le microcosme. Dans cet esprit, les termes « diversité », « métissage », « multiculturalisme » ou « mixité » sont employés indifféremment, sans jamais être explicités, privilégiant une conception esthétique de la société au détriment d’une véritable critique sociale.

Refusant d’offrir des références communes aux élèves, l’école de Cantet met l’accent sur leur personnalité et leur « créativité ». Comme le réalisateur le dit lui-même, « beaucoup de profs seront d’accord avec cette idée que les élèves n’apprennent rien si ils ne comprennent pas pourquoi ils doivent l’apprendre et que sans un certain plaisir à être à l’école, on n’apprend pas grand-chose. Le plaisir réside dans ces échanges, cette « tchatche », ces passes d’armes – les gamins aiment être dans l’opposition » (Regards). Il suffirait donc de « jouer le jeu de la confrontation, de la délibération, afin qu’une parole juste des élèves puisse surgir » (Télérama). Ce qui se traduit dans le film par des scènes de « stimulantes joutes verbales » où ni la « tchatche » des collégiens, ni la répartie du professeur ne parviennent à nous convaincre qu’il s’agit là d’un réel apprentissage. L’école ne sort pas grandie de la mise en scène appuyée de ce qui n’est qu’un pugilat verbal. Marin, le professeur du film, dialogue en effet, mais avec cinq ou six personnalités marquantes, et non pas avec l’ensemble de la classe. C’est la parole de ceux-ci qui est « libérée », et elle seule, écrasant celle de la majorité silencieuse réduite au rôle de spectatrice du conflit de prestige engagé entre ses camarades et l’enseignant. Pour que son cours se fasse au bénéfice de tous, il lui faudrait limiter cette parole intempestive, et donc établir son autorité. S’il ne le fait pas, c’est parce qu’il refuse d’endosser la légitimité de sa fonction.

Rejetant la mise à distance (l’école « n’est ni une forteresse, ni un sanctuaire », dit-il à La Croix), le professeur adopte une approche compassionnelle qui relègue au second plan la transmission des connaissances. Qu’enseigner en effet lorsqu’il s’agit d’abord « d’accepter une remise en question du savoir par les élèves » ? Bégaudeau se refuse à s’associer au rôle salutaire d’une école dont les murs devraient faire écran entre les difficultés quotidiennes des enfants et leur découverte des savoirs. Ainsi, flattant les petites individualités – la sienne y compris –, il adopte une pédagogie de la séduction qui révèle un désir de fusionner avec une éternelle adolescence qu’incarneraient ses élèves. François Bégaudeau revendique lui-même une certaine immaturité : « Je ne suis pas né prof et je suis assez peu adulte. Or, un prof se doit d’être un « suradulte ». J’ai toujours eu du mal à dire à un élève : « Il faut penser à ton avenir », alors que je n’aime rien tant que les jeunes qui s’en foutent » (Première). Cet esprit de démission s’explique par le souhait d’instaurer un rapport d’égalité entre le professeur et ses élèves. De toute façon, « aucun prof ne peut prétendre être un bon prof ». Sa mission, dès lors ? « Se mettre à leur niveau », « aller les chercher », « négocier avec la classe ». Avant même d’enseigner quoi que ce soit, les « prérequis » de la transmission des connaissances sont eux-mêmes discutés (silence, discipline, autorité – rien ne va de soi). Or, l’enseignement est une activité inégalitaire par essence, le savoir et la responsabilité étant d’un côté et pas de l’autre. Ceux qui n’assument pas cette position se justifient souvent à la manière de Cantet lorsque celui-ci dit, par exemple, que l’école serait « un terrain d’expérimentation de la démocratie, de la citoyenneté ». C’est une « école d’après l’école » qui est ainsi décrite, recherchant désespérément l’égalité, elle ne la trouve que dans la médiocrité pour tous ; une post-école qui favorise l’exclusion qu’elle prétend combattre.

Quoi qu’en dise Laurent Cantet, Entre les murs est donc un film à forte charge idéologique. S’il s’en défend, c’est pour mieux contredire le « fantasme actuel de la faillite scolaire » (Télérama) et couper court à toute critique en la disqualifiant. Comme chacun sait, l’idéologue, c’est toujours l’adversaire. Ainsi, neutre mais engagé, dans le confort de ses idées vagues, il célèbre les manifestations du désastre éducatif. Le bilan que tire François Bégaudeau de vingt ans de dérives pédagogiques se passe de tout commentaire : « Moi, je crois à l’évolution des choses, que ce soit dans le langage, le corps, les mœurs… Je pense que l’on gagne là où l’on perd. Depuis une dizaine d’années, on a affaire à une génération de jeunes beaucoup plus doués physiquement. Le corps bouge mieux. On a sans doute gagné en énergie ce que l’on a perdu en culture classique ou en qualités argumentatives. »

Entre les murs

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Henri Proliks

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Le peintre Jacques-Louis Vabre connut des jours plus inspirés que celui où il portraitura Henri Proliks assis à sa table de travail en 1825. Si la facture de cette huile sur toile ne tranche pas sur le reste de l’œuvre, le sujet figuré retiendra en revanche toute notre attention : Henri Proliks était l’officier de plume de Charles X, chargé d’écrire discours, sms et lettre d’abdication. Satisfait de ses services, le roi l’a anobli en 1827 en lui conférant le titre de « Premier pantomime de la Cour ». Il ne donna malheureusement aucune représentation silencieuse.

