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Islande : l’impossibilité d’une île

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L’Islande n’existe pas. C’est une invention de poètes et de banquiers. Les premiers ont créé l’Islande éternelle, les seconds l’Islande soluble. Au Moyen Âge, l’Islande, qui n’avait rien à offrir, n’exportait que des poètes. Ces derniers temps, elle était assez fière d’exporter ses banquiers…

Privés de lumière tout l’hiver, les Islandais prirent tôt l’habitude de se raconter des histoires et de les coucher par écrit : celles de leurs ancêtres et celles des autres, notamment des autres rois scandinaves. C’est ainsi qu’ils devinrent rapidement la mémoire de toute la Scandinavie. C’est aussi ainsi qu’ils prirent l’habitude de croire à leurs histoires, en grande partie fantastiques.

La mise en vente de l’Islande sur e-bay (mise à prix 99 cents) a l’apparence d’une plaisanterie ; elle est le dernier épisode d’une gestion folle qui a plus à voir avec la littérature fantastique qu’avec la responsabilité et la justice[1. L’article n’est plus disponible au moment où nous publions. Mais il l’était encore le 7 octobre. Il faut croire que la Russie, profitant du désintérêt des Européens, a emporté la mise pour 4 milliards. Pas cher pour une île si bien placée, si vaste, et toute sa population (sans Björk cependant) massivement bilingue (au moins).]. Dans un pays où, au milieu des années 1990, plus de la moitié des députés avouait encore croire aux elfes et autres créatures cachées, est-il étonnant qu’on ait avalé si facilement les contes des banquiers qui ont fait croire aux Islandais que le monde allait leur appartenir et qu’on se soit si peu ému d’événements avant-coureurs nombreux et inquiétants ? Tels des vikings modernes, les uns et les autres ont ignoré les signes annonciateurs de la déroute. Rappelons que le mot viking désignait le voyage souvent guerrier (mais aussi commercial) qu’accomplissaient les jeunes gens loin de chez eux dans le but de s’illustrer par des exploits et de rapporter du butin. Les raids de nos banquiers islandais actuels, souvent jeunes, admirés chez eux, ignorant plus ou moins la peur et le danger, grands manipulateurs de mots, ne sont pas sans rappeler ces usages anciens.

Il faut aussi revenir à l’histoire plus récente. En 1944, après des siècles passés à subir la tutelle politique, économique et religieuse (luthérienne) du Danemark, l’Islande arrache son indépendance, profitant de la présence sur son sol des Britanniques puis des Américains et de l’embarras momentané des Danois (encore en guerre). Elle connait alors un développement impressionnant, essentiellement fondé sur l’essor de la pêche et sur la transformation et l’exportation du poisson, avant que le tourisme et un peu d’aluminium ne s’ajoutent au paysage.

Les Islandais, qui ne sont guère plus de 300 000 aujourd’hui, ironisent volontiers sur leur faible poids dans le monde. World-famous in Iceland, dit une blague locale.

Comprenant très tôt les menaces qu’une surpêche ferait peser sur son patrimoine, l’Islande a très tôt pratiqué l’autolimitation en instaurant des quotas. Le problème est que ceux-ci n’ont pas été attribués aux villages, mais aux propriétaires de bateaux. Or, leurs héritiers ont vendu les bateaux tout en conservant la jouissance du quota, loué et parfois même vendu à d’autres. Résultat : les villageois qui ne pouvaient plus vivre de la pêche ont dû aller chercher un emploi à Reykjavik. Dans les années 1990, les fermes se vident et se transforment en hôtels, tandis que l’Islande, avec l’un des taux de connexion les plus élevés au monde, contribue activement au gonflement de la bulle internet.

L’antisémitisme peut-il être honorable ?

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De Georges Bernanos, antisémite catholique repenti, on se souvient du « Hitler a déshonoré l’antisémitisme ! » par lequel il rompit, pendant la seconde guerre mondiale, avec ses amis de l’Action Française, englués dans la Collaboration. Ainsi prenait-il élégamment congé de ses maîtres, Charles Maurras et Edouard Drumont, sans pour autant renier leur héritage. N’eût été Hitler et Auschwitz, la judéophobie tel qu’on la pratiquait en France sous la IIIe République aurait donc, si l’on suit Bernanos, mérité une postérité moins sulfureuse que les Faurisson et autres Dieudonné. C’est aller un peu vite en besogne…

Un historien de la nouvelle vague, Grégoire Kauffmann, nous invite en effet à une visite guidée dans les coins et recoins de la vie et de l’œuvre du pape de l’antisémitisme à la française, Edouard Drumont (1844-1917). Cette biographie sans empathie, ni antipathie affichée, mais qui évite la froideur entomologique de l’accumulation des faits par le souci de faire revivre une époque bien oubliée, fait justice de cette prétendue « honorabilité » dont Bernanos crédite ses mentors. L’ascension sociale fulgurante d’Edouard Drumont, gratte-papier famélique ne s’étant jamais tout à fait remis de la chute de son père Adolphe dans la folie et de la ruine de sa famille, est la conséquence du succès immense, en 1886, de son pamphlet La France juive. Au départ ses éditeurs Marpon et Flammarion y croyaient si peu qu’ils n’acceptèrent de le publier qu’à compte d’auteur et en raison du parrainage accordé à l’ouvrage par Alphonse Daudet. Comment un pensum de 1 200 pages, au style tantôt pompeux tantôt besogneux, devint-il en quelques mois un best seller, qui fit la notoriété et la fortune de son auteur ? En deux ans, de sa parution à 1888, on le réédita cent quarante fois ! Comment expliquer un tel engouement ?

Il y eut, bien sûr, les duels médiatisés qui l’opposèrent, sur le pré, à quelques uns de ceux qu’il avait insultés, comme Arthur Meyer, le directeur du journal Le Gaulois – on gagne toujours à se battre avec quelqu’un de plus connu que soi… Mais la clef du succès est ailleurs : à la différence de Maurras, qui ne déteste le juif qu’en « raison » de son emprise supposée sur « la Gueuse » (la République), Drumont éclaire l’histoire du monde, et ses coulisses, explique tous les malheurs de la France par la nocivité intrinsèque des Israélites. Après la guerre de 1870 la « germanité » des juifs ashkénazes qui ont fui l’Alsace-Lorraine conquise par la Prusse en fait, pour Drumont et ses adeptes, des Boches camouflés, prêts à former une cinquième colonne le jour où sonnera l’heure de la revanche. Si on rajoute à cela quelques pincées d’antijudaïsme chrétien bien implanté dans le bas clergé rural, un anticapitalisme limité aux Rothschild, Pereire et Fould (dont le péché capital a été de moderniser la France), on obtient un concentré de passion antijuive d’une efficacité redoutable.

Où est donc alors cette « honorabilité » de l’antisémitisme français dont Hitler aurait brisé l’échine ? Dans les imprécations d’un Léon Daudet où l’on a cru discerner du style derrière l’ordurière prose antidreyfusarde? Dans les tripotages financiers, petites escroqueries et grosses carambouilles qui se concoctent dans les couloirs de La Libre Parole, le journal fondé par Drumont ? On découvre par exemple, en lisant Grégoire Kauffmann, que l’évêque de Laval fut contraint de payer une somme de 5000 francs-or au journal pour faire taire une campagne de calomnies à son encontre lancée par la Libre Parole, sans aucun fondement, mais abominablement destructrice. Injures, diffamation racket – mais quant à l’honneur… Tel est du reste le mérite de cette biographie : hier comme aujourd’hui, « patriote » ou « internationaliste », à Berlin comme à Durban, la haine du juif se nourrit toujours du même délire et appelle systématiquement au meurtre. Honorable, pour le chrétien comme pour l’humaniste, il ne le pourra jamais être.

Edouard Drumont

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Bad Godesberg à l’envers ?

