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Libérons-nous du libre

L’informatique aime la mythologie, l’occultisme, les gourous, les « communautés », le religieux. Nous savions déjà que l’histoire de cette technologie s’était écrite à grands coups de mythes et légendes : le destin tragique d’Alan Turing, un mathématicien britannique grand pionnier de l’informatique, qui se suicida en avalant une pomme trempée dans le cyanure, fonde le genre. Suivent le mythe de la création « entre potes », et dans des garages, de futurs empires industriels tels que Microsoft ou Apple (toujours cette foutue pomme…) ; le récit apologétique des conditions de travail « si extraordinaires » au sein des dernières start-up à la mode, où l’on peut jouer au ping-pong dans la salle de réunion et organiser son temps comme l’on veut (à condition de travailler 100 h par semaine…) ; les succès-story époustouflantes d’étudiants boutonneux devenus multimilliardaires grâce à la création de Facebook ou Google ; sans parler de l’emballement médiatique des années 90 autour des « autoroutes de l’information », lorsque la presse pensait encore que le développement du Net allait accoucher d’homo numericus, l’homme touchant du doigt la plénitude, dans l’harmonie glacée d’une vie totalement wired et virtuelle.

Les mythes païens et légendes religieuses sont partout dans l’histoire de l’informatique… On les retrouve aussi lors des grand-messes que savent organiser les professionnels du secteur, et notamment la grande réunion des fanatiques des produits Apple, la « MacWorld Expop » de San Francisco où l’on voit chaque année s’illuminer le visage extatique d’informaticiens barbus devant les discours emphatiques de leur maître à penser, le créateur de l’entreprise, Steve Jobs. Dans un registre légèrement différent, on se souviendra avec une nostalgie consternée du lancement des dernières versions du système d’exploitation de Microsoft Windows : avec ces files d’attente interminables d’inconditionnels de la marque, attendant l’ouverture des magasins dès le milieu de la nuit, et sous la neige, pour pouvoir s’offrir les premiers exemplaires du nouveau logiciel. On se souviendra de ces pèlerins fous se battant presque autour de Bill Gates, pour se faire dédicacer un exemplaire de « Windows » par leur sympathique gourou binoclard.

Il convient d’examiner l’une des dernières expressions de cette religiosité : la mythologie libertaire et « morale » qui entoure les logiciels libres. Qu’est-ce qu’un logiciel libre ? Selon le site francophone du projet GNU (un système d’exploitation « libre ») : « L’expression ‘Logiciel libre’ fait référence à la liberté pour les utilisateurs d’exécuter, de copier, de distribuer, d’étudier, de modifier et d’améliorer le logiciel. » Selon l’encyclopédie « collaborative » Wikipédia : « Un logiciel libre est un logiciel dont la licence dite libre donne à chacun le droit d’utiliser, d’étudier, de modifier, de dupliquer, de donner et de vendre ledit logiciel sans contrepartie. » Ces logiciels « libres » et gratuits s’opposent aux logiciels dits « propriétaires » ou « privateurs » (dans le jargon de cette mouvance). Non seulement ces applications « libres » sont la plupart du temps absolument gratuites, mais elles ont littéralement les tripes à l’air : n’importe qui peut prendre connaissance de leur structure, de leur fonctionnement, et peut les modifier à loisir…

On dirait ces définitions forgées pour notre modernité, dont l’un des moteurs est la perpétuelle apologie de la « liberté », de la « transparence », de « l’interaction », du « collectif », de la « gratuité », etc.

L’Alsace a consacré le 1er décembre un édifiant dossier à la question. Evoquant la visite en grande pompe du mythique programmateur américain Richard Stallman à l’université de Montbéliard, le journal titrait : « Le père des logiciels ‘libres’ en prêche à l’UTBM… » Sous couvert de la farce, et d’une autodérision lucide, cet apôtre du « libre » appuyait jusqu’à l’absurde la dimension prosélyte de sa communauté : « Curieux tableau, vendredi soir, dans le grand amphithéâtre de l’université de technologie de Belfort-Montbéliard. Coiffé d’un disque dur et vêtu d’une aube, un gourou bénit les ordinateurs des étudiants. ‘Je suis Saint Ignucius, de l’église Imax’ lance t-il. Derrière ce prophète farfelu se cache l’un des grands génies de l’informatique mondiale : Richard Stallman (…) activiste de la cause des logiciels libres. » J’apprends dans la presse que de mystérieuses « Install Party » sont presque sur le point de se substituer aux offices catholiques dominicaux, et mettent en péril la suprématie de Microsoft, l’enfant de Bill Gates, notre père à tous… Qu’est-ce qu’une « Install Party » ? Un événement festif, se déroulant souvent dans une « salle polyvalente » municipale, durant lequel des militants associatifs du « libre » sont à la disposition des quidams voulant transformer leurs ordinateurs « infidèles » et asservis aux logiciels commerciaux, en ordinateurs « libérés » et modernes… Ces fêtes geek et techno, d’un nouveau genre, existent. Je les ai rencontrées. Elles se développement même à travers le pays. On pouvait ainsi lire, le 18 mai dernier, dans le Télégramme de Brest : « Une vingtaine de personnes, venues du Sud-Finistère et même de Brest, ont suivi avec intérêt, samedi, un après-midi d’installation du système d’exploitation Linux, à la cybercommune, après-midi animé par Aurélie Le Corre, du Pays Glazik. Install’party ou « fête d’installation » est une réunion qui permet de faire se rencontrer des utilisateurs expérimentés des systèmes basés sur des logiciels libres et des novices. L’objectif est que les novices repartent à la fin de la journée avec leur ordinateur fonctionnant sous un nouveau système d’exploitation, correctement installé, configuré et agrémenté de nombreux logiciels. » À propos d’une autre, dans Centre Presse Aveyron, fin novembre : « Ubuntu… dans une langue africaine, cela veut dire l’humanité vers les autres. C’est un nom, parmi tant d’autres, donné au système d’exploitation Linux. Un système qui a la particularité d’être libre et gratuit, ‘gratuit parce que libre, et non l’inverse’, comme tient à le préciser l’un des responsables de l’association des utilisateurs de logiciels libres Aru 2L. » Ce genre de réunions Tuperware du « logiciel libre » a lieu un peu partout en France, pour « convertir » vertueusement nos vieux PC poussifs, victimes d’une triste addiction aux logiciels commerciaux, en bêtes de course, équipés de pied en cap en applications libres, détachées de tout « marché »… le tout sous le patronage symbolique d’un nom emprunté à une culture sub-saharienne du tiers-monde. C’est dire…

Bref, le « logiciel libre », c’est l’attirail de camping complet : valeurs, philosophie, convictions politiques, fatras new-âge… Stallman, en visite à Montbéliard : « Un programme libre est démocratique. C’est la somme des contributions individuelles de ceux qui l’ont utilisé et transformé. Par contre, un programme privateur de liberté est la dictature de celui qui l’a développé. Un instrument pour imposer son pouvoir aux utilisateurs. » Démocratie versus dictature, rien que ça… fantasme d’un univers « non marchand » – à venir – contre l’atroce marché libéral des flux économiques et des échanges commerciaux , no logo et tutti quanti. Il n’y va pas avec le dos de la cuiller, le gourou open space. Ou plutôt si : le catéchisme anti-mondialiste de base. « Stallman, indique L’Alsace, a volontiers taclé les dirigeants mondiaux – à commencer par George W. Bush et celui qu’il appelle le ‘sarkome[5. Un jeu de mots misérable basé, on l’imagine, sur l’assonance approximative entre le nom de notre président de la République, Sarkozy, et le nom de ce cancer impitoyable de la peau, appelé ‘sarcome…]’ – et emprunté des accents mystiques. C’est que, pour ce militant des droits de l’Homme, la question dépasse largement le cadre de l’informatique. Elle soulève aussi des questions éthiques et politiques. » On imagine que les dirigeants mondiaux ainsi taclés ne s’en sont pas remis. « Le logiciel propriétaire est immoral et ne doit pas exister… », dit-il encore, pas à court d’une sottise. Le monde tremble sur ses bases.

Les « logiciels libres » sont l’objet d’une abondante règlementation sans doute apparue par génération spontanée (L’Alsace) : « Le programme peut être exécuté sans condition / Sa substantifique moelle appelée ‘code source’, peut être étudiée et modifiée. Le programme peut être adapté aux utilisations. / C’est la liberté d’aider le voisin. Elle inclut la distribution des copies exactes du programme, gratuites ou payantes. / Les programmateurs peuvent contribuer à la communauté en distribuant des copies de leurs versions modifiées, gratuites ou payantes. » Les voisins, en prime. Le cauchemar.

Bref, le « logiciel libre » est en pointe dans le combat contre le grand méchant loup libéral, symbolisé par l’infâme Bill Gates qui se nourrit chaque matin de dix enfants innocents, et de deux vierges cuites à l’étouffée. Combat pour la morale comme l’expliquait le 1er décembre Le Monde de l’Education : « Au delà de la question économique, les motivations sont aussi d’ordre philosophique ou éthique : selon Jean-Pierre Archambault, chargé de mission au CNDP : ‘les valeurs de partage et d’indépendance véhiculées par le logiciel libre sont fondamentalement en phase avec les missions de l’école et la culture enseignante’. » On frissonne en imaginant cette « culture enseignante » qui s’oppose à l’Ancien régime de la France moisie… du « privé », des pratiques de consommation individualistes (aller à la Fnac et acheter un logiciel aliéné, créé par des ingénieurs esclaves de leur entreprise…), du repli sur soi, de l’indifférence à autrui, du cynisme, et même d’une forme de proto-fascisme doux… le monde de ceux qui se plient à la vie telle qu’elle est, et non telle qu’elle « devrait » être.

Papy Obama a fait de la résistance

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C’est le Times qui nous l’apprend : feu le grand-père paternel de Barack Obama, Hussein Onyango Obama, a été torturé par l’armée de Sa Gracieuse Majesté pendant la révolte des Mau-Mau en 1949 au Kenya, alors colonie britannique. Le seul crime de Papy Hussein était d’avoir eu des sympathies pour cette insurrection indépendantiste. D’après la veuve d’Hussein Onyango Obama, interviewée par le quotidien londonien, celui-ci, malgré son passé héroïque dans l’armée britannique durant la seconde guerre mondiale, n’a pas été vraiment traité selon les règles de l’habeas corpus : on l’a fouetté, on lui a arraché les ongles et l’on n’a bien sûr pas négligé, comme l’exigeaient les traditions en vigueur, de lui électrocuter les testicules. L’affaire, ancienne, est loin d’être forclose : plusieurs dizaines d’anciens insurgés Mau-Mau encore en vie, victimes de sévices similaires, exigent en vain depuis des années des mesures de réparation du Royaume-Uni. S’il ne veut pas se fâcher, dès sa prise de fonction, avec le futur occupant de la Maison Blanche, Gordon Brown serait bien avisé de régler ce problème, ou plutôt, cette question.

Juge ou voyou ?

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Dès vendredi soir, à ma suggestion, Causeur a été parmi les premiers à évoquer l’affaire Vittorio de Filippis et j’en suis plutôt fier. Attaché à une certaine idée de l’Etat et peu enclin au tir à vue obsessionnel sur la police ou la justice, je me sens très mal à l’aise quand des fonctionnaires se comportent en racailles.

Or, c’est très exactement ce qui s’est passé vendredi dernier au commissariat du Raincy, puis au TGI. A en croire quelques commentaires qui ont suivi ce premier article, certains d’entre vous se sont étonnés de voir Causeur oublier sa défiance envers le Parti des Médias pour sombrer dans une sorte de confraternalisme béat. En substance, certains nous ont reproché d’avoir dénoncé le traitement abject réservé par une juge d’instruction à Vittorio de Filippis, parce que c’était bien fait pour ce sale journaliste, de Libé qui plus est.

On retrouve d’ailleurs exactement le même genre de commentaires sur la plupart des sites généralistes qui évoquent l’affaire et ou une palanquée d’internautes se félicitent qu’un gros poisson soit traité (ou plutôt maltraité) comme tout un chacun. À ceux-là, je le dis gentiment : vous avez tout faux, ce raisonnement est indigent et qui plus est inélégant. Je crois que je leur dirais beaucoup moins gentiment si ce genre de saloperie m’était arrivé à moi ou à un de mes proches.

Pour aggraver mon cas, je suis en accord total avec la façon dont le personnel de Libération pose le problème dans son appel à manifester vendredi prochain : « Les journalistes, disent-ils ne sont pas des citoyens au dessus des lois. Pas plus que les magistrats chargés de les faire respecter. Jusqu’à preuve du contraire, le délit de diffamation ne relève pas de la qualification de terrorisme. » Oui, moi aussi, je crois que si on laisse filer cette fois-là, ce genre de gâterie nous pendra tous au nez.

