Succès sur toute la ligne. C’est le bilan que les médias unanimes (contrairement à leur habitude…), ont dressé de la septième Nuit Blanche, merveilleuse invention jalousée dans le monde entier. Et même imitée de Madrid à Miami, de Montréal à Bucarest sans oublier Gaza dont les habitants auront eu droit, comme nous, à leur « moment de partage, de liberté, d’audace et d’ouverture », selon les termes sobres employés sur le site de la Ville de Paris. Qui oserait réclamer du pain quand les jeux sont si réussis ? La Nuit Blanche est bien plus qu’une simple manifestation culturelle – un état d’esprit et une bonne cause, un lieu de communion festive.

Tout au long de la journée pluvieuse qui a eu le bon goût de succéder à cette nuit éreintante, les journalistes n’ont pas caché leur satisfaction, décernant, au fil des journaux radio et télé, des compliments appuyés à ceux qui avaient bravé le froid : un million selon les uns, un million et demi s’enthousiasmaient les plus audacieux. À en juger par l’édito lyrique dont Bertrand Delanoë a gratifié ses administrés reconnaissants, ça valait le coup : au cas où cela vous aurait échappé (ou si vous n’avez pas la chance d’habiter une ville où résonnent « la poésie et l’émotion ») « le temps d’un rendez-vous nocturne qui rompt les traditions », « le rêve s’était installé dans la ville ». Cerise sur le gâteau, « l’espace d’un instant, des églises ont abrité l’unité des peuples libres orchestrée par la voix de Patti Smith ou les images de Javier Téllez ». Comme on vous le dit. C’est même dans l’édito du maire. Il est vrai que jusque-là les églises étaient le refuge de toutes les intolérances. À Saint Eustache, « où, apprend-on grâce à nouvelobs.com, l’art contemporain a toujours été présent et l’église fidèle à la Nuit Blanche depuis cinq ans », « l’heure était au recueillement face à l’oeuvre de Javier Téllez ». Pour les Béotiens, sachez que dans le film de ce dernier, « reliant voyants et non-voyants », on voit « cinq aveugles, cannes blanches en main, prendre contact avec un éléphant d’Asie, lui-même guidé par les friandises que laisse tomber son cornac sur le sol et que le pachyderme récolte avec sa trompe ». Je vous jure que je n’invente rien. D’ailleurs, Christophe Girard, l’adjoint à la Culture du maire de Paris, a été fort ému par l’implication des 80 bénévoles de la paroisse. Il y a huit ans, pour la première édition de cette belle manifestation, Girard rêvait de voir les Parisiens danser devant des Rembrandt (des fois qu’ils auraient eu l’idée bizarre de les contempler). Aujourd’hui, on peut se demander si la Nuit Blanche est une version festive de la Marche (belge) de la même couleur. Quoi qu’il en soit, on ne va pas bouder son plaisir devant une telle créativité mise au service de toutes les différences.

Bien sûr, on ne peut pas empêcher les rabat-joie de sévir et quelques-uns, saboteurs de bonne humeur et casseurs de réjouissances, ont préféré mettre l’accent sur la mauvaise nouvelle : « la Nuit Blanche endeuillée par le décès d’un voyageur tombé du quai du métro ». Mais pour l’essentiel, on répéta pieusement que la Nuit Blanche avait été une réussite malgré le tragique accident. Bref, une fois de plus, on put observer à quel point l’approbation est au cœur du logiciel médiatique, en particulier quand il est question de toutes les innovations concoctées par nos bons princes, fidèles héritiers du grand Surintendant aux Loisirs Jack Lang, pour nous divertir. Au sens premier de ce terme. Car ce qui crée une continuité entre les merveilleuses initiatives made in Paris que sont, entre autres, la Nuit Blanche, Paris Plage, la Fête de la Musique et la Techno-Parade (dont Marc Cohen me signale qu’elle est d’origine germano-américaine mais qui a été si bien acclimatée à Paris qu’on dirait qu’elle y a été inventée) n’est pas qu’elles emmerdent les Parisiens ni qu’elles constituent d’excellents produits d’importation, mais qu’elles participent à la même entreprise de destruction du réel. D’accord, Muray a tout écrit ou presque sur le sujet. En attendant de réaliser une avancée décisive dans la compréhension du désastre, et puisqu’il n’est pas là pour le faire, au moins peut-on souligner à quel point ce qui se passe dépasse ses pires espérances.