Jacques-Louis Vabre, Henri Proliks, Premier pantomime royal, huile sur toile, 1825. Œuvre perdue lors de l’emménagement de Georges-Marc Benamou à la Villa Medicis.

Rouillan est un con

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Le pathos a encore frappé. Ceux qui hier encore débinaient Ségolène à longueur d’éditos pour sa grandiloquence montent à leur tour aujourd’hui sur leurs grands chevaux de bois pour bouter Jean-Marc Rouillan hors de sa liberté conditionnelle. Ce n’est plus moderne contre moderne, mais crétin contre crétin.

Crétin, Rouillan l’est assurément mais, à sa décharge, il l’a toujours été. Et c’est heureux : à la fin des années 70, la faiblesse de ses analyses, la pauvreté de son argumentation et le ridicule de ses postures ont dissuadé des bataillons entiers de vandales politisés et cultivés de sombrer dans un terrorisme qui n’allait pas rester longtemps d’opérette. Au passage, grâces soient rendues à Guy Debord, qui, dénonçant l’embrouille dès les premiers pseudo-faits d’armes d’Action Directe (le mitraillage pour de rire du siège du patronat français, le 1er mai 1979) a considérablement réduit les perspectives d’expansion de la PME naissante.

Oui, Rouillan était un crétin, considéré comme infréquentable par le gratin du terrorisme européen. Pour en avoir la preuve formelle, on pourra consulter sur le net ses œuvres philosophico-politiques complètes, un indescriptible frichti stalino-libertaire. Grâce à l’inanité insondable de Rouillan, son grandiose projet de Brigades Rouges à la française ne sortira jamais du cercle restreint de ses groupies.

Crétin, Rouillan l’est resté. Après sa capture, au lieu de faire comme tous les condamnés politiques qui se respectent et de lire et relire tout Balzac, Dumas et Dickens, il a dû sûrement passer sa détention à faire des mots fléchés ou à potasser Pif Gadget, le Monde Diplo ou Le Marxisme pour les nuls. Les interviews qu’il a données depuis sa semi-libération sont toutes à l’aulne de ce bagage théorique. Du blabla de lycéen altergauchiste standard : les capitalistes sont méchants, les Américains très méchants et Sarkozy est aux ordres des capitalistes américains. Lisez l’interview qu’il a accordée à L’Express : 95 % de ce qu’il y déclare pourrait être signé, non seulement par Besancenot mais aussi par José Bové, Clémentine Autain ou Manu Chao. On notera que les journalistes à qui il veut bien confier ses états d’âme ont tous la politesse de ne pas l’interroger sur les questions sujettes à dérapage incontrôlé (11 septembre, Afghanistan ou Proche-Orient, par exemple). Restent les 5% qui fâchent (et qui, très accessoirement, font vendre). En tout et pour tout, deux passages ont suscité la colère (on ne parlera pas de convoitise) des confrères et l’indignation du Parquet, les voici.

Tout d’abord Rouillan déclare : « En tant que communiste, je reste convaincu que la lutte armée à un moment du processus révolutionnaire est nécessaire. » Tu parles d’un scoop ! On peut en penser ce qu’on veut, mais si ce propos, un B-A BA de la vulgate révolutionnaire, est intrinsèquement condamnable, alors il faut interdire immédiatement à la vente tout Marx, tout Gramsci, tout Althusser (et au passage, expurger de nos bibliothèques Brecht, Sartre, Pasolini et quelques autres). N’empêche cette banalité accouche d’une montagne d’indignations, la plus symptomatique étant sans doute celle de Gérard Carreyrou dans France Soir : « Quelles que soient vos précautions, Christophe Barbier, vous avez hélas concouru objectivement à l’apologie de la lutte armée et du terrorisme, et je le regrette pour L’Express. » Barbier, en QHS avec Rouillan ? C’est beau la confraternité… On notera aussi, chez des gens moins suspects de racolage public, que Le Monde donne une citation tronquée donc fausse de Rouillan à qui Alain Salles et Sylvia Zappi font dire – entre guillemets ! –, qu’il est « convaincu que la lutte armée reste nécessaire ». Tant pis pour l’exactitude, sans doute une question de place…