Car Muriel Josié, la juge s’instruction qui a de toute évidence demandé aux policiers de réserver un traitement « soigné » à Vittorio de Filippis, ne s’en est pas prise à un magnat de la presse. On n’imagine pas un seul instant Patrick de Carolis arrêté et menotté devant ses gosses à l’aube. Ou Arnaud Lagardère soumis à deux reprises à une inspection rectale. On n’imagine même pas le martyr de service Denis Robert placé en garde à vue, pour une banalissime affaire de non-réponse à une convocation. On n’a de toute évidence pas tenté d’humilier cet homme-là parce qu’il avait été, pendant quelque mois PDG du journal (au moment de l’éviction de July), mais parce qu’il n’est plus aujourd’hui que journaliste au service éco de Libération. (En revanche, le plaignant à l’origine de cette affaire n’est pas exactement un justiciable lambda : Xavier Niel est le fondateur de Free, une des principales entreprises françaises de télécoms. Et donc aussi un des plus gros annonceurs du pays. Peut-être en reparlerons-nous…)

Dans cette affaire, Vittorio de Filippis, c’est moi, c’est nous, c’est vous. Vittorio de Filippis, c’est Joseph K, à qui une émule du juge Burgaud a voulu montrer qui était le plus fort, et où était le droit. Moi, qui suis d’ordinaire peu porté sur les happenings corporatifs, c’est pour cela que j’irai manifester vendredi à 13 heures devant le Palais de justice. C’est pour cela que je n’irai pas y réclamer, comme le feront sans doute certains, la démission de la Garde des Sceaux, parce que ça, je m’en contrefous. On n’aurait bien tort de se focaliser sur la pauvre Rachida Dati, qui a certes perdu une 129e occasion de se taire en apportant son soutien à une magistrate dont beaucoup de ses collègues pensent qu’elle maîtrise mal ses nerfs, mais ce n’est plus le problème. On ferait mieux de s’attaquer enfin au fond, à ce qu’on n’a pas su ou pas voulu faire sérieusement après le Tchernobyl d’Outreau: s’en prendre au pouvoir de nuisance hallucinant des juges d’instruction. Ce n’est pas seulement Muriel Josié qu’il faut sanctionner, c’est sa fonction même qu’il faut éliminer.

Boniface qui mal y pense

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Il revient. Et il n’est pas content. À la suite de l’article que j’ai consacré à ses tribulations algéroises, Pascal Boniface nous envoie un droit de réponse dont malheureusement, chers lecteurs, vous ne pourrez lire que les deux paragraphes publiables, Gil Mihaely, directeur de la publication de Causeur, ayant estimé qu’il ne relevait pas du droit de réponse, entre autres raisons parce qu’il contient une série d’appréciations plutôt désobligeants sur quelques amis et surtout sur ma modeste personne, pseudo-journaliste, communautariste refoulée recourant à des méthodes rappelant celles de « la presse d’extrême droite des années 30 » et tutti quanti. Je remercie Boniface pour ses leçons de déontologie et l’invite à publier ses âneries ailleurs – ce dont il ne se prive d’ailleurs pas. Mon admiration pour Alain Finkielkraut et le soutien que je lui ai apporté le défrisent ? C’est son problème. Il n’aime pas mes opinions sur ceci et cela ? Je mentirais en disant que j’en suis désolée. Il trouve que je ne le lis pas assez ? Là, je reconnais que c’est assez bien vu même si, effectivement, j’ai encore en ma possession sa fameuse note intitulée : « Le Proche-Orient, les socialistes, l’équité internationale, l’efficacité électorale » (c’est moi qui souligne). Dans cette note qui lui valut une polémique avec Elie Barnavi et sa suspension de la commission internationale du PS, il écrivait notamment : « À miser sur son poids électoral pour permettre l’impunité du gouvernement israélien, (c’est encore moi qui souligne) la communauté juive est perdante là aussi à moyen terme. La communauté d’origine arabe et/ou musulmane s’organise elle aussi, voudra faire contrepoids et, du moins en France, pèsera vite plus lourd si ce n’est déjà le cas. » Je dois confesser que j’avais totalement oublié qu’outre ses nombreuses qualités il ne manque pas d’humour notre expert international. Il en fallait pour écrire en 2001 que « la communauté d’origine arabe et/ou musulmane pèsera vite plus lourd si ce n’est déjà le cas » (que la communauté juive). Bref, non seulement il comptait les juifs et les arabes mais il faut aussi dire qu’il comptait assez mal. Quant aux juifs qui misaient sur leur poids électoral pour peser sur la politique (hystériquement pro-israélienne comme on le sait) du président Chirac, qu’on me les amène car eux sont carrément des imbéciles. Mais peut-être ce document qui a miraculeusement survécu à quelques déménagements est-il un faux, une sorte de Protocole des sages de Sion dont on a voulu se servir pour faire taire cet expert si dérangeant.

Mais venons-en au fait. Donc, tout ce que j’ai dit, c’étaient que des menteries. Pascal Boniface n’a jamais tenu les propos que lui prête le quotidien El Khabar et dont j’ai utilisé la traduction en français publiée par le journaliste Chawki Freïha sur le site mediarabe. Dans un texte intitulé L’union des faussaires que j’invite les lecteurs de Causeur à lire de toute urgence, il s’étonne du crédit que moi et mes copains faussaires (en l’occurrence Mohamed Sifaoui et l’UPJF) portions du crédit « à ce journal en langue arabe dont on peut supposer que, d’ordinaire », nous ne tenions « pas ce qui y est publié comme vérité absolue ! ». J’avoue humblement n’avoir pas imaginé qu’un quotidien qui a cru bon d’inviter Pascal Boniface à un colloque ait pu déformer ses propos au point de lui faire dire le contraire de ce qu’il disait.

Car c’est de cela dont il s’agit : « Le problème, écrit mon contradicteur, est que les propos qui me sont attribués par ce journal sont à l’inverse de ce que j’ai dit et correspondent aux questions qui m’ont été posées et non aux réponses exactement inverses que j’ai faites. J’ai en effet au contraire déclaré qu’on ne pouvait pas parler de lobby juif en France, car les Juifs français avaient, tant sur le Proche-Orient que sur l’image des Arabes, des avis très différents. Je déclarais que des gens différents (ce qui montre qu’il n’y a pas de lobby juif) comme Lévy, Sifaoui et Val, tout en prenant des postures de courageux résistants, vont dans le sens du vent en développant globalement l’idée que si tous les musulmans ne sont pas terroristes, tous les terroristes sont musulmans, que si tous les musulmans ne sont pas des intégristes, tous les intégristes sont des musulmans. »

Je précise que le Lévy dont il est question est Bernard-Henri, Boniface ne va tout de même pas s’abaisser à citer une « excitée » (un peu faiblard pour votre servante, non ?) qui « squatte les plateaux télé » (pas assez si vous voulez mon avis mais bon, on ne peut pas être d’accord sur tout). Et je dois dire que même ces propos-là, je ne les trouve pas très malins. Je lui accorde volontiers cependant que le trio qu’il affirme avoir cité ne colle pas avec l’idée du lobby juif – si l’on s’en tient à une définition « communautaire » dudit lobby. En tout cas, si Pascal Boniface dit vrai, ce que nous ne saurions exclure par principe, je ne saurais trop lui recommander d’être plus prudent dans le choix des invitations qu’il accepte. Et je suis certaine que les faussaires algériens d’El Khabar – qui sont au moins aussi coupables et fielleux que moi- ont reçu une réponse aussi incendiaire. De même que les journalistes du quotidien francophone Jour d’Algérie qui ont publié le 5 novembre un compte-rendu du colloque. Il nous faut encore remercier Chawki Freïha qui a reproduit sur son site l’intégralité de l’article dont voici quelques extraits.

Médias occidentaux et monde arabe : « Attaquer les musulmans ne coûte pas cher » : Animant une table ronde sur les médias occidentaux et le monde arabe, le stratège français Pascal Boniface, invité mardi au Salon du livre d’Alger, soutient que le lobby arabe en Europe n’est guère puissant, ce qui facilite les attaques contre l’islam et les musulmans. D’emblée, il souligne que beaucoup de médias occidentaux s’acharnent aujourd’hui à diaboliser l’image des musulmans et de l’islam car ils savent qu’en contrepartie ils ne seront ni sanctionnés, ni pénalisés. « Les responsables des médias croient que ce sujet intéresse le public, que ça choque, que ça augmente l’audience alors ils en profitent ! D’autres pensent que dire cela est un courage intellectuel ! C’est considéré même comme de la lucidité et du courage », dit-il, citant au passage quelques français réputés comme Bernard Henry Lévy, Philippe Val et Alain Finkelkraut, des intellectuels français qui s’inscrivent dans ce courant de pensée communautariste et qui reproduisent la pensée de la classe dominante en France et en Europe. Ils font dans le politiquement correct ! « Ces gens disent qu’ils ne sont pas contre les musulmans mais ils s’en prennent à l’islam ! Ils entretiennent un discours contradictoire et diffusent la confusion et l’amalgame. D’ailleurs, ils ouvrent les portes à tous les musulmans qui regagnent leur rang et se trahissent comme Mohamed Sifaoui. » Pour Boniface, les Français de confession musulmane ou d’origine maghrébine ou arabe sont intégrés dans la société française et c’est toute une population qui pousse et qui monte aujourd’hui en Europe. « Quand j’étais lycéen, dans ma classe il n’y avait aucun Français d’origine maghrébine ou arabe. Quand je suis entré à la Faculté, ils étaient quelques étudiants enfants de diplomates. J’enseigne aujourd’hui à l’université, en classe il y a un nombre important d’étudiants français de confession musulmane ou d’origine maghrébine. Les enfants de la cité sont là, ils ne veulent plus laisser leurs êtres aux vestiaires, ils veulent parler et s’exprimer », lâche le conférencier. Illustrant ses dires, il raconte un fait divers rapporté récemment par les médias occidentaux. Une Française a été condamnée à six mois de prison ferme parce qu’elle a contrevenu aux lois canadiennes. Elle a suivi son mari qui a kidnappé ses enfants au Canada ! « Cela a été mis dans les faits divers. Imaginez un instant que son mari ait été d’origine algérienne ou arabe ! Cela aurait fait la une de tous les médias. »

Il est vrai que dans la version française, Pascal Boniface n’aurait pas employé l’expression « lobby juif », mais, ainsi que je l’avais indiqué, ce n’est pas cette formule en soi qui me semble insupportable. J’admets au contraire que l’existence d’un tel lobby peut tout-à-fait être l’objet d’une discussion. Je déplore d’ailleurs à titre personnel que ce lobby, s’il existe, soit bien peu reconnaissant à l’égard de ses fidèles porte-parole. En revanche, je continue à trouver franchement inélégant pour ne pas dire absolument infect d’accuser Val, Lévy et Finkielkraut, de « s’en prendre à l’islam » et « d’ouvrir leur porte aux musulmans qui se trahissent comme Mohamed Sifaoui ». J’aimerais d’ailleurs un éclaircissement sur cette catégorie jusque-là inconnue de moi des « musulmans qui se trahissent ». Il faudra que Boniface m’explique comment je peux être une communautariste aussi échevelée que masquée parce qu’il m’arrive d’observer un certain antisémitisme, tandis que Sifaoui, lui, est un traître au motif que ses choix idéologiques ne sont pas inspirés par son origine. Mais, je le répète, sans doute les propos de Boniface ont-ils également été déformés par le quotidien francophone qui publiera sous peu le droit de réponse envoyé par l’offensé.

Comme l’écrit encore Chawki Freïha « le lecteur se retrouve devant deux versions diamétralement opposées, couvrant un seul et même événement. D’un côté, des journaux algériens qui reproduisent des propos, et de l’autre, l’auteur de ces propos qui les infirme. Qui dit vrai ? Il revient à l’intelligence du lecteur de faire la part des choses, en tenant compte d’une possible tendance des médias algériens à exploiter les propos de Boniface et à les amplifier pour des raisons que personne ne peut ignorer. Mais aussi, il convient de tenir compte de la sensibilité politique et idéologique de Pascal Boniface. Un exercice particulièrement délicat pour comprendre ce qui s’est passé à Alger ». J’ajouterai que si le journaliste de Jour d’Algérie a purement et simplement inventé les propos prêtés à Boniface, cela prouve au moins qu’il suit avec attention les débats en France car comme dit l’autre si non e vero…

J’attends donc avec impatience de recevoir les droits de réponse publiés par ces deux organes de presse dont les journalistes doivent être dénoncés comme les faussaires en chef et je suis certaine qu’ils seront rédigés dans des termes aussi choisis que celui auquel nous avons eu droit. Et s’il s’avère que tout cela est un bidonnage de la pire espèce, et que Pascal Boniface n’a rien dit qui ressemble à ce qu’on lui attribue, je lui présenterai volontiers mes excuses pour avoir cité ces confrères.

