Accueil Site Page 3080

En vert et contre tous

19

Dans l’interminable partie d’échecs engagée par l’Iran, la diplomatie européenne doit relever un nouveau défi : comment réagir face à la cérémonie d’intronisation de l’ancien/nouveau président de la république islamique ? L’une des démarches envisagées par les ministres des affaires étrangères de l’Union Européenne était une décision collective des 27 d’envoyer à la cérémonie de lundi prochain un diplomate subalterne. Sauf que les Iraniens ne sont pas nés d’hier. Ces fins joueurs ont sans doute anticipé la manœuvre européenne et, pour la contrer, ont envoyé des invitations nominatives à tous les ambassadeurs. Dans ces circonstances, déléguer un troisième secrétaire constituerait une protestation nettement plus forte que celle que l’UE souhaite manifester en ce moment. La solution européenne – typique – a donc été de laisser chaque Etat choisir sa réaction, ce qui est déjà une petite victoire pour Téhéran dont la stratégie est de diviser ses adversaires. Face à ce dilemme la France pourrait faire preuve de créativité diplomatique et envoyer son ambassadeur à la cérémonie, mais arborant sa plus belle cravate verte (et non, il n’est pas trop tard pour en acheter une car en Iran, grâce à Allah et son prophète, les magasins sont ouverts le dimanche). Et si ses collègues européens agissaient de même, alors on peut être certain que les visages de l’heureux élu et de ses soutiens pourraient prendre aussi cette couleur.

Deron est mort, l’Orient est triste

25

deron2

Francis Deron est décédé vendredi 31 juillet à Paris, des suites d’une longue maladie, selon le vocabulaire funéraire habituel. Ceux qui ne connaissaient rien à la Chine et à l’Asie du sud-est, ou qui se croyaient informés sur ces régions par les récits de voyages des éminences politiques et littéraires de Paris, lui devront de ne pas mourir totalement idiots.

Sinologue formé à l’école de René Viennet et de Simon Leys, il contribua à démasquer l’imposture maoïste telle qu’elle était glorifiée par ses sectateurs français et leurs compagnons de route de gauche comme de droite. Son arrivée au Monde en 1986, à la demande de Jacques Amalric, alors chef du service étranger, marqua la fin d’un traitement plus que complaisant de la dictature du « Grand timonier » par le journal de référence.

Ces dernières années, il avait consacré son temps et ses efforts à une enquête historique et politique sur le Cambodge à l’époque des Khmers rouges, publiée récemment chez Gallimard.

Francis Deron ne paradait pas sur les plateaux de télévision pour étaler sa science, et ne se contentait pas de séjours éclairs dans les lieux chauds de la planète pour formuler des sentences définitives sur la marche du monde. Il s’est donc un peu moins trompé que d’autres, ce qui lui a valu l’estime de quelques amis, dont je m’honore d’avoir fait partie, à défaut d’une gloire médiatique dont il se fichait comme de son premier bol de riz.

AF 447 : la vérité

7

af447

Reliant l’aéroport international Antonio Carlos Jobim de Rio de Janeiro et l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle de Paris, le vol Air France 447 s’est abîmé dans l’Atlantique le 1er juin 2009. Selon les informations de Babouse, l’enquête progresserait et les causes de l’accident seraient sur le point d’être élucidées : le réchauffement climatique !

Arnaud Lagardère, une personne vraiment morale

9

Selon un rapport de la commission des sanctions de l’Autorité des marchés financiers (AMF), publié le 28 juillet, les principaux actionnaires privés d’EADS, Lagardère et Daimler n’auraient pas commis de délits d’initié en tant que personnes morales. Le groupe Lagardère qui a vendu 7,5 % du capital d’EADS le 4 avril 2006, deux mois avant l’annonce publique des retards de livraison du gros porteur A380 vient donc d’être blanchi. Arnaud Lagardère, président du directoire d’EADS, avait d’ailleurs clamé dès le début de l’affaire son innocence ainsi que celle de son groupe. Le 14 juin, 24 heures à peine après l’annonce des problèmes sur l’A380 et la chute du titre EADS en bourse, il a déclaré au Monde : « J’ai le choix de passer pour quelqu’un de malhonnête ou d’incompétent, qui ne sait pas ce qui se passe dans ses usines. » Félicitations Monsieur Lagardère, vous n’êtes pas malhonnête.

Tour de force

Hosannah ! Ô cieux cléments, dieux du stade et du cirque ! Cette année, enfin, un Tour de France propre !

Dans un élan commun, tous les pécheurs repentis du dopage se sont mis à carburer aux carottes râpées et aux sucres lents. Foin de l’EPO, du « pot belge » et autres substances magiques qui transforment les forçats de la route en mobylettes humaines, voire en Porsche décapotables : cette année est celle de la nouvelle virginité, du coureur bio garanti sans additifs.

L’an dernier encore, on perdait à chaque étape le vainqueur, voire quelques suivants, tels les cailloux du Petit Poucet ; difficile, dans ces conditions, de conserver le suspense indispensable au maintien de l’audience et des droits télévisuels.

Cette année, promis, juré, rien de tout ça. Si l’équipe Astana a mis une heure à se présenter au contrôle antidopage, c’est uniquement pour ne pas interrompre la grasse matinée dominicale. Si le président de l’Agence française antidopage accuse l’Union cycliste internationale (UCI) de complaisance, c’est sans doute que sa femme l’a quitté et qu’il a besoin d’un exutoire à sa mauvaise humeur…

Il faut bien que le bon peuple rêve. Lui qui, le dimanche, sue sang et eau pour monter la côte de la colline derrière son village − après avoir acheté un vélo de course en 72 mensualités et la tenue du petit Contador illustré moyennant deux mois et demi de salaire − doit s’émerveiller en voyant passer 200 ovnis à 87 km/h, par 35 degrés, frais comme des roses après le douzième col de la semaine.

D’autre part, que ferait-on d’une caravane de vingt kilomètres transportant des bonbons Haribo géants et autres bouteilles de gaz si l’on ne pouvait y mettre un ou deux petits coureurs frétillants autour ?

Alors que les anciens coureurs font l’un après l’autre leur coming out en expliquant en long et en large qu’ils se sont dopés tout au long de leur carrière, on arrive encore à tirer larmes et cris aux commentateurs de l’épreuve sportive la plus dévoyée du PAF.

Le plus triste, dans cette histoire, est qu’on ne connait même pas l’identité de ces laboratoires pharmaceutiques ultra-innovants qui, après avoir créé des substances capables de remettre ma grand-mère au jogging, nous sortent maintenant les produits masquants pour les amateurs du pas vu-pas pris.

Pensez à la tristesse de ce scientifique méconnu, qui voit ses produits porter le maillot jaune sans avoir droit à son quart d’heure de gloire. La moindre des courtoisies consisterait à le faire monter sur le podium à côté de sa souris de laboratoire.

À poil sous ma burqa !

521

Vous pensez que la burqa est un instrument d’enfermement, donc d’asservissement, qu’elle témoigne de la haine du sexe et de la peur des femmes – à moins que ce ne soit l’inverse ? Sachez-le, vous êtes complètement out. Cet été, rien n’est plus tendance que l’islamo-féminisme. Et comme à Causeur on n’est pas chienne, on a décidé de vous aider à vous mettre à la page.

On le savait déjà, la burqa, c’est intello. Quand André Gerin et ses compères ont lancé le débat, toutes les radios, certainement soucieuses de ne pas nourrir la stigmatisation toujours menaçante, ont déniché leur burqette bac + 12. Il est vrai que pour étudier Voltaire ou Einstein, on ne saurait rêver habit plus adapté.