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Est-ce l’effet-domino ? Depuis que la droite est devenue keynesienne pour cause de crise mondiale, la gauche, elle, redécouvre le marxisme. Et c’est vrai, Marx a toujours appartenu au patrimoine de la gauche. Enfin, surtout depuis qu’il est mort. Car, de son vivant, Karl ne s’est intéressé qu’aux rapports de classes et jamais à l’affrontement droite-gauche. C’est en vain qu’on cherchera le mot ou même l’idée de « gauche » dans ses œuvres complètes. Et si le PS veut que son néo-marxisme n’ait pas l’air trop toc, il va falloir faire des gros efforts d’aggiornamento à Reims. On a beau savoir que tout est possible dans un congrès socialiste, quand même, on imagine difficilement Delanoë, Royal, Aubry ou même Hamon proposer qu’on réinscrive dans les statuts la dictature du prolétariat. Parce que la dictature, c’est mal et le prolétariat, c’est quoi, déjà ?

Et que ça saute !

Les esprits forts ont tort de railler la publicité : elle en dit souvent long… pour peu qu’on la passe au bain révélateur de l’inconscient : voyez les banques ! Ce week-end, on apprenait qu’à la « suite d’un incident de marché », la Caisse d’Epargne venait de perdre 600 millions d’euros. Quatre milliards de francs. L’incident en question relevait en fait du coup de folie : en pleine déconfiture des marchés, trois traders avaient imaginé un complet contrepied. Ils ont massivement acheté des titres qui s’effondraient. Et – ô surprise ! – se sont fait complètement lessiver. La stupeur a été d’autant plus grande que la Caisse d’Epargne, dont la mascotte est le fameux écureuil (qui engrange, engrange…), avait la réputation d’un établissement assez conservateur. Erreur ! Il fallait prêter attention à son slogan : « L’imagination dans le bon sens. »

Le même examen avisé, c’est-à-dire attentif au message subliminal des slogans bancaires, aurait pu éviter quelques déboires aux actionnaires de Fortis, qui claironnait avant de se retrouver au bord de l’abîme : « Here today, where tomorrow ? » (Ici aujourd’hui, où demain ?). Quant à Dexia, autre banque laminée en quelques jours, elle y allait également franco : « Short term has no future » (Le court terme est sans avenir). Pouvait-on être plus clair ? Outre-Atlantique, les lapsus publicitaires n’ont pas manqué non plus – de l’ironique « You can count on us ! » (Vous pouvez compter sur nous !) d’IndyMac au visionnaire « As the American dream grow, so do we » (Le rêve américain grandit, nous aussi) de Fannie Mae. Et que penser du slogan programme de la Bank of America, qui accueillait il y a peu encore les visiteurs des ses agences à Manhattan et claquait comme un avertissement : « Boom ! » ?

Tout était dit, en fait, depuis la publicité culte de la BNP : « Votre argent m’intéresse ! » La campagne concoctée en 1974 par Publicis Conseil avait un objectif avoué : casser un tabou – celui de l’argent pépère. Il fallait parler vrai : le rôle des banquiers, dans le monde nouveau, n’était pas tant de protéger l’épargne que de lui faire faire des petits. Pour eux, accessoirement pour vous. Mais s’ils renseignent franchement sur les appétits de la profession, ces slogans ont tous une dimension quelque peu mensongère en faisant accroire à une « association » entre le banquier et le déposant. A une aventure commune. Or chacun en a fait l’expérience : en cas de gain, on partage (la banque se sucrant allègrement) ; en cas de perte, le client assume seul.[1. Citons encore l’ubuesque invitation de Sofinco, établissement de prêts aux ménages et filiale du Crédit Agricole : « Construisons vos rêves. » Slogan devenu, par ces temps du surendettement : « La vie a parfois besoin d’un crédit. »]

Il y a donc une ou deux choses que l’on devrait apprendre, dans le cadre de l’éducation civique, aux jeunes gens, et le plus tôt sera le mieux. Par exemple que le marché du travail reste un lieu régi par les rapports de forces, où l’on vend sa vie et son énergie contre de l’argent, où il n’existe guère de différence entre un employeur à l’ancienne et un entrepreneur cool qui vous tutoie ; ou encore : qu’un banquier est affable tant qu’on lui fait gagner de l’argent, mais qu’il n’est jamais, jamais un partenaire quand surviennent les mauvais jours – et ce, d’autant moins quand il boit lui-même la tasse. Pour les travaux pratiques, suggérons de commencer par le slogan de LCL[2. Abréviation adoptée par le Crédit Lyonnais après son piteux naufrage.] : « Demandez plus à votre argent ! » Et soufflons la réponse : qu’il ne s’évapore pas serait un bon début.

Non à l’Ordre décroissant !

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Il y a bientôt trente ans, un philosophe et cinéaste du siècle dernier, amateur de vin naturel et suicidé dans une campagne isolée remarquait : « Elle est devenue ingouvernable, cette « terre gâtée » où les souffrances se déguisent sous le nom d’anciens plaisirs ; et où les gens ont si peur. Ils tournent en rond dans la nuit et ils sont consumés par le feu. Ils se réveillent effarés, et ils cherchent en tâtonnant la vie. Le bruit court que ceux qui l’expropriaient l’ont, pour comble, égarée[1. Guy Debord, In girum…]. »

Le bruit est devenu une certitude pendant ces trois décennies qui se concluent cette saison-ci par un effondrement inéluctable de la société spectaculaire-marchande que seuls nient avec un acharnement autiste quelques commentateurs ultralibéraux et médiatiques qui ont fait pendant des années passer leur propagande pour de l’information. Le keynésianisme soudain de Sarkozy, la mutité inhabituelle du Medef, les plans de relance des banques centrales aussi tragiquement inefficaces que les charges de nos poilus pendant l’offensive Nivelle, tout cela indique bien la fin d’une civilisation. On ne la pleurera pas : comme le disait notre philosophe dyspeptique, ce qu’elle nous a volé, elle a eu en plus la bêtise de le perdre et la bêtise n’a jamais suscité de nostalgie.

Pour ceux qui se demanderaient ce qui a été volé, on pourra leur répondre : à peu près tout. Celui qui croyait au capitalisme a perdu son argent et celui qui n’y croyait pas a perdu une planète, avec ses saisons, ses îles, ses oiseau dans le ciel et ses animaux sur la terre. Il paraît que ces trente ans nous ont rendus globalement plus riches et ce globalement n’est pas sans me rappeler celui du camarade Marchais qualifiant le bilan des pays de l’Est. Si nous avons été plus riches, c’est surtout en cancers environnementaux, dépressions nerveuses, nourritures toxiques, crispations ethniques et peur généralisée dans le monde du travail.

C’est donc avec un certain plaisir que nous voyons le Léviathan un genou en terre, contemplant son Mane Thecel Phares[2. Mane, Thecel, Phares : « Tes jours sont comptés ; tu as été trouvé trop léger dans la balance ; ton royaume sera partagé. » Cette inscription apparaît sur le mur alors que Balthazar, le dernier roi de Babylone, fait servir dans les vases enlevés au temple de Jérusalem au cours d’une orgie.], s’écrivant en lettres de feu sur les murs de Wall Street.

Tout le problème est maintenant de savoir par quoi remplacer le monstre. L’auteur de ces lignes aurait tendance à croire que le mieux serait une bonne vieille appropriation collective de ce qui reste des moyens de production, une redistribution équitable organisée temporairement par un Etat fort qui dépérira naturellement ensuite pour que nous vivions enfin dans un monde où, comme disait l’autre, le libre développement de chacun sera l’unique condition du libre développement de tous. Mais enfin, je ne veux obliger personne à vivre dans une société réellement socialiste, bien que moi on m’ait obligé depuis ma naissance à vivre dans une société réellement capitaliste. C’est à cela qu’on pourra remarquer mon tempérament peu rancunier.