Dernière précision. Voilà encore ce qu’écrit Boniface : « Elisabeth Lévy me connaissait très bien dans les années 90 lorsqu’elle travaillait pour le journal Le Temps à Genève. Elle m’appelait alors régulièrement pour entendre mes analyses sur le conflit des Balkans. Jusqu’au jour où je lui ai dit que, si j’étais ravi de lire ses articles où je retrouvais la plupart de mes analyses, j’aurais apprécié qu’elle cite ses sources. » Outre le fait qu’il me reproche curieusement, dans la présente affaire, de citer mes sources, je trouve cette accusation doublement vexante : d’une part, le pillage dont nous sommes souvent victimes à Causeur me fait horreur – je suis connue pour être plutôt tatillonne sur la question – et d’autre part si je devais le pratiquer je ne choisirais pas Pascal Boniface comme victime. Il est vrai cependant qu’il m’est arrivé de l’appeler ainsi que d’autres chercheurs de l’IRIS lorsque je travaillais en Suisse (non pas au Temps mais au Nouveau Quotidien) et je l’ai régulièrement cité, il doit en rester quelques traces dans mes cartons, je me ferai un plaisir de les lui envoyer quand j’aurai le temps de faire de l’archéologie. Ce n’est sans doute pas ce que j’ai fait de mieux. Que voulez-vous, on est con quand on est jeune.

Reservoir Bond

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Si ça continue, le prochain James Bond sera signé Quentin Tarantino. Casino Royale avait déjà un petit quelque chose de Pulp Fiction et Quantum of Solace ne fait que confirmer la tendance : la violence, plus crue que jamais, devient l’argument majeur du film.

Avec Daniel Craig, c’est le corps du mâle qui est mis en avant, exhibé. Un corps joliment sculpté mais souvent martyrisé (la scène de torture de Casino Royale est d’une violence inouïe qui annonce la nouvelle couleur de la série). Sean Connery et Roger Moore étaient virils, certes, mais leur Bond était d’abord un épicurien et la violence était mise en scène à la manière d’une chorégraphie plus proche d’un film de karaté que de Reservoir Dogs. L’ancien Bond gardait la tête froide – dans la guerre comme dans l’amour –, appréciait les plaisirs de la vie et consommait les femmes sans éprouver de sentiments. Pierce Brosnan présentait une telle ressemblance physique avec Roger Moore que la continuité était une évidence.

Avec Craig, dont le physique est plus proche du boxeur que du gentleman beau gosse, les producteurs ont choisi la rupture, si bien que le macho glacé, désormais sentimental et doté d’une touche de psychologie, se transforme en cet homme nouveau volontiers représenté dans la pub depuis quelques années : on pourrait presque l’imaginer père !

Cette nouvelle masculinité, plus physique et émotive, est aussi beaucoup plus exposée car moins protégée par la science et la technologie. Bond reste un pilote de première classe dans l’air, sur terre et en mer, mais il ne peut compter désormais que sur ses talents et ses muscles. Même le fameux Q, ingénieur en chef des services secrets de Sa Majesté et maître ès gadgets, a pris sa retraite, un départ qui a entraîné la fermeture de tout le service. Outre-Manche aussi, semble-t-il, on ne remplace qu’un partant sur deux. Quoi qu’il en soit, 007 ne peut plus compter entièrement sur la technologie dans son combat contre le Mal. Dans Casino Royale, on pouvait encore assister à quelques prouesses de haute tenue scientifique et médicale, mais Quantum of Solace annonce un retour aux sources. 007 s’en va-t-en-guerre armé de son vieux et fidèle pistolet Walter PPK.

Pour mémoire, le célèbre Polizeipistole Kriminalmodell, entré en service au début des années 1930 en Allemagne, fut l’arme emblématique des officiers de la Wehrmacht et des officiels du Parti. Hitler s’en est même servi pour se suicider. C’est donc armé de cette relique de la créativité allemande des années 1920 que Bond doit affronter les menaces du XXIe siècle. Adieu voitures volantes et submersibles, armées de missiles à tête infrarouge, fini le stylo-mitrailleuse et la cigarette-grenade. Il faut courir, escalader, se battre au canif ou piloter un Dakota DC-3 pas beaucoup plus jeune que le Walter PPK.

Ces reliques marquent le retour à la case départ de la série née avec la fin de Seconde guerre mondiale et la Guerre froide. Malgré cet arrière-plan géostratégique, James Bond n’a pourtant jamais visé ouvertement les Soviétiques (du moins avant les années 1980), et les ennemis de l’humanité (donc ceux de Sa Majesté) étaient des organismes privés dirigés par une succession de Dr No, dont le but suprême était toujours le pouvoir et l’argent. Tout comme les ennemis de Superman, Batman et compagnie, celui de James Bond est un homme d’affaires sans états d’âme ni scrupules, un scientifique à la tête d’une multinationale qui cherche à rançonner le monde entier. Quand la rivalité Est-Ouest fait irruption dans l’intrigue, c’est qu’elle est manipulée par le méchant capitaliste pour mener le monde au bord d’une guerre mondiale. C’est peut-être là l’un des secrets (car un tel succès ne peut en avoir qu’un seul) de ce Bond nouvelle manière : ce n’est pas seulement le combat entre le Bien et le Mal, c’est celui d’un gentleman contre un patron-voyou, d’un bel homme cultivé et plus très jeune (donc à la fois père et amant) au service d’un Etat contre un homme d’affaires cynique et cupide. Ce n’est sans doute pas un hasard si le titre de ce dernier opus fait penser à Quantum Group, le célèbre hedge fund de George Soros, enregistré à Curaçao et aux îles Caïman. James Bond serait-il un dangereux rebelle anti-capitaliste ?

Terrorisme. Le Pakistan prend des mesures

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Islamabad vient d’interdire la diffusion du film Shoot on sight (Tir à vue), dont l’intrigue est située à Londres à la veille des attentats du 7 juillet 2005. Les Pakistanais ne pourront donc pas suivre les aventures de Tarik Ali, inspecteur musulman de Scotland Yard, dont la mission est de mener une chasse à l’homme contre un kamikaze s’apprêtant à se faire exploser dans le métro. Tant pis donc, les cinéphiles de Karachi ne pourront pas réfléchir sur l’opération Kratos de la police londonienne (qui octroie à la police un permis de tuer en cas d’arrestation de kamikazes). Et comme un malheur ne vient jamais seul, ils ne pourront pas non plus admirer Sadie Frost, ni Cloudia Swann ! Mais cette double peine n’est hélas pas une surprise, car George W. Bush nous a mille fois prévenus : dans leur lutte contre le terrorisme, les démocraties auront forcément un prix à payer.

Ça balance à Prague !

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Dans les usages diplomatiques, le « déjeuner de travail informel » entre deux chefs d’Etats ou de gouvernement n’a rien d’une bouffe sympa au restau du coin pour régler en tête à tête quelques problèmes en attente, et cultiver par la même occasion les liens d’amitiés.

La plupart du temps, une dizaine de personnes participent à ces agapes, et le contenu des conversations est scrupuleusement pris en note par des sous-fifres, pour être archivé à l’intention des futures générations de chercheurs.

Comme le contenu de ces rapports n’est pas destiné à être rendu public avant un demi-siècle, les dîneurs ont tendance à desserrer la cravate et à laisser la langue de bois au vestiaire. Mais c’était sans compter avec ces voyous de Tchèques, l’un des récipiendaires du rapport s’étant fait un plaisir de le communiquer à un hebdomadaire local à fins de publication. Les démentis diplomatiques n’ayant convaincu personne, le Premier ministre tchèque, Mirek Topolanek, a fini par en reconnaître l’authenticité. On soupçonne, à Prague, l’entourage du très eurosceptique président de la République Vaclav Klaus, d’avoir « balancé » le script pour mettre le Premier ministre dans l’embarras avant sa prise de fonction à la présidence de l’UE, au mois de janvier.

Nicolas Sarkozy avait donc prié Mirek Topolanek à déjeuner à Paris le 31 octobre dernier. Cette rencontre avait comme objectif « d’arranger les bidons », comme disent les Belges, lesquels bidons avaient quelque peu été bousculés par des propos dépréciatifs prêtés à Sarkozy sur l’aptitude de la petite, mais vaillante République tchèque à assumer cette présidence par gros temps économique.

Au passage, le président français essaie de persuader Topolanek de laisser à la France la coprésidence de l’Union pour la Méditerranée, qui normalement devrait tomber dans le giron de la présidence de l’UE. Comme il ne peut décemment pas lui dire que les Tchèques comprennent les affaires méditerranéennes à peu près aussi bien que lui les subtilités linguistiques qui séparent le tchèque du slovaque, Sarkozy se lance dans un numéro de violon dont il a le secret : « Tu sais ce que c’est d’être seul contre tous les Arabes ? De les avoir au téléphone ? Ils sont terribles, je te jure ! », dit-il. La suite est à l’avenant : « Le président algérien Bouteflika, le Tunisien, le roi marocain, la Libye, Israël. Un travail fou ! » Topolanek : « L’Union pour la Méditerranée est ton enfant, tu as été aux petits soins. Et sans l’alimentation française, ce bébé ne survivra pas… »

Et le vice-Premier ministre tchèque, Alexandr Vondra, file plus loin la métaphore : « Bien, nous aiderons la France à nourrir l’enfant de la Méditerranée. Et qui va donner à manger à l’Est ? L’Allemagne, la Suède, ou la Pologne ? » « Ce sera la République tchèque, répond Sarkozy, vous pourrez toujours compter sur le soutien de la France. (…) Tu penses sérieusement que je donnerais la priorité à Angela ? »

Il n’en fallait pas plus pour que quelques bons esprits français qualifient de « dévastateurs » les propos très politiquement incorrects proférés par le président de la République. Outre qu’il n’est pas tout à fait impossible que les dirigeants des pays cités soient de fieffés emmerdeurs téléphoniques, il est évident que Nicolas Sarkozy cherche, en l’occurrence, à faire avaler à son interlocuteur qu’il lui fait une fleur en le déchargeant de cette pénible corvée euro-méditerranéenne. Ce que les Tchèques, qui ne sont pas aussi bêtes qu’on le pense généralement à Paris, ont parfaitement compris : « D’accord pour vous laisser les Juifs et les Arabes, mais aidez-nous à ne pas nous faire croquer par les Allemands, les Polonais ou les Suédois dans les affaires de l’Est. »

Cela s’appelle un deal gagnant-gagnant, comme dirait Ségolène, et on ne voit pas pourquoi notre président serait « dévasté » par de tels propos. Ceux-ci témoignent de surcroît d’une perception assez réaliste du foutoir méditerranéen dans lequel il tente, peut-être imprudemment mais non sans panache, de mettre un peu de raison politique et économique.

Finalement, on souhaiterait que ces « déjeuners de travail informels » soient diffusés en direct à la place du journal de Jean-Pierre Pernaut, les gracieusetés françaises et les amabilités tchèques, voilà qui nous changerait des sabotiers du Nivernais ou des santonniers de Provence !

Chevillard ou la risée des fauves

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Cela n’aura échappé à personne, nous vivons une époque assez peu fréquentable. Les générations qui nous ont précédés nous montrent du doigt, hilares ou en larmes, incrédules. Cependant, il arrive aussi quelquefois que nous effleurions « la main de la petite fille Espérance ». Que nous trempions le pied, par inadvertance, dans une flaque de joie ou de surprise à l’état brut. C’est ce qui m’est arrivé en découvrant le site de l’écrivain Eric Chevillard, L’autofictif. Les écrits de Chevillard font partie de ces humbles miracles contemporains qui nous rappellent subrepticement le miracle massif d’exister.

Chevillard est, à ma connaissance, le seul auteur parfaitement poilant publié aux Editions de Minuit. Ce n’est pas le moindre de ses paradoxes. Il a écrit une vingtaine d’ouvrages aux titres souvent très beaux, comme Mourir m’enrhume, Démolir Nisard ou Sans l’orang-outang. Depuis le 18 septembre 2007, il publie sur son site chaque jour un ensemble composé de trois fragments. Ces ensembles sont numérotés, de 1 à 401, mais les choses devraient s’aggraver par la suite.

