La Caisse des dépôts et consignations vient d’indiquer que le livret A, qui est le moyen d’épargne préféré des classes populaires, a connu une « décollecte » de 1,33 milliard d’euros au mois de juillet et que le solde entre retraits et dépôts s’équilibrent à peine après la flambée qui suivit la généralisation de ce livret à tout le réseau bancaire. Il faut dire qu’entre temps, le taux de rémunération de ce placement a été ramené de 2,5 % à 1,75 % en mai, puis de 1,75 % à 1,25 % en août. Vous avez compris, les pauvres ? Vous n’êtes pas des traders, vous, pas question de faire de l’argent avec de l’argent. Mais consolez-vous, si le livret A ne vaut plus rien, le virus de la grippe du même nom semble, d’après une déclaration de l’OMS ne pas avoir muté et rester relativement anodin. Pauvres, mais pas malades, donc… De quoi vous plaignez-vous ?
Lady Di, une ex de l’Ex ?
Rarement une critique littéraire aura fait couler autant d’encre aussi vite. Il est vrai que le savoureux compte-rendu fait par Etienne de Montéty dans Le Figaro du roman à paraître de VGE « la Princesse et le président » ne se bornait pas à des considérations stylistiques : depuis ce matin, tout le monde conjecture sur la liaison supposée entre celui qui était alors chef de l’Etat et Lady Diana. Vrai ou faux ? Pure fiction ou réalité transposée ? Allez savoir. Une chose est sûre, le buzz est monumental et, du coup, on imagine que le public français fera meilleur accueil à cet ouvrage de VGE qu’au précédent, à savoir le Traité Constitutionnel Européen.
La boîte noire de Quignard

L’autre jour, j’ai pu donner l’impression au lecteur pressé que je daubais sur Libé, sans doute à cause du titre et du sujet de mon papier. En vérité, sous prétexte de commenter la « nouvelle formule » du quotidien, je me livrais là à mon exercice favori: pointer les contradictions, notamment chez les autres.
Emporté par mon sujet, un peu comme VGE dans Démocratie française, j’ai même dit une connerie[1. Enfin, moi c’est comme lui : on nous a mal compris.]. Non Libé n’est pas plus mal écrit que ses concurrents. Il peut même être carrément bon, dès qu’il ne se sent pas contraint d’être « citoyen ».
Ainsi dans le supplément « Livres » de jeudi dernier, mon attention a-t-elle été attirée par un papier sur La barque silencieuse de Pascal Quignard – tome 6, paraît-il, d’une saga intitulée Dernier royaume.
Pour des raisons qui m’échappent, j’avais zappé les cinq premières marches de ce monument en construction. En revanche, j’avais entrevu plusieurs fois l’auteur dans des zoos littéraires télévisés, et je m’étais dit : « Le mec est raide dingue ! »
Des yeux fous ouverts sur l’abîme, mangeant un visage lisse ; un type qui fait peur même quand il ne dit rien, mais qui en plus te mélange dans la même phrase le procès de l’Eglise et l’éloge du suicide – comme si c’était Benoît XVI qui l’égorgeait.
Un dément, pensais-je donc, en voyant ce Quignard s’agiter comme une bête traquée par elle-même. Un possédé qui, à ce titre, mérite ma compassion.
Et paf ! Voilà que dans Libé, Philippe Lançon – car c’était lui – m’ôte mes dernières illusions. Non, Pascal Quignard n’est pas le ouf malade que je voyais : plutôt « une précieuse que personne n’a l’air de trouver ridicule ».
Bonne nouvelle, somme toute : ce best-seller humain ne risque pas d’être arraché prématurément à l’affection de ses éditeurs[2. Je sais, s’il meurt dans la semaine, j’aurai l’air con ; mais c’est ça le journalisme, non ?]. Quignard n’est pas fou du tout, il se fout de nous, et c’est pour ça qu’on l’aime !
Bonne nouvelle à vérifier, quand même. Ma conscience profesisonnelle est célèbre jusqu’à l’ouest des Pecos : pas question pour moi de répéter un truc sans être bien sûr de l’avoir lu dans les journaux ou entendu à la télé ! Mais pas question non plus de monter dans cette Barque silencieuse remplie, si j’ai bien compris, d’enfants morts, de petits oiseaux et de bulots à l’ail.
C’est Lançon qui révèle la recette secrète de la quignardise : « En dire le moins possible à propos des choses les plus insolites possibles, pour séduire le plus possible. » Et encore : « Quignard semble dire : je ne suis pas de ce monde – mais pour l’attirer. »
De la méchanceté comme je l’aime : classieuse et pointue. De quoi me réconcilier avec Libé et la critique littéraire. Si celle-ci a une raison d’être, c’est du moins celle-là[3. La tournure est élégante, n’est-ce pas ?] : nous faire comprendre pourquoi tel écrivain nous gonfle – ou nous gonflera.
Je conçois aussi que c’est dur parfois de mettre un an à pondre un œuf aussitôt « cassé » par des Brice de Nice de la critique. Mais je suis pas ministre non plus ; je suis juste là pour donner mon avis sur tout, euh, un peu comme François de Closets[4. Irresponsable, c’est ça, je cherchais le mot !]…
Enfin un aveu dans l’affaire Clearstream
Ce dimanche, sur BFM-TV, Arnaud Montebourg, interrogé sur le procès Clearstream, s’est livré à un vibrant – mais surprenant – plaidoyer en faveur de DDV : « Il est inadmissible et scandaleux qu’un président de la République fasse pression sur la Justice, dont il est censé être le garant, à l’intérieur de l’enceinte d’un tribunal, quand il va demander à travers ses avocats d’éliminer son principal adversaire politique », a-t-il notamment déclaré. Ah bon ? Le « principal adversaire politique » de Sarkozy, c’est plus Martine Aubry ?
Simple comme un coup de fil ?

« Grand et monstrueux » : voilà ce qu’écrit Goethe, à la fin de sa vie, de son premier roman, Les Souffrances du jeune Werther. Lorsque paraît le livre en 1774, l’Allemagne est prise d’une fièvre inouïe : on s’habille comme les personnages du roman, on se comporte comme eux et l’on en vient naturellement à imiter Werther : les suicides frappent la jeunesse allemande comme une épidémie. La fièvre werthérienne est telle que le roman est retiré des librairies.
Si l’on s’en tient aux apparences, la conclusion s’impose : il existe des livres qui tuent. De Final Exit à Suicide mode d’emploi, le thème connaîtra une fortune diverse et le réalisateur japonais Hideo Nakata ira même jusqu’à la transposer en 1998 dans son film, The Ring.
Seulement, les choses sont un peu plus complexes que les apparences. Les Souffrances du jeune Werther sont un roman particulier. Tous les ingrédients du succès sont réunis : comme les deux autres best-sellers du XVIIIe siècle (Les Lettres portugaises et La Nouvelle Héloïse), Werther est un roman épistolaire. Il rompt avec la rationalité propre au siècle pour rétablir dans ses droits l’ordre de la sensibilité (Empfindsamkeit) : les lecteurs n’attendaient que ça et Goethe peut expliquer son propre succès en écrivant que « ce petit livre est arrivé au bon moment ». Plus qu’un événement littéraire, Werther devient un phénomène de société : l’Allemagne tout entière ne parle plus que de ce roman, il alimente toutes les conversations, rien d’autre ne semble plus exister que l’amour malheureux de Werther pour Lotte et le suicide du jeune homme.
Goethe n’a pas incité ses lecteurs à se donner la mort. Il a simplement réhabilité le suicide dans le champ des possibles. Il l’a remis au goût du jour (celui des années 1774), en accréditant l’idée que la mort volontaire entrait dans la normalité. Une fois levé le tabou du suicide, rien n’interdit plus à l’individu d’en finir, ni la morale, ni la religion, ni l’ordre juridico-politique. Le suicidaire est désinhibé. Il peut passer à l’acte.
Au début des années 1970, la psychologie sociale a théorisé ce phénomène sous le nom d’effet Werther : la médiatisation d’un suicide entraine, dans les semaines qui suivent, une hausse significative du nombre de suicides. C’est ainsi que le 18 septembre, Jean-François Legrand, président du Conseil général de la Manche, annonçait que six producteurs laitiers de son département s’étaient donnés la mort ces quatre derniers mois. Pas à cause de France Télécom, bien sûr, mais à cause de la crise de la filière laitière. Pas une mode, on vous dit. Une épidémie[1. Employé par Denis Lombard, pdg de France Télécom, le terme « mode » n’est pas si inconvenant que cela. L’effet Werther a les mêmes caractères que la « mode » : il fixe pour le suicidaire ce qu’est la normalité dans une période donnée.].
