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Pendant la crise, l’Affaire continue

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Encore une Histoire de l’affaire Dreyfus ? La question qui viendra au lecteur, l’auteur, Philippe Oriol, se la pose d’emblée dans cette somme, dont les éditions Stock publient le premier tome dans le cadre de leur 300e anniversaire[1. Avec plus d’une centaine de livres publiés à l’époque sur Dreyfus (dont les livres de Bernard Lazare, de Clemenceau et de Dreyfus lui-même), Pierre-Victor Stock fut « l’éditeur de l’Affaire ».] Et la réponse de ce chercheur, qui évite la grandiloquence pour lui préférer un travail de fourmi, lisant tout, absolument tout des archives (brouillons de lettres compris !), est que l’Affaire fait désormais partie de nous. C’est l’un de ces événements qui appartiennent autant au présent qu’au passé, que nous traînons avec nous, lui donnant et redonnant du sens, l’interprétant, le triturant mais sans jamais arriver à le classer dans la pile des dossiers archivés – comme la journée des Dupes, le scandale de Panama ou les Trois Glorieuses.

Et puisqu’elle n’est pas près de nous quitter, ce livre de référence est plus que légitime ; il est nécessaire pour mettre de l’ordre dans les découvertes et l’évolution des interprétations. Après tout, qui s’étonnerait que l’on publie un nouveau guide touristique de l’Italie, une décennie après une édition précédente ? L’histoire, comme la géographie, cela s’actualise… Or, dans le cas de l’Affaire, il n’existe aujourd’hui que deux guides complets : celui de Joseph Reinach, acteur de premier plan dans l’affaire et qui a laissé un monumental récit en six volumes publié à chaud entre 1901 et 1908, et celui de Jean-Denis Bredin paru en 1983, c’est-à-dire plus d’une décennie avant que le centenaire de l’Affaire ne donne lieu à une avalanche de colloques, livres et articles ouvrant des perspectives nouvelles.

Mais, plus que tout, le livre de Philippe Oriol est une carte d’état-major, celle de la vaste et ténébreuse forêt des faits, documents et commentaires que constitue cette affaire longue et complexe. C’est aussi une boussole, qui rappelle certains faits indiscutables, car le polémique n’est pas seulement universitaire : un siècle après son déclenchement, « l’Affaire » n’est pas complètement dépassionnée. Ainsi, en plein centenaire de l’Affaire, explose comme un obus dans une tranchée un article paru le 31 janvier 1994, dans une publication de l’Armée de terre (Sirpa Actualités). Signé par le colonel Paul Gaujac, historien militaire et grand spécialiste de la Seconde Guerre Mondiale, ce texte met en doute l’innocence de Dreyfus. Pour l’anecdote, rappelons que lorsque le ministre de la Défense François Léotard décida de relever l’auteur de ses fonctions, l’avocat Georges-Paul Wagner posa la question dans les colonnes du quotidien Présent : « Est-il [Léotard] sûr de l’innocence de Dreyfus ? » – ajoutant que l’arrêt de la Cour de cassation de 1906 « a été pris contre toute jurisprudence ».

L’anniversaire de l’arrêt de 1906 et de la réintégration de Dreyfus dans l’armée française a, lui aussi, engendré une nouvelle polémique, dont le responsable a été l’historien Vincent Duclert, auteur d’une monumentale biographie de l’officier, (Alfred Dreyfus, l’honneur d’un patriote), qui proposait de transférer les cendres du colonel Dreyfus au Panthéon à l’occasion du centenaire. Une idée rejetée par le président de la République, qui suivait ainsi l’argument des opposants au projet, sous prétexte que Dreyfus n’avait fait que subir l’Affaire, et que son statut de victime ne justifiait pas qu’on lui rendît les plus grands honneurs de la République.

Abstraction faite de la polémique, de la querelle entre dreyfusards et antidreyfusards qui perdure et au-delà même de la politique, l’Affaire aura été une étape marquante de la culture politique de la France. Cette dimension essentielle de l’Affaire, Charles Péguy, dreyfusard de la première heure, l’avait exposée de façon prémonitoire dans Notre jeunesse : « Nous prendrons certainement cette grande crise comme exemple, comme référence de ce que c’est qu’une crise, un événement qui a une valeur propre éminente. Ce prix, cette valeur propre à l’affaire Dreyfus apparaît encore, apparaît constamment, quoi qu’on en ait, quoi qu’on fasse. Elle revient malgré tout, comme un revenant, comme une revenante. » Pour l’Eglise, les hérésies portent toutes le nom de celles qui sont apparues dans les premiers siècles de l’ère chrétienne. Pour la France contemporaine, la référence c’est l’Affaire, et elle n’est pas seulement une revenante : elle ne nous quitte jamais.

Au-delà des passions politiques et idéologiques, la France d’aujourd’hui qui n’est plus – et depuis longtemps – divisée entre dreyfusards et antidreyfusards, continue pourtant à vivre l’Affaire, car elle est devenue une référence fondamentale. Peut-on penser en France aujourd’hui sans utiliser le terme « intellectuels » (inventé par les antidreyfusards pour dénigrer leurs opposants) ? Peut-on évoquer une erreur judicaire sans parler du capitaine juif ? Enfin, peut-on être « anti » quelque chose sans se fendre d’un J’accuse ? L’Affaire a été la première manifestation de ce que l’on appelle l’opinion publique (avec médias de masse et mobilisation des consciences individuelles), qui caractérise la vie politique moderne, au même titre que le primat de l’Etat de droit sur la raison d’Etat. « L’affaire Dreyfus, poursuit Péguy, fut une affaire élue. Elle fut une crise éminente dans trois histoires elles-mêmes éminentes. Elle fut une crise éminente dans l’histoire d’Israël. Elle fut une crise éminente, évidemment, dans l’histoire de France. Elle fut surtout une crise éminente, et cette dignité apparaîtra de plus en plus, elle fut surtout une crise éminente dans l’histoire de la chrétienté. » Pour toutes ces raisons, c’est une Affaire sur laquelle il nous faut, encore et toujours, revenir. Et s’il fallait se contenter d’une seule étude sur le sujet, L’Histoire de Philippe Oriol s’imposerait.

Idées noires pour Nuit Blanche

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Succès sur toute la ligne. C’est le bilan que les médias unanimes (contrairement à leur habitude…), ont dressé de la septième Nuit Blanche, merveilleuse invention jalousée dans le monde entier. Et même imitée de Madrid à Miami, de Montréal à Bucarest sans oublier Gaza dont les habitants auront eu droit, comme nous, à leur « moment de partage, de liberté, d’audace et d’ouverture », selon les termes sobres employés sur le site de la Ville de Paris. Qui oserait réclamer du pain quand les jeux sont si réussis ? La Nuit Blanche est bien plus qu’une simple manifestation culturelle – un état d’esprit et une bonne cause, un lieu de communion festive.

Tout au long de la journée pluvieuse qui a eu le bon goût de succéder à cette nuit éreintante, les journalistes n’ont pas caché leur satisfaction, décernant, au fil des journaux radio et télé, des compliments appuyés à ceux qui avaient bravé le froid : un million selon les uns, un million et demi s’enthousiasmaient les plus audacieux. À en juger par l’édito lyrique dont Bertrand Delanoë a gratifié ses administrés reconnaissants, ça valait le coup : au cas où cela vous aurait échappé (ou si vous n’avez pas la chance d’habiter une ville où résonnent « la poésie et l’émotion ») « le temps d’un rendez-vous nocturne qui rompt les traditions », « le rêve s’était installé dans la ville ». Cerise sur le gâteau, « l’espace d’un instant, des églises ont abrité l’unité des peuples libres orchestrée par la voix de Patti Smith ou les images de Javier Téllez ». Comme on vous le dit. C’est même dans l’édito du maire. Il est vrai que jusque-là les églises étaient le refuge de toutes les intolérances. À Saint Eustache, « où, apprend-on grâce à nouvelobs.com, l’art contemporain a toujours été présent et l’église fidèle à la Nuit Blanche depuis cinq ans », « l’heure était au recueillement face à l’oeuvre de Javier Téllez ». Pour les Béotiens, sachez que dans le film de ce dernier, « reliant voyants et non-voyants », on voit « cinq aveugles, cannes blanches en main, prendre contact avec un éléphant d’Asie, lui-même guidé par les friandises que laisse tomber son cornac sur le sol et que le pachyderme récolte avec sa trompe ». Je vous jure que je n’invente rien. D’ailleurs, Christophe Girard, l’adjoint à la Culture du maire de Paris, a été fort ému par l’implication des 80 bénévoles de la paroisse. Il y a huit ans, pour la première édition de cette belle manifestation, Girard rêvait de voir les Parisiens danser devant des Rembrandt (des fois qu’ils auraient eu l’idée bizarre de les contempler). Aujourd’hui, on peut se demander si la Nuit Blanche est une version festive de la Marche (belge) de la même couleur. Quoi qu’il en soit, on ne va pas bouder son plaisir devant une telle créativité mise au service de toutes les différences.

Bien sûr, on ne peut pas empêcher les rabat-joie de sévir et quelques-uns, saboteurs de bonne humeur et casseurs de réjouissances, ont préféré mettre l’accent sur la mauvaise nouvelle : « la Nuit Blanche endeuillée par le décès d’un voyageur tombé du quai du métro ». Mais pour l’essentiel, on répéta pieusement que la Nuit Blanche avait été une réussite malgré le tragique accident. Bref, une fois de plus, on put observer à quel point l’approbation est au cœur du logiciel médiatique, en particulier quand il est question de toutes les innovations concoctées par nos bons princes, fidèles héritiers du grand Surintendant aux Loisirs Jack Lang, pour nous divertir. Au sens premier de ce terme. Car ce qui crée une continuité entre les merveilleuses initiatives made in Paris que sont, entre autres, la Nuit Blanche, Paris Plage, la Fête de la Musique et la Techno-Parade (dont Marc Cohen me signale qu’elle est d’origine germano-américaine mais qui a été si bien acclimatée à Paris qu’on dirait qu’elle y a été inventée) n’est pas qu’elles emmerdent les Parisiens ni qu’elles constituent d’excellents produits d’importation, mais qu’elles participent à la même entreprise de destruction du réel. D’accord, Muray a tout écrit ou presque sur le sujet. En attendant de réaliser une avancée décisive dans la compréhension du désastre, et puisqu’il n’est pas là pour le faire, au moins peut-on souligner à quel point ce qui se passe dépasse ses pires espérances.