« Chacun de ses milliers d’aphorismes règle une fois pour toutes la question de l’homme et il n’y a plus à y revenir. (355) » Au cœur de l’œuvre de Chevillard, la glorieuse et perpétuelle débâcle humaine. Incessamment et comiquement, sa littérature la mime, feignant l’échec ininterrompu. « Oh non ! Pèse aussi sur moi la menace du Goncourt des lycéens ! Ne m’épargnera-t-on aucune honte ? Où se cacher après cela, où fuir ? (9) » « Un contretemps survient – la livraison ne pourra avoir lieu que demain – et voici toute ma vie à jamais retardée. (309) » Avec un art qui évoque parfois celui de Sempé, il transmue la banale mégalomanie de l’homme ordinaire (nous autres) en poésie métaphysique. « Pas de grand homme pour son valet de chambre. Aussi vais-je renvoyer Firmin. (8) » « Certes, les Américains ont élu un président jeune, un président noir, un président démocrate, nous pouvons les en féliciter tout en observant cependant qu’ils n’ont pas poussé l’audace jusqu’à porter au pouvoir tel écrivain français, auteur aux éditions de Minuit d’une quinzaine de romans extravagants à faible tirage. (378) » Comme l’admirable Robert Benchley, dont le camarade de Koch a chanté ici la juste louange, Chevillard pousse le non sensé à une grande plénitude de sens.

Le monde de Chevillard est un monde trivial et quotidien, incessamment frappé par les zébrures de l’exotisme et de l’absurde. « Il ne ratait jamais une occasion d’étrangler un enfant ou de pousser dans l’escalier une vieille personne. Et toujours une insulte à la bouche quand nous le croisions. Toujours prêt à nous casser la tête. Comment aurions-nous pu soupçonner notre voisin d’être ce saint homme répandant le bien dans la ville à la nuit tombée ? (340) » Les fissures qui morcellent son monde et le dévoilent laissent jaillir l’imprévisible, l’inquiétante étrangeté ou le grotesque. « Trois jours durant, j’ai soupçonné Agathe de préparer un casse avant de comprendre que son babyphone captait par interférence le portable d’un malfrat notoire domicilié dans le voisinage. (321) » « L’homme à la table des amis qui nous est le plus étranger, c’est soi. Quelle tête faisons-nous parmi ces visages familiers, à quoi ressemblons-nous, quelle est notre place au milieu des autres, dans cet ensemble, dans cette figure, et comment notre présence la modifie-t-elle ? L’ignorance de ces choses est la même pour chacun des convives : voilà ce qu’on appelle partager un repas. (347) »

La prose de Chevillard est peuplée par une ahurissante cohue d’animaux sauvages. Et, on le sent bien, Chevillard est complètement débordé. « J’essayai de faire bonne figure dans l’arbre des oiseaux magnifiques, parmi les calaos, les perroquets, les toucans, les paradisiers, j’essayai de faire bonne figure en souriant de toutes mes dents, mais aussitôt les oiseaux s’envolèrent. Je fis une nouvelle tentative, espérant voir revenir les calaos, les perroquets, les toucans, les paradisiers, je m’y pris autrement, dans l’arbre des oiseaux magnifiques, mon visage congestionné devint écarlate puis violet, je tirai une langue noire, de la bave claire dégouttait à mes commissures et, dans mes yeux fixes, luisait un éclat bleu de porcelaine. Il y eut un bruissement d’ailes, puis s’abattit sur l’arbre des oiseaux magnifiques une nuée de corbeaux croassant. (369) »

Je ne vois qu’un seul précédent à une si navrante incompétence en matière de dressage : le cas du piteux Franz Kafka. L’un comme l’autre, au reste, sont incapables de tenir correctement leurs grands fauves : qu’il s’agisse des tigres qui envahissent les centres-villes dans L’œuvre posthume de Thomas Pilaster ou de la « jeune panthère » qui se couche sur le narrateur, devenu invisible à force d’amaigrissement, dans Un artiste de la faim. Dans une lettre à Martin Buber, Kafka avait indiqué que ses proses ne devaient pas être intitulées « Paraboles », comme le suggérait Buber pour une publication dans sa revue. Kafka, quant à lui, préférait l’humble et royale dénomination d’ »Histoires d’animaux » (Tiergeschichten). Les proses de Chevillard méritent elles aussi ce nom. C’est toujours la même histoire qui se répète. On commence par ne pas savoir dompter des fauves, des vautours ou des cancrelats, puis un jour on en vient à prétendre aussi être infichu de dompter des hommes et, de fil en aiguille, de se dompter soi-même.

Parmi les signes d’espérance et les humbles et rares miracles de l’année 2008, invisibles aux « grands de chair » et autres winners multirécidivistes, je signalerai, après Chevillard, une autre rencontre infime. Lors du « passage de la flamme olympique à Paris », le 7 avril dernier, j’avais médité une ruse pour ne rien voir ni savoir d’un si funeste « événement ». Je me suis donc rendu « sur le terrain », en un point quelconque du « parcours de la flamme » et la ruse a parfaitement fonctionné. De ce point stratégique, les touristes cachaient les Tibétains qui cachaient les Chinois de Paris qui cachaient les innombrables journalistes qui cachaient les innombrables policiers qui dissimulaient eux-mêmes parfaitement les sportifs chargés personnellement de cacher la flamme éteinte. Et, comble de mon triomphe, les sportifs ne sont même pas passés par là. Je me suis ensuite rendu en un autre point du parcours et cette fois je suis parvenu à arriver cinq minutes après « le passage de la flamme ». C’est alors que le miracle s’est produit, au cœur de toute cette abstraction insensée de festivisme terminal armé jusqu’aux dents. Il restait encore quelques badauds consternés sur le bord du boulevard. Certains d’entre eux débordaient du trottoir. J’ai aperçu alors, au milieu de la chaussée, un grand policier lunaire qui s’est mis à leur faire à distance un geste de la main très délicat, d’une timidité effroyable, pour leur suggérer de remonter sur le trottoir. Ensuite, il n’a rien fait d’autre que de répéter humblement ce geste comique et splendide, dont la modestie et la douceur semblaient planer en dehors du temps.

Sans l'orang-outang

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L’insurrection qui risque de tarder à venir

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On peut penser comme MAM, que L’insurrection qui vient est un dangereux pamphlet autonome et criminogène, dont la seule possession suffit à vous fourrer au donjon, au mépris de quelques libertés des plus élémentaires. On peut aussi penser, comme moi, que cette pseudo pièce à conviction n’est hélas qu’un inoffensif conglomérat de banalités toninégristes, bourdivines ou ségolénistes, cimentées par une ignaritude sans bornes, qui n’appelle donc qu’une franche rigolade, suivie d’une sévère correction. Et je ne peux que souscrire à la plupart des critiques formulées par le perspicace Yves Coleman, par exemple celles-ci : « L’insurrection qui vient n’offre aucune analyse des classes sociales, de la réalité économique en France ou en Europe, des rapports de forces, de la période dans laquelle on se situe aujourd’hui. Ce n’est qu’un long discours bavard et antihistorique. L’auteur fait preuve d’une naïveté sans bornes s’il croit que les forces de répression et l’appareil d’Etat s’écrouleront tout seuls. Son discours antiflics (n’est) pas plus radical que celui des rappeurs moyens. » Les orphelins de la théorie critique et les esprits curieux pourront lire ce que pensent de ce pétard mouillé les vrais militants de la vraie ultragauche.

L'insurrection qui vient

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Bach ou le cinquième évangéliste

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Cioran ne s’autorisait que de rares exercices d’admiration, et notamment en matière de musique : « Sans Bach, écrit-il, la théologie serait dépourvue d’objet, la création fictive, le néant péremptoire. S’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach, c’est bien Dieu. » Essayons en effet d’imaginer la vie avant Bach, le silence avant Bach, la civilisation avant Bach, pour ne rien dire de la musique avant Bach. Avant Bach, cela signifie « sans Bach », évidemment. Que fut notre monde avant l’avènement de la musique divine de celui qu’on nomme, en Allemagne, le cinquième évangéliste ?

L’harmonie musicale pratiquée y étant différente, c’était un monde où on entendait moins bien, où tout devait sembler de guingois faute d’un guide pour nous apprendre à découvrir, dans ses lignes apparemment grossières, une beauté parfaite. Tel est le propos du nouveau film de Pere Portabella. Loin d’être un biopic de Jean-Sébastien Bach, il montre comment, aujourd’hui encore, sa musique par sa perfection même se prolonge.

Nous l’oublions trop souvent : la musique est l’art vivant par excellence, le seul qui a besoin de la virtuosité d’interprètes. Cela suppose une tradition, un enseignement et un souci permanent d’elle. Or, les trois, comme tout ce qui est humain, sont fragiles et sont volontiers menacés. C’est pourquoi Portabella parle aussi bien du personnage Bach que de l’institution dans laquelle la tradition de sa musique est maintenue vivante, à Leipzig (à la fin du film, une violoncelliste discute ainsi avec le successeur de Bach, Cantor comme lui de l’église luthérienne de Saint-Thomas).

Bach y enseignait la musique et le latin, y dirigeait la musique et composa pour le chœur de Saint-Thomas un grand nombre des pièces les plus célèbres, ses Passions (deux seulement nous sont parvenues entières), ses Oratorios, la plupart de ses cantates (qui étaient chantées le dimanche à l’office) et le Magnificat (celui qui est conservé). Il y écrivit aussi de nombreuses pièces instrumentales. Quelques scènes montrent Bach en famille, travaillant, jouant et montrant à son fils comment jouer le premier prélude du Clavier bien tempéré, en faisant entendre comment est pensé le morceau, toute la tension venant de la progression chromatique. Le film fait aussi voir ce qu’est devenu Bach : une attraction pour touristes.

On vient visiter l’église où il repose (une scène très belle montre le travail d’astiquage de la plaque commémorative) ; on propose à Leipzig des « promenades Bach ». Un vieux monsieur très digne paraît en vivre, déguisé à la mode du XVIIIe siècle. On nous explique, comme si nous prenions le bateau sur l’Elbe, pour contempler les châteaux du XVIIIe siècle, que le comte Keyserling souffrait d’insomnie, aussi demanda-t-il à son claveciniste, Johann Gottlieb Goldberg, de commander à Bach de quoi apaiser ses nuits.

Le film met en scène un routier espagnol traversant l’Allemagne pour livrer des pianos, qui raconte à son compagnon de voyage qu’il souffre du mépris dont il est victime, à cause de son camion, à cause de la mauvaise réputation des Espagnols : il révèle que ce qui lui permet de supporter ce mépris, c’est la musique. Plus tard, on le verra jouer du basson dans la chambre d’un motel. Auparavant, c’est son compagnon, qui, au milieu de la campagne allemande, joue à l’harmonica la musique de Bach tandis que défile sous nos yeux la beauté simple de la campagne allemande.

C’est l’Europe qui est le deuxième personnage de ce film : Naples à laquelle Bach fait référence dans une scène où il explique qu’il vient d’adapter la technique du croisement de mains pour ses variations, Goldberg, Leipzig, Dresde détruite par les Alliés, Barcelone, l’Elbe où nous voguons, trois langues (italien, allemand et espagnol) et la musique savante européenne qui ne connut d’autre frontière que la paresse et l’ignorance, puisque Bach est plus universel encore que les mathématiques.
Comme l’explique le vieux cinéaste catalan (il est né en 1927) : « L’Europe est le décor émotionnel, symbolique, historique et politique du film, la scène où il prend place. L’Europe ne pourra pas aller de l’avant sans reconnaître que sous son passé, une Histoire âpre, conflictuelle, dramatique est sous-jacente. »

Il n’est pas fortuit qu’il s’attarde sur le chœur actuel de Saint-Thomas, où sont formés les adolescents et les enfants, beaucoup, à force de lire et de chanter la musique sacrée de Bach, finissant par demander le baptême. C’est là que vit cette tradition, car, ne l’oublions pas, Bach fut un homme profondément religieux et il composa surtout pour les offices. Si sa musique touche au divin, c’est sans doute d’abord parce qu’elle chante Dieu. « Qui chante prie deux fois » : cette pensée de saint Augustin est l’une des clefs de la musique de Bach.