Le deuxième passage qui fâche intervient quand Gilles Rof, de L’Express demande explicitement à Rouillan : « Regrettez-vous les actes d’Action Directe, notamment cet assassinat ? » Sa réponse est millimétrée, chacun de ses mots a sans aucun doute été relu cent fois par ses avocats et ceux de l’hebdomadaire : « Je n’ai pas le droit de m’exprimer là-dessus… Mais le fait que je ne m’exprime pas est une réponse. Car il est évident que si je crachais sur tout ce qu’on avait fait, je pourrais m’exprimer. » C’est clair, c’est net : Rouillan ne dit pas qu’il a des regrets, il ne dit pas qu’il n’en a pas, il rappelle qu’il n’a pas le droit de répondre à cette question. Et il ajoute que s’il reniait tout son passé, on ne lui en tiendrait sans doute pas rigueur. Point barre. Ce que, pourtant, sur son blog de RTL.fr Nicolas Poincaré traduit instantanément par « Jean-Marc Rouillan ne regrette rien. Avant d’ajouter pour notre plus grande joie : « Son interview dans L’Express pourrait le réenvoyer (sic) en prison… »

Je ne sais pas si c’est à l’école communale ou à l’école de journalisme qu’il faudrait renvoyer Nicolas Poincaré et tous ceux qui ont décidé par bêtise ou par commodité de faire monter la mayonnaise en faisant dire à Rouillan autre chose que ce qu’il avait dit.

La meilleure façon de neutraliser Rouillan, c’est de le laisser déballer dans son coin son préchi-précha anti-impérialiste, et de ne pas se gêner pour s’en moquer. A contrario, remettons-le pour de bon au cachot, et on verra apparaître dans la semaine des T-shirts Rouillan dans les cours des lycées.

Electrons libres

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Il y a quinze jours, l’Iran et la Syrie, deux pays en conflit ouvert avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) à cause de leurs programmes nucléaires, ont créé la surprise en posant leurs candidatures à l’un des 35 postes de gouverneurs de l’agence onusienne. Depuis les Iraniens ont décidé de se retirer de la course, laissant la Syrie et l’Afghanistan se disputer ce poste. Avec de tels pays contrôlant la diffusion des technologies nucléaires, l’avenir du monde semble plus sûr que jamais : nos descendants pourront dormir sur leurs deux oreilles, voire sur trois ou quatre…

Mince, des obèses !

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Les pouvoirs publics avaient cru un instant que la mort de Carlos leur accorderait un répit et que celle de Luciano Pavarotti éloignerait durablement la main du péquin moyen du paquet de chips. Rien pourtant ne semble altérer la marche des choses : imperturbablement le Français prend du poids.

Dans quelques années, les enfants ressembleront aux petits baleineaux échoués dans le Middle West et alentours. A dix ans, ils exhiberont, de part et d’autre de leur petit corps boursouflé, les bourrelets de Michael Moore. Au Monde diplo, on s’en réjouit déjà. Rue des Saints-Pères, les bien nommées éditions Grasset ont déjà réceptionné le nouvel essai géopolitique d’Alexandre Adler : Peser dans le monde. Chez Jacques Attali, on écrit un rapport prescrivant la libéralisation du marché de la liposuccion : « Le jour est bientôt venu où il sera aussi difficile de se faire retirer les tissus adipeux que de trouver un taxi à Paris. Nous déconseillons de traiter le mal à sa racine : cela freinerait durablement la consommation et provoquerait le licenciement d’innombrables clowns Ronald McDonald. En revanche, avec l’ouverture au plus grand nombre de l’exercice de la chirurgie plastique et réparatrice, la culotte de cheval deviendra un gisement d’emplois important. »

Le gouvernement français n’a pas voulu attendre que les prophéties de Jacques Attali se réalisent. Il est, quand même, l’un des rares futurologues français à ne s’être jamais trompé ni sur le futur ni sur le passé – il a juste un léger différé avec le présent. Une angoisse terrible a étreint François Fillon : celle de voir la France bientôt peuplée de petits Philippe Séguin en culotte courte. Qu’y a-t-il de plus terrible que d’essayer de distinguer entre deux amas de graisse les yeux chagrins d’un enfant obèse ? Le Premier ministre a essuyé la larme qui déjà perlait sur sa joue, recoiffé d’une main experte sa mèche, puis commandité une mission parlementaire afin de lutter contre l’obésité[1. Apprenant cela, Philippe Séguin, son ancien mentor, a recommandé une double Quatre Fromages à la pizzeria Pino des Champs-Elysées.]. Du Weight Watchers à échelle nationale.

Pendant plusieurs mois, cette mission a auditionné tout ce que la France comptait en spécialistes de la nutrition, y compris le chef du restaurant du Sénat, dont la recette de racines de pissenlits est approuvée internationalement par de nombreux diététiciens. Les parlementaires se sont accordés sur un point : la surcharge pondérale rend gros. Sur le reste, le débat a révélé des lignes d’opposition conséquentes : « On pourrait ravoir du pain ? », « Touche pas à mes frites, y en avait pas dans ton menu ! », « Qui reprend un pousse-café ? ». En fin de compte, ils ont rendu un rapport prescrivant la taxation des produits gras et sucrés. Généralement, lorsqu’un homme politique ne sait pas quoi faire face à un problème, il crée une nouvelle taxe. C’est ce qu’on appelle un réflexe pavlovien. Mais ici ce n’est pas tout à fait le cas. On peut même supputer que les parlementaires avaient abusé sur le digestif lorsqu’ils ont proposé d’instaurer plusieurs taux de TVA indexés sur la composition en lipides et en sucre ajouté des produits alimentaires.

