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Mondial : trop de jambières tuent les cuissardes!

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Selon le très sérieux Irish Times, un secteur au moins souffre financièrement du Mondial de foot. Celui des prostituées. Il semblerait en effet que ces Messieurs gardent leur énergie pour les retransmissions en direct et que la testostérone se contente de quelques hurlements, voire d’un coup dans le vuvuzéla. Ils tirent, oui, mais au but! C’est des plus contrariant pour ces Demoiselles, à peu près la seule corporation à ne pas avoir pris la crise de plein fouet.

Cependant, il existe des hommes que le foot indiffère, qui préfèrent le rugby, la pêche à la ligne, l’élevage de yorkshires, voire l’immolation de véhicules. Où sont-ils, cette foule innombrable qui ignore tout des subtilités du corner, du hors-jeu et du penalty ? En tout cas, pas aux putes ! Faut-il en conclure que le gros de la troupe des supporteurs est constitué de clients réguliers, piliers de boxons ? Dans ce cas, Mesdemoiselles, je ne vois qu’une solution. Emballez vos cuissardes, guêpières et strings perforés et filez en Afrique du Sud. Il n’est pas trop tard, mais il est temps !

Un OVNI au Palais Bourbon

Marine Le Pen
Marine Le Pen.

On peut dire que l’expérience a été sidérante. Au sens premier du terme. Mercredi dernier, les vénérables membres de l’Association des journalistes parlementaires, recevaient Marine Le Pen sous les ors du Palais Bourbon. Celle qui se voit déjà au second tour de la prochaine présidentielle et, à défaut, gagner aux législatives dans sa circonscription fétiche du Pas-de-Calais. La fille de, qui pour la première fois posait le pied à l’Assemblée nationale, est un sujet complexe à appréhender pour les journalistes.

Une salle aussi pleine que pour Hollande ou MAM

Oui, j’entends d’ici les critiques, évidemment ces ânes bâtés de journalistes ne voient rien, se copient entre eux, ne sortent pas de la pensée mainstream, comment imaginer autre chose que leur absence de point de vue critique, voire politique sur l’objet Marine le Pen. Bien, accordé. La preuve, certains confrères avaient cru bon de lancer une tentative de boycott de la dame, au nom des vertus républicaines, de la liberté en danger, et du devoir de mémoire réunis. Et bien, on peut dire que ça n’a guère marché : la salle était pleine, autant que quand François Hollande, ou MAM, deux bons clients, viennent causer entre gens civilisés. Mais Marine Le Pen (non non, je le crois pas, comme dirait le génial Philippe Katerine), c’est autre chose.

Et c’est d’ailleurs chose étonnante que de voir l’intelligence stratégique, et surtout politique, disons-le, de la dame, à supposer qu’on en doutât. Pour avoir attaqué ses cinq premières minutes de causerie avec la voix trop forte, le verbe trop frontiste, elle se fait rabrouer aussi sec par une des doyennes de la presse parlementaire. Et, au lieu de s’offusquer, voilà Marine le Pen qui trouve illico le bon ton, répond en rigolant, avance sereinement ses arguments, sort de la dialectique frontiste habituelle et son discours classique : immigration-invasion/politiques tous pourris/la France et les Français d’abord.

« L’autonomisation du vote frontiste »

Il faut dire qu’en ce moment, franchement, elle a juste à se baisser pour vendanger : les Woerth, les salaires et retraites des ministres, les cigares des secrétaires d’Etat, les logements de fonction, jusqu’à la grotesque suppression de la garden-party du 14 juillet. Ou encore l’euro, dont elle propose de sortir en bon ordre et en accord avec tous les Européens. En vrai, par moment dans l’assistance, on se regardait entre journalistes en se disant que bon dieu, ça allait vraiment être compliqué de s’en débarrasser de celle-là. Et franchement, je souhaite bon courage à Sarkozy s’il se représente (blague) pour réussir à nouveau une OPA sans douleur sur son électorat. À tel point que, quand Marine le Pen, brandit « l’autonomisation du vote frontiste », c’est à dire « jusqu’ici, nos électeurs étaient plutôt de droite, et quand il fallait, ils donnaient leurs voix à l’UMP au second tour. C’est fini tout ça, regardez le score du FN aux régionales », on n’a aucun mal à la croire.

