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Nous sommes tous des Américains !

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« Nous sommes tous des Américains ! » C’est Willy qui m’a hurlé ça ce matin à 5 heures, alors que je somnolais devant CNN. Mon mari n’a pas le sens des convenances. Il ne respecte rien, pas même les journalistes consciencieuses qui essaient de faire tant bien que mal leur travail parce que les maîtres du monde ont décidé d’organiser leurs élections la nuit. Grand bien leur fasse. Je sais seulement qu’on ne verrait pas ça en France : le Fouquet’s ferme à 2 heures du matin et je m’imagine mal un président français fraichement élu se coltiner Mireille Mathieu aux Bains.

Le temps de me réveiller, de reprendre mes esprits et de caler ma Weltanschauung sur des fuseaux horaires à peu près décents (sept heures de CNN, ça vaut un bon gros jet-lag), Willy me tendait une tasse de café en hurlant à nouveau : « Nous sommes tous des Américains ! » Comme il ne lisait sur mon visage qu’une grande perplexité, il se mit à m’expliquer que l’élection de Barack Obama était l’événement le plus important du siècle, que c’était la première fois qu’un non-blanc était élu à la tête d’un grand pays, que depuis Neil Amstrong il n’y avait pas eu de noir aussi populaire aux Etats-Unis et que j’étais bien sotte[1. Il a employé un autre mot. Mais il ne perd rien pour attendre.] de ne pas écrire ça dans mon article. J’ai essayé de lui faire comprendre qu’il nous restait encore 92 ans pour juger de l’importance séculaire de l’élection d’Obama, que Hu Jintao n’était pas très blanc non plus comme président d’un grand pays et, enfin, que Neil Amstrong ne jouant pas de trompette ne pouvait pas être noir. Puis, narquoise, j’ai rajouté : « Tu n’as pas fait un tel cirque quand, pour la première fois de l’histoire allemande, une femme est devenue chancelière… »

Willy a haussé les épaules : « Je m’en fous. Nous sommes tous des Américains ! » Puis, vexé, il est allé se servir un verre de Jägermeister hors d’âge pour fêter l’événement.

Sur ce coup, je dois avouer que je n’ai pas été très finaude. L’élection d’Obama réveille chez Willy un point sensible : sa sœur est noire. Oui, vous lisez bien : Elfriede Kohl est une négresse. Pour tout vous dire, lorsque l’enfant parut – c’était dans les années 1950, une époque où le brun n’était vraiment pas à la mode en Allemagne –, le cercle de famille n’a pas applaudi à grands cris. Leur premier réflexe fut de la nettoyer, avant de se ranger au bout de quelques mois à l’avis de la faculté : une anomalie génétique, un dommage collatéral des Lebensborn ou un truc qui saute plusieurs générations et vous stimule la pigmentation cutanée comme on ne fait plus.

Tout laisse pourtant accroire que ce ne sont pas les générations qui se sont fait sauter. Mes beaux-parents vivaient à l’époque non loin d’une base militaire américaine. L’arrivée des GI’s a été une source de grand désordre et de bouleversement. On savait ce qu’était un noir : le Nicke-Neger[2. Le Nicke-Neger (le nègre qui hoche la tête), s’est répandu en Allemagne à partir des années 50 pour recevoir les dons des fidèles aux Missions africaines. Il a été remplacé un temps par un plus politiquement correct Nicke-Schwarzer (le noir qui hoche la tête), avant de céder définitivement la place au Spendenbehälter (boîte à dons). Quant aux Suisses allemands, ils ont depuis longtemps trouvé la solution avec un raciste – oui, mais humaniste – Negerkässeli (le nègre-tirelire) : un nègre peut recevoir de l’argent sans pour autant être obligé de dire merci.] remplissait la fonction de tirelire à la porte des églises. On lui glissait un pfennig dans le tronc et un admirable mécanisme lui faisait hocher la tête en signe de merci. Les pfennigs ainsi récoltés étaient envoyés en Afrique par la filière des pères blancs ou de Jacques Foccart – je ne me souviens plus très bien. Lorsque les GI’s sont arrivés, ma belle-mère a certainement croisé l’un de ces blacks bien balancés, poussant la dévotion jusqu’à s’occuper de son mécanisme afin de lui faire hocher autre chose que la tête. La sainte femme ! Je crois bien que c’est précisément ce que Willy a réalisé ce matin en voyant Obama élu. Mon mari s’est souvenu des années de son enfance, où il devait supporter les quolibets et les sarcasmes dont on couvrait sa sœur. Et ce fut, dans sa petite tête, comme un déclic : il a fait le rapport entre noir et américain, entre GI’s et maman, entre Barack et Elfriede…

Nous sommes, donc, tous des Américains. C’est aussi beau que du Joe Dassin[3. L’annonce de la fermeture de Guantanamo va faire pleurer ses ayant-droits.]. En élisant Obama, les Etats-Unis abolissent l’apartheid planétaire qui séparait blancs et noirs, oppresseurs et opprimés, exploiteurs et exploités. Le rêve américain est enfin à portée de tous – du moins de Seattle à Miami, et de Washington à Los Angeles. Avec Barack, une ère nouvelle commence !

Si tout va bien, elle devrait durer deux ou trois semaines. Car, si l’on s’en réfère à la dernière fois où la planète médiatique s’est écriée à l’unisson : « Nous sommes tous des Américains », c’était le 11 septembre 2001… Il n’a pas fallu longtemps pour que des illuminés plutôt éteints à l’intérieur crient au complot planétaire. Attendons-nous donc à ce que l’on nous démontre dans les prochains temps qu’Obama n’est pas noir, que son élection est un coup des néo-cons à la solde de la CIA, du Mossad, des fonds de pension et de Monsanto. Branchez vos magnétoscopes : rien ne dit que Thierry Ardisson n’a pas déjà contacté l’un ou l’autre de ces esprits clairvoyants – Michael Moore, Thierry Meyssan ou Jean-Marie Bigard : le choix est ouvert parmi les intellectuels – qui présentera au public l’imparable preuve de la supercherie : « Les noirs sentent fort, mais Obama sent bon. »

Et puis, un noir qui devient président des Etats-Unis, un type qui vous fout au chômage des milliers de militants des droits civiques en une seule soirée électorale, ça n’est rien d’autre qu’un ennemi de classe, camarade altermondialiste.

John Smith

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Représentés devant leur baraque (la maison blanche à l’arrière-plan), John et Rebecca Smith sont les fondateurs du mouvement gothique américain. Comme tous les autres wasp du comté de Hancock (Kentucky), John Smith s’habillait en noir. Sauf que lui c’était par esprit de résistance, comme en témoigne la fourche qu’il tient crânement de sa main gauche afin de protester contre la politique désastreuse du président Hoover. Fidèle à son slogan révolutionnaire (win the yes need the no to win against the no), John Smith inventa également le ketchup, le pop-corn, les pinups, le chewing-gum, le technicolor, le penis enlarger, la bombe A, le french kiss et les donuts. Bref, John Smith redonna un sens au rêve américain et un avenir au monde libre.

Grant Wood, American gothic, 1930. Huile sur toile conservée à l’Institut of arts de Chicago. Prochaine exposition début janvier à Washington avant tournée mondiale près de chez vous.

Obama ou l’Occident triomphant

Un peu partout dans le monde, les contempteurs de l’Occident se réjouissent ce matin de l’élection de Barack Obama. Altermondialistes, islamo-gauchistes, néo-guévaristes, révolutionnaires et autres non-alignés ont fiévreusement espéré cette victoire dont ils attendent un bouleversement majeur. Laissons-les à leur rêve éveillé : ils réaliseront bien assez tôt que le succès d’Obama pourrait marquer leur complète défaite idéologique.

Son élection aura en effet pour conséquence immédiate de redonner aux valeurs occidentales une force sans précédent, n’en déplaise à tous les contestataires à poncho. Voici un fils d’Africain, d’extraction modeste, qui par son talent et son travail aura d’abord terrassé la dynastie des Clinton, lors des primaires démocrates, avant de triompher du candidat du Great Old Party. Son slogan – Yes We Can ! – a pu sembler furieusement américain ? Il résumait en fait le programme de civilisation occidental : individualisme, méritocratie, démocratie. A tous ceux, et ils sont hélas très nombreux, qui reprochent aux Occidentaux de vouloir exporter des valeurs qu’ils ne respectent pas chez eux, la réponse est cinglante. Dans la grande compétition des civilisations, la charge de la preuve s’en trouvera désormais inversée : que Chavez, Hu Jintao et autres Ahmadinejad édifient donc des sociétés où chacun, femmes comprises, puisse rêver un tel destin ! Car depuis ce 4 novembre, la démonstration a été faite qu’aux Etats-Unis, censément racistes et ploutocratiques, un métis issu de la lower middle class peut devenir Président – et que nos valeurs s’appliquent réellement à tous.