Mais cet été apporte une bien meilleure nouvelle, en particulier à tous ceux qui pensent que l’épanouissement sexuel des adeptes du « voile intégral » est une cause nationale. La burqa, c’est érotique : le dernier chic, dans nos médias, est donc d’interroger des dames qui s’habillent en fantômes en toute liberté et jurent avec des mines coquines que leur armoire est pleine de dessous affriolants – pour affrioler leur légitime propriétaire, pardon mari. La semaine dernière, Match a ainsi consacré quatre pages à « ces filles voilées de la tête aux pieds ». Il faut vous dire que j’étais à l’étranger et que quand j’ai vu ma présidente en « une », je n’ai pas pu résister. Bon, seulement huit pages sur « Carla la perfectionniste », qui « veut changer l’image de son mec » avec photos au maquillage, quand « elle se prépare sans trop s’apprêter ». Non, vraiment pas une once de servilité ni même de complaisance dans ce reportage purement informatif. D’ailleurs, ce n’est pas mon sujet.

Après le conte de fées de la « chanteuse de premier plan », et le récit cauchemardesque mais édifiant de la déchéance des Madoff (ah, qu’il est doux de savoir que madame Madoff prend le métro !), l’hebdo qui proclame que « la vie est une histoire vraie » offrait donc à ses heureux lecteurs les témoignages bouleversifiants de Caroline, 26 ans, et Safiya, 20 ans, toutes deux en burqa (ou en niqab, qu’on me pardonne mon imprécision schmattologique[1. Pour ceux qui ont raté le cours précédent, schmattes signifie tissu en yiddish. Par extension, la schmattologie est donc la science de la fringue.]) et fières de l’être.

On imagine qu’elles ont des yeux, Caroline et Safiya, surtout Caroline car elle porte des lunettes. On suppose même qu’elles sont faites de chair et de sang bien que sur les photos on ne voie nulle trace de ces choses dégoûtantes. Même au volant – parce qu’elles sont modernes, hein ?-, elles portent les gants supposés éviter à leurs mimines tout regard impur, c’est-à-dire non marital. (Ou alors, c’est pour les empêcher de les laisser traîner dans des endroits inconvenants ?)

Le message est clair. Caroline et Safiya sont des femmes comme les autres – où allez-vous chercher que cet accoutrement révèle un curieux rapport à la société ? On se dit même, en lisant l’article concocté par deux consœurs, que cette réclusion vestimentaire évoque les mystères de l’Orient. « Safiya rentre chez elle, dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Sa jupe longue et son jilbeb, sorte de cape grise qui couvre son corps des cheveux jusqu’aux hanches se balancent au rythme de ses pas. Sa sitar noire, un triple voile, cache son visage. Elle ouvre de sa main gantée la porte de son appartement puis se déchausse pour pénétrer dans la chambre où trône un lit à baldaquin. Et là, dans ce décor des Mille et Une Nuits, Safiya se dévoile. La silhouette de Belphégor se métamorphose en celle de Schéhérazade. » Bravo les filles, il aurait été dommage de passer à côté d’un cliché aussi tentant sans s’en emparer. Quant à la photo de ladite Schéhérazade posant, dans son costume de Belphégor, devant ses petites culottes, elle est assez amusante. On s’attend à ce que sur l’image d’après, elle soit nue, un fouet à la main, la burqa roulée en boule à ses pieds. Eh bien, c’est raté. Si vous parvenez à vous procurer cet excellent numéro, vous devrez vous contenter des culottes. Et de votre imagination.

La burqa, c’est la liberté. Bien entendu, Safiya et Caroline ont choisi toutes seules comme des grandes de vivre cachées – pour tout dire, ça enquiquine même leur famille. Donc, toute cette histoire d’oppression, c’est que des menteries. Si on voulait chipoter, on pourrait faire remarquer à mes excellentes consœurs et à celui qui leur a commandé le sujet (« tu me trouves des filles normales, hein ? ») que présenter les deux donzelles comme des exemples est pour le moins mensonger. Je serais en effet assez étonnée que les femmes qui sont obligées de se déguiser soient autorisées à s’épancher auprès de journalistes. Peu importe, je ne dois rien comprendre au journalisme-tranches de vie.

Il faut dire cependant que ces femmes subissent une véritable oppression : la nôtre. Non seulement, elles sont en butte à des moqueries et réflexions désagréables dans la rue, mais en plus, elles subissent une affreuse discrimination au travail. Caroline, Picarde convertie à 17 ans, mariée à 24, a dû quitter son emploi à la mairie de sa commune. « Quand ils ont appris que j’avais épousé un homme que je ne connaissais pas, ils m’ont prise pour Ben Laden ! » Quant à Safiya, malgré un BTS de gestion, elle est au chômage. Ce qui lui laisse le temps d’aller dans les boutiques de luxe, « les seuls endroits où elle a le sentiment d’avoir un traitement privilégié » – je vous jure que je n’invente rien.

Vous l’avez compris entre les lignes, nos damoiselles sont ce que j’appellerais des « chaudasses » si je ne craignais pas de blesser vos chastes yeux. Caroline n’en fait pas vraiment mystère. « La majorité des femmes se font belles le matin pour aller travailler. Quand elles rentrent chez elles, elles mettent un vieux pyjama et des chaussons. (Ah bon, c’est comme ça qu’on fait ? Quelqu’un pourrait-il m’envoyer un vieux pyjama et des chaussons ?) Moi, je fais l’inverse ! Je mets des vêtements sans formes pour sortir et je me fais belle pour le retour de mon mari. » D’ailleurs, au cas où quelqu’un n’aurait pas compris, elle porte un sac sur lequel elle a brodé l’inscription suivante : « femme voilée, femme comblée ». Si j’étais de mauvaise humeur, je lui dirais bien d’aller se faire combler ailleurs, à la Caroline.

Heureusement, depuis que j’ai lu Le Monde, je suis au nirvana. J’ai compris mon erreur. Je me suis emballée sur cette affaire de burqa alors qu’en fait, il n’y a aucun problème. « Le phénomène est si marginal que la direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) s’est risquée – au risque de faire sourire – à l’évaluer à l’unité près : selon sa note en date du 8 juillet, dont Le Monde a eu connaissance, 367 femmes en France – soit, en moyenne, une sur près de 90 000 – porteraient la burqa ou le niqab, ce vêtement long et sombre qui voile entièrement le corps et le visage de certaines musulmanes », apprend-on dans l’éditorial.

Il faut louer Le Monde pour sa confiance aveugle dans l’institution policière – ça ne m’avait pas frappé pendant l’affaire Coupat. Certes, la précision de « l’évaluation » a dû faire rigoler (jaune) tous ceux qui voient des dizaines de burqas sur le marché de leur ville – ils doivent se dire qu’elles ont toutes échoué chez eux. De plus, on sait combien les modes sont contagieuses, en particulier dans les cités où les filles sont moins victimes de la mode, justement, que du conformisme, de l’obscurantisme et de la pression sociale.

Pour Le Monde, et pour toutes les radios qui ont entonné la même chanson ce matin, la conclusion s’impose : « compte tenu des risques – dont la stigmatisation de l’islam, qui pourrait offrir à la burqa une fausse image libératrice », il ne faut surtout pas légiférer. Moi, j’aurais tendance à dire que 367, c’est 367 de trop et que ces 367-là méritent bien une loi (au fait, 367, n’était-ce pas le nombre des signataires de l’appel pour l’avortement ?). Mais pour montrer ma bonne volonté et mon souci de ne pas stigmatiser l’islam, je suis prête à accepter une solution médiane. Autorisons la burqa à une condition, que celles qui la portent s’engagent à être nues dessous. Comme ça, au moins, elles contribueront à la vie du pays en faisant fantasmer les hommes. Pour tout vous dire, je me demande si je ne vais pas m’y mettre.