Quittons la buvette de l’Assemblée et descendons dans la vraie vie. Imaginez votre épicier de quartier, celui chez lequel vous allez vous approvisionner chaque fois que vous décidez d’arrêter de financer la holding monopolistique qu’est la grande distribution en France – de toute façon, à 20 heures, c’est fermé chez Holding. Mohammed – c’est son nom[2. En allemand, Mohammed se dit Yilmaz ou Hakan. C’est selon.] – sait qu’il ne faut pas s’être fait empapaouter à la London Business School pour comprendre que, dans l’épicerie, pour gagner plus il faut ouvrir plus tard. Vous lui prenez quatre tranches de jambon, une plaquette de beurre, une baguette et des cornichons. Comme précisément Mohammed n’a pas fait HEC, il lui faudra quarante-six minutes pour déterminer le taux de TVA adaptable à chaque produit que vous lui achetez, avant de vous rendre la monnaie.

Voilà la réalité des choses. C’est visiblement ce qui a poussé Roselyne Bachelot, ministre française de la Santé, à refuser sans appel cette taxation à la gueule du produit. Pas question de discriminer lipides et glucides !, a déclaré celle qui, jour après jour, tente de devenir le sosie de Maïté. Elle sait que plus c’est gras meilleur c’est, qu’en été il faut manger beaucoup et qu’il vaut mieux faire envie que pitié. Maintenant que la question des plus de deux cents livres a été traitée avec brio par le gouvernement, les parlementaires n’ont plus qu’à s’occuper des anorexiques.

Réseau d’espionnage

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Après avoir lancé une campagne d’embauche en direction des gays, le MI6 a décidé de recruter sur Facebook. Plus de 1200 Internautes (dont votre serviteur qui a toujours rêvé de rencontrer Miss Moneypenny) ont adhéré au groupe « Secret Intelligence Service » mis très officiellement en place sur le réseau social. Pour sa part, selon nos informations, la DGSE aurait décidé, si ses lignes budgétaires le lui permettent, d’ouvrir avant 2012 un service Minitel.

La madone et les trotskystes

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Trop forte, Ségo ! Par un étonnant phénomène de sidération collective, tous les observateurs patentés de la planète socialiste, se sont transformés en critiques de spectacles ou chroniqueurs religieux à l’issue du maintenant fameux rassemblement du Zénith à Paris, le 27 septembre. Eva Peron ou Florence Foresti ? Télévangéliste ou « bergère » d’un groupe du Renouveau Charismatique ? Telles sont désormais les petites controverses qui agitent le microcosme politique et médiatique à propos des nouvelles aventures de la présidente du Conseil régional Poitou-Charentes.

Tant et si bien que personne, ou presque, n’a pris la peine de replacer cet événement dans l’évolution de la mouvance ségoliste depuis la campagne présidentielle de 2007.

Dans sa forme, ce one woman show encadré de prestations artistiques s’inscrivait parfaitement dans la continuité du meeting de Charléty de mai 2007 : on avait déjà pu y déceler une tendance à la transmutation du discours politique classique en un prêche visant à provoquer un élan émotionnel au sein de l’assistance. Sans tenir le moindre compte des critiques formulées au sein du PS sur cette dérive mystico-populiste, Ségolène en remet une couche dix-huit mois plus tard, provoquant les barrissements indignés des éléphants nourris au lait de la rhétorique républicaine traditionnelle.

Derrière l’encens et les paillettes, au delà d’un « relookage » de l’héroïne de la soirée digne d’une émission de télé populaire, on pouvait néanmoins discerner un net virage gauchiste dans le peu de contenu politique de son adresse au public. Exit « l’ordre juste » et l’exaltation du drapeau tricolore d’une campagne présidentielle qui a puisé dans le sac à idées chevènementiste ; place à « l’interdiction des licenciements et des délocalisations » et à la glorification de la « France métissée ». Adieu Bayrou, bonjour Besancenot !

La nouvelle Ségo, celle qui a été présentée au peuple le 27 septembre, n’a pas seulement changé de coiffure. Elle a également abandonné la stratégie de l’alliance avec un centre introuvable pour adopter la ligne proposée par un Julien Dray revenu au bercail : la constitution d’un front « arc en ciel » de Bové à Bayrou, étant bien entendu que le nom de Bayrou n’est cité que pour l’obliger à décliner cette offre malhonnête.

