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Pourquoi Pie XII ? Pourquoi maintenant ?

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piexii

La question de savoir pourquoi Benoit XVI a relancé la procédure de béatification de Pie XII mérite un examen sérieux. Il était évident qu’une telle décision serait mal accueillie par la communauté juive, et pas seulement par elle. Elle ne pouvait que nuire à l’image d’un pontificat qui souffrait déjà de la comparaison avec celui de son prédécesseur. Et même s’il est clair que l’impact médiatique de son action n’est pas la préoccupation première du pape actuel, l’affaire avait tout de même un coût. Pourquoi a-t-il accepté de le payer ? Au nom de quels intérêts supérieurs ?

D’autant que rien n’exigeait une telle précipitation. Le projet était dans les tiroirs du Vatican depuis longtemps. Jean Paul II avait pris la décision d’attendre l’ouverture des archives pour réactiver le processus. Pie XII avait l’éternité pour lui ! Pourquoi Benoit XVI a-t-il néanmoins considéré qu’il était urgent d’agir ?

Pour tenter de répondre à ces questions, il est nécessaire de ne pas perdre de vue la dimension théologique de cette affaire, essentielle pour Benoit XVI, comme elle l’était d’ailleurs en son temps pour Pie XII.

Que reproche-t-on à Pie XII ? Essentiellement son silence pendant la Shoah. Il est admis qu’il a agi pour sauver des juifs individuellement. Mais son absence de réaction laisse entendre que la mise en œuvre d’une politique d’extermination des juifs en tant peuple pouvait lui apparaître comme théologiquement concevable.

Pour le comprendre il est nécessaire de revenir à la naissance du christianisme. D’un point de vue chrétien, les juifs, témoins de la révélation du Sinaï, se définissent comme le peuple qui n’a pas reconnu Jésus comme le Messie qu’ils disaient pourtant attendre. À ce titre, ils ont été déchus de leur rôle de lumière des nations. Ils ont perdu toute légitimité à conduire l’humanité à la rencontre du divin. Depuis lors, leur existence en tant que nation sainte est devenue comme obsolète. Les chrétiens constitués en « Verus Israël » ont disqualifié l’Israël biblique. La nouvelle alliance s’est substituée à l’ancienne. Les juifs forment un peuple sans mission ni direction. Autant dire qu’ils ne sont en vérité plus même un peuple mais une collectivité d’individus qui ne peuvent être sauvés qu’en rejoignant le courant désormais dominant. Faute de quoi ils se condamnent eux-mêmes à une complète perdition. L’imaginaire chrétien a produit la notion de « juif errant » condamné à porter jusqu’à la fin des temps le poids de son incroyable aveuglement et à subir les conséquences de son incompréhensible reniement. La synagogue porte un bandeau sur les yeux et ses fidèles, troupeau égaré, n’ont plus collectivement ni clairvoyance ni destination.

Aussi ne convient-il pas de se montrer surpris quand l’histoire se charge d’apporter aux juifs les châtiments qu’ils méritent. Les persécutions n’y gagnent certes pas une légitimité mais elles peuvent pour le moins s’expliquer comme la conséquence de leur obstination. C’est ainsi qu’il est possible de comprendre que l’Eglise catholique puisse compatir sincèrement aux malheurs des juifs tout en produisant dans le même temps le discours permettant de rendre ces souffrances théologiquement intelligibles.

Si Pie XII se tait sur la Shoah, alors qu’on sait qu’il avait à la fois les moyens de savoir et de comprendre, c’est parce qu’une condamnation de principe aurait signifié un renoncement intellectuel à la vérité qui fonde l’universalisme de la doctrine chrétienne. En s’élevant contre l’idée qu’il était concevable – théologiquement parlant – que le peuple juif soit voué à la destruction, le pape aurait contredit ce qui fonde la vérité du christianisme : « Il n’y a plus ni juif, ni grec… » Si le nazisme pouvait être facilement combattu comme adversaire de la vision monothéiste du monde et comme fondamentalement contraire aux vertus chrétiennes d’amour et de charité, le projet d’extermination des juifs en tant que peuple – toujours considéré alors comme déicide -, bien qu’effroyable dans ses effets, constituait dans son principe une preuve que l’Histoire donnait ultimement raison à ceux qui s’étaient substitués à lui comme nouveau peuple élu.

Benoît XVI ne pense pas différemment. Le maintien de la Shoah comme question indéfiniment béante pour la conscience de chaque homme et pour l’Eglise en tant qu’institution présente à ses yeux l’inconvénient paradoxal d’empêcher le règlement théologique de la question juive. Le silence reste donc pour le Vatican la juste position. On n’approuve pas, on compatit, on sauve même des juifs mais on ne peut se renier en défendant un peuple dont la simple survie porte une ombre à ce que l’on croit.

Il reste à expliquer la précipitation. Depuis Vatican II, l’Eglise catholique a perdu de son influence. Jean-Paul II s’est voulu l’infatigable pèlerin d’une reconquête des esprits et des cœurs. Mais Benoit XVI part du constat que la prodigieuse réussite communicationnelle de son prédécesseur ne suffit plus aujourd’hui à contrer la poussée des systèmes concurrents. La chrétienté demeure une zone de basse pression métaphysique tandis qu’ailleurs s’affirment d’autres centres d’influences. Pour ne pas être condamné à subir la poursuite d’une lente érosion, il y a donc urgence pour le pape actuel à revenir aux fondamentaux : l’Eglise catholique apostolique et romaine détient seule la vérité que seul l’infaillible descendant de Pierre est en mesure de propager pour le salut de tous les hommes. Auteur du catéchisme de l’Église, il avait publié quelques années plus tôt la déclaration Dominus Iesus qui réaffirmait « l’unicité et l’universalité » salvifique de Jésus-Christ et de l’Église. Finis donc les amusements œcuméniques qui érodent les convictions et qui conduisent au relativisme doctrinal. Exit les tours du monde et l’occupation des temps d’antenne. Place à la réaffirmation de la doctrine véritable, à la fixité du dogme. Le combat ne doit plus être conduit ici-bas mais à la racine, dans le monde spirituel, au Ciel même où se situent les véritables enjeux et où se règlent les conflits de croyances.

Cette stratégie des hautes sphères rend raison de la plupart des initiatives qui ont marqué le début de son pontificat.

Elle éclaire d’abord sa préoccupation de rassembler pour la grande épreuve de vérité métaphysique à venir les courants du christianisme qui pourraient s’adjoindre au corps central catholique. Benoît XVI avait déclaré dès le début de son pontificat que l’unité des chrétiens serait l’une de ses priorités. Dans ce but, il était donc logique de tendre d’abord la main aux intégristes lefévristes, d’autant qu’ils n’avaient pas eu tort sur le fond de critiquer les dérives de Vatican II et de mettre en garde contre les conséquences du relâchement du dogme. Mais cette main tendue concerne aussi les Orthodoxes et dans une moindre mesure les Anglicans.

Ce front commun trouve d’abord face à lui le monde musulman. Ce dernier fut donc il y a deux ans le destinataire d’une des premières grandes offensives de Benoit XVI. Lors du fameux discours de Ratisbonne il reprit l’argument d’un empereur byzantin tiré d’un dialogue qu’il avait avec un érudit persan en 1391 à propos du jihad. « La violence est en opposition avec la nature de Dieu et la nature de l’âme. Dieu n’apprécie pas le sang et ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu. Pour convaincre une âme raisonnable, il n’est pas besoin de disposer ni de son bras, ni d’instrument pour frapper ni de quelque autre moyen que ce soit avec lequel on pourrait menacer une personne de mort… » En filigrane, on pouvait lire : celui qui agit au nom de Dieu avec violence ignore la nature de Dieu. La raison et la foi marchent d’un même pas. Et si d’aventure l’Islam venait à démentir cette position en usant de violence, il verrait du même coup s’effondrer la pertinence de son système de croyance.

Autant dire que de tels propos, qui faisaient curieusement fi des exactions commises dans l’histoire par l’Eglise catholique elle-même, disqualifiaient d’un coup l’Islam comme chemin d’accès à la vérité du divin.

Il restait à s’occuper des juifs. C’est donc par Pie XII interposé que doit leur être rappeler leur faute originelle, celle d’avoir rejeté (et jusqu’à Vatican II tué) celui qui est venu apporter le salut à l’humanité entière. Il s’agit de rendre également clair qu’ils ne peuvent rien nous apprendre, eux non plus, sur la nature véritable de Dieu.

En distinguant son prédécesseur qui a gardé le silence pendant l’extermination, Benoît XVI laisse entendre que la vérité universelle du christianisme, loin d’être ébranlée par la Shoah peut s’en trouver au contraire manifestement renforcée.

La Justice est-elle sur Douai ?

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C’est en 1996 que les salariés d’Eternit, victimes de l’amiante, ont déposé leurs premières plaintes au tribunal de grande instance de Valenciennes. Il aura donc fallu la bagatelle de treize ans pour que leurs dossiers, défendus par une maître Sylvie Topaloff indignée tant qu’obstinée, soient enfin examinés par la cour d’appel de Douai. La mise en examen récente d’un dirigeant de l’entreprise n’est pas pour autant synonyme d’un procès en pénal permettant d’établir une fois pour toute la responsabilité de l’entreprise dans ce scandale bien peu médiatisé. Refusant une indemnité ridicule de 12 000 euros en regard du préjudice subi, les salariés malades désirent de surcroît que ce soit l’entreprise Eternit qui paie elle-même et non le FIVA (Fonds d’indemnisation des victimes de l’amiante) abondé par des cotisations patronales, ce qui noierait de fait « la faute inexcusable » de l’entreprise, comme le souligne l’avocate. Question de principe et pas seulement d’argent pour ces hommes souffrant de douleurs thoraciques, de plaques pleurales, de cancers et autres joyeusetés. Le tribunal de Douai rendra sa décision le 29 janvier. Comme disait l’autre, l’Eternit, c’est long, surtout vers la fin.

La visite chez Barrès

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Maurice Barrès, par Nadar.
Maurice Barrès, par Nadar.

La Grande Guerre n’a pas eu lieu. 10 millions ne sont pas morts. 20 millions n’ont pas porté, leur vie durant, les séquelles des combats. Verdun et ses alentours ont continué à offrir leurs paisibles pâtures aux bêtes, et ce qui fit le plus mal, en août 1914, fut la piqûre des taons qui ennuient les chauds dimanches le long des berges de la Marne.

