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Un gêneur nommé Guaino

guaino

Féru d’histoire, Henri Guaino doit penser, ces jours-ci, que l’Elysée ressemble à la Florence des Médicis : chausse-trapes à tous les étages, cabales et complots en tout genre, bruissement des dagues, fioles de poison à toute heure. Bref quelqu’un veut sa tête. Ou quelques-uns. Et l’un de ses ennemis s’est chargé de le faire savoir au Figaro qui a généreusement consacré vendredi dernier une page à une réunion où semble-t-il, les assiettes ont volé après que le conseiller spécial avait violemment dénoncé – mais en interne – la brillante idée de Luc Chatel de rendre l’histoire-géo optionnelle pour les terminale S.

Manquement à la solidarité, éructent ses collègues qui l’accusent de déstabiliser le président. D’autres – nous, par exemple – pourraient trouver salutaire que le conseiller spécial préfère la compagnie d’Alain Finkielkraut et de Max Gallo à celle de la FCPE, du Sgen CFDT et autres pédagogistes fossoyeurs de la transmission. En plein débat sur l’identité nationale, ne pas transiger sur l’enseignement de l’histoire auprès des futures élites relève d’un certain souci de cohérence prisé même par l’électorat de droite.

Certes, ce n’est pas très neuf. Cet électron libre même pas passé par l’ENA s’est taillé une place à part dans la géographie du sarkozysme. Le président tolère beaucoup de son conseiller spécial et on imagine aisément que ce statut de chouchou, s’agissant d’une tête brûlée, agace ses petits camarades. Il est vrai que Guaino, qui a aussi la tête bien faite, a sa propre conception du devoir et de l’histoire et s’est payé le luxe d’avoir raison contre Mme Lagarde quand celle-ci jurait que la crise n’était pas systémique et qu’elle épargnerait l’Union européenne. Le fait d’être un esprit libre et d’avoir raison contre les importants fait sans doute de lui l’importun par excellence.

En fait, les conciliabules conspiratifs ne sont que les aléas normaux de la vie de bureau qui, même dans une monarchie républicaine, a souvent quelque chose d’une école maternelle.

D’abord, il y a le style. Guaino est une grande gueule, il aime parler aux médias et les médias aiment le faire parler – tout en lui consacrant volontiers des papiers fielleux comme viennent de le faire, à trois jours d’intervalle, Le Figaro et Le Monde. Dans pas mal de rédactions, il semble être le seul sarkozyste vaguement fréquentable, peut-être parce qu’il apparaît comme le moins sarkozyste de tous. Phénomène inédit que cette « plume qui parle », ce qui crée parfois un étrange effet larsen. On ne sait plus s’il faut parler des discours de Guaino ou de ceux du président – ce qui, pour certains, les rend doublement détestables.

Non seulement il la ramène, mais il joue sa partition solo. La petite musique républicaine, néo-gaulliste, étatiste, on appelle ça comme on veut, les références à la grande Histoire, tout cela ne doit pas toujours être très tendance à l’Elysée, où certains doivent s’irriter de ce magistère du verbe pendant qu’eux ont, pensent-ils, les mains dans le cambouis.

Au demeurant, si certains estiment qu’il a trop d’influence, d’autres, sensibles à son verbe flamboyant, lui reprochent de n’en avoir pas assez et d’être l’alibi républicain d’un Nicolas Sarkozy qui ne le serait point. En somme, il serait délégué à l’habillage, préposé à l’imaginaire. C’est oublier que le verbe est un élément central de la politique française, raison pour laquelle il fascine ou révulse. Quand le président emploie le mot « assimilation », jusque-là proscrit par peur du lobby multi-culturaliste, sa parole n’est-elle pas en soi une action ?

Si Guaino n’était qu’un faiseur de chansonnettes, un bibelot républicain, posée sur la présidentielle cheminée, ou un petit singe grincheux qui s’écrierait entre deux raclements de gorge « Vive de Gaulle ! », « Vive le programme du CNR ! », il faut réguler le capitalisme, il n’irriterait pas tant.

Derrière ces secrets d’alcôve complaisamment diffusés, se livre une véritable bataille politique dont l’issue dépend de la réponse à une question. Que veut le président ? La rupture, les indicateurs de performance, la politique de l’offre, la cure d’amincissement de l’Etat, bref la greffe du modèle anglo-saxon ou plutôt un volontarisme étatique, un bonapartisme revisité ouvert aux hommes d’affaires mais méfiant à l’égard des chimères du marché autorégulé ? Le multiculturalisme échevelé ou l’assimilation républicaine ?

Le Sarkozy de la crise a renoué avec une filiation républicaine et bonapartiste. Mais le Sarko d’avant, le chantre de la rupture, des baisses d’impôts et du bouclier fiscal, celui que semblent préférer la plupart de ses conseillers, n’a pas forcément dit son dernier mot.

À l’Elysée, certains semblent confondre accalmie et sortie de crise et n’ont rien de plus pressé que de revenir au statu quo ante. La clarification viendra en son temps. Mais avant que le réel ne se rappelle à tous, il faut espérer que Guaino gagnera la partie contre les professionnels de l’amnésie, appelés aussi les visiteurs du soir.

La triche, c’est la vie

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Out

Quelle hystérie ! La main de Thierry Henry a déclenché des indignations toujours morales, parfois légitimes mais le plus souvent grotesques. Certes, ce n’est pas un bon exemple pour nos chers petits que l’on tente encore de persuader de la glorieuse incertitude du sport entre deux jeux-concours pour attrape-nigauds de TF1. Certes, l’équipe nationale a joué comme une bande de chèvres et a manqué d’élégance (sauf le chat Lloris) du début à la fin du match. Certes, les embrassades des joueurs après le but avaient quelque chose d’obscène, d’indécent.

Mais quiconque se rappelle avoir joué un match de foot sait bien que, dans l’enfer du jeu, la morale s’échappe très loin des crampons. Même dans le foot amateur, même dans celui qui se pratique sur un terrain vague (quoique, avec l’immobilier, il y en a de moins en moins) ou sur une plage, la tentation de la triche est permanente.

[access capability= »lire_inedits »]On peut toujours brûler Thierry Henry au bûcher des tricheurs. Mais c’est la vie d’un tricheur ou l’arnaque que les gens vont voir au cinéma. Le gangster fait plus recette que la vie du Christ. Et je ne souhaite pas un monde sans triche, même à mon pire ennemi. Un autre monde est peut-être possible. Mais sans tricheurs, quel ennui!

Sans parler du fait qu’à entendre les partisans des excuses nationales − auxquels Ségolène Royal ne s’est pas encore jointe − il faudrait aussi demander des excuses aux Serbes pour l’exclusion du gardien de but de la France lors de la phase éliminatoire ; exiger une autocritique vis-à-vis de l’expulsion de Blanc en demi-finale du Mondial de 1998 ; convoquer d’urgence Angela Merkel à l’Elysée pour l’agression de Battiston par Schumacher lors du France-Allemagne de demi-finale de la Coupe du monde 1982.

Mais il y a sans doute bien autre chose dans les cris d’orfraie. On sent le désir irrépressible, chez certains, d’éprouver une honte nationale. Ah, c’est qu’ils n’en sont pas fiers de la qualification française ! À juste titre. Mais la main d’Henry donne à beaucoup l’envie de s’excuser. Pour les crimes du colonialisme. Pour les enfants juifs envoyés dans les camps durant l’Occupation. Pour la torture en Algérie. Pour le renvoi des Afghans. Pour le non-passage du nuage de Tchernobyl au-dessus des campagnes françaises. Bon, allez, on arrête là, la ligne est trop difficile à tenir : comment être contre la triche et défendre Thierry Henry ? Contre le foot tout-fric et la honte nationale ? Contre la torture en Algérie et contre le fait de s’en excuser encore cinquante ans après ? OK, je renonce.

Il ne me reste plus qu’à beugler avec la meute : Henry, démission ! L’Irlande au Cap !

PS : Sans revenir forcément sur le sens général ce que j’ai écrit à chaud, quelques jours de recul m’ont permis de saisir ce qui ne se percevait pas sur le moment : la réaction contre la main d’Henry peut aussi être interprétée comme une réaction patriotique sur le thème : « La France ne peut pas vaincre sans panache ». Si c’est le cas, et sans doute ce sentiment doit exister (la preuve, dimanche 22 novembre, un amateur a volontairement raté un penalty qui ne lui paraissait pas mérité en faveur de son équipe), j’ai pêché par pessimisme… [/access]

Qui gagne perd

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Thierry Henry
Celui qui ne joue pas le jeu s'exclut de la partie.

On peut admettre qu’un jeu est une pure convention, qu’il n’existe que par les règles qui le définissent. Les règles d’un jeu semblent avoir, pour la clarté de la discussion, deux avantages remarquables sur d’autres systèmes de règles : elles n’impliquent aucune transcendance, aucune croyance collective que nous nous sentirions tenus de respecter ; elles sont cependant universellement connues et appliquées, même par les enfants des rues de Bogota, de Liverpool ou de Lagos qui sont réputés vivre en dehors de l’ordre établi. Un enfant de six ans est capable de comprendre la nature purement conventionnelle du jeu : celui qui ne joue pas le jeu s’exclut de la partie.

Cette évidence est d’ailleurs si forte que, depuis un bon quart de siècle, les tenants de l’économie libérale ne cessent de plaider pour que les réglementations, excessives, rigides et tatillonnes, laissent la place à de simples règles du jeu, parfois appelées codes de bonne conduite ou encore bonnes pratiques, librement adoptées et acceptées par les acteurs économiques. Il y a dans cette revendication une évidente volonté de réduire le champ de ce qui doit obéir à des règles, mais plus encore l’idée que les bonnes règles sont celles qui peuvent être directement appliquées par ceux qui y ont consenti. Les enfants des rues ont parfois besoin d’un arbitre mais, semble-t-il, pas d’une autorité pour interpréter les règles applicables au football.

Universel et populaire, le football est à l’identité nationale ce que le théâtre était, selon Aristote, à l’identité de la cité grecque : un moment de catharsis, c’est-à-dire d’expression inoffensive des passions collectives. C’est en tout cas ce que nous avons cru lorsque nous avons gagné la Coupe du monde. La grande dispute provoquée par la main de Thierry Henry révèle cependant un grand malentendu entre le peuple et ses élus sur ce qu’il faut entendre par « respect des règles ».

[access capability= »lire_inedits »]Résumons-nous : la règle applicable est qu’au football, on ne touche pas la balle avec la main. Le cas d’espèce est qu’un joueur a permis à son équipe de marquer un but décisif (pour l’issue du match et pour la suite de la compétition) en déviant la balle avec la main. Notons qu’à la différence du Code pénal, la règle du jeu ne distingue pas la faute intentionnelle de la maladresse puisque l’adresse est la compétence même du joueur. La faute est donc entière, manifeste et de grande conséquence pour le sens du jeu. Mais l’arbitre n’a pas vu la faute et accorde le point marqué. La question posée est dès lors la suivante : quelle est la conséquence d’une faute dépourvue de sanction ?

François Hollande juge qu’il s’agit d’un « incident grave sur le plan de l’éthique sportive » qui ne doit toutefois pas déboucher sur un « débat national » ; « la main d’Henry n’est pas politique », conclut-il . Mais le débat national a bien lieu et ce membre éminent du corps législatif se trompe : la question de l’impunité, c’est-à-dire la question de l’effectivité des règles, est en permanence au cœur du débat national. Elle se pose à propos des incivilités des mineurs, de la banalisation de la consommation de cannabis, du sort réservé aux sans-papiers, des excès de vitesse, de la fraude fiscale, de la rémunération des chefs d’entreprise et des traders, des catastrophes industrielles, de la mise en examen d’un ancien chef de l’État… C’est une question éminemment politique parce que, si le mot jacobinisme a un sens, c’est celui de la construction de l’unité nationale par l’égalité devant la loi. C’est une question éminemment politique parce que le politique prétend, dans ce pays, réaliser le bien commun en répondant à chaque incertitude collective par une loi. Or, sous des figures diverses, la seule réponse du politique à notre question, c’est l’esquive.