Le terrain privilégié de ce tour de passe-passe qui vise à nous fourguer, en lieu et place de la vieille réalité et de son cortège d’ambiguïtés, une existence de paillettes et de carton-pâte, est celui du langage. Grâce à Muray, nul n’ignore que Paris-Plage est une version moderne du « coup du Grand-Duc ». Vous longez les quais de la Seine, face à d’irréductibles bâtisses où s’est souvent jouée la tragédie nationale et, moyennant trois malheureux palmiers en plastique, quelques transats pris d’assaut et un terrain de pétanque rendu boueux par les orages, la transsubstantiation opère : « Ceci est une plage. » Avec la Nuit Blanche ou la Fête de la Musique, véritables orgies sonores auxquelles, sauf à fuir, nul ne peut échapper, on n’est plus dans un conte de fée mais dans un monde orwellien. Dans ce monde où les mots n’ont plus de sens, un infernal vacarme est qualifié de « musique », un gugusse invitant les spectateurs à reproduire ses « dégoulinures » de couleur est un artiste interactif et l’on célèbre la « convivialité » dès que des grappes humaines plus ou moins alcoolisées déambulent dans les rues sans but et sans la moindre curiosité pour les autres grappes humaines qui se livrent à la même activité – et encore moins pour les installations et autres interventions destinées à l’édification des masses.

Or, ce qui intrigue est le discours de recouvrement qui accompagne ces chatoyantes manifestations. En vérité, il y a de quoi devenir dingue. Pour commencer, vous avez supporté le pénible spectacle décrit ci-dessus et les nuisances sonores qui en découlaient. Imaginons que vers 4 heures du matin, épuisé, vous vous soyez vaguement révolté contre les fêtards qui beuglent sous votre fenêtre ou contre les petits malins de l’appartement d’en face qui ont choisi cette nuit où « la poésie et l’émotion de Paris résonnent » pour organiser une surboum et vous infligent leur mauvaise disco toutes fenêtres ouvertes – parce qu’ils veulent bien pourrir la vie d’un voisinage aussi rétrograde mais toute de même pas fumer à l’intérieur ! Dans le meilleur des cas, si vous êtes tombé sur des gens de bonne famille, ils vous ont traité de réac en rigolant, au pire, ils vous ont menacé de représailles. Après une pareille nuit, on est déjà peu disposé à aimer ses contemporains. Et voilà qu’il faut en plus endurer la propagande imbécile destinée à persuader les réfractaires qu’ils n’ont pas vécu une nuit de cauchemar mais un moment de féérie ! Assaisonnant les niaiseries que les communicants ont pondues à leur intention des témoignages de noctambules heureux qui s’émerveillent devant des lumières multicolores avec les accents satisfaits de madame Verdurin, les journalistes vous expliquent donc que le public était au rendez-vous. Peut-être faudrait-il pour la neuvième édition, envisager un exode massif de la capitale ? À vrai dire, il est sans doute inutile de se donner cette peine. Quand bien même elle se déroulerait dans une ville déserte et silencieuse, la Nuit Blanche serait présentée comme un succès – un grand moment de recueillement et de sérénité. Puisque nos oreilles n’ont pas de paupières, la seule solution est d’acquérir des boules Quiès. Mais n’ayez aucune illusion : le réel a disparu. Et il n’est pas prêt de réapparaître.

Photo de Une : Going trough walls, de Gints Gabrans, par Ollografik, flickr.

Agression antisémite dans la Loire

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Devant des centaines de témoins, dont pas un n’est intervenu, onze jeunes juifs ont été sévèrement battus jeudi dernier à Saint-Etienne (42). Les coupables n’ont pas exprimé le moindre regret.

Je suis une femme, pourquoi pas vous ?

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Il y a bien la crise financière, les petits cris aigus des golden boys, le malaise soudain de l’épargnant qui vient de jouer à la bête à deux dos sans y avoir consenti. Il y a bien les élections américaines qui nous renseignent sur l’état de délabrement démocratique d’un pays qui hésite encore à voter Barack Obama. Cependant, la fébrilité de l’actualité n’explique pas l’omerta qui entoure le 40e anniversaire du Mouvement de Libération des Femmes. Aucun journal n’a consacré de gros titre à la mémoire de cet événement qui pourtant bouleversa en 1968 la vie de millions de Françaises. Le fait que l’immense majorité des rédactions du pays[1. On m’objectera que la rédaction de Causeur est dirigée par une femme. Certes. Mais il reste encore à démontrer qu’Elisabeth Lévy n’est pas hyper machiste.] soit dirigée par des hommes expliquerait-il cela ? Bien sûr que oui, et cela nous rappelle que le combat est loin d’être achevé.

Les temps ne sont pas, après tout, si éloignés où nos mères, victimes du phallisme dominant, devaient subir sans broncher les assauts répétés de nos pères, qui, ivres de mauvais vin, rentraient à la maison, laissaient derrière eux l’huis clos, rabaissaient leurs braies et redoublaient d’assaut.

Bon. Mon père n’était pas de ce genre-là. Il était plutôt bonhomme et poussait la sollicitude jusqu’à faire la vaisselle un soir sur deux[2. Même dans l’accomplissement des tâches ménagères, nous conservons en Allemagne notre sacro-saint précepte : Ordnung muss sein (tout doit être en ordre).]. Mais nous autres femmes connaissons ce genre de ruse masculine : il a joué l’affable mari jusqu’au dernier jour de la vie de maman, tenant sa main jusqu’à son dernier souffle et mourant poliment une semaine après elle, uniquement dans le but de l’asservir à la morale patriarcale dans laquelle est engoncé tout l’Occident.

D’ailleurs, s’il avait été aussi prévenant, il aurait laissé maman travailler et vivre sa vie de femme libérée plutôt que de la confiner à l’élevage de quatre enfants. Sa robustesse physique en aurait fait une excellente bûcheronne, une chauffeure-routière ou l’une de ces manœuvrières du BTP qui vous creusent une tranchée comme si elles avaient fait Verdun[3. Le fait est assez peu connu en France, mais les Allemands aussi ont combattu à Verdun.] .

Grâce au MLF et à ses combats de gauche, les femmes françaises ont pu avoir droit à la contraception et à l’avortement. Peut-être que la contraception a été légalisée un an avant la création du MLF, mais n’empêche : Lucienne Neuwirth, quelle femme ! Elle était de la trempe des Olympe de Gouges et des Clara Zetkin ; et si jamais en France il devait se construire un jour un Gynécon – équivalent féminin de l’ignoble et sexiste Panthéon – Lulu y aurait bonne place.

C’est que le MLF est parti d’un bon sentiment : les hommes sont des salauds. C’est une vérité universelle. Et quiconque n’a jamais été contraint de ramasser les sous-vêtements de son mari négligemment jetés dans la salle de bains ne peut comprendre la portée philosophique d’une telle assertion.

Ce dont nous sommes encore plus sûre, c’est qu’en quarante ans le Mouvement de Libération des Femmes a pu faire avancer les choses en France : il a fallu quand même quatre décennies pour que la République passe de Tante Yvonne à Carla Bruni. On peut, sur ce point, remercier les électeurs français qui n’ont pas choisi de porter Ségolène Royal à la présidence : la France serait passée de Tante Yvonne à François Hollande. Et cela aurait été tout à fait inacceptable du point de vue féministe. Si aujourd’hui la première Dame de France peut tâter de la guitare, sans pour autant arborer les mâles bacchantes de l’ignoble Brassens, c’est à l’inlassable combat des militantes de la cause que nous le devons.

La littérature n’a pas non plus été indifférente au combat féministe[4. La société, la littérature, mais pas encore la politique qui est entachée, en France, d’un machisme primaire. Pourquoi Gérard Larcher a-t-il été élu contre Jean-Pierre Raffarin ? Parce que c’était un homme !]. En passant de Simone de Beauvoir à Christine Angot, le Deuxième sexe a enfin cédé la place à l’interrogation pertinente sur la deuxième voie, celle que veut emprunter Doc Gynéco et que Sartre ne frayait qu’accidentellement. Vive le progrès.

Il nous reste, à nous autres féministes, à poursuivre le combat. Le premier qu’il nous faut livrer, c’est le combat contre les homosexuels. Ces mecs nous font croire qu’ils ont abandonné les réflexes patriarcaux pour jouer les chochottes et tordre du cul en marchant. Ne prêtons aucun crédit aux billevesées de ces machistes qui se peignent les ongles en rouge. Même s’ils s’empapaoutent chaque dimanche devant TF1, ils restent des mecs et des salauds qui veulent nous asservir. Luttons contre.

Quant à moi, qui ai été de tous les combats, je sais, la soixantaine passée, que mon corps désormais m’appartient. Ça tombe assez mal, j’aurais bien aimé le partager un peu.

Des César pour les noirs ?