L’Organisation mondiale de la santé prend, quant à elle, l’effet Werther au sérieux. Son département de santé mentale et toxicomanies publiait ainsi en 2002 des recommandations à destination des médias. La prudence des spécialistes est telle qu’ils prient les journaux de ne pas consacrer leur première page à un suicide, de ne pas publier la lettre laissée par une personne suicidée, de ne pas le réduire à une seule cause, de ne pas parler « d’épidémie de suicides », de ne pas « présenter le suicide comme une méthode employée pour trouver une solution à ses problèmes personnels ». De même, « on ne doit pas rapporter un comportement suicidaire comme une réponse compréhensible aux changements sociaux et culturels ou à une récession ». Enfin, « la glorification des suicidés, présentés comme martyres et comme objets de l’adulation du public, peut suggérer aux personnes sensibles que la société dans laquelle elles vivent rend honneur au comportement suicidaire ».
Visiblement, les recommandations de l’OMS ne sont pas parvenues jusqu’aux oreilles des médias français : si l’on se suicide depuis dix-neuf mois à France Télécom, c’est uniquement parce que le groupe se restructure et que les employés sont gagnés par le stress. Le malaise social ou la mort : il n’y a pas d’autre choix !
Cette semaine, Paris Match s’est même distingué de tous ses autres confrères en consacrant un reportage à la 23e suicidée du groupe, publiant le courriel d’adieu envoyé à son père et établissant une relation de cause à effet entre ses difficultés au bureau et son suicide. Or, cet article laisse entrevoir que cette jeune fille avait, dans la vie, d’autres difficultés que celles qu’elle éprouvait sur son lieu de travail : le deuil de sa mère, l’absence de petit ami, la boulimie. Est-ce que ce sont des souffrances existentielles moindres que le stress lié au travail ? Evidemment que non. Il n’y a jamais une seule cause au suicide.
Il serait, d’ailleurs, assez simpliste de vouloir expliquer par une seule cause des réalités humaines aussi complexes que celles qui poussent un homme à consentir à sa mort. Ce que nous prenons pour des causes ne sont bien souvent que des occasions. En 1930, dans l’introduction aux Causes du suicide, Maurice Halbwachs le résume métaphoriquement : « L’individu que rien ne rattache plus à la vie trouvera, de toute manière, une raison d’en finir : mais ce n’est pas une raison qui explique son suicide. De même, lorsqu’on sort d’une maison qui a plusieurs issues, la porte par laquelle on passe n’est pas la cause de notre sortie. Il fallait d’abord que nous ayons le désir au moins obscur de sortir. Une porte s’est ouverte devant nous, mais, si elle eût été fermée, nous pouvions toujours en ouvrir une autre. »
Ce que Durkheim et, à sa suite, Halbwachs nous ont appris, c’est que le suicide est un produit de la réalité sociale elle-même. En 1897, dans son essai majeur, Le Suicide, Durkheim écrivait que le suicide ne représente pas une somme d’états individuels, mais que « chaque société est prédisposée à fournir un contingent déterminé de morts volontaires ». Il poursuivait : « Le suicide varie en raison inverse du degré d’intégration de la société religieuse, de la société domestique ou de la famille, et de la société politique ou de la nation. »
Le nombre de suicides rencontrés parmi les salariés de France Télécom au cours des dix-neuf derniers mois traduit une réalité sociale qui excède le simple cadre de cette entreprise : si l’on considère l’ensemble de la population active française en 2002, le taux de suicide est de 22,8 pour 100 000 (source : Inserm), c’est-à-dire un taux légèrement supérieur à celui constaté à France Télécom. Les plus cyniques statisticiens pourraient en conclure que l’on se suicide moins dans cette entreprise que dans l’ensemble de la société française. Mais cela n’aurait, évidemment, aucun sens[2. Il faudrait que les 100 000 salariés de France Télécom soient un groupe comparable à la population française active. Ainsi le personnel de France Télécom devrait-il présenter un taux de chômage comparable au reste de la population active – ce qui n’est évidemment pas le cas.].
Or, notre représentation collective du suicide, telle qu’elle est aujourd’hui véhiculée par la presse, est diamétralement opposée à l’analyse durkheimienne. Le suicidaire nous est présenté comme un nouveau Socrate, un individu auquel il ne reste plus que la mort comme issue et qui se contraint à avaler lui-même la cigüe. Fini le combat, l’engagement ou la lutte syndicale : suicidez-vous, Folleville !
Et si ça n’était pas vrai ? Et si l’on se suicidait parce que toutes les formes sociales traditionnelles (religion, parti, famille, nation) avaient disparu sans rien nous laisser d’autre que nos malheureux petits boulots ? Et si nos sociétés anonymes ne pouvaient jamais remplacer la société ? Et si le travail ne pouvait jamais remplacer la famille ni la patrie, dans l’ordre des allégeances identitaires ? Ce n’est pas le malaise au sein d’une société qu’il faudrait affronter, mais un malaise dans la civilisation. C’est précisément ce que Maurice Halbwachs redoutait, sans vouloir trop y croire, en 1930 : « Durkheim s’en tient à considérer l’affaiblissement des liens traditionnels qui en même temps, autrefois, enchaînaient et soutenaient les hommes. Telle serait la cause unique de l’accroissement des suicides, où nous reconnaîtrions alors non seulement un mal, mais un mal absolu. Car si ces traditions disparaissent, rien ne les remplace : la société ne gagne rien en échange. Les suicides ne sont pas la raison de quelque avantage. C’est pourquoi il faut pousser un cri d’alarme. Mais si les suicides, au contraire, augmentent surtout parce que la vie sociale se complique, et que les événements singuliers qui exposent au désespoir s’y multiplient, ils sont toujours un mal, mais peut-être un mal relatif. Il y a en effet une complication nécessaire qui est la condition d’une vie sociale plus riche et plus intense. »
Le suicide: Étude de sociologie. Introduction de Serge Paugam
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Le noir te va si bien

La mort de Thierry Jonquet, et l’émotion qu’elle a provoquée au point que, pour la première fois, un ministre de la Culture s’est fendu d’un communiqué de condoléances pour un auteur « de genre », semble accréditer une thèse dont les amateurs étaient depuis longtemps convaincus : le polar est une littérature à part entière et il arrive même que certains de ses auteurs soient de grands, voire de très grands écrivains.
On conseillera donc au lecteur qui voudrait faire le point sur cette question Une brève histoire du roman noir, par Jean-Bernard Pouy. Pouy est un des noms les plus représentatifs de cette génération des années 1970-1980 qui compta, outre Jonquet, des noms aussi remarquables que Fajardie, Quadrupanni ou ADG…
[access capability= »lire_inedits »]Ils renouvelèrent le genre, et ce de manière paradoxale, en renouant avec les racines de cette littérature qui sont à chercher aux USA, dans cette mouvance hard-boiled née de la crise de 1929 dont Hammett est le plus grand représentant. Pouy, lui, ajouta à cette dimension de critique sociale très libertaire une vision oulipienne et un sens de l’humour qui font de romans comme Nous avons brûlé une sainte, La Belle de Fontenay ou Spinoza enc… Hegel de véritables classiques. Sa Brève histoire est donc, on s’en doute, le contraire d’une étude universitaire. Pouy est un désinvolte, mais un désinvolte érudit et, l’air de rien, c’est un exploit d’être, sur un sujet aussi vaste, rapide, complet, pertinent et – osons cet affreux adjectif – pédagogique.
Il s’autorise une simple précaution méthodologique et terminologique : ne jamais parler de polar ou de roman policier, mais de roman noir. La différence n’est pas anecdotique : le roman policier est un roman du retour à l’ordre avec des bons qui gagnent à la fin, alors que le roman noir est un roman du désordre ou le bien et le mal ont tendance à confondre leurs lignes de force. Ainsi n’hésite-il pas à faire remonter le premier roman noir au mythe d’Œdipe, qui en serait même l’archétype. Pouy force à peine l’interprétation puisque parut effectivement en Série Noire, il y a quelques années, Œdipe roi, dans une remarquable « traduction du mythe » par Didier Lamaison respectant toutes les lois du genre.
Pouy analyse aussi les différents aspects du genre qui semblent avoir coexisté depuis le début et son Histoire se révèle davantage, auraient dit les structuralistes, diachronique que banalement chronologique. Mais un simple inventaire des têtes de chapitre vous indiquera l’esprit dans lequel est écrit cette histoire où vous découvrirez qui sont, par exemple, les tenants du courant « rouston-baston » ou ceux atteints par la « cirrhose de l’âme ».
Au passage, il démontre de façon assez convaincante que des auteurs perçus par la critique comme « difficiles », notamment Jean Echenoz ou Tanguy Viel, qui publient aux éditions de Minuit, doivent tout au roman noir et le reconnaissent aisément.
Pouy, qui est en plus un écrivain généreux, termine cette Brève histoire par une nouvelle qui se moque de l’actuelle mode du genre et de la prolifération de titres de qualité médiocre par des éditeurs qui ont flairé le bon coup. Elle est intitulée : Sauvons un arbre, tuons un romancier !