Il y a d’abord l’esquive par la procédure, c’est-à-dire par les règles d’application des règles, qu’on appelle en l’occurrence les règles de l’arbitrage. Le président de la fédération française de football, suivi par le porte-parole adjoint de l’UMP, les invoque aussitôt en parlant de « faute d’arbitrage favorable ». Il faut donc comprendre qu’il existe, derrière les règles de procédure permettant d’appliquer les règles du jeu, une « règle du jeu de la procédure » qui est en gros un pari sur les maladresses de l’arbitre, résumé d’une phrase lapidaire par le coprésident des Verts au Parlement européen, Daniel Cohn-Bendit : « La main de Thierry Henry, c’est le summum de la chance, mais le football, c’est comme ça », ce qu’en d’autres temps on appelait la « glorieuse incertitude du sport », la noblesse de la chose tempérant sans doute l’égalité républicaine des règles.

Mais la condition de possibilité de la procédure, bien connue de tous les professionnels chargés de faire respecter les règles, est la liberté qui leur est laissée de voir ou de ne pas voir la faute. C’est un adage bien connu dans la police que l’homme qui prend le plus de décisions chaque jour est le gardien de la paix : chaque jour, sur la voie publique, il décide de voir ou de ne pas voir l’infraction. Or cette condition est invalidée par la télévision : même si l’arbitre, le sélectionneur de l’équipe de France et le président de la République n’ont pu, de là où ils étaient, voir la faute, le peuple, lui, de son canapé, a tout vu. La question est politique parce que, si la procédure et la règle du jeu de cette procédure font obstacle au respect de la règle du jeu, comment le peuple pourrait-il respecter ceux qui administrent les règles ? C’est ici que deux philosophies des règles s’opposent : les virtuoses qui jouent avec les règles sont contre l’utilisation de la vidéo dans l’arbitrage, mais ceux qui ont compris que l’arbitrage du peuple ne pourrait indéfiniment être bafoué commencent à s’y résoudre, à l’instar du ministre de l’Education nationale : « Je suis à fond pour l’arbitrage vidéo, en tant qu’amateur de foot et non pas comme porte-parole du gouvernement. »

Au plus haut niveau, on pratique contre toute attente la déclinaison de compétence. Au premier ministre irlandais, s’exprimant au nom des victimes (et qui pourrait lui contester ce rôle ?) qui demande, depuis la tribune de son Parlement, que le match soit rejoué, arguant que l’énormité de la faute au regard de l’enjeu anéantit la validité du match, le premier ministre français répond que « les gouvernements ne devraient pas s’immiscer dans le fonctionnement de la Fédération internationale » et le président français : « Ne me demandez pas de me substituer à l’arbitre, aux instances du football français, aux instances du football européen : laissez-moi à ma place ». La FIFA ne saurait cependant donner raison aux Irlandais, « aucun point de règlement ne permettant de remettre en cause le résultat ». Mais celui qui détient la compétence en dernier ressort peut-il légitimement opposer une règle de procédure à la règle du jeu ?

On trouve enfin une autre figure coutumière de la rhétorique de l’action, le changement de règle, souvent qualifié de réforme : « Je trouve, dit la ministre de l’Économie, que la FIFA ferait bien de regarder les règles en vigueur parce que je trouve que ce serait bien de pouvoir, dans de telles circonstances, décider peut-être de faire rejouer un match. Si les règles sont mauvaises, il faut les remettre en cause. » Il s’agit bien sûr de la règle de procédure et non de la règle du jeu, mais le propos permet néanmoins de ne pas statuer sur le respect de celle-ci.

Le jeu des règles interdit décidément le respect de la règle du jeu. La première à en tirer les conséquences est la secrétaire d’État aux sports. Elle s’aventure d’abord sur le terrain de la justification technique de la faute (« Vous ne pouvez pas savoir exactement d’où vient le ballon et où il part… »), mais comprend vite que la maladresse, comme on l’a vu plus haut, n’est pas opposable à la règle du jeu. Barrée sur le terrain politique par la déclinaison de compétence précédemment exposée, elle choisit de dissoudre la sanction de la faute dans la morale, figure abondamment pratiquée à propos des banquiers au moment de la crise financière. Au-dessus des règles, il y a les valeurs, l’éthique sportive : « Il ne m’appartient pas d’accabler Henry, mais de lui renvoyer la balle pour qu’il dise la vérité. Cela relève de son intimité, de son rapport à la vérité et des valeurs du football. C’est à Thierry Henry de dire si son geste est volontaire ou non. Il le doit au public. Il doit être honnête. C’est aussi la réputation de la France qui est engagée. Pour ma part, je crois aux valeurs du sport sans lesquelles on tue l’esprit du sport. La dimension très populaire et éducative du football donne à ses acteurs une importante responsabilité ». Déclaration qui mérite d’être citée en entier, parce qu’elle décrit le changement de paradigme que la secrétaire d’État est contrainte d’opérer pour retrouver le chemin du respect des règles, dont elle voit bien qu’elle ne peut s’écarter dans un entretien où il est aussi question du dopage : arbitre, procédure et institutions, tous les médiateurs chargés d’assurer le respect des règles sont congédiés au profit d’un rapport intime à la vérité, aux valeurs et d’une responsabilité personnelle de chacun dans la transmission de ces valeurs par l’exemple de la foi. Mais, en admettant que l’éthique comme respect de soi puisse être une réponse au dopage considéré comme un mensonge du corps, il est douteux qu’elle permette de rétablir le jeu en tant que respect d’une règle commune.

La règle du jeu est une règle nue. Sans appareil ni interprétation, dépourvue de tout ésotérisme, elle n’est instituée que par l’usage et ne se perpétue que par l’apprentissage. Sa violation saute aux yeux de tous, anéantit le sens même du jeu et, du même coup, ses effets cathartiques. À force d’esquiver les conséquences de ces violations, on laisse l’impuni pour seul vainqueur. La ministre de la Santé et des Sports « a résumé l’ambivalence des émotions ressenties par de nombreux Français, entre un lâche soulagement et une grande inquiétude ».

On aurait tort de sous-estimer l’obscur ressentiment qui restera de ce Munich dérisoire.[/access]

Les peuples heureux n’ont pas d’équipe de foot !

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Babyfoot

C’était en juillet 1969. Honduras et Salvador disputaient les matches éliminatoires de la Coupe du monde de foot. L’affaire se solda par une guerre entre les deux pays – la guerre des Cent heures –, deux mille morts dans chaque camp et des milliers de blessés. « Les peuples heureux, comme ne l’écrivait pas Hegel, n’ont pas d’équipe de foot. »

Évidemment, il serait sot de prendre des prétextes pour des causes ; la guerre des Cent heures a des raisons bien plus économiques et politiques que sportives. Mais le foot est, comme le note Yannick Blanc, une « expression des passions collectives ». Peut-être l’une des dernières.

[access capability= »lire_inedits »]Cela suffirait donc à expliquer l’émotion suscitée, lors du match France-Irlande, par « la main de Thierry Henry ». Faut-il faire comme si de rien n’était, comme nous y invite Philippe Cohen, refuser cette qualification indûment acquise comme y appelle Élisabeth Lévy ou continuer à s’intéresser à la main de Henry autant qu’à celle de sa sœur qui viendrait négligemment se retrouver dans la culotte d’un zouave, comme je m’y résoudrais personnellement très bien ? Chacun a son avis. Personne n’est d’accord.

Vous l’aurez compris : le foot, il y a des stades pour ça. Et, à Causeur, le ballon rond n’est pas une préoccupation de tous les instants. Alors, pourquoi revenir sur cette histoire-là ? Si la main de Henry a fait autant de bruit, c’est qu’elle interroge notre rapport à la règle, c’est-à-dire notre relation au droit, au code, aux usages comme aux tabous.

Or, si nous n’acceptons pas que la règle du jeu ne soit pas respectée dans un match, nous admettons bien d’autres choses : notamment que le code électoral évolue au gré des opportunités politiques, que les IUFM invitent les professeurs des écoles à ne pas corriger les fautes de leurs élèves ou que la façon de faire des enfants à l’ancienne soit tenue pour la chose la plus ringarde qui soit quand le chic est d’être homosexuel et d’adopter.

On ne transige pas avec la règle du jeu. Sauf quand on ne veut plus jouer.[/access]

Tous contre un !

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Caspar David Friedrich, Le Voyageur au-dessus de la mer de brume, 1818, Kunsthalle, Hambourg.
Caspar David Friedrich, Le Voyageur au-dessus de la mer de brume, 1818, Kunsthalle, Hambourg.

Tout le monde partage leurs idées, mais ils sacrifieront leur vie pour elles. Mobilisés pour défendre la liberté menacée, ils ignorent que le spectacle qu’ils donnent, en répétant bruyamment devant caméras et micros qu’on cherche à les faire taire, est hautement cocasse. Mais on ne rigole pas avec le sarkozysme. Regroupés en rangs serrés autour de Marie NDiaye, les néo-résistants croient aux billevesées qu’ils se racontent les uns aux autres. Ils sont la France qui dit « non » à celle de la « beaufitude archéo-réac« [1. Pêché dans les Inrocks, comme l’essentiel des citations.], la France debout contre le pays de Pétain et de Sarkozy. Quand ils se promènent dans la rue − à supposer que leur mission civilisatrice leur laisse le loisir de faire ce genre de choses −, ils doivent se demander lesquels, parmi les passants, sont sûrs et lesquels les livreront à la police sarkozyste. À 53 % de salauds, n’importe qui est suspect.

[access capability= »lire_inedits »]Imaginez la préparation, dans le secret d’une arrière-cuisine sombre, du « Spécial Résistance » des Inrocks. « Vive la France qui résiste au sarkozysme« , proclame la « une », habillée aux couleurs du drapeau. Etonnant d’ailleurs. Pour le reste, au pays de Non-Non, un benêt représente un danger fasciste et une meute ivre de bonne conscience la résistance. Le benêt, c’est Eric Raoult, député séquano-dyonisien qui vient de se payer un quart d’heure de gloire de deux semaines avec seulement trois phrases en confondant prix Goncourt et concours de l’ENA. Il a donc exigé que la lauréate, Marie NDiaye, assume la dignité de sa nouvelle fonction en reniant ses propos tenus précédemment dans les Inrocks sur le caractère « monstrueux, vulgaire et fliqué » de la France sarkozyste.

« Écris et tais-toi ! » Ainsi l’hebdomadaire, qui ne va pas lâcher un si bon filon, résume-t-il l’injonction supposément adressée, non plus à la seule Marie NDiaye, mais à tout ce qui compte et pense rive gauche. Moi, j’aurais titré : « Taisez-vous, Raoult !« , mais ils ne m’ont rien demandé. Le Raincy, ça rime avec Vichy, non ? De droite à gauche, dans les médias et les dîners en ville, les cabinets ministériels et les meetings de Besancenot, de Ségolène Royal à Carla Bruni, la France entière montre du doigt le symbole de la tyrannie qui vient. Le vice-président du Front national juge qu’il est « un démocrate de pissotière » ! Même Raoult n’est plus vraiment d’accord avec Raoult[2. Qui se définit joliment comme un Maxime Gremetz de droite.]. Oui, mais on ne va pas changer l’épique qui gagne[3. Il est vrai que Fredo Mitterrand aurait pu dire un petit quelque chose, mais il est quand même rigolo que la Résistance soit à ce point obnubilée par les discours officiels. De Gaulle attendait-il de Radio-Paris qu’elle défende la liberté ?]. Depuis qu’il n’y a plus de fascisme, l’antifascisme est indémodable.