Agent Rimbaud, taisez-vous !

10

On sait depuis le papier de Gil Mihaely le triste sort de nos deux agents enlevés par les pirates somaliens. On ne peut que s’inquiéter pour leur libération quand on se rend compte de la piètre qualité et de la motivation inexistante de nos honorables correspondants dans la région. Parmi eux, un certain Arthur Rimbaud, plus ou moins marchand d’armes à Aden et dans le Harar, pédéraste notoire et, paraît-il, ayant connu une carrière d’obscur poète dans les milieux anarcho-autonomes durant sa jeunesse, semble motivé uniquement par l’appât du gain et aucune considération patriotique. En effet, dans une des lettres qu il adresse à sa famille, il ose écrire : “J aime mieux ne rien faire que me faire exploiter” (Aden, 22 septembre 1880). Il ne manquerait plus que de tels propos, tombant dans de mauvaises oreilles, deviennent le mot d’ordre des salariés lors de la rentrée sociale.

Non à l’impôt catalytique

277


Heureusement que Michel Rocard ne pratique pas le jogging, car son hyperactivité – ambassadeur polaire, commissaire à la taxe carbone et au grand emprunt national, en sus des innombrables colloques, congrès et symposiums auxquels cet octogénaire se fait un devoir de participer – n’a rien à envier à celle du président de la République.

L’ancien Premier ministre s’est remis dans les habits de l’inspecteur des Finances qu’il fut avant d’entrer en politique pour plancher sur l’élaboration de cette fameuse taxe carbone qui fait partie du « paquet » adopté par le Grenelle de l’écologie.

Le principe en est simple et repose sur la fameuse formule du pollueur-payeur.

L’utilisateur de combustibles fossiles – essence, diesel, gaz naturel, charbon – serait taxé en fonction des émissions de CO2 produites au cours de ses déplacements et pour le chauffage de son habitation. Des formules mathématiques complexes (au moins pour l’auteur de ces lignes) ont été mises au point pour évaluer le CO2 rejeté dans l’atmosphère par ces divers combustibles.

Voilà qui est bel et bon, écologiquement vertueux et politiquement correct dans un contexte où le rabâchage apocalyptique environnemental est électoralement payant.

On négligera, bien sûr, de faire valoir que la ponction opérée sur le budget des ménages d’un pays qui représente moins de 1% de la population mondiale et guère plus en pourcentage de C02 émis réduira en proportion les gaz à effet de serre dans l’atmosphère. De faire remarquer que notre cheptel de bovidés roteur et péteur pourra continuer de propulser sans bourse paysanne délier son méthane dans l’éther, dans des quantités qui n’on rien à envier, paraît-il à celles de notre parc automobile…

Cohn-Bendit a tranché : cette taxe est ré-vo-lu-ti-on-aire et c’est un expert qui vous parle. Sarko est, de surcroît, prié par Dany de ne pas reculer sous peine de passer pour une lavette.

Dans l’espace rural que je fréquente assidument, puisque j’y demeure, cette actualité fiscale a provoqué un enthousiasme, disons, modéré. Le climat rude de nos montagnes est facteur d’utilisation intense de combustible pendant l’hiver, et le manque de transport en commun impose l’utilisation de l’automobile en toute circonstances : aller à son boulot, faire ses courses, se cultiver, faire du sport.

Il n’est pas question, pour l’instant, d’une mise en place simultanée de la taxe et de solutions alternatives efficaces pour compenser les effets de la taxe carbone sur les revenus des ménages, comme des transports en commun performants et attractifs.

Dans ces espaces, seuls les inactifs aisés dans mon genre auront les moyens d’échapper à un impôt qui frappera de plein fouet les ménages modestes, astreints à des déplacements parfois longs pour leur travail et logeant dans des immeubles construits à une époque où l’on se fichait des économies d’énergies comme du prix du baril…

On veut me taxer le diesel de ma bagnole ? M’en fous, vais changer pour une hybride japonaise à 25 000 euros. On me pique du blé chaque fois que j’ouvre le gaz pour me chauffer ou faire mijoter des petits plats ? Rien à cirer, je vais installer une chaudière à bois, où brûleront des bûches de mes forêts ou de celle de mon voisin achetées sans factures et ni taxes.

Dans le registre ubuesque qui accompagne cette agitation autour de la taxe carbone, l’idée d’un « chèque vert » remboursable sous conditions de revenus et de conditions de vie est une nouvelle preuve des insanités qui peuvent émerger de cerveaux pourtant réputés bien faits, comme ceux des inspecteurs des Finances. On vous pique du blé, puis on vous le rend, non sans avoir, au passage créé une nouvelle bureaucratie chargée de collecter, et une autre chargée de redistribuer le montant de cette nouvelle taxe. Et si on commençait par ne pas la prélever sur ceux qui en seraient remboursés, ça serait trop simple ?

Il n’est pas besoin d’être un fin stratège politique pour sentir que cette taxe recèle un potentiel politiquement explosif, dont Cohn-Bendit à des raisons de se réjouir, pour autant qu’il ne paiera pas les pots (d’échappement) cassés. La balle est maintenant dans le camp du gouvernement et du président dont on observera avec une attention gourmande la manière dont ils vont se sortir du piège vert.

Ségolène rassurée

17

Ouf ! Le temps passait et rien ne venait. La boite aux lettres de Ségolène restait désespérément vide depuis son accord secret avec Martine Aubry, qu’elle laisse tranquille tant que le PS défraie la Poitevine, devenue représentante du PS à l’Internationale socialiste. Elle en finissait par se perdre de vue, notre Eva Peron, à ne plus se voir dans les miroirs pixelisés des télévisions aux ordres. Elle allait finir par se croire de gauche, si ça continuait. Heureusement, au coeur de l’été, une balle de 9 mm et une lettre de menaces sont arrivées au Conseil régional de Poitou-Charentes. On sait aujourd’hui que le meilleur marqueur politique pour distinguer droite et gauche est ce type d’envoi qui n’avait jusque-là touché que le président de la République et des parlementaires de sa majorité. Rassurée, Ségolène se sait de droite : elle en a la preuve par neuf.

L’Affaire Copernic

346

Que faisiez-vous le 3 octobre 1980 ? Et d’abord, cette date vous dit-elle quelque chose ?

C’est peu probable : dans le présent perpétuel imposé par le temps médiatique, l’amnésie est programmée. Elle ressemblait à quoi, d’ailleurs, la France d’octobre 1980 ? Si proche, si lointaine… Une France avec des cabines téléphoniques à pièce, des R5 orange, trois chaines télé et Véronique Jeannot en assistante sociale qui faisait fantasmer les adolescents en pantalon de velours milleraies. Ah, on allait oublier : Giscard était président et il était certain de remporter une victoire facile au mois de mai de l’année suivante. Pensez-vous, en face, on n’avait à lui opposer qu’un François Mitterrand usé, vieilli, fatigué, à la tête d’une gauche désunie, d’un PS qui ne se remettait pas de l’insurrection ratée de Rocard et d’un PCF qui ne croyait plus trop à l’union de la gauche. L’Etat-UDF était là pour dix ans, au moins.

Il y avait bien cette montée du chômage consécutive au deuxième choc pétrolier, ce Chirac et ses archéo-gaullistes qui criaient à la trahison devant l’intégration européenne, cette inflation à 14% mais enfin on avait pour Premier ministre le meilleur économiste de France, un certain Raymond Barre, qui voyait tous les matins le bout du tunnel. On en avait fini avec les gauchistes de 68. Durant la décennie précédente Marcellin les avait traqués, fichés, embastillés. Les ex-maos commençaient leur reconversion dans la finance, la presse, les instances patronales.