Ce qui, en ces temps de rentrée littéraire à plus de six cents romans, est une idée à considérer.
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Jan Tschichold, maître en simplicité

Bonhomme et inflexible, Jan Tschichold est un personnage singulier de l’histoire du livre. Acteur et promoteur du design moderne, puis fervent défenseur du classicisme, il a jeté les fondements de la typographie contemporaine et introduit de précieuses innovations qui sont devenues des standards.
Dès son plus jeune âge, son père lui inculque l’amour des belles lettres – pas celles que l’on lit, mais celles que l’on dessine : papa Tschichold est peintre d’enseignes. Les parents de Johannes ont un grand dessein pour leur rejeton : il sera professeur aux Beaux-Arts. Le chemin est tracé d’avance : Johannes Tschichold étudie à l’Académie des arts graphiques de Leipzig. À leur désespoir, Johannes décide, à 21 ans, d’embrasser le métier de calligraphe et de typographe.
[access capability= »lire_inedits »]Il évolue comme un poisson dans l’eau dans l’effervescence créatrice des années 1920. Comme il a l’âge d’être rebelle, il décide de se faire appeler Ivan, en hommage à l’esthétisme révolutionnaire et constructiviste russe. Par hasard, il visite la première exposition du Bauhaus, l’Institut des arts et métiers fondé par Walter Gropius. Il se convertit immédiatement à ses principes qui proposent l’unité de l’art et de la technique. En 1926, il intègre la Münchener Meisterschule für Typografie, l’école supérieure de typographie de Munich, où il enseigne sous la direction du typographe Paul Renner, père de la police de caractères emblématique du Bauhaus : Futura.
Dans la foulée, il publie un manifeste intitulé Die neue Typographie, qui révolutionne la typographie. Il y proclame la suprématie des polices de caractères bâtons et des compositions asymétriques ; il plaide pour la standardisation des formats de papier et des processus de fabrication. Parce qu’il est pragmatique et a de la suite dans les idées, son manifeste est suivi de manuels pratiques à destination des professionnels de l’imprimerie.
Son ami Kurt Schwitters fonde un groupe, le Ring neuer Werbegestalter, afin de promouvoir les théories novatrices de Tschichold. Le cercle fédère à son apogée une foule de 25 membres. Mais le nazisme monte en Bavière. Les amis de Tschichold le convainquent d’abandonner son prénom d’emprunt, Ivan, pour le diminutif Jan. Mais ce changement n’est pas suffisant. Jan a des convictions : il est ouvertement hostile à Hitler. Après la victoire des nazis aux élections de 1933, il est arrêté. Libéré après quelques jours, son œuvre est déclarée « non allemande ». Il est démis de ses fonctions à la Meisterschule de Munich. Tschichold quitte sans tarder l’Allemagne.
Il s’établit en Suisse, à Bâle, avec femme et enfant. Et Tschichold se met à brûler ce qu’il avait adoré : la nouvelle typographie. Il publie plusieurs articles dans lesquels il se livre à une véritable autocritique : la nouvelle typographie est un totalitarisme. Elle est, comme le nazisme, le fruit du modernisme. Tschichold redécouvre alors les canons de la typographie classique et la composition symétrique qu’il avait étudiées à Leipzig.
En 1946, le pionnier des livres de poche en Grande-Bretagne, Allen Lane, fait appel à Tschichold pour renouveler la ligne graphique hasardeuse des collections qu’il a créées dix ans auparavant, Penguin Books. Le livre de poche n’est pas une découverte pour Tschichold. En Allemagne, il a été témoin de la première expérience, tentée par Kurt Enoch, avortée avec l’accession au pouvoir des nazis.
Le défi qui s’offre à Tschichold est exaltant : respecter les principes de composition académique dans un processus de fabrication industriel. Pour y répondre, il élabore une charte graphique devenue célèbre, baptisée « Penguin Composition Rules ». Ces règles de composition, qui vont s’imposer à l’ensemble des collaborateurs des éditions Penguin Books, tiennent en quatre pages. La composition doit servir humblement l’œuvre, demeurer simple et lisible. Si un imprimeur vient à se plaindre des contraintes imposées, Tschichold, intransigeant et malicieux, exagère son accent allemand et fait mine de ne pas comprendre. Il réalise personnellement les couvertures de plus de cinq cents livres pour Allen Lane. Elles contribuent à donner à la collection une forte identité visuelle. Penguin Books acquiert une renommée internationale. Tschichold devient une sommité. Obsédé par la qualité, il améliore également les techniques d’impression et de reliure. Au bout de trois ans, Tschichold estime sa mission accomplie et rentre en Suisse.
L’apprentissage du typographe n’étant jamais achevé, il se consacre encore et toujours à l’étude des canons de la Renaissance. A la fin de sa vie, revenant sur son expérience, il déclare : « Je suis fier du million de livres de poches Penguin dont j’ai inspiré la ligne graphique. Les quelques beaux livres que j’ai conçus sont négligeables. Nous n’avons pas besoin de livres prétentieux pour nantis, mais simplement de livres ordinaires de bonne facture. » Le typographe appliqué était un maître en simplicité.
Jan Tschichold, Livre et typographie (Allia). Dans cet essai, Tschichold aborde toutes les questions que pose la fabrication d’un livre.
Collectif, Jan Tschichold, Master typographer (Thames & Hudson). Cette biographie en anglais, richement illustrée, aborde les différentes étapes de l’œuvre de Tschichold.
Christopher Burke, Active Literature (Hyphen Press). Pour ceux qui souhaiteraient se pencher plus en détails sur l’époque « nouvelle typographie » de Tschichold et les avancées qu’il a introduites.
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Merci, M. Finkielkraut !

Je dois mon goût pour la littérature et pour le savoir en général à Monsieur Le Gallo, qui fut mon professeur de français en classe de 5e. De toute ma scolarité, j’ai gardé bien peu de noms et de visages enseignants. De ses cours, me sont restées des phrases entières : « Le sonnet est un poème en alexandrins composé de deux quatrains et de deux tercets. ». Je l’entends encore s’emporter, et nous emporter avec lui dans la lecture de Racine ou de Joachim du Bellay.
Cet homme, qui était le doyen du collège, avait chez les élèves, et peut-être chez les enseignants les plus jeunes, dix ans après Mai 68, une réputation épouvantable. Lorsque nous cédions à de mauvaises habitudes prises dans d’autres cours et perturbions le sien, il arrivait qu’il nous soulève de notre chaise par les oreilles pour nous envoyer une gifle qui sonnait dans le silence de la classe. Nous ne le savions pas encore, mais cet apprentissage du respect nous a sacrément aidés à grandir. Je plains de tout cœur les élèves d’aujourd’hui que la législation a privés d’un tel enseignement.
[access capability= »lire_inedits »]La passion qui l’animait avait finalement banni de sa classe le chahut, l’inattention s’y faisait discrète, devenue honteuse. L’ordre qui y régnait nous donnait la mesure de la haute estime dans laquelle il tenait sa matière. Le sérieux avec lequel il nous offrait les lettres était une preuve de l’amour qu’il leur portait. Les portes qu’il ouvrait sur des mondes inconnus et par lesquelles nous ne faisions que jeter des regards excitaient nos curiosités. Lentement mais sûrement, notre professeur nous a amenés à croire que le savoir pouvait être une source de plaisir. La conviction avec laquelle il nous invitait à lire nous donnait la garantie que, dans les livres, se trouvaient des trésors.
Plus tard, c’est à Alain Finkielkraut que je dois la découverte de La Plaisanterie. Sans les conseils de cet homme, en qui j’ai placé toute ma confiance pour l’avoir beaucoup écouté et beaucoup lu, aurais-je persévéré dans la lecture de ce roman difficile pour moi, à l’intrigue complexe, aux personnages multiples qui apparaissent pour un chapitre et s’éclipsent pour réapparaître dans une autre époque ? Je l’ignore.
Sans cette garantie du trésor caché, aurais-je poursuivi la lecture de Vie et destin, de Vassili Grossman, en acceptant de me perdre dans les méandres du récit ? Je ne le crois pas. Ainsi, la promesse d’Alain Finkielkraut a-t-elle ajouté à ma bibliothèque Georges Bernanos ou Charles Péguy, Philip Roth ou Hannah Arendt.
Aujourd’hui, peut-être las d’être le vigilant qui nous avertit des barbaries à venir, peut-être fatigué des procès et des protections policières, qui en disent long sur ces crétins qui inquiètent un homme aussi profondément honnête, Alain Finkielkraut emprunte le chemin détourné de la littérature et nous offre les « longues conversations silencieuses » qu’il a nouées avec Milan Kundera, Vassili Grossman, Albert Camus et d’autres. Dans Un Cœur intelligent, il raconte, explique, éclaire neuf romans qui nous aident à saisir ces vérités qu’aucune science ne peut embrasser[1. La Plaisanterie (Milan Kundera), Tout passe (Vassili Grossman), Histoire d’un Allemand (Sebastian Haffner), Le Premier homme (Albert Camus), La Tache (Philip Roth), Lord Jim (Joseph Conrad), Les Carnets du sous-sol (Dostoïevski), Washington Square (Henry James), Le Festin de Babette (Karen Blixen).].