Espérant peut-être trouver « censure à son pied » (Muray, forever), la journaliste affirme que Marie NDiaye ne parle pas à tort et à travers (c’est mal imité). Quand elle dit « monstrueux« , elle veut dire « monstrueux« . L’écrivain confirme et parle d' »intimidation« . Juliette Binoche, dont on voit les larmes en la lisant, cite Duras, nous rappelle que le gouvernement de Sarkozy est celui de « l’agressivité sournoise et bien réelle » et nous exhorte à ne pas oublier « les enfants sortis de force de l’école« . Dommage qu’ils n’aient pas interrogé la Cotillard, elle aurait expliqué que, sous couvert de vacciner contre « la grippe machin nin-nin » comme dit Bennasar, on pratique des tests ADN en masse. « Ils semblent rêver d’une dictature à la Staline« , avance gravement Daniel Buren (on lui a sucré une subvention ?). Appelés à la rescousse sur une pleine page, des lecteurs du Monde évoquent les persécutions subies par Boris Pasternak et Alexandre Soljenitsyne, comparent l’écrivain à Victor Hugo persécuté. Le même jour, un édito sobrement intitulé « Bavures » complète très joliment le décor, donnant à l’ensemble un vague fumet « Chili 73 » ou « Allemagne 33 », toujours très apprécié de la clientèle en mal de sensations fortes. Le pire, c’est que, comme le démontre Marc Cohen, on peut toujours compter sur la Sarkozie et dépendances pour fournir à ce petit monde sa dose de frisson en ânonnant les mots qui font peur.

Toute cette agitation est surréaliste − au sens propre. Ou peut-être sous-réaliste. À entendre les représentants de la « France qui résiste« , une seule conclusion s’impose : le réel a disparu. C’est fâcheux. Mais qu’est-ce qu’on se marre ![/access]

Quand on compte, on n’aime pas

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Boulier

SOS Racisme a raison. De plus en plus d’entreprises françaises pratiquent la discrimination. L’ennui, c’est que l’association qui regarde le monde à travers les lunettes fournies par la Halde oublie de préciser qu’il s’agit généralement de discrimination positive. Oui, McDonald’s, Eurodisney et d’autres comptent les Noirs et les Arabes, sauf que ce n’est pas pour les éliminer mais pour en avoir plus – et plus encore pour pouvoir le proclamer. D’ailleurs, on appelle ça l’affirmative action. Non seulement on le fait, mais on veut que ça se sache. On compte parce qu’on aime.

On comprend les protestations désolées des entreprises dénoncées alors qu’elles s’efforcent de « benettoniser » leurs équipes. C’est un peu comme si on reprochait aux producteurs « équitables » de pratiquer la discrimination à l’embauche des enfants. « Comment peut-on nous accuser, nous qui sommes à la pointe du combat ! » Hier, les entreprises étaient citoyennes, elles affichaient leurs bonnes relations sociales et leur politique salariale progressiste. Le business d’aujourd’hui doit se montrer vert et divers. N’en doutons pas, nous verrons apparaître le classement des entreprises les plus diverses (pour les plus vertes, cela doit exister). On créera un label qualité décerné par l’Etat et des lobbyistes bénévoles et bien orientés lutteront pour qu’il soit étendu à l’échelle européenne. Les programmes « diversité », qui doivent déjà exister dans pas mal d’entreprises du CAC 40, se multiplieront puis, pour obliger les récalcitrants à changer, on votera une loi rendant obligatoire la création, dans toutes les entreprises, d’un poste de responsable de la diversité – qui existe déjà à France Télévisions et à Radio France. On autorisera la publicité comparative : « Ici, il y en a plus qu’ailleurs. » La télévision publique organisera le championnat de France de la diversité. Et pour finir, on créera une taxe diversité dont devront s’acquitter les entreprises qui s’obstinent à demeurer trop pâles.

[access capability= »lire_inedits »]Oublions le cas des offices HLM. Sur ce point, SOS se paie notre tête. Voilà des années que tout le monde réclame à cor et à cri que l’on en finisse avec les ghettos ethniques. Le reportage nostalgique sur la banlieue du bon vieux temps où cohabitaient Arabes, Africains, juifs, Espagnols, Portugais et même des « de souche » est un classique. Alors qu’on chante sur tous les tons les vertus du métissage, il devrait s’arrêter au pied des immeubles ? Seulement, pour mélanger les origines, il faut bien les identifier.

Passons sur le terme de « fichage ethnique » censé effrayer les braves gens en leur rappelant que les heures les plus sombres de notre histoire sont devant nous. À ce compte-là, il faudrait parler de fichage social à propos des bénéficiaires d’allocations – qui constituent en quelque sorte des fichiers de pauvres. Et que dire des fichiers de vieux qu’établissent patiemment les services chargés de verser le minimum vieillesse ? Ces scandales doivent cesser au plus vite.

L’intérêt du rapport des ex-potes (je ne suis pas sûre que cette terminologie vintage ait toujours cours), est qu’en épinglant des entreprises peu suspectes de racisme, il montre que, s’il y a une bonne et une mauvaise discrimination, elles vont toujours ensemble. Défendue en France par un lobby bruyant emmené par le semi-ministre Yazid Sabeg, la discrimination positive est le visage souriant de la discrimination tout court. D’abord, elle peut se retourner à tout instant, le jour où l’on considère que la minorité concernée est servie en avantages divers. Si Eurodisney décide qu’il lui faut x % d’Asiatiques (correspondant je suppose à leur proportion « scientifiquement » mesurée dans la clientèle), le Chinois qui se présente à l’embauche une fois le quota atteint se fera jeter parce qu’il est chinois et pas ceci ou cela. Ensuite, favoriser X parce qu’il satisfait aux critères, c’est nécessairement défavoriser Y qui n’y satisfait pas. Il faut bien, me dira-t-on, faire quelque chose pour corriger l’injustice qui fait qu’on embauche plus facilement Pierre que Ahmed et qu’on loue son appartement plus volontiers à un Dupont ou un Lévy qu’à un Camara. Le problème, en l’occurrence, n’est pas de le faire mais de le dire. La discrimination positive commence avec l’affichage. Donner un coup de pouce à l’égalité des chances en favorisant un individu qui se trouve appartenir à un groupe globalement défavorisé est parfaitement acceptable.

Qu’un patron de chaîne recrute Harry Roselmack ou Audrey Pulvar (tous deux excellents) de préférence à des blondes et blonds, très bien, mais pourquoi claironner qu’ils sont noirs ? Pense-t-on que le téléspectateur est aveugle au point de ne pas voir les « minorités visibles » ?

D’accord, on est loin du compte. Tout le monde n’a pas la chance de travailler dans une entreprise citoyenne. S’il est choquant pour l’esprit que l’appartenance ethnique soit un atout, il l’est encore plus pour la morale qu’elle soit un obstacle. De ce point de vue, le CV anonyme, qui met à égalité des candidats d’égale valeur, est sans doute, avec le concours, l’outil le plus républicain de la méritocratie.

Donc, ce n’est pas tous les jours marrant pour Ahmed. Les gazettes appellent ça le racisme ordinaire, expliquant avec une délectation morbide qu’il est partout. En réalité, il s’agit de méfiance culturelle, pas de hiérarchie des races. Les bons paient pour les méchants, le Français comme vous et moi pour le sauvageon et le dealer, on connaît la chanson, c’est injuste mais difficile à combattre. Ça donne une dame qui « ne loue pas à des Noirs » et un patron de PME qui « ne veut pas d’Arabes dans sa boîte ». C’est pas bien. Mais, à supposer qu’on puisse le prouver – ce qui deviendra plus difficile au fur et à mesure que les gens apprendront à cacher leurs vilains préjugés – doit-on fermer l’entreprise pour crime de discrimination ? Obliger le patron à embaucher Ahmed – ce qui n’augure pas très bien de leur collaboration ? Peut-on condamner les sentiments condamnables ? Et que fera-t-on au patron qui a préféré une fille qui avait un joli sourire à une autre à la mine revêche ?

Que dira-t-on au bouffeur de curés qui n’a pas plus envie d’embaucher une femme voilée qu’un homme qui porte la kippa ? Sanctionnera-t-on le DRH qui hésite à recruter trop de femmes ou de musulmans parce qu’il redoute d’avoir trop d’absence pendant le ramadan ou de congés-maternité ? Oui, la formule « trop de » choque, mais il faudra bien qu’on admettre qu’elle est l’inévitable pendant de « pas assez de ».

L’espace du travail ne relève pas de la vie privée, mais il n’appartient pas non plus entièrement à la sphère publique. Il n’est pas un espace où règnent seulement le choix rationnels et la recherche du profit. Il est peuplé d’être humains affectés de goûts et d’affinités certes déplorables, mais qu’il faut bien prendre en compte tant qu’on n’aura pas lancé la nécessaire rééducation des masses.

Il est curieux qu’on ne puisse même pas imaginer qu’Ahmed n’a pas été embauché parce que le courant n’est pas passé, qu’il présentait mal, ne parlait pas arabe ou n’était pas assez calé en informatique. On pense au ruban de Moebius qui change de face sans qu’on puisse le repérer – un truc qui rend fou. C’est ainsi qu’un antiracisme plein d’excellentes intentions assigne chacun à résidence raciale. Dans l’imaginaire des antiracistes, comme dans celui des racistes, Ahmed est réduit à une seule dimension : il n’est plus qu’un Arabe, c’est donc pour cela qu’il n’a pas eu le job. Cela s’appelle « intégrer ».[/access]

Maître Malka et Mister Richard

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L'Ordre de Cicéron, tome III : "Le Survivant"

Richard Malka est un garçon affable et, en dehors des prétoires, extrêmement pacifique. À l’exception de quelques gauchistes qui ne lui pardonnent pas de défendre la méchante société Clearstream, on lui connaît peu d’ennemis. Cet avocat spécialisé en droit de la presse rencontre rarement des vrais malfrats, le genre qu’on va voir en prison. Ses clients, ce sont des journalistes ou leurs victimes. Dans ses plaidoiries, il brandit volontiers les grands principes : avec une aussi belle cause que la liberté d’expression, il aurait tort de se gêner. Mais il n’aime rien tant qu’exécuter ses adversaires de trois blagues balancées en salve qui amènent des sourires réprimés sur les visages des juges les plus austères.

[access capability= »lire_inedits »]
Du coup, on se demande dans quelle zone fermée au public de son cerveau Malka puise les histoires tortueuses et glauques de ses BD. En effet, comme si le vrai monde ne suffisait pas à nourrir ses fantasmes, il faut qu’il en invente d’autres. Dans ses scénarios déroulés en plusieurs tomes, les bons finissent par triompher, mais dans quel état ! Avant d’en arriver là, ce n’est que crime, torture, trahison, regrets, ratages.

Impossible de résumer L’Ordre de Cicéron, série pour laquelle Malka a le privilège de travailler avec le dessinateur Paul Gillon. Une sombre affaire de famille, d’avocats et de XXe siècle, qui commence avec la radiation d’avocats juifs en France et se poursuit sur fond de bataille boursière dans le monde global. Dans Le Survivant, son nouvel opus, l’un des héros surgit du passé qui l’a conduit de Buchenwald où il est devenu communiste au Goulag où on l’a envoyé parce qu’il avait cessé de l’être. Le dessin précis et crépusculaire de Gillon suggère, sans trop en faire. À un moment crucial de l’histoire, alors que tout peut de nouveau basculer, c’est fini. Il ne vous reste plus qu’à espérer que le quatrième et dernier tome sortira vite. Et à vous ruer sur les deux premiers.[/access]

Camus, sa clope, ses cendres

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Albert Camus
Albert Camus.