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Officiellement, on parle désormais de « Trophées des arts afro-caribéens ». C’est en tout cas sous cette appellation bien sous tous rapports que France 2 retransmettra, dimanche soir, la cérémonie au cours de laquelle ils ont été décernés, fin septembre, au théâtre du Chatelet à Paris[1. Dimanche 5 octobre, 23 h 20.]. En fait, il s’agit de la troisième « cérémonie des Césaire » – hommage à Aimé Césaire et clin d’œil aux Césars. Seulement, les héritiers de l’écrivain décédé il y a quelques mois sont revenus sur l’autorisation d’utiliser son nom qu’il avait accordée. Les organisateurs avaient bien proposé « Trophées de la négritude », mais la chaîne publique a peut-être jugé le terme trop voyant. Il s’agit en tout cas de récompenser des « artistes issus du monde antillais ou africain ». Définition un peu longuette – qui montre qu’il a fallu prendre quelques pincettes – et pas tout-à-fait exacte, car je doute qu’on y voie un jour Patrick Timsit ou Elie Sémoun, pourtant Français d’Afrique par leurs origines. Autant cracher le morceau : le Césaire, c’est un César pour les noirs. Lassés d’être privés de distinctions nationales, victimes de l’apartheid qui règne, comme chacun sait, dans le monde du spectacle, les défenseurs de cette drôle d’idée font passer la discrimination positive pour un combat d’arrière-garde : voici venu le temps de la ségrégation positive. Qui pourrait s’insurger contre un tel progrès ?

Hervé Pauchon qui, sur France Inter, a consacré trois de ses chroniques quotidiennes à l’événement[2. « Un temps de Pauchon », lundi à jeudi, 17 h 50-18 heures (émissions des 24, 25 et 29 septembre).], semblait cependant un peu troublé par cette célébration de la « diversité » qui se traduit par l’uniformité des lauréats – du seul point de vue de la couleur de leur peau évidemment, mais n’est-ce pas à cela que fait référence la notion fort appréciée de « diversité » ? On pourrait également trouver curieux que les bonnes intentions antiracistes aboutissent à des récompenses fondées sur la « race » ou en tout cas sur l’origine. La réponse du comédien Mouss Diouf, à qui Pauchon fait part de ses réserves, laisse rêveur : « Il y a bien des trophées pour les blancs, pourquoi n’y en aurait-il pas pour les noirs ? » Vous le saviez, vous, que les César étaient réservés aux blancs ?

Il est en outre surprenant que ce désir de ségrégation soit exprimé par des comédiens tant le mélange des couleurs est pratiqué dans le cinéma, ne serait-ce que pour le besoin des distributions. Imaginons une fiction sur l’esclavage. Qui jouerait l’esclavagiste, en l’absence de blancs ? Un acteur arabe ? N’importe quoi ! Certes, on peut comprendre qu’une « minorité visible » qui trouve qu’elle n’est pas assez en vue aspire à l’être davantage, même si d’autres semblent avoir une préférence pour le « pour vivre heureux vivons cachés ». Après tout, les Césaire pourraient être un sympathique rassemblement communautaire sans prétention, s’ils n’étaient pas agrémentés d’un discours plutôt vindicatif sur la prétendue partialité raciste des César. En tout cas, le procédé utilisé pour augmenter le nombre de noirs décorés laisse perplexe.

Plus inspirés par Kemi Seba que par le rêve de Luther King, les promoteurs des Trophées veulent une France plus juste où les noirs seraient honorés à part. Partant du constat que peu de noirs sont césarisés, ils y voient le résultat d’une discrimination raciste. Ils oublient que les jurés des César – c’est-à-dire les membres de la profession – se foutent de la couleur des acteurs et que la compétition est ouverte à tous. Sinon, auraient-ils gratifié La graine et le mulet d’Abdellatif Kechiche de quatre Césars, dont celui du meilleur espoir féminin décerné à Hafsia Herzi ? À moins évidemment que les organisateurs de ces Trophées considèrent qu’on prime trop d’Arabes, mais c’est une hypothèse idiote. En tout cas, pour eux, seul le résultat compte et il est décevant : pas assez de noirs parmi les césarisés. N’est-ce pas la preuve que, comme l’a expliqué un participant à Pauchon, « les noirs ne sont pas respectés » ? « Pourquoi le peuple noir (sic), a-t-il ajouté, n’aurait-il pas le droit de raconter son histoire ? » Dans ces conditions, pour être sûrs d’être à l’arrivée, autant être seuls au départ. Eliminons la concurrence. On veut une France plus juste ou pas ? Et tant pis si pour rendre à César ce qui pourrait être la devise des Césaire, il vaut mieux être premier au village que second à Rome.

Outre que cette idiotie nous invite à compter les gens par couleur, il faut avoir un sacré problème de vue pour observer une suprématie de la race blanche dans le monde du spectacle. Les Français qui applaudissent Jamel Debbouze se moquent bien de savoir s’il est breton ou limousin, tout comme les réalisateurs qui lui versent des cachets mirobolants (il est l’un des comédiens les mieux payés du moment). Il les fait souvent rire, parfois pleurer et ils n’en demandent pas plus. Plus qu’une proclamation politique, je préfère donc voir dans cette initiative le résultat de l’activisme de quelques artistes à l’égo hypertrophié qui vendraient leur mère et l’intérêt national pour attirer les caméras.

Toutefois, si les « César des noirs » devaient amorcer une tendance durable, on peut imaginer l’application de la ségrégation positive à d’autres univers : des diplômes universitaires pour noirs que l’Education nationale serait bientôt sommée de valider pour faire preuve de son antiracisme ; et pourquoi pas des épreuves d’athlétisme réservée aux blancs, en manque de représentativité dans les stades ? Qui oserait qualifier d’apartheid cet apartheid progressiste ? Peut-être les « identitaires », il faudrait le leur demander. Moi, mon genre, ce n’est pas la soupe au cochon. Mais puisque c’est comme ça, je fais du boudin. Noir, bien sûr.

C’est pas moi, c’est l’autre !

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Alors que les confiseries sont soupçonnées en haut lieu d’être largement responsables de l’épidémie d’obésité qui frappe notre pays, on vient d’apprendre que les fameuses cacahuètes chocolatées M&M’s seront partenaires officiels du Téléthon 2008. Un accord vient d’être signé entre Mars Chocolat France (propriétaire de la marque M&M’s) et l’Association Française contre les Myopathies qui a créé le Téléthon. Cette façon de se racheter pourrait donner des idées à d’autres secteurs vilipendés. Vous imaginez Casanis finançant la prévention des maladies pulmonaires ou Marlboro partenaire d’un Cirrhosethon ?

La Hongrie : de Karl Marx au Mac Do

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Si vous êtes amateur de 4×4, rendez-vous à Budapest. Les rues de la capitale magyare en sont envahies. Non que l’état des chaussées le nécessite (encore que…), mais tout simplement, du moins à mon humble et médisant avis, pour que leurs heureux propriétaires puissent rouler des mécaniques au sens propre et figuré… tout en polluant allègrement la vulgaire piétaille dont je fais partie. Vu le rapport entre le prix du litre d’essence (1,30 €) et le revenu mensuel net moyen (500 €), on peut se poser des questions. Mais bon, ce n’est pas un scoop, le thème de l’affreux nouveau riche dans les ex-pays dits « de l’Est » est plus que galvaudé.

Au-delà de cet aspect anecdotique, c’est un mal plus profond qui gangrène lentement mais sûrement, la société de cette ancienne « démocratie populaire ». Pour l’illustrer, je prendrai l’exemple de Budapest, la ville où je vis.

Cette maladie est celle d’une société de plus en plus écartelée entre des extrêmes qui ne se rencontrent pas, même s’ils vivent côte à côte. Un monde sépare aujourd’hui, non seulement riches et pauvres, mais encore très riches et très très pauvres, sans oublier les générations : il n’y a rien de commun aujourd’hui entre petits retraités sans ressources ni parents et jeunes loups trentenaires ou quadras qui gagnent souvent dix fois plus que leurs parents et peuvent se payer le luxe de deux voitures par foyer, de vacances sur les îles lointaines ou de séjours de ski en France. Bref, la Hongrie est devenue une démocratie, mais elle est de moins en moins « populaire ».

La première conséquence de cette situation est la disparition progressive au profit des extrêmes de cette couche moyenne cultivée, disons « normale », qui faisait autrefois l’un des attraits de Budapest. Avec pour corollaire, et c’est bien le plus triste, l’apparition d’un comportement individualiste et d’une obsession de l’argent – que l’on parvienne à en amasser ou, au contraire, que l’on se désole de ne pas en avoir. Or, ces nouvelles préoccupations se développent forcément au détriment de l’amour de la culture. Bien sûr, il existe encore une compagnie agréable que l’on croise le soir au théâtre, mais, dans le paysage quotidien, elle est de moins en moins visible – en d’autres termes, on assiste à une « harrypotterisation » ou à une « macdonaldisation » de la société. On peut le repérer aux nouveaux codes vestimentaires. Pour Monsieur : crâne rasé, tatouage, chaîne en or, maillot de corps mettant en valeur de gros bras bien musclés et surtout, pas de sourire, ce ne serait pas viril ! Quant à Madame, je vous laisse deviner. Non, je n’exagère pas : pour le vérifier, il suffit de faire un tour dans un grand centre commercial, West End par exemple.

Justement, parlons-en des centres commerciaux ! On dirait que pour cette nouvelle classe rien n’est plus enrichissant (pour l’esprit, pas pour le portefeuille..) que la sortie du samedi chez Auchan et Cora. Pendant ce temps, des pauvres bougres tirent le diable par la queue et se demandent de quoi demain sera fait, des dames revendent leurs bijoux de famille et des petites vieilles proposent pour deux sous les malheureuses fleurs ou fraises de leur jardin place de Moscou ou dans les couloirs du métro… Entre les uns et les autres, entre les nouveaux privilégiés et les nouveaux pauvres, il n’y a rien. Un no man’s land humain !

Mais les inégalités ne sont pas tout. Mais quelle indifférence ! Chacun pour soi. « Les autres, ce n’est pas mon problème ! Et l’Etat qui n’est qu’un voleur, encore moins. » Solidarność ? Le mot est polonais, mais il avait autrefois un très grand poids sous le ciel de Budapest (szolidárítás, összetartás). Fini, tout cela. Et c’est paradoxalement dans l’ancienne société dite « d’avant l’ouverture » (!…) que l’on trouvait cette convivialité, cet humour et cet esprit d’entraide si caractéristiques. Si les mots ont une âme, paix à l’âme de ces beaux mots-là.