C’est donc le grand retour, dans le clan Ségo, de la phalange des anciens trotskystes, des Sophie Bouchet-Petersen, Julien Dray et Edwy Plenel. Ce dernier, déjà intervenant remarqué il y a quelques mois dans un rassemblement du club ségoliste « Désirs d’Avenir », s’est à nouveau montré parmi les pipoles présents au Zénith. La marque intellectuelle de ce trio, dont les cadres de pensée sont restés intacts malgré leur éloignement de l’appareil organisationnel de la LCR, se lit assez facilement dans le nouveau cours pris par la mouvance royaliste. Ainsi la litanie d’oxymores ( Il y a eu la « riante » primaire, la « courtoise » présidentielle, les « gentils » coups bas, les « tendres » attaques, les « doux » cambriolages, les « amicales » pressions et les charmantes épreuves personnelles…), point d’orgue du discours de Ségolène, avait pour objectif de la constituer en victime persécutée par tous les « dominants » de l’ordre social en place, qu’ils se trouvent à l’Elysée, rue de Solferino, et même au sein de sa propre famille fracassée. La dichotomie dominants/dominés instituée en paradigme de la pensée et de l’action n’induit pas seulement une critique politique de l’adversaire, mais sa délégitimation morale : il suffit d’écouter les billets hebdomadaires d’Edwy Plenel sur France Culture pour savoir distinguer les bons des méchants. Aux noirs desseins des étrangleurs de la démocratie, Bush, Sarkozy et consorts, s’opposent les aspirations au Beau, au Bien et au Vrai des damnés de la terre, méchamment traités de « barbares » par un Occident arrogant. J’exagère à peine…

Ce virage à gauche n’est pas le résultat d’une soudaine illumination qui serait venue à Ségolène telle la flamme de la Pentecôte au dessus de la tête des apôtres. Il participe d’une stratégie visant à demeurer en scène même si le congrès de Reims se solde par la victoire de son principal concurrent, Bertrand Delanoë. La mobilisation à son profit du « parti d’en bas », plus à gauche que les hiérarques et les notables, vise à maintenir une pression en sa faveur jusqu’à la nouvelle primaire de désignation du candidat à la présidentielle de 2012. Dans l’hypothèse où Bertrand Delanoë deviendrait premier secrétaire en novembre, il ne pourra pas compter sur le ralliement du clan royaliste. Et si, comme c’est probable, les élections européennes de juin 2009 se traduisent par une poussée des partis protestataires au détriment du PS et de l’UMP, on verra monter, au sein du PS, l’exigence de la constitution d’une nouvelle alliance avec une extrême gauche consolidée et des Verts triomphants, largement dominés par les altermondialistes et les gauchistes reconvertis. Si, au bout du compte, Delanoë sombre dans cette galère, il restera ensuite à faire barrage au retour de « l’exilé » Dominique Strauss-Kahn, dont la cote de popularité fait de l’ombre à la madone. Alors, ce sera feu sur le droitier, l’homme des privatisations et de la soumission au grand capital !

Il y a un peu plus de vingt ans, en Angleterre, un quarteron de trotskystes culottés parvenait à s’emparer d’importants leviers de commande au sein du Parti travailliste, mettant en avant un idiot utile », Michael Foot, comme candidat au 10 Downing Street. Résultat : une décennie de pouvoir sans partage pour Margaret Thatcher, jusqu’à ce que Tony Blair expulse sans ménagement les héritiers de feu Lev Davidovitch des rangs du Labour. Nicolas Sarkozy n’était pas présent physiquement au Zénith, mais toutes ses pensées, durant cette soirée, ont dû se résumer à un vibrant « Allez Ségo ! ».

Ségolène l’Américaine

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C’est, voyez-vous, une ambition déroutante, et pour certains Français choquante, dont tout ou presque est américain – les méthodes et les manières comme le vocabulaire. Une ambition, voyez-vous, qui a profondément modifié la façon de faire de la politique en France. Nicolas Sarkozy ? Vous avez dû avoir la berlue : je vous parle de Ségolène Royal, qui aura plus que quiconque américanisée notre vie politique.

Commençons par la façon dont elle s’est imposée comme candidate du Parti socialiste en 2007. Par des primaires. Des vraies. Ce processus de sélection a marqué un moment important, et peut-être sans retour, de l’évolution de la politique française. Les sondages, l’opinion, les militants ont pris le pas sur l’appareil et ses caciques. Est-ce bien, est-ce mal ? Chacun en jugera. Mais un fait semble désormais indiscutable : la seule différence qui persiste entre les démocrates et nos socialistes, en matière de désignation du candidat à la présidence, c’est qu’outre-Atlantique Hillary a perdu, alors qu’ici elle a gagné.

Allons plus loin. La campagne d’investiture puis, dans une large mesure, sa campagne officielle, ont campé Ségolène Royale en cousine d’Obama : même recours aux débats « participatifs », à la Toile, même mantra de la modernité – et même exploitation de la révolution identitaire : foin de programme, votez pour un métis, votez pour une femme, et tout, par nature, changera !