Autre surprise prévisible : Obama à la Maison Blanche marquera non pas le ralentissement de l’américanisation de la planète, mais au contraire sa reprise – et probablement son accélération. L’état des lieux ne devrait pas nous tromper : c’est uniquement le leadership américain qui a été compromis par la présidence Bush, et non pas l’occidentalisation des peuples. Notre mode de vie (codes vestimentaires, alimentaires, culturels, etc.), comme nos principes (individualisme, habeas corpus, féminisme, etc.) n’ont jamais été autant désirés – leur acclimatation, en revanche, a été considérablement compliquée par le comportement de l’administration Bush. Il n’empêche : l’occidentalisation est un référendum, et un référendum quotidiennement gagné dans les esprits. Un verrou vient de sauter, qui freinait tout : l’antipathie. Le retour au multilatéralisme, la renonciation à la violence comme première option, le regret exprimé pour certains crimes (Guantanamo) ou mensonges (ADM en Irak) : autant de décisions annoncées par le nouveau président, qui contribueront à réconcilier le monde et l’Amérique. La tâche est immense, à en juger par l’impopularité des USA ? Soit. Mais l’attente aussi : si le monde vote Obama, c’est avant tout parce qu’il souhaite retrouver son leader, l’Amérique de Roosevelt et de Kennedy. De Caracas à Téhéran, il faudra s’y faire : dans le cœur des peuples, l’Amérique redevient aimable.

Au sein de nos sociétés, la victoire d’Obama devrait également porter un coup fatal au politiquement correct. Tablons, tout d’abord, sur la fin du chantage racial quand vient l’heure d’une quelconque sélection. De la Star Academy à la Maison Blanche, on nous sert depuis quelques années la même sinistre blague : si le candidat au profil le plus éloigné de l’archétype « majoritaire » (blanc, chrétien) n’est pas choisi, alors le soupçon plane aussitôt – le « minoritaire » a été écarté par racisme. Oseront-ils l’élire ?, titrait ainsi cette semaine Courrier International. Comprenez : si Obama n’avait pas gagné hier, c’est que le racisme, une fois encore, aurait prévalu. Eh bien, avec la désignation d’Obama, métis et fils d’un musulman kenyan, à la plus haute fonction mondiale, ce chantage deviendra inopérant : on choisit son chanteur préféré, son gardien de but, son DRH ou son président en fonction de ce qu’il inspire. Point barre. Voilà qui rendra l’air plus respirable. Et encouragera les bosseurs plutôt que les geignards.

Car il faudra se rendre à l’évidence et écouter enfin ce que Barack Obama ne cesse de proclamer : il n’est pas le candidat de l’affirmative action. Le jeune sénateur a été élu par la grâce de ses seuls mérites. Par la force de son seul acharnement. Et non à la faveur de quotas ou d’un quelconque favoritisme racial (il s’est du reste plu, tout au long de la campagne, à rappeler qu’il venait à peine de rembourser le crédit contracté jadis pour payer ses études). Le principe même de la discrimination « positive » devrait sérieusement en pâtir. On s’en félicitera, évidemment : d’une part, parce qu’elle discrimine certains individus en raison de leur origine (les Asiatiques et les Blancs, pour faire vite) ; d’autre part, parce qu’elle est humiliante pour les « minorités », donc chaque diplômé ou dirigeant est désormais soupçonné d’avoir bénéficié d’une promotion ethnique ; enfin, parce que, ruinant le principe méritocratique, elle dévalue et méprise l’exemple des enfants de Vietnamiens, de Kabyles ou d’Indiens, qui ont prouvé que l’on pouvait parfaitement réussir avec un nom ou un visage « exotiques ». Si un « Noir » peut accéder au pouvoir suprême en Amérique, nul n’est besoin à Londres, Paris ou Miami de défavoriser certains étudiants ou employés au motif qu’ils auraient eu la fâcheuse idée de naître avec les yeux bridés ou les cheveux blonds. La présidence Obama est assurément la pire chose qui pouvait arriver au politiquement correct et à son cortège de généreuses idées réactionnaires.

Pour finir, la victoire de Barack Obama devrait également redorer le blason de l’économie de marché – ou du libéralisme économique, ou du capitalisme, à votre guise… Une des contradictions majeures du gauchisme, tel qu’il est professé tant par les liberals qu’au NPA de Besancenot, tient en effet à la certitude que le capitalisme est un système « prêt à tout » et, dans le même temps, un système profondément raciste. Or, si le capitalisme est prêt à tout, cela signifie en bonne logique qu’il est également prêt à mettre un métis à la tête de la patrie du dollar. C’est ce qu’il vient de faire. Et pas par mégarde ! Dès les primaires, Obama a levé des fonds considérables, soutenus par des milliardaires tels Warren Buffet et Bill Gates ; une fois investi, la manne financière est devenue torrentielle, pulvérisant tous les records et reléguant loin, très loin, le candidat supposé du Capital, John McCain. La bible du business américain, le Wall Street Journal, comme celle de l’élite mondialisée, The Economist, ont apporté un soutien clair et net au démocrate, appelant les électeurs à en « faire le prochain leader du monde libre ». Telle est la réalité : indifférent à ses origines, séduits par ses capacités, le business et ses médias ont fait du métis Obama leur candidat. La boucle est ainsi bouclée : le système politique, culturel et économique occidental, que l’on disait en perdition, vient de trouver son champion. Croyez-moi, la surprise Obama ne fait que commencer.

Comment stimuler l’élection

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Pendant le scrutin, les affaires continuent : ce 4 novembre, plusieurs grandes marques américaines avaient choisi de lutter contre l’abstentionnisme en récompensant les bons citoyens, sur présentation de leur carte électorale dûment tamponnée. Qu’ils aient voté Obama ou McCain (souvent au terme d’une longue file d’attente), des milliers d’Américains se sont retrouvés à faire une seconde fois la queue pour se faire offrir un café ou une glace chez Starbucks ou Ben & Jerry. Mais des marques moins connues ont aussi profité de l’occasion pour se faire connaître. Ainsi, à Seattle, on a fait la queue dès tôt le matin devant le siège de la société Babeland : il faut dire que seuls les 100 premiers électeurs et les 100 premières électrices se voyaient remettre gracieusement de magnifiques sex toys.

Aménagements de façade à la Maison-Blanche

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À en croire les augures les plus sérieux, la présidentielle américaine est donc pliée depuis longtemps. Soit. L’élection d’Obama sera bien évidemment décrétée historique par les commentateurs du monde entier, pour l’unique raison qu’elle ferait entrer les Etats-Unis dans une « ère post-raciale » dont les contours, valeurs et agencements politiques et sociaux sont encore bien flous. Mais bon, on ne pourra empêcher les thuriféraires français du métissage généralisé des races et des cultures de faire de cette victoire la leur, et de devenir pour quelques mois des americanolâtres aussi béats qu’ils furent des américanophobes rabiques au temps de George W.Bush.

Ils risquent pourtant d’être rapidement désappointés s’ils croient que l’entrée d’un métis à la Maison Blanche entraînera une révision déchirante de la politique extérieure des Etats-Unis. Le scénario selon lequel le gendarme du monde se métamorphoserait à partir de janvier 2009 en grand frère sympa de tous les peuples de la terre, compatissant aux misères des pauvres, jetant aux orties le concept « d’axe du Mal » et prenant ses distances avec Israël est sans aucun doute le moins probable.

On avait certes pu entretenir quelques illusions – ou craintes – en ce sens à l’écoute des propos d’Obama pendant les primaires démocrates qui l’ont opposé à Hillary Clinton. Son discours sur l’Irak, l’Iran et le conflit du Proche-Orient sonnait alors plus « à gauche » que celui de sa rivale. Retrait sans délai des troupes d’Irak, dialogue sans conditions avec Téhéran : sur ces questions cruciales, le candidat à l’investiture Obama s’était posé en champion de la rupture radicale avec la politique extérieure de l’administration Bush.

Une fois la nomination acquise, les choses ont rapidement changé. L’arrivée massive des « clintoniens » dans l’entourage du candidat – qui a d’ailleurs provoqué quelques frictions avec les fidèles de la première heure du sénateur de l’Illinois – pousse le candidat vers des positions plus centristes et l’incite à gommer les aspects les plus radicaux de la doctrine Obama première manière.

Le tournant a lieu au cours de l’été 2008, quand d’anciens membres de l’administration Clinton prennent les commandes d’un imposant staff de conseillers en politique étrangère qui ne compte pas moins de trois cents personnes réparties en vingt groupes régionaux et thématiques. Anthony Lake, ancien président du Conseil national de sécurité, en assure la coordination. Il s’appuie sur des « sages » comme les deux anciens secrétaires d’Etat Madeleine Albright et Warren Christopher, et sur des « pointures » comme Dennis Ross pour le Moyen-Orient et Susan Rice pour l’Afrique.

La plupart ont été, au moins au début, favorables à l’intervention en Irak, et ne remettent pas en cause la priorité accordée à la lutte contre le terrorisme par tous les moyens – y compris militaires. Ils critiquent néanmoins vivement l’administration Bush pour le caractère primitif de sa gestion des conflits et sa propension à négliger la diplomatie, cet « art politique d’Etat » (statecraft). Or, selon eux, la défense des intérêts américains dans le monde repose sur une combinaison sans cesse réactualisée de diplomatie et de hard power militaire.