Il est vrai qu’il n’y a pas beaucoup d’autres solutions et que celle qui est à la mode en ce moment, la décroissance, a de quoi faire un peu peur. Pour ceux qui lisent le journal mensuel du même nom (La Décroissance), ils pourront se faire une idée de ce que nous préparent ces scouts de l’apocalypse. Une manière de société villageoise (or le village est le lieu de l’enfermement endogame, de toutes les superstitions, ragots, incestes et espionnages mutuels) avec convivialité obligatoire. La solitude sera suspecte, tout comme traîner sous la douche avec l’être aimé plus de cinq minutes car votre histoire d’eau blesserait Gaïa (entendez la Terre comme être vivant). Le décroissant est ennuyeux, voire inquiétant comme toute personne qui veut régir votre vie quotidienne jusque dans les moindres détails. A côté des recommandations des décroissants en matière de nourriture, de transport, d’habillement, d’ameublement, de chauffage, d’enseignement, le Lévitique passe pour un livre punk et cool à la fois.

Certes le décroissant est pétri de bonnes intentions, comme les pavés de l’enfer mais je trouve toujours un peu gênant, d’un point de vue méthodologique, de vouloir commencer la révolution en demandant à des individus de changer leur comportement, et non à des structures, comme si l’ouvrier qui roule dans une bagnole hors d’âge pour cause de pouvoir d’achat anémié devait se sentir coupable de sa pauvreté. Plus coupable en tout cas que le bobo qui rachète sa bonne conscience, exactement comme au temps des Indulgences Papales, avec des cartes de pollueurs-citoyens, dites de « compensation carbone » (grâce à votre don, on fera tourner une usine hydroélectrique chinoise) qu’on peut trouver dans les boutiques Natures et Découvertes. Ces boutiques qui incarnent assez bien, par leurs produits, leur design et leur clientèle, le côté atrocement « sympa » d’un monde peuplé de décroissants lecteurs du Walden de Thoreau, cette bible du totalitarisme soft et vert qui risque d’être notre avenir post-capitaliste. Si nous laissons faire, par trouille et finalement, par une nouvelle résignation à un nouvel ordre des choses…

Vive le Québec pas libre !

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Dans la Belle Province, on s’interroge toujours de savoir pourquoi notre président a précisément choisi le sommet de la francophonie pour marquer ses distances avec ceux de nos lointains cousins qui, là-bas, réclament plus d’autonomie. Peut-être ne leur a-t-il pas pardonné d’avoir inventé le détestable mot de « souverainisme » ?

Obama-Mc Cain, ces rats qui quittent le navire

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Cette campagne présidentielle devient très étrange. La campagne du candidat républicain sur les relations douteuses de Barack Obama (avec l’ex-terroriste d’extrême gauche Bill Ayers et le pasteur noir raciste Jeremiah Wright), a suscité l’ire de deux journalistes qui, sur CNN, ont entonné le dernier refrain à la mode selon lequel le noble McCain d’hier se serait transformé en vilain petit Mc Cain. Christopher Buckley, éditorialiste de la très conservatrice National Review, a récemment apporté son soutien à Obama, déplorant lui aussi, la disparition du bon vieux McCain d’antan. Quant à David Brooks, le plus droitier des chroniqueurs du New York Times, il a carrément qualifié Sarah Palin de « cancer ».

Pour replacer les choses dans leur contexte, il faut rappeler que, pendant la campagne de 1988, les attaques de George Bush père contre Michael Dukakis au sujet de Willie Horton[1. Willie Horton, condamné à la réclusion à perpétuité pour meurtre, une peine qu’il purgeait dans une prison à Massachussetts, a bénéficié d’une permission de weekend pendant laquelle il a commis un vol à main armée et un viol. La campagne de George Bush a utilisé cette affaire pour attaquer Dukakis, gouverneur du Massachussetts ; une attaque considérée comme décisive pour la victoire du candidat républicain.] furent bien plus rudes, comme d’ailleurs celles de Bush fils pendant les campagnes de 2000 et 2004. Par rapport à ce que nous avons vu des deux côtés ces dernières années, la campagne de McCain est plutôt modérée. D’autre part, il faut savoir que le « vilain McCain » est une invention subtile de l’équipe Obama qui, en réalité, a su, mener – sans avoir l’air d’y toucher – une campagne bien plus vicelarde.

Barack et les siens ont été les premiers, comme l’avait annoncé Bill Clinton, à jouer la « carte raciale ». Préventivement, sans doute, mais à deux reprises au moins, Obama a alerté les Américains qu’il allait être victime de la part de ses adversaires d’une manipulation des stéréotypes raciaux.

Son staff, à l’instar de Joe Biden, continue de hurler au racisme chaque fois que se posent des questions légitimes concernant le passé d’Obama.

Accessoirement, depuis trois mois, on n’entend plus parler que de l’âge du capitaine McCain : « confus », « ne se souvient plus », « perturbé », « perdant ses repères », etc. Pourtant, que je sache, les supporters de McCain n’ont pas « hacké » les courriels de Biden, ni ne l’ont accusé d’être un nazi ; ils n’ont soupçonné personne de ne pas être le parent de l’un de ses enfants. Pour pousser la comparaison, on ne trouve heureusement pas de pasteurs blancs racistes qui qualifient McCain de « Messie », ni d’autres qui soient prêts à bourrer les urnes en son nom.

Simplement, un grand nombre de modérés et de conservateurs sont las de Bush – et aussi de la haine anti-Bush, des leçons et autres accusations de « racisme » et de « danger pour les libertés » venant d’Europe. Dans cette lassitude, ils finissent par se dire qu’au moins Obama les débarrassera de ce fardeau, les fera aimer à l’étranger et mettra fin aux clivages blanc/noir et rouge/bleu[2. Démocrates/Républicains.].

Ils pourraient juste se demander si Jimmy Carter est arrivé à restaurer « l’Amérique authentique » avec ses campagnes sur les Droits de l’homme, l’éloge des dictateurs de gauche, le dialogue pendant la crise des otages iraniens avec ceux qui nous traitaient de Grand Satan, ou le message : « N’ayons plus peur du communisme ! »

A fortiori, maintenant qu’Obama est donné gagnant avec de plusieurs points d’avance, certains, dans les allées mêmes du pouvoir, en viennent à penser qu’il est temps de changer de cheval pour gagner la course. En tant qu’intellectuels, ils espèrent même convaincre les plus subtils des démocrates de rejoindre le camp des vainqueurs : le leur !

Ces gens-là ne sauraient pactiser avec une Sarah « Cancer » Palin, qui même avec l’aide de son mari Todd, serait bien incapable de parler intelligemment de Proust. En revanche elle en sait long sur les fusils à pompe, et même sur les machines à déneiger.

En outre, beaucoup de modérés qui de toute façon n’auraient pas voté McCain ne retrouvent plus dans son discours actuel ce qu’ils y appréciaient autrefois le plus: ses attaques ironiques contre Bush le simpliste et autres conservateurs en carton-pâte.

Mais aujourd’hui, McCain a une campagne sur les bras, et ce n’est pas le moment pour lui de jouer au noble « loser ». Pour l’instant il faut juste qu’il soit bon : s’il perd, il aura tout le temps d’être parfait.

Obama a si brillamment balisé le terrain médiatique que quand il accepte le soutien de Louis Farrakhan personne ne s’offusque. Quand ses supporters traitent Sarah Palin alternativement de nazie ou de pouffe – et McCain de raciste et de sénile, tout le monde trouve ça normal. En revanche quand les caméras de télé repèrent un unique T-shirt raciste dans une foule de 10.000 personnes venus soutenir McCain, là, ça barde !

Bien sûr, la plupart des conservateurs ne sont pas dupes de ce tour de dupes ; mais il suffit qu’un seul d’entre eux soit soudain indigné par les « bassesses » de la campagne McCain pour que CNN en parle aussitôt.

Si j’écrivais une tribune louant l’intelligence d’Obama, ses goûts littéraires exquis et sa métrosexualité, j’aurais l’air d’un homme de principes et non d’un cynique, d’un berger plutôt que d’un mouton.