On a beaucoup – et avec un tact assez peu Grand Siècle – attaqué Nicolas Sarkozy sur sa façon d’utiliser sa vie privée. Mais qui, parmi les contempteurs de « l’Américain à passeport français », a seulement fait l’effort de se pencher sur le cas Royal ? La candidate, rappelons-le tout de même, organisa son passage au 20 heures de TF1 quelques instants après son accouchement, en direct depuis son lit de clinique. C’est elle, encore, qui reconnut de facto avoir copieusement menti aux électeurs, en avouant, le soir des élections législatives, que son couple, si souvent mis en avant, n’était plus qu’une fiction depuis longtemps. Qu’elle en avait joué et nous avait bernés. Las ! N’étant pas encore identifiée comme une américanouillarde[1. Je me permets de renvoyer au chapitre « Les Américanouillards » des Francophobes, Fayard.], Ségolène Royal ne se vit pas appliquer les règles de « la morale et de la transparence » politique américaine qu’avait à subir Sarkozy – « On déballe tout ? On publie une cover de l’amant ? On invente des sms ? Ce joggeur en t-shirt NYPD l’aura bien cherché ! »

Et puisque le style a tant compté dans le procès en américanisation de Sarkozy – de son look golden boy à sa démarche de cow-boy… – peut-être serait-il judicieux de regarder enfin, les yeux grands ouverts, le spectacle que nous offre Royal. De ses réunions « participatives » où la foule psalmodie à son hallucinant show de samedi dernier au Zénith, tout respire la communication télévangéliste chez celle qui touche les paralytiques, exige le drapeau aux fenêtres et a des visions mystiques propres à transformer les défaites en de « nouvelles victoires ». Je me garde bien de critiquer, je me borne à constater : en campagne, Ségolène Royal se situe quelque part entre Billy Graham et « Barack-star » Obama.

Dans le même registre, sa mue physique n’est pas moins frappante. Pour incarner la femme de pouvoir, elle avait deux options : à l’européenne, prendre du poil au pattes, nous la jouer limite hommasse – voyez Aubry, voyez Merkel. Pas glamour pour un cent (d’euro). Ou bien, et ce fut son choix, à l’américaine : incarner la femme absolue – forte et désirable. Vous avez deviné ? Louchez avec moi : Sarah Palin. Oui, Palin, ce « Barracuda » mâtiné de « Hockey Mom » – histoire de ne pas écrire : MILF[2. Comme il y a sans doute des enfants à table, je vous laisse « googoliser »…]. Au Zénith, arborant une tenue sexy, permanentée en Desesperate Housewife, épanouie et conquérante, Ségolène s’est également approprié ce modèle-là. Le plus étonnant, dans l’affaire, est que les médias nous montrent tout cela sans rien en dire. À la réflexion, est-ce si étonnant ?

Mais concluons. « A l’Américaine ! A l’Américaine ! » : le cri du facteur de Tati qui vous faisait rire au cinéma, vous inquiète davantage en matière électorale ? C’est votre droit. Mais il s’agit dès lors, pour les lecteurs du Monde Diplo comme pour les nostalgiques d’un certain style « français », d’être conséquents : en 2012, il leur faudra voter Nicolas Sarkozy.

Bienvenue au Bordelistan !

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« En Afghanistan, nous ne sommes pas en guerre » : à se focaliser sur la dimension lexicologique de la crise afghane, François Fillon et son ministre de la Défense, Hervé Morin, sont devenus la cible de toutes les moqueries. Et pourtant, ils ont raison. Le mot « guerre » est inapproprié, car il masque la réalité. Comme l’a avancé l’historien Victor Hanson[1. Victor Davis Hanson, Le modèle occidental de la guerre, Paris, Les Belles Lettres, 1990.], depuis la Grèce antique, la guerre en Occident vise à obtenir un résultat définitif et incontestable de la manière la plus directe, efficace et rapide possible. Autant dire que cette définition cadre mal avec la situation en Afghanistan où l’opération militaire internationale ne saurait avoir le même objectif qu’une guerre classique.

Le fond du problème afghan est aussi simple que sa résolution est ardue. Il existe bien un pays appelé Afghanistan mais il n’y a pas d’Etat afghan – la terminologie contemporaine a inventé le terme d’ »Etats faillis » pour qualifier ces Etats qui n’existent pas. Seulement, transformer ces Etats « hors système » qui constituent une menace à long terme pour le système international exige un processus long et coûteux, en argent comme en vies humaines, et dont le succès est pour le moins aléatoire.

Dans le cas de l’Afghanistan, non seulement l’Etat n’existe pas mais il n’a jamais vraiment existé (si l’on admet que la légitimité est l’une des composantes nécessaires de l’Etat). Quoi qu’il en soit, on ne comprendra rien à ce pays et à ce que nous y faisons sans faire un détour par son histoire.

Comme beaucoup de pays d’Afrique et du Moyen-Orient, l’Afghanistan a été créé sur une carte d’état-major à l’aide d’une équerre et d’un stylo rouge. C’était en 1893. Les cartes étaient anglaises et c’est Sir Mortimer Durand, secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères des Indes britanniques, qui maniait le stylo. A la fin du XIXe siècle, après de longues années de conflit anglo-russe, les deux Empires ont en effet décidé de créer une zone-tampon entre leurs sphères d’influence respectives – une sorte de Belgique asiatique. Seulement, exactement comme en Europe, cette ligne de démarcation de 2600 km a scindé des groupes ethnolinguistiques, en particulier celui des Pachtounes qui se répartissent aujourd’hui entre l’Afghanistan et le Pakistan, où ils constituent le deuxième groupe ethnique.