Dans le fond, ce qui a saisi la salle, c’est une soudaine irruption de la réalité dans la politique. Pardon, mais c’est de plus en plus rare. A supposer que ça ait encore un sens. Après tout, si on regarde froidement, le Front National, aux dernières régionales, sans parler de l’élection présidentielle, représente quand même un bon paquet de Français. Qu’on peut par facilité diaboliser, traiter avec une bonne dose de mépris social ou, ce qui revient au même, décréter qu’ils ne votent FN que parce qu’ils sont orphelins des partis politiques tradis. Autant de trucs qui rassurent. Mais quand on voit et on entend Marine Le Pen, on comprend bien qu’il va falloir changer de grille de lecture, mettre à jour les logiciels et regarder le problème en face. À moins de vouloir refaire le coup de la patrie en danger comme en 2002. Cette réalité, d’électeurs qui choisissent le FN pour des tas de raisons sérieuses et pas que racistes-prolos-incultes et ce, partout autour de nous. Partout sauf là où nous autres, pauvres journalistes nous traînons en bande avec nos analyses minables en bandoulière. Comme à l’Assemblée nationale par exemple…

Le petit peuple des petits blancs

Evidemment, il y a toujours des gens pour reprocher à l’héritière le Pen d’être la fille de son père, l’antisémite, le raciste. Là-dessus aussi, elle a des réponses. Et a choisi d’incarner un espace politique vaste, de plus en plus vaste, puisque même la gauche le néglige : la nation et les Français d’en bas -retraités, chômeurs, ouvriers, petits fonctionnaires, bref tout le petit peuple des petits blancs. Les faits jouent pour elle, elle le sait. Et n’a pas besoin de gueuler pour exister.

On a finalement tous bu un coup avec elle ensuite, en causant de ses chats, de ses enfants, du congrès qui arrive et de l’été qui vient. Vingt minutes plus tard, elle était en train de fumer dans la galerie à l’extérieur de l’Assemblée, avec vue sur la place de la Concorde. Autour d’elle les gens étaient fascinés. Ce qui est quand même pour le moins inquiétant : ceux-là mêmes qui fréquentent le pouvoir (législatif) au plus près, en permanence, ne peuvent s’empêcher de hocher la tête à certains de ses arguments. Comme s’ils étaient le moins dupes de ce qu’ils ont sous les yeux tous les jours. Et finalement je me suis dit après ça, je serais Sarkozy d’un côté, Marine le Pen de l’autre, je ferais comme les Italiens et je trouverais un terrain d’entente, permettant à l’une de devenir l’aile droite et nationale de l’autre. La condition pour notre invitée du jour de sa prospérité politique future, sûrement. Mais aussi pour l’autre, le prix à payer pour sa survie au plus haut niveau du pouvoir.

Saint Stéphane Guillon, comédien et martyr

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Viré de France Inter, Stéphane Guillon est-il réellement un martyr de la foi ?

Il l’aura bien cherché, mouillé son maillot, cent fois sur le métier remis l’ouvrage. Mais aux âmes bien nées, la valeur n’attend pas le nombre des années. Il l’a obtenu de haute lutte et ne le lâchera plus, son bâton de maréchal, son summa cum laude. Héros et Martyr. Guillon viré, enfin, entré au panthéon des victimes de la droite réactionnaire, qui a commis la forfaiture la plus honteuse que l’on puisse imaginer : l’atteinte au droit de libre expression. Bingo ! The winner is Stéphane Guillon !

Un « humoriste », cela a tous les droits, dit la vulgate de gauche. Eh bien, non. Un humoriste n’a pas le droit de ne pas être drôle, par exemple. Et je ne trouvais pas Guillon drôle. Comique de répétition relou, toujours pareil. Où est l’esprit, où est la nouveauté lorsqu’un comique, devient à ce point prévisible ?

Il y avait eu un précédent en eau de boudin, lorsque Frédéric Bonnaud racontait inlassablement les mésaventures de « Mon Nicolas » sur Europe 1, d’une voix trop haut perchée. Pari impossible que de feuilletonner ainsi pendant toute une saison sur le même sujet. Insupportable parce que plus drôle du tout. Alors Guillon s’y est mis, en draguant la bonne gauche de la gauche, celle qui croit penser, mais ne fait jamais que réagir. Tout ce qui est à droite est moche, con, nul. Tout ce qui est à gauche est élevé, moral, éclairé. Le monde à la photocopieuse, en tout noir et en tout blanc. Et Guillon buzzait. Donc il avait raison ? Pas du tout : il prêchait des convaincus, ceux qui appartiennent à la « gauche automatique », ceux qui se marrent, qui se bidonnent, trop heureux de se faire instrumentaliser, parce que c’est le prix à payer pour en être…

Des légions entières de beaufs de gauche

Pour en être, pour y appartenir, aux légions de beaufs de gauche aussi nombreux que ceux de droite. Car ils sont bien légion, les beaufs de gauche, sauf qu’ils se singularisent. Le beauf de gauche s’habille d’humanisme, de moralisme ou de militantisme pour se distinguer. À part cela, il est aussi primate, primitif et primaire que le beauf de droite, une sorte de Gaston Lagaffe complètement aigri, souvent loser, qui n’existe qu’en étant contre. Contre la droite bien sûr, mais aussi le grand capital, les méchants de toutes sorte. Parce que le beauf de gauche lui a toujours toutes les solutions, yaka l’écouter, faucon le suive. En lieu de cela, il se panurgise et se retrouve au chaud en bêlant de concert avec les autres moutons. Position confortable qui évite de douter, de s’interroger, de prendre de la distance.