Mais je me dois de prévenir les conservateurs qui s’apprêtent à virer leur cuti : voter Obama, cela signifiera des impôts plus élevés, un gouvernement plus interventionniste, des juges gauchisants à la Cour suprême, l’ouverture des frontières, une politique étrangère encore plus axée sur l’ONU, le dialogue avec l’Iran, moins de charbon, de pétrole et d’énergie nucléaire produits aux Etats-Unis. C’est ça, chers transfuges, vos « vraies valeurs de droite » ?

Tout compte fait, Obama est beaucoup plus à gauche que McCain n’est à droite. Au Sénat par exemple, le démocrate s’est montré nettement plus sectaire que le républicain dans ses votes.

Pour ceux qui ont lu Les Deux tours de Tolkien, je pose la question : en quoi avez-vous confiance ? En la voix rauque de Gandalf détaillant les dangers du sarumanisme, ou en celle, charmante et melliflue, de Saruman en personne qui veut venger le monde entier de sa victimitude supposée ?

Jumping ship, traduit de l’anglais par Basile de Koch.

Promotion ascenseur

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Olga Zinnenfals était la honte de sa famille. C’était une fille sans intelligence ni charme. Ses cheveux clairs, ses taches de rousseur et son teint rougeaud semblaient l’éloigner à jamais des affres de la chair. Ses dix-neuf printemps et ses hanches déjà larges ne laissaient présager rien d’autre qu’un avenir écrit d’avance, celui d’une Emma Bovary qui ne trouverait jamais son Flaubert.

On ne sait si c’est sa jeunesse, sa naïveté ou l’abus de mauvais vin – peut-être les trois – qui finirent de convaincre Herr Brommer, directeur de la Bausparkasse de Zorndorf, de jouer avec elle à la chevauchée fantastique lors de la kermesse annuelle du village. C’était un soir de l’été 1953. La nuit tombait à peine et l’on entendait au loin un orchestre de cuivres massacrer Rosamunde sur la grand’ place.

Rosamunde schenk mir dein Herz und sag ja
Rosamunde frag erst doch nicht die Mama
Rosamunde glaub mir auch ich bin dir treu
denn zur Stunde Rosamunde ist mein Herz grade noch frei

Neuf mois plus tard, Olga Zinnenfals devenait guichetière à la Bausparkasse de Zorndorf. Dix-neuf ans plus tard, son fils Bernd y était employé comme simple commis, avant de gravir un à un les échelons pour devenir au bout de trente ans guichetier principal – le malheur voulut qu’au moment où il accédait à ce grade la direction diminua les effectifs et Bernd se retrouva ainsi seul guichetier à Zorndorf, n’ayant plus d’autre choix que d’exercer ses qualités de manager-né sur lui-même.

Aujourd’hui c’est Joachim Zinnenfals, le petit-fils d’Olga, qui dirige, dans son petit costume trois-pièces, la Bausparkasse de Zorndorf.

De ces histoires si importantes pour l’humanité puisque elles sont humaines, aucun journal ne parle jamais. Hommes de goût et d’esprit, les échotiers ne se rabaissent jamais au raz de caniveau. Quant aux grands-mères de Zorndorf, elles n’ont pas attendu d’avoir Alzheimer pour ne pas se répandre en commérages sur cette ténébreuse affaire.

C’est que, directeur de la Bausparkasse de Zorndorf, Herr Brommer n’était pas le patron de je-ne-sais-quel fond monétaire international ni même un satire qui aime trousser la fille rougeaude le soir au fond des bois. C’était juste, à Zorndorf, un homme tout-puissant.

Ruée mystérieuse à Paris

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Même les fans absolus de Woody Allen sont bien obligés de le reconnaître : son dernier film, Vicky Cristina Barcelona, est, pour le dire gentiment, un peu léger. Comment expliquer alors l’engouement du public parisien qui afflue dans les salles de la Rive Gauche ? L’hypothèse la plus vraisemblable est que faire la queue pendant une heure pour voir Woody Allen , ça vous console de ne pas pouvoir voter Obama…

Les Indignés de la République

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Après lecture des innombrables commentaires de mon dernier article (merci à tous, au passage), je me rends compte qu’un aspect de ma pensée a échappé à nombre de mes contempteurs, ainsi qu’à certains de mes défenseurs. Rien d’étonnant à cela : il ne s’agit pas de quelque chose que j’ai dit, mais de quelque chose que je n’ai pas dit : à aucun moment, je ne me suis indigné que des milliers de jeunes Franco-maghrébins aient sifflé la Marseillaise au Stade de France, ni n’ai suggéré qu’on se devait de l’être. Et pour cause, ce qui m’a indigné dans cette affaire, c’est justement l’indignation générale.

Les huées elles-mêmes ne m’ont pas choqué. Depuis des mois, ce match était préparé pour qu’on n’y sifflât pas, pour venger l’affront des rencontres de 2001 et 2007 avec l’Algérie et le Maroc. Des escouades de travailleurs sociaux et de grands frères subventionnés avaient été dépêchés par la Fédération et les ministères concernés dans les cités, clubs de foot, associations de supporters, amicales de Tunisiens. Depuis des mois, ils expliquaient sur tous les tons aux jeunes Franco-tunes que c’était très mal de siffler la Marseillaise. Ceux-ci ont sûrement approuvé en masse ces sermons républicains. Et ils ont sans aucun doute réitéré leurs serments d’allégeance jusque dans les autocars qui les menaient de leurs banlieues au Stade de France. Le travailleur social est sans doute la seule catégorie d’humain qui ne sache pas ce qui va immanquablement arriver quand on interdit à un gamin de toucher au pot de confiture en haut de l’armoire.

Si j’utilise ici le mot de gamin, ce n’est pas tout à fait par hasard: les indignés de la République font semblant de ne pas savoir que ceux qu’ils accablent de toute l’éloquence de leur opprobre jauresso-déroulèdienne sont très majoritairement des enfants, des ados ou de très jeunes gens. Des gamins pour qui l’hymne national (tout comme le drapeau) est avant tout un truc qui sert aux supporters sur les stades. Il se trouve que ce soir-là, c’est l’équipe de Tunisie qu’ils étaient venus soutenir. Je soutiens les uns donc je siffle les autres, point-barre. Quiconque les accuse d’avoir délibérément conspué Valmy, Jean Moulin ou les institutions de la Ve République est un menteur ou un benêt : on ne siffle pas un truc dont, même si le niveau monte, on ignore jusqu’à l’existence. D’ailleurs comme on a essentiellement affaire à des franco-tunisiens, je suis persuadé que nos pourrisseurs de Marseillaise siffleraient avec le même entrain le Deutschland über alles en cas de France-Allemagne. Et si par miracle, la France s’était imposée à l’Euro 2007, on aurait vu nos désormais Honte-pour-la-France barbouillés de bleu blanc rouge hurler à tue-tête la Marseillaise à Corbeil, à Vénissieux ou à Aubagne.

Tout le monde ou presque a préféré ne pas voir ces évidences psychologiques et sociologiques de base, c’est-à-dire la joie que peut éprouver un gamin à violer gentiment un interdit de type parental ou officiel. Oui, gentiment ! Il n’y a quand même pas eu mort d’homme au Stade de France, ni injures raciales ni même échauffourées ordinaires entre supporters des deux équipes. Et pourtant toute la classe politique a préféré se vautrer dans le pathos, que ce soit pour attaquer ou pour défendre. A l’instar du président, toute la droite aura été grotesque depuis Fadela Amara (« La justice doit être exemplaire, il faut vraiment passer à la sanction, Pas de pitié avec ces gens-là ! ») jusqu’à Rachida Dati (« Des voyous ! ») en passant par Philippe de Villiers (« Siffler la Marseillaise, c’est siffler et insulter la France »), sans oublier les tartarinades pluriquotidiennes de Bernard Laporte, dont la dernière en date est pour dire qu’ »on en a trop fait », ce qui tend à démontrer que, comme le disait un de mes profs en terminale, « on » est un con !