Par la « vérité supérieure du roman », ces petites histoires de destins individuels portent leurs lumières dans des profondeurs et sur des réalités que la grande ne peut atteindre.
Ce que le philosophe nous révèle des auteurs, ce qu’il nous montre des œuvres et de leur histoire nous entraîne dans une relecture où toutes les richesses qui nous avaient échappées sont révélées. Ce livre, qui en contient plus d’un, je l’ai lu plus d’une fois, pour le fond ou pour la forme, pour cette langue riche et claire, ces mots choisis, ces formules inédites.
Les passages extraits des romans sont autant de prétextes à la réflexion sur la politique, les utopies, le bien et le mal, la morale, les humanismes aux prises avec les logiques destructrices de leur époque, les « cœurs captifs de l’amour-propre », enfermés dans l’illusion et fermés à l’amour, les cœurs intelligents qui tiennent les hommes debout dans les tempêtes plus sûrement que la raison et que « rien ne révolte davantage que l’escamotage de l’horreur par l’intelligence de son interprétation ».
Cette philosophie du réel, lisible par tous car « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire viennent aisément » (merci, Monsieur Le Gallo) est une inépuisable lumière qui éclairera nos lanternes pour longtemps. En plongeant dans ce livre, le monde nous paraît plus complexe et plus limpide.
C’est un prodige ? Je n’en attendais pas moins.[/access]
Des droits de l’homme et du mitoyen

« Ma liberté s’arrête là où commence celle des autres. » Ce lieu commun inhabitable, vaguement issu de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789, est censé exprimer la sagesse de l’autolimitation. Mon propos ne sera nullement de récuser cette sagesse de l’autolimitation, qui m’est très chère, mais de critiquer la forme de cette maxime, afin de mettre au jour les contenus implicites antipathiques qu’elle véhicule dans les soutes de son méchant langage.
« Ma liberté s’arrête là où commence celle des autres. » Le premier inconvénient de cette maxime est qu’elle implique une conséquence fâcheuse : « La liberté des autres s’arrête là où commence la mienne. » Cette proposition en implique donc une autre qui résonne comme une condamnation de toute espèce d’autolimitation. Les malheureux qui se réclament de la première proposition sont contraints de se réclamer aussi de la seconde. Ils seront donc en devoir de proclamer à l’automobiliste adverse à qui ils viennent de couper le passage salement ou au mari de leur maîtresse les surprenant au cours de leurs ébats : « Ta liberté s’arrête là où commence la mienne, connard ! » Et ils pourront rajouter : « C’est dans la Déclaration des droits de l’homme ! » Si leur adversaire proteste, il leur sera même loisible de le dénoncer à Human Rights Watch.
[access capability= »lire_inedits »]Le second inconvénient rédhibitoire de la formule « Ma liberté s’arrête là où commence celle des autres » réside dans le verbe « s’arrêter », dans l’idée stupide que la liberté s’arrête, que l’on retrouve également dans sa variante tout aussi indéfendable : « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres. »
Procédons sans plus attendre à l’examen d’un exemple concret, pour ne pas nous noyer dans les eaux glaciales de la spéculation. Je n’hésiterai pas à utiliser ce prétexte pour révéler ici quelques éléments croustillants de ma vie familiale, à l’instar des écrivains branchés des cent dernières années. Les lecteurs réactionnaires et sans cœur que cet étalage malsain de détails intimes incommoderait sont invités à sauter le paragraphe qui suit.
Un jour, il y a une quinzaine d’années, alors que j’habitais en Catalogne française, à Thuir, au 18 rue San Ferréol, nous dînions en famille par un beau soir d’été dans notre idyllique jardinet. Alors que nous mâchions innocemment de délectables poivrons, tomates et aubergines farcis, nous ignorions encore combien cet instant de grâce, cette joie commune d’un soir d’été, étaient éphémères et fragiles. Nous ignorions qu’une ombre malfaisante épiait derrière la haie séparant notre riant jardinet de son jardinet triste. Notre machiavélique voisine, Véronique Pierre, sise au 16 rue San Ferréol, qui habitait une maison absolument identique à la nôtre et nous haïssait depuis de nombreuses années – notamment pour une sombre affaire de têtards ramassés en masse par mes frères et moi-même et dont elle soutenait, de façon parfaitement fantasque, qu’ils étaient la seule explication plausible au prodigieux pullulement de rainettes dans son propre jardin –, Véronique Pierre avait donc choisi cet instant précis pour arroser son décourageant jardinet. Lorsqu’elle s’avisa d’abreuver la haie de cyprès qui nous séparait de son regard, elle fut soudain traversée par l’idée étrange de diriger le jet de son tuyau d’arrosage – parfaitement identique au nôtre – non vers le pied de ses cyprès lugubres, mais vers leur faîte. Traversant la haie, le jet d’eau atteignit avec précision la joue de ma tante Claire (qui est aussi ma marraine) à l’instant précis où celle-ci mâchait voluptueusement sa dernière bouchée d’aubergines farcies.
La maxime « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres » m’évoque irrésistiblement cette vision : une triste vitre de plexiglas s’élevant lentement entre nos deux jardins et interceptant le jet d’eau avant qu’il n’atteigne la joue de ma marraine. Une mécanique sans joie rendant impossible tout événement, toute rencontre jaillissante d’une altérité véritable – fût-ce celle de Véronique Pierre. A l’instant précis où l’eau atteignit la joue de ma marraine, il me semble insensé d’affirmer que sa liberté s’arrêta. Tout au contraire, la liberté de ma marraine, tout comme celle de Véronique Pierre, naquirent à l’instant même où le jet d’eau, franchissant avec la même audace que les bondissantes rainettes la limite des espaces séparés de nos jardinets, atteignit la joue de ma marraine. La liberté ne s’arrête jamais. Elle n’est pas là pour ça. En revanche, elle commence. C’est son boulot de liberté. Ma liberté commence là où commence celle des autres. La liberté de ma marraine commence là où commence celle de Véronique Pierre. La liberté est imprévisible, elle fait voler en éclats le registre du calcul, de la maîtrise. Comme le Christ, dont elle est l’un des noms, elle « rend toutes choses nouvelles ». Comme l’eau vive de Véronique Pierre, elle fait jaillir la présence et le présent.
La maxime « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres » est mensongère en raison de l’aberrante métaphore spatiale qu’elle fait passer en loucedé. Elle veut nous faire croire que deux libertés humaines sont identiques à deux propriétés foncières et que la condition humaine se résume à la guéguerre de deux propriétaires de jardinets.
La liberté des comptables, connue encore dans nos contrées sous le nom de liberté des propriétaires de possibles, imagine l’existence humaine comme une somme de possibles calculables et dénombrables, qui pourraient êtres répartis équitablement (ou non) comme des parts de gâteau. Selon la mathématique foireuse de la liberté des propriétaires de possibles, l’homme qui a accès à quatre mille chaînes de télévision est deux fois plus libre que celui qui doit, morne, se restreindre à deux mille chaînes. Et celui qui possède une femme et quarante-sept maîtresses est quarante-huit fois plus libre que le malheureux qui a pris la décision incompréhensible de rester fidèle à son épouse.
La liberté des comptables repose sur un double calcul utilitariste. Sur un premier versant, elle prêche la maximisation des possibles dont je suis le propriétaire, la maximisation de mes jouissances et de mes droits. Dans un premier temps, cette maximisation prétend se connaître une limite, à travers ce principe de réciprocité cher aux comptables de la Révolution française, formulé dans le déplorable article 4 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. » Puis, dans un second temps, dont ce méchant langage utilitariste rendait la venue très prévisible, ce principe de maximisation des jouissances devient de plus en plus explicitement illimité, à mesure que mon prochain devient celui qui me vole des parts de jouissance. C’est ainsi que le principe censé nous transmettre la sagesse de l’autolimitation nous conduit marche après marche jusqu’au désespoir de la « jouissance sans entraves ».
Avec ce second temps intervient le second versant du calcul utilitariste de la liberté des comptables : la maximisation de la désaffiliation, la maximisation de la non-appartenance. Ou encore : la minimisation des dettes envers les autres. C’est le point où culmine l’absurdité de cette conception de la liberté. « Moins j’ai de dettes, moins je prononce de promesses, moins je tiens ma parole, plus je suis libre ! » La liberté des comptables atteint ici son but : la maximisation du non-rapport entre êtres humains et, en conséquence, la maximisation du non-rapport de chaque être humain avec soi-même.
À chacun sa vérité, à chacun sa liberté, à chacun son jardinet.