Ces conseillers observent que le refus obstiné du dialogue avec l’Iran d’Ahmadinejad n’a pas freiné l’avancée de ce pays vers l’acquisition de l’arme nucléaire, bien au contraire. Pour autant, l’équipe d’Obama ne fait pas sienne l’idée de certains analystes militaires et stratégiques qui pensent que les Etats-Unis pourraient très bien vivre avec un Iran nucléarisé, et même que la région en serait stabilisée grâce à l’équilibre de la terreur ainsi établi avec l’autre puissance nucléaire régionale, Israël. Résultat, le discours d’Obama sur la nécessité d’entamer sans condition préalable un dialogue au sommet avec Ahmadinejad a été relativisé au point d’être rendu inopérant : « Pour être fructueux, ce dialogue doit être préparé en amont, déclare ainsi Dennis Ross au quotidien israélien Haaretz, aussi bien avec nos alliés européens et israéliens qu’avec les dirigeants de Téhéran. (… ) J’estime pour ma part qu’un Iran nucléaire est aussi une menace pour les Etats-Unis. » Bref, ce « dialogue sans condition » a tout d’un dernier avertissement avant l’escalade.

La rupture avec l’utopie néo-conservatrice d’un « grand Moyen-Orient prospère et démocratique » ayant déjà été opérée au cours du second mandat de G.W. Bush, il y a donc fort à parier que, concernant les principaux dossiers qu’il trouvera dans le bureau ovale, Barack Obama pratiquera le changement dans la continuité. Il pourrait même dès son arrivée engranger les premiers succès liés à la politique de son prédécesseur : stabilisation de la situation en Irak grâce au surge (sursaut) du général Petraeus, et renforcement de l’autorité de Mahmoud Abbas en Cisjordanie, liée à la mise sur pied d’une force de sécurité performante qui doit beaucoup au général américain Dayton.

Pourquoi nous ne voterons pas Obama

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Le sénateur de l’Illinois deviendra selon toutes les prédictions le 44e président des Etats-Unis (d’Amérique). Après avoir réfléchi, pesé le pour et le contre, analysé les projets du candidat démocrate et du candidat républicain, lu la presse et consulté les sondages, débattu des heures durant, nous avons fait un choix auquel nous nous arrêterons : nous ne voterons pas Barack Obama ce 4 novembre (nos suffrages ne se porteront pas plus sur McCain, Cynthia McKinney, Chuck Baldwin, Brian Moore, Roger Calero, Bob Barr, Ralph Nader ou Alan Keyes). Malgré la diversité des opinions qui s’y expriment, un seul motif explique le choix unanime de notre rédaction : aucun d’entre nous n’est à ce jour inscrit sur les listes électorales américaines. Ce qui est, semble-t-il, un cas unique dans la presse française.

La France, l’autre grand pays du racisme

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C’est bien connu, seuls les cons ne changent pas d’avis. Il y a à peine quelques mois, pour les médias et donc pour le public français, l’Amérique était bushiste, raciste et intégriste : un cauchemar planétaire. La voilà devenue la nouvelle Mecque du progressisme, l’espoir de tous les opprimés et discriminés à travers le monde. Bien sûr, quelques résidus de l’ancienne Amérique subsistent sous la forme d’électeurs républicains (ces fieffés racistes) ou, pire encore, en la personne de Sarah Palin. À en croire Christian Salmon, cet immense savant qui a découvert l’an dernier que la politique, comme le journalisme, avait quelque chose à voir avec l’art du récit – idée brevetée sous le nom de Storytelling –, la colistière de John McCain est à peine un être humain : un personnage sorti de Second Life, a-t-il déclaré sur France Inter. Mais enfin, ces déplorables survivances ne sont pas des repoussoirs très efficaces. Grâce à Barack Obama, c’est l’Amérique tout entière qui est born-again. Et comme il faut bien avoir quelque chose à détester et que par ailleurs on ne sait plus que dire sur la campagne US, depuis quelques jours, les regards des commentateurs sont à nouveau tournés vers la France. Les revoilà, et ils ne sont pas contents.

Figurez-vous que pendant que l’Amérique muait de crapaud en colombe, la France subissait la transformation inverse. Elle avait été, après 2003 et la grande scène de Villepin à l’ONU, le phare du non-alignement, la pointe avancée de la résistance à l’impérialisme. Et malgré ses ratés, son modèle républicain d’intégration marchait, disait-on, incomparablement mieux que le communautarisme anglo-saxon. Or, voilà que la triste vérité s’impose à tous : il n’y a pas d’Obama français. « Notre société frileuse est incapable de faire émerger une élite noire ou orientale », se désole par exemple Alain Dutasta dans La Nouvelle République. En quelques jours, la plupart des médias nous ont gratifiés de variations sur ce lamento. Parti à la recherche de l’oiseau rare, Le Monde est revenu bredouille. « La politique est un monde de blancs », conclut Luc Bronner. Un vrai scoop, chiffres à l’appui : si vous ignorez encore le nombre (misérable) de députés, sénateurs et conseillers municipaux issus de la « diversité » et non pas de la monotone uniformité de nos blanches provinces, c’est que vous êtes en phase de sevrage médiatique. Bizarrement, tous ceux qui invoquent « la question sociale » dès qu’une banlieue s’embrase ne voient plus que « question raciale » quand il est question de politique. Bref, si des gamins brûlent des bagnoles, c’est parce qu’ils sont socialement défavorisés, mais s’ils ont peu de chances d’accéder à la magistrature suprême, c’est parce que les Français sont racistes. La preuve, comme l’a expliqué le désarmant Frédéric Bonnaud sur Europe 1 : selon un sondage IFOP/JDD , 80 % des Français sont prêts à voter un jour à la présidentielle pour un candidat noir, 72 % seraient partants pour un Asiatique, mais ils ne sont plus que 58 % à envisager d’accorder leur voix à un Maghrébin. Un Noir, d’accord, mais un Arabe, jamais ? Racistes, vous dis-je !

En réalité, l’écart entre les deux chiffres appelle une interprétation diamétralement opposée. On sait bien que le racisme le plus bêtement racialiste est celui que subissent les Noirs. Si l’idée d’élire un président maghrébin suscite de franches réticentes, ce n’est donc pas à cause des préjugés raciaux des « petits blancs ». Sans doute ce refus s’explique-t-il par d’autres considérations qui ont à voir avec l’histoire d’une décolonisation tourmentée, voire avec les images de gamins sifflant l’hymne national, activité qui ne traduit pas de disposition particulière au service de l’Etat. Racistes, vous dis-je !

En tout cas, la douloureuse question du Barack Obama français est loin d’être tranchée. Et les gens du JDD doivent être bien marris. Eux, ils le trouvaient plutôt encourageant, leur sondage, d’ailleurs, le titre de l’article qui l’accompagnait était affirmatif : « Un Obama français est possible. » Seulement, sur le site du JDD, l’historien Pap Ndiaye : « La société française n’est pas plus conservatrice que la société américaine. C’est notre système politique qui est en cause. Le contraste entre le monde politique français, blanc, masculin, d’un certain âge et la société française dans sa diversité est aveuglant. Comment les hommes politiques français peuvent-ils applaudir le candidat démocrate sans rien faire pour qu’un Obama puisse émerger chez nous ? »

Bref, on ne sait plus que penser. Dans ces conditions, il ne reste qu’à faire ce qu’on fait en France face à un problème insoluble : se tourner vers le roi. Aussi apprend-on dans un communiqué du CRAN (Comité représentatif des associations noires) que « les Noirs de France demandent à Nicolas Sarkozy d’apporter une réponse politique à l’espoir suscité en France par Barack Obama ». Il ne lui manquait plus que ça à notre président. La France s’amourache d’un type beau comme Harry Roselmack et c’est sur lui que ça retombe ! Doit-il immédiatement nommer Thuram ministre ? Patrick Lozès, le président du CRAN, profite de l’occasion pour en remettre une louche sur sa marotte, les « statistiques de la diversité » (il fallait inventer cette gracieuse formule) qui permettront de lancer l’affirmative action à la française. Hormis cette proposition, Lozès ne se foule pas trop. Que le président se débrouille pour « mettre en œuvre ces mesures exceptionnelles qui seules permettront qu’un Noir puisse lui succéder un jour ». Faute d’idées précises sur ce que devraient être ces mesures exceptionnelles mais néanmoins soucieuse d’alléger la charge qui pèse sur Nicolas Sarkozy, je me contenterai de lui souffler le nom d’un possible successeur, en la personne de Joe Wilfried Tsonga. Ou alors, qu’il épouse Rama Yade en quatrième noces.

Qu’est-ce qui fait pleurer Jane Fonda ?

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Si je n’ai jamais nié l’existence des maladies mentales, qui sont un fléau bien réel, je me suis mille fois opposée, en tant que thérapeute, professeur d’université ou experte auprès de tribunaux, à bien des tentatives d’instrumentaliser de pseudo diagnostics psychiatriques à des fins de diabolisation d’un individu ou d’un groupe.