Pere Portabella s’autorise de longues séquences contemplatives où seule « joue » la musique de Bach. Et pour qu’elle ne soit pas reçue de manière blasée, il nous l’offre de manière inédite. Voyez la scène inaugurale du film, où un piano mécanique joue et se déplace. D’autres lui répondent, qui sont des merveilles de mise en scène. Bizarrement, ce qui nous fait le mieux entendre le caractère miraculeux de la musique de Bach, c’est le moment où Felix Mendelssohn, son successeur à Saint-Thomas, joue dans le film ses propres sonates au piano. Tout soudain sonne plus pauvre, plus triste, moins évident. Le Silence avant Bach nous rappelle ainsi un miracle ; il semble aussi vouloir nous prévenir d’une perte, et d’un grand chagrin : qu’après Bach, que nous ne saurions plus écouter, la beauté et le divin aient fait vœu de silence…

Libérons-nous du libre

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L’informatique aime la mythologie, l’occultisme, les gourous, les « communautés », le religieux. Nous savions déjà que l’histoire de cette technologie s’était écrite à grands coups de mythes et légendes : le destin tragique d’Alan Turing, un mathématicien britannique grand pionnier de l’informatique, qui se suicida en avalant une pomme trempée dans le cyanure, fonde le genre. Suivent le mythe de la création « entre potes », et dans des garages, de futurs empires industriels tels que Microsoft ou Apple (toujours cette foutue pomme…) ; le récit apologétique des conditions de travail « si extraordinaires » au sein des dernières start-up à la mode, où l’on peut jouer au ping-pong dans la salle de réunion et organiser son temps comme l’on veut (à condition de travailler 100 h par semaine…) ; les succès-story époustouflantes d’étudiants boutonneux devenus multimilliardaires grâce à la création de Facebook ou Google ; sans parler de l’emballement médiatique des années 90 autour des « autoroutes de l’information », lorsque la presse pensait encore que le développement du Net allait accoucher d’homo numericus, l’homme touchant du doigt la plénitude, dans l’harmonie glacée d’une vie totalement wired et virtuelle.

Les mythes païens et légendes religieuses sont partout dans l’histoire de l’informatique… On les retrouve aussi lors des grand-messes que savent organiser les professionnels du secteur, et notamment la grande réunion des fanatiques des produits Apple, la « MacWorld Expop » de San Francisco où l’on voit chaque année s’illuminer le visage extatique d’informaticiens barbus devant les discours emphatiques de leur maître à penser, le créateur de l’entreprise, Steve Jobs. Dans un registre légèrement différent, on se souviendra avec une nostalgie consternée du lancement des dernières versions du système d’exploitation de Microsoft Windows : avec ces files d’attente interminables d’inconditionnels de la marque, attendant l’ouverture des magasins dès le milieu de la nuit, et sous la neige, pour pouvoir s’offrir les premiers exemplaires du nouveau logiciel. On se souviendra de ces pèlerins fous se battant presque autour de Bill Gates, pour se faire dédicacer un exemplaire de « Windows » par leur sympathique gourou binoclard.

Il convient d’examiner l’une des dernières expressions de cette religiosité : la mythologie libertaire et « morale » qui entoure les logiciels libres. Qu’est-ce qu’un logiciel libre ? Selon le site francophone du projet GNU (un système d’exploitation « libre ») : « L’expression ‘Logiciel libre’ fait référence à la liberté pour les utilisateurs d’exécuter, de copier, de distribuer, d’étudier, de modifier et d’améliorer le logiciel. » Selon l’encyclopédie « collaborative » Wikipédia : « Un logiciel libre est un logiciel dont la licence dite libre donne à chacun le droit d’utiliser, d’étudier, de modifier, de dupliquer, de donner et de vendre ledit logiciel sans contrepartie. » Ces logiciels « libres » et gratuits s’opposent aux logiciels dits « propriétaires » ou « privateurs » (dans le jargon de cette mouvance). Non seulement ces applications « libres » sont la plupart du temps absolument gratuites, mais elles ont littéralement les tripes à l’air : n’importe qui peut prendre connaissance de leur structure, de leur fonctionnement, et peut les modifier à loisir…

On dirait ces définitions forgées pour notre modernité, dont l’un des moteurs est la perpétuelle apologie de la « liberté », de la « transparence », de « l’interaction », du « collectif », de la « gratuité », etc.

L’Alsace a consacré le 1er décembre un édifiant dossier à la question. Evoquant la visite en grande pompe du mythique programmateur américain Richard Stallman à l’université de Montbéliard, le journal titrait : « Le père des logiciels ‘libres’ en prêche à l’UTBM… » Sous couvert de la farce, et d’une autodérision lucide, cet apôtre du « libre » appuyait jusqu’à l’absurde la dimension prosélyte de sa communauté : « Curieux tableau, vendredi soir, dans le grand amphithéâtre de l’université de technologie de Belfort-Montbéliard. Coiffé d’un disque dur et vêtu d’une aube, un gourou bénit les ordinateurs des étudiants. ‘Je suis Saint Ignucius, de l’église Imax’ lance t-il. Derrière ce prophète farfelu se cache l’un des grands génies de l’informatique mondiale : Richard Stallman (…) activiste de la cause des logiciels libres. » J’apprends dans la presse que de mystérieuses « Install Party » sont presque sur le point de se substituer aux offices catholiques dominicaux, et mettent en péril la suprématie de Microsoft, l’enfant de Bill Gates, notre père à tous… Qu’est-ce qu’une « Install Party » ? Un événement festif, se déroulant souvent dans une « salle polyvalente » municipale, durant lequel des militants associatifs du « libre » sont à la disposition des quidams voulant transformer leurs ordinateurs « infidèles » et asservis aux logiciels commerciaux, en ordinateurs « libérés » et modernes… Ces fêtes geek et techno, d’un nouveau genre, existent. Je les ai rencontrées. Elles se développement même à travers le pays. On pouvait ainsi lire, le 18 mai dernier, dans le Télégramme de Brest : « Une vingtaine de personnes, venues du Sud-Finistère et même de Brest, ont suivi avec intérêt, samedi, un après-midi d’installation du système d’exploitation Linux, à la cybercommune, après-midi animé par Aurélie Le Corre, du Pays Glazik. Install’party ou « fête d’installation » est une réunion qui permet de faire se rencontrer des utilisateurs expérimentés des systèmes basés sur des logiciels libres et des novices. L’objectif est que les novices repartent à la fin de la journée avec leur ordinateur fonctionnant sous un nouveau système d’exploitation, correctement installé, configuré et agrémenté de nombreux logiciels. » À propos d’une autre, dans Centre Presse Aveyron, fin novembre : « Ubuntu… dans une langue africaine, cela veut dire l’humanité vers les autres. C’est un nom, parmi tant d’autres, donné au système d’exploitation Linux. Un système qui a la particularité d’être libre et gratuit, ‘gratuit parce que libre, et non l’inverse’, comme tient à le préciser l’un des responsables de l’association des utilisateurs de logiciels libres Aru 2L. » Ce genre de réunions Tuperware du « logiciel libre » a lieu un peu partout en France, pour « convertir » vertueusement nos vieux PC poussifs, victimes d’une triste addiction aux logiciels commerciaux, en bêtes de course, équipés de pied en cap en applications libres, détachées de tout « marché »… le tout sous le patronage symbolique d’un nom emprunté à une culture sub-saharienne du tiers-monde. C’est dire…

Bref, le « logiciel libre », c’est l’attirail de camping complet : valeurs, philosophie, convictions politiques, fatras new-âge… Stallman, en visite à Montbéliard : « Un programme libre est démocratique. C’est la somme des contributions individuelles de ceux qui l’ont utilisé et transformé. Par contre, un programme privateur de liberté est la dictature de celui qui l’a développé. Un instrument pour imposer son pouvoir aux utilisateurs. » Démocratie versus dictature, rien que ça… fantasme d’un univers « non marchand » – à venir – contre l’atroce marché libéral des flux économiques et des échanges commerciaux , no logo et tutti quanti. Il n’y va pas avec le dos de la cuiller, le gourou open space. Ou plutôt si : le catéchisme anti-mondialiste de base. « Stallman, indique L’Alsace, a volontiers taclé les dirigeants mondiaux – à commencer par George W. Bush et celui qu’il appelle le ‘sarkome[5. Un jeu de mots misérable basé, on l’imagine, sur l’assonance approximative entre le nom de notre président de la République, Sarkozy, et le nom de ce cancer impitoyable de la peau, appelé ‘sarcome…]’ – et emprunté des accents mystiques. C’est que, pour ce militant des droits de l’Homme, la question dépasse largement le cadre de l’informatique. Elle soulève aussi des questions éthiques et politiques. » On imagine que les dirigeants mondiaux ainsi taclés ne s’en sont pas remis. « Le logiciel propriétaire est immoral et ne doit pas exister… », dit-il encore, pas à court d’une sottise. Le monde tremble sur ses bases.

Les « logiciels libres » sont l’objet d’une abondante règlementation sans doute apparue par génération spontanée (L’Alsace) : « Le programme peut être exécuté sans condition / Sa substantifique moelle appelée ‘code source’, peut être étudiée et modifiée. Le programme peut être adapté aux utilisations. / C’est la liberté d’aider le voisin. Elle inclut la distribution des copies exactes du programme, gratuites ou payantes. / Les programmateurs peuvent contribuer à la communauté en distribuant des copies de leurs versions modifiées, gratuites ou payantes. » Les voisins, en prime. Le cauchemar.

Bref, le « logiciel libre » est en pointe dans le combat contre le grand méchant loup libéral, symbolisé par l’infâme Bill Gates qui se nourrit chaque matin de dix enfants innocents, et de deux vierges cuites à l’étouffée. Combat pour la morale comme l’expliquait le 1er décembre Le Monde de l’Education : « Au delà de la question économique, les motivations sont aussi d’ordre philosophique ou éthique : selon Jean-Pierre Archambault, chargé de mission au CNDP : ‘les valeurs de partage et d’indépendance véhiculées par le logiciel libre sont fondamentalement en phase avec les missions de l’école et la culture enseignante’. » On frissonne en imaginant cette « culture enseignante » qui s’oppose à l’Ancien régime de la France moisie… du « privé », des pratiques de consommation individualistes (aller à la Fnac et acheter un logiciel aliéné, créé par des ingénieurs esclaves de leur entreprise…), du repli sur soi, de l’indifférence à autrui, du cynisme, et même d’une forme de proto-fascisme doux… le monde de ceux qui se plient à la vie telle qu’elle est, et non telle qu’elle « devrait » être.

Papy Obama a fait de la résistance

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C’est le Times qui nous l’apprend : feu le grand-père paternel de Barack Obama, Hussein Onyango Obama, a été torturé par l’armée de Sa Gracieuse Majesté pendant la révolte des Mau-Mau en 1949 au Kenya, alors colonie britannique. Le seul crime de Papy Hussein était d’avoir eu des sympathies pour cette insurrection indépendantiste. D’après la veuve d’Hussein Onyango Obama, interviewée par le quotidien londonien, celui-ci, malgré son passé héroïque dans l’armée britannique durant la seconde guerre mondiale, n’a pas été vraiment traité selon les règles de l’habeas corpus : on l’a fouetté, on lui a arraché les ongles et l’on n’a bien sûr pas négligé, comme l’exigeaient les traditions en vigueur, de lui électrocuter les testicules. L’affaire, ancienne, est loin d’être forclose : plusieurs dizaines d’anciens insurgés Mau-Mau encore en vie, victimes de sévices similaires, exigent en vain depuis des années des mesures de réparation du Royaume-Uni. S’il ne veut pas se fâcher, dès sa prise de fonction, avec le futur occupant de la Maison Blanche, Gordon Brown serait bien avisé de régler ce problème, ou plutôt, cette question.

Juge ou voyou ?

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Dès vendredi soir, à ma suggestion, Causeur a été parmi les premiers à évoquer l’affaire Vittorio de Filippis et j’en suis plutôt fier. Attaché à une certaine idée de l’Etat et peu enclin au tir à vue obsessionnel sur la police ou la justice, je me sens très mal à l’aise quand des fonctionnaires se comportent en racailles.

Or, c’est très exactement ce qui s’est passé vendredi dernier au commissariat du Raincy, puis au TGI. A en croire quelques commentaires qui ont suivi ce premier article, certains d’entre vous se sont étonnés de voir Causeur oublier sa défiance envers le Parti des Médias pour sombrer dans une sorte de confraternalisme béat. En substance, certains nous ont reproché d’avoir dénoncé le traitement abject réservé par une juge d’instruction à Vittorio de Filippis, parce que c’était bien fait pour ce sale journaliste, de Libé qui plus est.

On retrouve d’ailleurs exactement le même genre de commentaires sur la plupart des sites généralistes qui évoquent l’affaire et ou une palanquée d’internautes se félicitent qu’un gros poisson soit traité (ou plutôt maltraité) comme tout un chacun. À ceux-là, je le dis gentiment : vous avez tout faux, ce raisonnement est indigent et qui plus est inélégant. Je crois que je leur dirais beaucoup moins gentiment si ce genre de saloperie m’était arrivé à moi ou à un de mes proches.

Pour aggraver mon cas, je suis en accord total avec la façon dont le personnel de Libération pose le problème dans son appel à manifester vendredi prochain : « Les journalistes, disent-ils ne sont pas des citoyens au dessus des lois. Pas plus que les magistrats chargés de les faire respecter. Jusqu’à preuve du contraire, le délit de diffamation ne relève pas de la qualification de terrorisme. » Oui, moi aussi, je crois que si on laisse filer cette fois-là, ce genre de gâterie nous pendra tous au nez.