Ainsi résonne le dernier râle des propriétaires de possibles.[/access]
Le livret A se grippe
La Caisse des dépôts et consignations vient d’indiquer que le livret A, qui est le moyen d’épargne préféré des classes populaires, a connu une « décollecte » de 1,33 milliard d’euros au mois de juillet et que le solde entre retraits et dépôts s’équilibrent à peine après la flambée qui suivit la généralisation de ce livret à tout le réseau bancaire. Il faut dire qu’entre temps, le taux de rémunération de ce placement a été ramené de 2,5 % à 1,75 % en mai, puis de 1,75 % à 1,25 % en août. Vous avez compris, les pauvres ? Vous n’êtes pas des traders, vous, pas question de faire de l’argent avec de l’argent. Mais consolez-vous, si le livret A ne vaut plus rien, le virus de la grippe du même nom semble, d’après une déclaration de l’OMS ne pas avoir muté et rester relativement anodin. Pauvres, mais pas malades, donc… De quoi vous plaignez-vous ?
Lady Di, une ex de l’Ex ?
Rarement une critique littéraire aura fait couler autant d’encre aussi vite. Il est vrai que le savoureux compte-rendu fait par Etienne de Montéty dans Le Figaro du roman à paraître de VGE « la Princesse et le président » ne se bornait pas à des considérations stylistiques : depuis ce matin, tout le monde conjecture sur la liaison supposée entre celui qui était alors chef de l’Etat et Lady Diana. Vrai ou faux ? Pure fiction ou réalité transposée ? Allez savoir. Une chose est sûre, le buzz est monumental et, du coup, on imagine que le public français fera meilleur accueil à cet ouvrage de VGE qu’au précédent, à savoir le Traité Constitutionnel Européen.
La boîte noire de Quignard

L’autre jour, j’ai pu donner l’impression au lecteur pressé que je daubais sur Libé, sans doute à cause du titre et du sujet de mon papier. En vérité, sous prétexte de commenter la « nouvelle formule » du quotidien, je me livrais là à mon exercice favori: pointer les contradictions, notamment chez les autres.
Emporté par mon sujet, un peu comme VGE dans Démocratie française, j’ai même dit une connerie[1. Enfin, moi c’est comme lui : on nous a mal compris.]. Non Libé n’est pas plus mal écrit que ses concurrents. Il peut même être carrément bon, dès qu’il ne se sent pas contraint d’être « citoyen ».
Ainsi dans le supplément « Livres » de jeudi dernier, mon attention a-t-elle été attirée par un papier sur La barque silencieuse de Pascal Quignard – tome 6, paraît-il, d’une saga intitulée Dernier royaume.
Pour des raisons qui m’échappent, j’avais zappé les cinq premières marches de ce monument en construction. En revanche, j’avais entrevu plusieurs fois l’auteur dans des zoos littéraires télévisés, et je m’étais dit : « Le mec est raide dingue ! »
Des yeux fous ouverts sur l’abîme, mangeant un visage lisse ; un type qui fait peur même quand il ne dit rien, mais qui en plus te mélange dans la même phrase le procès de l’Eglise et l’éloge du suicide – comme si c’était Benoît XVI qui l’égorgeait.
Un dément, pensais-je donc, en voyant ce Quignard s’agiter comme une bête traquée par elle-même. Un possédé qui, à ce titre, mérite ma compassion.
Et paf ! Voilà que dans Libé, Philippe Lançon – car c’était lui – m’ôte mes dernières illusions. Non, Pascal Quignard n’est pas le ouf malade que je voyais : plutôt « une précieuse que personne n’a l’air de trouver ridicule ».
Bonne nouvelle, somme toute : ce best-seller humain ne risque pas d’être arraché prématurément à l’affection de ses éditeurs[2. Je sais, s’il meurt dans la semaine, j’aurai l’air con ; mais c’est ça le journalisme, non ?]. Quignard n’est pas fou du tout, il se fout de nous, et c’est pour ça qu’on l’aime !
Bonne nouvelle à vérifier, quand même. Ma conscience profesisonnelle est célèbre jusqu’à l’ouest des Pecos : pas question pour moi de répéter un truc sans être bien sûr de l’avoir lu dans les journaux ou entendu à la télé ! Mais pas question non plus de monter dans cette Barque silencieuse remplie, si j’ai bien compris, d’enfants morts, de petits oiseaux et de bulots à l’ail.
C’est Lançon qui révèle la recette secrète de la quignardise : « En dire le moins possible à propos des choses les plus insolites possibles, pour séduire le plus possible. » Et encore : « Quignard semble dire : je ne suis pas de ce monde – mais pour l’attirer. »
De la méchanceté comme je l’aime : classieuse et pointue. De quoi me réconcilier avec Libé et la critique littéraire. Si celle-ci a une raison d’être, c’est du moins celle-là[3. La tournure est élégante, n’est-ce pas ?] : nous faire comprendre pourquoi tel écrivain nous gonfle – ou nous gonflera.
Je conçois aussi que c’est dur parfois de mettre un an à pondre un œuf aussitôt « cassé » par des Brice de Nice de la critique. Mais je suis pas ministre non plus ; je suis juste là pour donner mon avis sur tout, euh, un peu comme François de Closets[4. Irresponsable, c’est ça, je cherchais le mot !]…
Enfin un aveu dans l’affaire Clearstream
Ce dimanche, sur BFM-TV, Arnaud Montebourg, interrogé sur le procès Clearstream, s’est livré à un vibrant – mais surprenant – plaidoyer en faveur de DDV : « Il est inadmissible et scandaleux qu’un président de la République fasse pression sur la Justice, dont il est censé être le garant, à l’intérieur de l’enceinte d’un tribunal, quand il va demander à travers ses avocats d’éliminer son principal adversaire politique », a-t-il notamment déclaré. Ah bon ? Le « principal adversaire politique » de Sarkozy, c’est plus Martine Aubry ?
Simple comme un coup de fil ?

« Grand et monstrueux » : voilà ce qu’écrit Goethe, à la fin de sa vie, de son premier roman, Les Souffrances du jeune Werther. Lorsque paraît le livre en 1774, l’Allemagne est prise d’une fièvre inouïe : on s’habille comme les personnages du roman, on se comporte comme eux et l’on en vient naturellement à imiter Werther : les suicides frappent la jeunesse allemande comme une épidémie. La fièvre werthérienne est telle que le roman est retiré des librairies.
Si l’on s’en tient aux apparences, la conclusion s’impose : il existe des livres qui tuent. De Final Exit à Suicide mode d’emploi, le thème connaîtra une fortune diverse et le réalisateur japonais Hideo Nakata ira même jusqu’à la transposer en 1998 dans son film, The Ring.
Seulement, les choses sont un peu plus complexes que les apparences. Les Souffrances du jeune Werther sont un roman particulier. Tous les ingrédients du succès sont réunis : comme les deux autres best-sellers du XVIIIe siècle (Les Lettres portugaises et La Nouvelle Héloïse), Werther est un roman épistolaire. Il rompt avec la rationalité propre au siècle pour rétablir dans ses droits l’ordre de la sensibilité (Empfindsamkeit) : les lecteurs n’attendaient que ça et Goethe peut expliquer son propre succès en écrivant que « ce petit livre est arrivé au bon moment ». Plus qu’un événement littéraire, Werther devient un phénomène de société : l’Allemagne tout entière ne parle plus que de ce roman, il alimente toutes les conversations, rien d’autre ne semble plus exister que l’amour malheureux de Werther pour Lotte et le suicide du jeune homme.
Goethe n’a pas incité ses lecteurs à se donner la mort. Il a simplement réhabilité le suicide dans le champ des possibles. Il l’a remis au goût du jour (celui des années 1774), en accréditant l’idée que la mort volontaire entrait dans la normalité. Une fois levé le tabou du suicide, rien n’interdit plus à l’individu d’en finir, ni la morale, ni la religion, ni l’ordre juridico-politique. Le suicidaire est désinhibé. Il peut passer à l’acte.
Au début des années 1970, la psychologie sociale a théorisé ce phénomène sous le nom d’effet Werther : la médiatisation d’un suicide entraine, dans les semaines qui suivent, une hausse significative du nombre de suicides. C’est ainsi que le 18 septembre, Jean-François Legrand, président du Conseil général de la Manche, annonçait que six producteurs laitiers de son département s’étaient donnés la mort ces quatre derniers mois. Pas à cause de France Télécom, bien sûr, mais à cause de la crise de la filière laitière. Pas une mode, on vous dit. Une épidémie[1. Employé par Denis Lombard, pdg de France Télécom, le terme « mode » n’est pas si inconvenant que cela. L’effet Werther a les mêmes caractères que la « mode » : il fixe pour le suicidaire ce qu’est la normalité dans une période donnée.].