Une nouvelle polémique, tombant à point pour Thierry Henry, Raymond Domenech, Eric Raoult et Marie NDiaye, prend une belle ampleur dans notre Landerneau : faut-il transférer les cendres d’Albert Camus au Panthéon ? Comme l’intéressé n’est plus là pour donner son avis, ce sont les ayants droit, à savoir les héritiers de l’écrivain, ceux qui palpent les énormes royalties des ventes de l’auteur le plus lu dans nos établissements scolaires, qui doivent décider.

[access capability= »lire_inedits »]Le fils, Jean, est contre parce qu’il n’aime pas Sarko. Sa fille, Catherine, la joue modeste et se sent dépassée par une décision trop lourde à porter pour elle. Les mouches du coche, à savoir Olivier Todd, le biographe d’Albert Camus et Jean Daniel, qui se mêle de tout, sont contre parce qu’ils pensent être les seuls dépositaires moraux de ce pied-noir qui choisissait sa mère plutôt que la justice.

Bref, un pataquès qui va vraisemblablement repousser de quelques décennies le transfert de la dépouille de l’écrivain du cimetière de Lourmarin dans la crypte du monument réservé aux grands hommes.

Pour éviter à l’avenir de tels désagréments, il serait utile de demander à chaque Français, mettons le jour de sa majorité, s’il accepte ou non de reposer au Panthéon dans le cas où la nation le jugerait digne de rejoindre l’illustre compagnie des macchabées d’élite.

En ce qui me concerne, c’est oui, tout de suite et sans hésitation. Au prix du mètre carré dans le quartier, l’espace occupé par mon tombeau aura autant de valeur que la modeste maison qui abrite mes vieux jours.

Si ce n’est pas trop demander, je pourrais également formuler quelques vœux concernant le voisinage. Eviter Jean-Jacques Rousseau, qui est un mauvais coucheur, et être proche de Malraux, qui a bien dû embarquer quelques bouteilles de pur malt dans son cercueil.[/access]

Égypte/Algérie : football et symboles

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Football
La fierté nationale algérienne se mêle à de la jubilation face à l'humiliation égyptienne.

Si Nasser était encore en vie, il en serait mort. Que l’Egypte, « Oum dounia » (Mère du monde), rate sa qualification pour la Coupe du monde de football, passe encore. Que l’Algérie y aille à sa place, ça fait beaucoup. Mais il y a pire : en quelques jours, Le Caire a perdu l’illusion de sa position dominante au sein du monde arabe. L’Algérie n’a pas seulement gagné un match, elle a crié : « Le roi est nu ! » L’épouvantable scène de ménage qui a accompagné les deux matches Egypte-Algérie dans le cadre des éliminatoires de la Coupe du monde de football a viré au drame et presque à la guerre. La colère a fait tomber les masques.

Les enjeux symboliques étaient considérables. Après l’élimination du Qatar et de la Tunisie, l’Egypte et l’Algérie devaient disputer, le 14 novembre au Caire, le seul ticket d’entrée du monde arabe pour l’Afrique du Sud. Pour se qualifier, la sélection égyptienne devait marquer trois buts sans en encaisser un seul. Le suspense était donc au rendez-vous, la politique aussi. Deux mois après l’échec cuisant du candidat égyptien à la présidence de l’Unesco, Hosni Moubarak avait besoin d’une victoire de prestige. On ne peut donc pas lui reprocher d’avoir essayé de surfer sur une vague – si rare − d’enthousiasme national ni d’avoir profité de l’occasion pour mettre en avant son fils Gamal, candidat officiellement officieux à sa succession. On ne peut pas non plus s’étonner que tout cela ait mal tourné.

[access capability= »lire_inedits »]Le 12 novembre, deux jours avant le match au Caire, le car qui transporte la sélection algérienne de l’aéroport à son hôtel est caillassé ; trois joueurs sont blessés. Ce n’est qu’une étincelle, mais une bonne dose de mauvaise foi et de volonté en font un incendie. Gamal Moubarak se rend à l’hôtel des Algériens, mais ceux-ci refusent de le recevoir. Le président de la Fédération algérienne de football qualifie l’incident de traquenard organisé par la Fédération égyptienne et insinue l’existence d’une complicité au sommet de l’Etat. Finalement, la version officielle égyptienne met le feu aux poudres : les joueurs algériens auraient profité de ce regrettable incident pour s’auto-infliger des blessures. Si agression il y a, c’est le chauffeur égyptien du car qui en a été victime. Bref, le délire nationaliste est à son comble.

Plus que l’incident lui-même, le mépris et l’arrogance de la réaction égyptienne déclenchent la colère des médias. Les internautes algériens profitent de l’occasion pour dire leurs quatre vérités aux Egyptiens avec une rare violence verbale.

Deux jours plus tard, face à une sélection algérienne déstabilisée (certains joueurs portent des pansements et bandages), les Egyptiens se retrouvent à un but de la qualification. En égalant sa rivale (grâce à une victoire 2 à 0), l’équipe égyptienne décroche un deuxième match, déterminant. Il sera disputé quatre jours plus tard à Khartoum, terrain neutre proposé par Le Caire. Selon une formule récurrente dans la presse algérienne de l’entre-deux-matches, l’Algérie a perdu une bataille, mais n’a pas perdu la guerre.

Dans l’attente du 18 novembre, la tension des deux côtés est forte. En Algérie, on évoque le 18 juin 1940, mais l’atmosphère rappelle plutôt août 1914. Les rumeurs vont bon train sur les violences subies par les supporters algériens au Caire : humiliation de femmes − même enceintes ! − fouillées à l’entrée du stade par des policiers et dénudées en public, on évoque des Algériennes mariées à des Égyptiens qui sont répudiées, on parle de morts. Le terme de hogra (sentiment très fort d’injustice) est sur toutes les lèvres. À Alger, les passages à l’acte se multiplient, notamment contre des agences de Djezzy, opérateur de téléphonie mobile appartenant au groupe égyptien Orascom, et certains appellent au boycottage des produits égyptiens.

Dans cette atmosphère de guerre, le gouvernement algérien organise un « pont aérien » pour permettre au plus grand nombre d’aller à Khartoum soutenir ou défendre leur équipe. Épaulé par quelques hommes d’affaires, l’Etat prend en charge tous les frais, négocie avec le Soudan un visa collectif et met à disposition des supporteurs les cargos de l’armée de l’air.

Le soir du 18 novembre, la joie de la victoire est à la hauteur du suspense et de la mobilisation sans précédent dans l’histoire du pays, mélange enivrant de fierté nationale et de jubilation face à l’humiliation égyptienne.

Ce n’est pas la première fois que le football est un facteur ou un révélateur de haine entre ces deux pays. En 1990, la star algérienne Lakhdar Belloumi avait été condamnée par contumace par la justice égyptienne à une peine de prison ferme pour avoir attaqué et blessé le médecin de l’équipe nationale égyptienne à l’issue de la rencontre Egypte-Algérie pour les éliminatoires du Mondial 1990.

Mais cette fois-ci, les Algériens ne sont que les porte-parole d’un sentiment qui les dépasse largement. De Gaza à Rabat, la « rue arabe électronique » donne un carton jaune aux Egyptiens : ras-le-bol de vos prétentions et de votre morgue ! Les rancunes cumulées pendant des décennies ont fini par crever la façade de la politesse et de la langue de bois. « Vous êtes des crève-la-faim comme nous, alors arrêtez de vous la jouer ! » : tel est le message envoyé en boucle.

Le Caire a longtemps joué des ambiguïtés entre nationalisme et panarabisme pour se targuer de la puissance arabe comme si elle était sienne, mais cette défaite sur pelouse révèle que plus personne n’est dupe : l’Egypte est d’abord égyptienne et elle va très mal. Or, pour elle − comme pour la France –, être investie d’un rôle, d’une mission plus large que ses propres frontières fait partie de l’ADN national. Faute de Coupe du monde, les Egyptiens devront boire celle-ci jusqu’à la lie.[/access]

Ballard is not dead

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Ballard

Disparu en avril 2009 à Londres, J.G. Ballard reste l’un des auteurs les plus prophétiques de notre modernité où la technologie, le panoptisme et la transformation de la planète en une gigantesque banlieue dont le centre n’est plus nulle part ont durablement désenchanté le monde. Ce sont les éditions Tristram, en France, qui se sont chargées d’une réédition méthodique et complète de ses nouvelles en trois volumes. Le deuxième vient de sortir et couvre la période 1963-1970. Il comporte de nombreux textes retraduits ainsi qu’un certain nombre d’inédits comme le terrifiant Soudain l’après-midi, qui tourne autour de la perte d’identité.

[access capability= »lire_inedits »]Hâtivement et paresseusement classé dans les auteurs d’anticipation ou de science-fiction, Ballard, dans sa préface de 2001, fait un sort à cette réputation et nous donne son art poétique qui en fait un héritier direct d’Orwell : « Le futur, faut-il le répéter, est une zone dangereuse lourdement minée, et qui a tendance à se retourner pour vous mordre les chevilles quand vous faites un pas en avant. Un correspondant me faisait récemment remarquer que les verséthiseurs de Vermillon Sands fonctionnent avec du ruban perforé. Et pourquoi tous ces gens branchés vivant dans le futur n’ont-ils pas de micro-ordinateur ou de téléphone portable ? Je pourrais seulement répondre que Vermillon Sands ne se trouve pas du tout dans le futur, mais dans une sorte de présent visionnaire, qualification qui sied à mes nouvelles et à presque tout ce que j’ai écrit par ailleurs. »

On trouvera ainsi, pour l’essentiel, des nouvelles qui sont avant tout des exagérations des lignes de forces de ces années 1960 où le consumérisme, le risque nucléaire, la folie automobile et les délires sexuels annonçaient les prodromes de cette « région du désastre » de nos années 00 s’achevant dans un climat d’asile mondialisé et suicidaire. Quelques joyaux, parmi les 36 textes ici colligés : L’Homme subliminal décrit un univers totalement envahi par la publicité qui conditionne le moindre des comportements jusqu’à retirer tout libre arbitre et recréer de faux souvenirs tandis que L’Ultime plage ou Un lieu et un moment pour mourir sont deux belles fins du monde aussi élégantes que mélancoliques, cette spécialité de Ballard qu’il développera dans des romans comme Le Monde englouti ou Sécheresse. Les cœurs bien accrochés pourront aussi lire Coïtus 80 qui prévoit, dans un catalogue anatomique glacé et ironique, comment le sexe va devenir une simple affaire de reconstruction chirurgicale.

On pourra également redécouvrir le Ballard expérimental, déconstructeur cruel des narrations calibrées, avec des nouvelles issues notamment de La Foire aux atrocités, son livre le plus étrange, matrice de ses romans majeurs que seront Crash et IGH : on appréciera tout particulièrement, et pas seulement pour leurs titres L’Assassinat de John Fitzgerald Kennedy considéré comme une course de descente automobile ou Pourquoi je veux baiser Ronald Reagan.