La Grande Guerre n’a pas eu lieu. Tout cela ne fut qu’un rêve, un effroyable songe. Les générations se survécurent et l’on se réveilla, le 12 novembre 1918, comme si rien ne s’était passé : les pacifistes de 1914 continuèrent à prôner la paix, les nationalistes la guerre et les antidreyfusards antidreyfusardèrent comme pas un. C’est ce que la presse, AFP en tête, nous a appris, après la visite de Nadine Morano à Charmes, la ville natale de Maurice Barrès.

Barrès ? Un « nationaliste », un « antidreyfusard », « un des idéologues de l’extrême droite française ». Le pompon revient à François Wenz-Dumas, journaliste à Libération. Il écrit fort doctement qu’avec Les Déracinés et La Colline inspirée, Barrès dénonce « la menace que les « barbares » feraient peser sur la France ». Sauf que non. Les Déracinés n’ont rien à voir avec ce que l’excellent François Wenz-Dumas a appris de Wikipedia. Ils mettent en scène sept jeunes Lorrains montés à Paris et prêts à en découdre avec un monde qu’ils méprisent. « Serons-nous de simples utilités anonymes dans notre époque ? » : voilà la question de ce roman-phare dans l’œuvre du Prince de la jeunesse. Quant aux « barbares », ils désignent, chez le Barrès du Culte du Moi, le milieu social et intellectuel qui brime l’individu. Les « barbares », ce sont « les convaincus sourds et bruyants », ceux qui professent : « Nous avons au fond de nos poches la considération, la patrie et toutes les places. Nous avons créé la notion du ridicule contre ceux qui sont différents… »

Pour La Colline inspirée considérée sous le jour nouveau de la défense et de l’illustration des « valeurs nationalistes », l’éminent journaliste de Libé repassera. Un autre jour. Quand il aura ouvert ce livre[2. Tout laisse croire, pourtant, qu’il ne le fera pas : son brillant articulet consistait avant tout à noircir le portrait de Barrès pour aboutir à une conclusion bien sentie : « Il arrive à Henri Guaino, conseiller spécial et auteur de ses principaux discours de Nicolas Sarkozy, de citer Maurice Barrès. Ou de s’en inspirer. Par exemple le 27 octobre dernier dans le discours sur les paysans, quand il fait dire au président de la République que « l’identité nationale est constituée du rapport singulier des Français avec la terre ». » Evidemment, le « rapport singulier des Français avec la terre » n’existe pas. C’est bien pour cette raison qu’aucun président français n’alla jamais, chaque Pentecôte, gravir la roche de Solutré, se reposer, l’hiver venu, à Latché et encore moins poser sur une affiche électorale devant un village français modèle.].

La pensée de Barrès est mouvante. Elle épouse, dans une large mesure, son époque, aussi vite que Barrès lui-même épousa, du socialisme au boulangisme, des idéaux politiques successifs… Est-ce bien d’ailleurs le Barrès nationaliste et revanchard qui écrit, en 1884, dans le premier numéro des Taches d’encre : « Nous avons des pères intellectuels dans tous les pays. Kant, Goethe, Hegel ont des droits sur les premiers d’entre nous[1. Est-ce le Barrès prétendument xénophobe qui, en 1907, lors de son discours de réception à l’Académie française, fait l’éloge de son prédécesseur, José-Maria de Heredia, en ces termes : « Les influences les plus lointaines et les plus diverses se fondent dans l’esprit français… L’illustre poète de qui je dois prononcer l’éloge était né d’un sang étranger. Il s’est rangé par un choix exprès sous notre discipline spirituelle. Nos grands modèles et notre public l’ont guidé. En étudiant l’auteur des Trophées, nous nous appliquerons, si vous le voulez bien, à reconnaître, une fois de plus, comment la France, héritière de la Grèce et de Rome, excelle à frapper des médailles avec un or étranger. »] » ?

Heureusement que notre grand Momo national est mort en 1923 : nos belles âmes n’auraient pas hésité à le faire passer pour la petite sœur de Hitler…

Barrès, un type infréquentable ? Soit. Il faudra expliquer alors pourquoi il est le seul écrivain français à trouver grâce aux yeux d’Aragon dans Le Traité du style. Il faudra expliquer pourquoi il est, avec Chateaubriand, l’un des écrivains français dont la postérité littéraire est aussi prolifique. Aragon, Mauriac, Montherlant et Malraux ne furent pas simplement fascinés par Barrès : ils s’en revendiquèrent les héritiers. Il faudra expliquer également pourquoi Léon Blum, qui était l’un de ses amis, déclara à sa mort : « Aucun Français n’aura eu pendant aussi longtemps une telle importance parmi nous. » Il faudra, surtout, expliquer pourquoi Barrès écrivit, en 1917, l’un de ses plus beaux textes : Les diverses familles spirituelles de la France.

Dans ce livre court, où il reproduit des témoignages et des lettres de soldats de la Grande Guerre, Barrès procède à un aggiornamento de sa conception de l’identité nationale. Etre français, ce n’est plus seulement rallier sa conscience à la terre et aux morts[2. On m’expliquera un jour quel mal il y a à s’émouvoir devant les paysages de son enfance et à s’incliner pieusement devant les tombes de ceux qu’on a aimés. Vaudrait-il mieux les tagger, exhumer les cadavres et danser avec eux ?] : c’est une fraternité, voulue et conquise, entre les vivants.

Il rend un hommage appuyé aux anciens pacifistes, partisans de Gustave Hervé comme d’Albert Thierry, devenus d’ardents combattants une fois la guerre venue. Et lui, qui avait été antidreyfusard, célèbre maintenant « le désir passionné d’Israël de se confondre dans l’âme française ». Il rapporte même l’histoire du rabbin Bloch (qui officiait avant guerre à Remiremont et deviendra le grand rabbin d’Alger) :

« Dans le village de Taintrux, près de Saint-Dié, dans les Vosges, le 29 août 1914 (un samedi, le jour saint des juifs), l’ambulance du 14e corps prend feu sous le tir des Allemands. Les brancardiers emportent, au milieu des flammes et des éclatements, les cent cinquante blessés. L’un de ceux-ci, frappé à mort, réclame un crucifix. Il le demande à M. Abraham Bloch, l’aumônier israélite, qu’il prend pour l’aumônier catholique. M. Bloch s’empresse : il cherche, il trouve, il apporte au mourant le symbole de la foi des chrétiens. Et quelques pas plus loin, un obus le frappe lui-même. Il expire aux bras de l’aumônier catholique, le Père Jamin, jésuite, de qui le témoignage établit cette scène. Nul commentaire n’ajouterait rien à l’émotion de sympathie que nous inspire un tel acte, plein de tendresse humaine. Un long cortège d’exemples vient de nous montrer Israël qui s’applique dans cette guerre à prouver sa gratitude envers la France. De degré en degré, nous nous sommes élevés ; ici la fraternité trouve spontanément son geste parfait : le vieux rabbin présentant au soldat qui meurt le signe immortel du Christ sur la croix, c’est une image qui ne périra pas. »

Pour aggraver son cas, Barrès, qui rend hommage à la « grandeur » des « idées curieuses » de Herzl (drôle d’engeance qu’un antisémite sioniste !), écrit : « Une grande affaire d’Israël dans son éternelle pérégrination, c’est de se choisir une patrie. Il ne la tient pas toujours de ses aïeux ; il l’acquiert alors par un acte de volonté, et sa nationalité est sur lui comme une qualité dont il se préoccupe de prouver qu’il est digne. » Il a une drôle de tête, notre antisémite national : le voilà professant que les juifs savent mieux que quiconque ce qu’être français veut dire…

La Grande Guerre fut, pour Barrès comme pour beaucoup de sa génération, le moment d’une révolution intellectuelle sans précédent. Les va-t-en-guerre de 1914 défilaient maintenant en tête des cortèges d’anciens Poilus et de Gueules cassées, criant plus qu’à leur tour : « Plus jamais ça ! » Dreyfusards et antidreyfusards, laïcards et calotins, républicains et monarchistes : tout ce qui avait divisé la France avant guerre avait disparu à Verdun et à Douaumont. Ce n’était plus une posture réclamée par l’Union sacrée. Un changement radical s’était produit dans les consciences, un changement si profond qu’un antidreyfusard comme Barrès était devenu « philosémite »… Rien, écrivait Barrès, ne serait plus jamais comme avant : « Eh ! Quoi, les mêmes forces qui, hier, nous précipitaient les uns contre les autres et que la mobilisation a rompues, voudraient se reconstituer ? Sans doute. Mais, cette fois, ce n’est plus pour aucune œuvre de division, ni d’exclusion, et sur cette diversité se fonde l’amitié la plus belle et la plus agissante. »

Nadine Morano a eu raison de se rendre à Charmes – et grand tort de s’excuser de s’y être rendue, après que des journalistes si scrupuleux qu’ils érigent leur propre ignorance en vérité historique lui en eurent fait le reproche. Elle aurait même dû pousser le pèlerinage plus loin et gravir la colline de Sion – ça ne monte pas des masses. Au pied de la Lanterne dédiée à Barrès, nous allions, enfants lorrains, gratter la terre pour cueillir des étoiles. Ce n’est pas une licence poétique plus que médiocre : il suffit, là-bas, à Vaudémont, de se baisser pour récolter des lis de mer fossilisés, minuscules étoiles de terre. C’est que, comme l’écrivait, Barrès : « L’esprit français le plus local, le plus indigène, a toujours de l’universalité. »

Les diverses familles spirituelles de la France

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Obamania : pas de trêve des confiseurs

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Que dirait-on d’un homme d’Etat qui resterait en vacances alors qu’un événement sème l’inquiétude dans son pays ? La presse aurait vite fait de souligner son irresponsabilité ou son je-m’en-foutisme. Jean-François Mattéi a été démissionné pour moins que ça : en pleine canicule, le salaud était apparu à la télé en chemise hawaïenne. Heureusement que Barack Obama n’est pas un homme politique comme les autres. Un attentat vient d’être déjoué aux Etats-Unis, le spectre de 2001 hante à nouveau les esprits américains, mais lui choisit de rester en vacances à Hawaï, les doigts de pieds en éventail. Résultat, l’AFP titre : « Attentat manqué : Obama tenu informé. » Le cador mondial n’hésite pas à être « tenu informé » quand il est en vacances : ça mériterait vraiment un deuxième Nobel !