L’Organisation mondiale de la santé prend, quant à elle, l’effet Werther au sérieux. Son département de santé mentale et toxicomanies publiait ainsi en 2002 des recommandations à destination des médias. La prudence des spécialistes est telle qu’ils prient les journaux de ne pas consacrer leur première page à un suicide, de ne pas publier la lettre laissée par une personne suicidée, de ne pas le réduire à une seule cause, de ne pas parler « d’épidémie de suicides », de ne pas « présenter le suicide comme une méthode employée pour trouver une solution à ses problèmes personnels ». De même, « on ne doit pas rapporter un comportement suicidaire comme une réponse compréhensible aux changements sociaux et culturels ou à une récession ». Enfin, « la glorification des suicidés, présentés comme martyres et comme objets de l’adulation du public, peut suggérer aux personnes sensibles que la société dans laquelle elles vivent rend honneur au comportement suicidaire ».
Visiblement, les recommandations de l’OMS ne sont pas parvenues jusqu’aux oreilles des médias français : si l’on se suicide depuis dix-neuf mois à France Télécom, c’est uniquement parce que le groupe se restructure et que les employés sont gagnés par le stress. Le malaise social ou la mort : il n’y a pas d’autre choix !
Cette semaine, Paris Match s’est même distingué de tous ses autres confrères en consacrant un reportage à la 23e suicidée du groupe, publiant le courriel d’adieu envoyé à son père et établissant une relation de cause à effet entre ses difficultés au bureau et son suicide. Or, cet article laisse entrevoir que cette jeune fille avait, dans la vie, d’autres difficultés que celles qu’elle éprouvait sur son lieu de travail : le deuil de sa mère, l’absence de petit ami, la boulimie. Est-ce que ce sont des souffrances existentielles moindres que le stress lié au travail ? Evidemment que non. Il n’y a jamais une seule cause au suicide.
Il serait, d’ailleurs, assez simpliste de vouloir expliquer par une seule cause des réalités humaines aussi complexes que celles qui poussent un homme à consentir à sa mort. Ce que nous prenons pour des causes ne sont bien souvent que des occasions. En 1930, dans l’introduction aux Causes du suicide, Maurice Halbwachs le résume métaphoriquement : « L’individu que rien ne rattache plus à la vie trouvera, de toute manière, une raison d’en finir : mais ce n’est pas une raison qui explique son suicide. De même, lorsqu’on sort d’une maison qui a plusieurs issues, la porte par laquelle on passe n’est pas la cause de notre sortie. Il fallait d’abord que nous ayons le désir au moins obscur de sortir. Une porte s’est ouverte devant nous, mais, si elle eût été fermée, nous pouvions toujours en ouvrir une autre. »
Ce que Durkheim et, à sa suite, Halbwachs nous ont appris, c’est que le suicide est un produit de la réalité sociale elle-même. En 1897, dans son essai majeur, Le Suicide, Durkheim écrivait que le suicide ne représente pas une somme d’états individuels, mais que « chaque société est prédisposée à fournir un contingent déterminé de morts volontaires ». Il poursuivait : « Le suicide varie en raison inverse du degré d’intégration de la société religieuse, de la société domestique ou de la famille, et de la société politique ou de la nation. »
Le nombre de suicides rencontrés parmi les salariés de France Télécom au cours des dix-neuf derniers mois traduit une réalité sociale qui excède le simple cadre de cette entreprise : si l’on considère l’ensemble de la population active française en 2002, le taux de suicide est de 22,8 pour 100 000 (source : Inserm), c’est-à-dire un taux légèrement supérieur à celui constaté à France Télécom. Les plus cyniques statisticiens pourraient en conclure que l’on se suicide moins dans cette entreprise que dans l’ensemble de la société française. Mais cela n’aurait, évidemment, aucun sens[2. Il faudrait que les 100 000 salariés de France Télécom soient un groupe comparable à la population française active. Ainsi le personnel de France Télécom devrait-il présenter un taux de chômage comparable au reste de la population active – ce qui n’est évidemment pas le cas.].
Or, notre représentation collective du suicide, telle qu’elle est aujourd’hui véhiculée par la presse, est diamétralement opposée à l’analyse durkheimienne. Le suicidaire nous est présenté comme un nouveau Socrate, un individu auquel il ne reste plus que la mort comme issue et qui se contraint à avaler lui-même la cigüe. Fini le combat, l’engagement ou la lutte syndicale : suicidez-vous, Folleville !
Et si ça n’était pas vrai ? Et si l’on se suicidait parce que toutes les formes sociales traditionnelles (religion, parti, famille, nation) avaient disparu sans rien nous laisser d’autre que nos malheureux petits boulots ? Et si nos sociétés anonymes ne pouvaient jamais remplacer la société ? Et si le travail ne pouvait jamais remplacer la famille ni la patrie, dans l’ordre des allégeances identitaires ? Ce n’est pas le malaise au sein d’une société qu’il faudrait affronter, mais un malaise dans la civilisation. C’est précisément ce que Maurice Halbwachs redoutait, sans vouloir trop y croire, en 1930 : « Durkheim s’en tient à considérer l’affaiblissement des liens traditionnels qui en même temps, autrefois, enchaînaient et soutenaient les hommes. Telle serait la cause unique de l’accroissement des suicides, où nous reconnaîtrions alors non seulement un mal, mais un mal absolu. Car si ces traditions disparaissent, rien ne les remplace : la société ne gagne rien en échange. Les suicides ne sont pas la raison de quelque avantage. C’est pourquoi il faut pousser un cri d’alarme. Mais si les suicides, au contraire, augmentent surtout parce que la vie sociale se complique, et que les événements singuliers qui exposent au désespoir s’y multiplient, ils sont toujours un mal, mais peut-être un mal relatif. Il y a en effet une complication nécessaire qui est la condition d’une vie sociale plus riche et plus intense. »
Le suicide: Étude de sociologie. Introduction de Serge Paugam
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Le noir te va si bien

La mort de Thierry Jonquet, et l’émotion qu’elle a provoquée au point que, pour la première fois, un ministre de la Culture s’est fendu d’un communiqué de condoléances pour un auteur « de genre », semble accréditer une thèse dont les amateurs étaient depuis longtemps convaincus : le polar est une littérature à part entière et il arrive même que certains de ses auteurs soient de grands, voire de très grands écrivains.
On conseillera donc au lecteur qui voudrait faire le point sur cette question Une brève histoire du roman noir, par Jean-Bernard Pouy. Pouy est un des noms les plus représentatifs de cette génération des années 1970-1980 qui compta, outre Jonquet, des noms aussi remarquables que Fajardie, Quadrupanni ou ADG…
[access capability= »lire_inedits »]Ils renouvelèrent le genre, et ce de manière paradoxale, en renouant avec les racines de cette littérature qui sont à chercher aux USA, dans cette mouvance hard-boiled née de la crise de 1929 dont Hammett est le plus grand représentant. Pouy, lui, ajouta à cette dimension de critique sociale très libertaire une vision oulipienne et un sens de l’humour qui font de romans comme Nous avons brûlé une sainte, La Belle de Fontenay ou Spinoza enc… Hegel de véritables classiques. Sa Brève histoire est donc, on s’en doute, le contraire d’une étude universitaire. Pouy est un désinvolte, mais un désinvolte érudit et, l’air de rien, c’est un exploit d’être, sur un sujet aussi vaste, rapide, complet, pertinent et – osons cet affreux adjectif – pédagogique.
Il s’autorise une simple précaution méthodologique et terminologique : ne jamais parler de polar ou de roman policier, mais de roman noir. La différence n’est pas anecdotique : le roman policier est un roman du retour à l’ordre avec des bons qui gagnent à la fin, alors que le roman noir est un roman du désordre ou le bien et le mal ont tendance à confondre leurs lignes de force. Ainsi n’hésite-il pas à faire remonter le premier roman noir au mythe d’Œdipe, qui en serait même l’archétype. Pouy force à peine l’interprétation puisque parut effectivement en Série Noire, il y a quelques années, Œdipe roi, dans une remarquable « traduction du mythe » par Didier Lamaison respectant toutes les lois du genre.
Pouy analyse aussi les différents aspects du genre qui semblent avoir coexisté depuis le début et son Histoire se révèle davantage, auraient dit les structuralistes, diachronique que banalement chronologique. Mais un simple inventaire des têtes de chapitre vous indiquera l’esprit dans lequel est écrit cette histoire où vous découvrirez qui sont, par exemple, les tenants du courant « rouston-baston » ou ceux atteints par la « cirrhose de l’âme ».
Au passage, il démontre de façon assez convaincante que des auteurs perçus par la critique comme « difficiles », notamment Jean Echenoz ou Tanguy Viel, qui publient aux éditions de Minuit, doivent tout au roman noir et le reconnaissent aisément.
Pouy, qui est en plus un écrivain généreux, termine cette Brève histoire par une nouvelle qui se moque de l’actuelle mode du genre et de la prolifération de titres de qualité médiocre par des éditeurs qui ont flairé le bon coup. Elle est intitulée : Sauvons un arbre, tuons un romancier !