Islande : l’impossibilité d’une île

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L’Islande n’existe pas. C’est une invention de poètes et de banquiers. Les premiers ont créé l’Islande éternelle, les seconds l’Islande soluble. Au Moyen Âge, l’Islande, qui n’avait rien à offrir, n’exportait que des poètes. Ces derniers temps, elle était assez fière d’exporter ses banquiers…

Privés de lumière tout l’hiver, les Islandais prirent tôt l’habitude de se raconter des histoires et de les coucher par écrit : celles de leurs ancêtres et celles des autres, notamment des autres rois scandinaves. C’est ainsi qu’ils devinrent rapidement la mémoire de toute la Scandinavie. C’est aussi ainsi qu’ils prirent l’habitude de croire à leurs histoires, en grande partie fantastiques.

La mise en vente de l’Islande sur e-bay (mise à prix 99 cents) a l’apparence d’une plaisanterie ; elle est le dernier épisode d’une gestion folle qui a plus à voir avec la littérature fantastique qu’avec la responsabilité et la justice[1. L’article n’est plus disponible au moment où nous publions. Mais il l’était encore le 7 octobre. Il faut croire que la Russie, profitant du désintérêt des Européens, a emporté la mise pour 4 milliards. Pas cher pour une île si bien placée, si vaste, et toute sa population (sans Björk cependant) massivement bilingue (au moins).]. Dans un pays où, au milieu des années 1990, plus de la moitié des députés avouait encore croire aux elfes et autres créatures cachées, est-il étonnant qu’on ait avalé si facilement les contes des banquiers qui ont fait croire aux Islandais que le monde allait leur appartenir et qu’on se soit si peu ému d’événements avant-coureurs nombreux et inquiétants ? Tels des vikings modernes, les uns et les autres ont ignoré les signes annonciateurs de la déroute. Rappelons que le mot viking désignait le voyage souvent guerrier (mais aussi commercial) qu’accomplissaient les jeunes gens loin de chez eux dans le but de s’illustrer par des exploits et de rapporter du butin. Les raids de nos banquiers islandais actuels, souvent jeunes, admirés chez eux, ignorant plus ou moins la peur et le danger, grands manipulateurs de mots, ne sont pas sans rappeler ces usages anciens.

Il faut aussi revenir à l’histoire plus récente. En 1944, après des siècles passés à subir la tutelle politique, économique et religieuse (luthérienne) du Danemark, l’Islande arrache son indépendance, profitant de la présence sur son sol des Britanniques puis des Américains et de l’embarras momentané des Danois (encore en guerre). Elle connait alors un développement impressionnant, essentiellement fondé sur l’essor de la pêche et sur la transformation et l’exportation du poisson, avant que le tourisme et un peu d’aluminium ne s’ajoutent au paysage.

Les Islandais, qui ne sont guère plus de 300 000 aujourd’hui, ironisent volontiers sur leur faible poids dans le monde. World-famous in Iceland, dit une blague locale.

Comprenant très tôt les menaces qu’une surpêche ferait peser sur son patrimoine, l’Islande a très tôt pratiqué l’autolimitation en instaurant des quotas. Le problème est que ceux-ci n’ont pas été attribués aux villages, mais aux propriétaires de bateaux. Or, leurs héritiers ont vendu les bateaux tout en conservant la jouissance du quota, loué et parfois même vendu à d’autres. Résultat : les villageois qui ne pouvaient plus vivre de la pêche ont dû aller chercher un emploi à Reykjavik. Dans les années 1990, les fermes se vident et se transforment en hôtels, tandis que l’Islande, avec l’un des taux de connexion les plus élevés au monde, contribue activement au gonflement de la bulle internet.

L’antisémitisme peut-il être honorable ?

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De Georges Bernanos, antisémite catholique repenti, on se souvient du « Hitler a déshonoré l’antisémitisme ! » par lequel il rompit, pendant la seconde guerre mondiale, avec ses amis de l’Action Française, englués dans la Collaboration. Ainsi prenait-il élégamment congé de ses maîtres, Charles Maurras et Edouard Drumont, sans pour autant renier leur héritage. N’eût été Hitler et Auschwitz, la judéophobie tel qu’on la pratiquait en France sous la IIIe République aurait donc, si l’on suit Bernanos, mérité une postérité moins sulfureuse que les Faurisson et autres Dieudonné. C’est aller un peu vite en besogne…

Un historien de la nouvelle vague, Grégoire Kauffmann, nous invite en effet à une visite guidée dans les coins et recoins de la vie et de l’œuvre du pape de l’antisémitisme à la française, Edouard Drumont (1844-1917). Cette biographie sans empathie, ni antipathie affichée, mais qui évite la froideur entomologique de l’accumulation des faits par le souci de faire revivre une époque bien oubliée, fait justice de cette prétendue « honorabilité » dont Bernanos crédite ses mentors. L’ascension sociale fulgurante d’Edouard Drumont, gratte-papier famélique ne s’étant jamais tout à fait remis de la chute de son père Adolphe dans la folie et de la ruine de sa famille, est la conséquence du succès immense, en 1886, de son pamphlet La France juive. Au départ ses éditeurs Marpon et Flammarion y croyaient si peu qu’ils n’acceptèrent de le publier qu’à compte d’auteur et en raison du parrainage accordé à l’ouvrage par Alphonse Daudet. Comment un pensum de 1 200 pages, au style tantôt pompeux tantôt besogneux, devint-il en quelques mois un best seller, qui fit la notoriété et la fortune de son auteur ? En deux ans, de sa parution à 1888, on le réédita cent quarante fois ! Comment expliquer un tel engouement ?

Il y eut, bien sûr, les duels médiatisés qui l’opposèrent, sur le pré, à quelques uns de ceux qu’il avait insultés, comme Arthur Meyer, le directeur du journal Le Gaulois – on gagne toujours à se battre avec quelqu’un de plus connu que soi… Mais la clef du succès est ailleurs : à la différence de Maurras, qui ne déteste le juif qu’en « raison » de son emprise supposée sur « la Gueuse » (la République), Drumont éclaire l’histoire du monde, et ses coulisses, explique tous les malheurs de la France par la nocivité intrinsèque des Israélites. Après la guerre de 1870 la « germanité » des juifs ashkénazes qui ont fui l’Alsace-Lorraine conquise par la Prusse en fait, pour Drumont et ses adeptes, des Boches camouflés, prêts à former une cinquième colonne le jour où sonnera l’heure de la revanche. Si on rajoute à cela quelques pincées d’antijudaïsme chrétien bien implanté dans le bas clergé rural, un anticapitalisme limité aux Rothschild, Pereire et Fould (dont le péché capital a été de moderniser la France), on obtient un concentré de passion antijuive d’une efficacité redoutable.

Où est donc alors cette « honorabilité » de l’antisémitisme français dont Hitler aurait brisé l’échine ? Dans les imprécations d’un Léon Daudet où l’on a cru discerner du style derrière l’ordurière prose antidreyfusarde? Dans les tripotages financiers, petites escroqueries et grosses carambouilles qui se concoctent dans les couloirs de La Libre Parole, le journal fondé par Drumont ? On découvre par exemple, en lisant Grégoire Kauffmann, que l’évêque de Laval fut contraint de payer une somme de 5000 francs-or au journal pour faire taire une campagne de calomnies à son encontre lancée par la Libre Parole, sans aucun fondement, mais abominablement destructrice. Injures, diffamation racket – mais quant à l’honneur… Tel est du reste le mérite de cette biographie : hier comme aujourd’hui, « patriote » ou « internationaliste », à Berlin comme à Durban, la haine du juif se nourrit toujours du même délire et appelle systématiquement au meurtre. Honorable, pour le chrétien comme pour l’humaniste, il ne le pourra jamais être.

Edouard Drumont

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Bad Godesberg à l’envers ?