Benoît Duteurtre, pape d’opérette

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operette

Le samedi matin, après sa semaine de turbin, le bobo parisien s’en va généralement bruncher avec sa petite famille recomposée dans un bistrot branché d’un arrondissement tendance.

S’il savait, le pauvre, que cette coutume le prive de ce qui se fait de plus chic en matière de radiodiffusion, à savoir Etonnez-moi, Benoît tous les samedis de 10h30 à midi sur France Musique, il enverrait sa femme à l’aquagym, et ses mômes au club de poney. Une fois la maison vide, il déboucherait délicatement une bouteille de Quincy rafraîchie, mais pas glacée, disposerait quelques pistaches dans une coupelle ramenée de Lisbonne, et allumerait le poste à la demie pile de dix heures sur la fréquence FM de France-mu correspondant à son lieu de résidence. Je ne dis pas cela pour faire de la peine à l’excellent Emmanuel Davidenkoff qui officie auparavant, mais le silence qui précède du Duteurtre est déjà du Duteurtre, et il serait dommage de s’en priver.

Fernandel, Bourvil, Dranem, Suzy Delair, Marie Dubas, Marcel Amont, j’en passe, et des meilleurs, s’inviteront alors dans son salon. S’il se trouve que des victimes du tsunami yéyé des années soixante soient encore de ce monde, elles ne couperont pas à une invitation au cours de laquelle Benoît Duteurtre, le taulier, leur fera évoquer les heures de gloire de la chanson française. Cette propension à honorer compositeurs, musiciens et interprètes tombés dans un injuste oubli a même fait peser sur Duteurtre l’infâme soupçon de gérontophilie, une perversion que nos modernes Savonarole ne devraient pas tarder à ériger en fléau social majeur.

Ce Benoît-là traite avec le plus grand sérieux et une érudition sans faille les genres musicaux que d’autres, pour faire les malins, brocardent et méprisent pour afficher qu’ils sont, eux, les maîtres du bon goût. On se souvient, par exemple, de l’esclandre d’Alain Cuny, au festival de Cannes traitant de « bouffon » (au sens propre, pas zyva) Dario Moreno effectuant une prestation chantée devant le gratin du cinéma mondial. Avec le recul, le bouffon en question n’est peut-être pas celui qui fut ainsi désigné.

Mais le « cœur de métier » de Benoît Duteurtre, quand il n’écrit pas de romans, c’est l’opérette, et plus précisément l’opérette française, celle dont Camille Saint-Saëns disait :  » l’opérette est une fille de l’opéra-comique. Une fille qui a mal tourné. Mais les filles qui ont mal tourné ne sont pas toujours sans agrément ». Le livre [1. L’opérette en France (Fayard)] qu’il lui consacre est une réédition d’une première mouture parue en 1997, puissamment enrichie des études et rencontres effectuées par l’auteur pour la réalisation de son émission hebdomadaire, dont il vient de fêter le dixième anniversaire.

Et puis, pourquoi ne pas s’en glorifier, au risque de se faire traiter de franchouillard ou de laquais d’Eric Besson, l’opérette, ce genre musical populaire qui parodie l’opéra pour le pur plaisir du divertissement des foules est un genre musical qui est né, s’est développé, et hélas, étiolé en France pendant plus d’un siècle, du milieu du XIXème siècle jusqu’au lendemain de la deuxième guerre mondiale. De Paris, elle migra vers Vienne (Franz Lehar), Londres (Gilbert et Sullivan), New York (Broadway et les frères Gershwin) et en bien d’autres lieux où elle remplit les salles pendant des décennies. Ce n’est pas parce qu’un genre est qualifié de mineur que ceux qui l’ont illustré sont interdit de génie : nous voilà tout droit conduit à citer Jacques Offenbach, sans lequel Paris ne serait plus Paris. Mais ce n’est pas le propos de Duteurtre que de se contenter, comme beaucoup, d’encenser Offenbach pour mieux dégommer les musiciens, librettistes et acteurs qui s’y consacrèrent sans parvenir aux sommets atteints par le  » Mozart des Champs-Elysées ».

Il rend à chacun, Hervé, Lecocq, Messager, Yvain, Planquette et bien d’autres l’hommage qui leur est dû. Leur évocation réveillera chez les plus anciens d’entre nous quelques mélodies bien enfouies dans notre mémoire depuis que nous les écoutions à la TSF pendant que maman se livrait au repassage. « Poussez, poussez l’escarpolette… »  » Nous avons fait un beau voyage (bis)… « Digue, digue, digue, digue digue don, sonne, sonne, sonne, joyeux carillon… ». C’était mon rap à moi qui en vaut bien un autre.

L'opérette en France

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Nora Berra se moque du monde !

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Devant le déficit grandissant de la branche maladie de la sécurité sociale, la destruction méthodique par le libéralisme du système de retraites par répartition et la perspective prochaine de la multiplication des centenaires, les gouvernements successifs tentent tout et n’importe quoi pour éliminer cette insupportable pression démographique. Autant on pouvait apprécier la façon efficace dont avait été gérée la canicule de 2003 (près de vingt mille vieillards au tapis) autant on peut discuter le côté amateur, voire farcesque de la secrétaire d’Etat aux Ainés, Norah Berra pour régler la question vieille. Une sexagénaire de Rochefort a en effet été gravement blessée par une balle de calibre 22 en ramassant un stylo orange devant un bar PMU où elle venait de faire son loto. Il s’agissait en effet d’une arme déguisée d’un modèle inconnu en France. Madame Berra, il ne suffit pas de quitter bruyamment une réunion de députés UMP pour se faire un nom ! Encore faudrait-il preuve d’un peu de sérieux : ces gadgets sont ridicules, et manifestement inefficaces.

Esprit de Noël, es-tu là ?

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L’esprit du sport n’est peut-être pas mort dans ce milieu gangréné qu’est le football professionnel. Est-ce l’approche de Noël qui a touché le joueur slovène de l’AJ Auxerre Valter Birsa ? Toujours est-il qu’après une faute inexistante de son adversaire ayant entraîné l’expulsion d’icelui, le joueur icaunais s’est rendu auprès de l’arbitre afin de plaider la cause du Marseillais lequel, finalement, a été rappelé sur le terrain. Alors que le commun des footeux d’aujourd’hui serait allé parader auprès de ses partenaires pour rire du bon coup infligé à l’adversaire, Valter a décidé que non, décidément, on ne pouvait pas gagner de cette manière. Précisons que le score était, à ce moment de la partie, de zéro à zéro. Comme une récompense pour ce geste rare de fair-play, son équipe l’a finalement emporté au Stade Vélodrome par deux buts à zéro.

Dieu est un fumeur de Havane, pas l’Etat

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Flickr / Bright lights from giantwheel !
Flickr / Bright lights from giantwheel !

Dans la guerre de cent ans qui opposent les états hygiénistes aux fumeurs résistants, une nouvelle étape vient d’être franchie par l’agresseur schizophrène big motherien qui ramasse les taxes d’un côté et dissuade de manière de plus en plus traumatique ses pauvres enfants de l’autre, pourtant juste d’aimables usagers de l’herbe à Nicot parfois agrémentée d’herbe tout court, et qui n’avaient rien demandé à personne.

Le ministère de la Santé a en effet décidé d’illustrer les paquets de clous de cercueil par de jolies images chocs l’année prochaine. Il y a bien eu quelques escarmouches picrocholines entre les cigarettiers et diverses associations pour s’accorder sur la surface occupée par l’image mais toujours est-il que la danse macabre va commencer sur le tabac virginien et que ça va swinguer funèbre sur le paquet de gris : à nous les bouches dévastées, parsemées de chicots noirâtres comme les ruines d’un village afghan après le passage de l’aviation alliée ; à nous les poumons aux alvéoles asphyxiées, carbonisées, goudronnées comme les environs de Tchernobyl après un accident de Centrale. À nous encore, le visage crispé de souffrances de l’honnête homme soumis aux prodromes de l’infarctus comme un vulgaire détenteur de placements à risques ou un insouciant qui a mis sa fortune entre les mains de Bernard Madoff. Et tout ça, dès la première cigarette du matin, celle qui est la meilleure avec son petit choc nicotinique si plaisant, l’ancien fumeur que je suis s’en souvenant avec bonheur.

Ce sera évidemment, comme d’habitude totalement inefficace, et pour une raison simple : ce sont encore une fois des méthodes anglo-saxonnes infantilisantes qui ne peuvent pas fonctionner avec une psychologie latine, c’est à dire adulte. Nous caricaturons à peine. Ce que l’on demande à l’Etat, encore une fois, sous nos latitudes, ce n’est pas de nous dire comment faire l’amour, comment jouir, ce qu’il convient de manger, si nos enfants de treize ans ont le droit de rester ou non devant tel film ou telle émission. Ce qu’on lui demande n’est pas cette administration de plus en plus tatillonne de notre vie quotidienne, de ses plaisirs, de ses joies ou de ses deuils. Je veux pouvoir manger gras, boire sec et décider de ce qui est plus obscène pour un adolescent, à savoir un film de Bunuel ou un reportage sur une rafle de sans papiers avec le commentaire satisfait du journaliste de garde

Il ferait mieux, l’Etat d’empêcher le dépeçage des derniers Services publics plutôt que de s’occuper de qui est dans mon lit, de comment je m’y prends et si on fume après (je ne sais pas, je n’ai jamais regardé…). Il ferait mieux, l’Etat, de s’occuper de la sécurité dans les quartiers que de légiférer sur la teneur en sel des aliments de toute manière trafiqués par l’industrie agro-alimentaire. Il ferait mieux de nationaliser les banques pour réorienter le crédit vers l’investissement dans l’économie réelle que de fantasmer sur les conduites à risques de toute une jeunesse avec la drogue, conduites à risques dont il a par ailleurs largement sa part dans le climat dépressif qu’il a partout instauré.

Et puis, pour cette question du tabac, comme pour tant d’autres, c’est bien mal connaître les adolescents que de penser que des photos gore les empêcheront de passer à l’acte en achetant leurs premiers paquets. C’est tout le contraire : je ne parle même pas ici de cette attirance pour la transgression que l’on a tous connue mais tout banalement de l’ « effet collection », genre images Panini de l’horreur :
– Oh allez, sois sympa, je t’échange mon cancer de la mâchoire contre ton insuffisance coronarienne !
– Tu rigoles, je l’ai déjà en double. En revanche, si t’as la pyrrhole alvéolaire, je veux bien…

Quant aux fumeurs de cigares, eux, on ne viendra évidemment pas les embêter avec ces horreurs. La lutte des classes, comme le diable, se niche aussi dans ce genre de détails. Le trader amateur d’un bon Hoyo de Monterrey ne sera pas importuné par la propagande sanitaire. C’est vrai qu’en théorie, il n’avale pas la fumée.
Seulement les bonus de fin d’année.