Ce qui, en ces temps de rentrée littéraire à plus de six cents romans, est une idée à considérer.
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Jan Tschichold, maître en simplicité

Bonhomme et inflexible, Jan Tschichold est un personnage singulier de l’histoire du livre. Acteur et promoteur du design moderne, puis fervent défenseur du classicisme, il a jeté les fondements de la typographie contemporaine et introduit de précieuses innovations qui sont devenues des standards.
Dès son plus jeune âge, son père lui inculque l’amour des belles lettres – pas celles que l’on lit, mais celles que l’on dessine : papa Tschichold est peintre d’enseignes. Les parents de Johannes ont un grand dessein pour leur rejeton : il sera professeur aux Beaux-Arts. Le chemin est tracé d’avance : Johannes Tschichold étudie à l’Académie des arts graphiques de Leipzig. À leur désespoir, Johannes décide, à 21 ans, d’embrasser le métier de calligraphe et de typographe.
[access capability= »lire_inedits »]Il évolue comme un poisson dans l’eau dans l’effervescence créatrice des années 1920. Comme il a l’âge d’être rebelle, il décide de se faire appeler Ivan, en hommage à l’esthétisme révolutionnaire et constructiviste russe. Par hasard, il visite la première exposition du Bauhaus, l’Institut des arts et métiers fondé par Walter Gropius. Il se convertit immédiatement à ses principes qui proposent l’unité de l’art et de la technique. En 1926, il intègre la Münchener Meisterschule für Typografie, l’école supérieure de typographie de Munich, où il enseigne sous la direction du typographe Paul Renner, père de la police de caractères emblématique du Bauhaus : Futura.
Dans la foulée, il publie un manifeste intitulé Die neue Typographie, qui révolutionne la typographie. Il y proclame la suprématie des polices de caractères bâtons et des compositions asymétriques ; il plaide pour la standardisation des formats de papier et des processus de fabrication. Parce qu’il est pragmatique et a de la suite dans les idées, son manifeste est suivi de manuels pratiques à destination des professionnels de l’imprimerie.
Son ami Kurt Schwitters fonde un groupe, le Ring neuer Werbegestalter, afin de promouvoir les théories novatrices de Tschichold. Le cercle fédère à son apogée une foule de 25 membres. Mais le nazisme monte en Bavière. Les amis de Tschichold le convainquent d’abandonner son prénom d’emprunt, Ivan, pour le diminutif Jan. Mais ce changement n’est pas suffisant. Jan a des convictions : il est ouvertement hostile à Hitler. Après la victoire des nazis aux élections de 1933, il est arrêté. Libéré après quelques jours, son œuvre est déclarée « non allemande ». Il est démis de ses fonctions à la Meisterschule de Munich. Tschichold quitte sans tarder l’Allemagne.
Il s’établit en Suisse, à Bâle, avec femme et enfant. Et Tschichold se met à brûler ce qu’il avait adoré : la nouvelle typographie. Il publie plusieurs articles dans lesquels il se livre à une véritable autocritique : la nouvelle typographie est un totalitarisme. Elle est, comme le nazisme, le fruit du modernisme. Tschichold redécouvre alors les canons de la typographie classique et la composition symétrique qu’il avait étudiées à Leipzig.
En 1946, le pionnier des livres de poche en Grande-Bretagne, Allen Lane, fait appel à Tschichold pour renouveler la ligne graphique hasardeuse des collections qu’il a créées dix ans auparavant, Penguin Books. Le livre de poche n’est pas une découverte pour Tschichold. En Allemagne, il a été témoin de la première expérience, tentée par Kurt Enoch, avortée avec l’accession au pouvoir des nazis.
Le défi qui s’offre à Tschichold est exaltant : respecter les principes de composition académique dans un processus de fabrication industriel. Pour y répondre, il élabore une charte graphique devenue célèbre, baptisée « Penguin Composition Rules ». Ces règles de composition, qui vont s’imposer à l’ensemble des collaborateurs des éditions Penguin Books, tiennent en quatre pages. La composition doit servir humblement l’œuvre, demeurer simple et lisible. Si un imprimeur vient à se plaindre des contraintes imposées, Tschichold, intransigeant et malicieux, exagère son accent allemand et fait mine de ne pas comprendre. Il réalise personnellement les couvertures de plus de cinq cents livres pour Allen Lane. Elles contribuent à donner à la collection une forte identité visuelle. Penguin Books acquiert une renommée internationale. Tschichold devient une sommité. Obsédé par la qualité, il améliore également les techniques d’impression et de reliure. Au bout de trois ans, Tschichold estime sa mission accomplie et rentre en Suisse.
L’apprentissage du typographe n’étant jamais achevé, il se consacre encore et toujours à l’étude des canons de la Renaissance. A la fin de sa vie, revenant sur son expérience, il déclare : « Je suis fier du million de livres de poches Penguin dont j’ai inspiré la ligne graphique. Les quelques beaux livres que j’ai conçus sont négligeables. Nous n’avons pas besoin de livres prétentieux pour nantis, mais simplement de livres ordinaires de bonne facture. » Le typographe appliqué était un maître en simplicité.
Jan Tschichold, Livre et typographie (Allia). Dans cet essai, Tschichold aborde toutes les questions que pose la fabrication d’un livre.
Collectif, Jan Tschichold, Master typographer (Thames & Hudson). Cette biographie en anglais, richement illustrée, aborde les différentes étapes de l’œuvre de Tschichold.
Christopher Burke, Active Literature (Hyphen Press). Pour ceux qui souhaiteraient se pencher plus en détails sur l’époque « nouvelle typographie » de Tschichold et les avancées qu’il a introduites.
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Merci, M. Finkielkraut !

Je dois mon goût pour la littérature et pour le savoir en général à Monsieur Le Gallo, qui fut mon professeur de français en classe de 5e. De toute ma scolarité, j’ai gardé bien peu de noms et de visages enseignants. De ses cours, me sont restées des phrases entières : « Le sonnet est un poème en alexandrins composé de deux quatrains et de deux tercets. ». Je l’entends encore s’emporter, et nous emporter avec lui dans la lecture de Racine ou de Joachim du Bellay.
Cet homme, qui était le doyen du collège, avait chez les élèves, et peut-être chez les enseignants les plus jeunes, dix ans après Mai 68, une réputation épouvantable. Lorsque nous cédions à de mauvaises habitudes prises dans d’autres cours et perturbions le sien, il arrivait qu’il nous soulève de notre chaise par les oreilles pour nous envoyer une gifle qui sonnait dans le silence de la classe. Nous ne le savions pas encore, mais cet apprentissage du respect nous a sacrément aidés à grandir. Je plains de tout cœur les élèves d’aujourd’hui que la législation a privés d’un tel enseignement.
[access capability= »lire_inedits »]La passion qui l’animait avait finalement banni de sa classe le chahut, l’inattention s’y faisait discrète, devenue honteuse. L’ordre qui y régnait nous donnait la mesure de la haute estime dans laquelle il tenait sa matière. Le sérieux avec lequel il nous offrait les lettres était une preuve de l’amour qu’il leur portait. Les portes qu’il ouvrait sur des mondes inconnus et par lesquelles nous ne faisions que jeter des regards excitaient nos curiosités. Lentement mais sûrement, notre professeur nous a amenés à croire que le savoir pouvait être une source de plaisir. La conviction avec laquelle il nous invitait à lire nous donnait la garantie que, dans les livres, se trouvaient des trésors.
Plus tard, c’est à Alain Finkielkraut que je dois la découverte de La Plaisanterie. Sans les conseils de cet homme, en qui j’ai placé toute ma confiance pour l’avoir beaucoup écouté et beaucoup lu, aurais-je persévéré dans la lecture de ce roman difficile pour moi, à l’intrigue complexe, aux personnages multiples qui apparaissent pour un chapitre et s’éclipsent pour réapparaître dans une autre époque ? Je l’ignore.
Sans cette garantie du trésor caché, aurais-je poursuivi la lecture de Vie et destin, de Vassili Grossman, en acceptant de me perdre dans les méandres du récit ? Je ne le crois pas. Ainsi, la promesse d’Alain Finkielkraut a-t-elle ajouté à ma bibliothèque Georges Bernanos ou Charles Péguy, Philip Roth ou Hannah Arendt.
Aujourd’hui, peut-être las d’être le vigilant qui nous avertit des barbaries à venir, peut-être fatigué des procès et des protections policières, qui en disent long sur ces crétins qui inquiètent un homme aussi profondément honnête, Alain Finkielkraut emprunte le chemin détourné de la littérature et nous offre les « longues conversations silencieuses » qu’il a nouées avec Milan Kundera, Vassili Grossman, Albert Camus et d’autres. Dans Un Cœur intelligent, il raconte, explique, éclaire neuf romans qui nous aident à saisir ces vérités qu’aucune science ne peut embrasser[1. La Plaisanterie (Milan Kundera), Tout passe (Vassili Grossman), Histoire d’un Allemand (Sebastian Haffner), Le Premier homme (Albert Camus), La Tache (Philip Roth), Lord Jim (Joseph Conrad), Les Carnets du sous-sol (Dostoïevski), Washington Square (Henry James), Le Festin de Babette (Karen Blixen).].