De toute manière, ils n’avaient jamais représenté un vrai danger terroriste, ces couilles molles de la Gauche prolétarienne, en refusant la lutte armée contrairement à leurs camarades italiens ou allemands. Les Années de plomb, c’était bon pour Berlin ou pour Rome. Chez nous, les plus dangereux, ceux d’Action Directe n’étaient qu’une poignée et la plupart étaient en taule. Non, vraiment, on ne risquait rien. Finalement, c’était le rêve, la France de 1980 et, comme dans la chanson de Nino Ferrer, ça aurait pu durer au moins un million d’années.

Seulement voilà, le 3 octobre 1980, à 18 h 48, au 24 de la rue Copernic, dans le XVIe arrondissement, une bombe explose devant une synagogue. C’est soir de shabbat et aussi le lendemain de simhat torah, la fête de la joie. Raison pour laquelle près de trois cent personnes sont venues assister à la cérémonie. La plupart appartiennent à une obédience plutôt modérée, éclairée, celle de l’Union libérale israélite de France. La synagogue, à l’occasion est fréquentée par Simone Veil ou Robert Badinter.

À l’intérieur, c’est la panique. Du verre entaille les chairs, les faux plafonds s’effondrent. Il y a des blessés, beaucoup.

À l’extérieur, comme l’écrivent Jean Chichizole et Hervé Deguine, les auteurs de L’affaire Copernic, « c’est Beyrouth sur Seine , avec une colonne de fumée dépassant les immeubles environnants et des voitures projetées sur la chaussée comme des jouets d’enfants. » On relèvera quatre morts, un étudiant à moto, une journaliste israélienne, le chauffeur d’une famille présente dans la synagogue et le concierge de l’hôtel Victor Hugo. Il faut dire que les terroristes n’ont pas lésiné. 10 kilos de pentrite, un explosif militaire dans une Suzuki bleue. La bombe a évidemment explosé trop tôt : elle était prévue pour faire un véritable carnage au moment de la sortie de la synagogue.

L’affaire Copernic est un livre qui, au-delà de son aspect documentaire qui évoque e un roman d’espionnage, a le mérite de remettre cet événement en perspective et de demander si finalement, il ne s’agirait pas là d’une date tragiquement fondatrice, celle qui fait passer d’un monde à l’autre sans qu’on en prenne forcément conscience sur le coup. Il y a les dates évidentes, choc pétrolier, arrivée de la gauche au pouvoir, chute du Mur et puis il y a aussi ces dates apparemment moins importantes et dont les lignes de forces, pourtant, sont souterraines et se répercutent jusqu’à aujourd’hui.

Pour les deux auteurs, cet attentat marque une rupture. C’est lui qui fait entrer la France dans l’âge du terrorisme international, celui qui va toucher régulièrement le pays que ce soit avec l’attentat de la rue des Rosiers en 1982, ceux de l’automne 86 qui culminent avec l’explosion devant la Fnac de la rue de Rennes, celui de la station RER Saint Michel en août 95 ou de Port Royal en décembre 96.

Presqu’une habitude, en fait, au point que l’on trouve miraculeux de ne pas avoir (encore) été touché par les répliques européennes du 11 Septembre, Madrid 2004, Londres 2005…

Se pencher sur l’attentat de la rue Copernic, c’est donc se pencher sur l’origine du mal.

La première chose qui surprend, dans le récit de Chichizola et Deguine, c’est la maladresse politique du pouvoir de l’époque. Raymond Barre, par exemple, dont le premier commentaire sur l’événement est de l’ordre du monstrueux lapsus : « Je rentre de Lyon plein d’indignation pour cet attentat odieux qui voulait frapper les juifs se trouvant dans cette synagogue et qui a frappé des Français innocents qui traversaient la rue Copernic. » Des Français innocents… Ou encore le Président de la république qui ne fera part de son émotion que le 8 octobre, soit cinq jours plus tard.

Comme quoi on a oublié que la France de ces années-là avait à sa tête une droite, celle des républicains indépendants comme on disait alors, dont l’ADN politique puisait plutôt du côté de Vichy et d’Uriage que de Londres, et qui n’hésita pas de surcroît à recycler en jeunes loups modernistes les anciens d’Occident. L’antisémitisme, à l’époque, n’était donc pas franchement celui des banlieues des années 00 mais faisait partie du charme discret d’une certaine bourgeoisie libérale et technocratique. C’est Alain de Rotschild d’ailleurs, président du Crif à l’époque, qui s’indigne de « la passivité des pouvoirs publics devant le terrorisme international. » Et Simone Veil elle-même, ministre de la Santé, prise à partie par des manifestants, est obligée de reconnaître qu’elle regrette « la relative discrétion du gouvernement. »

Pourtant, à la base, loin des timidités des politiques, un flic va faire son boulot et va bien le faire. Il s’agit de Marcel Leclerc, le patron de la Crim. Il va d’abord explorer la piste la plus évidente, celle d’un attentat néo-nazi. Il y avait alors un grand revival de la croix gammée en Europe. On s’occupait tellement du terrorisme rouge qu’on en avait oublié le noir qui se révélait pourtant beaucoup plus aveugle, beaucoup plus meurtrier et ouvertement antisémite : le 2 août 1980, ce sont 80 morts en gare de Bologne et le 26 septembre de la même année, 13 morts et 200 blessés à la fête de Munich. Pour la presse française dans son ensemble et pour une bonne partie de la classe politique, Copernic s’inscrit dans cette liste. On a même un groupe sous la main, la Fane (fédération d’action nationaliste européenne) dirigé par Marc Fredriksen déjà poursuivi pour délit de presse, Fane devenue FNE (faisceaux nationalistes européens) après sa dissolution.

La piste est d’autant plus délicate que ce groupuscule est composé de pas mal de policiers dont on ne sait plus s’ils sont infiltrés et sympathisants. Et pour arranger le tout, le nouveau chef des FNE croit intelligent de revendiquer l’attentat alors qu’il apparaît assez vite qu’il en est logistiquement incapable. Leclerc, même si ça ne plaît pas montre que tout ça ne tient pas.

Reste donc la piste internationale, c’est-à-dire, parlons clair, arabe, c’est-à-dire palestinienne, via Chypre et le Liban. Problème : la diplomatie française est d’une prudence extrême dans la région et refuse que les enquêteurs français aillent sur le terrain, à Beyrouth. Et puis Ibrahim Souss, représentant de l’OLP à Paris et Arafat lui-même ont condamné sans ambiguïté l’attentat. Seulement voilà, une scission du FPLP de Habache, le FPLP-CS apparaît alors comme la piste la plus sérieuse. L’affaire est confiée à la DST.

On ne retracera pas ici toutes les péripéties d’une enquête de vingt huit ans qui semble s’être provisoirement terminée en octobre 2008 avec l’arrestation d’un très respectable professeur de sociologie d’Ottawa, d’origine libanaise, par la police montée canadienne. Il y aurait de quoi, en effet, dans ce livre, faire le bonheur terrifié d’un John Le Carré.

Il faut le lire, peut-être pour cela, et aussi pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui à savoir notre capacité à vivre, en permanence, avec l’idée du terrorisme de masse comme une éventualité, voire une probabilité. Et que cela, dans l’inconscient français, ne remonte pas au 11 septembre 2001 mais bien à un certain 3 octobre 1980.

Ce soir-là, pourtant, il semblerait, d’après les archives de la météo nationale, que la température ait été exceptionnellement douce.