Au moins, dira-t-on, c’en est fini du socialisme. Justement non ! Car, vingt ans après la chute du Mur, les habitudes restent bien ancrées : files d’attente aux guichets, paiement des factures (et de la majorité des salaires) en liquide, multiplication des fonctionnaires (quatre contrôleurs en tenue négligée à chaque entrée de métro, vigiles du troisième âge dans les administrations), policiers la cigarette au bec, etc. On peut d’autant moins leur en vouloir que ces malheureux sont payés au lance-pierre. Qu’on me permette cependant d’être dubitatif lorsque mes bons amis de France vantent les vertus du changement.

Fort heureusement, bien des Hongrois conservent ces valeurs de générosité tant appréciées autrefois (qui me manquaient alors à Paris). Par leur chaleur, ceux ci (souvent les plus modestes) compensent largement le manque de convivialité des autres, même si ces derniers, malheureusement, représentent la grande masse de la population.

Si l’on ajoute, pour conclure, que ce comportement de parvenu est davantage répandu chez les jeunes que chez les anciens, on admettra qu’il n’y a guère de raisons d’être optimiste. Plaise au Ciel que je me trompe !

Photo de une : Près de l’Erzsébet híd, Budapest. Flickr, Suzanna.

Modem est servie

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Fred Vargas est au polar français ce que le fromage 0 % est à l’époisse, une version light, garantie sans matières grasses idéologiques mais aussi sans la moindre saveur. Le goût est toujours un risque et, à voir le succès des livres de Vargas, la société française, ou tout au moins sa frange petite-bourgeoise et féminine qui lit Elle et Télérama, ce risque, elle a décidé de ne plus le prendre. Quand on sait que ce genre littéraire a toujours été subversif, depuis les pères fondateurs américains (Hammett, Chandler, Thompson, Goodis) jusqu’aux « refondateurs » français des années 1970 (Manchette et Fajardie), on mesure à quel point Fred Vargas, dans son domaine particulier, participe à l’entreprise de domestication de l’esprit de révolte et à l’occultation de ce travail du négatif à l’œuvre aujourd’hui dans tous les secteurs de la réalité. Elle reconnaissait elle-même, dans un récent colloque Manchette, écrire des « polars calmants ». L’aveu est clair, l’oxymore charmant. Un polar calmant, c’est comme un centriste courageux, un socialiste avec des idées claires, un sarkozyste qui lirait des livres : il y a contradiction indépassable dans les termes.

Je sens les objections pleuvoir, le procès en sorcellerie se préparer dans les arrière-cuisines des listes associatives diverses. Fred Vargas est en effet l’objet dans le milieu du « noir » (le terme est ici aussi à prendre dans son acception mafieuse) d’un véritable culte de la personnalité. Critiquer Vargas, c’est être tour à tour réactionnaire, jaloux, méchant, alcoolique, intolérant, élitiste, stalinien (bon, j’arrête ici mon autoportrait). Et puis dire que Fred Vargas est une tiède, c’est une contre-vérité : la preuve, vont répondre les gardiens du Temple, vestales outragées de la créatrice du commissaire Adamsberg, c’est qu’elle a été l’indéfectible soutien de Cesare Battisti, auteur de romans noirs (des bons et des vrais, ceux-là) rattrapé naguère par son passé dans la lutte armée italienne des années 1970. Que les choses soient claires, l’auteur de cet article a été signataire des pétitions de soutien à Battisti qui risquait et risque toujours, en Italie, la prison à perpétuité pour des faits vieux de plus de trente ans, non avérés de surcroît. Que l’on soit d’accord ou pas sur cette question est une autre faire.

Il n’empêche, Battisti est typiquement une cause sociétale. Et le choix du sociétal (mariage homosexuel, consommation libre de psychotrope, repentance pour le passé colonial, j’en passe et des pires) est toujours, à un moment ou à un autre, un écran de fumée pour masquer le social, ce social qui gêne toujours un peu les journaux gentils de la gauche moderne et libérale et ses lecteurs qui aiment aussi le « polar calmant » : la violence des rapports de production dans le monde du travail, la précarité généralisée, la montée en flèche des crispations communautaires, la révolte des banlieues. Bref, tout ce qui a fait la matière et l’honneur du polar français des années 1980 et le fait encore parfois aujourd’hui mais de plus en plus rarement : Thierry Jonquet et Serge Quadruppani chez les anciens, Antoine Chainas ou Caryl Ferey chez les plus jeunes.

Ce divorce entre le social et le sociétal, Fred Vargas l’a illustré jusqu’à la caricature en annonçant son ralliement au Modem lors de la dernière université d’été du parti bayrouiste. Pour Manchette et Fajardie, un rebelle avait le visage de Durutti[1. Buenaventura Durruti, 1896-1936 : militant anarchiste espagnol.]. Pour Fred Vargas, il a les traits de François Bayrou. On mesure l’écart. Pour se justifier, Fred Vargas a expliqué que François Bayrou était le seul homme politique à lui avoir régulièrement apporté son soutien dans l’affaire Battisti. C’est sans doute vrai que Bayrou a apporté son soutien à Battisti. Qu’il ait été le seul est en revanche une jolie contre-vérité. Que je sache, le PS, le PCF, la LCR n’ont pas appelé à une collaboration inconditionnelle avec la police de Berlusconi. Ça se serait entendu, non ?

En réalité, le choix politique de Vargas est en parfaite harmonie avec ses romans. Il est tout simplement celui de l’hypocrite embourgeoisement d’une certaine gauche libérale-sociale qui veut le beurre de la bonne conscience progressiste et l’argent du beurre d’une politique fiscale qui ne soit point exagérément redistributive. Au-delà d’un certain montant de droits d’auteur, on veut bien soutenir Battisti mais pas financer le RSA.

Faut pas déconner.

Saint Maclou, priez pour nous

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On a changé le papier peint dans le salon, mais on a laissé les meubles en place. Onze mois après sa création, causeur change de forme pour être plus lisible et accessible. Une “Une” plus développée, de nouvelles fonctionnalités, une barre de navigation facilitant la lecture de tous les articles en ligne : nous vous invitons à découvrir (et à faire découvrir) la nouvelle version de causeur.fr.

On demande d’urgence grand écrivain catholique

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Son Excellence Bernard Kessedjian, ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, est passé de vie à trépas au mois de décembre dernier, laissant vacant l’un des postes les plus convoités de la diplomatie française. Les péripéties qui viennent d’aboutir à un accord entre le Quai d’Orsay et le Vatican sur la nomination à la villa Bonaparte de Stanislas Lefèbvre de Laboulaye, actuel ambassadeur à Moscou, méritent d’être rapportées.

Ce poste diplomatique permanent, le plus ancien de tous, puisqu’il fut établi en 1465 sous le pontificat de Paul II et le règne de Louis XI, n’est pas tout à fait comme les autres. Il ne suffit pas, pour qu’un ambassadeur soit agréé par le Vatican, qu’il n’ait pas manifesté d’anticléricalisme outrancier au cours de sa carrière. L’usage veut que les pays de tradition catholique choisissent, pour les représenter à Rome, des personnalités dont la religion, les mœurs et le comportement correspondent aux critères en vigueur au sein de l’Eglise catholique, apostolique et romaine. Pas question donc, pour un protestant, un juif ou un franc-maçon d’aller baiser la mule du pape au nom de la France, et les postulants sont priés d’ajouter à leur CV un certificat de baptême, leur photo en premier communiant, et une attestation de moralité signée par le  curé de leur paroisse.

Tout frais nommé chanoine honoraire de Saint-Jean-de-Latran, Nicolas Sarkozy a cru qu’il était devenu suffisamment pote avec Benoît XVI pour procéder à une « modernisation » de la relation diplomatique franco-vaticane. Prenant acte du fait que l’évolution de la société avait fini par atteindre le Quai, et qu’il devient de plus en plus difficile de trouver dans cet éminent vivier de talents un hétérosexuel monogame et père de famille, Sarkozy s’est dit que, maintenant, c’était à Rome de faire un effort. Pour lui faciliter la tâche, on se mit en quête d’un « grand écrivain catholique », une espèce dont la France fut jadis grande productrice. Un genre de Paul Claudel ou de François Mauriac, même divorcé deux ou trois fois devrait amener les Monsignori à faire montre d’indulgence et de charité chrétienne. Seulement voilà: on a beau parcourir le VIe arrondissement de long en large, draguer au Flore, au Twickenham[1. Je me dois de dire l’atroce vérité à Luc : cela fait des années que le Twickenham a disparu au profit d’un marchand de chaussures (ou peut-être de robes ?). EL.] ou à la Closerie des Lilas, le « grand écrivain catholique » est devenue une espèce aussi rare que le gorille des montagnes au Rwanda. Faute de grives, il faut donc se contenter de merles, et le choix présidentiel se porta sur le très chiraquien Denis Tillinac, qu’on voit plus au bistrot qu’à l’église, mais dont on est sûr qu’il n’est ni juif, ni homo.

Le verdict romain fut sans appel : recalé ! Le Corrézien divorcé et remarié ne traînera pas ses brodequins crottés sur les beaux tapis du palais Saint-Pierre. Le Quai d’Orsay proposa donc un diplomate exquis, compétent et expérimenté, assidu aux offices dominicaux, dont nous tairons le nom par discrétion. Recalé ! Le monsieur en question se vante trop ouvertement d’être de la jaquette, pas de celle qu’on revêt pour les grandes occasions, mais celle qui désignait jadis les tarlouzes. Et c’est ainsi que l’on a fini par déshabiller Moscou pour habiller Rome, un comble à la veille de l’hiver !

Cet échec de Nicolas Sarkozy, qu’Edwy Plenel, pourtant à l’affût, a omis de stigmatiser, nous incite à lancer un appel au monde des lettres et de l’édition : nous avons besoin, pour l’avenir d’un et même de plusieurs grands écrivains catholiques, pour constituer une réserve d’ambassadeurs au Saint-Siège ! On devrait, pour cela, fonder les « petits écrivains à la croix de bois » à l’image des choristes de Mgr Maillet. Le premier qui dit « pédophile » a un gage.