Quand Guillon pratique le harcèlement

Retour à Guillon. On ne pourra pas dire qu’il n’a pas produit des efforts acharnés pour se faire virer. Passons sur le mauvais goût, les délits de sale gueule « humoristiques » pour en venir au bombardement quasi quotidien de ses deux patrons, Jean-Luc Hees et Philipe Val. Nommés par Sarkozy, donc chiens forcément. Un message répétitif qui voulait dire : “Je vous chie dans les bottes, mais vous z’êtes pas cap.” Bien sûr que si. C’est un bon principe que, quand on vous colle une, vous en rendiez deux. Une pour rétablir l’équilibre, et une autre en cadeau de la maison. « Je ne suis pas Domenech », disait Jean Luc Hees au Monde, et il a bien raison. L’autre aurait trop aimé que le patron de Radio France lise en plus un communiqué de reddition, comme Raymond-la-pas-Science l’a fait avec son équipe de Bleus. Même pas en rêve…

Contre nous de la tyrannie, l’étendard sans gland est levé !

Oui, mais moi, Guillon, je suis humoriste et le droit à la libre expression est sacré. Comme elle est facile, cette excusette. Ah ! la liberté du fou, le bouclier final contre tous les Dark Vador du mal. L’humour n’est de qualité que lorsqu’il s’accompagne de légèreté, même pour dire des abominations. Guillon, lui, pratiquait cette forme de sous-humour qu’est la dérision, qui renvoie à sa substance : le dérisoire, le pas sérieux. Or, il n’y a pas plus sérieux que l’humour. On peut prendre en exemple Guy Bedos, bien de gauche certes, mais avec de l’esprit et de la légèreté, de la créativité. Sauf que lui, il va chercher ses spectateurs sur les scènes, et pas bien à l’abri derrière le micro calfeutré d’un service public qui n’a qu’a être bonne fille ad nauseam.

Il ne manque pas de sel que Philippe Val ait été obligé de virer Guillon, lui qui, pendant des lustres, n’a pratiqué que cela, la dérision, la gauche ouarf-ouarf. Tant pis pour lui, ou tant mieux. On ne peut pas jouer à yau de poêle toute sa vie, faut bien en sortir un jour, dans la douleur parfois…

De profundis Didier Porte

Je suis un salaud, et je manque de solidarité avec l’autre « victime », Didier Porte qui lors d’un sketch mettant en voix Dominique de Villepin lui faisait dire à plusieurs reprises « j’encule Sarkozy », un anelkisme qui semble faire florès. Gros, gras, vulgaire. Nicolas Canteloup a fait pendant toute une saison un personnage récurrent de son Villepin qui déteste Sarkozy. Jamais une vulgarité, jamais une lourdeur. Et cela faisait rire.

Non, je ne parlerai pas de Didier Porte, parce qu’il est définitivement un très triste sire. Il s’est répandu dans la presse avec un argument qui tue, enfin qui le tue lui même. En substance : je vais mal et j’ai deux gosses dont je ne peux plus m’occuper, alors je vais les donner à l’assistance publique. Le chantage aux enfants ! Manquait plus que ça : j’ai le droit de dire n’importe quoi, parce j’ai des bouches à nourrir. Pauvre type, t’avais qu’à y penser avant, et tu pourras toujours te souvenir qu’il y a dans ce pays des millions de parents qui ont des bouches à nourrir, sans tomber dans cet odieux chantage. Ils se sentiraient déshonorés de proférer des monstruosités pareilles. Il est vrai qu’ils ne sont pas « humoristes », mais simplement laborieux…

Eric Woerth, en un combat douteux…

Eric Woerth.

Comment Eric Woerth a-t-il pu ignorer que ses deux casquettes et les activités de sa femme allaient éveiller les soupçons et l’affect jubilatoire du peuple ? Il risque en tout cas de payer pour toutes les catastrophes arrivant au pouvoir sarkozyste.

Le grand philosophe américain Thomas Sowell[1. Thomas Sowell est un économiste de l’Ecole de Chicago de Milton Friedman qui a élargi sa réflexion à la théorie politique et à la philosophie de l’éducation. Il est considéré, dans le monde anglo-saxon, comme l’un des plus grands philosophes vivants. Aucun de ses nombreux ouvrages n’a été traduit en français. Il cumule les handicaps d’être conservateur et afro-américain non idolâtre de Barack Obama. Ceci explique peut-être cela.], dans son dernier ouvrage Intellectuals and Society établit une distinction entre l’intelligence et l’intellect. Il définit l’intellect comme une intelligence dépourvue de la capacité de jugement, alors que la sagesse résulte de la combinaison de l’intellect, du savoir, de l’expérience et du jugement permettant d’aboutir à une compréhension cohérente du réel.