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Est-ce l’effet-domino ? Depuis que la droite est devenue keynesienne pour cause de crise mondiale, la gauche, elle, redécouvre le marxisme. Et c’est vrai, Marx a toujours appartenu au patrimoine de la gauche. Enfin, surtout depuis qu’il est mort. Car, de son vivant, Karl ne s’est intéressé qu’aux rapports de classes et jamais à l’affrontement droite-gauche. C’est en vain qu’on cherchera le mot ou même l’idée de « gauche » dans ses œuvres complètes. Et si le PS veut que son néo-marxisme n’ait pas l’air trop toc, il va falloir faire des gros efforts d’aggiornamento à Reims. On a beau savoir que tout est possible dans un congrès socialiste, quand même, on imagine difficilement Delanoë, Royal, Aubry ou même Hamon proposer qu’on réinscrive dans les statuts la dictature du prolétariat. Parce que la dictature, c’est mal et le prolétariat, c’est quoi, déjà ?

Et que ça saute !

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Les esprits forts ont tort de railler la publicité : elle en dit souvent long… pour peu qu’on la passe au bain révélateur de l’inconscient : voyez les banques ! Ce week-end, on apprenait qu’à la « suite d’un incident de marché », la Caisse d’Epargne venait de perdre 600 millions d’euros. Quatre milliards de francs. L’incident en question relevait en fait du coup de folie : en pleine déconfiture des marchés, trois traders avaient imaginé un complet contrepied. Ils ont massivement acheté des titres qui s’effondraient. Et – ô surprise ! – se sont fait complètement lessiver. La stupeur a été d’autant plus grande que la Caisse d’Epargne, dont la mascotte est le fameux écureuil (qui engrange, engrange…), avait la réputation d’un établissement assez conservateur. Erreur ! Il fallait prêter attention à son slogan : « L’imagination dans le bon sens. »

Le même examen avisé, c’est-à-dire attentif au message subliminal des slogans bancaires, aurait pu éviter quelques déboires aux actionnaires de Fortis, qui claironnait avant de se retrouver au bord de l’abîme : « Here today, where tomorrow ? » (Ici aujourd’hui, où demain ?). Quant à Dexia, autre banque laminée en quelques jours, elle y allait également franco : « Short term has no future » (Le court terme est sans avenir). Pouvait-on être plus clair ? Outre-Atlantique, les lapsus publicitaires n’ont pas manqué non plus – de l’ironique « You can count on us ! » (Vous pouvez compter sur nous !) d’IndyMac au visionnaire « As the American dream grow, so do we » (Le rêve américain grandit, nous aussi) de Fannie Mae. Et que penser du slogan programme de la Bank of America, qui accueillait il y a peu encore les visiteurs des ses agences à Manhattan et claquait comme un avertissement : « Boom ! » ?

Tout était dit, en fait, depuis la publicité culte de la BNP : « Votre argent m’intéresse ! » La campagne concoctée en 1974 par Publicis Conseil avait un objectif avoué : casser un tabou – celui de l’argent pépère. Il fallait parler vrai : le rôle des banquiers, dans le monde nouveau, n’était pas tant de protéger l’épargne que de lui faire faire des petits. Pour eux, accessoirement pour vous. Mais s’ils renseignent franchement sur les appétits de la profession, ces slogans ont tous une dimension quelque peu mensongère en faisant accroire à une « association » entre le banquier et le déposant. A une aventure commune. Or chacun en a fait l’expérience : en cas de gain, on partage (la banque se sucrant allègrement) ; en cas de perte, le client assume seul.[1. Citons encore l’ubuesque invitation de Sofinco, établissement de prêts aux ménages et filiale du Crédit Agricole : « Construisons vos rêves. » Slogan devenu, par ces temps du surendettement : « La vie a parfois besoin d’un crédit. »]

Il y a donc une ou deux choses que l’on devrait apprendre, dans le cadre de l’éducation civique, aux jeunes gens, et le plus tôt sera le mieux. Par exemple que le marché du travail reste un lieu régi par les rapports de forces, où l’on vend sa vie et son énergie contre de l’argent, où il n’existe guère de différence entre un employeur à l’ancienne et un entrepreneur cool qui vous tutoie ; ou encore : qu’un banquier est affable tant qu’on lui fait gagner de l’argent, mais qu’il n’est jamais, jamais un partenaire quand surviennent les mauvais jours – et ce, d’autant moins quand il boit lui-même la tasse. Pour les travaux pratiques, suggérons de commencer par le slogan de LCL[2. Abréviation adoptée par le Crédit Lyonnais après son piteux naufrage.] : « Demandez plus à votre argent ! » Et soufflons la réponse : qu’il ne s’évapore pas serait un bon début.

Non à l’Ordre décroissant !

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Il y a bientôt trente ans, un philosophe et cinéaste du siècle dernier, amateur de vin naturel et suicidé dans une campagne isolée remarquait : « Elle est devenue ingouvernable, cette « terre gâtée » où les souffrances se déguisent sous le nom d’anciens plaisirs ; et où les gens ont si peur. Ils tournent en rond dans la nuit et ils sont consumés par le feu. Ils se réveillent effarés, et ils cherchent en tâtonnant la vie. Le bruit court que ceux qui l’expropriaient l’ont, pour comble, égarée[1. Guy Debord, In girum…]. »

Le bruit est devenu une certitude pendant ces trois décennies qui se concluent cette saison-ci par un effondrement inéluctable de la société spectaculaire-marchande que seuls nient avec un acharnement autiste quelques commentateurs ultralibéraux et médiatiques qui ont fait pendant des années passer leur propagande pour de l’information. Le keynésianisme soudain de Sarkozy, la mutité inhabituelle du Medef, les plans de relance des banques centrales aussi tragiquement inefficaces que les charges de nos poilus pendant l’offensive Nivelle, tout cela indique bien la fin d’une civilisation. On ne la pleurera pas : comme le disait notre philosophe dyspeptique, ce qu’elle nous a volé, elle a eu en plus la bêtise de le perdre et la bêtise n’a jamais suscité de nostalgie.

Pour ceux qui se demanderaient ce qui a été volé, on pourra leur répondre : à peu près tout. Celui qui croyait au capitalisme a perdu son argent et celui qui n’y croyait pas a perdu une planète, avec ses saisons, ses îles, ses oiseau dans le ciel et ses animaux sur la terre. Il paraît que ces trente ans nous ont rendus globalement plus riches et ce globalement n’est pas sans me rappeler celui du camarade Marchais qualifiant le bilan des pays de l’Est. Si nous avons été plus riches, c’est surtout en cancers environnementaux, dépressions nerveuses, nourritures toxiques, crispations ethniques et peur généralisée dans le monde du travail.

C’est donc avec un certain plaisir que nous voyons le Léviathan un genou en terre, contemplant son Mane Thecel Phares[2. Mane, Thecel, Phares : « Tes jours sont comptés ; tu as été trouvé trop léger dans la balance ; ton royaume sera partagé. » Cette inscription apparaît sur le mur alors que Balthazar, le dernier roi de Babylone, fait servir dans les vases enlevés au temple de Jérusalem au cours d’une orgie.], s’écrivant en lettres de feu sur les murs de Wall Street.

Tout le problème est maintenant de savoir par quoi remplacer le monstre. L’auteur de ces lignes aurait tendance à croire que le mieux serait une bonne vieille appropriation collective de ce qui reste des moyens de production, une redistribution équitable organisée temporairement par un Etat fort qui dépérira naturellement ensuite pour que nous vivions enfin dans un monde où, comme disait l’autre, le libre développement de chacun sera l’unique condition du libre développement de tous. Mais enfin, je ne veux obliger personne à vivre dans une société réellement socialiste, bien que moi on m’ait obligé depuis ma naissance à vivre dans une société réellement capitaliste. C’est à cela qu’on pourra remarquer mon tempérament peu rancunier.