Indispensable, donc, pour les bibliothèques antitotalitaires de tous les Causeurs.[/access]

Un gêneur nommé Guaino

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henri guaino gentil

guaino

Féru d’histoire, Henri Guaino doit penser, ces jours-ci, que l’Elysée ressemble à la Florence des Médicis : chausse-trapes à tous les étages, cabales et complots en tout genre, bruissement des dagues, fioles de poison à toute heure. Bref quelqu’un veut sa tête. Ou quelques-uns. Et l’un de ses ennemis s’est chargé de le faire savoir au Figaro qui a généreusement consacré vendredi dernier une page à une réunion où semble-t-il, les assiettes ont volé après que le conseiller spécial avait violemment dénoncé – mais en interne – la brillante idée de Luc Chatel de rendre l’histoire-géo optionnelle pour les terminale S.

Manquement à la solidarité, éructent ses collègues qui l’accusent de déstabiliser le président. D’autres – nous, par exemple – pourraient trouver salutaire que le conseiller spécial préfère la compagnie d’Alain Finkielkraut et de Max Gallo à celle de la FCPE, du Sgen CFDT et autres pédagogistes fossoyeurs de la transmission. En plein débat sur l’identité nationale, ne pas transiger sur l’enseignement de l’histoire auprès des futures élites relève d’un certain souci de cohérence prisé même par l’électorat de droite.

Certes, ce n’est pas très neuf. Cet électron libre même pas passé par l’ENA s’est taillé une place à part dans la géographie du sarkozysme. Le président tolère beaucoup de son conseiller spécial et on imagine aisément que ce statut de chouchou, s’agissant d’une tête brûlée, agace ses petits camarades. Il est vrai que Guaino, qui a aussi la tête bien faite, a sa propre conception du devoir et de l’histoire et s’est payé le luxe d’avoir raison contre Mme Lagarde quand celle-ci jurait que la crise n’était pas systémique et qu’elle épargnerait l’Union européenne. Le fait d’être un esprit libre et d’avoir raison contre les importants fait sans doute de lui l’importun par excellence.

En fait, les conciliabules conspiratifs ne sont que les aléas normaux de la vie de bureau qui, même dans une monarchie républicaine, a souvent quelque chose d’une école maternelle.

D’abord, il y a le style. Guaino est une grande gueule, il aime parler aux médias et les médias aiment le faire parler – tout en lui consacrant volontiers des papiers fielleux comme viennent de le faire, à trois jours d’intervalle, Le Figaro et Le Monde. Dans pas mal de rédactions, il semble être le seul sarkozyste vaguement fréquentable, peut-être parce qu’il apparaît comme le moins sarkozyste de tous. Phénomène inédit que cette « plume qui parle », ce qui crée parfois un étrange effet larsen. On ne sait plus s’il faut parler des discours de Guaino ou de ceux du président – ce qui, pour certains, les rend doublement détestables.

Non seulement il la ramène, mais il joue sa partition solo. La petite musique républicaine, néo-gaulliste, étatiste, on appelle ça comme on veut, les références à la grande Histoire, tout cela ne doit pas toujours être très tendance à l’Elysée, où certains doivent s’irriter de ce magistère du verbe pendant qu’eux ont, pensent-ils, les mains dans le cambouis.

Au demeurant, si certains estiment qu’il a trop d’influence, d’autres, sensibles à son verbe flamboyant, lui reprochent de n’en avoir pas assez et d’être l’alibi républicain d’un Nicolas Sarkozy qui ne le serait point. En somme, il serait délégué à l’habillage, préposé à l’imaginaire. C’est oublier que le verbe est un élément central de la politique française, raison pour laquelle il fascine ou révulse. Quand le président emploie le mot « assimilation », jusque-là proscrit par peur du lobby multi-culturaliste, sa parole n’est-elle pas en soi une action ?

Si Guaino n’était qu’un faiseur de chansonnettes, un bibelot républicain, posée sur la présidentielle cheminée, ou un petit singe grincheux qui s’écrierait entre deux raclements de gorge « Vive de Gaulle ! », « Vive le programme du CNR ! », il faut réguler le capitalisme, il n’irriterait pas tant.

Derrière ces secrets d’alcôve complaisamment diffusés, se livre une véritable bataille politique dont l’issue dépend de la réponse à une question. Que veut le président ? La rupture, les indicateurs de performance, la politique de l’offre, la cure d’amincissement de l’Etat, bref la greffe du modèle anglo-saxon ou plutôt un volontarisme étatique, un bonapartisme revisité ouvert aux hommes d’affaires mais méfiant à l’égard des chimères du marché autorégulé ? Le multiculturalisme échevelé ou l’assimilation républicaine ?

Le Sarkozy de la crise a renoué avec une filiation républicaine et bonapartiste. Mais le Sarko d’avant, le chantre de la rupture, des baisses d’impôts et du bouclier fiscal, celui que semblent préférer la plupart de ses conseillers, n’a pas forcément dit son dernier mot.

À l’Elysée, certains semblent confondre accalmie et sortie de crise et n’ont rien de plus pressé que de revenir au statu quo ante. La clarification viendra en son temps. Mais avant que le réel ne se rappelle à tous, il faut espérer que Guaino gagnera la partie contre les professionnels de l’amnésie, appelés aussi les visiteurs du soir.

La triche, c’est la vie

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Out

Out

Quelle hystérie ! La main de Thierry Henry a déclenché des indignations toujours morales, parfois légitimes mais le plus souvent grotesques. Certes, ce n’est pas un bon exemple pour nos chers petits que l’on tente encore de persuader de la glorieuse incertitude du sport entre deux jeux-concours pour attrape-nigauds de TF1. Certes, l’équipe nationale a joué comme une bande de chèvres et a manqué d’élégance (sauf le chat Lloris) du début à la fin du match. Certes, les embrassades des joueurs après le but avaient quelque chose d’obscène, d’indécent.

Mais quiconque se rappelle avoir joué un match de foot sait bien que, dans l’enfer du jeu, la morale s’échappe très loin des crampons. Même dans le foot amateur, même dans celui qui se pratique sur un terrain vague (quoique, avec l’immobilier, il y en a de moins en moins) ou sur une plage, la tentation de la triche est permanente.

[access capability= »lire_inedits »]On peut toujours brûler Thierry Henry au bûcher des tricheurs. Mais c’est la vie d’un tricheur ou l’arnaque que les gens vont voir au cinéma. Le gangster fait plus recette que la vie du Christ. Et je ne souhaite pas un monde sans triche, même à mon pire ennemi. Un autre monde est peut-être possible. Mais sans tricheurs, quel ennui!

Sans parler du fait qu’à entendre les partisans des excuses nationales − auxquels Ségolène Royal ne s’est pas encore jointe − il faudrait aussi demander des excuses aux Serbes pour l’exclusion du gardien de but de la France lors de la phase éliminatoire ; exiger une autocritique vis-à-vis de l’expulsion de Blanc en demi-finale du Mondial de 1998 ; convoquer d’urgence Angela Merkel à l’Elysée pour l’agression de Battiston par Schumacher lors du France-Allemagne de demi-finale de la Coupe du monde 1982.

Mais il y a sans doute bien autre chose dans les cris d’orfraie. On sent le désir irrépressible, chez certains, d’éprouver une honte nationale. Ah, c’est qu’ils n’en sont pas fiers de la qualification française ! À juste titre. Mais la main d’Henry donne à beaucoup l’envie de s’excuser. Pour les crimes du colonialisme. Pour les enfants juifs envoyés dans les camps durant l’Occupation. Pour la torture en Algérie. Pour le renvoi des Afghans. Pour le non-passage du nuage de Tchernobyl au-dessus des campagnes françaises. Bon, allez, on arrête là, la ligne est trop difficile à tenir : comment être contre la triche et défendre Thierry Henry ? Contre le foot tout-fric et la honte nationale ? Contre la torture en Algérie et contre le fait de s’en excuser encore cinquante ans après ? OK, je renonce.

Il ne me reste plus qu’à beugler avec la meute : Henry, démission ! L’Irlande au Cap !

PS : Sans revenir forcément sur le sens général ce que j’ai écrit à chaud, quelques jours de recul m’ont permis de saisir ce qui ne se percevait pas sur le moment : la réaction contre la main d’Henry peut aussi être interprétée comme une réaction patriotique sur le thème : « La France ne peut pas vaincre sans panache ». Si c’est le cas, et sans doute ce sentiment doit exister (la preuve, dimanche 22 novembre, un amateur a volontairement raté un penalty qui ne lui paraissait pas mérité en faveur de son équipe), j’ai pêché par pessimisme… [/access]

Qui gagne perd

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Thierry Henry
Celui qui ne joue pas le jeu s'exclut de la partie.
Thierry Henry
Celui qui ne joue pas le jeu s'exclut de la partie.

On peut admettre qu’un jeu est une pure convention, qu’il n’existe que par les règles qui le définissent. Les règles d’un jeu semblent avoir, pour la clarté de la discussion, deux avantages remarquables sur d’autres systèmes de règles : elles n’impliquent aucune transcendance, aucune croyance collective que nous nous sentirions tenus de respecter ; elles sont cependant universellement connues et appliquées, même par les enfants des rues de Bogota, de Liverpool ou de Lagos qui sont réputés vivre en dehors de l’ordre établi. Un enfant de six ans est capable de comprendre la nature purement conventionnelle du jeu : celui qui ne joue pas le jeu s’exclut de la partie.

Cette évidence est d’ailleurs si forte que, depuis un bon quart de siècle, les tenants de l’économie libérale ne cessent de plaider pour que les réglementations, excessives, rigides et tatillonnes, laissent la place à de simples règles du jeu, parfois appelées codes de bonne conduite ou encore bonnes pratiques, librement adoptées et acceptées par les acteurs économiques. Il y a dans cette revendication une évidente volonté de réduire le champ de ce qui doit obéir à des règles, mais plus encore l’idée que les bonnes règles sont celles qui peuvent être directement appliquées par ceux qui y ont consenti. Les enfants des rues ont parfois besoin d’un arbitre mais, semble-t-il, pas d’une autorité pour interpréter les règles applicables au football.

Universel et populaire, le football est à l’identité nationale ce que le théâtre était, selon Aristote, à l’identité de la cité grecque : un moment de catharsis, c’est-à-dire d’expression inoffensive des passions collectives. C’est en tout cas ce que nous avons cru lorsque nous avons gagné la Coupe du monde. La grande dispute provoquée par la main de Thierry Henry révèle cependant un grand malentendu entre le peuple et ses élus sur ce qu’il faut entendre par « respect des règles ».

[access capability= »lire_inedits »]Résumons-nous : la règle applicable est qu’au football, on ne touche pas la balle avec la main. Le cas d’espèce est qu’un joueur a permis à son équipe de marquer un but décisif (pour l’issue du match et pour la suite de la compétition) en déviant la balle avec la main. Notons qu’à la différence du Code pénal, la règle du jeu ne distingue pas la faute intentionnelle de la maladresse puisque l’adresse est la compétence même du joueur. La faute est donc entière, manifeste et de grande conséquence pour le sens du jeu. Mais l’arbitre n’a pas vu la faute et accorde le point marqué. La question posée est dès lors la suivante : quelle est la conséquence d’une faute dépourvue de sanction ?

François Hollande juge qu’il s’agit d’un « incident grave sur le plan de l’éthique sportive » qui ne doit toutefois pas déboucher sur un « débat national » ; « la main d’Henry n’est pas politique », conclut-il . Mais le débat national a bien lieu et ce membre éminent du corps législatif se trompe : la question de l’impunité, c’est-à-dire la question de l’effectivité des règles, est en permanence au cœur du débat national. Elle se pose à propos des incivilités des mineurs, de la banalisation de la consommation de cannabis, du sort réservé aux sans-papiers, des excès de vitesse, de la fraude fiscale, de la rémunération des chefs d’entreprise et des traders, des catastrophes industrielles, de la mise en examen d’un ancien chef de l’État… C’est une question éminemment politique parce que, si le mot jacobinisme a un sens, c’est celui de la construction de l’unité nationale par l’égalité devant la loi. C’est une question éminemment politique parce que le politique prétend, dans ce pays, réaliser le bien commun en répondant à chaque incertitude collective par une loi. Or, sous des figures diverses, la seule réponse du politique à notre question, c’est l’esquive.