Aveuglement incompréhensible
Le ministre du Travail, ancien ministre du Budget, Eric Woerth a été doté par la nature d’un brillant intellect, grâce auquel il a pu gravir avec aisance l’échelle menant aux plus hautes positions de l’administration, puis de la vie politique française. Il s’avère aujourd’hui, avec ce que l’on désigne maintenant sous le nom « d’affaire Bettencourt-Woerth », que sa capacité de jugement a été singulièrement réduite par un incompréhensible aveuglement. Comment n’a-t-il pas pu prévoir que sa double-casquette de ministre du budget et de trésorier de l’UMP pouvait engendrer quelques soupçons sur une éventuelle mansuétude fiscale dont pourraient bénéficier les gros donateurs de l’UMP qu’il était chargé de cajoler ? Comment n’a-t-il pu subodorer que l’embauche de son épouse Florence par la société Clymène, gestionnaire de la fortune de Liliane Bettencourt, concomitante avec son arrivée à Bercy, n’était pas uniquement liée aux qualités d’analyste financière de la compagne de son existence ?

À sa décharge, on peut remarquer que personne, à l’époque n’avait, ni dans la presse, ni dans le monde politique, tiré suffisamment fort la sonnette d’alarme, pour qu’il prenne conscience des dangers de conflits d’intérêts recelés par cette situation scabreuse.

De plus, venu à la politique dans le sillage d’Alain Juppé, il bénéficiait jusque là dans le public d’une réputation d’homme austère et rigoureux, « droit dans ses bottes », ferme dans ses convictions mais ouvert au dialogue avec les partenaires sociaux. Bon époux, bon père de famille, il s’était forgé une image fort éloignée du bling-bling altoséquanais de certains de ses amis politiques. On le voyait régulièrement dans les montagnes où je réside, où il venait dépenser son trop-plein d’énergie dans des ascensions avec piolet et crampons dans le massif du Mont-Blanc.

La France qui jubile quand les riches se dévorent entre eux
Tout cela aurait pu passer sans encombres, et il aurait pu poursuivre son ascension politique – pourquoi pas Matignon ? – en gérant au plus fin la réforme des retraites, s’il n’était devenu la victime collatérale des déchirements de la famille Bettencourt, un feuilleton qui tient en haleine cette France qui jubile quand les riches se dévorent entre eux. Les acteurs sont bons : le gigolo platonique et cupide parade dans Saint-Germain des Prés après avoir ponctionné sérieusement l’argent de la vieille. Les avocats de haut vol, Kiejman, Metzner et compagnie mettent en scène leurs duels oratoires et leurs altercations bidonnées avec d’autant plus de zèle que le compteur du tarif horaire ophtalmocéphalique tourne à plein. Les valets sont hégéliens, et ne se privent pas d’écouter aux portes pour se servir des confidences volées en les transmettant aux « grands investigateurs » des médias traditionnels et des francs-tireurs du web.

Une muraille de Chine entre mari et femme ?
Dans l’histoire, il ne manquait qu’un cocu – métaphorique, bien sûr – et c’est Eric Woerth qui s’est retrouvé dans ce rôle dont il cherche maintenant pathétiquement à se débarrasser, mais qui lui colle à la peau comme la tunique de Nessus.

Il est d’abord victime d’une pseudo-modernité qui voudrait, selon son expression « élever une muraille de Chine » entre les activités professionnelles du mari et de la femme au sein d’un couple uni pour le meilleur et pour le pire. Le tragique de la condition humaine veut qu’il ne soit donné qu’aux êtres d’exception la force d’âme de résister à la tentation d’aider son conjoint ou ses enfants à profiter des avantages conférés par d’éminentes fonctions. Le Français ordinaire, qui ne manque pas une occasion de pratiquer le népotisme à la petite semaine dès qu’il en a l’opportunité, pousse les hauts cris dès que les puissants semblent se conduire de la sorte. En la matière, le soupçon vaut preuve, et les maladresses – légion d’honneur remise à l’intendant interlope de Mme Bettencourt, dîner avec Robert Peugeot – se transforment en indices accablants de forfaiture. L’intrication de l’argent et de la politique n’est ni nouvelle, ni l’apanage de la seule droite : Roland Dumas n’a jamais été, à ma connaissance, membre de l’UMP ou de ses avatars antérieurs.

Woerth va-t-il payer pour tous les autres ?
Evoquant l’affaire Bérégovoy et la fameuse formule mitterrandienne de « l’honneur d’un homme jeté aux chiens », les défenseurs de Woerth tentent de mobiliser, contre l’affect jubilatoire du peuple regardant un puissant se noyer, les ressorts de la compassion. Il n’est pas sûr du tout que ça marche : Bérégovoy était une figure tragique de fidèle compagnon délaissé par Mitterrand, qui l’avait mis dans les pattes du redoutable faisan Patrice Pelat pour l’aider à résoudre ses problèmes de logement. Eric Woerth ne peut pas se transformer comme par baguette magique en une victime du destin, alors qu’il s’est efforcé, avec succès, d’apparaître comme un homme capable de contrôler avec une parfaite maitrise les situations les plus délicates. De toute façon, il faudra que bien que quelqu’un paie l’addition de la série de catastrophes qui atteignent directement le pouvoir en ce début d’été : la Berezina des Bleus, les cigares du pharaon Blanc, les petits arrangements avec le POS de Grimaud d’Alain Joyandet.
Eric Woerth semble le mieux placé pour faire les frais de cette conjoncture épouvantable. C’est peut-être injuste, car l’homme ne semble pas s’être enrichi personnellement dans cet imbroglio politique et familial.