Il est vrai qu’il n’y a pas beaucoup d’autres solutions et que celle qui est à la mode en ce moment, la décroissance, a de quoi faire un peu peur. Pour ceux qui lisent le journal mensuel du même nom (La Décroissance), ils pourront se faire une idée de ce que nous préparent ces scouts de l’apocalypse. Une manière de société villageoise (or le village est le lieu de l’enfermement endogame, de toutes les superstitions, ragots, incestes et espionnages mutuels) avec convivialité obligatoire. La solitude sera suspecte, tout comme traîner sous la douche avec l’être aimé plus de cinq minutes car votre histoire d’eau blesserait Gaïa (entendez la Terre comme être vivant). Le décroissant est ennuyeux, voire inquiétant comme toute personne qui veut régir votre vie quotidienne jusque dans les moindres détails. A côté des recommandations des décroissants en matière de nourriture, de transport, d’habillement, d’ameublement, de chauffage, d’enseignement, le Lévitique passe pour un livre punk et cool à la fois.

Certes le décroissant est pétri de bonnes intentions, comme les pavés de l’enfer mais je trouve toujours un peu gênant, d’un point de vue méthodologique, de vouloir commencer la révolution en demandant à des individus de changer leur comportement, et non à des structures, comme si l’ouvrier qui roule dans une bagnole hors d’âge pour cause de pouvoir d’achat anémié devait se sentir coupable de sa pauvreté. Plus coupable en tout cas que le bobo qui rachète sa bonne conscience, exactement comme au temps des Indulgences Papales, avec des cartes de pollueurs-citoyens, dites de « compensation carbone » (grâce à votre don, on fera tourner une usine hydroélectrique chinoise) qu’on peut trouver dans les boutiques Natures et Découvertes. Ces boutiques qui incarnent assez bien, par leurs produits, leur design et leur clientèle, le côté atrocement « sympa » d’un monde peuplé de décroissants lecteurs du Walden de Thoreau, cette bible du totalitarisme soft et vert qui risque d’être notre avenir post-capitaliste. Si nous laissons faire, par trouille et finalement, par une nouvelle résignation à un nouvel ordre des choses…

Vive le Québec pas libre !

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Dans la Belle Province, on s’interroge toujours de savoir pourquoi notre président a précisément choisi le sommet de la francophonie pour marquer ses distances avec ceux de nos lointains cousins qui, là-bas, réclament plus d’autonomie. Peut-être ne leur a-t-il pas pardonné d’avoir inventé le détestable mot de « souverainisme » ?

Obama-Mc Cain, ces rats qui quittent le navire

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Cette campagne présidentielle devient très étrange. La campagne du candidat républicain sur les relations douteuses de Barack Obama (avec l’ex-terroriste d’extrême gauche Bill Ayers et le pasteur noir raciste Jeremiah Wright), a suscité l’ire de deux journalistes qui, sur CNN, ont entonné le dernier refrain à la mode selon lequel le noble McCain d’hier se serait transformé en vilain petit Mc Cain. Christopher Buckley, éditorialiste de la très conservatrice National Review, a récemment apporté son soutien à Obama, déplorant lui aussi, la disparition du bon vieux McCain d’antan. Quant à David Brooks, le plus droitier des chroniqueurs du New York Times, il a carrément qualifié Sarah Palin de « cancer ».

Pour replacer les choses dans leur contexte, il faut rappeler que, pendant la campagne de 1988, les attaques de George Bush père contre Michael Dukakis au sujet de Willie Horton[1. Willie Horton, condamné à la réclusion à perpétuité pour meurtre, une peine qu’il purgeait dans une prison à Massachussetts, a bénéficié d’une permission de weekend pendant laquelle il a commis un vol à main armée et un viol. La campagne de George Bush a utilisé cette affaire pour attaquer Dukakis, gouverneur du Massachussetts ; une attaque considérée comme décisive pour la victoire du candidat républicain.] furent bien plus rudes, comme d’ailleurs celles de Bush fils pendant les campagnes de 2000 et 2004. Par rapport à ce que nous avons vu des deux côtés ces dernières années, la campagne de McCain est plutôt modérée. D’autre part, il faut savoir que le « vilain McCain » est une invention subtile de l’équipe Obama qui, en réalité, a su, mener – sans avoir l’air d’y toucher – une campagne bien plus vicelarde.

Barack et les siens ont été les premiers, comme l’avait annoncé Bill Clinton, à jouer la « carte raciale ». Préventivement, sans doute, mais à deux reprises au moins, Obama a alerté les Américains qu’il allait être victime de la part de ses adversaires d’une manipulation des stéréotypes raciaux.

Son staff, à l’instar de Joe Biden, continue de hurler au racisme chaque fois que se posent des questions légitimes concernant le passé d’Obama.

Accessoirement, depuis trois mois, on n’entend plus parler que de l’âge du capitaine McCain : « confus », « ne se souvient plus », « perturbé », « perdant ses repères », etc. Pourtant, que je sache, les supporters de McCain n’ont pas « hacké » les courriels de Biden, ni ne l’ont accusé d’être un nazi ; ils n’ont soupçonné personne de ne pas être le parent de l’un de ses enfants. Pour pousser la comparaison, on ne trouve heureusement pas de pasteurs blancs racistes qui qualifient McCain de « Messie », ni d’autres qui soient prêts à bourrer les urnes en son nom.

Simplement, un grand nombre de modérés et de conservateurs sont las de Bush – et aussi de la haine anti-Bush, des leçons et autres accusations de « racisme » et de « danger pour les libertés » venant d’Europe. Dans cette lassitude, ils finissent par se dire qu’au moins Obama les débarrassera de ce fardeau, les fera aimer à l’étranger et mettra fin aux clivages blanc/noir et rouge/bleu[2. Démocrates/Républicains.].

Ils pourraient juste se demander si Jimmy Carter est arrivé à restaurer « l’Amérique authentique » avec ses campagnes sur les Droits de l’homme, l’éloge des dictateurs de gauche, le dialogue pendant la crise des otages iraniens avec ceux qui nous traitaient de Grand Satan, ou le message : « N’ayons plus peur du communisme ! »

A fortiori, maintenant qu’Obama est donné gagnant avec de plusieurs points d’avance, certains, dans les allées mêmes du pouvoir, en viennent à penser qu’il est temps de changer de cheval pour gagner la course. En tant qu’intellectuels, ils espèrent même convaincre les plus subtils des démocrates de rejoindre le camp des vainqueurs : le leur !

Ces gens-là ne sauraient pactiser avec une Sarah « Cancer » Palin, qui même avec l’aide de son mari Todd, serait bien incapable de parler intelligemment de Proust. En revanche elle en sait long sur les fusils à pompe, et même sur les machines à déneiger.

En outre, beaucoup de modérés qui de toute façon n’auraient pas voté McCain ne retrouvent plus dans son discours actuel ce qu’ils y appréciaient autrefois le plus: ses attaques ironiques contre Bush le simpliste et autres conservateurs en carton-pâte.

Mais aujourd’hui, McCain a une campagne sur les bras, et ce n’est pas le moment pour lui de jouer au noble « loser ». Pour l’instant il faut juste qu’il soit bon : s’il perd, il aura tout le temps d’être parfait.

Obama a si brillamment balisé le terrain médiatique que quand il accepte le soutien de Louis Farrakhan personne ne s’offusque. Quand ses supporters traitent Sarah Palin alternativement de nazie ou de pouffe – et McCain de raciste et de sénile, tout le monde trouve ça normal. En revanche quand les caméras de télé repèrent un unique T-shirt raciste dans une foule de 10.000 personnes venus soutenir McCain, là, ça barde !

Bien sûr, la plupart des conservateurs ne sont pas dupes de ce tour de dupes ; mais il suffit qu’un seul d’entre eux soit soudain indigné par les « bassesses » de la campagne McCain pour que CNN en parle aussitôt.

Si j’écrivais une tribune louant l’intelligence d’Obama, ses goûts littéraires exquis et sa métrosexualité, j’aurais l’air d’un homme de principes et non d’un cynique, d’un berger plutôt que d’un mouton.