Je suis en revanche assez perplexe face à un certain type de comportements politiques des foules, qu’on pourrait caractériser de « dément ».

Dans le Wall Street Journal, l’islamologue Fouad Ajami cite Elias Canetti, qui explique dans Masse et Puissance que le fait de marcher ensemble donne aux gens « l’illusion de l’égalité ». Or Ajami pense que les foules pro-Obama aux Etats-Unis se comportent de plus en plus comme les masses populaires du monde arabe, c’est-à-dire avec un niveau très élevé d’émotions et une foi aveugle dans un grand Leader. Selon Ajami, cette « politique de charisme a ravagé les sociétés arabes et musulmanes ».

Il y a sûrement d’excellentes raisons de voter soit pour Obama, soit pour McCain. Personnellement, aucun des deux ne m’enthousiasme. Mais ce qui m’inquiète le plus dans cette affaire, ce ne sont pas tant les candidats eux-mêmes que ces millions d’Américains qui, pour la circonstance, semblent avoir perdu à la fois leur sérieux et leur bon sens et se comportent comme des supporters ivres ou des membres d’une secte en pleine extase mystique.

Pendant le discours de Denver où Obama a accepté sa désignation comme candidat, j’ai vu des gens de tous âges et couleurs pleurer, trembler, tomber en transe. J’ai vu des mamies se comporter comme jadis les groupies hurleuses au premier rang des concerts d’Elvis.

Les supporters de McCain et Palin ne semblent pas se comporter ainsi. Probablement parce qu’ils ne voient pas McCain et Palin comme des messies. Je ne dis pas que les supporters de candidats républicains sont exempts de comportements bizarres ou calamiteux. Nous avons tous en mémoire le cas de cette jeune supportrice de McCain qui a prétendu avoir été attaquée et blessée par un noir pro-Obama fou furieux. Tout cela était inventé, et cette jeune femme a manifestement eu des « problèmes ». Mais il s’agissait d’un cas unique et non pas d’une foule; d’une paumée lambda et non pas d’une personnalité influente.

Que penser dans ce contexte des déclarations de mon amie Erica Jong[1. Erica Jong est elle aussi une figure historique du féminisme américain. Auteur de nombreux livres à succès, on lui doit notamment le best seller mondial Le complexe d’Icare (Grasset, 1974).] qui a annoncé dans la presse italienne qu’elle commençait à éprouver de sérieux symptômes somatiques – insomnie, spasmes, douleurs dorsales, etc. – liés aux élections ? Je lui ai envoyé un mail pour en savoir plus, mais j’attends toujours la réponse. Selon Jason Horowitz du New York Observer, Jong a déclaré au Corriere della Sera qu’une défaite d’Obama déclencherait une seconde guerre de Sécession. « Le sang coulera dans les rues », a-t-elle dit. Quand ai-je lu quelque chose dans ce genre, déjà ? Toujours d’après Horowitz, Jong a dit au journal italien que sa peur d’une défaite d’Obama était devenue « une obsession, une terreur paralysante. Une fièvre anxieuse qui m’empêche de dormir la nuit ». Elle a également affirmé que ses amies Naomi Wolf et Jane Fonda étaient « extrêmement inquiètes, car elles craignent que l’élection Obama ne soit sabotée par les coups tordus des Républicains, ce qui conduirait inéluctablement à une seconde guerre civile ». Selon Erica Jong, Jane Fonda « a pleuré toute la nuit et n’arrive pas à se débarrasser de maux de dos liés au stress ». Quant à Jong, elle souffrirait elle aussi de « spasmes dorsaux » et envisage de se remettre « à l’acupuncture et au Valium ». Pour conclure le tout, Erica Jong a expliqué au Corriere : « Ce n’est pas par hasard que Bush a rappelé des soldats d’Irak. Cela permettra à Dick Cheney de les utiliser contre les citoyens américains qui descendront dans la rue… »

Alors, que faut-il penser quand de brillantes intellectuelles féministes commencent à se comporter comme de pauvres hystériques tout droit sorties d’un mauvais roman du XIXe siècle ? Quand elles se sentent affreusement martyrisées, alors même que leur candidat est donné archi-gagnant ?

Oh, Erica, dis-moi que tout ça est un canular, dis-moi que toutes ces citations sont hors contexte, dis-moi que tu as pris trop de Valium, Erica, je t’en conjure, dis-moi n’importe quoi.

Fonda Is Weeping, Jong Is In Spasm : Pre-Election Psycho-Somatic Hysteria, publié sur pajamasmedia et traduit par Basile de Koch.

Women and Madness

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Obama, gauchiste contrarié ?

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L’élection de Barack Obama à la présidence américaine sonne une heure nouvelle pour les Etats-Unis, après huit années de bushisme, qui auront semé la zizanie un peu partout dans le monde tout en faisant un nom à Michael Moore. La perspective de cette aube nouvelle explique certainement le ralliement de nombreux électeurs républicains au candidat démocrate. Sinon, on voit très mal pourquoi des conservateurs iraient voter pour Obama… Certes, il est favorable à la peine de mort et à la vente libre d’armes. Certes, il est hostile au mariage gay. Certes, il appelle les pères noirs à reprendre en main l’éducation de leurs sauvageons. Certes, il veut fermer la frontière mexicaine pour lutter contre les immigrés clandestins et envisage une intervention militaire au Pakistan. Certes, il se revendique de James Baker, l’ancien secrétaire d’Etat de Ronald Reagan et de George Bush père. Certes, certes, mais on ne nous la fera pas. Nous, on sait qu’Obama est un mec de gauche : on l’a lu dans le journal.

Mark Twain, l’enfance perdue de l’Amérique

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Mark Twain définissait un classique comme un livre que tout le monde encense mais que personne ne lit. Etudiés par des générations d’écoliers américains, adaptés, scénarisés, résumés, ses romans ne sauraient prétendre à cette « distinction ». En revanche, si on considère comme classique toute œuvre exprimant l’âme d’une époque, appartiendrait-elle au genre décrié de la littérature dite « populaire », il est difficile de faire plus classique que Twain. Si l’on veut comprendre ce « rêve américain » dont les médias saluent aujourd’hui la résurrection en la personne de Barack H. Obama, Tom Sawyer et Huckleberry Finn, dont les éditions Tristram publient une nouvelle traduction intégrale des Aventures, sont des guides au moins aussi affûtés que les milliers de journalistes et experts qui se sont abattus ces derniers temps sur l’Amérique. Les deux gamins qui grandissent dans un sud esclavagiste et chaleureux, brutal et superstitieux, sont l’ADN d’une Amérique innocente et coupable. C’est cette identité – en formation au moment où il écrit – que Twain saisit au plus près, avec une subtilité et un sens de la complexité dont on ne retrouve guère l’équivalent dans le manichéisme hollywoodien.

Dans Les Aventures de Huckleberry Finn (1884), il entreprend de dresser une toile sur laquelle se projette l’image d’une nation qui s’invente. Tom Sawyer paraît en 1876, un siècle après la déclaration d’indépendance des treize colonies ; c’est aussi cette année-là que le colonel Custer est défait à Little Big Horn par une coalition de tribus indiennes menées par Sitting Bull et Crazy Horse. Un peu plus d’une décennie après la fin officielle de la guerre de Sécession (1861-1865), la crise est loin d’être apaisée, et les élections présidentielles de 1876 manquent de précipiter le pays dans un nouveau combat fratricide. Pendant que la passation du pouvoir à lieu à la Maison Blanche, des mouvements de troupes confirment les pires craintes. L’Union n’est sauvée qu’in extremis.

Cet anniversaire plutôt angoissant est la toile de fond sur laquelle Samuel Clemens (alias Mark Twain) travaille à ses deux romans. Il choisit, non pas tant pour fuir le présent que pour l’interpréter, de revenir à l’âge d’or de l’enfance de l’auteur qui est aussi celle de la nation, avant les amertumes de l’âge adulte et de la guerre civile. Dans l’évocation de ce paradis perdu, Mark Twain laisse « parler » les enfants – mais on ne trouvera pas chez lui la moindre trace de ce ridicule respect de la « parole des enfants », si répandu dans une époque où le Paradis ressemble à une crèche. Prépubères, ses deux héros échappent aux complications hormonales, ce qui permet à l’auteur de ne pas se compliquer la vie. Cette pudibonderie bien plus américaine que victorienne le conduit d’ailleurs à exiler ses fantasmes en France, pays dont il brocarde souvent les mœurs – avec quelque envie semble-t-il…

L’absence de toute dimension sexuelle explique que Twain soit généralement confiné au rayon « jeunes ». Du reste, il ne prétendait pas à autre chose et fut le premier surpris par l’engouement qui saisit le public, toutes générations confondues. C’est que sans le savoir, Twain a écrit un chapitre du roman national, où l’enfance de Tom et celle de l’Amérique se confondent. Puisque les siècles d’histoire commune font défaut aux Américains, la littérature agira à la fois comme révélateur et comme premier producteur de « mémoire collective » : elle dicte le récit qui transforme en nation un agrégat d’individus et de communautés.