Mais il lui eût été facile de se mettre à l’abri de tout soupçon. Madame aurait peut-être fait la tête pendant quelques jours, et l’UMP aurait dû se trouver une pompe à finances moins efficace. Il pourra, si le proche avenir lui réserve quelques loisirs, se consoler en relisant Nietzsche qui prétend que tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. Et méditer sur les œuvres complètes de Thomas Sowell, dont je lui conseille fortement la lecture, en supposant qu’il maitrise suffisamment la langue de Shakespeare, ce qui doit être le cas, car Woerth n’est pas la moitié d’une andouille, question intellect…

Muray repêché par la société du spectacle

Les lycéens, qui passent actuellement les épreuves du bac, le savent bien : on peut obtenir son diplôme du premier coup, ou au rattrapage. Pour la notoriété médiatique c’est un peu la même chose. On peut très bien toucher le public à contretemps, voire post-mortem. Ainsi, depuis quelques mois on parle beaucoup de Philippe Muray dans les médias, alors que jadis son œuvre – sans provoquer l’indifférence des journalistes – ne suscitait pas un tel engouement. La raison de ce repêchage tardif de Muray (1945-2006) est piquante : il s’agit d’un spectacle. Muray sauvé par un spectacle flamboyant, et même plus : par une fête. Cette fête c’est évidemment la délectable lecture que Fabrice Luchini donne en ce moment de chroniques de Muray, au théâtre de l’Atelier, devant un public ébahi. Un public très divers, qui au début ne regroupait que les dangereux fanatiques du poète, mais qui s’est fortement élargi au point de faire de ce spectacle un moment incontournable de la vie culturelle parisienne, qui tournera peut-être même en province la saison prochaine.

L’effet immédiat est donc une couverture médiatique importante, et une presse unanime (à l’exception notable de Télérama…) à saluer tant la prestation de Luchini que la plume de Muray. Le Figaro a évidemment largement contribué à remettre l’auteur de Après l’histoire sur le devant de la scène intellectuelle. Plus étonnant… le journal Libération, que n’a absolument jamais épargné Muray pour son suivisme sociétal acharné, a consacré jeudi dernier – jour de manif festive rythmée par les vuvuzelas – un dossier élogieux à l’écrivain. Une double page inattendue composée d’un excellent article très documenté de Philippe Lançon « Exorcismes spiritueux » ; ainsi que d’une touchante lettre inédite de Muray à sa femme. Le tout accompagné d’un gigantesque portrait de l’écrivain.

L’œuvre de Muray mise, ainsi, au cœur de la machine à célébration (qui est aussi une machine à neutraliser) pourra t-elle survivre ? Faut-il espérer un monde où tout le monde lira Muray ? Un univers où il sera au bac de français ? Des villes avec des rues et des salles des fêtes « Philippe Muray » ? Une statue géante de l’écrivain, à proximité du Ministère de la culture ? Des livres de Muray à disposition des estivants de Paris-Plage ? La secte des fanatiques intégristes de Muray s’interroge, en souriant de bonheur.

C’est la bulle finale

Bulle

Etes-vous prêts pour la prochaine secousse qui pourrait aussi bien être la faillite d’un gros fonds de placement, la découverte d’une gigantesque ardoise au bilan d’une Banque ayant voulu rafler la mise grâce aux produits dérivés ou la souscription ratée d’une émission obligataire Européenne ? Car cette secousse, quelle que soit sa magnitude, sera ressentie comme un profond séisme par des marchés, par des investisseurs et par des citoyens hyper sensibles parce que hyper fragilisés!

Notre système est devenu dysfonctionnel, nos valeurs sont détraquées, nos responsables sont à court d’idées, voire paumés … bref, notre univers est à bout de souffle. Tout cela sent la fin de parcours… Et pendant ce temps, le citoyen est prié de s’adapter à un monde bouleversé où les frontières de la « normalité » reculent tous les jours davantage: en fait, ce qui était considéré comme improbable, voire inimaginable ou intolérable, il y a 2 ou 3 ans fait aujourd’hui partie du décor kitch de notre vie quotidienne.

Bienvenue dans le kolkhoze occidental

Il faut dire que les trophées de cette crise ayant démarré à l’été 2007 sont légion: un monde bancaire maintenu sous perfusion par des Etats, des établissements voués au crédit qui … ne se prêtent même plus entre eux, un certain nombre de Banques majeures détenues – ou tout au moins contrôlées – par l’argent public, un marché obligataire léthargique, des Banques Centrales qui se mettent à acheter les obligations d’Etat afin de limiter les coûts de financement des pays et ce même en Allemagne, certains autres pays qui ne parviennent carrément plus à lever des fonds sur les marchés… cette machine infernale lancée à toute allure ne s’arrêtera pas de sitôt car elle semble produire son propre combustible!