Il y a d’abord l’esquive par la procédure, c’est-à-dire par les règles d’application des règles, qu’on appelle en l’occurrence les règles de l’arbitrage. Le président de la fédération française de football, suivi par le porte-parole adjoint de l’UMP, les invoque aussitôt en parlant de « faute d’arbitrage favorable ». Il faut donc comprendre qu’il existe, derrière les règles de procédure permettant d’appliquer les règles du jeu, une « règle du jeu de la procédure » qui est en gros un pari sur les maladresses de l’arbitre, résumé d’une phrase lapidaire par le coprésident des Verts au Parlement européen, Daniel Cohn-Bendit : « La main de Thierry Henry, c’est le summum de la chance, mais le football, c’est comme ça », ce qu’en d’autres temps on appelait la « glorieuse incertitude du sport », la noblesse de la chose tempérant sans doute l’égalité républicaine des règles.

Mais la condition de possibilité de la procédure, bien connue de tous les professionnels chargés de faire respecter les règles, est la liberté qui leur est laissée de voir ou de ne pas voir la faute. C’est un adage bien connu dans la police que l’homme qui prend le plus de décisions chaque jour est le gardien de la paix : chaque jour, sur la voie publique, il décide de voir ou de ne pas voir l’infraction. Or cette condition est invalidée par la télévision : même si l’arbitre, le sélectionneur de l’équipe de France et le président de la République n’ont pu, de là où ils étaient, voir la faute, le peuple, lui, de son canapé, a tout vu. La question est politique parce que, si la procédure et la règle du jeu de cette procédure font obstacle au respect de la règle du jeu, comment le peuple pourrait-il respecter ceux qui administrent les règles ? C’est ici que deux philosophies des règles s’opposent : les virtuoses qui jouent avec les règles sont contre l’utilisation de la vidéo dans l’arbitrage, mais ceux qui ont compris que l’arbitrage du peuple ne pourrait indéfiniment être bafoué commencent à s’y résoudre, à l’instar du ministre de l’Education nationale : « Je suis à fond pour l’arbitrage vidéo, en tant qu’amateur de foot et non pas comme porte-parole du gouvernement. »

Au plus haut niveau, on pratique contre toute attente la déclinaison de compétence. Au premier ministre irlandais, s’exprimant au nom des victimes (et qui pourrait lui contester ce rôle ?) qui demande, depuis la tribune de son Parlement, que le match soit rejoué, arguant que l’énormité de la faute au regard de l’enjeu anéantit la validité du match, le premier ministre français répond que « les gouvernements ne devraient pas s’immiscer dans le fonctionnement de la Fédération internationale » et le président français : « Ne me demandez pas de me substituer à l’arbitre, aux instances du football français, aux instances du football européen : laissez-moi à ma place ». La FIFA ne saurait cependant donner raison aux Irlandais, « aucun point de règlement ne permettant de remettre en cause le résultat ». Mais celui qui détient la compétence en dernier ressort peut-il légitimement opposer une règle de procédure à la règle du jeu ?

On trouve enfin une autre figure coutumière de la rhétorique de l’action, le changement de règle, souvent qualifié de réforme : « Je trouve, dit la ministre de l’Économie, que la FIFA ferait bien de regarder les règles en vigueur parce que je trouve que ce serait bien de pouvoir, dans de telles circonstances, décider peut-être de faire rejouer un match. Si les règles sont mauvaises, il faut les remettre en cause. » Il s’agit bien sûr de la règle de procédure et non de la règle du jeu, mais le propos permet néanmoins de ne pas statuer sur le respect de celle-ci.

Le jeu des règles interdit décidément le respect de la règle du jeu. La première à en tirer les conséquences est la secrétaire d’État aux sports. Elle s’aventure d’abord sur le terrain de la justification technique de la faute (« Vous ne pouvez pas savoir exactement d’où vient le ballon et où il part… »), mais comprend vite que la maladresse, comme on l’a vu plus haut, n’est pas opposable à la règle du jeu. Barrée sur le terrain politique par la déclinaison de compétence précédemment exposée, elle choisit de dissoudre la sanction de la faute dans la morale, figure abondamment pratiquée à propos des banquiers au moment de la crise financière. Au-dessus des règles, il y a les valeurs, l’éthique sportive : « Il ne m’appartient pas d’accabler Henry, mais de lui renvoyer la balle pour qu’il dise la vérité. Cela relève de son intimité, de son rapport à la vérité et des valeurs du football. C’est à Thierry Henry de dire si son geste est volontaire ou non. Il le doit au public. Il doit être honnête. C’est aussi la réputation de la France qui est engagée. Pour ma part, je crois aux valeurs du sport sans lesquelles on tue l’esprit du sport. La dimension très populaire et éducative du football donne à ses acteurs une importante responsabilité ». Déclaration qui mérite d’être citée en entier, parce qu’elle décrit le changement de paradigme que la secrétaire d’État est contrainte d’opérer pour retrouver le chemin du respect des règles, dont elle voit bien qu’elle ne peut s’écarter dans un entretien où il est aussi question du dopage : arbitre, procédure et institutions, tous les médiateurs chargés d’assurer le respect des règles sont congédiés au profit d’un rapport intime à la vérité, aux valeurs et d’une responsabilité personnelle de chacun dans la transmission de ces valeurs par l’exemple de la foi. Mais, en admettant que l’éthique comme respect de soi puisse être une réponse au dopage considéré comme un mensonge du corps, il est douteux qu’elle permette de rétablir le jeu en tant que respect d’une règle commune.

La règle du jeu est une règle nue. Sans appareil ni interprétation, dépourvue de tout ésotérisme, elle n’est instituée que par l’usage et ne se perpétue que par l’apprentissage. Sa violation saute aux yeux de tous, anéantit le sens même du jeu et, du même coup, ses effets cathartiques. À force d’esquiver les conséquences de ces violations, on laisse l’impuni pour seul vainqueur. La ministre de la Santé et des Sports « a résumé l’ambivalence des émotions ressenties par de nombreux Français, entre un lâche soulagement et une grande inquiétude ».

On aurait tort de sous-estimer l’obscur ressentiment qui restera de ce Munich dérisoire.[/access]

Les peuples heureux n’ont pas d’équipe de foot !

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Babyfoot

Babyfoot

C’était en juillet 1969. Honduras et Salvador disputaient les matches éliminatoires de la Coupe du monde de foot. L’affaire se solda par une guerre entre les deux pays – la guerre des Cent heures –, deux mille morts dans chaque camp et des milliers de blessés. « Les peuples heureux, comme ne l’écrivait pas Hegel, n’ont pas d’équipe de foot. »

Évidemment, il serait sot de prendre des prétextes pour des causes ; la guerre des Cent heures a des raisons bien plus économiques et politiques que sportives. Mais le foot est, comme le note Yannick Blanc, une « expression des passions collectives ». Peut-être l’une des dernières.

[access capability= »lire_inedits »]Cela suffirait donc à expliquer l’émotion suscitée, lors du match France-Irlande, par « la main de Thierry Henry ». Faut-il faire comme si de rien n’était, comme nous y invite Philippe Cohen, refuser cette qualification indûment acquise comme y appelle Élisabeth Lévy ou continuer à s’intéresser à la main de Henry autant qu’à celle de sa sœur qui viendrait négligemment se retrouver dans la culotte d’un zouave, comme je m’y résoudrais personnellement très bien ? Chacun a son avis. Personne n’est d’accord.

Vous l’aurez compris : le foot, il y a des stades pour ça. Et, à Causeur, le ballon rond n’est pas une préoccupation de tous les instants. Alors, pourquoi revenir sur cette histoire-là ? Si la main de Henry a fait autant de bruit, c’est qu’elle interroge notre rapport à la règle, c’est-à-dire notre relation au droit, au code, aux usages comme aux tabous.

Or, si nous n’acceptons pas que la règle du jeu ne soit pas respectée dans un match, nous admettons bien d’autres choses : notamment que le code électoral évolue au gré des opportunités politiques, que les IUFM invitent les professeurs des écoles à ne pas corriger les fautes de leurs élèves ou que la façon de faire des enfants à l’ancienne soit tenue pour la chose la plus ringarde qui soit quand le chic est d’être homosexuel et d’adopter.

On ne transige pas avec la règle du jeu. Sauf quand on ne veut plus jouer.[/access]

Tous contre un !

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Caspar David Friedrich, Le Voyageur au-dessus de la mer de brume, 1818, Kunsthalle, Hambourg.
Caspar David Friedrich, Le Voyageur au-dessus de la mer de brume, 1818, Kunsthalle, Hambourg.
Caspar David Friedrich, Le Voyageur au-dessus de la mer de brume, 1818, Kunsthalle, Hambourg.

Tout le monde partage leurs idées, mais ils sacrifieront leur vie pour elles. Mobilisés pour défendre la liberté menacée, ils ignorent que le spectacle qu’ils donnent, en répétant bruyamment devant caméras et micros qu’on cherche à les faire taire, est hautement cocasse. Mais on ne rigole pas avec le sarkozysme. Regroupés en rangs serrés autour de Marie NDiaye, les néo-résistants croient aux billevesées qu’ils se racontent les uns aux autres. Ils sont la France qui dit « non » à celle de la « beaufitude archéo-réac« [1. Pêché dans les Inrocks, comme l’essentiel des citations.], la France debout contre le pays de Pétain et de Sarkozy. Quand ils se promènent dans la rue − à supposer que leur mission civilisatrice leur laisse le loisir de faire ce genre de choses −, ils doivent se demander lesquels, parmi les passants, sont sûrs et lesquels les livreront à la police sarkozyste. À 53 % de salauds, n’importe qui est suspect.

[access capability= »lire_inedits »]Imaginez la préparation, dans le secret d’une arrière-cuisine sombre, du « Spécial Résistance » des Inrocks. « Vive la France qui résiste au sarkozysme« , proclame la « une », habillée aux couleurs du drapeau. Etonnant d’ailleurs. Pour le reste, au pays de Non-Non, un benêt représente un danger fasciste et une meute ivre de bonne conscience la résistance. Le benêt, c’est Eric Raoult, député séquano-dyonisien qui vient de se payer un quart d’heure de gloire de deux semaines avec seulement trois phrases en confondant prix Goncourt et concours de l’ENA. Il a donc exigé que la lauréate, Marie NDiaye, assume la dignité de sa nouvelle fonction en reniant ses propos tenus précédemment dans les Inrocks sur le caractère « monstrueux, vulgaire et fliqué » de la France sarkozyste.

« Écris et tais-toi ! » Ainsi l’hebdomadaire, qui ne va pas lâcher un si bon filon, résume-t-il l’injonction supposément adressée, non plus à la seule Marie NDiaye, mais à tout ce qui compte et pense rive gauche. Moi, j’aurais titré : « Taisez-vous, Raoult !« , mais ils ne m’ont rien demandé. Le Raincy, ça rime avec Vichy, non ? De droite à gauche, dans les médias et les dîners en ville, les cabinets ministériels et les meetings de Besancenot, de Ségolène Royal à Carla Bruni, la France entière montre du doigt le symbole de la tyrannie qui vient. Le vice-président du Front national juge qu’il est « un démocrate de pissotière » ! Même Raoult n’est plus vraiment d’accord avec Raoult[2. Qui se définit joliment comme un Maxime Gremetz de droite.]. Oui, mais on ne va pas changer l’épique qui gagne[3. Il est vrai que Fredo Mitterrand aurait pu dire un petit quelque chose, mais il est quand même rigolo que la Résistance soit à ce point obnubilée par les discours officiels. De Gaulle attendait-il de Radio-Paris qu’elle défende la liberté ?]. Depuis qu’il n’y a plus de fascisme, l’antifascisme est indémodable.