Nous sommes tous des Américains !

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« Nous sommes tous des Américains ! » C’est Willy qui m’a hurlé ça ce matin à 5 heures, alors que je somnolais devant CNN. Mon mari n’a pas le sens des convenances. Il ne respecte rien, pas même les journalistes consciencieuses qui essaient de faire tant bien que mal leur travail parce que les maîtres du monde ont décidé d’organiser leurs élections la nuit. Grand bien leur fasse. Je sais seulement qu’on ne verrait pas ça en France : le Fouquet’s ferme à 2 heures du matin et je m’imagine mal un président français fraichement élu se coltiner Mireille Mathieu aux Bains.

Le temps de me réveiller, de reprendre mes esprits et de caler ma Weltanschauung sur des fuseaux horaires à peu près décents (sept heures de CNN, ça vaut un bon gros jet-lag), Willy me tendait une tasse de café en hurlant à nouveau : « Nous sommes tous des Américains ! » Comme il ne lisait sur mon visage qu’une grande perplexité, il se mit à m’expliquer que l’élection de Barack Obama était l’événement le plus important du siècle, que c’était la première fois qu’un non-blanc était élu à la tête d’un grand pays, que depuis Neil Amstrong il n’y avait pas eu de noir aussi populaire aux Etats-Unis et que j’étais bien sotte[1. Il a employé un autre mot. Mais il ne perd rien pour attendre.] de ne pas écrire ça dans mon article. J’ai essayé de lui faire comprendre qu’il nous restait encore 92 ans pour juger de l’importance séculaire de l’élection d’Obama, que Hu Jintao n’était pas très blanc non plus comme président d’un grand pays et, enfin, que Neil Amstrong ne jouant pas de trompette ne pouvait pas être noir. Puis, narquoise, j’ai rajouté : « Tu n’as pas fait un tel cirque quand, pour la première fois de l’histoire allemande, une femme est devenue chancelière… »

Willy a haussé les épaules : « Je m’en fous. Nous sommes tous des Américains ! » Puis, vexé, il est allé se servir un verre de Jägermeister hors d’âge pour fêter l’événement.

Sur ce coup, je dois avouer que je n’ai pas été très finaude. L’élection d’Obama réveille chez Willy un point sensible : sa sœur est noire. Oui, vous lisez bien : Elfriede Kohl est une négresse. Pour tout vous dire, lorsque l’enfant parut – c’était dans les années 1950, une époque où le brun n’était vraiment pas à la mode en Allemagne –, le cercle de famille n’a pas applaudi à grands cris. Leur premier réflexe fut de la nettoyer, avant de se ranger au bout de quelques mois à l’avis de la faculté : une anomalie génétique, un dommage collatéral des Lebensborn ou un truc qui saute plusieurs générations et vous stimule la pigmentation cutanée comme on ne fait plus.

Tout laisse pourtant accroire que ce ne sont pas les générations qui se sont fait sauter. Mes beaux-parents vivaient à l’époque non loin d’une base militaire américaine. L’arrivée des GI’s a été une source de grand désordre et de bouleversement. On savait ce qu’était un noir : le Nicke-Neger[2. Le Nicke-Neger (le nègre qui hoche la tête), s’est répandu en Allemagne à partir des années 50 pour recevoir les dons des fidèles aux Missions africaines. Il a été remplacé un temps par un plus politiquement correct Nicke-Schwarzer (le noir qui hoche la tête), avant de céder définitivement la place au Spendenbehälter (boîte à dons). Quant aux Suisses allemands, ils ont depuis longtemps trouvé la solution avec un raciste – oui, mais humaniste – Negerkässeli (le nègre-tirelire) : un nègre peut recevoir de l’argent sans pour autant être obligé de dire merci.] remplissait la fonction de tirelire à la porte des églises. On lui glissait un pfennig dans le tronc et un admirable mécanisme lui faisait hocher la tête en signe de merci. Les pfennigs ainsi récoltés étaient envoyés en Afrique par la filière des pères blancs ou de Jacques Foccart – je ne me souviens plus très bien. Lorsque les GI’s sont arrivés, ma belle-mère a certainement croisé l’un de ces blacks bien balancés, poussant la dévotion jusqu’à s’occuper de son mécanisme afin de lui faire hocher autre chose que la tête. La sainte femme ! Je crois bien que c’est précisément ce que Willy a réalisé ce matin en voyant Obama élu. Mon mari s’est souvenu des années de son enfance, où il devait supporter les quolibets et les sarcasmes dont on couvrait sa sœur. Et ce fut, dans sa petite tête, comme un déclic : il a fait le rapport entre noir et américain, entre GI’s et maman, entre Barack et Elfriede…

Nous sommes, donc, tous des Américains. C’est aussi beau que du Joe Dassin[3. L’annonce de la fermeture de Guantanamo va faire pleurer ses ayant-droits.]. En élisant Obama, les Etats-Unis abolissent l’apartheid planétaire qui séparait blancs et noirs, oppresseurs et opprimés, exploiteurs et exploités. Le rêve américain est enfin à portée de tous – du moins de Seattle à Miami, et de Washington à Los Angeles. Avec Barack, une ère nouvelle commence !

Si tout va bien, elle devrait durer deux ou trois semaines. Car, si l’on s’en réfère à la dernière fois où la planète médiatique s’est écriée à l’unisson : « Nous sommes tous des Américains », c’était le 11 septembre 2001… Il n’a pas fallu longtemps pour que des illuminés plutôt éteints à l’intérieur crient au complot planétaire. Attendons-nous donc à ce que l’on nous démontre dans les prochains temps qu’Obama n’est pas noir, que son élection est un coup des néo-cons à la solde de la CIA, du Mossad, des fonds de pension et de Monsanto. Branchez vos magnétoscopes : rien ne dit que Thierry Ardisson n’a pas déjà contacté l’un ou l’autre de ces esprits clairvoyants – Michael Moore, Thierry Meyssan ou Jean-Marie Bigard : le choix est ouvert parmi les intellectuels – qui présentera au public l’imparable preuve de la supercherie : « Les noirs sentent fort, mais Obama sent bon. »

Et puis, un noir qui devient président des Etats-Unis, un type qui vous fout au chômage des milliers de militants des droits civiques en une seule soirée électorale, ça n’est rien d’autre qu’un ennemi de classe, camarade altermondialiste.

John Smith

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Représentés devant leur baraque (la maison blanche à l’arrière-plan), John et Rebecca Smith sont les fondateurs du mouvement gothique américain. Comme tous les autres wasp du comté de Hancock (Kentucky), John Smith s’habillait en noir. Sauf que lui c’était par esprit de résistance, comme en témoigne la fourche qu’il tient crânement de sa main gauche afin de protester contre la politique désastreuse du président Hoover. Fidèle à son slogan révolutionnaire (win the yes need the no to win against the no), John Smith inventa également le ketchup, le pop-corn, les pinups, le chewing-gum, le technicolor, le penis enlarger, la bombe A, le french kiss et les donuts. Bref, John Smith redonna un sens au rêve américain et un avenir au monde libre.

Grant Wood, American gothic, 1930. Huile sur toile conservée à l’Institut of arts de Chicago. Prochaine exposition début janvier à Washington avant tournée mondiale près de chez vous.

Obama ou l’Occident triomphant

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Un peu partout dans le monde, les contempteurs de l’Occident se réjouissent ce matin de l’élection de Barack Obama. Altermondialistes, islamo-gauchistes, néo-guévaristes, révolutionnaires et autres non-alignés ont fiévreusement espéré cette victoire dont ils attendent un bouleversement majeur. Laissons-les à leur rêve éveillé : ils réaliseront bien assez tôt que le succès d’Obama pourrait marquer leur complète défaite idéologique.

Son élection aura en effet pour conséquence immédiate de redonner aux valeurs occidentales une force sans précédent, n’en déplaise à tous les contestataires à poncho. Voici un fils d’Africain, d’extraction modeste, qui par son talent et son travail aura d’abord terrassé la dynastie des Clinton, lors des primaires démocrates, avant de triompher du candidat du Great Old Party. Son slogan – Yes We Can ! – a pu sembler furieusement américain ? Il résumait en fait le programme de civilisation occidental : individualisme, méritocratie, démocratie. A tous ceux, et ils sont hélas très nombreux, qui reprochent aux Occidentaux de vouloir exporter des valeurs qu’ils ne respectent pas chez eux, la réponse est cinglante. Dans la grande compétition des civilisations, la charge de la preuve s’en trouvera désormais inversée : que Chavez, Hu Jintao et autres Ahmadinejad édifient donc des sociétés où chacun, femmes comprises, puisse rêver un tel destin ! Car depuis ce 4 novembre, la démonstration a été faite qu’aux Etats-Unis, censément racistes et ploutocratiques, un métis issu de la lower middle class peut devenir Président – et que nos valeurs s’appliquent réellement à tous.