Le terrain privilégié de ce tour de passe-passe qui vise à nous fourguer, en lieu et place de la vieille réalité et de son cortège d’ambiguïtés, une existence de paillettes et de carton-pâte, est celui du langage. Grâce à Muray, nul n’ignore que Paris-Plage est une version moderne du « coup du Grand-Duc ». Vous longez les quais de la Seine, face à d’irréductibles bâtisses où s’est souvent jouée la tragédie nationale et, moyennant trois malheureux palmiers en plastique, quelques transats pris d’assaut et un terrain de pétanque rendu boueux par les orages, la transsubstantiation opère : « Ceci est une plage. » Avec la Nuit Blanche ou la Fête de la Musique, véritables orgies sonores auxquelles, sauf à fuir, nul ne peut échapper, on n’est plus dans un conte de fée mais dans un monde orwellien. Dans ce monde où les mots n’ont plus de sens, un infernal vacarme est qualifié de « musique », un gugusse invitant les spectateurs à reproduire ses « dégoulinures » de couleur est un artiste interactif et l’on célèbre la « convivialité » dès que des grappes humaines plus ou moins alcoolisées déambulent dans les rues sans but et sans la moindre curiosité pour les autres grappes humaines qui se livrent à la même activité – et encore moins pour les installations et autres interventions destinées à l’édification des masses.

Or, ce qui intrigue est le discours de recouvrement qui accompagne ces chatoyantes manifestations. En vérité, il y a de quoi devenir dingue. Pour commencer, vous avez supporté le pénible spectacle décrit ci-dessus et les nuisances sonores qui en découlaient. Imaginons que vers 4 heures du matin, épuisé, vous vous soyez vaguement révolté contre les fêtards qui beuglent sous votre fenêtre ou contre les petits malins de l’appartement d’en face qui ont choisi cette nuit où « la poésie et l’émotion de Paris résonnent » pour organiser une surboum et vous infligent leur mauvaise disco toutes fenêtres ouvertes – parce qu’ils veulent bien pourrir la vie d’un voisinage aussi rétrograde mais toute de même pas fumer à l’intérieur ! Dans le meilleur des cas, si vous êtes tombé sur des gens de bonne famille, ils vous ont traité de réac en rigolant, au pire, ils vous ont menacé de représailles. Après une pareille nuit, on est déjà peu disposé à aimer ses contemporains. Et voilà qu’il faut en plus endurer la propagande imbécile destinée à persuader les réfractaires qu’ils n’ont pas vécu une nuit de cauchemar mais un moment de féérie ! Assaisonnant les niaiseries que les communicants ont pondues à leur intention des témoignages de noctambules heureux qui s’émerveillent devant des lumières multicolores avec les accents satisfaits de madame Verdurin, les journalistes vous expliquent donc que le public était au rendez-vous. Peut-être faudrait-il pour la neuvième édition, envisager un exode massif de la capitale ? À vrai dire, il est sans doute inutile de se donner cette peine. Quand bien même elle se déroulerait dans une ville déserte et silencieuse, la Nuit Blanche serait présentée comme un succès – un grand moment de recueillement et de sérénité. Puisque nos oreilles n’ont pas de paupières, la seule solution est d’acquérir des boules Quiès. Mais n’ayez aucune illusion : le réel a disparu. Et il n’est pas prêt de réapparaître.

Photo de Une : Going trough walls, de Gints Gabrans, par Ollografik, flickr.

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Elisabeth Lévy
Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle fait partie des chroniqueurs de Marc-Olivier Fogiel dans "On refait le monde" (RTL). Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "La gauche contre le réel (Fayard), sorti en 2012.
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