Proche Orient : du passé faisons table rase !

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Jérusalem

De retour d’un séjour en Israël, j’ai retiré de deux semaines de tribulations chez les Hébreux l’impression que les discours tenus dans nos contrées, aussi bien par les admirateurs que par les détracteurs de l’Etat juif, n’étaient pas de nature à nous rendre plus intelligents, ni surtout à faire avancer d’un millimètre la solution du conflit en cours depuis plus d’un demi-siècle.

La fixation de toutes les chancelleries sur la solution dite « de deux Etats pour deux peuples », l’espoir de voir un Barack Obama imposer d’une main ferme, mais juste une solution de compromis aux deux parties apparaissent à l’observateur attentif que j’ai tenté d’être comme des chimères. Elles ne tiennent pas compte d’un réel aussi épais que désespérant pour les hommes et les femmes épris de paix, comme on appelait jadis les rêveurs au temps de la guerre froide.

Si l’affaire des deux Etats pour deux peuples n’a pas marché jusqu’à ce jour, c’est, explique-t-on généralement, la faute des dirigeants, sur le terrain ou à la tête des grandes puissances, qui sont soit trop faibles pour imposer à leurs peuple les compromis nécessaires, soit trop partiaux, comme George W. Bush, soit encore inexistants parce que divisés sur la question, comme ceux de l’Union européenne. Cette analyse pousse quelques bons esprits, comme l’excellent Elie Barnavi, dont on a pu lire ici un entretien à implorer des Etats-Unis une intervention diplomatiquement musclée, imposant aux Israéliens comme aux Palestiniens un partage territorial fondé sur les  » paramètres Clinton », élaboré en 2000 à Camp David, peaufinés quelques mois plus tard à Taba, et remis en chantier en 2002 lors de l’initiative de Genève. Ils prévoient la création d’un Etat palestinien en Cisjordanie et à Gaza, sur la base des frontières existant avant juin 1967, avec quelques corrections mineures fondées sur des échanges de territoires, le partage de Jérusalem, Vieille vielle comprise, sur la base des quartiers arabes revenant à l’Etat palestinien et des quartiers juifs à Israël, d’une solution au problème des réfugiés palestiniens fondée sur la compensation matérielle et l’aide à la réinstallation dans le pays de leur choix, mais sans retour massif dans l’Etat juif.

Nourri de cartésianisme, Elie Barnavi pense qu’une solution rationnelle, mise en œuvre par des hommes d’Etat visionnaires et courageux, ne peut qu’aboutir à la fin de l’affrontement entre le mouvement national juif et le mouvement national palestinien, tous deux légitimes, même s’ils sont gangrénés par leurs « fous de Dieu » respectifs.

Dès son arrivée à la Maison Blanche, Obama et son conseiller spécial pour la région George Mitchell, ont tenté de reprendre, dans le sens souhaité par Barnavi, ce dossier laissé en déshérence par George W. Bush, et d’imposer au gouvernement israélien un gel total des constructions dans les implantations juives de Cisjordanie et de Jérusalem-Est. On s’accorde aujourd’hui pour estimer que cette exigence était une erreur, car elle était impossible à accepter pour Benyamin Netanyahou, non seulement à cause de la pression politique des colons extrémistes, mais parce qu’elle remettait en cause la promesse faite à Sharon par George W. Bush, dans sa lettre de mai 2004, selon laquelle les frontières de l’Etat palestinien prévu dans le cadre de la « feuille de route » établie par son administration tiendraient compte des réalités sur le terrain, notamment de l’existence de « blocs d’implantations juives » à la limite de la « ligne verte » de 1967 et dans la périphérie de Jérusalem. S’il est possible, à la rigueur, de désespérer Elon Moreh et Kyriat Arba, implantations isolées et  » idéologiques », il est suicidaire pour tout dirigeant israélien de s’aliéner Ariel ou Maaleh Adoumim qui bénéficient du soutien de l’immense majorité de l’opinion, y compris celle de gauche.
D’où ce refus du gel des constructions dans des localités qu’ils pensent destinées à rester israéliennes dans le cadre du règlement final.

Résultat : Obama est obligé de faire plus ou moins marche arrière, au risque de gâcher son capital de confiance acquis dans le monde arabo-musulman depuis son fameux discours du Caire…
Comme au jeu d’échec, une mauvaise entame en diplomatie pèse lourdement sur la suite de la partie, même si elle n’induit pas automatiquement la défaite.

Il faut donc aller lire l’article de Robert Malley et Hussein Agha dans la dernière livraison de la New York Review of Books pour y voir un peu plus clair sur les raisons du non-fonctionnement de la belle construction diplomatique réalisée sous la direction de l’architecte américain, avec la collaboration des petites mains européennes et russes réunies au sein du « Quartette ». Ces deux auteurs ne sont pas réputés pour être des pro-sionistes rabiques, ce serait même plutôt le contraire : Robert Malley fut l’un des conseillers de Bill Clinton sur le dossier israélo-palestinien, et parmi eux, le seul à avoir fait porter à Israël et à Ehud Barak la responsabilité de l’échec de Camp David en octobre 2000. Hussein Agha, professeur à Oxford, écrit régulièrement dans The Guardian des articles très critiques sur la politique israélienne et américaine. Ils estiment, dans leur article très charpenté et écrit avec un style inhabituellement allègre pour ce genre de littérature, que la solution des deux Etats, telle qu’elle est actuellement présentée est un obstacle pour l’évolution de la situation vers non pas une paix définitive jugée inaccessible, mais même vers un état durable de non-belligérance.

Pour eux, l’équation est simple : Netanyahou ne peut accepter plus de concessions que son prédécesseur Olmert dans ses ultimes négociations avec Mahmoud Abbas en 2008, et Mahmoud Abbas ne peut pas céder plus que ce qu’Arafat avait consenti à Camp David…Mais on voit mal comment un Mahmoud Abbas affaibli serait capable d’imposer à ses partisans, sans parler du Hamas, la carte proposée par Olmert aux Palestiniens la veille de sa démission qui comporte l’annexion des  » blocs d’implantations » en échange d’une surface équivalente de terres israéliennes contiguës à la Cisjordanie et à Gaza.

Pour Malley et Agha, l’imposition d’une solution territoriale par la communauté internationale n’est pas de nature à mettre un terme définitif au conflit, puisqu’elle serait contestée sur le terrain par les deux parties, y compris par des moyens militaires. D’autre part, l’arrière-plan psychologique de ce conflit dans les populations est un obstacle insurmontable à sa solution : les auteurs estiment que jamais, à vue humaine, les Palestiniens n’accepteront la légitimité de l’Etat juif établi sur un sol qu’ils estiment leur appartenir pour l’éternité, et que les Israéliens ne font aucune confiance à la signature des Palestiniens au bas d’un traité.

D’autre part, un élément non mentionné dans l’article de la New York Review of Books mais évident pour tous ceux qui fréquentent la région constitue un autre obstacle à une paix du type de celle qui s’est instaurée, par exemple entre la France et l’Allemagne. Israël est un pays développé alors que tous les pays de son entourage immédiat sont des pays du Tiers Monde, où règnent la misère, la corruption et l’arbitraire, quand ce n’est pas la terreur verte comme à Gaza. On comprend que l’existence tout près de chez eux d’un pays prospère et libre énerve quelque peu les populations avoisinantes…

La solution d’un seul Etat entre le Jourdain et la Méditerranée, où cohabiteraient deux nations dans le cadre d’une démocratie égalitaire ne paraît pas, non plus réaliste à Malley et Agha, car elle ne pas prend en compte la force du mouvement national juif dont l’objectif est toujours de faire exister et prospérer un état fondé sur une majorité juive de la population, et sur les principes politiques et moraux issus du judaïsme et des Lumières européennes.

Alors que faire ? Les deux auteurs proposent aux décideurs en la matière de réduire leurs ambitions : l’objectif n’est plus la fin du conflit mais la réduction de son intensité au minimum possible dans le cadre d’une trêve de longue durée. Celle-ci permettrait à la confiance réciproque de revenir petit à petit, et de changer la donne psychologique pour les générations à venir. Malley et Agha vont même – sacrilège pour la vulgate palestinienne !- jusqu’à évoquer la solution d’un retour des territoires palestiniens dans le giron du Royaume hachémite de Jordanie, qui permettrait à l’armée du roi Abdallah, dont les relations avec Tsahal sont depuis des années placées sous le signe d’une coopération fructueuse, de garantir la sécurité d’Israël. Les troupes de Bédouins héritiers de la Légion arabe de Glubb Pacha ont montré leur efficacité à empêcher les infiltrations de terroristes le long de la frontière jordano-israélienne.

À la différence de ceux qui se croient autorisés à pontifier sur la situation au Proche-Orient, Malley et Agha ne sont ni des militants, ni des idéologues. C’est pourquoi ils devraient être écoutés par tous ceux qui manquent d’imagination en dépit de leurs prétentions à intervenir de manière décisive dans la solution du conflit. Ils se reconnaîtront.

Trotsk, c’est trostk !

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« Trotskiste un jour, trotskiste toujours ! » Même lorsqu’ils ont migré vers des partis réformistes, les émules de Lev Davidovitch gardent leurs vieux réflexes. Notamment celui de tirer en priorité sur les adeptes de la chapelle concurrente issue d’une des innombrables scissions intervenues au sein de la IVe internationale. Ainsi le « frankiste » Julien Dray, tout juste réveillé de son coma judiciaire, n’a pas raté l’occasion de flinguer le « lambertiste » Jean-Christophe Cambadélis, qui n’avait pas hésité à comparer Eric Besson à Pierre Laval. Juju met sur le compte de la mauvaise éducation reçue par Camba à l’OCI ce dérapage condamnable. Dans le même ordre d’idée, il faut être aussi naïve que la préposée du Monde à la couverture de la gauche de la gauche pour s’étonner que Lionel Jospin ait préféré faire entrer Jean-Luc Mélenchon plutôt que Julien Dray dans son gouvernement. Ceux qui auront trouvé avec quelle chapelle trotskiste avait jadis fricoté Lionel Jospin ont gagné un piolet.