Autre surprise prévisible : Obama à la Maison Blanche marquera non pas le ralentissement de l’américanisation de la planète, mais au contraire sa reprise – et probablement son accélération. L’état des lieux ne devrait pas nous tromper : c’est uniquement le leadership américain qui a été compromis par la présidence Bush, et non pas l’occidentalisation des peuples. Notre mode de vie (codes vestimentaires, alimentaires, culturels, etc.), comme nos principes (individualisme, habeas corpus, féminisme, etc.) n’ont jamais été autant désirés – leur acclimatation, en revanche, a été considérablement compliquée par le comportement de l’administration Bush. Il n’empêche : l’occidentalisation est un référendum, et un référendum quotidiennement gagné dans les esprits. Un verrou vient de sauter, qui freinait tout : l’antipathie. Le retour au multilatéralisme, la renonciation à la violence comme première option, le regret exprimé pour certains crimes (Guantanamo) ou mensonges (ADM en Irak) : autant de décisions annoncées par le nouveau président, qui contribueront à réconcilier le monde et l’Amérique. La tâche est immense, à en juger par l’impopularité des USA ? Soit. Mais l’attente aussi : si le monde vote Obama, c’est avant tout parce qu’il souhaite retrouver son leader, l’Amérique de Roosevelt et de Kennedy. De Caracas à Téhéran, il faudra s’y faire : dans le cœur des peuples, l’Amérique redevient aimable.

Au sein de nos sociétés, la victoire d’Obama devrait également porter un coup fatal au politiquement correct. Tablons, tout d’abord, sur la fin du chantage racial quand vient l’heure d’une quelconque sélection. De la Star Academy à la Maison Blanche, on nous sert depuis quelques années la même sinistre blague : si le candidat au profil le plus éloigné de l’archétype « majoritaire » (blanc, chrétien) n’est pas choisi, alors le soupçon plane aussitôt – le « minoritaire » a été écarté par racisme. Oseront-ils l’élire ?, titrait ainsi cette semaine Courrier International. Comprenez : si Obama n’avait pas gagné hier, c’est que le racisme, une fois encore, aurait prévalu. Eh bien, avec la désignation d’Obama, métis et fils d’un musulman kenyan, à la plus haute fonction mondiale, ce chantage deviendra inopérant : on choisit son chanteur préféré, son gardien de but, son DRH ou son président en fonction de ce qu’il inspire. Point barre. Voilà qui rendra l’air plus respirable. Et encouragera les bosseurs plutôt que les geignards.

Car il faudra se rendre à l’évidence et écouter enfin ce que Barack Obama ne cesse de proclamer : il n’est pas le candidat de l’affirmative action. Le jeune sénateur a été élu par la grâce de ses seuls mérites. Par la force de son seul acharnement. Et non à la faveur de quotas ou d’un quelconque favoritisme racial (il s’est du reste plu, tout au long de la campagne, à rappeler qu’il venait à peine de rembourser le crédit contracté jadis pour payer ses études). Le principe même de la discrimination « positive » devrait sérieusement en pâtir. On s’en félicitera, évidemment : d’une part, parce qu’elle discrimine certains individus en raison de leur origine (les Asiatiques et les Blancs, pour faire vite) ; d’autre part, parce qu’elle est humiliante pour les « minorités », donc chaque diplômé ou dirigeant est désormais soupçonné d’avoir bénéficié d’une promotion ethnique ; enfin, parce que, ruinant le principe méritocratique, elle dévalue et méprise l’exemple des enfants de Vietnamiens, de Kabyles ou d’Indiens, qui ont prouvé que l’on pouvait parfaitement réussir avec un nom ou un visage « exotiques ». Si un « Noir » peut accéder au pouvoir suprême en Amérique, nul n’est besoin à Londres, Paris ou Miami de défavoriser certains étudiants ou employés au motif qu’ils auraient eu la fâcheuse idée de naître avec les yeux bridés ou les cheveux blonds. La présidence Obama est assurément la pire chose qui pouvait arriver au politiquement correct et à son cortège de généreuses idées réactionnaires.

Pour finir, la victoire de Barack Obama devrait également redorer le blason de l’économie de marché – ou du libéralisme économique, ou du capitalisme, à votre guise… Une des contradictions majeures du gauchisme, tel qu’il est professé tant par les liberals qu’au NPA de Besancenot, tient en effet à la certitude que le capitalisme est un système « prêt à tout » et, dans le même temps, un système profondément raciste. Or, si le capitalisme est prêt à tout, cela signifie en bonne logique qu’il est également prêt à mettre un métis à la tête de la patrie du dollar. C’est ce qu’il vient de faire. Et pas par mégarde ! Dès les primaires, Obama a levé des fonds considérables, soutenus par des milliardaires tels Warren Buffet et Bill Gates ; une fois investi, la manne financière est devenue torrentielle, pulvérisant tous les records et reléguant loin, très loin, le candidat supposé du Capital, John McCain. La bible du business américain, le Wall Street Journal, comme celle de l’élite mondialisée, The Economist, ont apporté un soutien clair et net au démocrate, appelant les électeurs à en « faire le prochain leader du monde libre ». Telle est la réalité : indifférent à ses origines, séduits par ses capacités, le business et ses médias ont fait du métis Obama leur candidat. La boucle est ainsi bouclée : le système politique, culturel et économique occidental, que l’on disait en perdition, vient de trouver son champion. Croyez-moi, la surprise Obama ne fait que commencer.

Comment stimuler l’élection

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Pendant le scrutin, les affaires continuent : ce 4 novembre, plusieurs grandes marques américaines avaient choisi de lutter contre l’abstentionnisme en récompensant les bons citoyens, sur présentation de leur carte électorale dûment tamponnée. Qu’ils aient voté Obama ou McCain (souvent au terme d’une longue file d’attente), des milliers d’Américains se sont retrouvés à faire une seconde fois la queue pour se faire offrir un café ou une glace chez Starbucks ou Ben & Jerry. Mais des marques moins connues ont aussi profité de l’occasion pour se faire connaître. Ainsi, à Seattle, on a fait la queue dès tôt le matin devant le siège de la société Babeland : il faut dire que seuls les 100 premiers électeurs et les 100 premières électrices se voyaient remettre gracieusement de magnifiques sex toys.

Aménagements de façade à la Maison-Blanche

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À en croire les augures les plus sérieux, la présidentielle américaine est donc pliée depuis longtemps. Soit. L’élection d’Obama sera bien évidemment décrétée historique par les commentateurs du monde entier, pour l’unique raison qu’elle ferait entrer les Etats-Unis dans une « ère post-raciale » dont les contours, valeurs et agencements politiques et sociaux sont encore bien flous. Mais bon, on ne pourra empêcher les thuriféraires français du métissage généralisé des races et des cultures de faire de cette victoire la leur, et de devenir pour quelques mois des americanolâtres aussi béats qu’ils furent des américanophobes rabiques au temps de George W.Bush.

Ils risquent pourtant d’être rapidement désappointés s’ils croient que l’entrée d’un métis à la Maison Blanche entraînera une révision déchirante de la politique extérieure des Etats-Unis. Le scénario selon lequel le gendarme du monde se métamorphoserait à partir de janvier 2009 en grand frère sympa de tous les peuples de la terre, compatissant aux misères des pauvres, jetant aux orties le concept « d’axe du Mal » et prenant ses distances avec Israël est sans aucun doute le moins probable.

On avait certes pu entretenir quelques illusions – ou craintes – en ce sens à l’écoute des propos d’Obama pendant les primaires démocrates qui l’ont opposé à Hillary Clinton. Son discours sur l’Irak, l’Iran et le conflit du Proche-Orient sonnait alors plus « à gauche » que celui de sa rivale. Retrait sans délai des troupes d’Irak, dialogue sans conditions avec Téhéran : sur ces questions cruciales, le candidat à l’investiture Obama s’était posé en champion de la rupture radicale avec la politique extérieure de l’administration Bush.

Une fois la nomination acquise, les choses ont rapidement changé. L’arrivée massive des « clintoniens » dans l’entourage du candidat – qui a d’ailleurs provoqué quelques frictions avec les fidèles de la première heure du sénateur de l’Illinois – pousse le candidat vers des positions plus centristes et l’incite à gommer les aspects les plus radicaux de la doctrine Obama première manière.

Le tournant a lieu au cours de l’été 2008, quand d’anciens membres de l’administration Clinton prennent les commandes d’un imposant staff de conseillers en politique étrangère qui ne compte pas moins de trois cents personnes réparties en vingt groupes régionaux et thématiques. Anthony Lake, ancien président du Conseil national de sécurité, en assure la coordination. Il s’appuie sur des « sages » comme les deux anciens secrétaires d’Etat Madeleine Albright et Warren Christopher, et sur des « pointures » comme Dennis Ross pour le Moyen-Orient et Susan Rice pour l’Afrique.

La plupart ont été, au moins au début, favorables à l’intervention en Irak, et ne remettent pas en cause la priorité accordée à la lutte contre le terrorisme par tous les moyens – y compris militaires. Ils critiquent néanmoins vivement l’administration Bush pour le caractère primitif de sa gestion des conflits et sa propension à négliger la diplomatie, cet « art politique d’Etat » (statecraft). Or, selon eux, la défense des intérêts américains dans le monde repose sur une combinaison sans cesse réactualisée de diplomatie et de hard power militaire.