Car Muriel Josié, la juge s’instruction qui a de toute évidence demandé aux policiers de réserver un traitement « soigné » à Vittorio de Filippis, ne s’en est pas prise à un magnat de la presse. On n’imagine pas un seul instant Patrick de Carolis arrêté et menotté devant ses gosses à l’aube. Ou Arnaud Lagardère soumis à deux reprises à une inspection rectale. On n’imagine même pas le martyr de service Denis Robert placé en garde à vue, pour une banalissime affaire de non-réponse à une convocation. On n’a de toute évidence pas tenté d’humilier cet homme-là parce qu’il avait été, pendant quelque mois PDG du journal (au moment de l’éviction de July), mais parce qu’il n’est plus aujourd’hui que journaliste au service éco de Libération. (En revanche, le plaignant à l’origine de cette affaire n’est pas exactement un justiciable lambda : Xavier Niel est le fondateur de Free, une des principales entreprises françaises de télécoms. Et donc aussi un des plus gros annonceurs du pays. Peut-être en reparlerons-nous…)

Dans cette affaire, Vittorio de Filippis, c’est moi, c’est nous, c’est vous. Vittorio de Filippis, c’est Joseph K, à qui une émule du juge Burgaud a voulu montrer qui était le plus fort, et où était le droit. Moi, qui suis d’ordinaire peu porté sur les happenings corporatifs, c’est pour cela que j’irai manifester vendredi à 13 heures devant le Palais de justice. C’est pour cela que je n’irai pas y réclamer, comme le feront sans doute certains, la démission de la Garde des Sceaux, parce que ça, je m’en contrefous. On n’aurait bien tort de se focaliser sur la pauvre Rachida Dati, qui a certes perdu une 129e occasion de se taire en apportant son soutien à une magistrate dont beaucoup de ses collègues pensent qu’elle maîtrise mal ses nerfs, mais ce n’est plus le problème. On ferait mieux de s’attaquer enfin au fond, à ce qu’on n’a pas su ou pas voulu faire sérieusement après le Tchernobyl d’Outreau: s’en prendre au pouvoir de nuisance hallucinant des juges d’instruction. Ce n’est pas seulement Muriel Josié qu’il faut sanctionner, c’est sa fonction même qu’il faut éliminer.

Boniface qui mal y pense

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Il revient. Et il n’est pas content. À la suite de l’article que j’ai consacré à ses tribulations algéroises, Pascal Boniface nous envoie un droit de réponse dont malheureusement, chers lecteurs, vous ne pourrez lire que les deux paragraphes publiables, Gil Mihaely, directeur de la publication de Causeur, ayant estimé qu’il ne relevait pas du droit de réponse, entre autres raisons parce qu’il contient une série d’appréciations plutôt désobligeants sur quelques amis et surtout sur ma modeste personne, pseudo-journaliste, communautariste refoulée recourant à des méthodes rappelant celles de « la presse d’extrême droite des années 30 » et tutti quanti. Je remercie Boniface pour ses leçons de déontologie et l’invite à publier ses âneries ailleurs – ce dont il ne se prive d’ailleurs pas. Mon admiration pour Alain Finkielkraut et le soutien que je lui ai apporté le défrisent ? C’est son problème. Il n’aime pas mes opinions sur ceci et cela ? Je mentirais en disant que j’en suis désolée. Il trouve que je ne le lis pas assez ? Là, je reconnais que c’est assez bien vu même si, effectivement, j’ai encore en ma possession sa fameuse note intitulée : « Le Proche-Orient, les socialistes, l’équité internationale, l’efficacité électorale » (c’est moi qui souligne). Dans cette note qui lui valut une polémique avec Elie Barnavi et sa suspension de la commission internationale du PS, il écrivait notamment : « À miser sur son poids électoral pour permettre l’impunité du gouvernement israélien, (c’est encore moi qui souligne) la communauté juive est perdante là aussi à moyen terme. La communauté d’origine arabe et/ou musulmane s’organise elle aussi, voudra faire contrepoids et, du moins en France, pèsera vite plus lourd si ce n’est déjà le cas. » Je dois confesser que j’avais totalement oublié qu’outre ses nombreuses qualités il ne manque pas d’humour notre expert international. Il en fallait pour écrire en 2001 que « la communauté d’origine arabe et/ou musulmane pèsera vite plus lourd si ce n’est déjà le cas » (que la communauté juive). Bref, non seulement il comptait les juifs et les arabes mais il faut aussi dire qu’il comptait assez mal. Quant aux juifs qui misaient sur leur poids électoral pour peser sur la politique (hystériquement pro-israélienne comme on le sait) du président Chirac, qu’on me les amène car eux sont carrément des imbéciles. Mais peut-être ce document qui a miraculeusement survécu à quelques déménagements est-il un faux, une sorte de Protocole des sages de Sion dont on a voulu se servir pour faire taire cet expert si dérangeant.

Mais venons-en au fait. Donc, tout ce que j’ai dit, c’étaient que des menteries. Pascal Boniface n’a jamais tenu les propos que lui prête le quotidien El Khabar et dont j’ai utilisé la traduction en français publiée par le journaliste Chawki Freïha sur le site mediarabe. Dans un texte intitulé L’union des faussaires que j’invite les lecteurs de Causeur à lire de toute urgence, il s’étonne du crédit que moi et mes copains faussaires (en l’occurrence Mohamed Sifaoui et l’UPJF) portions du crédit « à ce journal en langue arabe dont on peut supposer que, d’ordinaire », nous ne tenions « pas ce qui y est publié comme vérité absolue ! ». J’avoue humblement n’avoir pas imaginé qu’un quotidien qui a cru bon d’inviter Pascal Boniface à un colloque ait pu déformer ses propos au point de lui faire dire le contraire de ce qu’il disait.

Car c’est de cela dont il s’agit : « Le problème, écrit mon contradicteur, est que les propos qui me sont attribués par ce journal sont à l’inverse de ce que j’ai dit et correspondent aux questions qui m’ont été posées et non aux réponses exactement inverses que j’ai faites. J’ai en effet au contraire déclaré qu’on ne pouvait pas parler de lobby juif en France, car les Juifs français avaient, tant sur le Proche-Orient que sur l’image des Arabes, des avis très différents. Je déclarais que des gens différents (ce qui montre qu’il n’y a pas de lobby juif) comme Lévy, Sifaoui et Val, tout en prenant des postures de courageux résistants, vont dans le sens du vent en développant globalement l’idée que si tous les musulmans ne sont pas terroristes, tous les terroristes sont musulmans, que si tous les musulmans ne sont pas des intégristes, tous les intégristes sont des musulmans. »

Je précise que le Lévy dont il est question est Bernard-Henri, Boniface ne va tout de même pas s’abaisser à citer une « excitée » (un peu faiblard pour votre servante, non ?) qui « squatte les plateaux télé » (pas assez si vous voulez mon avis mais bon, on ne peut pas être d’accord sur tout). Et je dois dire que même ces propos-là, je ne les trouve pas très malins. Je lui accorde volontiers cependant que le trio qu’il affirme avoir cité ne colle pas avec l’idée du lobby juif – si l’on s’en tient à une définition « communautaire » dudit lobby. En tout cas, si Pascal Boniface dit vrai, ce que nous ne saurions exclure par principe, je ne saurais trop lui recommander d’être plus prudent dans le choix des invitations qu’il accepte. Et je suis certaine que les faussaires algériens d’El Khabar – qui sont au moins aussi coupables et fielleux que moi- ont reçu une réponse aussi incendiaire. De même que les journalistes du quotidien francophone Jour d’Algérie qui ont publié le 5 novembre un compte-rendu du colloque. Il nous faut encore remercier Chawki Freïha qui a reproduit sur son site l’intégralité de l’article dont voici quelques extraits.

Médias occidentaux et monde arabe : « Attaquer les musulmans ne coûte pas cher » : Animant une table ronde sur les médias occidentaux et le monde arabe, le stratège français Pascal Boniface, invité mardi au Salon du livre d’Alger, soutient que le lobby arabe en Europe n’est guère puissant, ce qui facilite les attaques contre l’islam et les musulmans. D’emblée, il souligne que beaucoup de médias occidentaux s’acharnent aujourd’hui à diaboliser l’image des musulmans et de l’islam car ils savent qu’en contrepartie ils ne seront ni sanctionnés, ni pénalisés. « Les responsables des médias croient que ce sujet intéresse le public, que ça choque, que ça augmente l’audience alors ils en profitent ! D’autres pensent que dire cela est un courage intellectuel ! C’est considéré même comme de la lucidité et du courage », dit-il, citant au passage quelques français réputés comme Bernard Henry Lévy, Philippe Val et Alain Finkelkraut, des intellectuels français qui s’inscrivent dans ce courant de pensée communautariste et qui reproduisent la pensée de la classe dominante en France et en Europe. Ils font dans le politiquement correct ! « Ces gens disent qu’ils ne sont pas contre les musulmans mais ils s’en prennent à l’islam ! Ils entretiennent un discours contradictoire et diffusent la confusion et l’amalgame. D’ailleurs, ils ouvrent les portes à tous les musulmans qui regagnent leur rang et se trahissent comme Mohamed Sifaoui. » Pour Boniface, les Français de confession musulmane ou d’origine maghrébine ou arabe sont intégrés dans la société française et c’est toute une population qui pousse et qui monte aujourd’hui en Europe. « Quand j’étais lycéen, dans ma classe il n’y avait aucun Français d’origine maghrébine ou arabe. Quand je suis entré à la Faculté, ils étaient quelques étudiants enfants de diplomates. J’enseigne aujourd’hui à l’université, en classe il y a un nombre important d’étudiants français de confession musulmane ou d’origine maghrébine. Les enfants de la cité sont là, ils ne veulent plus laisser leurs êtres aux vestiaires, ils veulent parler et s’exprimer », lâche le conférencier. Illustrant ses dires, il raconte un fait divers rapporté récemment par les médias occidentaux. Une Française a été condamnée à six mois de prison ferme parce qu’elle a contrevenu aux lois canadiennes. Elle a suivi son mari qui a kidnappé ses enfants au Canada ! « Cela a été mis dans les faits divers. Imaginez un instant que son mari ait été d’origine algérienne ou arabe ! Cela aurait fait la une de tous les médias. »

Il est vrai que dans la version française, Pascal Boniface n’aurait pas employé l’expression « lobby juif », mais, ainsi que je l’avais indiqué, ce n’est pas cette formule en soi qui me semble insupportable. J’admets au contraire que l’existence d’un tel lobby peut tout-à-fait être l’objet d’une discussion. Je déplore d’ailleurs à titre personnel que ce lobby, s’il existe, soit bien peu reconnaissant à l’égard de ses fidèles porte-parole. En revanche, je continue à trouver franchement inélégant pour ne pas dire absolument infect d’accuser Val, Lévy et Finkielkraut, de « s’en prendre à l’islam » et « d’ouvrir leur porte aux musulmans qui se trahissent comme Mohamed Sifaoui ». J’aimerais d’ailleurs un éclaircissement sur cette catégorie jusque-là inconnue de moi des « musulmans qui se trahissent ». Il faudra que Boniface m’explique comment je peux être une communautariste aussi échevelée que masquée parce qu’il m’arrive d’observer un certain antisémitisme, tandis que Sifaoui, lui, est un traître au motif que ses choix idéologiques ne sont pas inspirés par son origine. Mais, je le répète, sans doute les propos de Boniface ont-ils également été déformés par le quotidien francophone qui publiera sous peu le droit de réponse envoyé par l’offensé.

Comme l’écrit encore Chawki Freïha « le lecteur se retrouve devant deux versions diamétralement opposées, couvrant un seul et même événement. D’un côté, des journaux algériens qui reproduisent des propos, et de l’autre, l’auteur de ces propos qui les infirme. Qui dit vrai ? Il revient à l’intelligence du lecteur de faire la part des choses, en tenant compte d’une possible tendance des médias algériens à exploiter les propos de Boniface et à les amplifier pour des raisons que personne ne peut ignorer. Mais aussi, il convient de tenir compte de la sensibilité politique et idéologique de Pascal Boniface. Un exercice particulièrement délicat pour comprendre ce qui s’est passé à Alger ». J’ajouterai que si le journaliste de Jour d’Algérie a purement et simplement inventé les propos prêtés à Boniface, cela prouve au moins qu’il suit avec attention les débats en France car comme dit l’autre si non e vero…

J’attends donc avec impatience de recevoir les droits de réponse publiés par ces deux organes de presse dont les journalistes doivent être dénoncés comme les faussaires en chef et je suis certaine qu’ils seront rédigés dans des termes aussi choisis que celui auquel nous avons eu droit. Et s’il s’avère que tout cela est un bidonnage de la pire espèce, et que Pascal Boniface n’a rien dit qui ressemble à ce qu’on lui attribue, je lui présenterai volontiers mes excuses pour avoir cité ces confrères.