Pourquoi Pie XII ? Pourquoi maintenant ?

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piexii

La question de savoir pourquoi Benoit XVI a relancé la procédure de béatification de Pie XII mérite un examen sérieux. Il était évident qu’une telle décision serait mal accueillie par la communauté juive, et pas seulement par elle. Elle ne pouvait que nuire à l’image d’un pontificat qui souffrait déjà de la comparaison avec celui de son prédécesseur. Et même s’il est clair que l’impact médiatique de son action n’est pas la préoccupation première du pape actuel, l’affaire avait tout de même un coût. Pourquoi a-t-il accepté de le payer ? Au nom de quels intérêts supérieurs ?

D’autant que rien n’exigeait une telle précipitation. Le projet était dans les tiroirs du Vatican depuis longtemps. Jean Paul II avait pris la décision d’attendre l’ouverture des archives pour réactiver le processus. Pie XII avait l’éternité pour lui ! Pourquoi Benoit XVI a-t-il néanmoins considéré qu’il était urgent d’agir ?

Pour tenter de répondre à ces questions, il est nécessaire de ne pas perdre de vue la dimension théologique de cette affaire, essentielle pour Benoit XVI, comme elle l’était d’ailleurs en son temps pour Pie XII.

Que reproche-t-on à Pie XII ? Essentiellement son silence pendant la Shoah. Il est admis qu’il a agi pour sauver des juifs individuellement. Mais son absence de réaction laisse entendre que la mise en œuvre d’une politique d’extermination des juifs en tant peuple pouvait lui apparaître comme théologiquement concevable.

Pour le comprendre il est nécessaire de revenir à la naissance du christianisme. D’un point de vue chrétien, les juifs, témoins de la révélation du Sinaï, se définissent comme le peuple qui n’a pas reconnu Jésus comme le Messie qu’ils disaient pourtant attendre. À ce titre, ils ont été déchus de leur rôle de lumière des nations. Ils ont perdu toute légitimité à conduire l’humanité à la rencontre du divin. Depuis lors, leur existence en tant que nation sainte est devenue comme obsolète. Les chrétiens constitués en « Verus Israël » ont disqualifié l’Israël biblique. La nouvelle alliance s’est substituée à l’ancienne. Les juifs forment un peuple sans mission ni direction. Autant dire qu’ils ne sont en vérité plus même un peuple mais une collectivité d’individus qui ne peuvent être sauvés qu’en rejoignant le courant désormais dominant. Faute de quoi ils se condamnent eux-mêmes à une complète perdition. L’imaginaire chrétien a produit la notion de « juif errant » condamné à porter jusqu’à la fin des temps le poids de son incroyable aveuglement et à subir les conséquences de son incompréhensible reniement. La synagogue porte un bandeau sur les yeux et ses fidèles, troupeau égaré, n’ont plus collectivement ni clairvoyance ni destination.

Aussi ne convient-il pas de se montrer surpris quand l’histoire se charge d’apporter aux juifs les châtiments qu’ils méritent. Les persécutions n’y gagnent certes pas une légitimité mais elles peuvent pour le moins s’expliquer comme la conséquence de leur obstination. C’est ainsi qu’il est possible de comprendre que l’Eglise catholique puisse compatir sincèrement aux malheurs des juifs tout en produisant dans le même temps le discours permettant de rendre ces souffrances théologiquement intelligibles.

Si Pie XII se tait sur la Shoah, alors qu’on sait qu’il avait à la fois les moyens de savoir et de comprendre, c’est parce qu’une condamnation de principe aurait signifié un renoncement intellectuel à la vérité qui fonde l’universalisme de la doctrine chrétienne. En s’élevant contre l’idée qu’il était concevable – théologiquement parlant – que le peuple juif soit voué à la destruction, le pape aurait contredit ce qui fonde la vérité du christianisme : « Il n’y a plus ni juif, ni grec… » Si le nazisme pouvait être facilement combattu comme adversaire de la vision monothéiste du monde et comme fondamentalement contraire aux vertus chrétiennes d’amour et de charité, le projet d’extermination des juifs en tant que peuple – toujours considéré alors comme déicide -, bien qu’effroyable dans ses effets, constituait dans son principe une preuve que l’Histoire donnait ultimement raison à ceux qui s’étaient substitués à lui comme nouveau peuple élu.

Benoît XVI ne pense pas différemment. Le maintien de la Shoah comme question indéfiniment béante pour la conscience de chaque homme et pour l’Eglise en tant qu’institution présente à ses yeux l’inconvénient paradoxal d’empêcher le règlement théologique de la question juive. Le silence reste donc pour le Vatican la juste position. On n’approuve pas, on compatit, on sauve même des juifs mais on ne peut se renier en défendant un peuple dont la simple survie porte une ombre à ce que l’on croit.

Il reste à expliquer la précipitation. Depuis Vatican II, l’Eglise catholique a perdu de son influence. Jean-Paul II s’est voulu l’infatigable pèlerin d’une reconquête des esprits et des cœurs. Mais Benoit XVI part du constat que la prodigieuse réussite communicationnelle de son prédécesseur ne suffit plus aujourd’hui à contrer la poussée des systèmes concurrents. La chrétienté demeure une zone de basse pression métaphysique tandis qu’ailleurs s’affirment d’autres centres d’influences. Pour ne pas être condamné à subir la poursuite d’une lente érosion, il y a donc urgence pour le pape actuel à revenir aux fondamentaux : l’Eglise catholique apostolique et romaine détient seule la vérité que seul l’infaillible descendant de Pierre est en mesure de propager pour le salut de tous les hommes. Auteur du catéchisme de l’Église, il avait publié quelques années plus tôt la déclaration Dominus Iesus qui réaffirmait « l’unicité et l’universalité » salvifique de Jésus-Christ et de l’Église. Finis donc les amusements œcuméniques qui érodent les convictions et qui conduisent au relativisme doctrinal. Exit les tours du monde et l’occupation des temps d’antenne. Place à la réaffirmation de la doctrine véritable, à la fixité du dogme. Le combat ne doit plus être conduit ici-bas mais à la racine, dans le monde spirituel, au Ciel même où se situent les véritables enjeux et où se règlent les conflits de croyances.

Cette stratégie des hautes sphères rend raison de la plupart des initiatives qui ont marqué le début de son pontificat.

Elle éclaire d’abord sa préoccupation de rassembler pour la grande épreuve de vérité métaphysique à venir les courants du christianisme qui pourraient s’adjoindre au corps central catholique. Benoît XVI avait déclaré dès le début de son pontificat que l’unité des chrétiens serait l’une de ses priorités. Dans ce but, il était donc logique de tendre d’abord la main aux intégristes lefévristes, d’autant qu’ils n’avaient pas eu tort sur le fond de critiquer les dérives de Vatican II et de mettre en garde contre les conséquences du relâchement du dogme. Mais cette main tendue concerne aussi les Orthodoxes et dans une moindre mesure les Anglicans.

Ce front commun trouve d’abord face à lui le monde musulman. Ce dernier fut donc il y a deux ans le destinataire d’une des premières grandes offensives de Benoit XVI. Lors du fameux discours de Ratisbonne il reprit l’argument d’un empereur byzantin tiré d’un dialogue qu’il avait avec un érudit persan en 1391 à propos du jihad. « La violence est en opposition avec la nature de Dieu et la nature de l’âme. Dieu n’apprécie pas le sang et ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu. Pour convaincre une âme raisonnable, il n’est pas besoin de disposer ni de son bras, ni d’instrument pour frapper ni de quelque autre moyen que ce soit avec lequel on pourrait menacer une personne de mort… » En filigrane, on pouvait lire : celui qui agit au nom de Dieu avec violence ignore la nature de Dieu. La raison et la foi marchent d’un même pas. Et si d’aventure l’Islam venait à démentir cette position en usant de violence, il verrait du même coup s’effondrer la pertinence de son système de croyance.

Autant dire que de tels propos, qui faisaient curieusement fi des exactions commises dans l’histoire par l’Eglise catholique elle-même, disqualifiaient d’un coup l’Islam comme chemin d’accès à la vérité du divin.

Il restait à s’occuper des juifs. C’est donc par Pie XII interposé que doit leur être rappeler leur faute originelle, celle d’avoir rejeté (et jusqu’à Vatican II tué) celui qui est venu apporter le salut à l’humanité entière. Il s’agit de rendre également clair qu’ils ne peuvent rien nous apprendre, eux non plus, sur la nature véritable de Dieu.

En distinguant son prédécesseur qui a gardé le silence pendant l’extermination, Benoît XVI laisse entendre que la vérité universelle du christianisme, loin d’être ébranlée par la Shoah peut s’en trouver au contraire manifestement renforcée.

La Justice est-elle sur Douai ?

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C’est en 1996 que les salariés d’Eternit, victimes de l’amiante, ont déposé leurs premières plaintes au tribunal de grande instance de Valenciennes. Il aura donc fallu la bagatelle de treize ans pour que leurs dossiers, défendus par une maître Sylvie Topaloff indignée tant qu’obstinée, soient enfin examinés par la cour d’appel de Douai. La mise en examen récente d’un dirigeant de l’entreprise n’est pas pour autant synonyme d’un procès en pénal permettant d’établir une fois pour toute la responsabilité de l’entreprise dans ce scandale bien peu médiatisé. Refusant une indemnité ridicule de 12 000 euros en regard du préjudice subi, les salariés malades désirent de surcroît que ce soit l’entreprise Eternit qui paie elle-même et non le FIVA (Fonds d’indemnisation des victimes de l’amiante) abondé par des cotisations patronales, ce qui noierait de fait « la faute inexcusable » de l’entreprise, comme le souligne l’avocate. Question de principe et pas seulement d’argent pour ces hommes souffrant de douleurs thoraciques, de plaques pleurales, de cancers et autres joyeusetés. Le tribunal de Douai rendra sa décision le 29 janvier. Comme disait l’autre, l’Eternit, c’est long, surtout vers la fin.

La visite chez Barrès

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Maurice Barrès, par Nadar.
Maurice Barrès, par Nadar.
Maurice Barrès, par Nadar.

La Grande Guerre n’a pas eu lieu. 10 millions ne sont pas morts. 20 millions n’ont pas porté, leur vie durant, les séquelles des combats. Verdun et ses alentours ont continué à offrir leurs paisibles pâtures aux bêtes, et ce qui fit le plus mal, en août 1914, fut la piqûre des taons qui ennuient les chauds dimanches le long des berges de la Marne.