Espérant peut-être trouver « censure à son pied » (Muray, forever), la journaliste affirme que Marie NDiaye ne parle pas à tort et à travers (c’est mal imité). Quand elle dit « monstrueux« , elle veut dire « monstrueux« . L’écrivain confirme et parle d' »intimidation« . Juliette Binoche, dont on voit les larmes en la lisant, cite Duras, nous rappelle que le gouvernement de Sarkozy est celui de « l’agressivité sournoise et bien réelle » et nous exhorte à ne pas oublier « les enfants sortis de force de l’école« . Dommage qu’ils n’aient pas interrogé la Cotillard, elle aurait expliqué que, sous couvert de vacciner contre « la grippe machin nin-nin » comme dit Bennasar, on pratique des tests ADN en masse. « Ils semblent rêver d’une dictature à la Staline« , avance gravement Daniel Buren (on lui a sucré une subvention ?). Appelés à la rescousse sur une pleine page, des lecteurs du Monde évoquent les persécutions subies par Boris Pasternak et Alexandre Soljenitsyne, comparent l’écrivain à Victor Hugo persécuté. Le même jour, un édito sobrement intitulé « Bavures » complète très joliment le décor, donnant à l’ensemble un vague fumet « Chili 73 » ou « Allemagne 33 », toujours très apprécié de la clientèle en mal de sensations fortes. Le pire, c’est que, comme le démontre Marc Cohen, on peut toujours compter sur la Sarkozie et dépendances pour fournir à ce petit monde sa dose de frisson en ânonnant les mots qui font peur.

Toute cette agitation est surréaliste − au sens propre. Ou peut-être sous-réaliste. À entendre les représentants de la « France qui résiste« , une seule conclusion s’impose : le réel a disparu. C’est fâcheux. Mais qu’est-ce qu’on se marre ![/access]

Quand on compte, on n’aime pas

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Boulier

Boulier

SOS Racisme a raison. De plus en plus d’entreprises françaises pratiquent la discrimination. L’ennui, c’est que l’association qui regarde le monde à travers les lunettes fournies par la Halde oublie de préciser qu’il s’agit généralement de discrimination positive. Oui, McDonald’s, Eurodisney et d’autres comptent les Noirs et les Arabes, sauf que ce n’est pas pour les éliminer mais pour en avoir plus – et plus encore pour pouvoir le proclamer. D’ailleurs, on appelle ça l’affirmative action. Non seulement on le fait, mais on veut que ça se sache. On compte parce qu’on aime.

On comprend les protestations désolées des entreprises dénoncées alors qu’elles s’efforcent de « benettoniser » leurs équipes. C’est un peu comme si on reprochait aux producteurs « équitables » de pratiquer la discrimination à l’embauche des enfants. « Comment peut-on nous accuser, nous qui sommes à la pointe du combat ! » Hier, les entreprises étaient citoyennes, elles affichaient leurs bonnes relations sociales et leur politique salariale progressiste. Le business d’aujourd’hui doit se montrer vert et divers. N’en doutons pas, nous verrons apparaître le classement des entreprises les plus diverses (pour les plus vertes, cela doit exister). On créera un label qualité décerné par l’Etat et des lobbyistes bénévoles et bien orientés lutteront pour qu’il soit étendu à l’échelle européenne. Les programmes « diversité », qui doivent déjà exister dans pas mal d’entreprises du CAC 40, se multiplieront puis, pour obliger les récalcitrants à changer, on votera une loi rendant obligatoire la création, dans toutes les entreprises, d’un poste de responsable de la diversité – qui existe déjà à France Télévisions et à Radio France. On autorisera la publicité comparative : « Ici, il y en a plus qu’ailleurs. » La télévision publique organisera le championnat de France de la diversité. Et pour finir, on créera une taxe diversité dont devront s’acquitter les entreprises qui s’obstinent à demeurer trop pâles.

[access capability= »lire_inedits »]Oublions le cas des offices HLM. Sur ce point, SOS se paie notre tête. Voilà des années que tout le monde réclame à cor et à cri que l’on en finisse avec les ghettos ethniques. Le reportage nostalgique sur la banlieue du bon vieux temps où cohabitaient Arabes, Africains, juifs, Espagnols, Portugais et même des « de souche » est un classique. Alors qu’on chante sur tous les tons les vertus du métissage, il devrait s’arrêter au pied des immeubles ? Seulement, pour mélanger les origines, il faut bien les identifier.

Passons sur le terme de « fichage ethnique » censé effrayer les braves gens en leur rappelant que les heures les plus sombres de notre histoire sont devant nous. À ce compte-là, il faudrait parler de fichage social à propos des bénéficiaires d’allocations – qui constituent en quelque sorte des fichiers de pauvres. Et que dire des fichiers de vieux qu’établissent patiemment les services chargés de verser le minimum vieillesse ? Ces scandales doivent cesser au plus vite.

L’intérêt du rapport des ex-potes (je ne suis pas sûre que cette terminologie vintage ait toujours cours), est qu’en épinglant des entreprises peu suspectes de racisme, il montre que, s’il y a une bonne et une mauvaise discrimination, elles vont toujours ensemble. Défendue en France par un lobby bruyant emmené par le semi-ministre Yazid Sabeg, la discrimination positive est le visage souriant de la discrimination tout court. D’abord, elle peut se retourner à tout instant, le jour où l’on considère que la minorité concernée est servie en avantages divers. Si Eurodisney décide qu’il lui faut x % d’Asiatiques (correspondant je suppose à leur proportion « scientifiquement » mesurée dans la clientèle), le Chinois qui se présente à l’embauche une fois le quota atteint se fera jeter parce qu’il est chinois et pas ceci ou cela. Ensuite, favoriser X parce qu’il satisfait aux critères, c’est nécessairement défavoriser Y qui n’y satisfait pas. Il faut bien, me dira-t-on, faire quelque chose pour corriger l’injustice qui fait qu’on embauche plus facilement Pierre que Ahmed et qu’on loue son appartement plus volontiers à un Dupont ou un Lévy qu’à un Camara. Le problème, en l’occurrence, n’est pas de le faire mais de le dire. La discrimination positive commence avec l’affichage. Donner un coup de pouce à l’égalité des chances en favorisant un individu qui se trouve appartenir à un groupe globalement défavorisé est parfaitement acceptable.

Qu’un patron de chaîne recrute Harry Roselmack ou Audrey Pulvar (tous deux excellents) de préférence à des blondes et blonds, très bien, mais pourquoi claironner qu’ils sont noirs ? Pense-t-on que le téléspectateur est aveugle au point de ne pas voir les « minorités visibles » ?

D’accord, on est loin du compte. Tout le monde n’a pas la chance de travailler dans une entreprise citoyenne. S’il est choquant pour l’esprit que l’appartenance ethnique soit un atout, il l’est encore plus pour la morale qu’elle soit un obstacle. De ce point de vue, le CV anonyme, qui met à égalité des candidats d’égale valeur, est sans doute, avec le concours, l’outil le plus républicain de la méritocratie.

Donc, ce n’est pas tous les jours marrant pour Ahmed. Les gazettes appellent ça le racisme ordinaire, expliquant avec une délectation morbide qu’il est partout. En réalité, il s’agit de méfiance culturelle, pas de hiérarchie des races. Les bons paient pour les méchants, le Français comme vous et moi pour le sauvageon et le dealer, on connaît la chanson, c’est injuste mais difficile à combattre. Ça donne une dame qui « ne loue pas à des Noirs » et un patron de PME qui « ne veut pas d’Arabes dans sa boîte ». C’est pas bien. Mais, à supposer qu’on puisse le prouver – ce qui deviendra plus difficile au fur et à mesure que les gens apprendront à cacher leurs vilains préjugés – doit-on fermer l’entreprise pour crime de discrimination ? Obliger le patron à embaucher Ahmed – ce qui n’augure pas très bien de leur collaboration ? Peut-on condamner les sentiments condamnables ? Et que fera-t-on au patron qui a préféré une fille qui avait un joli sourire à une autre à la mine revêche ?

Que dira-t-on au bouffeur de curés qui n’a pas plus envie d’embaucher une femme voilée qu’un homme qui porte la kippa ? Sanctionnera-t-on le DRH qui hésite à recruter trop de femmes ou de musulmans parce qu’il redoute d’avoir trop d’absence pendant le ramadan ou de congés-maternité ? Oui, la formule « trop de » choque, mais il faudra bien qu’on admettre qu’elle est l’inévitable pendant de « pas assez de ».

L’espace du travail ne relève pas de la vie privée, mais il n’appartient pas non plus entièrement à la sphère publique. Il n’est pas un espace où règnent seulement le choix rationnels et la recherche du profit. Il est peuplé d’être humains affectés de goûts et d’affinités certes déplorables, mais qu’il faut bien prendre en compte tant qu’on n’aura pas lancé la nécessaire rééducation des masses.

Il est curieux qu’on ne puisse même pas imaginer qu’Ahmed n’a pas été embauché parce que le courant n’est pas passé, qu’il présentait mal, ne parlait pas arabe ou n’était pas assez calé en informatique. On pense au ruban de Moebius qui change de face sans qu’on puisse le repérer – un truc qui rend fou. C’est ainsi qu’un antiracisme plein d’excellentes intentions assigne chacun à résidence raciale. Dans l’imaginaire des antiracistes, comme dans celui des racistes, Ahmed est réduit à une seule dimension : il n’est plus qu’un Arabe, c’est donc pour cela qu’il n’a pas eu le job. Cela s’appelle « intégrer ».[/access]

Maître Malka et Mister Richard

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L'Ordre de Cicéron, tome III :

L'Ordre de Cicéron, tome III : "Le Survivant"

Richard Malka est un garçon affable et, en dehors des prétoires, extrêmement pacifique. À l’exception de quelques gauchistes qui ne lui pardonnent pas de défendre la méchante société Clearstream, on lui connaît peu d’ennemis. Cet avocat spécialisé en droit de la presse rencontre rarement des vrais malfrats, le genre qu’on va voir en prison. Ses clients, ce sont des journalistes ou leurs victimes. Dans ses plaidoiries, il brandit volontiers les grands principes : avec une aussi belle cause que la liberté d’expression, il aurait tort de se gêner. Mais il n’aime rien tant qu’exécuter ses adversaires de trois blagues balancées en salve qui amènent des sourires réprimés sur les visages des juges les plus austères.

[access capability= »lire_inedits »]
Du coup, on se demande dans quelle zone fermée au public de son cerveau Malka puise les histoires tortueuses et glauques de ses BD. En effet, comme si le vrai monde ne suffisait pas à nourrir ses fantasmes, il faut qu’il en invente d’autres. Dans ses scénarios déroulés en plusieurs tomes, les bons finissent par triompher, mais dans quel état ! Avant d’en arriver là, ce n’est que crime, torture, trahison, regrets, ratages.