Dernière précision. Voilà encore ce qu’écrit Boniface : « Elisabeth Lévy me connaissait très bien dans les années 90 lorsqu’elle travaillait pour le journal Le Temps à Genève. Elle m’appelait alors régulièrement pour entendre mes analyses sur le conflit des Balkans. Jusqu’au jour où je lui ai dit que, si j’étais ravi de lire ses articles où je retrouvais la plupart de mes analyses, j’aurais apprécié qu’elle cite ses sources. » Outre le fait qu’il me reproche curieusement, dans la présente affaire, de citer mes sources, je trouve cette accusation doublement vexante : d’une part, le pillage dont nous sommes souvent victimes à Causeur me fait horreur – je suis connue pour être plutôt tatillonne sur la question – et d’autre part si je devais le pratiquer je ne choisirais pas Pascal Boniface comme victime. Il est vrai cependant qu’il m’est arrivé de l’appeler ainsi que d’autres chercheurs de l’IRIS lorsque je travaillais en Suisse (non pas au Temps mais au Nouveau Quotidien) et je l’ai régulièrement cité, il doit en rester quelques traces dans mes cartons, je me ferai un plaisir de les lui envoyer quand j’aurai le temps de faire de l’archéologie. Ce n’est sans doute pas ce que j’ai fait de mieux. Que voulez-vous, on est con quand on est jeune.

Reservoir Bond

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Si ça continue, le prochain James Bond sera signé Quentin Tarantino. Casino Royale avait déjà un petit quelque chose de Pulp Fiction et Quantum of Solace ne fait que confirmer la tendance : la violence, plus crue que jamais, devient l’argument majeur du film.

Avec Daniel Craig, c’est le corps du mâle qui est mis en avant, exhibé. Un corps joliment sculpté mais souvent martyrisé (la scène de torture de Casino Royale est d’une violence inouïe qui annonce la nouvelle couleur de la série). Sean Connery et Roger Moore étaient virils, certes, mais leur Bond était d’abord un épicurien et la violence était mise en scène à la manière d’une chorégraphie plus proche d’un film de karaté que de Reservoir Dogs. L’ancien Bond gardait la tête froide – dans la guerre comme dans l’amour –, appréciait les plaisirs de la vie et consommait les femmes sans éprouver de sentiments. Pierce Brosnan présentait une telle ressemblance physique avec Roger Moore que la continuité était une évidence.

Avec Craig, dont le physique est plus proche du boxeur que du gentleman beau gosse, les producteurs ont choisi la rupture, si bien que le macho glacé, désormais sentimental et doté d’une touche de psychologie, se transforme en cet homme nouveau volontiers représenté dans la pub depuis quelques années : on pourrait presque l’imaginer père !

Cette nouvelle masculinité, plus physique et émotive, est aussi beaucoup plus exposée car moins protégée par la science et la technologie. Bond reste un pilote de première classe dans l’air, sur terre et en mer, mais il ne peut compter désormais que sur ses talents et ses muscles. Même le fameux Q, ingénieur en chef des services secrets de Sa Majesté et maître ès gadgets, a pris sa retraite, un départ qui a entraîné la fermeture de tout le service. Outre-Manche aussi, semble-t-il, on ne remplace qu’un partant sur deux. Quoi qu’il en soit, 007 ne peut plus compter entièrement sur la technologie dans son combat contre le Mal. Dans Casino Royale, on pouvait encore assister à quelques prouesses de haute tenue scientifique et médicale, mais Quantum of Solace annonce un retour aux sources. 007 s’en va-t-en-guerre armé de son vieux et fidèle pistolet Walter PPK.

Pour mémoire, le célèbre Polizeipistole Kriminalmodell, entré en service au début des années 1930 en Allemagne, fut l’arme emblématique des officiers de la Wehrmacht et des officiels du Parti. Hitler s’en est même servi pour se suicider. C’est donc armé de cette relique de la créativité allemande des années 1920 que Bond doit affronter les menaces du XXIe siècle. Adieu voitures volantes et submersibles, armées de missiles à tête infrarouge, fini le stylo-mitrailleuse et la cigarette-grenade. Il faut courir, escalader, se battre au canif ou piloter un Dakota DC-3 pas beaucoup plus jeune que le Walter PPK.

Ces reliques marquent le retour à la case départ de la série née avec la fin de Seconde guerre mondiale et la Guerre froide. Malgré cet arrière-plan géostratégique, James Bond n’a pourtant jamais visé ouvertement les Soviétiques (du moins avant les années 1980), et les ennemis de l’humanité (donc ceux de Sa Majesté) étaient des organismes privés dirigés par une succession de Dr No, dont le but suprême était toujours le pouvoir et l’argent. Tout comme les ennemis de Superman, Batman et compagnie, celui de James Bond est un homme d’affaires sans états d’âme ni scrupules, un scientifique à la tête d’une multinationale qui cherche à rançonner le monde entier. Quand la rivalité Est-Ouest fait irruption dans l’intrigue, c’est qu’elle est manipulée par le méchant capitaliste pour mener le monde au bord d’une guerre mondiale. C’est peut-être là l’un des secrets (car un tel succès ne peut en avoir qu’un seul) de ce Bond nouvelle manière : ce n’est pas seulement le combat entre le Bien et le Mal, c’est celui d’un gentleman contre un patron-voyou, d’un bel homme cultivé et plus très jeune (donc à la fois père et amant) au service d’un Etat contre un homme d’affaires cynique et cupide. Ce n’est sans doute pas un hasard si le titre de ce dernier opus fait penser à Quantum Group, le célèbre hedge fund de George Soros, enregistré à Curaçao et aux îles Caïman. James Bond serait-il un dangereux rebelle anti-capitaliste ?

Terrorisme. Le Pakistan prend des mesures

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Islamabad vient d’interdire la diffusion du film Shoot on sight (Tir à vue), dont l’intrigue est située à Londres à la veille des attentats du 7 juillet 2005. Les Pakistanais ne pourront donc pas suivre les aventures de Tarik Ali, inspecteur musulman de Scotland Yard, dont la mission est de mener une chasse à l’homme contre un kamikaze s’apprêtant à se faire exploser dans le métro. Tant pis donc, les cinéphiles de Karachi ne pourront pas réfléchir sur l’opération Kratos de la police londonienne (qui octroie à la police un permis de tuer en cas d’arrestation de kamikazes). Et comme un malheur ne vient jamais seul, ils ne pourront pas non plus admirer Sadie Frost, ni Cloudia Swann ! Mais cette double peine n’est hélas pas une surprise, car George W. Bush nous a mille fois prévenus : dans leur lutte contre le terrorisme, les démocraties auront forcément un prix à payer.

Ça balance à Prague !

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Dans les usages diplomatiques, le « déjeuner de travail informel » entre deux chefs d’Etats ou de gouvernement n’a rien d’une bouffe sympa au restau du coin pour régler en tête à tête quelques problèmes en attente, et cultiver par la même occasion les liens d’amitiés.

La plupart du temps, une dizaine de personnes participent à ces agapes, et le contenu des conversations est scrupuleusement pris en note par des sous-fifres, pour être archivé à l’intention des futures générations de chercheurs.

Comme le contenu de ces rapports n’est pas destiné à être rendu public avant un demi-siècle, les dîneurs ont tendance à desserrer la cravate et à laisser la langue de bois au vestiaire. Mais c’était sans compter avec ces voyous de Tchèques, l’un des récipiendaires du rapport s’étant fait un plaisir de le communiquer à un hebdomadaire local à fins de publication. Les démentis diplomatiques n’ayant convaincu personne, le Premier ministre tchèque, Mirek Topolanek, a fini par en reconnaître l’authenticité. On soupçonne, à Prague, l’entourage du très eurosceptique président de la République Vaclav Klaus, d’avoir « balancé » le script pour mettre le Premier ministre dans l’embarras avant sa prise de fonction à la présidence de l’UE, au mois de janvier.

Nicolas Sarkozy avait donc prié Mirek Topolanek à déjeuner à Paris le 31 octobre dernier. Cette rencontre avait comme objectif « d’arranger les bidons », comme disent les Belges, lesquels bidons avaient quelque peu été bousculés par des propos dépréciatifs prêtés à Sarkozy sur l’aptitude de la petite, mais vaillante République tchèque à assumer cette présidence par gros temps économique.

Au passage, le président français essaie de persuader Topolanek de laisser à la France la coprésidence de l’Union pour la Méditerranée, qui normalement devrait tomber dans le giron de la présidence de l’UE. Comme il ne peut décemment pas lui dire que les Tchèques comprennent les affaires méditerranéennes à peu près aussi bien que lui les subtilités linguistiques qui séparent le tchèque du slovaque, Sarkozy se lance dans un numéro de violon dont il a le secret : « Tu sais ce que c’est d’être seul contre tous les Arabes ? De les avoir au téléphone ? Ils sont terribles, je te jure ! », dit-il. La suite est à l’avenant : « Le président algérien Bouteflika, le Tunisien, le roi marocain, la Libye, Israël. Un travail fou ! » Topolanek : « L’Union pour la Méditerranée est ton enfant, tu as été aux petits soins. Et sans l’alimentation française, ce bébé ne survivra pas… »

Et le vice-Premier ministre tchèque, Alexandr Vondra, file plus loin la métaphore : « Bien, nous aiderons la France à nourrir l’enfant de la Méditerranée. Et qui va donner à manger à l’Est ? L’Allemagne, la Suède, ou la Pologne ? » « Ce sera la République tchèque, répond Sarkozy, vous pourrez toujours compter sur le soutien de la France. (…) Tu penses sérieusement que je donnerais la priorité à Angela ? »

Il n’en fallait pas plus pour que quelques bons esprits français qualifient de « dévastateurs » les propos très politiquement incorrects proférés par le président de la République. Outre qu’il n’est pas tout à fait impossible que les dirigeants des pays cités soient de fieffés emmerdeurs téléphoniques, il est évident que Nicolas Sarkozy cherche, en l’occurrence, à faire avaler à son interlocuteur qu’il lui fait une fleur en le déchargeant de cette pénible corvée euro-méditerranéenne. Ce que les Tchèques, qui ne sont pas aussi bêtes qu’on le pense généralement à Paris, ont parfaitement compris : « D’accord pour vous laisser les Juifs et les Arabes, mais aidez-nous à ne pas nous faire croquer par les Allemands, les Polonais ou les Suédois dans les affaires de l’Est. »

Cela s’appelle un deal gagnant-gagnant, comme dirait Ségolène, et on ne voit pas pourquoi notre président serait « dévasté » par de tels propos. Ceux-ci témoignent de surcroît d’une perception assez réaliste du foutoir méditerranéen dans lequel il tente, peut-être imprudemment mais non sans panache, de mettre un peu de raison politique et économique.

Finalement, on souhaiterait que ces « déjeuners de travail informels » soient diffusés en direct à la place du journal de Jean-Pierre Pernaut, les gracieusetés françaises et les amabilités tchèques, voilà qui nous changerait des sabotiers du Nivernais ou des santonniers de Provence !

Chevillard ou la risée des fauves

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Cela n’aura échappé à personne, nous vivons une époque assez peu fréquentable. Les générations qui nous ont précédés nous montrent du doigt, hilares ou en larmes, incrédules. Cependant, il arrive aussi quelquefois que nous effleurions « la main de la petite fille Espérance ». Que nous trempions le pied, par inadvertance, dans une flaque de joie ou de surprise à l’état brut. C’est ce qui m’est arrivé en découvrant le site de l’écrivain Eric Chevillard, L’autofictif. Les écrits de Chevillard font partie de ces humbles miracles contemporains qui nous rappellent subrepticement le miracle massif d’exister.

Chevillard est, à ma connaissance, le seul auteur parfaitement poilant publié aux Editions de Minuit. Ce n’est pas le moindre de ses paradoxes. Il a écrit une vingtaine d’ouvrages aux titres souvent très beaux, comme Mourir m’enrhume, Démolir Nisard ou Sans l’orang-outang. Depuis le 18 septembre 2007, il publie sur son site chaque jour un ensemble composé de trois fragments. Ces ensembles sont numérotés, de 1 à 401, mais les choses devraient s’aggraver par la suite.