Ces conseillers observent que le refus obstiné du dialogue avec l’Iran d’Ahmadinejad n’a pas freiné l’avancée de ce pays vers l’acquisition de l’arme nucléaire, bien au contraire. Pour autant, l’équipe d’Obama ne fait pas sienne l’idée de certains analystes militaires et stratégiques qui pensent que les Etats-Unis pourraient très bien vivre avec un Iran nucléarisé, et même que la région en serait stabilisée grâce à l’équilibre de la terreur ainsi établi avec l’autre puissance nucléaire régionale, Israël. Résultat, le discours d’Obama sur la nécessité d’entamer sans condition préalable un dialogue au sommet avec Ahmadinejad a été relativisé au point d’être rendu inopérant : « Pour être fructueux, ce dialogue doit être préparé en amont, déclare ainsi Dennis Ross au quotidien israélien Haaretz, aussi bien avec nos alliés européens et israéliens qu’avec les dirigeants de Téhéran. (… ) J’estime pour ma part qu’un Iran nucléaire est aussi une menace pour les Etats-Unis. » Bref, ce « dialogue sans condition » a tout d’un dernier avertissement avant l’escalade.

La rupture avec l’utopie néo-conservatrice d’un « grand Moyen-Orient prospère et démocratique » ayant déjà été opérée au cours du second mandat de G.W. Bush, il y a donc fort à parier que, concernant les principaux dossiers qu’il trouvera dans le bureau ovale, Barack Obama pratiquera le changement dans la continuité. Il pourrait même dès son arrivée engranger les premiers succès liés à la politique de son prédécesseur : stabilisation de la situation en Irak grâce au surge (sursaut) du général Petraeus, et renforcement de l’autorité de Mahmoud Abbas en Cisjordanie, liée à la mise sur pied d’une force de sécurité performante qui doit beaucoup au général américain Dayton.

Pourquoi nous ne voterons pas Obama

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Le sénateur de l’Illinois deviendra selon toutes les prédictions le 44e président des Etats-Unis (d’Amérique). Après avoir réfléchi, pesé le pour et le contre, analysé les projets du candidat démocrate et du candidat républicain, lu la presse et consulté les sondages, débattu des heures durant, nous avons fait un choix auquel nous nous arrêterons : nous ne voterons pas Barack Obama ce 4 novembre (nos suffrages ne se porteront pas plus sur McCain, Cynthia McKinney, Chuck Baldwin, Brian Moore, Roger Calero, Bob Barr, Ralph Nader ou Alan Keyes). Malgré la diversité des opinions qui s’y expriment, un seul motif explique le choix unanime de notre rédaction : aucun d’entre nous n’est à ce jour inscrit sur les listes électorales américaines. Ce qui est, semble-t-il, un cas unique dans la presse française.

La France, l’autre grand pays du racisme

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C’est bien connu, seuls les cons ne changent pas d’avis. Il y a à peine quelques mois, pour les médias et donc pour le public français, l’Amérique était bushiste, raciste et intégriste : un cauchemar planétaire. La voilà devenue la nouvelle Mecque du progressisme, l’espoir de tous les opprimés et discriminés à travers le monde. Bien sûr, quelques résidus de l’ancienne Amérique subsistent sous la forme d’électeurs républicains (ces fieffés racistes) ou, pire encore, en la personne de Sarah Palin. À en croire Christian Salmon, cet immense savant qui a découvert l’an dernier que la politique, comme le journalisme, avait quelque chose à voir avec l’art du récit – idée brevetée sous le nom de Storytelling –, la colistière de John McCain est à peine un être humain : un personnage sorti de Second Life, a-t-il déclaré sur France Inter. Mais enfin, ces déplorables survivances ne sont pas des repoussoirs très efficaces. Grâce à Barack Obama, c’est l’Amérique tout entière qui est born-again. Et comme il faut bien avoir quelque chose à détester et que par ailleurs on ne sait plus que dire sur la campagne US, depuis quelques jours, les regards des commentateurs sont à nouveau tournés vers la France. Les revoilà, et ils ne sont pas contents.

Figurez-vous que pendant que l’Amérique muait de crapaud en colombe, la France subissait la transformation inverse. Elle avait été, après 2003 et la grande scène de Villepin à l’ONU, le phare du non-alignement, la pointe avancée de la résistance à l’impérialisme. Et malgré ses ratés, son modèle républicain d’intégration marchait, disait-on, incomparablement mieux que le communautarisme anglo-saxon. Or, voilà que la triste vérité s’impose à tous : il n’y a pas d’Obama français. « Notre société frileuse est incapable de faire émerger une élite noire ou orientale », se désole par exemple Alain Dutasta dans La Nouvelle République. En quelques jours, la plupart des médias nous ont gratifiés de variations sur ce lamento. Parti à la recherche de l’oiseau rare, Le Monde est revenu bredouille. « La politique est un monde de blancs », conclut Luc Bronner. Un vrai scoop, chiffres à l’appui : si vous ignorez encore le nombre (misérable) de députés, sénateurs et conseillers municipaux issus de la « diversité » et non pas de la monotone uniformité de nos blanches provinces, c’est que vous êtes en phase de sevrage médiatique. Bizarrement, tous ceux qui invoquent « la question sociale » dès qu’une banlieue s’embrase ne voient plus que « question raciale » quand il est question de politique. Bref, si des gamins brûlent des bagnoles, c’est parce qu’ils sont socialement défavorisés, mais s’ils ont peu de chances d’accéder à la magistrature suprême, c’est parce que les Français sont racistes. La preuve, comme l’a expliqué le désarmant Frédéric Bonnaud sur Europe 1 : selon un sondage IFOP/JDD , 80 % des Français sont prêts à voter un jour à la présidentielle pour un candidat noir, 72 % seraient partants pour un Asiatique, mais ils ne sont plus que 58 % à envisager d’accorder leur voix à un Maghrébin. Un Noir, d’accord, mais un Arabe, jamais ? Racistes, vous dis-je !

En réalité, l’écart entre les deux chiffres appelle une interprétation diamétralement opposée. On sait bien que le racisme le plus bêtement racialiste est celui que subissent les Noirs. Si l’idée d’élire un président maghrébin suscite de franches réticentes, ce n’est donc pas à cause des préjugés raciaux des « petits blancs ». Sans doute ce refus s’explique-t-il par d’autres considérations qui ont à voir avec l’histoire d’une décolonisation tourmentée, voire avec les images de gamins sifflant l’hymne national, activité qui ne traduit pas de disposition particulière au service de l’Etat. Racistes, vous dis-je !

En tout cas, la douloureuse question du Barack Obama français est loin d’être tranchée. Et les gens du JDD doivent être bien marris. Eux, ils le trouvaient plutôt encourageant, leur sondage, d’ailleurs, le titre de l’article qui l’accompagnait était affirmatif : « Un Obama français est possible. » Seulement, sur le site du JDD, l’historien Pap Ndiaye : « La société française n’est pas plus conservatrice que la société américaine. C’est notre système politique qui est en cause. Le contraste entre le monde politique français, blanc, masculin, d’un certain âge et la société française dans sa diversité est aveuglant. Comment les hommes politiques français peuvent-ils applaudir le candidat démocrate sans rien faire pour qu’un Obama puisse émerger chez nous ? »

Bref, on ne sait plus que penser. Dans ces conditions, il ne reste qu’à faire ce qu’on fait en France face à un problème insoluble : se tourner vers le roi. Aussi apprend-on dans un communiqué du CRAN (Comité représentatif des associations noires) que « les Noirs de France demandent à Nicolas Sarkozy d’apporter une réponse politique à l’espoir suscité en France par Barack Obama ». Il ne lui manquait plus que ça à notre président. La France s’amourache d’un type beau comme Harry Roselmack et c’est sur lui que ça retombe ! Doit-il immédiatement nommer Thuram ministre ? Patrick Lozès, le président du CRAN, profite de l’occasion pour en remettre une louche sur sa marotte, les « statistiques de la diversité » (il fallait inventer cette gracieuse formule) qui permettront de lancer l’affirmative action à la française. Hormis cette proposition, Lozès ne se foule pas trop. Que le président se débrouille pour « mettre en œuvre ces mesures exceptionnelles qui seules permettront qu’un Noir puisse lui succéder un jour ». Faute d’idées précises sur ce que devraient être ces mesures exceptionnelles mais néanmoins soucieuse d’alléger la charge qui pèse sur Nicolas Sarkozy, je me contenterai de lui souffler le nom d’un possible successeur, en la personne de Joe Wilfried Tsonga. Ou alors, qu’il épouse Rama Yade en quatrième noces.

Qu’est-ce qui fait pleurer Jane Fonda ?

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Si je n’ai jamais nié l’existence des maladies mentales, qui sont un fléau bien réel, je me suis mille fois opposée, en tant que thérapeute, professeur d’université ou experte auprès de tribunaux, à bien des tentatives d’instrumentaliser de pseudo diagnostics psychiatriques à des fins de diabolisation d’un individu ou d’un groupe.