L'affaire Copernic. Les secrets d'un attentat antisémite

Price: ---

0 used & new available from

En vert et contre tous

19

Dans l’interminable partie d’échecs engagée par l’Iran, la diplomatie européenne doit relever un nouveau défi : comment réagir face à la cérémonie d’intronisation de l’ancien/nouveau président de la république islamique ? L’une des démarches envisagées par les ministres des affaires étrangères de l’Union Européenne était une décision collective des 27 d’envoyer à la cérémonie de lundi prochain un diplomate subalterne. Sauf que les Iraniens ne sont pas nés d’hier. Ces fins joueurs ont sans doute anticipé la manœuvre européenne et, pour la contrer, ont envoyé des invitations nominatives à tous les ambassadeurs. Dans ces circonstances, déléguer un troisième secrétaire constituerait une protestation nettement plus forte que celle que l’UE souhaite manifester en ce moment. La solution européenne – typique – a donc été de laisser chaque Etat choisir sa réaction, ce qui est déjà une petite victoire pour Téhéran dont la stratégie est de diviser ses adversaires. Face à ce dilemme la France pourrait faire preuve de créativité diplomatique et envoyer son ambassadeur à la cérémonie, mais arborant sa plus belle cravate verte (et non, il n’est pas trop tard pour en acheter une car en Iran, grâce à Allah et son prophète, les magasins sont ouverts le dimanche). Et si ses collègues européens agissaient de même, alors on peut être certain que les visages de l’heureux élu et de ses soutiens pourraient prendre aussi cette couleur.

Deron est mort, l’Orient est triste

25

deron2

Francis Deron est décédé vendredi 31 juillet à Paris, des suites d’une longue maladie, selon le vocabulaire funéraire habituel. Ceux qui ne connaissaient rien à la Chine et à l’Asie du sud-est, ou qui se croyaient informés sur ces régions par les récits de voyages des éminences politiques et littéraires de Paris, lui devront de ne pas mourir totalement idiots.

Sinologue formé à l’école de René Viennet et de Simon Leys, il contribua à démasquer l’imposture maoïste telle qu’elle était glorifiée par ses sectateurs français et leurs compagnons de route de gauche comme de droite. Son arrivée au Monde en 1986, à la demande de Jacques Amalric, alors chef du service étranger, marqua la fin d’un traitement plus que complaisant de la dictature du « Grand timonier » par le journal de référence.

Ces dernières années, il avait consacré son temps et ses efforts à une enquête historique et politique sur le Cambodge à l’époque des Khmers rouges, publiée récemment chez Gallimard.

Francis Deron ne paradait pas sur les plateaux de télévision pour étaler sa science, et ne se contentait pas de séjours éclairs dans les lieux chauds de la planète pour formuler des sentences définitives sur la marche du monde. Il s’est donc un peu moins trompé que d’autres, ce qui lui a valu l’estime de quelques amis, dont je m’honore d’avoir fait partie, à défaut d’une gloire médiatique dont il se fichait comme de son premier bol de riz.

AF 447 : la vérité

7

af447

Reliant l’aéroport international Antonio Carlos Jobim de Rio de Janeiro et l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle de Paris, le vol Air France 447 s’est abîmé dans l’Atlantique le 1er juin 2009. Selon les informations de Babouse, l’enquête progresserait et les causes de l’accident seraient sur le point d’être élucidées : le réchauffement climatique !

Arnaud Lagardère, une personne vraiment morale

9

Selon un rapport de la commission des sanctions de l’Autorité des marchés financiers (AMF), publié le 28 juillet, les principaux actionnaires privés d’EADS, Lagardère et Daimler n’auraient pas commis de délits d’initié en tant que personnes morales. Le groupe Lagardère qui a vendu 7,5 % du capital d’EADS le 4 avril 2006, deux mois avant l’annonce publique des retards de livraison du gros porteur A380 vient donc d’être blanchi. Arnaud Lagardère, président du directoire d’EADS, avait d’ailleurs clamé dès le début de l’affaire son innocence ainsi que celle de son groupe. Le 14 juin, 24 heures à peine après l’annonce des problèmes sur l’A380 et la chute du titre EADS en bourse, il a déclaré au Monde : « J’ai le choix de passer pour quelqu’un de malhonnête ou d’incompétent, qui ne sait pas ce qui se passe dans ses usines. » Félicitations Monsieur Lagardère, vous n’êtes pas malhonnête.

Tour de force

91

Hosannah ! Ô cieux cléments, dieux du stade et du cirque ! Cette année, enfin, un Tour de France propre !

Dans un élan commun, tous les pécheurs repentis du dopage se sont mis à carburer aux carottes râpées et aux sucres lents. Foin de l’EPO, du « pot belge » et autres substances magiques qui transforment les forçats de la route en mobylettes humaines, voire en Porsche décapotables : cette année est celle de la nouvelle virginité, du coureur bio garanti sans additifs.

L’an dernier encore, on perdait à chaque étape le vainqueur, voire quelques suivants, tels les cailloux du Petit Poucet ; difficile, dans ces conditions, de conserver le suspense indispensable au maintien de l’audience et des droits télévisuels.

Cette année, promis, juré, rien de tout ça. Si l’équipe Astana a mis une heure à se présenter au contrôle antidopage, c’est uniquement pour ne pas interrompre la grasse matinée dominicale. Si le président de l’Agence française antidopage accuse l’Union cycliste internationale (UCI) de complaisance, c’est sans doute que sa femme l’a quitté et qu’il a besoin d’un exutoire à sa mauvaise humeur…

Il faut bien que le bon peuple rêve. Lui qui, le dimanche, sue sang et eau pour monter la côte de la colline derrière son village − après avoir acheté un vélo de course en 72 mensualités et la tenue du petit Contador illustré moyennant deux mois et demi de salaire − doit s’émerveiller en voyant passer 200 ovnis à 87 km/h, par 35 degrés, frais comme des roses après le douzième col de la semaine.

D’autre part, que ferait-on d’une caravane de vingt kilomètres transportant des bonbons Haribo géants et autres bouteilles de gaz si l’on ne pouvait y mettre un ou deux petits coureurs frétillants autour ?

Alors que les anciens coureurs font l’un après l’autre leur coming out en expliquant en long et en large qu’ils se sont dopés tout au long de leur carrière, on arrive encore à tirer larmes et cris aux commentateurs de l’épreuve sportive la plus dévoyée du PAF.

Le plus triste, dans cette histoire, est qu’on ne connait même pas l’identité de ces laboratoires pharmaceutiques ultra-innovants qui, après avoir créé des substances capables de remettre ma grand-mère au jogging, nous sortent maintenant les produits masquants pour les amateurs du pas vu-pas pris.

Pensez à la tristesse de ce scientifique méconnu, qui voit ses produits porter le maillot jaune sans avoir droit à son quart d’heure de gloire. La moindre des courtoisies consisterait à le faire monter sur le podium à côté de sa souris de laboratoire.

À poil sous ma burqa !

521

Vous pensez que la burqa est un instrument d’enfermement, donc d’asservissement, qu’elle témoigne de la haine du sexe et de la peur des femmes – à moins que ce ne soit l’inverse ? Sachez-le, vous êtes complètement out. Cet été, rien n’est plus tendance que l’islamo-féminisme. Et comme à Causeur on n’est pas chienne, on a décidé de vous aider à vous mettre à la page.

On le savait déjà, la burqa, c’est intello. Quand André Gerin et ses compères ont lancé le débat, toutes les radios, certainement soucieuses de ne pas nourrir la stigmatisation toujours menaçante, ont déniché leur burqette bac + 12. Il est vrai que pour étudier Voltaire ou Einstein, on ne saurait rêver habit plus adapté.