Pendant la crise, l’Affaire continue

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Encore une Histoire de l’affaire Dreyfus ? La question qui viendra au lecteur, l’auteur, Philippe Oriol, se la pose d’emblée dans cette somme, dont les éditions Stock publient le premier tome dans le cadre de leur 300e anniversaire[1. Avec plus d’une centaine de livres publiés à l’époque sur Dreyfus (dont les livres de Bernard Lazare, de Clemenceau et de Dreyfus lui-même), Pierre-Victor Stock fut « l’éditeur de l’Affaire ».] Et la réponse de ce chercheur, qui évite la grandiloquence pour lui préférer un travail de fourmi, lisant tout, absolument tout des archives (brouillons de lettres compris !), est que l’Affaire fait désormais partie de nous. C’est l’un de ces événements qui appartiennent autant au présent qu’au passé, que nous traînons avec nous, lui donnant et redonnant du sens, l’interprétant, le triturant mais sans jamais arriver à le classer dans la pile des dossiers archivés – comme la journée des Dupes, le scandale de Panama ou les Trois Glorieuses.

Et puisqu’elle n’est pas près de nous quitter, ce livre de référence est plus que légitime ; il est nécessaire pour mettre de l’ordre dans les découvertes et l’évolution des interprétations. Après tout, qui s’étonnerait que l’on publie un nouveau guide touristique de l’Italie, une décennie après une édition précédente ? L’histoire, comme la géographie, cela s’actualise… Or, dans le cas de l’Affaire, il n’existe aujourd’hui que deux guides complets : celui de Joseph Reinach, acteur de premier plan dans l’affaire et qui a laissé un monumental récit en six volumes publié à chaud entre 1901 et 1908, et celui de Jean-Denis Bredin paru en 1983, c’est-à-dire plus d’une décennie avant que le centenaire de l’Affaire ne donne lieu à une avalanche de colloques, livres et articles ouvrant des perspectives nouvelles.

Mais, plus que tout, le livre de Philippe Oriol est une carte d’état-major, celle de la vaste et ténébreuse forêt des faits, documents et commentaires que constitue cette affaire longue et complexe. C’est aussi une boussole, qui rappelle certains faits indiscutables, car le polémique n’est pas seulement universitaire : un siècle après son déclenchement, « l’Affaire » n’est pas complètement dépassionnée. Ainsi, en plein centenaire de l’Affaire, explose comme un obus dans une tranchée un article paru le 31 janvier 1994, dans une publication de l’Armée de terre (Sirpa Actualités). Signé par le colonel Paul Gaujac, historien militaire et grand spécialiste de la Seconde Guerre Mondiale, ce texte met en doute l’innocence de Dreyfus. Pour l’anecdote, rappelons que lorsque le ministre de la Défense François Léotard décida de relever l’auteur de ses fonctions, l’avocat Georges-Paul Wagner posa la question dans les colonnes du quotidien Présent : « Est-il [Léotard] sûr de l’innocence de Dreyfus ? » – ajoutant que l’arrêt de la Cour de cassation de 1906 « a été pris contre toute jurisprudence ».

L’anniversaire de l’arrêt de 1906 et de la réintégration de Dreyfus dans l’armée française a, lui aussi, engendré une nouvelle polémique, dont le responsable a été l’historien Vincent Duclert, auteur d’une monumentale biographie de l’officier, (Alfred Dreyfus, l’honneur d’un patriote), qui proposait de transférer les cendres du colonel Dreyfus au Panthéon à l’occasion du centenaire. Une idée rejetée par le président de la République, qui suivait ainsi l’argument des opposants au projet, sous prétexte que Dreyfus n’avait fait que subir l’Affaire, et que son statut de victime ne justifiait pas qu’on lui rendît les plus grands honneurs de la République.

Abstraction faite de la polémique, de la querelle entre dreyfusards et antidreyfusards qui perdure et au-delà même de la politique, l’Affaire aura été une étape marquante de la culture politique de la France. Cette dimension essentielle de l’Affaire, Charles Péguy, dreyfusard de la première heure, l’avait exposée de façon prémonitoire dans Notre jeunesse : « Nous prendrons certainement cette grande crise comme exemple, comme référence de ce que c’est qu’une crise, un événement qui a une valeur propre éminente. Ce prix, cette valeur propre à l’affaire Dreyfus apparaît encore, apparaît constamment, quoi qu’on en ait, quoi qu’on fasse. Elle revient malgré tout, comme un revenant, comme une revenante. » Pour l’Eglise, les hérésies portent toutes le nom de celles qui sont apparues dans les premiers siècles de l’ère chrétienne. Pour la France contemporaine, la référence c’est l’Affaire, et elle n’est pas seulement une revenante : elle ne nous quitte jamais.

Au-delà des passions politiques et idéologiques, la France d’aujourd’hui qui n’est plus – et depuis longtemps – divisée entre dreyfusards et antidreyfusards, continue pourtant à vivre l’Affaire, car elle est devenue une référence fondamentale. Peut-on penser en France aujourd’hui sans utiliser le terme « intellectuels » (inventé par les antidreyfusards pour dénigrer leurs opposants) ? Peut-on évoquer une erreur judicaire sans parler du capitaine juif ? Enfin, peut-on être « anti » quelque chose sans se fendre d’un J’accuse ? L’Affaire a été la première manifestation de ce que l’on appelle l’opinion publique (avec médias de masse et mobilisation des consciences individuelles), qui caractérise la vie politique moderne, au même titre que le primat de l’Etat de droit sur la raison d’Etat. « L’affaire Dreyfus, poursuit Péguy, fut une affaire élue. Elle fut une crise éminente dans trois histoires elles-mêmes éminentes. Elle fut une crise éminente dans l’histoire d’Israël. Elle fut une crise éminente, évidemment, dans l’histoire de France. Elle fut surtout une crise éminente, et cette dignité apparaîtra de plus en plus, elle fut surtout une crise éminente dans l’histoire de la chrétienté. » Pour toutes ces raisons, c’est une Affaire sur laquelle il nous faut, encore et toujours, revenir. Et s’il fallait se contenter d’une seule étude sur le sujet, L’Histoire de Philippe Oriol s’imposerait.

Idées noires pour Nuit Blanche

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Succès sur toute la ligne. C’est le bilan que les médias unanimes (contrairement à leur habitude…), ont dressé de la septième Nuit Blanche, merveilleuse invention jalousée dans le monde entier. Et même imitée de Madrid à Miami, de Montréal à Bucarest sans oublier Gaza dont les habitants auront eu droit, comme nous, à leur « moment de partage, de liberté, d’audace et d’ouverture », selon les termes sobres employés sur le site de la Ville de Paris. Qui oserait réclamer du pain quand les jeux sont si réussis ? La Nuit Blanche est bien plus qu’une simple manifestation culturelle – un état d’esprit et une bonne cause, un lieu de communion festive.

Tout au long de la journée pluvieuse qui a eu le bon goût de succéder à cette nuit éreintante, les journalistes n’ont pas caché leur satisfaction, décernant, au fil des journaux radio et télé, des compliments appuyés à ceux qui avaient bravé le froid : un million selon les uns, un million et demi s’enthousiasmaient les plus audacieux. À en juger par l’édito lyrique dont Bertrand Delanoë a gratifié ses administrés reconnaissants, ça valait le coup : au cas où cela vous aurait échappé (ou si vous n’avez pas la chance d’habiter une ville où résonnent « la poésie et l’émotion ») « le temps d’un rendez-vous nocturne qui rompt les traditions », « le rêve s’était installé dans la ville ». Cerise sur le gâteau, « l’espace d’un instant, des églises ont abrité l’unité des peuples libres orchestrée par la voix de Patti Smith ou les images de Javier Téllez ». Comme on vous le dit. C’est même dans l’édito du maire. Il est vrai que jusque-là les églises étaient le refuge de toutes les intolérances. À Saint Eustache, « où, apprend-on grâce à nouvelobs.com, l’art contemporain a toujours été présent et l’église fidèle à la Nuit Blanche depuis cinq ans », « l’heure était au recueillement face à l’oeuvre de Javier Téllez ». Pour les Béotiens, sachez que dans le film de ce dernier, « reliant voyants et non-voyants », on voit « cinq aveugles, cannes blanches en main, prendre contact avec un éléphant d’Asie, lui-même guidé par les friandises que laisse tomber son cornac sur le sol et que le pachyderme récolte avec sa trompe ». Je vous jure que je n’invente rien. D’ailleurs, Christophe Girard, l’adjoint à la Culture du maire de Paris, a été fort ému par l’implication des 80 bénévoles de la paroisse. Il y a huit ans, pour la première édition de cette belle manifestation, Girard rêvait de voir les Parisiens danser devant des Rembrandt (des fois qu’ils auraient eu l’idée bizarre de les contempler). Aujourd’hui, on peut se demander si la Nuit Blanche est une version festive de la Marche (belge) de la même couleur. Quoi qu’il en soit, on ne va pas bouder son plaisir devant une telle créativité mise au service de toutes les différences.

Bien sûr, on ne peut pas empêcher les rabat-joie de sévir et quelques-uns, saboteurs de bonne humeur et casseurs de réjouissances, ont préféré mettre l’accent sur la mauvaise nouvelle : « la Nuit Blanche endeuillée par le décès d’un voyageur tombé du quai du métro ». Mais pour l’essentiel, on répéta pieusement que la Nuit Blanche avait été une réussite malgré le tragique accident. Bref, une fois de plus, on put observer à quel point l’approbation est au cœur du logiciel médiatique, en particulier quand il est question de toutes les innovations concoctées par nos bons princes, fidèles héritiers du grand Surintendant aux Loisirs Jack Lang, pour nous divertir. Au sens premier de ce terme. Car ce qui crée une continuité entre les merveilleuses initiatives made in Paris que sont, entre autres, la Nuit Blanche, Paris Plage, la Fête de la Musique et la Techno-Parade (dont Marc Cohen me signale qu’elle est d’origine germano-américaine mais qui a été si bien acclimatée à Paris qu’on dirait qu’elle y a été inventée) n’est pas qu’elles emmerdent les Parisiens ni qu’elles constituent d’excellents produits d’importation, mais qu’elles participent à la même entreprise de destruction du réel. D’accord, Muray a tout écrit ou presque sur le sujet. En attendant de réaliser une avancée décisive dans la compréhension du désastre, et puisqu’il n’est pas là pour le faire, au moins peut-on souligner à quel point ce qui se passe dépasse ses pires espérances.