Impossible de résumer L’Ordre de Cicéron, série pour laquelle Malka a le privilège de travailler avec le dessinateur Paul Gillon. Une sombre affaire de famille, d’avocats et de XXe siècle, qui commence avec la radiation d’avocats juifs en France et se poursuit sur fond de bataille boursière dans le monde global. Dans Le Survivant, son nouvel opus, l’un des héros surgit du passé qui l’a conduit de Buchenwald où il est devenu communiste au Goulag où on l’a envoyé parce qu’il avait cessé de l’être. Le dessin précis et crépusculaire de Gillon suggère, sans trop en faire. À un moment crucial de l’histoire, alors que tout peut de nouveau basculer, c’est fini. Il ne vous reste plus qu’à espérer que le quatrième et dernier tome sortira vite. Et à vous ruer sur les deux premiers.[/access]

Camus, sa clope, ses cendres

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Albert Camus
Albert Camus.
Albert Camus
Albert Camus.

Une nouvelle polémique, tombant à point pour Thierry Henry, Raymond Domenech, Eric Raoult et Marie NDiaye, prend une belle ampleur dans notre Landerneau : faut-il transférer les cendres d’Albert Camus au Panthéon ? Comme l’intéressé n’est plus là pour donner son avis, ce sont les ayants droit, à savoir les héritiers de l’écrivain, ceux qui palpent les énormes royalties des ventes de l’auteur le plus lu dans nos établissements scolaires, qui doivent décider.

[access capability= »lire_inedits »]Le fils, Jean, est contre parce qu’il n’aime pas Sarko. Sa fille, Catherine, la joue modeste et se sent dépassée par une décision trop lourde à porter pour elle. Les mouches du coche, à savoir Olivier Todd, le biographe d’Albert Camus et Jean Daniel, qui se mêle de tout, sont contre parce qu’ils pensent être les seuls dépositaires moraux de ce pied-noir qui choisissait sa mère plutôt que la justice.

Bref, un pataquès qui va vraisemblablement repousser de quelques décennies le transfert de la dépouille de l’écrivain du cimetière de Lourmarin dans la crypte du monument réservé aux grands hommes.

Pour éviter à l’avenir de tels désagréments, il serait utile de demander à chaque Français, mettons le jour de sa majorité, s’il accepte ou non de reposer au Panthéon dans le cas où la nation le jugerait digne de rejoindre l’illustre compagnie des macchabées d’élite.

En ce qui me concerne, c’est oui, tout de suite et sans hésitation. Au prix du mètre carré dans le quartier, l’espace occupé par mon tombeau aura autant de valeur que la modeste maison qui abrite mes vieux jours.

Si ce n’est pas trop demander, je pourrais également formuler quelques vœux concernant le voisinage. Eviter Jean-Jacques Rousseau, qui est un mauvais coucheur, et être proche de Malraux, qui a bien dû embarquer quelques bouteilles de pur malt dans son cercueil.[/access]

Égypte/Algérie : football et symboles

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Football
La fierté nationale algérienne se mêle à de la jubilation face à l'humiliation égyptienne.
Football
La fierté nationale algérienne se mêle à de la jubilation face à l'humiliation égyptienne.

Si Nasser était encore en vie, il en serait mort. Que l’Egypte, « Oum dounia » (Mère du monde), rate sa qualification pour la Coupe du monde de football, passe encore. Que l’Algérie y aille à sa place, ça fait beaucoup. Mais il y a pire : en quelques jours, Le Caire a perdu l’illusion de sa position dominante au sein du monde arabe. L’Algérie n’a pas seulement gagné un match, elle a crié : « Le roi est nu ! » L’épouvantable scène de ménage qui a accompagné les deux matches Egypte-Algérie dans le cadre des éliminatoires de la Coupe du monde de football a viré au drame et presque à la guerre. La colère a fait tomber les masques.

Les enjeux symboliques étaient considérables. Après l’élimination du Qatar et de la Tunisie, l’Egypte et l’Algérie devaient disputer, le 14 novembre au Caire, le seul ticket d’entrée du monde arabe pour l’Afrique du Sud. Pour se qualifier, la sélection égyptienne devait marquer trois buts sans en encaisser un seul. Le suspense était donc au rendez-vous, la politique aussi. Deux mois après l’échec cuisant du candidat égyptien à la présidence de l’Unesco, Hosni Moubarak avait besoin d’une victoire de prestige. On ne peut donc pas lui reprocher d’avoir essayé de surfer sur une vague – si rare − d’enthousiasme national ni d’avoir profité de l’occasion pour mettre en avant son fils Gamal, candidat officiellement officieux à sa succession. On ne peut pas non plus s’étonner que tout cela ait mal tourné.

[access capability= »lire_inedits »]Le 12 novembre, deux jours avant le match au Caire, le car qui transporte la sélection algérienne de l’aéroport à son hôtel est caillassé ; trois joueurs sont blessés. Ce n’est qu’une étincelle, mais une bonne dose de mauvaise foi et de volonté en font un incendie. Gamal Moubarak se rend à l’hôtel des Algériens, mais ceux-ci refusent de le recevoir. Le président de la Fédération algérienne de football qualifie l’incident de traquenard organisé par la Fédération égyptienne et insinue l’existence d’une complicité au sommet de l’Etat. Finalement, la version officielle égyptienne met le feu aux poudres : les joueurs algériens auraient profité de ce regrettable incident pour s’auto-infliger des blessures. Si agression il y a, c’est le chauffeur égyptien du car qui en a été victime. Bref, le délire nationaliste est à son comble.

Plus que l’incident lui-même, le mépris et l’arrogance de la réaction égyptienne déclenchent la colère des médias. Les internautes algériens profitent de l’occasion pour dire leurs quatre vérités aux Egyptiens avec une rare violence verbale.

Deux jours plus tard, face à une sélection algérienne déstabilisée (certains joueurs portent des pansements et bandages), les Egyptiens se retrouvent à un but de la qualification. En égalant sa rivale (grâce à une victoire 2 à 0), l’équipe égyptienne décroche un deuxième match, déterminant. Il sera disputé quatre jours plus tard à Khartoum, terrain neutre proposé par Le Caire. Selon une formule récurrente dans la presse algérienne de l’entre-deux-matches, l’Algérie a perdu une bataille, mais n’a pas perdu la guerre.

Dans l’attente du 18 novembre, la tension des deux côtés est forte. En Algérie, on évoque le 18 juin 1940, mais l’atmosphère rappelle plutôt août 1914. Les rumeurs vont bon train sur les violences subies par les supporters algériens au Caire : humiliation de femmes − même enceintes ! − fouillées à l’entrée du stade par des policiers et dénudées en public, on évoque des Algériennes mariées à des Égyptiens qui sont répudiées, on parle de morts. Le terme de hogra (sentiment très fort d’injustice) est sur toutes les lèvres. À Alger, les passages à l’acte se multiplient, notamment contre des agences de Djezzy, opérateur de téléphonie mobile appartenant au groupe égyptien Orascom, et certains appellent au boycottage des produits égyptiens.

Dans cette atmosphère de guerre, le gouvernement algérien organise un « pont aérien » pour permettre au plus grand nombre d’aller à Khartoum soutenir ou défendre leur équipe. Épaulé par quelques hommes d’affaires, l’Etat prend en charge tous les frais, négocie avec le Soudan un visa collectif et met à disposition des supporteurs les cargos de l’armée de l’air.

Le soir du 18 novembre, la joie de la victoire est à la hauteur du suspense et de la mobilisation sans précédent dans l’histoire du pays, mélange enivrant de fierté nationale et de jubilation face à l’humiliation égyptienne.

Ce n’est pas la première fois que le football est un facteur ou un révélateur de haine entre ces deux pays. En 1990, la star algérienne Lakhdar Belloumi avait été condamnée par contumace par la justice égyptienne à une peine de prison ferme pour avoir attaqué et blessé le médecin de l’équipe nationale égyptienne à l’issue de la rencontre Egypte-Algérie pour les éliminatoires du Mondial 1990.

Mais cette fois-ci, les Algériens ne sont que les porte-parole d’un sentiment qui les dépasse largement. De Gaza à Rabat, la « rue arabe électronique » donne un carton jaune aux Egyptiens : ras-le-bol de vos prétentions et de votre morgue ! Les rancunes cumulées pendant des décennies ont fini par crever la façade de la politesse et de la langue de bois. « Vous êtes des crève-la-faim comme nous, alors arrêtez de vous la jouer ! » : tel est le message envoyé en boucle.

Le Caire a longtemps joué des ambiguïtés entre nationalisme et panarabisme pour se targuer de la puissance arabe comme si elle était sienne, mais cette défaite sur pelouse révèle que plus personne n’est dupe : l’Egypte est d’abord égyptienne et elle va très mal. Or, pour elle − comme pour la France –, être investie d’un rôle, d’une mission plus large que ses propres frontières fait partie de l’ADN national. Faute de Coupe du monde, les Egyptiens devront boire celle-ci jusqu’à la lie.[/access]

Ballard is not dead

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Ballard

Ballard

Disparu en avril 2009 à Londres, J.G. Ballard reste l’un des auteurs les plus prophétiques de notre modernité où la technologie, le panoptisme et la transformation de la planète en une gigantesque banlieue dont le centre n’est plus nulle part ont durablement désenchanté le monde. Ce sont les éditions Tristram, en France, qui se sont chargées d’une réédition méthodique et complète de ses nouvelles en trois volumes. Le deuxième vient de sortir et couvre la période 1963-1970. Il comporte de nombreux textes retraduits ainsi qu’un certain nombre d’inédits comme le terrifiant Soudain l’après-midi, qui tourne autour de la perte d’identité.

[access capability= »lire_inedits »]Hâtivement et paresseusement classé dans les auteurs d’anticipation ou de science-fiction, Ballard, dans sa préface de 2001, fait un sort à cette réputation et nous donne son art poétique qui en fait un héritier direct d’Orwell : « Le futur, faut-il le répéter, est une zone dangereuse lourdement minée, et qui a tendance à se retourner pour vous mordre les chevilles quand vous faites un pas en avant. Un correspondant me faisait récemment remarquer que les verséthiseurs de Vermillon Sands fonctionnent avec du ruban perforé. Et pourquoi tous ces gens branchés vivant dans le futur n’ont-ils pas de micro-ordinateur ou de téléphone portable ? Je pourrais seulement répondre que Vermillon Sands ne se trouve pas du tout dans le futur, mais dans une sorte de présent visionnaire, qualification qui sied à mes nouvelles et à presque tout ce que j’ai écrit par ailleurs. »

On trouvera ainsi, pour l’essentiel, des nouvelles qui sont avant tout des exagérations des lignes de forces de ces années 1960 où le consumérisme, le risque nucléaire, la folie automobile et les délires sexuels annonçaient les prodromes de cette « région du désastre » de nos années 00 s’achevant dans un climat d’asile mondialisé et suicidaire. Quelques joyaux, parmi les 36 textes ici colligés : L’Homme subliminal décrit un univers totalement envahi par la publicité qui conditionne le moindre des comportements jusqu’à retirer tout libre arbitre et recréer de faux souvenirs tandis que L’Ultime plage ou Un lieu et un moment pour mourir sont deux belles fins du monde aussi élégantes que mélancoliques, cette spécialité de Ballard qu’il développera dans des romans comme Le Monde englouti ou Sécheresse. Les cœurs bien accrochés pourront aussi lire Coïtus 80 qui prévoit, dans un catalogue anatomique glacé et ironique, comment le sexe va devenir une simple affaire de reconstruction chirurgicale.

On pourra également redécouvrir le Ballard expérimental, déconstructeur cruel des narrations calibrées, avec des nouvelles issues notamment de La Foire aux atrocités, son livre le plus étrange, matrice de ses romans majeurs que seront Crash et IGH : on appréciera tout particulièrement, et pas seulement pour leurs titres L’Assassinat de John Fitzgerald Kennedy considéré comme une course de descente automobile ou Pourquoi je veux baiser Ronald Reagan.

Indispensable, donc, pour les bibliothèques antitotalitaires de tous les Causeurs.[/access]