La Grande Guerre n’a pas eu lieu. Tout cela ne fut qu’un rêve, un effroyable songe. Les générations se survécurent et l’on se réveilla, le 12 novembre 1918, comme si rien ne s’était passé : les pacifistes de 1914 continuèrent à prôner la paix, les nationalistes la guerre et les antidreyfusards antidreyfusardèrent comme pas un. C’est ce que la presse, AFP en tête, nous a appris, après la visite de Nadine Morano à Charmes, la ville natale de Maurice Barrès.

Barrès ? Un « nationaliste », un « antidreyfusard », « un des idéologues de l’extrême droite française ». Le pompon revient à François Wenz-Dumas, journaliste à Libération. Il écrit fort doctement qu’avec Les Déracinés et La Colline inspirée, Barrès dénonce « la menace que les « barbares » feraient peser sur la France ». Sauf que non. Les Déracinés n’ont rien à voir avec ce que l’excellent François Wenz-Dumas a appris de Wikipedia. Ils mettent en scène sept jeunes Lorrains montés à Paris et prêts à en découdre avec un monde qu’ils méprisent. « Serons-nous de simples utilités anonymes dans notre époque ? » : voilà la question de ce roman-phare dans l’œuvre du Prince de la jeunesse. Quant aux « barbares », ils désignent, chez le Barrès du Culte du Moi, le milieu social et intellectuel qui brime l’individu. Les « barbares », ce sont « les convaincus sourds et bruyants », ceux qui professent : « Nous avons au fond de nos poches la considération, la patrie et toutes les places. Nous avons créé la notion du ridicule contre ceux qui sont différents… »

Pour La Colline inspirée considérée sous le jour nouveau de la défense et de l’illustration des « valeurs nationalistes », l’éminent journaliste de Libé repassera. Un autre jour. Quand il aura ouvert ce livre[2. Tout laisse croire, pourtant, qu’il ne le fera pas : son brillant articulet consistait avant tout à noircir le portrait de Barrès pour aboutir à une conclusion bien sentie : « Il arrive à Henri Guaino, conseiller spécial et auteur de ses principaux discours de Nicolas Sarkozy, de citer Maurice Barrès. Ou de s’en inspirer. Par exemple le 27 octobre dernier dans le discours sur les paysans, quand il fait dire au président de la République que « l’identité nationale est constituée du rapport singulier des Français avec la terre ». » Evidemment, le « rapport singulier des Français avec la terre » n’existe pas. C’est bien pour cette raison qu’aucun président français n’alla jamais, chaque Pentecôte, gravir la roche de Solutré, se reposer, l’hiver venu, à Latché et encore moins poser sur une affiche électorale devant un village français modèle.].

La pensée de Barrès est mouvante. Elle épouse, dans une large mesure, son époque, aussi vite que Barrès lui-même épousa, du socialisme au boulangisme, des idéaux politiques successifs… Est-ce bien d’ailleurs le Barrès nationaliste et revanchard qui écrit, en 1884, dans le premier numéro des Taches d’encre : « Nous avons des pères intellectuels dans tous les pays. Kant, Goethe, Hegel ont des droits sur les premiers d’entre nous[1. Est-ce le Barrès prétendument xénophobe qui, en 1907, lors de son discours de réception à l’Académie française, fait l’éloge de son prédécesseur, José-Maria de Heredia, en ces termes : « Les influences les plus lointaines et les plus diverses se fondent dans l’esprit français… L’illustre poète de qui je dois prononcer l’éloge était né d’un sang étranger. Il s’est rangé par un choix exprès sous notre discipline spirituelle. Nos grands modèles et notre public l’ont guidé. En étudiant l’auteur des Trophées, nous nous appliquerons, si vous le voulez bien, à reconnaître, une fois de plus, comment la France, héritière de la Grèce et de Rome, excelle à frapper des médailles avec un or étranger. »] » ?

Heureusement que notre grand Momo national est mort en 1923 : nos belles âmes n’auraient pas hésité à le faire passer pour la petite sœur de Hitler…

Barrès, un type infréquentable ? Soit. Il faudra expliquer alors pourquoi il est le seul écrivain français à trouver grâce aux yeux d’Aragon dans Le Traité du style. Il faudra expliquer pourquoi il est, avec Chateaubriand, l’un des écrivains français dont la postérité littéraire est aussi prolifique. Aragon, Mauriac, Montherlant et Malraux ne furent pas simplement fascinés par Barrès : ils s’en revendiquèrent les héritiers. Il faudra expliquer également pourquoi Léon Blum, qui était l’un de ses amis, déclara à sa mort : « Aucun Français n’aura eu pendant aussi longtemps une telle importance parmi nous. » Il faudra, surtout, expliquer pourquoi Barrès écrivit, en 1917, l’un de ses plus beaux textes : Les diverses familles spirituelles de la France.

Dans ce livre court, où il reproduit des témoignages et des lettres de soldats de la Grande Guerre, Barrès procède à un aggiornamento de sa conception de l’identité nationale. Etre français, ce n’est plus seulement rallier sa conscience à la terre et aux morts[2. On m’expliquera un jour quel mal il y a à s’émouvoir devant les paysages de son enfance et à s’incliner pieusement devant les tombes de ceux qu’on a aimés. Vaudrait-il mieux les tagger, exhumer les cadavres et danser avec eux ?] : c’est une fraternité, voulue et conquise, entre les vivants.

Il rend un hommage appuyé aux anciens pacifistes, partisans de Gustave Hervé comme d’Albert Thierry, devenus d’ardents combattants une fois la guerre venue. Et lui, qui avait été antidreyfusard, célèbre maintenant « le désir passionné d’Israël de se confondre dans l’âme française ». Il rapporte même l’histoire du rabbin Bloch (qui officiait avant guerre à Remiremont et deviendra le grand rabbin d’Alger) :

« Dans le village de Taintrux, près de Saint-Dié, dans les Vosges, le 29 août 1914 (un samedi, le jour saint des juifs), l’ambulance du 14e corps prend feu sous le tir des Allemands. Les brancardiers emportent, au milieu des flammes et des éclatements, les cent cinquante blessés. L’un de ceux-ci, frappé à mort, réclame un crucifix. Il le demande à M. Abraham Bloch, l’aumônier israélite, qu’il prend pour l’aumônier catholique. M. Bloch s’empresse : il cherche, il trouve, il apporte au mourant le symbole de la foi des chrétiens. Et quelques pas plus loin, un obus le frappe lui-même. Il expire aux bras de l’aumônier catholique, le Père Jamin, jésuite, de qui le témoignage établit cette scène. Nul commentaire n’ajouterait rien à l’émotion de sympathie que nous inspire un tel acte, plein de tendresse humaine. Un long cortège d’exemples vient de nous montrer Israël qui s’applique dans cette guerre à prouver sa gratitude envers la France. De degré en degré, nous nous sommes élevés ; ici la fraternité trouve spontanément son geste parfait : le vieux rabbin présentant au soldat qui meurt le signe immortel du Christ sur la croix, c’est une image qui ne périra pas. »

Pour aggraver son cas, Barrès, qui rend hommage à la « grandeur » des « idées curieuses » de Herzl (drôle d’engeance qu’un antisémite sioniste !), écrit : « Une grande affaire d’Israël dans son éternelle pérégrination, c’est de se choisir une patrie. Il ne la tient pas toujours de ses aïeux ; il l’acquiert alors par un acte de volonté, et sa nationalité est sur lui comme une qualité dont il se préoccupe de prouver qu’il est digne. » Il a une drôle de tête, notre antisémite national : le voilà professant que les juifs savent mieux que quiconque ce qu’être français veut dire…

La Grande Guerre fut, pour Barrès comme pour beaucoup de sa génération, le moment d’une révolution intellectuelle sans précédent. Les va-t-en-guerre de 1914 défilaient maintenant en tête des cortèges d’anciens Poilus et de Gueules cassées, criant plus qu’à leur tour : « Plus jamais ça ! » Dreyfusards et antidreyfusards, laïcards et calotins, républicains et monarchistes : tout ce qui avait divisé la France avant guerre avait disparu à Verdun et à Douaumont. Ce n’était plus une posture réclamée par l’Union sacrée. Un changement radical s’était produit dans les consciences, un changement si profond qu’un antidreyfusard comme Barrès était devenu « philosémite »… Rien, écrivait Barrès, ne serait plus jamais comme avant : « Eh ! Quoi, les mêmes forces qui, hier, nous précipitaient les uns contre les autres et que la mobilisation a rompues, voudraient se reconstituer ? Sans doute. Mais, cette fois, ce n’est plus pour aucune œuvre de division, ni d’exclusion, et sur cette diversité se fonde l’amitié la plus belle et la plus agissante. »

Nadine Morano a eu raison de se rendre à Charmes – et grand tort de s’excuser de s’y être rendue, après que des journalistes si scrupuleux qu’ils érigent leur propre ignorance en vérité historique lui en eurent fait le reproche. Elle aurait même dû pousser le pèlerinage plus loin et gravir la colline de Sion – ça ne monte pas des masses. Au pied de la Lanterne dédiée à Barrès, nous allions, enfants lorrains, gratter la terre pour cueillir des étoiles. Ce n’est pas une licence poétique plus que médiocre : il suffit, là-bas, à Vaudémont, de se baisser pour récolter des lis de mer fossilisés, minuscules étoiles de terre. C’est que, comme l’écrivait, Barrès : « L’esprit français le plus local, le plus indigène, a toujours de l’universalité. »

Les diverses familles spirituelles de la France

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Obamania : pas de trêve des confiseurs

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Que dirait-on d’un homme d’Etat qui resterait en vacances alors qu’un événement sème l’inquiétude dans son pays ? La presse aurait vite fait de souligner son irresponsabilité ou son je-m’en-foutisme. Jean-François Mattéi a été démissionné pour moins que ça : en pleine canicule, le salaud était apparu à la télé en chemise hawaïenne. Heureusement que Barack Obama n’est pas un homme politique comme les autres. Un attentat vient d’être déjoué aux Etats-Unis, le spectre de 2001 hante à nouveau les esprits américains, mais lui choisit de rester en vacances à Hawaï, les doigts de pieds en éventail. Résultat, l’AFP titre : « Attentat manqué : Obama tenu informé. » Le cador mondial n’hésite pas à être « tenu informé » quand il est en vacances : ça mériterait vraiment un deuxième Nobel !