Le terrain privilégié de ce tour de passe-passe qui vise à nous fourguer, en lieu et place de la vieille réalité et de son cortège d’ambiguïtés, une existence de paillettes et de carton-pâte, est celui du langage. Grâce à Muray, nul n’ignore que Paris-Plage est une version moderne du « coup du Grand-Duc ». Vous longez les quais de la Seine, face à d’irréductibles bâtisses où s’est souvent jouée la tragédie nationale et, moyennant trois malheureux palmiers en plastique, quelques transats pris d’assaut et un terrain de pétanque rendu boueux par les orages, la transsubstantiation opère : « Ceci est une plage. » Avec la Nuit Blanche ou la Fête de la Musique, véritables orgies sonores auxquelles, sauf à fuir, nul ne peut échapper, on n’est plus dans un conte de fée mais dans un monde orwellien. Dans ce monde où les mots n’ont plus de sens, un infernal vacarme est qualifié de « musique », un gugusse invitant les spectateurs à reproduire ses « dégoulinures » de couleur est un artiste interactif et l’on célèbre la « convivialité » dès que des grappes humaines plus ou moins alcoolisées déambulent dans les rues sans but et sans la moindre curiosité pour les autres grappes humaines qui se livrent à la même activité – et encore moins pour les installations et autres interventions destinées à l’édification des masses.

Or, ce qui intrigue est le discours de recouvrement qui accompagne ces chatoyantes manifestations. En vérité, il y a de quoi devenir dingue. Pour commencer, vous avez supporté le pénible spectacle décrit ci-dessus et les nuisances sonores qui en découlaient. Imaginons que vers 4 heures du matin, épuisé, vous vous soyez vaguement révolté contre les fêtards qui beuglent sous votre fenêtre ou contre les petits malins de l’appartement d’en face qui ont choisi cette nuit où « la poésie et l’émotion de Paris résonnent » pour organiser une surboum et vous infligent leur mauvaise disco toutes fenêtres ouvertes – parce qu’ils veulent bien pourrir la vie d’un voisinage aussi rétrograde mais toute de même pas fumer à l’intérieur ! Dans le meilleur des cas, si vous êtes tombé sur des gens de bonne famille, ils vous ont traité de réac en rigolant, au pire, ils vous ont menacé de représailles. Après une pareille nuit, on est déjà peu disposé à aimer ses contemporains. Et voilà qu’il faut en plus endurer la propagande imbécile destinée à persuader les réfractaires qu’ils n’ont pas vécu une nuit de cauchemar mais un moment de féérie ! Assaisonnant les niaiseries que les communicants ont pondues à leur intention des témoignages de noctambules heureux qui s’émerveillent devant des lumières multicolores avec les accents satisfaits de madame Verdurin, les journalistes vous expliquent donc que le public était au rendez-vous. Peut-être faudrait-il pour la neuvième édition, envisager un exode massif de la capitale ? À vrai dire, il est sans doute inutile de se donner cette peine. Quand bien même elle se déroulerait dans une ville déserte et silencieuse, la Nuit Blanche serait présentée comme un succès – un grand moment de recueillement et de sérénité. Puisque nos oreilles n’ont pas de paupières, la seule solution est d’acquérir des boules Quiès. Mais n’ayez aucune illusion : le réel a disparu. Et il n’est pas prêt de réapparaître.

Photo de Une : Going trough walls, de Gints Gabrans, par Ollografik, flickr.

Agression antisémite dans la Loire

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Devant des centaines de témoins, dont pas un n’est intervenu, onze jeunes juifs ont été sévèrement battus jeudi dernier à Saint-Etienne (42). Les coupables n’ont pas exprimé le moindre regret.

Je suis une femme, pourquoi pas vous ?

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Il y a bien la crise financière, les petits cris aigus des golden boys, le malaise soudain de l’épargnant qui vient de jouer à la bête à deux dos sans y avoir consenti. Il y a bien les élections américaines qui nous renseignent sur l’état de délabrement démocratique d’un pays qui hésite encore à voter Barack Obama. Cependant, la fébrilité de l’actualité n’explique pas l’omerta qui entoure le 40e anniversaire du Mouvement de Libération des Femmes. Aucun journal n’a consacré de gros titre à la mémoire de cet événement qui pourtant bouleversa en 1968 la vie de millions de Françaises. Le fait que l’immense majorité des rédactions du pays[1. On m’objectera que la rédaction de Causeur est dirigée par une femme. Certes. Mais il reste encore à démontrer qu’Elisabeth Lévy n’est pas hyper machiste.] soit dirigée par des hommes expliquerait-il cela ? Bien sûr que oui, et cela nous rappelle que le combat est loin d’être achevé.

Les temps ne sont pas, après tout, si éloignés où nos mères, victimes du phallisme dominant, devaient subir sans broncher les assauts répétés de nos pères, qui, ivres de mauvais vin, rentraient à la maison, laissaient derrière eux l’huis clos, rabaissaient leurs braies et redoublaient d’assaut.

Bon. Mon père n’était pas de ce genre-là. Il était plutôt bonhomme et poussait la sollicitude jusqu’à faire la vaisselle un soir sur deux[2. Même dans l’accomplissement des tâches ménagères, nous conservons en Allemagne notre sacro-saint précepte : Ordnung muss sein (tout doit être en ordre).]. Mais nous autres femmes connaissons ce genre de ruse masculine : il a joué l’affable mari jusqu’au dernier jour de la vie de maman, tenant sa main jusqu’à son dernier souffle et mourant poliment une semaine après elle, uniquement dans le but de l’asservir à la morale patriarcale dans laquelle est engoncé tout l’Occident.

D’ailleurs, s’il avait été aussi prévenant, il aurait laissé maman travailler et vivre sa vie de femme libérée plutôt que de la confiner à l’élevage de quatre enfants. Sa robustesse physique en aurait fait une excellente bûcheronne, une chauffeure-routière ou l’une de ces manœuvrières du BTP qui vous creusent une tranchée comme si elles avaient fait Verdun[3. Le fait est assez peu connu en France, mais les Allemands aussi ont combattu à Verdun.] .

Grâce au MLF et à ses combats de gauche, les femmes françaises ont pu avoir droit à la contraception et à l’avortement. Peut-être que la contraception a été légalisée un an avant la création du MLF, mais n’empêche : Lucienne Neuwirth, quelle femme ! Elle était de la trempe des Olympe de Gouges et des Clara Zetkin ; et si jamais en France il devait se construire un jour un Gynécon – équivalent féminin de l’ignoble et sexiste Panthéon – Lulu y aurait bonne place.

C’est que le MLF est parti d’un bon sentiment : les hommes sont des salauds. C’est une vérité universelle. Et quiconque n’a jamais été contraint de ramasser les sous-vêtements de son mari négligemment jetés dans la salle de bains ne peut comprendre la portée philosophique d’une telle assertion.

Ce dont nous sommes encore plus sûre, c’est qu’en quarante ans le Mouvement de Libération des Femmes a pu faire avancer les choses en France : il a fallu quand même quatre décennies pour que la République passe de Tante Yvonne à Carla Bruni. On peut, sur ce point, remercier les électeurs français qui n’ont pas choisi de porter Ségolène Royal à la présidence : la France serait passée de Tante Yvonne à François Hollande. Et cela aurait été tout à fait inacceptable du point de vue féministe. Si aujourd’hui la première Dame de France peut tâter de la guitare, sans pour autant arborer les mâles bacchantes de l’ignoble Brassens, c’est à l’inlassable combat des militantes de la cause que nous le devons.

La littérature n’a pas non plus été indifférente au combat féministe[4. La société, la littérature, mais pas encore la politique qui est entachée, en France, d’un machisme primaire. Pourquoi Gérard Larcher a-t-il été élu contre Jean-Pierre Raffarin ? Parce que c’était un homme !]. En passant de Simone de Beauvoir à Christine Angot, le Deuxième sexe a enfin cédé la place à l’interrogation pertinente sur la deuxième voie, celle que veut emprunter Doc Gynéco et que Sartre ne frayait qu’accidentellement. Vive le progrès.

Il nous reste, à nous autres féministes, à poursuivre le combat. Le premier qu’il nous faut livrer, c’est le combat contre les homosexuels. Ces mecs nous font croire qu’ils ont abandonné les réflexes patriarcaux pour jouer les chochottes et tordre du cul en marchant. Ne prêtons aucun crédit aux billevesées de ces machistes qui se peignent les ongles en rouge. Même s’ils s’empapaoutent chaque dimanche devant TF1, ils restent des mecs et des salauds qui veulent nous asservir. Luttons contre.

Quant à moi, qui ai été de tous les combats, je sais, la soixantaine passée, que mon corps désormais m’appartient. Ça tombe assez mal, j’aurais bien aimé le partager un peu.

Des César pour les noirs ?