Mais cet été apporte une bien meilleure nouvelle, en particulier à tous ceux qui pensent que l’épanouissement sexuel des adeptes du « voile intégral » est une cause nationale. La burqa, c’est érotique : le dernier chic, dans nos médias, est donc d’interroger des dames qui s’habillent en fantômes en toute liberté et jurent avec des mines coquines que leur armoire est pleine de dessous affriolants – pour affrioler leur légitime propriétaire, pardon mari. La semaine dernière, Match a ainsi consacré quatre pages à « ces filles voilées de la tête aux pieds ». Il faut vous dire que j’étais à l’étranger et que quand j’ai vu ma présidente en « une », je n’ai pas pu résister. Bon, seulement huit pages sur « Carla la perfectionniste », qui « veut changer l’image de son mec » avec photos au maquillage, quand « elle se prépare sans trop s’apprêter ». Non, vraiment pas une once de servilité ni même de complaisance dans ce reportage purement informatif. D’ailleurs, ce n’est pas mon sujet.

Après le conte de fées de la « chanteuse de premier plan », et le récit cauchemardesque mais édifiant de la déchéance des Madoff (ah, qu’il est doux de savoir que madame Madoff prend le métro !), l’hebdo qui proclame que « la vie est une histoire vraie » offrait donc à ses heureux lecteurs les témoignages bouleversifiants de Caroline, 26 ans, et Safiya, 20 ans, toutes deux en burqa (ou en niqab, qu’on me pardonne mon imprécision schmattologique[1. Pour ceux qui ont raté le cours précédent, schmattes signifie tissu en yiddish. Par extension, la schmattologie est donc la science de la fringue.]) et fières de l’être.

On imagine qu’elles ont des yeux, Caroline et Safiya, surtout Caroline car elle porte des lunettes. On suppose même qu’elles sont faites de chair et de sang bien que sur les photos on ne voie nulle trace de ces choses dégoûtantes. Même au volant – parce qu’elles sont modernes, hein ?-, elles portent les gants supposés éviter à leurs mimines tout regard impur, c’est-à-dire non marital. (Ou alors, c’est pour les empêcher de les laisser traîner dans des endroits inconvenants ?)

Le message est clair. Caroline et Safiya sont des femmes comme les autres – où allez-vous chercher que cet accoutrement révèle un curieux rapport à la société ? On se dit même, en lisant l’article concocté par deux consœurs, que cette réclusion vestimentaire évoque les mystères de l’Orient. « Safiya rentre chez elle, dans le XVIIIe arrondissement de Paris. Sa jupe longue et son jilbeb, sorte de cape grise qui couvre son corps des cheveux jusqu’aux hanches se balancent au rythme de ses pas. Sa sitar noire, un triple voile, cache son visage. Elle ouvre de sa main gantée la porte de son appartement puis se déchausse pour pénétrer dans la chambre où trône un lit à baldaquin. Et là, dans ce décor des Mille et Une Nuits, Safiya se dévoile. La silhouette de Belphégor se métamorphose en celle de Schéhérazade. » Bravo les filles, il aurait été dommage de passer à côté d’un cliché aussi tentant sans s’en emparer. Quant à la photo de ladite Schéhérazade posant, dans son costume de Belphégor, devant ses petites culottes, elle est assez amusante. On s’attend à ce que sur l’image d’après, elle soit nue, un fouet à la main, la burqa roulée en boule à ses pieds. Eh bien, c’est raté. Si vous parvenez à vous procurer cet excellent numéro, vous devrez vous contenter des culottes. Et de votre imagination.

La burqa, c’est la liberté. Bien entendu, Safiya et Caroline ont choisi toutes seules comme des grandes de vivre cachées – pour tout dire, ça enquiquine même leur famille. Donc, toute cette histoire d’oppression, c’est que des menteries. Si on voulait chipoter, on pourrait faire remarquer à mes excellentes consœurs et à celui qui leur a commandé le sujet (« tu me trouves des filles normales, hein ? ») que présenter les deux donzelles comme des exemples est pour le moins mensonger. Je serais en effet assez étonnée que les femmes qui sont obligées de se déguiser soient autorisées à s’épancher auprès de journalistes. Peu importe, je ne dois rien comprendre au journalisme-tranches de vie.

Il faut dire cependant que ces femmes subissent une véritable oppression : la nôtre. Non seulement, elles sont en butte à des moqueries et réflexions désagréables dans la rue, mais en plus, elles subissent une affreuse discrimination au travail. Caroline, Picarde convertie à 17 ans, mariée à 24, a dû quitter son emploi à la mairie de sa commune. « Quand ils ont appris que j’avais épousé un homme que je ne connaissais pas, ils m’ont prise pour Ben Laden ! » Quant à Safiya, malgré un BTS de gestion, elle est au chômage. Ce qui lui laisse le temps d’aller dans les boutiques de luxe, « les seuls endroits où elle a le sentiment d’avoir un traitement privilégié » – je vous jure que je n’invente rien.

Vous l’avez compris entre les lignes, nos damoiselles sont ce que j’appellerais des « chaudasses » si je ne craignais pas de blesser vos chastes yeux. Caroline n’en fait pas vraiment mystère. « La majorité des femmes se font belles le matin pour aller travailler. Quand elles rentrent chez elles, elles mettent un vieux pyjama et des chaussons. (Ah bon, c’est comme ça qu’on fait ? Quelqu’un pourrait-il m’envoyer un vieux pyjama et des chaussons ?) Moi, je fais l’inverse ! Je mets des vêtements sans formes pour sortir et je me fais belle pour le retour de mon mari. » D’ailleurs, au cas où quelqu’un n’aurait pas compris, elle porte un sac sur lequel elle a brodé l’inscription suivante : « femme voilée, femme comblée ». Si j’étais de mauvaise humeur, je lui dirais bien d’aller se faire combler ailleurs, à la Caroline.

Heureusement, depuis que j’ai lu Le Monde, je suis au nirvana. J’ai compris mon erreur. Je me suis emballée sur cette affaire de burqa alors qu’en fait, il n’y a aucun problème. « Le phénomène est si marginal que la direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) s’est risquée – au risque de faire sourire – à l’évaluer à l’unité près : selon sa note en date du 8 juillet, dont Le Monde a eu connaissance, 367 femmes en France – soit, en moyenne, une sur près de 90 000 – porteraient la burqa ou le niqab, ce vêtement long et sombre qui voile entièrement le corps et le visage de certaines musulmanes », apprend-on dans l’éditorial.

Il faut louer Le Monde pour sa confiance aveugle dans l’institution policière – ça ne m’avait pas frappé pendant l’affaire Coupat. Certes, la précision de « l’évaluation » a dû faire rigoler (jaune) tous ceux qui voient des dizaines de burqas sur le marché de leur ville – ils doivent se dire qu’elles ont toutes échoué chez eux. De plus, on sait combien les modes sont contagieuses, en particulier dans les cités où les filles sont moins victimes de la mode, justement, que du conformisme, de l’obscurantisme et de la pression sociale.

Pour Le Monde, et pour toutes les radios qui ont entonné la même chanson ce matin, la conclusion s’impose : « compte tenu des risques – dont la stigmatisation de l’islam, qui pourrait offrir à la burqa une fausse image libératrice », il ne faut surtout pas légiférer. Moi, j’aurais tendance à dire que 367, c’est 367 de trop et que ces 367-là méritent bien une loi (au fait, 367, n’était-ce pas le nombre des signataires de l’appel pour l’avortement ?). Mais pour montrer ma bonne volonté et mon souci de ne pas stigmatiser l’islam, je suis prête à accepter une solution médiane. Autorisons la burqa à une condition, que celles qui la portent s’engagent à être nues dessous. Comme ça, au moins, elles contribueront à la vie du pays en faisant fantasmer les hommes. Pour tout vous dire, je me demande si je ne vais pas m’y mettre.