Bienvenue dans le nouveau kolkhoze occidental entièrement approvisionné par la Banque Centrale Européenne et par la Réserve Fédérale. Et pour cause: les transactions commerciales des banques américaines ne se sont-elles pas effondrées de près de 500 milliards de dollars depuis septembre 2008 à 160 aujourd’hui? La BCE, qui détient plus de 40 milliards d’euros en bons du trésor grecs, espagnols, irlandais et autres ne s’attend-elle pas à des pertes bancaires européennes plus importantes cette année qu’en 2009 ? Quand le nouveau Fonds de stabilité européen (tout récemment créé ex nihilo) s’écriera-t-il en direction du premier pays qui en bénéficiera: Lazare lève-toi…? 

En réalité, le combustible de cette machine infernale est allègrement fourni par nos propres responsables: Ce fonds de stabilité aux qualités thaumaturgiques censé soulager les endettements excessifs n’est-il lui-même pas constitué par … encore plus de nouvelles dettes contractées par l’Union? L’inconséquence de nos Etats et l’irresponsabilité de nos dirigeants sont sur le point d’appauvrir considérablement notre monde occidental dont l’imposition est condamnée à s’aggraver lourdement afin d’éponger leur incompétence.

Les 4400

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Les amateurs de séries américaines se souviennent sans doute des 4400, produits par Francis Ford Coppola. 4400, c’était le nombre d’Américains qui auraient été enlevés par des extra-terrestres et qui, tous revenus en même temps après des années, se retrouvaient investis de mystérieux superpouvoirs. Si l’on en croit La Tribune, 4400, c’est aussi le nombre de suppressions de postes prévues chez Air France d’ici mars 2013. On vient donc enfin de comprendre la méthode gouvernementale pour faire disparaître les demandeurs d’emplois et les chômeurs afin de ne pas gonfler les statistiques. Ils sont quelque part sur Mars ou sur Vénus. Mais le principal, c’est qu’ils reviennent sur Terre avant 2012 et qu’ils usent enfin du seul superpouvoir qui compte : leur bulletin de vote.

David Abiker enlève le bas !

David Zizi Abiker the Kid.

« La première fois que j’ai vu une femme nue, j’ai cru que c’était une erreur. » (Woody Allen)

David Abiker n’est pas qu’un brillant journaliste à France Info ayant lancé le premier club de la presse internet (l’indispensable « Parlons Net ») ; David Abiker n’est pas non plus que ce piquant chroniqueur égayant les pages de L’Express ou de Marie-Claire de ses délicates « choses vues »… C’est aussi un écrivain sagace, qui pose un regard acerbe sur la modernité, sans jamais tomber dans l’écueil de la détestation ; un écrivain sensible sachant mettre en évidence les mutations de l’époque, à travers des récits subtilement autobiographiques, à la narration simple, attachante et volontiers mélancolique par-delà les saillies de l’humour. L’une des préoccupations littéraires de David Abiker est d’explorer les « tabous » qui parcourent la société… Il a commencé avec Le Musée de l’homme (2005), dans lequel il explorait le « déclin de l’empire masculin » ; il a poursuivi ce projet avec Le Mur des lamentations (2006), envoûtante réflexion sur la victimisation sur fond de récit poignant – et parfois burlesque – d’un homme aux prises avec la maladie.

Une plongée (en slip) dans les seventies

Le nouveau livre de David Abiker, Zizi the Kid, s’inscrit entièrement dans cette démarche, puisque l’écrivain nous décrit cette fois-ci l’itinéraire intime d’un petit garçon rondouillard et timide, découvrant l’érotisme et la sexualité dans la France effervescente des années 1970. Zizi se présente ainsi sous la forme d’une série de petites miniatures nostalgiques, comme autant de clichés Kodachrome™ un peu défraîchis, retraçant l’étrange mutation d’un môme depuis l’enfance (le récit commence aux cinq ans du gosse) jusqu’à la prime adolescence. Et cette fascination érotique pour le corps féminin passe – chez « Zizi » – par bien des chemins : depuis la poupée qu’il déshabille pour en découvrir la froide anatomie de plastique jusqu’aux numéros de Playboy, dont il regarde en douce les « princesses » dénudées, en passant par l’examen minutieux qu’il fait des pages consacrées aux sous-vêtements (Ah, les sous-tif Playtex !) dans le catalogue familial des 3 Suisses. Plus tard, c’est en voyant une pub télévisée pour la Végétaline (mais si, souvenez-vous de ce petit dessin animé où l’on voyait danser des frites sexy et heureuses d’être cuites dans de la Végétaline ! ) que l’imaginaire de « Zizi » va s’emballer. Et le personnage est aussi attachant dans le désir brouillon que dans la perplexité innocente, celle qui le frappe en voyant la chienne de la famille avoir ses règles, la chatte de la maison être en chaleur ou quand il explore le contenu d’une boîte de préservatifs trainant dans la salle de bain. Une curiosité aussi, qui – sous l’impulsion d’un jeune cousin vantard parlant obsessionnellement de la taille de son sexe – va le pousser à se chercher sa propre virilité, d’abord au travers d’une panoplie de Spiderman, puis – les années passants – dans un intérêt amoureux réel envers les filles, et une réconciliation avec son propre « zizi », dont il commence à comprendre le fonctionnement.