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Officiellement, on parle désormais de « Trophées des arts afro-caribéens ». C’est en tout cas sous cette appellation bien sous tous rapports que France 2 retransmettra, dimanche soir, la cérémonie au cours de laquelle ils ont été décernés, fin septembre, au théâtre du Chatelet à Paris[1. Dimanche 5 octobre, 23 h 20.]. En fait, il s’agit de la troisième « cérémonie des Césaire » – hommage à Aimé Césaire et clin d’œil aux Césars. Seulement, les héritiers de l’écrivain décédé il y a quelques mois sont revenus sur l’autorisation d’utiliser son nom qu’il avait accordée. Les organisateurs avaient bien proposé « Trophées de la négritude », mais la chaîne publique a peut-être jugé le terme trop voyant. Il s’agit en tout cas de récompenser des « artistes issus du monde antillais ou africain ». Définition un peu longuette – qui montre qu’il a fallu prendre quelques pincettes – et pas tout-à-fait exacte, car je doute qu’on y voie un jour Patrick Timsit ou Elie Sémoun, pourtant Français d’Afrique par leurs origines. Autant cracher le morceau : le Césaire, c’est un César pour les noirs. Lassés d’être privés de distinctions nationales, victimes de l’apartheid qui règne, comme chacun sait, dans le monde du spectacle, les défenseurs de cette drôle d’idée font passer la discrimination positive pour un combat d’arrière-garde : voici venu le temps de la ségrégation positive. Qui pourrait s’insurger contre un tel progrès ?

Hervé Pauchon qui, sur France Inter, a consacré trois de ses chroniques quotidiennes à l’événement[2. « Un temps de Pauchon », lundi à jeudi, 17 h 50-18 heures (émissions des 24, 25 et 29 septembre).], semblait cependant un peu troublé par cette célébration de la « diversité » qui se traduit par l’uniformité des lauréats – du seul point de vue de la couleur de leur peau évidemment, mais n’est-ce pas à cela que fait référence la notion fort appréciée de « diversité » ? On pourrait également trouver curieux que les bonnes intentions antiracistes aboutissent à des récompenses fondées sur la « race » ou en tout cas sur l’origine. La réponse du comédien Mouss Diouf, à qui Pauchon fait part de ses réserves, laisse rêveur : « Il y a bien des trophées pour les blancs, pourquoi n’y en aurait-il pas pour les noirs ? » Vous le saviez, vous, que les César étaient réservés aux blancs ?

Il est en outre surprenant que ce désir de ségrégation soit exprimé par des comédiens tant le mélange des couleurs est pratiqué dans le cinéma, ne serait-ce que pour le besoin des distributions. Imaginons une fiction sur l’esclavage. Qui jouerait l’esclavagiste, en l’absence de blancs ? Un acteur arabe ? N’importe quoi ! Certes, on peut comprendre qu’une « minorité visible » qui trouve qu’elle n’est pas assez en vue aspire à l’être davantage, même si d’autres semblent avoir une préférence pour le « pour vivre heureux vivons cachés ». Après tout, les Césaire pourraient être un sympathique rassemblement communautaire sans prétention, s’ils n’étaient pas agrémentés d’un discours plutôt vindicatif sur la prétendue partialité raciste des César. En tout cas, le procédé utilisé pour augmenter le nombre de noirs décorés laisse perplexe.

Plus inspirés par Kemi Seba que par le rêve de Luther King, les promoteurs des Trophées veulent une France plus juste où les noirs seraient honorés à part. Partant du constat que peu de noirs sont césarisés, ils y voient le résultat d’une discrimination raciste. Ils oublient que les jurés des César – c’est-à-dire les membres de la profession – se foutent de la couleur des acteurs et que la compétition est ouverte à tous. Sinon, auraient-ils gratifié La graine et le mulet d’Abdellatif Kechiche de quatre Césars, dont celui du meilleur espoir féminin décerné à Hafsia Herzi ? À moins évidemment que les organisateurs de ces Trophées considèrent qu’on prime trop d’Arabes, mais c’est une hypothèse idiote. En tout cas, pour eux, seul le résultat compte et il est décevant : pas assez de noirs parmi les césarisés. N’est-ce pas la preuve que, comme l’a expliqué un participant à Pauchon, « les noirs ne sont pas respectés » ? « Pourquoi le peuple noir (sic), a-t-il ajouté, n’aurait-il pas le droit de raconter son histoire ? » Dans ces conditions, pour être sûrs d’être à l’arrivée, autant être seuls au départ. Eliminons la concurrence. On veut une France plus juste ou pas ? Et tant pis si pour rendre à César ce qui pourrait être la devise des Césaire, il vaut mieux être premier au village que second à Rome.

Outre que cette idiotie nous invite à compter les gens par couleur, il faut avoir un sacré problème de vue pour observer une suprématie de la race blanche dans le monde du spectacle. Les Français qui applaudissent Jamel Debbouze se moquent bien de savoir s’il est breton ou limousin, tout comme les réalisateurs qui lui versent des cachets mirobolants (il est l’un des comédiens les mieux payés du moment). Il les fait souvent rire, parfois pleurer et ils n’en demandent pas plus. Plus qu’une proclamation politique, je préfère donc voir dans cette initiative le résultat de l’activisme de quelques artistes à l’égo hypertrophié qui vendraient leur mère et l’intérêt national pour attirer les caméras.

Toutefois, si les « César des noirs » devaient amorcer une tendance durable, on peut imaginer l’application de la ségrégation positive à d’autres univers : des diplômes universitaires pour noirs que l’Education nationale serait bientôt sommée de valider pour faire preuve de son antiracisme ; et pourquoi pas des épreuves d’athlétisme réservée aux blancs, en manque de représentativité dans les stades ? Qui oserait qualifier d’apartheid cet apartheid progressiste ? Peut-être les « identitaires », il faudrait le leur demander. Moi, mon genre, ce n’est pas la soupe au cochon. Mais puisque c’est comme ça, je fais du boudin. Noir, bien sûr.

C’est pas moi, c’est l’autre !

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Alors que les confiseries sont soupçonnées en haut lieu d’être largement responsables de l’épidémie d’obésité qui frappe notre pays, on vient d’apprendre que les fameuses cacahuètes chocolatées M&M’s seront partenaires officiels du Téléthon 2008. Un accord vient d’être signé entre Mars Chocolat France (propriétaire de la marque M&M’s) et l’Association Française contre les Myopathies qui a créé le Téléthon. Cette façon de se racheter pourrait donner des idées à d’autres secteurs vilipendés. Vous imaginez Casanis finançant la prévention des maladies pulmonaires ou Marlboro partenaire d’un Cirrhosethon ?

La Hongrie : de Karl Marx au Mac Do

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Si vous êtes amateur de 4×4, rendez-vous à Budapest. Les rues de la capitale magyare en sont envahies. Non que l’état des chaussées le nécessite (encore que…), mais tout simplement, du moins à mon humble et médisant avis, pour que leurs heureux propriétaires puissent rouler des mécaniques au sens propre et figuré… tout en polluant allègrement la vulgaire piétaille dont je fais partie. Vu le rapport entre le prix du litre d’essence (1,30 €) et le revenu mensuel net moyen (500 €), on peut se poser des questions. Mais bon, ce n’est pas un scoop, le thème de l’affreux nouveau riche dans les ex-pays dits « de l’Est » est plus que galvaudé.

Au-delà de cet aspect anecdotique, c’est un mal plus profond qui gangrène lentement mais sûrement, la société de cette ancienne « démocratie populaire ». Pour l’illustrer, je prendrai l’exemple de Budapest, la ville où je vis.

Cette maladie est celle d’une société de plus en plus écartelée entre des extrêmes qui ne se rencontrent pas, même s’ils vivent côte à côte. Un monde sépare aujourd’hui, non seulement riches et pauvres, mais encore très riches et très très pauvres, sans oublier les générations : il n’y a rien de commun aujourd’hui entre petits retraités sans ressources ni parents et jeunes loups trentenaires ou quadras qui gagnent souvent dix fois plus que leurs parents et peuvent se payer le luxe de deux voitures par foyer, de vacances sur les îles lointaines ou de séjours de ski en France. Bref, la Hongrie est devenue une démocratie, mais elle est de moins en moins « populaire ».

La première conséquence de cette situation est la disparition progressive au profit des extrêmes de cette couche moyenne cultivée, disons « normale », qui faisait autrefois l’un des attraits de Budapest. Avec pour corollaire, et c’est bien le plus triste, l’apparition d’un comportement individualiste et d’une obsession de l’argent – que l’on parvienne à en amasser ou, au contraire, que l’on se désole de ne pas en avoir. Or, ces nouvelles préoccupations se développent forcément au détriment de l’amour de la culture. Bien sûr, il existe encore une compagnie agréable que l’on croise le soir au théâtre, mais, dans le paysage quotidien, elle est de moins en moins visible – en d’autres termes, on assiste à une « harrypotterisation » ou à une « macdonaldisation » de la société. On peut le repérer aux nouveaux codes vestimentaires. Pour Monsieur : crâne rasé, tatouage, chaîne en or, maillot de corps mettant en valeur de gros bras bien musclés et surtout, pas de sourire, ce ne serait pas viril ! Quant à Madame, je vous laisse deviner. Non, je n’exagère pas : pour le vérifier, il suffit de faire un tour dans un grand centre commercial, West End par exemple.

Justement, parlons-en des centres commerciaux ! On dirait que pour cette nouvelle classe rien n’est plus enrichissant (pour l’esprit, pas pour le portefeuille..) que la sortie du samedi chez Auchan et Cora. Pendant ce temps, des pauvres bougres tirent le diable par la queue et se demandent de quoi demain sera fait, des dames revendent leurs bijoux de famille et des petites vieilles proposent pour deux sous les malheureuses fleurs ou fraises de leur jardin place de Moscou ou dans les couloirs du métro… Entre les uns et les autres, entre les nouveaux privilégiés et les nouveaux pauvres, il n’y a rien. Un no man’s land humain !

Mais les inégalités ne sont pas tout. Mais quelle indifférence ! Chacun pour soi. « Les autres, ce n’est pas mon problème ! Et l’Etat qui n’est qu’un voleur, encore moins. » Solidarność ? Le mot est polonais, mais il avait autrefois un très grand poids sous le ciel de Budapest (szolidárítás, összetartás). Fini, tout cela. Et c’est paradoxalement dans l’ancienne société dite « d’avant l’ouverture » (!…) que l’on trouvait cette convivialité, cet humour et cet esprit d’entraide si caractéristiques. Si les mots ont une âme, paix à l’âme de ces beaux mots-là.