Agent Rimbaud, taisez-vous !

10

On sait depuis le papier de Gil Mihaely le triste sort de nos deux agents enlevés par les pirates somaliens. On ne peut que s’inquiéter pour leur libération quand on se rend compte de la piètre qualité et de la motivation inexistante de nos honorables correspondants dans la région. Parmi eux, un certain Arthur Rimbaud, plus ou moins marchand d’armes à Aden et dans le Harar, pédéraste notoire et, paraît-il, ayant connu une carrière d’obscur poète dans les milieux anarcho-autonomes durant sa jeunesse, semble motivé uniquement par l’appât du gain et aucune considération patriotique. En effet, dans une des lettres qu il adresse à sa famille, il ose écrire : “J aime mieux ne rien faire que me faire exploiter” (Aden, 22 septembre 1880). Il ne manquerait plus que de tels propos, tombant dans de mauvaises oreilles, deviennent le mot d’ordre des salariés lors de la rentrée sociale.

Non à l’impôt catalytique

277


Heureusement que Michel Rocard ne pratique pas le jogging, car son hyperactivité – ambassadeur polaire, commissaire à la taxe carbone et au grand emprunt national, en sus des innombrables colloques, congrès et symposiums auxquels cet octogénaire se fait un devoir de participer – n’a rien à envier à celle du président de la République.

L’ancien Premier ministre s’est remis dans les habits de l’inspecteur des Finances qu’il fut avant d’entrer en politique pour plancher sur l’élaboration de cette fameuse taxe carbone qui fait partie du « paquet » adopté par le Grenelle de l’écologie.

Le principe en est simple et repose sur la fameuse formule du pollueur-payeur.

L’utilisateur de combustibles fossiles – essence, diesel, gaz naturel, charbon – serait taxé en fonction des émissions de CO2 produites au cours de ses déplacements et pour le chauffage de son habitation. Des formules mathématiques complexes (au moins pour l’auteur de ces lignes) ont été mises au point pour évaluer le CO2 rejeté dans l’atmosphère par ces divers combustibles.

Voilà qui est bel et bon, écologiquement vertueux et politiquement correct dans un contexte où le rabâchage apocalyptique environnemental est électoralement payant.

On négligera, bien sûr, de faire valoir que la ponction opérée sur le budget des ménages d’un pays qui représente moins de 1% de la population mondiale et guère plus en pourcentage de C02 émis réduira en proportion les gaz à effet de serre dans l’atmosphère. De faire remarquer que notre cheptel de bovidés roteur et péteur pourra continuer de propulser sans bourse paysanne délier son méthane dans l’éther, dans des quantités qui n’on rien à envier, paraît-il à celles de notre parc automobile…

Cohn-Bendit a tranché : cette taxe est ré-vo-lu-ti-on-aire et c’est un expert qui vous parle. Sarko est, de surcroît, prié par Dany de ne pas reculer sous peine de passer pour une lavette.

Dans l’espace rural que je fréquente assidument, puisque j’y demeure, cette actualité fiscale a provoqué un enthousiasme, disons, modéré. Le climat rude de nos montagnes est facteur d’utilisation intense de combustible pendant l’hiver, et le manque de transport en commun impose l’utilisation de l’automobile en toute circonstances : aller à son boulot, faire ses courses, se cultiver, faire du sport.

Il n’est pas question, pour l’instant, d’une mise en place simultanée de la taxe et de solutions alternatives efficaces pour compenser les effets de la taxe carbone sur les revenus des ménages, comme des transports en commun performants et attractifs.

Dans ces espaces, seuls les inactifs aisés dans mon genre auront les moyens d’échapper à un impôt qui frappera de plein fouet les ménages modestes, astreints à des déplacements parfois longs pour leur travail et logeant dans des immeubles construits à une époque où l’on se fichait des économies d’énergies comme du prix du baril…

On veut me taxer le diesel de ma bagnole ? M’en fous, vais changer pour une hybride japonaise à 25 000 euros. On me pique du blé chaque fois que j’ouvre le gaz pour me chauffer ou faire mijoter des petits plats ? Rien à cirer, je vais installer une chaudière à bois, où brûleront des bûches de mes forêts ou de celle de mon voisin achetées sans factures et ni taxes.

Dans le registre ubuesque qui accompagne cette agitation autour de la taxe carbone, l’idée d’un « chèque vert » remboursable sous conditions de revenus et de conditions de vie est une nouvelle preuve des insanités qui peuvent émerger de cerveaux pourtant réputés bien faits, comme ceux des inspecteurs des Finances. On vous pique du blé, puis on vous le rend, non sans avoir, au passage créé une nouvelle bureaucratie chargée de collecter, et une autre chargée de redistribuer le montant de cette nouvelle taxe. Et si on commençait par ne pas la prélever sur ceux qui en seraient remboursés, ça serait trop simple ?

Il n’est pas besoin d’être un fin stratège politique pour sentir que cette taxe recèle un potentiel politiquement explosif, dont Cohn-Bendit à des raisons de se réjouir, pour autant qu’il ne paiera pas les pots (d’échappement) cassés. La balle est maintenant dans le camp du gouvernement et du président dont on observera avec une attention gourmande la manière dont ils vont se sortir du piège vert.

Ségolène rassurée

17

Ouf ! Le temps passait et rien ne venait. La boite aux lettres de Ségolène restait désespérément vide depuis son accord secret avec Martine Aubry, qu’elle laisse tranquille tant que le PS défraie la Poitevine, devenue représentante du PS à l’Internationale socialiste. Elle en finissait par se perdre de vue, notre Eva Peron, à ne plus se voir dans les miroirs pixelisés des télévisions aux ordres. Elle allait finir par se croire de gauche, si ça continuait. Heureusement, au coeur de l’été, une balle de 9 mm et une lettre de menaces sont arrivées au Conseil régional de Poitou-Charentes. On sait aujourd’hui que le meilleur marqueur politique pour distinguer droite et gauche est ce type d’envoi qui n’avait jusque-là touché que le président de la République et des parlementaires de sa majorité. Rassurée, Ségolène se sait de droite : elle en a la preuve par neuf.

L’Affaire Copernic

346

Que faisiez-vous le 3 octobre 1980 ? Et d’abord, cette date vous dit-elle quelque chose ?

C’est peu probable : dans le présent perpétuel imposé par le temps médiatique, l’amnésie est programmée. Elle ressemblait à quoi, d’ailleurs, la France d’octobre 1980 ? Si proche, si lointaine… Une France avec des cabines téléphoniques à pièce, des R5 orange, trois chaines télé et Véronique Jeannot en assistante sociale qui faisait fantasmer les adolescents en pantalon de velours milleraies. Ah, on allait oublier : Giscard était président et il était certain de remporter une victoire facile au mois de mai de l’année suivante. Pensez-vous, en face, on n’avait à lui opposer qu’un François Mitterrand usé, vieilli, fatigué, à la tête d’une gauche désunie, d’un PS qui ne se remettait pas de l’insurrection ratée de Rocard et d’un PCF qui ne croyait plus trop à l’union de la gauche. L’Etat-UDF était là pour dix ans, au moins.

Il y avait bien cette montée du chômage consécutive au deuxième choc pétrolier, ce Chirac et ses archéo-gaullistes qui criaient à la trahison devant l’intégration européenne, cette inflation à 14% mais enfin on avait pour Premier ministre le meilleur économiste de France, un certain Raymond Barre, qui voyait tous les matins le bout du tunnel. On en avait fini avec les gauchistes de 68. Durant la décennie précédente Marcellin les avait traqués, fichés, embastillés. Les ex-maos commençaient leur reconversion dans la finance, la presse, les instances patronales.