Benoît Duteurtre, pape d’opérette

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operette

Le samedi matin, après sa semaine de turbin, le bobo parisien s’en va généralement bruncher avec sa petite famille recomposée dans un bistrot branché d’un arrondissement tendance.

S’il savait, le pauvre, que cette coutume le prive de ce qui se fait de plus chic en matière de radiodiffusion, à savoir Etonnez-moi, Benoît tous les samedis de 10h30 à midi sur France Musique, il enverrait sa femme à l’aquagym, et ses mômes au club de poney. Une fois la maison vide, il déboucherait délicatement une bouteille de Quincy rafraîchie, mais pas glacée, disposerait quelques pistaches dans une coupelle ramenée de Lisbonne, et allumerait le poste à la demie pile de dix heures sur la fréquence FM de France-mu correspondant à son lieu de résidence. Je ne dis pas cela pour faire de la peine à l’excellent Emmanuel Davidenkoff qui officie auparavant, mais le silence qui précède du Duteurtre est déjà du Duteurtre, et il serait dommage de s’en priver.

Fernandel, Bourvil, Dranem, Suzy Delair, Marie Dubas, Marcel Amont, j’en passe, et des meilleurs, s’inviteront alors dans son salon. S’il se trouve que des victimes du tsunami yéyé des années soixante soient encore de ce monde, elles ne couperont pas à une invitation au cours de laquelle Benoît Duteurtre, le taulier, leur fera évoquer les heures de gloire de la chanson française. Cette propension à honorer compositeurs, musiciens et interprètes tombés dans un injuste oubli a même fait peser sur Duteurtre l’infâme soupçon de gérontophilie, une perversion que nos modernes Savonarole ne devraient pas tarder à ériger en fléau social majeur.

Ce Benoît-là traite avec le plus grand sérieux et une érudition sans faille les genres musicaux que d’autres, pour faire les malins, brocardent et méprisent pour afficher qu’ils sont, eux, les maîtres du bon goût. On se souvient, par exemple, de l’esclandre d’Alain Cuny, au festival de Cannes traitant de « bouffon » (au sens propre, pas zyva) Dario Moreno effectuant une prestation chantée devant le gratin du cinéma mondial. Avec le recul, le bouffon en question n’est peut-être pas celui qui fut ainsi désigné.

Mais le « cœur de métier » de Benoît Duteurtre, quand il n’écrit pas de romans, c’est l’opérette, et plus précisément l’opérette française, celle dont Camille Saint-Saëns disait :  » l’opérette est une fille de l’opéra-comique. Une fille qui a mal tourné. Mais les filles qui ont mal tourné ne sont pas toujours sans agrément ». Le livre [1. L’opérette en France (Fayard)] qu’il lui consacre est une réédition d’une première mouture parue en 1997, puissamment enrichie des études et rencontres effectuées par l’auteur pour la réalisation de son émission hebdomadaire, dont il vient de fêter le dixième anniversaire.

Et puis, pourquoi ne pas s’en glorifier, au risque de se faire traiter de franchouillard ou de laquais d’Eric Besson, l’opérette, ce genre musical populaire qui parodie l’opéra pour le pur plaisir du divertissement des foules est un genre musical qui est né, s’est développé, et hélas, étiolé en France pendant plus d’un siècle, du milieu du XIXème siècle jusqu’au lendemain de la deuxième guerre mondiale. De Paris, elle migra vers Vienne (Franz Lehar), Londres (Gilbert et Sullivan), New York (Broadway et les frères Gershwin) et en bien d’autres lieux où elle remplit les salles pendant des décennies. Ce n’est pas parce qu’un genre est qualifié de mineur que ceux qui l’ont illustré sont interdit de génie : nous voilà tout droit conduit à citer Jacques Offenbach, sans lequel Paris ne serait plus Paris. Mais ce n’est pas le propos de Duteurtre que de se contenter, comme beaucoup, d’encenser Offenbach pour mieux dégommer les musiciens, librettistes et acteurs qui s’y consacrèrent sans parvenir aux sommets atteints par le  » Mozart des Champs-Elysées ».

Il rend à chacun, Hervé, Lecocq, Messager, Yvain, Planquette et bien d’autres l’hommage qui leur est dû. Leur évocation réveillera chez les plus anciens d’entre nous quelques mélodies bien enfouies dans notre mémoire depuis que nous les écoutions à la TSF pendant que maman se livrait au repassage. « Poussez, poussez l’escarpolette… »  » Nous avons fait un beau voyage (bis)… « Digue, digue, digue, digue digue don, sonne, sonne, sonne, joyeux carillon… ». C’était mon rap à moi qui en vaut bien un autre.

L'opérette en France

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Nora Berra se moque du monde !

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Devant le déficit grandissant de la branche maladie de la sécurité sociale, la destruction méthodique par le libéralisme du système de retraites par répartition et la perspective prochaine de la multiplication des centenaires, les gouvernements successifs tentent tout et n’importe quoi pour éliminer cette insupportable pression démographique. Autant on pouvait apprécier la façon efficace dont avait été gérée la canicule de 2003 (près de vingt mille vieillards au tapis) autant on peut discuter le côté amateur, voire farcesque de la secrétaire d’Etat aux Ainés, Norah Berra pour régler la question vieille. Une sexagénaire de Rochefort a en effet été gravement blessée par une balle de calibre 22 en ramassant un stylo orange devant un bar PMU où elle venait de faire son loto. Il s’agissait en effet d’une arme déguisée d’un modèle inconnu en France. Madame Berra, il ne suffit pas de quitter bruyamment une réunion de députés UMP pour se faire un nom ! Encore faudrait-il preuve d’un peu de sérieux : ces gadgets sont ridicules, et manifestement inefficaces.

Esprit de Noël, es-tu là ?

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L’esprit du sport n’est peut-être pas mort dans ce milieu gangréné qu’est le football professionnel. Est-ce l’approche de Noël qui a touché le joueur slovène de l’AJ Auxerre Valter Birsa ? Toujours est-il qu’après une faute inexistante de son adversaire ayant entraîné l’expulsion d’icelui, le joueur icaunais s’est rendu auprès de l’arbitre afin de plaider la cause du Marseillais lequel, finalement, a été rappelé sur le terrain. Alors que le commun des footeux d’aujourd’hui serait allé parader auprès de ses partenaires pour rire du bon coup infligé à l’adversaire, Valter a décidé que non, décidément, on ne pouvait pas gagner de cette manière. Précisons que le score était, à ce moment de la partie, de zéro à zéro. Comme une récompense pour ce geste rare de fair-play, son équipe l’a finalement emporté au Stade Vélodrome par deux buts à zéro.

Dieu est un fumeur de Havane, pas l’Etat

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Flickr / Tristan Nitot
Flickr / Bright lights from giantwheel !
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Dans la guerre de cent ans qui opposent les états hygiénistes aux fumeurs résistants, une nouvelle étape vient d’être franchie par l’agresseur schizophrène big motherien qui ramasse les taxes d’un côté et dissuade de manière de plus en plus traumatique ses pauvres enfants de l’autre, pourtant juste d’aimables usagers de l’herbe à Nicot parfois agrémentée d’herbe tout court, et qui n’avaient rien demandé à personne.

Le ministère de la Santé a en effet décidé d’illustrer les paquets de clous de cercueil par de jolies images chocs l’année prochaine. Il y a bien eu quelques escarmouches picrocholines entre les cigarettiers et diverses associations pour s’accorder sur la surface occupée par l’image mais toujours est-il que la danse macabre va commencer sur le tabac virginien et que ça va swinguer funèbre sur le paquet de gris : à nous les bouches dévastées, parsemées de chicots noirâtres comme les ruines d’un village afghan après le passage de l’aviation alliée ; à nous les poumons aux alvéoles asphyxiées, carbonisées, goudronnées comme les environs de Tchernobyl après un accident de Centrale. À nous encore, le visage crispé de souffrances de l’honnête homme soumis aux prodromes de l’infarctus comme un vulgaire détenteur de placements à risques ou un insouciant qui a mis sa fortune entre les mains de Bernard Madoff. Et tout ça, dès la première cigarette du matin, celle qui est la meilleure avec son petit choc nicotinique si plaisant, l’ancien fumeur que je suis s’en souvenant avec bonheur.

Ce sera évidemment, comme d’habitude totalement inefficace, et pour une raison simple : ce sont encore une fois des méthodes anglo-saxonnes infantilisantes qui ne peuvent pas fonctionner avec une psychologie latine, c’est à dire adulte. Nous caricaturons à peine. Ce que l’on demande à l’Etat, encore une fois, sous nos latitudes, ce n’est pas de nous dire comment faire l’amour, comment jouir, ce qu’il convient de manger, si nos enfants de treize ans ont le droit de rester ou non devant tel film ou telle émission. Ce qu’on lui demande n’est pas cette administration de plus en plus tatillonne de notre vie quotidienne, de ses plaisirs, de ses joies ou de ses deuils. Je veux pouvoir manger gras, boire sec et décider de ce qui est plus obscène pour un adolescent, à savoir un film de Bunuel ou un reportage sur une rafle de sans papiers avec le commentaire satisfait du journaliste de garde

Il ferait mieux, l’Etat d’empêcher le dépeçage des derniers Services publics plutôt que de s’occuper de qui est dans mon lit, de comment je m’y prends et si on fume après (je ne sais pas, je n’ai jamais regardé…). Il ferait mieux, l’Etat, de s’occuper de la sécurité dans les quartiers que de légiférer sur la teneur en sel des aliments de toute manière trafiqués par l’industrie agro-alimentaire. Il ferait mieux de nationaliser les banques pour réorienter le crédit vers l’investissement dans l’économie réelle que de fantasmer sur les conduites à risques de toute une jeunesse avec la drogue, conduites à risques dont il a par ailleurs largement sa part dans le climat dépressif qu’il a partout instauré.

Et puis, pour cette question du tabac, comme pour tant d’autres, c’est bien mal connaître les adolescents que de penser que des photos gore les empêcheront de passer à l’acte en achetant leurs premiers paquets. C’est tout le contraire : je ne parle même pas ici de cette attirance pour la transgression que l’on a tous connue mais tout banalement de l’ « effet collection », genre images Panini de l’horreur :
– Oh allez, sois sympa, je t’échange mon cancer de la mâchoire contre ton insuffisance coronarienne !
– Tu rigoles, je l’ai déjà en double. En revanche, si t’as la pyrrhole alvéolaire, je veux bien…

Quant aux fumeurs de cigares, eux, on ne viendra évidemment pas les embêter avec ces horreurs. La lutte des classes, comme le diable, se niche aussi dans ce genre de détails. Le trader amateur d’un bon Hoyo de Monterrey ne sera pas importuné par la propagande sanitaire. C’est vrai qu’en théorie, il n’avale pas la fumée.
Seulement les bonus de fin d’année.