Mais je me dois de prévenir les conservateurs qui s’apprêtent à virer leur cuti : voter Obama, cela signifiera des impôts plus élevés, un gouvernement plus interventionniste, des juges gauchisants à la Cour suprême, l’ouverture des frontières, une politique étrangère encore plus axée sur l’ONU, le dialogue avec l’Iran, moins de charbon, de pétrole et d’énergie nucléaire produits aux Etats-Unis. C’est ça, chers transfuges, vos « vraies valeurs de droite » ?

Tout compte fait, Obama est beaucoup plus à gauche que McCain n’est à droite. Au Sénat par exemple, le démocrate s’est montré nettement plus sectaire que le républicain dans ses votes.

Pour ceux qui ont lu Les Deux tours de Tolkien, je pose la question : en quoi avez-vous confiance ? En la voix rauque de Gandalf détaillant les dangers du sarumanisme, ou en celle, charmante et melliflue, de Saruman en personne qui veut venger le monde entier de sa victimitude supposée ?

Jumping ship, traduit de l’anglais par Basile de Koch.

Promotion ascenseur

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Olga Zinnenfals était la honte de sa famille. C’était une fille sans intelligence ni charme. Ses cheveux clairs, ses taches de rousseur et son teint rougeaud semblaient l’éloigner à jamais des affres de la chair. Ses dix-neuf printemps et ses hanches déjà larges ne laissaient présager rien d’autre qu’un avenir écrit d’avance, celui d’une Emma Bovary qui ne trouverait jamais son Flaubert.

On ne sait si c’est sa jeunesse, sa naïveté ou l’abus de mauvais vin – peut-être les trois – qui finirent de convaincre Herr Brommer, directeur de la Bausparkasse de Zorndorf, de jouer avec elle à la chevauchée fantastique lors de la kermesse annuelle du village. C’était un soir de l’été 1953. La nuit tombait à peine et l’on entendait au loin un orchestre de cuivres massacrer Rosamunde sur la grand’ place.

Rosamunde schenk mir dein Herz und sag ja
Rosamunde frag erst doch nicht die Mama
Rosamunde glaub mir auch ich bin dir treu
denn zur Stunde Rosamunde ist mein Herz grade noch frei

Neuf mois plus tard, Olga Zinnenfals devenait guichetière à la Bausparkasse de Zorndorf. Dix-neuf ans plus tard, son fils Bernd y était employé comme simple commis, avant de gravir un à un les échelons pour devenir au bout de trente ans guichetier principal – le malheur voulut qu’au moment où il accédait à ce grade la direction diminua les effectifs et Bernd se retrouva ainsi seul guichetier à Zorndorf, n’ayant plus d’autre choix que d’exercer ses qualités de manager-né sur lui-même.

Aujourd’hui c’est Joachim Zinnenfals, le petit-fils d’Olga, qui dirige, dans son petit costume trois-pièces, la Bausparkasse de Zorndorf.

De ces histoires si importantes pour l’humanité puisque elles sont humaines, aucun journal ne parle jamais. Hommes de goût et d’esprit, les échotiers ne se rabaissent jamais au raz de caniveau. Quant aux grands-mères de Zorndorf, elles n’ont pas attendu d’avoir Alzheimer pour ne pas se répandre en commérages sur cette ténébreuse affaire.

C’est que, directeur de la Bausparkasse de Zorndorf, Herr Brommer n’était pas le patron de je-ne-sais-quel fond monétaire international ni même un satire qui aime trousser la fille rougeaude le soir au fond des bois. C’était juste, à Zorndorf, un homme tout-puissant.

Ruée mystérieuse à Paris

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Même les fans absolus de Woody Allen sont bien obligés de le reconnaître : son dernier film, Vicky Cristina Barcelona, est, pour le dire gentiment, un peu léger. Comment expliquer alors l’engouement du public parisien qui afflue dans les salles de la Rive Gauche ? L’hypothèse la plus vraisemblable est que faire la queue pendant une heure pour voir Woody Allen , ça vous console de ne pas pouvoir voter Obama…

Les Indignés de la République

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Après lecture des innombrables commentaires de mon dernier article (merci à tous, au passage), je me rends compte qu’un aspect de ma pensée a échappé à nombre de mes contempteurs, ainsi qu’à certains de mes défenseurs. Rien d’étonnant à cela : il ne s’agit pas de quelque chose que j’ai dit, mais de quelque chose que je n’ai pas dit : à aucun moment, je ne me suis indigné que des milliers de jeunes Franco-maghrébins aient sifflé la Marseillaise au Stade de France, ni n’ai suggéré qu’on se devait de l’être. Et pour cause, ce qui m’a indigné dans cette affaire, c’est justement l’indignation générale.

Les huées elles-mêmes ne m’ont pas choqué. Depuis des mois, ce match était préparé pour qu’on n’y sifflât pas, pour venger l’affront des rencontres de 2001 et 2007 avec l’Algérie et le Maroc. Des escouades de travailleurs sociaux et de grands frères subventionnés avaient été dépêchés par la Fédération et les ministères concernés dans les cités, clubs de foot, associations de supporters, amicales de Tunisiens. Depuis des mois, ils expliquaient sur tous les tons aux jeunes Franco-tunes que c’était très mal de siffler la Marseillaise. Ceux-ci ont sûrement approuvé en masse ces sermons républicains. Et ils ont sans aucun doute réitéré leurs serments d’allégeance jusque dans les autocars qui les menaient de leurs banlieues au Stade de France. Le travailleur social est sans doute la seule catégorie d’humain qui ne sache pas ce qui va immanquablement arriver quand on interdit à un gamin de toucher au pot de confiture en haut de l’armoire.

Si j’utilise ici le mot de gamin, ce n’est pas tout à fait par hasard: les indignés de la République font semblant de ne pas savoir que ceux qu’ils accablent de toute l’éloquence de leur opprobre jauresso-déroulèdienne sont très majoritairement des enfants, des ados ou de très jeunes gens. Des gamins pour qui l’hymne national (tout comme le drapeau) est avant tout un truc qui sert aux supporters sur les stades. Il se trouve que ce soir-là, c’est l’équipe de Tunisie qu’ils étaient venus soutenir. Je soutiens les uns donc je siffle les autres, point-barre. Quiconque les accuse d’avoir délibérément conspué Valmy, Jean Moulin ou les institutions de la Ve République est un menteur ou un benêt : on ne siffle pas un truc dont, même si le niveau monte, on ignore jusqu’à l’existence. D’ailleurs comme on a essentiellement affaire à des franco-tunisiens, je suis persuadé que nos pourrisseurs de Marseillaise siffleraient avec le même entrain le Deutschland über alles en cas de France-Allemagne. Et si par miracle, la France s’était imposée à l’Euro 2007, on aurait vu nos désormais Honte-pour-la-France barbouillés de bleu blanc rouge hurler à tue-tête la Marseillaise à Corbeil, à Vénissieux ou à Aubagne.

Tout le monde ou presque a préféré ne pas voir ces évidences psychologiques et sociologiques de base, c’est-à-dire la joie que peut éprouver un gamin à violer gentiment un interdit de type parental ou officiel. Oui, gentiment ! Il n’y a quand même pas eu mort d’homme au Stade de France, ni injures raciales ni même échauffourées ordinaires entre supporters des deux équipes. Et pourtant toute la classe politique a préféré se vautrer dans le pathos, que ce soit pour attaquer ou pour défendre. A l’instar du président, toute la droite aura été grotesque depuis Fadela Amara (« La justice doit être exemplaire, il faut vraiment passer à la sanction, Pas de pitié avec ces gens-là ! ») jusqu’à Rachida Dati (« Des voyous ! ») en passant par Philippe de Villiers (« Siffler la Marseillaise, c’est siffler et insulter la France »), sans oublier les tartarinades pluriquotidiennes de Bernard Laporte, dont la dernière en date est pour dire qu’ »on en a trop fait », ce qui tend à démontrer que, comme le disait un de mes profs en terminale, « on » est un con !