De toute manière, ils n’avaient jamais représenté un vrai danger terroriste, ces couilles molles de la Gauche prolétarienne, en refusant la lutte armée contrairement à leurs camarades italiens ou allemands. Les Années de plomb, c’était bon pour Berlin ou pour Rome. Chez nous, les plus dangereux, ceux d’Action Directe n’étaient qu’une poignée et la plupart étaient en taule. Non, vraiment, on ne risquait rien. Finalement, c’était le rêve, la France de 1980 et, comme dans la chanson de Nino Ferrer, ça aurait pu durer au moins un million d’années.

Seulement voilà, le 3 octobre 1980, à 18 h 48, au 24 de la rue Copernic, dans le XVIe arrondissement, une bombe explose devant une synagogue. C’est soir de shabbat et aussi le lendemain de simhat torah, la fête de la joie. Raison pour laquelle près de trois cent personnes sont venues assister à la cérémonie. La plupart appartiennent à une obédience plutôt modérée, éclairée, celle de l’Union libérale israélite de France. La synagogue, à l’occasion est fréquentée par Simone Veil ou Robert Badinter.

À l’intérieur, c’est la panique. Du verre entaille les chairs, les faux plafonds s’effondrent. Il y a des blessés, beaucoup.

À l’extérieur, comme l’écrivent Jean Chichizole et Hervé Deguine, les auteurs de L’affaire Copernic, « c’est Beyrouth sur Seine , avec une colonne de fumée dépassant les immeubles environnants et des voitures projetées sur la chaussée comme des jouets d’enfants. » On relèvera quatre morts, un étudiant à moto, une journaliste israélienne, le chauffeur d’une famille présente dans la synagogue et le concierge de l’hôtel Victor Hugo. Il faut dire que les terroristes n’ont pas lésiné. 10 kilos de pentrite, un explosif militaire dans une Suzuki bleue. La bombe a évidemment explosé trop tôt : elle était prévue pour faire un véritable carnage au moment de la sortie de la synagogue.

L’affaire Copernic est un livre qui, au-delà de son aspect documentaire qui évoque e un roman d’espionnage, a le mérite de remettre cet événement en perspective et de demander si finalement, il ne s’agirait pas là d’une date tragiquement fondatrice, celle qui fait passer d’un monde à l’autre sans qu’on en prenne forcément conscience sur le coup. Il y a les dates évidentes, choc pétrolier, arrivée de la gauche au pouvoir, chute du Mur et puis il y a aussi ces dates apparemment moins importantes et dont les lignes de forces, pourtant, sont souterraines et se répercutent jusqu’à aujourd’hui.

Pour les deux auteurs, cet attentat marque une rupture. C’est lui qui fait entrer la France dans l’âge du terrorisme international, celui qui va toucher régulièrement le pays que ce soit avec l’attentat de la rue des Rosiers en 1982, ceux de l’automne 86 qui culminent avec l’explosion devant la Fnac de la rue de Rennes, celui de la station RER Saint Michel en août 95 ou de Port Royal en décembre 96.

Presqu’une habitude, en fait, au point que l’on trouve miraculeux de ne pas avoir (encore) été touché par les répliques européennes du 11 Septembre, Madrid 2004, Londres 2005…

Se pencher sur l’attentat de la rue Copernic, c’est donc se pencher sur l’origine du mal.

La première chose qui surprend, dans le récit de Chichizola et Deguine, c’est la maladresse politique du pouvoir de l’époque. Raymond Barre, par exemple, dont le premier commentaire sur l’événement est de l’ordre du monstrueux lapsus : « Je rentre de Lyon plein d’indignation pour cet attentat odieux qui voulait frapper les juifs se trouvant dans cette synagogue et qui a frappé des Français innocents qui traversaient la rue Copernic. » Des Français innocents… Ou encore le Président de la république qui ne fera part de son émotion que le 8 octobre, soit cinq jours plus tard.

Comme quoi on a oublié que la France de ces années-là avait à sa tête une droite, celle des républicains indépendants comme on disait alors, dont l’ADN politique puisait plutôt du côté de Vichy et d’Uriage que de Londres, et qui n’hésita pas de surcroît à recycler en jeunes loups modernistes les anciens d’Occident. L’antisémitisme, à l’époque, n’était donc pas franchement celui des banlieues des années 00 mais faisait partie du charme discret d’une certaine bourgeoisie libérale et technocratique. C’est Alain de Rotschild d’ailleurs, président du Crif à l’époque, qui s’indigne de « la passivité des pouvoirs publics devant le terrorisme international. » Et Simone Veil elle-même, ministre de la Santé, prise à partie par des manifestants, est obligée de reconnaître qu’elle regrette « la relative discrétion du gouvernement. »

Pourtant, à la base, loin des timidités des politiques, un flic va faire son boulot et va bien le faire. Il s’agit de Marcel Leclerc, le patron de la Crim. Il va d’abord explorer la piste la plus évidente, celle d’un attentat néo-nazi. Il y avait alors un grand revival de la croix gammée en Europe. On s’occupait tellement du terrorisme rouge qu’on en avait oublié le noir qui se révélait pourtant beaucoup plus aveugle, beaucoup plus meurtrier et ouvertement antisémite : le 2 août 1980, ce sont 80 morts en gare de Bologne et le 26 septembre de la même année, 13 morts et 200 blessés à la fête de Munich. Pour la presse française dans son ensemble et pour une bonne partie de la classe politique, Copernic s’inscrit dans cette liste. On a même un groupe sous la main, la Fane (fédération d’action nationaliste européenne) dirigé par Marc Fredriksen déjà poursuivi pour délit de presse, Fane devenue FNE (faisceaux nationalistes européens) après sa dissolution.

La piste est d’autant plus délicate que ce groupuscule est composé de pas mal de policiers dont on ne sait plus s’ils sont infiltrés et sympathisants. Et pour arranger le tout, le nouveau chef des FNE croit intelligent de revendiquer l’attentat alors qu’il apparaît assez vite qu’il en est logistiquement incapable. Leclerc, même si ça ne plaît pas montre que tout ça ne tient pas.

Reste donc la piste internationale, c’est-à-dire, parlons clair, arabe, c’est-à-dire palestinienne, via Chypre et le Liban. Problème : la diplomatie française est d’une prudence extrême dans la région et refuse que les enquêteurs français aillent sur le terrain, à Beyrouth. Et puis Ibrahim Souss, représentant de l’OLP à Paris et Arafat lui-même ont condamné sans ambiguïté l’attentat. Seulement voilà, une scission du FPLP de Habache, le FPLP-CS apparaît alors comme la piste la plus sérieuse. L’affaire est confiée à la DST.

On ne retracera pas ici toutes les péripéties d’une enquête de vingt huit ans qui semble s’être provisoirement terminée en octobre 2008 avec l’arrestation d’un très respectable professeur de sociologie d’Ottawa, d’origine libanaise, par la police montée canadienne. Il y aurait de quoi, en effet, dans ce livre, faire le bonheur terrifié d’un John Le Carré.

Il faut le lire, peut-être pour cela, et aussi pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui à savoir notre capacité à vivre, en permanence, avec l’idée du terrorisme de masse comme une éventualité, voire une probabilité. Et que cela, dans l’inconscient français, ne remonte pas au 11 septembre 2001 mais bien à un certain 3 octobre 1980.

Ce soir-là, pourtant, il semblerait, d’après les archives de la météo nationale, que la température ait été exceptionnellement douce.

L'affaire Copernic. Les secrets d'un attentat antisémite

Price: ---

0 used & new available from