Au moins, dira-t-on, c’en est fini du socialisme. Justement non ! Car, vingt ans après la chute du Mur, les habitudes restent bien ancrées : files d’attente aux guichets, paiement des factures (et de la majorité des salaires) en liquide, multiplication des fonctionnaires (quatre contrôleurs en tenue négligée à chaque entrée de métro, vigiles du troisième âge dans les administrations), policiers la cigarette au bec, etc. On peut d’autant moins leur en vouloir que ces malheureux sont payés au lance-pierre. Qu’on me permette cependant d’être dubitatif lorsque mes bons amis de France vantent les vertus du changement.

Fort heureusement, bien des Hongrois conservent ces valeurs de générosité tant appréciées autrefois (qui me manquaient alors à Paris). Par leur chaleur, ceux ci (souvent les plus modestes) compensent largement le manque de convivialité des autres, même si ces derniers, malheureusement, représentent la grande masse de la population.

Si l’on ajoute, pour conclure, que ce comportement de parvenu est davantage répandu chez les jeunes que chez les anciens, on admettra qu’il n’y a guère de raisons d’être optimiste. Plaise au Ciel que je me trompe !

Photo de une : Près de l’Erzsébet híd, Budapest. Flickr, Suzanna.

Modem est servie

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Fred Vargas est au polar français ce que le fromage 0 % est à l’époisse, une version light, garantie sans matières grasses idéologiques mais aussi sans la moindre saveur. Le goût est toujours un risque et, à voir le succès des livres de Vargas, la société française, ou tout au moins sa frange petite-bourgeoise et féminine qui lit Elle et Télérama, ce risque, elle a décidé de ne plus le prendre. Quand on sait que ce genre littéraire a toujours été subversif, depuis les pères fondateurs américains (Hammett, Chandler, Thompson, Goodis) jusqu’aux « refondateurs » français des années 1970 (Manchette et Fajardie), on mesure à quel point Fred Vargas, dans son domaine particulier, participe à l’entreprise de domestication de l’esprit de révolte et à l’occultation de ce travail du négatif à l’œuvre aujourd’hui dans tous les secteurs de la réalité. Elle reconnaissait elle-même, dans un récent colloque Manchette, écrire des « polars calmants ». L’aveu est clair, l’oxymore charmant. Un polar calmant, c’est comme un centriste courageux, un socialiste avec des idées claires, un sarkozyste qui lirait des livres : il y a contradiction indépassable dans les termes.

Je sens les objections pleuvoir, le procès en sorcellerie se préparer dans les arrière-cuisines des listes associatives diverses. Fred Vargas est en effet l’objet dans le milieu du « noir » (le terme est ici aussi à prendre dans son acception mafieuse) d’un véritable culte de la personnalité. Critiquer Vargas, c’est être tour à tour réactionnaire, jaloux, méchant, alcoolique, intolérant, élitiste, stalinien (bon, j’arrête ici mon autoportrait). Et puis dire que Fred Vargas est une tiède, c’est une contre-vérité : la preuve, vont répondre les gardiens du Temple, vestales outragées de la créatrice du commissaire Adamsberg, c’est qu’elle a été l’indéfectible soutien de Cesare Battisti, auteur de romans noirs (des bons et des vrais, ceux-là) rattrapé naguère par son passé dans la lutte armée italienne des années 1970. Que les choses soient claires, l’auteur de cet article a été signataire des pétitions de soutien à Battisti qui risquait et risque toujours, en Italie, la prison à perpétuité pour des faits vieux de plus de trente ans, non avérés de surcroît. Que l’on soit d’accord ou pas sur cette question est une autre faire.

Il n’empêche, Battisti est typiquement une cause sociétale. Et le choix du sociétal (mariage homosexuel, consommation libre de psychotrope, repentance pour le passé colonial, j’en passe et des pires) est toujours, à un moment ou à un autre, un écran de fumée pour masquer le social, ce social qui gêne toujours un peu les journaux gentils de la gauche moderne et libérale et ses lecteurs qui aiment aussi le « polar calmant » : la violence des rapports de production dans le monde du travail, la précarité généralisée, la montée en flèche des crispations communautaires, la révolte des banlieues. Bref, tout ce qui a fait la matière et l’honneur du polar français des années 1980 et le fait encore parfois aujourd’hui mais de plus en plus rarement : Thierry Jonquet et Serge Quadruppani chez les anciens, Antoine Chainas ou Caryl Ferey chez les plus jeunes.

Ce divorce entre le social et le sociétal, Fred Vargas l’a illustré jusqu’à la caricature en annonçant son ralliement au Modem lors de la dernière université d’été du parti bayrouiste. Pour Manchette et Fajardie, un rebelle avait le visage de Durutti[1. Buenaventura Durruti, 1896-1936 : militant anarchiste espagnol.]. Pour Fred Vargas, il a les traits de François Bayrou. On mesure l’écart. Pour se justifier, Fred Vargas a expliqué que François Bayrou était le seul homme politique à lui avoir régulièrement apporté son soutien dans l’affaire Battisti. C’est sans doute vrai que Bayrou a apporté son soutien à Battisti. Qu’il ait été le seul est en revanche une jolie contre-vérité. Que je sache, le PS, le PCF, la LCR n’ont pas appelé à une collaboration inconditionnelle avec la police de Berlusconi. Ça se serait entendu, non ?

En réalité, le choix politique de Vargas est en parfaite harmonie avec ses romans. Il est tout simplement celui de l’hypocrite embourgeoisement d’une certaine gauche libérale-sociale qui veut le beurre de la bonne conscience progressiste et l’argent du beurre d’une politique fiscale qui ne soit point exagérément redistributive. Au-delà d’un certain montant de droits d’auteur, on veut bien soutenir Battisti mais pas financer le RSA.

Faut pas déconner.

Saint Maclou, priez pour nous

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On a changé le papier peint dans le salon, mais on a laissé les meubles en place. Onze mois après sa création, causeur change de forme pour être plus lisible et accessible. Une “Une” plus développée, de nouvelles fonctionnalités, une barre de navigation facilitant la lecture de tous les articles en ligne : nous vous invitons à découvrir (et à faire découvrir) la nouvelle version de causeur.fr.

On demande d’urgence grand écrivain catholique

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Son Excellence Bernard Kessedjian, ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, est passé de vie à trépas au mois de décembre dernier, laissant vacant l’un des postes les plus convoités de la diplomatie française. Les péripéties qui viennent d’aboutir à un accord entre le Quai d’Orsay et le Vatican sur la nomination à la villa Bonaparte de Stanislas Lefèbvre de Laboulaye, actuel ambassadeur à Moscou, méritent d’être rapportées.

Ce poste diplomatique permanent, le plus ancien de tous, puisqu’il fut établi en 1465 sous le pontificat de Paul II et le règne de Louis XI, n’est pas tout à fait comme les autres. Il ne suffit pas, pour qu’un ambassadeur soit agréé par le Vatican, qu’il n’ait pas manifesté d’anticléricalisme outrancier au cours de sa carrière. L’usage veut que les pays de tradition catholique choisissent, pour les représenter à Rome, des personnalités dont la religion, les mœurs et le comportement correspondent aux critères en vigueur au sein de l’Eglise catholique, apostolique et romaine. Pas question donc, pour un protestant, un juif ou un franc-maçon d’aller baiser la mule du pape au nom de la France, et les postulants sont priés d’ajouter à leur CV un certificat de baptême, leur photo en premier communiant, et une attestation de moralité signée par le  curé de leur paroisse.

Tout frais nommé chanoine honoraire de Saint-Jean-de-Latran, Nicolas Sarkozy a cru qu’il était devenu suffisamment pote avec Benoît XVI pour procéder à une « modernisation » de la relation diplomatique franco-vaticane. Prenant acte du fait que l’évolution de la société avait fini par atteindre le Quai, et qu’il devient de plus en plus difficile de trouver dans cet éminent vivier de talents un hétérosexuel monogame et père de famille, Sarkozy s’est dit que, maintenant, c’était à Rome de faire un effort. Pour lui faciliter la tâche, on se mit en quête d’un « grand écrivain catholique », une espèce dont la France fut jadis grande productrice. Un genre de Paul Claudel ou de François Mauriac, même divorcé deux ou trois fois devrait amener les Monsignori à faire montre d’indulgence et de charité chrétienne. Seulement voilà: on a beau parcourir le VIe arrondissement de long en large, draguer au Flore, au Twickenham[1. Je me dois de dire l’atroce vérité à Luc : cela fait des années que le Twickenham a disparu au profit d’un marchand de chaussures (ou peut-être de robes ?). EL.] ou à la Closerie des Lilas, le « grand écrivain catholique » est devenue une espèce aussi rare que le gorille des montagnes au Rwanda. Faute de grives, il faut donc se contenter de merles, et le choix présidentiel se porta sur le très chiraquien Denis Tillinac, qu’on voit plus au bistrot qu’à l’église, mais dont on est sûr qu’il n’est ni juif, ni homo.

Le verdict romain fut sans appel : recalé ! Le Corrézien divorcé et remarié ne traînera pas ses brodequins crottés sur les beaux tapis du palais Saint-Pierre. Le Quai d’Orsay proposa donc un diplomate exquis, compétent et expérimenté, assidu aux offices dominicaux, dont nous tairons le nom par discrétion. Recalé ! Le monsieur en question se vante trop ouvertement d’être de la jaquette, pas de celle qu’on revêt pour les grandes occasions, mais celle qui désignait jadis les tarlouzes. Et c’est ainsi que l’on a fini par déshabiller Moscou pour habiller Rome, un comble à la veille de l’hiver !

Cet échec de Nicolas Sarkozy, qu’Edwy Plenel, pourtant à l’affût, a omis de stigmatiser, nous incite à lancer un appel au monde des lettres et de l’édition : nous avons besoin, pour l’avenir d’un et même de plusieurs grands écrivains catholiques, pour constituer une réserve d’ambassadeurs au Saint-Siège ! On devrait, pour cela, fonder les « petits écrivains à la croix de bois » à l’image des choristes de Mgr Maillet. Le premier qui dit « pédophile » a un gage.