Il a pu arriver que les entités arbitraires dessinées par les « Mortimer Durand » français, anglais ou espagnols finissent par engendrer un Etat-nation – rien ne vaut un ennemi commun pour souder un peuple. En Afghanistan, cela n’a pas marché. L’une des explications réside sans doute dans le caractère à la fois tribal et multiethnique de la société. Quoique majoritaires, les Pachtounes ne sont que l’une des composantes d’une mosaïque ethnique avec les Tadjiks, les Hazaras et quelques autres groupes moins importants. À cette diversité s’ajoutent une géographie qui rend la communication entre les régions très difficile et un niveau de développement économique qui n’a pas permis l’émergence d’une classe moyenne urbaine et éduquée capable de créer et de servir un Etat.

En marge des grandes manœuvres de la Guerre froide, l’Afghanistan a donc rempli sa vocation de zone-tampon, d’abord entre Britanniques et Russes, puis entre Soviétiques et Occidentaux. Dès lors que l’Inde, chef de file des « non alignés », penchait du côté des Soviétiques, les Américains ont fait du Pakistan leur principal allié dans la région. Quant à la politique intérieure afghane, elle évoquait celle d’un royaume médiéval, avec une famille régnante déchirée par des luttes intestines, des assassinats et des exils. Le pays était « géré » par des fonctionnaires perçus par leurs « administrés » comme les ambassadeurs d’une puissance lointaine et pas toujours amie. Cette situation a lentement évolué dans les années 1950-1970, quand l’aide internationale (majoritairement soviétique) et la création d’un embryon d’élites ont laissé espérer qu’un Etat centralisé, appuyé par une fonction publique digne de ce nom, pourrait voir le jour. Au lieu de quoi le coup d’Etat communiste de 1978 et surtout la Révolution avortée qui s’en est ensuivie ont précipité l’Afghanistan vers l’abîme.

Frontières sans filtre

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Les élèves de l’Ontario et du Québec ont vu, ces derniers mois, de nombreux individus rôder autour de leurs lycées et ramasser les mégots qui traînaient par terre. Il ne s’agissait pas de robineux (mot québécois qu’on peut traduire par « clochard », c’est-à-dire « SDF » en français ancien) en mal de nicotine, mais d’enquêteurs commissionnés par les buralistes locaux. Leur syndicat entendait démontrer que la consommation de cigarettes de contrebande est une habitude en hausse chez les adolescents. De fait les importations illégales ont explosé au Canada suite aux hausses répétées du prix du tabac.

La palme de la démagogie

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Sean Penn souhaitait récompenser un « film politique ». Politique, le film de Laurent Cantet l’est assurément. Une ambition dont nous ne saurions contester la légitimité, tant l’école de la République est au cœur des enjeux qui traversent la société française. L’unanimité des éloges – jusqu’à ceux du ministre Xavier Darcos – atteste pourtant d’un profond malentendu. Cantet a ainsi déclaré à L’Humanité que « le débat sur l’Ecole est suffisamment idéologisé pour que nous nous soyons montrés très vigilants à ce qu’aucun discours idéologique ne se glisse dans le film ». Louable neutralité, propre, se dit-on, au documentaire mais aussi au « réalisme social » dont son cinéma se revendique. Mais Cantet ajoute : « Mes positions politiques transparaissent à travers ma vision de l’école, c’est certain » (magazine du distributeur UGC). Voici donc un film politique qui réussit le tour de force de se soustraire à toute idéologie.

Or, idéologique, son film l’est incontestablement : il exprime son « désir d’une école plus ouverte à la réalité qui nous entoure, plus ouverte au langage, à la diversité, à la transmission, au fait de vivre ensemble, d’une école qui ne soit pas un sanctuaire où les élèves pourraient se débarrasser de ce qu’ils vivent et de ce qu’ils sont » (magazine UGC). Des propositions exprimées dans une phraséologie aussi vague que répandue – depuis le racolage publicitaire jusqu’à la communication politique – relevant d’un désordre intellectuel et langagier. Pour commencer, il faudra bien se pencher un jour sur cet usage omniprésent du terme « diversité ». Présentée comme le remède à tous les maux de la société française, la diversité se substitue à l’égalitarisme républicain jusqu’à devenir une fin en soi. Mais de quoi s’agit-il au juste ? Pour Laurent Cantet, c’est la « diversité de profils dans la classe [qui] en fait la richesse. J’ai passé ma scolarité dans une petite ville de province. Nous étions entre « petits blancs », de la classe moyenne, parce que le collège unique n’existait pas encore. (…) Mes enfants me semblent beaucoup plus ouverts sur le monde en allant au collège à Bagnolet, dans une classe ressemblant à celle que je décris, que moi à leur âge », confie-t-il à Libération. De tels propos entretiennent une confusion malvenue entre la mission de brassage social de l’école et une vision ethniciste de la société. Les jeunes français issus de l’immigration sont enfermés dans le rôle d’éléments « exotiques » d’une civilisation mondiale fantasmée dont l’école serait le microcosme. Dans cet esprit, les termes « diversité », « métissage », « multiculturalisme » ou « mixité » sont employés indifféremment, sans jamais être explicités, privilégiant une conception esthétique de la société au détriment d’une véritable critique sociale.