La mélancolie de l’enfance

Au-delà du pittoresque de ces saynètes drolatiques, Abiker parvient très bien à nous rappeler la difficulté d’être un enfant : « L’ennui de cet âge là, je peux presque le toucher. Les moteurs de mes voitures Majorette refusent obstinément de démarrer, les soldats paressent au fond du coffre à jouets et les peluches sont blêmes… » Une mélancolie dont il sera facile au lecteur de retrouver en lui-même, quel que soit son âge, l’expérience de la noirceur.

Mais une autre manière d’apprécier ce récit est d’en regarder les décors. Car David Abiker est coloriste autant qu’écrivain. Il parvient, sans forcer le trait, et sans artifice aucun, à installer une authentique ambiance seventies vintage, dont il convient de saluer l’imparable effet nostalgique et la qualité de l’imagerie historique. Car ce récit s’étire dans le temps : celui du narrateur (qui va de l’enfance à l’adolescence, de l’innocence aux préoccupations sexuelles explicites), mais aussi dans le temps même de l’Histoire, puisque le récit commence sous Pompidou, s’étend sur tout le septennat giscardien (dont Abiker parle avec une irrésistible tendresse), et s’achève sur les débuts de l’ère Mitterrand. Une époque où l’on porte des slips kangourous, où l’on joue aux Big-Jim, aux Légo, où l’on porte des pompes Kickers, où l’on écoute des histoires du Petit Ménestrel (genre Davy Crockett ou Robin des Bois) dans son mange-disque orange à piles, où l’on tombe amoureux de Karen Cheryl ou bien de Catherine Deneuve en regardant Peau d’âne ; une époque de la plus haute antiquité que les enfants de la génération Internet découvriront certainement avec un grand sourire de sympathie en lisant cet indispensable Zizi de David Abiker…

Zizi the Kid

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Chesterton II (Finkielkraut remix)

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Gilbert Keith Chesterton
Avec Alain Finkielkraut, Basile de Koch redécouvre Chesterton.

« En quoi consiste votre dette à l’égard de Chesterton ? » Telle est la question à laquelle j’ai dû répondre, comme ça, à froid, dans l’émission d’Alain Finkielkraut « Répliques[1. France Culture, samedi, 9 heures.] ». Il faut dire que je remplaçais au pied levé, et non sans fierté, un chestertonologue quand même un peu plus qualifié : Alberto Manguel, qui a notamment recueilli et postfacé 59 essais signés Gilbert sous le titre Le Paradoxe ambulant[2. Actes Sud, 2004.].

Par bonheur, l’ami Finkielkraut va donner l’exemple en mentionnant dès l’abord, citations à l’appui, ce qui l’a le plus impressionné chez « l’éblouissant Chesterton », comme il dit : sa critique ironique de la modernité et, par voie de conséquence, son éloge solennel de la tradition.

« La tradition, c’est la démocratie des morts (…) Elle refuse de se soumettre à la petite oligarchie de ceux qui ne font que se trouver par hasard sur Terre. » Autrement dit, dans un registre plus léger : « Un dogme digne de foi au XIIe siècle, paraît-il, ne le serait plus au XXe siècle. Autant dire de telle philosophie qu’elle est plausible le lundi, mais pas le mardi. »

Sur cette lancée, Fink, aidé par Jacques Dewitte (l’autre invité prévu), se lance dans l’énoncé d’un « catalogue des erreurs modernes » à faire pâlir le Pie IX du Syllabus : « Le relativisme », accuse l’un ; « L’idée de progrès ! », ajoute l’autre ; « L’idée d’évolution ! », opinent-ils de conserve. Moi, dans mon coin, je bois du petit lait ! Mais pas question de surenchérir… Plutôt écouter se lâcher ces « nouveaux réactionnaires » que de la ramener avec mon ancienneté dans la maison…

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L’homme moderne, replié sur son nombril

Au bout du compte, disent-ils, la pensée moderne pratique « l’inversion de la téléologie » avant même celle de la théologie. L’homme traditionnel était tourné vers une fin extérieure à lui-même, qui seule pouvait lui permettre de s’accomplir ; l’homme moderne, replié sur son nombril, s’avère infoutu de sortir de lui-même pour se confronter aux choses et aux êtres, sans même parler de Dieu.