Par la « vérité supérieure du roman », ces petites histoires de destins individuels portent leurs lumières dans des profondeurs et sur des réalités que la grande ne peut atteindre.
Ce que le philosophe nous révèle des auteurs, ce qu’il nous montre des œuvres et de leur histoire nous entraîne dans une relecture où toutes les richesses qui nous avaient échappées sont révélées. Ce livre, qui en contient plus d’un, je l’ai lu plus d’une fois, pour le fond ou pour la forme, pour cette langue riche et claire, ces mots choisis, ces formules inédites.
Les passages extraits des romans sont autant de prétextes à la réflexion sur la politique, les utopies, le bien et le mal, la morale, les humanismes aux prises avec les logiques destructrices de leur époque, les « cœurs captifs de l’amour-propre », enfermés dans l’illusion et fermés à l’amour, les cœurs intelligents qui tiennent les hommes debout dans les tempêtes plus sûrement que la raison et que « rien ne révolte davantage que l’escamotage de l’horreur par l’intelligence de son interprétation ».
Cette philosophie du réel, lisible par tous car « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire viennent aisément » (merci, Monsieur Le Gallo) est une inépuisable lumière qui éclairera nos lanternes pour longtemps. En plongeant dans ce livre, le monde nous paraît plus complexe et plus limpide.
C’est un prodige ? Je n’en attendais pas moins.[/access]
Des droits de l’homme et du mitoyen

« Ma liberté s’arrête là où commence celle des autres. » Ce lieu commun inhabitable, vaguement issu de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789, est censé exprimer la sagesse de l’autolimitation. Mon propos ne sera nullement de récuser cette sagesse de l’autolimitation, qui m’est très chère, mais de critiquer la forme de cette maxime, afin de mettre au jour les contenus implicites antipathiques qu’elle véhicule dans les soutes de son méchant langage.
« Ma liberté s’arrête là où commence celle des autres. » Le premier inconvénient de cette maxime est qu’elle implique une conséquence fâcheuse : « La liberté des autres s’arrête là où commence la mienne. » Cette proposition en implique donc une autre qui résonne comme une condamnation de toute espèce d’autolimitation. Les malheureux qui se réclament de la première proposition sont contraints de se réclamer aussi de la seconde. Ils seront donc en devoir de proclamer à l’automobiliste adverse à qui ils viennent de couper le passage salement ou au mari de leur maîtresse les surprenant au cours de leurs ébats : « Ta liberté s’arrête là où commence la mienne, connard ! » Et ils pourront rajouter : « C’est dans la Déclaration des droits de l’homme ! » Si leur adversaire proteste, il leur sera même loisible de le dénoncer à Human Rights Watch.
[access capability= »lire_inedits »]Le second inconvénient rédhibitoire de la formule « Ma liberté s’arrête là où commence celle des autres » réside dans le verbe « s’arrêter », dans l’idée stupide que la liberté s’arrête, que l’on retrouve également dans sa variante tout aussi indéfendable : « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres. »
Procédons sans plus attendre à l’examen d’un exemple concret, pour ne pas nous noyer dans les eaux glaciales de la spéculation. Je n’hésiterai pas à utiliser ce prétexte pour révéler ici quelques éléments croustillants de ma vie familiale, à l’instar des écrivains branchés des cent dernières années. Les lecteurs réactionnaires et sans cœur que cet étalage malsain de détails intimes incommoderait sont invités à sauter le paragraphe qui suit.
Un jour, il y a une quinzaine d’années, alors que j’habitais en Catalogne française, à Thuir, au 18 rue San Ferréol, nous dînions en famille par un beau soir d’été dans notre idyllique jardinet. Alors que nous mâchions innocemment de délectables poivrons, tomates et aubergines farcis, nous ignorions encore combien cet instant de grâce, cette joie commune d’un soir d’été, étaient éphémères et fragiles. Nous ignorions qu’une ombre malfaisante épiait derrière la haie séparant notre riant jardinet de son jardinet triste. Notre machiavélique voisine, Véronique Pierre, sise au 16 rue San Ferréol, qui habitait une maison absolument identique à la nôtre et nous haïssait depuis de nombreuses années – notamment pour une sombre affaire de têtards ramassés en masse par mes frères et moi-même et dont elle soutenait, de façon parfaitement fantasque, qu’ils étaient la seule explication plausible au prodigieux pullulement de rainettes dans son propre jardin –, Véronique Pierre avait donc choisi cet instant précis pour arroser son décourageant jardinet. Lorsqu’elle s’avisa d’abreuver la haie de cyprès qui nous séparait de son regard, elle fut soudain traversée par l’idée étrange de diriger le jet de son tuyau d’arrosage – parfaitement identique au nôtre – non vers le pied de ses cyprès lugubres, mais vers leur faîte. Traversant la haie, le jet d’eau atteignit avec précision la joue de ma tante Claire (qui est aussi ma marraine) à l’instant précis où celle-ci mâchait voluptueusement sa dernière bouchée d’aubergines farcies.
La maxime « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres » m’évoque irrésistiblement cette vision : une triste vitre de plexiglas s’élevant lentement entre nos deux jardins et interceptant le jet d’eau avant qu’il n’atteigne la joue de ma marraine. Une mécanique sans joie rendant impossible tout événement, toute rencontre jaillissante d’une altérité véritable – fût-ce celle de Véronique Pierre. A l’instant précis où l’eau atteignit la joue de ma marraine, il me semble insensé d’affirmer que sa liberté s’arrêta. Tout au contraire, la liberté de ma marraine, tout comme celle de Véronique Pierre, naquirent à l’instant même où le jet d’eau, franchissant avec la même audace que les bondissantes rainettes la limite des espaces séparés de nos jardinets, atteignit la joue de ma marraine. La liberté ne s’arrête jamais. Elle n’est pas là pour ça. En revanche, elle commence. C’est son boulot de liberté. Ma liberté commence là où commence celle des autres. La liberté de ma marraine commence là où commence celle de Véronique Pierre. La liberté est imprévisible, elle fait voler en éclats le registre du calcul, de la maîtrise. Comme le Christ, dont elle est l’un des noms, elle « rend toutes choses nouvelles ». Comme l’eau vive de Véronique Pierre, elle fait jaillir la présence et le présent.
La maxime « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres » est mensongère en raison de l’aberrante métaphore spatiale qu’elle fait passer en loucedé. Elle veut nous faire croire que deux libertés humaines sont identiques à deux propriétés foncières et que la condition humaine se résume à la guéguerre de deux propriétaires de jardinets.
La liberté des comptables, connue encore dans nos contrées sous le nom de liberté des propriétaires de possibles, imagine l’existence humaine comme une somme de possibles calculables et dénombrables, qui pourraient êtres répartis équitablement (ou non) comme des parts de gâteau. Selon la mathématique foireuse de la liberté des propriétaires de possibles, l’homme qui a accès à quatre mille chaînes de télévision est deux fois plus libre que celui qui doit, morne, se restreindre à deux mille chaînes. Et celui qui possède une femme et quarante-sept maîtresses est quarante-huit fois plus libre que le malheureux qui a pris la décision incompréhensible de rester fidèle à son épouse.
La liberté des comptables repose sur un double calcul utilitariste. Sur un premier versant, elle prêche la maximisation des possibles dont je suis le propriétaire, la maximisation de mes jouissances et de mes droits. Dans un premier temps, cette maximisation prétend se connaître une limite, à travers ce principe de réciprocité cher aux comptables de la Révolution française, formulé dans le déplorable article 4 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. » Puis, dans un second temps, dont ce méchant langage utilitariste rendait la venue très prévisible, ce principe de maximisation des jouissances devient de plus en plus explicitement illimité, à mesure que mon prochain devient celui qui me vole des parts de jouissance. C’est ainsi que le principe censé nous transmettre la sagesse de l’autolimitation nous conduit marche après marche jusqu’au désespoir de la « jouissance sans entraves ».
Avec ce second temps intervient le second versant du calcul utilitariste de la liberté des comptables : la maximisation de la désaffiliation, la maximisation de la non-appartenance. Ou encore : la minimisation des dettes envers les autres. C’est le point où culmine l’absurdité de cette conception de la liberté. « Moins j’ai de dettes, moins je prononce de promesses, moins je tiens ma parole, plus je suis libre ! » La liberté des comptables atteint ici son but : la maximisation du non-rapport entre êtres humains et, en conséquence, la maximisation du non-rapport de chaque être humain avec soi-même.
À chacun sa vérité, à chacun sa liberté, à chacun son jardinet.
Ainsi résonne le dernier râle des propriétaires de possibles.[/access]