Je suis en revanche assez perplexe face à un certain type de comportements politiques des foules, qu’on pourrait caractériser de « dément ».

Dans le Wall Street Journal, l’islamologue Fouad Ajami cite Elias Canetti, qui explique dans Masse et Puissance que le fait de marcher ensemble donne aux gens « l’illusion de l’égalité ». Or Ajami pense que les foules pro-Obama aux Etats-Unis se comportent de plus en plus comme les masses populaires du monde arabe, c’est-à-dire avec un niveau très élevé d’émotions et une foi aveugle dans un grand Leader. Selon Ajami, cette « politique de charisme a ravagé les sociétés arabes et musulmanes ».

Il y a sûrement d’excellentes raisons de voter soit pour Obama, soit pour McCain. Personnellement, aucun des deux ne m’enthousiasme. Mais ce qui m’inquiète le plus dans cette affaire, ce ne sont pas tant les candidats eux-mêmes que ces millions d’Américains qui, pour la circonstance, semblent avoir perdu à la fois leur sérieux et leur bon sens et se comportent comme des supporters ivres ou des membres d’une secte en pleine extase mystique.

Pendant le discours de Denver où Obama a accepté sa désignation comme candidat, j’ai vu des gens de tous âges et couleurs pleurer, trembler, tomber en transe. J’ai vu des mamies se comporter comme jadis les groupies hurleuses au premier rang des concerts d’Elvis.

Les supporters de McCain et Palin ne semblent pas se comporter ainsi. Probablement parce qu’ils ne voient pas McCain et Palin comme des messies. Je ne dis pas que les supporters de candidats républicains sont exempts de comportements bizarres ou calamiteux. Nous avons tous en mémoire le cas de cette jeune supportrice de McCain qui a prétendu avoir été attaquée et blessée par un noir pro-Obama fou furieux. Tout cela était inventé, et cette jeune femme a manifestement eu des « problèmes ». Mais il s’agissait d’un cas unique et non pas d’une foule; d’une paumée lambda et non pas d’une personnalité influente.

Que penser dans ce contexte des déclarations de mon amie Erica Jong[1. Erica Jong est elle aussi une figure historique du féminisme américain. Auteur de nombreux livres à succès, on lui doit notamment le best seller mondial Le complexe d’Icare (Grasset, 1974).] qui a annoncé dans la presse italienne qu’elle commençait à éprouver de sérieux symptômes somatiques – insomnie, spasmes, douleurs dorsales, etc. – liés aux élections ? Je lui ai envoyé un mail pour en savoir plus, mais j’attends toujours la réponse. Selon Jason Horowitz du New York Observer, Jong a déclaré au Corriere della Sera qu’une défaite d’Obama déclencherait une seconde guerre de Sécession. « Le sang coulera dans les rues », a-t-elle dit. Quand ai-je lu quelque chose dans ce genre, déjà ? Toujours d’après Horowitz, Jong a dit au journal italien que sa peur d’une défaite d’Obama était devenue « une obsession, une terreur paralysante. Une fièvre anxieuse qui m’empêche de dormir la nuit ». Elle a également affirmé que ses amies Naomi Wolf et Jane Fonda étaient « extrêmement inquiètes, car elles craignent que l’élection Obama ne soit sabotée par les coups tordus des Républicains, ce qui conduirait inéluctablement à une seconde guerre civile ». Selon Erica Jong, Jane Fonda « a pleuré toute la nuit et n’arrive pas à se débarrasser de maux de dos liés au stress ». Quant à Jong, elle souffrirait elle aussi de « spasmes dorsaux » et envisage de se remettre « à l’acupuncture et au Valium ». Pour conclure le tout, Erica Jong a expliqué au Corriere : « Ce n’est pas par hasard que Bush a rappelé des soldats d’Irak. Cela permettra à Dick Cheney de les utiliser contre les citoyens américains qui descendront dans la rue… »

Alors, que faut-il penser quand de brillantes intellectuelles féministes commencent à se comporter comme de pauvres hystériques tout droit sorties d’un mauvais roman du XIXe siècle ? Quand elles se sentent affreusement martyrisées, alors même que leur candidat est donné archi-gagnant ?

Oh, Erica, dis-moi que tout ça est un canular, dis-moi que toutes ces citations sont hors contexte, dis-moi que tu as pris trop de Valium, Erica, je t’en conjure, dis-moi n’importe quoi.

Fonda Is Weeping, Jong Is In Spasm : Pre-Election Psycho-Somatic Hysteria, publié sur pajamasmedia et traduit par Basile de Koch.

Women and Madness

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Obama, gauchiste contrarié ?

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L’élection de Barack Obama à la présidence américaine sonne une heure nouvelle pour les Etats-Unis, après huit années de bushisme, qui auront semé la zizanie un peu partout dans le monde tout en faisant un nom à Michael Moore. La perspective de cette aube nouvelle explique certainement le ralliement de nombreux électeurs républicains au candidat démocrate. Sinon, on voit très mal pourquoi des conservateurs iraient voter pour Obama… Certes, il est favorable à la peine de mort et à la vente libre d’armes. Certes, il est hostile au mariage gay. Certes, il appelle les pères noirs à reprendre en main l’éducation de leurs sauvageons. Certes, il veut fermer la frontière mexicaine pour lutter contre les immigrés clandestins et envisage une intervention militaire au Pakistan. Certes, il se revendique de James Baker, l’ancien secrétaire d’Etat de Ronald Reagan et de George Bush père. Certes, certes, mais on ne nous la fera pas. Nous, on sait qu’Obama est un mec de gauche : on l’a lu dans le journal.

Mark Twain, l’enfance perdue de l’Amérique

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Mark Twain définissait un classique comme un livre que tout le monde encense mais que personne ne lit. Etudiés par des générations d’écoliers américains, adaptés, scénarisés, résumés, ses romans ne sauraient prétendre à cette « distinction ». En revanche, si on considère comme classique toute œuvre exprimant l’âme d’une époque, appartiendrait-elle au genre décrié de la littérature dite « populaire », il est difficile de faire plus classique que Twain. Si l’on veut comprendre ce « rêve américain » dont les médias saluent aujourd’hui la résurrection en la personne de Barack H. Obama, Tom Sawyer et Huckleberry Finn, dont les éditions Tristram publient une nouvelle traduction intégrale des Aventures, sont des guides au moins aussi affûtés que les milliers de journalistes et experts qui se sont abattus ces derniers temps sur l’Amérique. Les deux gamins qui grandissent dans un sud esclavagiste et chaleureux, brutal et superstitieux, sont l’ADN d’une Amérique innocente et coupable. C’est cette identité – en formation au moment où il écrit – que Twain saisit au plus près, avec une subtilité et un sens de la complexité dont on ne retrouve guère l’équivalent dans le manichéisme hollywoodien.

Dans Les Aventures de Huckleberry Finn (1884), il entreprend de dresser une toile sur laquelle se projette l’image d’une nation qui s’invente. Tom Sawyer paraît en 1876, un siècle après la déclaration d’indépendance des treize colonies ; c’est aussi cette année-là que le colonel Custer est défait à Little Big Horn par une coalition de tribus indiennes menées par Sitting Bull et Crazy Horse. Un peu plus d’une décennie après la fin officielle de la guerre de Sécession (1861-1865), la crise est loin d’être apaisée, et les élections présidentielles de 1876 manquent de précipiter le pays dans un nouveau combat fratricide. Pendant que la passation du pouvoir à lieu à la Maison Blanche, des mouvements de troupes confirment les pires craintes. L’Union n’est sauvée qu’in extremis.

Cet anniversaire plutôt angoissant est la toile de fond sur laquelle Samuel Clemens (alias Mark Twain) travaille à ses deux romans. Il choisit, non pas tant pour fuir le présent que pour l’interpréter, de revenir à l’âge d’or de l’enfance de l’auteur qui est aussi celle de la nation, avant les amertumes de l’âge adulte et de la guerre civile. Dans l’évocation de ce paradis perdu, Mark Twain laisse « parler » les enfants – mais on ne trouvera pas chez lui la moindre trace de ce ridicule respect de la « parole des enfants », si répandu dans une époque où le Paradis ressemble à une crèche. Prépubères, ses deux héros échappent aux complications hormonales, ce qui permet à l’auteur de ne pas se compliquer la vie. Cette pudibonderie bien plus américaine que victorienne le conduit d’ailleurs à exiler ses fantasmes en France, pays dont il brocarde souvent les mœurs – avec quelque envie semble-t-il…

L’absence de toute dimension sexuelle explique que Twain soit généralement confiné au rayon « jeunes ». Du reste, il ne prétendait pas à autre chose et fut le premier surpris par l’engouement qui saisit le public, toutes générations confondues. C’est que sans le savoir, Twain a écrit un chapitre du roman national, où l’enfance de Tom et celle de l’Amérique se confondent. Puisque les siècles d’histoire commune font défaut aux Américains, la littérature agira à la fois comme révélateur et comme premier producteur de « mémoire collective » : elle dicte le récit qui transforme en nation un agrégat d’individus et de communautés.