Refusant d’offrir des références communes aux élèves, l’école de Cantet met l’accent sur leur personnalité et leur « créativité ». Comme le réalisateur le dit lui-même, « beaucoup de profs seront d’accord avec cette idée que les élèves n’apprennent rien si ils ne comprennent pas pourquoi ils doivent l’apprendre et que sans un certain plaisir à être à l’école, on n’apprend pas grand-chose. Le plaisir réside dans ces échanges, cette « tchatche », ces passes d’armes – les gamins aiment être dans l’opposition » (Regards). Il suffirait donc de « jouer le jeu de la confrontation, de la délibération, afin qu’une parole juste des élèves puisse surgir » (Télérama). Ce qui se traduit dans le film par des scènes de « stimulantes joutes verbales » où ni la « tchatche » des collégiens, ni la répartie du professeur ne parviennent à nous convaincre qu’il s’agit là d’un réel apprentissage. L’école ne sort pas grandie de la mise en scène appuyée de ce qui n’est qu’un pugilat verbal. Marin, le professeur du film, dialogue en effet, mais avec cinq ou six personnalités marquantes, et non pas avec l’ensemble de la classe. C’est la parole de ceux-ci qui est « libérée », et elle seule, écrasant celle de la majorité silencieuse réduite au rôle de spectatrice du conflit de prestige engagé entre ses camarades et l’enseignant. Pour que son cours se fasse au bénéfice de tous, il lui faudrait limiter cette parole intempestive, et donc établir son autorité. S’il ne le fait pas, c’est parce qu’il refuse d’endosser la légitimité de sa fonction.

Rejetant la mise à distance (l’école « n’est ni une forteresse, ni un sanctuaire », dit-il à La Croix), le professeur adopte une approche compassionnelle qui relègue au second plan la transmission des connaissances. Qu’enseigner en effet lorsqu’il s’agit d’abord « d’accepter une remise en question du savoir par les élèves » ? Bégaudeau se refuse à s’associer au rôle salutaire d’une école dont les murs devraient faire écran entre les difficultés quotidiennes des enfants et leur découverte des savoirs. Ainsi, flattant les petites individualités – la sienne y compris –, il adopte une pédagogie de la séduction qui révèle un désir de fusionner avec une éternelle adolescence qu’incarneraient ses élèves. François Bégaudeau revendique lui-même une certaine immaturité : « Je ne suis pas né prof et je suis assez peu adulte. Or, un prof se doit d’être un « suradulte ». J’ai toujours eu du mal à dire à un élève : « Il faut penser à ton avenir », alors que je n’aime rien tant que les jeunes qui s’en foutent » (Première). Cet esprit de démission s’explique par le souhait d’instaurer un rapport d’égalité entre le professeur et ses élèves. De toute façon, « aucun prof ne peut prétendre être un bon prof ». Sa mission, dès lors ? « Se mettre à leur niveau », « aller les chercher », « négocier avec la classe ». Avant même d’enseigner quoi que ce soit, les « prérequis » de la transmission des connaissances sont eux-mêmes discutés (silence, discipline, autorité – rien ne va de soi). Or, l’enseignement est une activité inégalitaire par essence, le savoir et la responsabilité étant d’un côté et pas de l’autre. Ceux qui n’assument pas cette position se justifient souvent à la manière de Cantet lorsque celui-ci dit, par exemple, que l’école serait « un terrain d’expérimentation de la démocratie, de la citoyenneté ». C’est une « école d’après l’école » qui est ainsi décrite, recherchant désespérément l’égalité, elle ne la trouve que dans la médiocrité pour tous ; une post-école qui favorise l’exclusion qu’elle prétend combattre.

Quoi qu’en dise Laurent Cantet, Entre les murs est donc un film à forte charge idéologique. S’il s’en défend, c’est pour mieux contredire le « fantasme actuel de la faillite scolaire » (Télérama) et couper court à toute critique en la disqualifiant. Comme chacun sait, l’idéologue, c’est toujours l’adversaire. Ainsi, neutre mais engagé, dans le confort de ses idées vagues, il célèbre les manifestations du désastre éducatif. Le bilan que tire François Bégaudeau de vingt ans de dérives pédagogiques se passe de tout commentaire : « Moi, je crois à l’évolution des choses, que ce soit dans le langage, le corps, les mœurs… Je pense que l’on gagne là où l’on perd. Depuis une dizaine d’années, on a affaire à une génération de jeunes beaucoup plus doués physiquement. Le corps bouge mieux. On a sans doute gagné en énergie ce que l’on a perdu en culture classique ou en qualités argumentatives. »

Entre les murs

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