Proche Orient : du passé faisons table rase !

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Jérusalem

De retour d’un séjour en Israël, j’ai retiré de deux semaines de tribulations chez les Hébreux l’impression que les discours tenus dans nos contrées, aussi bien par les admirateurs que par les détracteurs de l’Etat juif, n’étaient pas de nature à nous rendre plus intelligents, ni surtout à faire avancer d’un millimètre la solution du conflit en cours depuis plus d’un demi-siècle.

La fixation de toutes les chancelleries sur la solution dite « de deux Etats pour deux peuples », l’espoir de voir un Barack Obama imposer d’une main ferme, mais juste une solution de compromis aux deux parties apparaissent à l’observateur attentif que j’ai tenté d’être comme des chimères. Elles ne tiennent pas compte d’un réel aussi épais que désespérant pour les hommes et les femmes épris de paix, comme on appelait jadis les rêveurs au temps de la guerre froide.

Si l’affaire des deux Etats pour deux peuples n’a pas marché jusqu’à ce jour, c’est, explique-t-on généralement, la faute des dirigeants, sur le terrain ou à la tête des grandes puissances, qui sont soit trop faibles pour imposer à leurs peuple les compromis nécessaires, soit trop partiaux, comme George W. Bush, soit encore inexistants parce que divisés sur la question, comme ceux de l’Union européenne. Cette analyse pousse quelques bons esprits, comme l’excellent Elie Barnavi, dont on a pu lire ici un entretien à implorer des Etats-Unis une intervention diplomatiquement musclée, imposant aux Israéliens comme aux Palestiniens un partage territorial fondé sur les  » paramètres Clinton », élaboré en 2000 à Camp David, peaufinés quelques mois plus tard à Taba, et remis en chantier en 2002 lors de l’initiative de Genève. Ils prévoient la création d’un Etat palestinien en Cisjordanie et à Gaza, sur la base des frontières existant avant juin 1967, avec quelques corrections mineures fondées sur des échanges de territoires, le partage de Jérusalem, Vieille vielle comprise, sur la base des quartiers arabes revenant à l’Etat palestinien et des quartiers juifs à Israël, d’une solution au problème des réfugiés palestiniens fondée sur la compensation matérielle et l’aide à la réinstallation dans le pays de leur choix, mais sans retour massif dans l’Etat juif.

Nourri de cartésianisme, Elie Barnavi pense qu’une solution rationnelle, mise en œuvre par des hommes d’Etat visionnaires et courageux, ne peut qu’aboutir à la fin de l’affrontement entre le mouvement national juif et le mouvement national palestinien, tous deux légitimes, même s’ils sont gangrénés par leurs « fous de Dieu » respectifs.

Dès son arrivée à la Maison Blanche, Obama et son conseiller spécial pour la région George Mitchell, ont tenté de reprendre, dans le sens souhaité par Barnavi, ce dossier laissé en déshérence par George W. Bush, et d’imposer au gouvernement israélien un gel total des constructions dans les implantations juives de Cisjordanie et de Jérusalem-Est. On s’accorde aujourd’hui pour estimer que cette exigence était une erreur, car elle était impossible à accepter pour Benyamin Netanyahou, non seulement à cause de la pression politique des colons extrémistes, mais parce qu’elle remettait en cause la promesse faite à Sharon par George W. Bush, dans sa lettre de mai 2004, selon laquelle les frontières de l’Etat palestinien prévu dans le cadre de la « feuille de route » établie par son administration tiendraient compte des réalités sur le terrain, notamment de l’existence de « blocs d’implantations juives » à la limite de la « ligne verte » de 1967 et dans la périphérie de Jérusalem. S’il est possible, à la rigueur, de désespérer Elon Moreh et Kyriat Arba, implantations isolées et  » idéologiques », il est suicidaire pour tout dirigeant israélien de s’aliéner Ariel ou Maaleh Adoumim qui bénéficient du soutien de l’immense majorité de l’opinion, y compris celle de gauche.
D’où ce refus du gel des constructions dans des localités qu’ils pensent destinées à rester israéliennes dans le cadre du règlement final.

Résultat : Obama est obligé de faire plus ou moins marche arrière, au risque de gâcher son capital de confiance acquis dans le monde arabo-musulman depuis son fameux discours du Caire…
Comme au jeu d’échec, une mauvaise entame en diplomatie pèse lourdement sur la suite de la partie, même si elle n’induit pas automatiquement la défaite.

Il faut donc aller lire l’article de Robert Malley et Hussein Agha dans la dernière livraison de la New York Review of Books pour y voir un peu plus clair sur les raisons du non-fonctionnement de la belle construction diplomatique réalisée sous la direction de l’architecte américain, avec la collaboration des petites mains européennes et russes réunies au sein du « Quartette ». Ces deux auteurs ne sont pas réputés pour être des pro-sionistes rabiques, ce serait même plutôt le contraire : Robert Malley fut l’un des conseillers de Bill Clinton sur le dossier israélo-palestinien, et parmi eux, le seul à avoir fait porter à Israël et à Ehud Barak la responsabilité de l’échec de Camp David en octobre 2000. Hussein Agha, professeur à Oxford, écrit régulièrement dans The Guardian des articles très critiques sur la politique israélienne et américaine. Ils estiment, dans leur article très charpenté et écrit avec un style inhabituellement allègre pour ce genre de littérature, que la solution des deux Etats, telle qu’elle est actuellement présentée est un obstacle pour l’évolution de la situation vers non pas une paix définitive jugée inaccessible, mais même vers un état durable de non-belligérance.

Pour eux, l’équation est simple : Netanyahou ne peut accepter plus de concessions que son prédécesseur Olmert dans ses ultimes négociations avec Mahmoud Abbas en 2008, et Mahmoud Abbas ne peut pas céder plus que ce qu’Arafat avait consenti à Camp David…Mais on voit mal comment un Mahmoud Abbas affaibli serait capable d’imposer à ses partisans, sans parler du Hamas, la carte proposée par Olmert aux Palestiniens la veille de sa démission qui comporte l’annexion des  » blocs d’implantations » en échange d’une surface équivalente de terres israéliennes contiguës à la Cisjordanie et à Gaza.

Pour Malley et Agha, l’imposition d’une solution territoriale par la communauté internationale n’est pas de nature à mettre un terme définitif au conflit, puisqu’elle serait contestée sur le terrain par les deux parties, y compris par des moyens militaires. D’autre part, l’arrière-plan psychologique de ce conflit dans les populations est un obstacle insurmontable à sa solution : les auteurs estiment que jamais, à vue humaine, les Palestiniens n’accepteront la légitimité de l’Etat juif établi sur un sol qu’ils estiment leur appartenir pour l’éternité, et que les Israéliens ne font aucune confiance à la signature des Palestiniens au bas d’un traité.

D’autre part, un élément non mentionné dans l’article de la New York Review of Books mais évident pour tous ceux qui fréquentent la région constitue un autre obstacle à une paix du type de celle qui s’est instaurée, par exemple entre la France et l’Allemagne. Israël est un pays développé alors que tous les pays de son entourage immédiat sont des pays du Tiers Monde, où règnent la misère, la corruption et l’arbitraire, quand ce n’est pas la terreur verte comme à Gaza. On comprend que l’existence tout près de chez eux d’un pays prospère et libre énerve quelque peu les populations avoisinantes…

La solution d’un seul Etat entre le Jourdain et la Méditerranée, où cohabiteraient deux nations dans le cadre d’une démocratie égalitaire ne paraît pas, non plus réaliste à Malley et Agha, car elle ne pas prend en compte la force du mouvement national juif dont l’objectif est toujours de faire exister et prospérer un état fondé sur une majorité juive de la population, et sur les principes politiques et moraux issus du judaïsme et des Lumières européennes.

Alors que faire ? Les deux auteurs proposent aux décideurs en la matière de réduire leurs ambitions : l’objectif n’est plus la fin du conflit mais la réduction de son intensité au minimum possible dans le cadre d’une trêve de longue durée. Celle-ci permettrait à la confiance réciproque de revenir petit à petit, et de changer la donne psychologique pour les générations à venir. Malley et Agha vont même – sacrilège pour la vulgate palestinienne !- jusqu’à évoquer la solution d’un retour des territoires palestiniens dans le giron du Royaume hachémite de Jordanie, qui permettrait à l’armée du roi Abdallah, dont les relations avec Tsahal sont depuis des années placées sous le signe d’une coopération fructueuse, de garantir la sécurité d’Israël. Les troupes de Bédouins héritiers de la Légion arabe de Glubb Pacha ont montré leur efficacité à empêcher les infiltrations de terroristes le long de la frontière jordano-israélienne.

À la différence de ceux qui se croient autorisés à pontifier sur la situation au Proche-Orient, Malley et Agha ne sont ni des militants, ni des idéologues. C’est pourquoi ils devraient être écoutés par tous ceux qui manquent d’imagination en dépit de leurs prétentions à intervenir de manière décisive dans la solution du conflit. Ils se reconnaîtront.

Trotsk, c’est trostk !

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« Trotskiste un jour, trotskiste toujours ! » Même lorsqu’ils ont migré vers des partis réformistes, les émules de Lev Davidovitch gardent leurs vieux réflexes. Notamment celui de tirer en priorité sur les adeptes de la chapelle concurrente issue d’une des innombrables scissions intervenues au sein de la IVe internationale. Ainsi le « frankiste » Julien Dray, tout juste réveillé de son coma judiciaire, n’a pas raté l’occasion de flinguer le « lambertiste » Jean-Christophe Cambadélis, qui n’avait pas hésité à comparer Eric Besson à Pierre Laval. Juju met sur le compte de la mauvaise éducation reçue par Camba à l’OCI ce dérapage condamnable. Dans le même ordre d’idée, il faut être aussi naïve que la préposée du Monde à la couverture de la gauche de la gauche pour s’étonner que Lionel Jospin ait préféré faire entrer Jean-Luc Mélenchon plutôt que Julien Dray dans son gouvernement. Ceux qui auront trouvé avec quelle chapelle trotskiste avait jadis fricoté Lionel Jospin ont gagné un piolet.