« Chacun de ses milliers d’aphorismes règle une fois pour toutes la question de l’homme et il n’y a plus à y revenir. (355) » Au cœur de l’œuvre de Chevillard, la glorieuse et perpétuelle débâcle humaine. Incessamment et comiquement, sa littérature la mime, feignant l’échec ininterrompu. « Oh non ! Pèse aussi sur moi la menace du Goncourt des lycéens ! Ne m’épargnera-t-on aucune honte ? Où se cacher après cela, où fuir ? (9) » « Un contretemps survient – la livraison ne pourra avoir lieu que demain – et voici toute ma vie à jamais retardée. (309) » Avec un art qui évoque parfois celui de Sempé, il transmue la banale mégalomanie de l’homme ordinaire (nous autres) en poésie métaphysique. « Pas de grand homme pour son valet de chambre. Aussi vais-je renvoyer Firmin. (8) » « Certes, les Américains ont élu un président jeune, un président noir, un président démocrate, nous pouvons les en féliciter tout en observant cependant qu’ils n’ont pas poussé l’audace jusqu’à porter au pouvoir tel écrivain français, auteur aux éditions de Minuit d’une quinzaine de romans extravagants à faible tirage. (378) » Comme l’admirable Robert Benchley, dont le camarade de Koch a chanté ici la juste louange, Chevillard pousse le non sensé à une grande plénitude de sens.

Le monde de Chevillard est un monde trivial et quotidien, incessamment frappé par les zébrures de l’exotisme et de l’absurde. « Il ne ratait jamais une occasion d’étrangler un enfant ou de pousser dans l’escalier une vieille personne. Et toujours une insulte à la bouche quand nous le croisions. Toujours prêt à nous casser la tête. Comment aurions-nous pu soupçonner notre voisin d’être ce saint homme répandant le bien dans la ville à la nuit tombée ? (340) » Les fissures qui morcellent son monde et le dévoilent laissent jaillir l’imprévisible, l’inquiétante étrangeté ou le grotesque. « Trois jours durant, j’ai soupçonné Agathe de préparer un casse avant de comprendre que son babyphone captait par interférence le portable d’un malfrat notoire domicilié dans le voisinage. (321) » « L’homme à la table des amis qui nous est le plus étranger, c’est soi. Quelle tête faisons-nous parmi ces visages familiers, à quoi ressemblons-nous, quelle est notre place au milieu des autres, dans cet ensemble, dans cette figure, et comment notre présence la modifie-t-elle ? L’ignorance de ces choses est la même pour chacun des convives : voilà ce qu’on appelle partager un repas. (347) »

La prose de Chevillard est peuplée par une ahurissante cohue d’animaux sauvages. Et, on le sent bien, Chevillard est complètement débordé. « J’essayai de faire bonne figure dans l’arbre des oiseaux magnifiques, parmi les calaos, les perroquets, les toucans, les paradisiers, j’essayai de faire bonne figure en souriant de toutes mes dents, mais aussitôt les oiseaux s’envolèrent. Je fis une nouvelle tentative, espérant voir revenir les calaos, les perroquets, les toucans, les paradisiers, je m’y pris autrement, dans l’arbre des oiseaux magnifiques, mon visage congestionné devint écarlate puis violet, je tirai une langue noire, de la bave claire dégouttait à mes commissures et, dans mes yeux fixes, luisait un éclat bleu de porcelaine. Il y eut un bruissement d’ailes, puis s’abattit sur l’arbre des oiseaux magnifiques une nuée de corbeaux croassant. (369) »

Je ne vois qu’un seul précédent à une si navrante incompétence en matière de dressage : le cas du piteux Franz Kafka. L’un comme l’autre, au reste, sont incapables de tenir correctement leurs grands fauves : qu’il s’agisse des tigres qui envahissent les centres-villes dans L’œuvre posthume de Thomas Pilaster ou de la « jeune panthère » qui se couche sur le narrateur, devenu invisible à force d’amaigrissement, dans Un artiste de la faim. Dans une lettre à Martin Buber, Kafka avait indiqué que ses proses ne devaient pas être intitulées « Paraboles », comme le suggérait Buber pour une publication dans sa revue. Kafka, quant à lui, préférait l’humble et royale dénomination d’ »Histoires d’animaux » (Tiergeschichten). Les proses de Chevillard méritent elles aussi ce nom. C’est toujours la même histoire qui se répète. On commence par ne pas savoir dompter des fauves, des vautours ou des cancrelats, puis un jour on en vient à prétendre aussi être infichu de dompter des hommes et, de fil en aiguille, de se dompter soi-même.

Parmi les signes d’espérance et les humbles et rares miracles de l’année 2008, invisibles aux « grands de chair » et autres winners multirécidivistes, je signalerai, après Chevillard, une autre rencontre infime. Lors du « passage de la flamme olympique à Paris », le 7 avril dernier, j’avais médité une ruse pour ne rien voir ni savoir d’un si funeste « événement ». Je me suis donc rendu « sur le terrain », en un point quelconque du « parcours de la flamme » et la ruse a parfaitement fonctionné. De ce point stratégique, les touristes cachaient les Tibétains qui cachaient les Chinois de Paris qui cachaient les innombrables journalistes qui cachaient les innombrables policiers qui dissimulaient eux-mêmes parfaitement les sportifs chargés personnellement de cacher la flamme éteinte. Et, comble de mon triomphe, les sportifs ne sont même pas passés par là. Je me suis ensuite rendu en un autre point du parcours et cette fois je suis parvenu à arriver cinq minutes après « le passage de la flamme ». C’est alors que le miracle s’est produit, au cœur de toute cette abstraction insensée de festivisme terminal armé jusqu’aux dents. Il restait encore quelques badauds consternés sur le bord du boulevard. Certains d’entre eux débordaient du trottoir. J’ai aperçu alors, au milieu de la chaussée, un grand policier lunaire qui s’est mis à leur faire à distance un geste de la main très délicat, d’une timidité effroyable, pour leur suggérer de remonter sur le trottoir. Ensuite, il n’a rien fait d’autre que de répéter humblement ce geste comique et splendide, dont la modestie et la douceur semblaient planer en dehors du temps.

Sans l'orang-outang

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L’insurrection qui risque de tarder à venir

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On peut penser comme MAM, que L’insurrection qui vient est un dangereux pamphlet autonome et criminogène, dont la seule possession suffit à vous fourrer au donjon, au mépris de quelques libertés des plus élémentaires. On peut aussi penser, comme moi, que cette pseudo pièce à conviction n’est hélas qu’un inoffensif conglomérat de banalités toninégristes, bourdivines ou ségolénistes, cimentées par une ignaritude sans bornes, qui n’appelle donc qu’une franche rigolade, suivie d’une sévère correction. Et je ne peux que souscrire à la plupart des critiques formulées par le perspicace Yves Coleman, par exemple celles-ci : « L’insurrection qui vient n’offre aucune analyse des classes sociales, de la réalité économique en France ou en Europe, des rapports de forces, de la période dans laquelle on se situe aujourd’hui. Ce n’est qu’un long discours bavard et antihistorique. L’auteur fait preuve d’une naïveté sans bornes s’il croit que les forces de répression et l’appareil d’Etat s’écrouleront tout seuls. Son discours antiflics (n’est) pas plus radical que celui des rappeurs moyens. » Les orphelins de la théorie critique et les esprits curieux pourront lire ce que pensent de ce pétard mouillé les vrais militants de la vraie ultragauche.

L'insurrection qui vient

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Bach ou le cinquième évangéliste

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Cioran ne s’autorisait que de rares exercices d’admiration, et notamment en matière de musique : « Sans Bach, écrit-il, la théologie serait dépourvue d’objet, la création fictive, le néant péremptoire. S’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach, c’est bien Dieu. » Essayons en effet d’imaginer la vie avant Bach, le silence avant Bach, la civilisation avant Bach, pour ne rien dire de la musique avant Bach. Avant Bach, cela signifie « sans Bach », évidemment. Que fut notre monde avant l’avènement de la musique divine de celui qu’on nomme, en Allemagne, le cinquième évangéliste ?

L’harmonie musicale pratiquée y étant différente, c’était un monde où on entendait moins bien, où tout devait sembler de guingois faute d’un guide pour nous apprendre à découvrir, dans ses lignes apparemment grossières, une beauté parfaite. Tel est le propos du nouveau film de Pere Portabella. Loin d’être un biopic de Jean-Sébastien Bach, il montre comment, aujourd’hui encore, sa musique par sa perfection même se prolonge.

Nous l’oublions trop souvent : la musique est l’art vivant par excellence, le seul qui a besoin de la virtuosité d’interprètes. Cela suppose une tradition, un enseignement et un souci permanent d’elle. Or, les trois, comme tout ce qui est humain, sont fragiles et sont volontiers menacés. C’est pourquoi Portabella parle aussi bien du personnage Bach que de l’institution dans laquelle la tradition de sa musique est maintenue vivante, à Leipzig (à la fin du film, une violoncelliste discute ainsi avec le successeur de Bach, Cantor comme lui de l’église luthérienne de Saint-Thomas).

Bach y enseignait la musique et le latin, y dirigeait la musique et composa pour le chœur de Saint-Thomas un grand nombre des pièces les plus célèbres, ses Passions (deux seulement nous sont parvenues entières), ses Oratorios, la plupart de ses cantates (qui étaient chantées le dimanche à l’office) et le Magnificat (celui qui est conservé). Il y écrivit aussi de nombreuses pièces instrumentales. Quelques scènes montrent Bach en famille, travaillant, jouant et montrant à son fils comment jouer le premier prélude du Clavier bien tempéré, en faisant entendre comment est pensé le morceau, toute la tension venant de la progression chromatique. Le film fait aussi voir ce qu’est devenu Bach : une attraction pour touristes.

On vient visiter l’église où il repose (une scène très belle montre le travail d’astiquage de la plaque commémorative) ; on propose à Leipzig des « promenades Bach ». Un vieux monsieur très digne paraît en vivre, déguisé à la mode du XVIIIe siècle. On nous explique, comme si nous prenions le bateau sur l’Elbe, pour contempler les châteaux du XVIIIe siècle, que le comte Keyserling souffrait d’insomnie, aussi demanda-t-il à son claveciniste, Johann Gottlieb Goldberg, de commander à Bach de quoi apaiser ses nuits.

Le film met en scène un routier espagnol traversant l’Allemagne pour livrer des pianos, qui raconte à son compagnon de voyage qu’il souffre du mépris dont il est victime, à cause de son camion, à cause de la mauvaise réputation des Espagnols : il révèle que ce qui lui permet de supporter ce mépris, c’est la musique. Plus tard, on le verra jouer du basson dans la chambre d’un motel. Auparavant, c’est son compagnon, qui, au milieu de la campagne allemande, joue à l’harmonica la musique de Bach tandis que défile sous nos yeux la beauté simple de la campagne allemande.

C’est l’Europe qui est le deuxième personnage de ce film : Naples à laquelle Bach fait référence dans une scène où il explique qu’il vient d’adapter la technique du croisement de mains pour ses variations, Goldberg, Leipzig, Dresde détruite par les Alliés, Barcelone, l’Elbe où nous voguons, trois langues (italien, allemand et espagnol) et la musique savante européenne qui ne connut d’autre frontière que la paresse et l’ignorance, puisque Bach est plus universel encore que les mathématiques.
Comme l’explique le vieux cinéaste catalan (il est né en 1927) : « L’Europe est le décor émotionnel, symbolique, historique et politique du film, la scène où il prend place. L’Europe ne pourra pas aller de l’avant sans reconnaître que sous son passé, une Histoire âpre, conflictuelle, dramatique est sous-jacente. »

Il n’est pas fortuit qu’il s’attarde sur le chœur actuel de Saint-Thomas, où sont formés les adolescents et les enfants, beaucoup, à force de lire et de chanter la musique sacrée de Bach, finissant par demander le baptême. C’est là que vit cette tradition, car, ne l’oublions pas, Bach fut un homme profondément religieux et il composa surtout pour les offices. Si sa musique touche au divin, c’est sans doute d’abord parce qu’elle chante Dieu. « Qui chante prie deux fois » : cette pensée de saint Augustin est l’une des clefs de la musique de Bach.

Pere Portabella s’autorise de longues séquences contemplatives où seule « joue » la musique de Bach. Et pour qu’elle ne soit pas reçue de manière blasée, il nous l’offre de manière inédite. Voyez la scène inaugurale du film, où un piano mécanique joue et se déplace. D’autres lui répondent, qui sont des merveilles de mise en scène. Bizarrement, ce qui nous fait le mieux entendre le caractère miraculeux de la musique de Bach, c’est le moment où Felix Mendelssohn, son successeur à Saint-Thomas, joue dans le film ses propres sonates au piano. Tout soudain sonne plus pauvre, plus triste, moins évident. Le Silence avant Bach nous rappelle ainsi un miracle ; il semble aussi vouloir nous prévenir d’une perte, et d’un grand chagrin : qu’après Bach, que nous ne saurions plus écouter, la beauté et le divin aient fait vœu de silence…