Et pour cause ! Cet homme-là ne croit plus à l’existence d’une réalité, d’une vérité extérieures à la pensée humaine. Tout n’est qu’illusion et construction, « vanité et poursuite de vent[3. Comme disait L’Ecclésiaste, mais pour rire.] ». À ce relativisme absolu, nos deux compères opposent la parabole indienne de l’Éléphant et des Cinq aveugles : chacun touche une partie de l’animal et s’en fait une idée (fausse) ; mais aucun ne peut en prendre la mesure. Morale tirée par Chesterton : « Même si les aveugles n’ont découvert que peu de choses sur l’éléphant, l’éléphant était bien un éléphant, et il était bien là ! »

Dans la foulée, c’est à Jacques Dewitte que notre hôte pose d’abord la question sur sa « dette » envers Chesterton. Et l’autre de répondre en philosophe chrétien qu’il est ; autant dire que j’opine sans tout comprendre, et surtout sans moufter.

En un mot, ce qu’il admire en Chesterton, c’est « le penseur de la contingence » (sic). Ah bon, ça vous le fait aussi ? Alors, laissez-moi étaler ma science toute neuve : en gros, il n’y avait pas de nécessité à ce que ce qui est soit, et pourtant c’est !

Quelque chose nous dépasse, ce qui nous grandit

Face à ce vertigineux constat, les modernes – encore eux ! – éprouvent un affreux sentiment de vide (Cioran), d’absurdité (Camus), voire de « nausée » (Jean-Paul). Pour le père Gilbert et son disciple Jacques Dewitte, au contraire, le caractère contingent de la Création est un motif d’émerveillement perpétuel et de joie profonde : il remplace la nécessité par l’Amour.

À coup sûr, quelque chose ici-bas nous dépasse, mais ce simple fait nous grandit ! Si à l’inverse, nous étions la mesure de tout, tout en serait rapetissé, nous y compris…

La « dette » dont parle Finkielkraut, nous en sommes moins redevables à Chesterton que, comme lui, à Dieu. Si la vie est un don, nous sommes en situation de dette – à charge bien sûr pour nous de l’accepter avec gratitude, ou de la refuser en grinçant que « C’est pas un cadeau ! » et que « D’ailleurs, j’ai rien demandé ! » 

Au néant de la modernitude, Chesterton oppose la plénitude du christianisme : une action de grâces joyeuse face à l’amour gratuit du Créateur. Un abandon d’enfant au Père, comme avant nous le Fils. « Ça change tout, à condition d’y croire ! », ricaneront les sceptiques. Ils auraient tort parce que Finkie, pour sceptique qu’il soit, ne rit pas de ça – ou du moins pas avec n’importe qui…

À un moment, je dois dire, il m’a un peu inquiété en posant cette question : « Qu’y a t-il de spécifiquement catholique dans Chesterton ? » Parce que, quand même, toute l’aventure intellectuelle et spirituelle du mec tend vers cet adjectif qualificatif ! Avant de se convertir, n’est-il pas parti de la critique des « Hérétiques » modernes pour aboutir à l’éloge de l' »Orthodoxie » c’est-à-dire du catholicisme romain[4. Les deux ouvrages éponymes viennent d’être réédités dans une nouvelle traduction (Coll. Climats, Flammarion).] ? Même ses romans policiers ne chantent-ils pas la louange de la Sainte Église incarnée par le Père Brown, détective de Dieu ?

Découvrir Chesterton : une deuxième Bonne nouvelle

Mais à vrai dire, Finkielkraut s’en explique lui-même : pas besoin de partager la foi de ce M. Chesterton, ni même toutes ses idées, pour en goûter le sel, voire en faire son miel.

Par exemple notre « antimoderne », bien de son siècle, reproche-t-il à Gilbert une hostilité de principe au divorce… Mais c’est pour mieux nous faire savourer son plaidoyer décontrastant en faveur de l’indissolubilité des liens du mariage : « Poster une lettre et se marier comptent parmi les rares choses qui soient restées purement romantiques ; car pour qu’une chose soit purement romantique, il faut qu’elle soit irrévocable. » Bien sûr que c’est surhumain, et alors ? « L’homme et la femme en tant que tels sont incompatibles » ; le but du mariage, c’est précisément de « dépasser cette incompatibilité ».

Pour finir, il a quand même fallu que j’explique à mon tour ma dette envers G.K.C. Enhardi par la chaleur communicative des émissions de France Culture[5. Enfin là, je généralise ! Ce n’était que ma deuxième fois sur cette stationa.
a. Après Brice Couturier, qui m’aime bien aussib.
b. Malgré vingt-cinq ans de divergences de fond sur à peu près toutc.
c. Je dis ça pour ne pas lui porter tort…], j’ai tout balancé. Pour moi, la découverte de Chesterton a été comme une deuxième Bonne Nouvelle éclairant la première : on peut mettre l’esprit au service du Saint-Esprit ! Au diable la vallée de larmes et les mines d’enterrement ! Le catholicisme, ce n’est pas la mort : c’est la Résurrection ! La Croix du Christ allège les nôtres ; son retour à la droite du Père préfigure le nôtre[6. Même s’il est prudent de réserver.] et, au bout du compte, tout est bien qui ne finira point.

Mais puisqu’en attendant il nous faut bien conclure, comme disait Jean Jaurès, je risquerais volontiers, à la lumière de Chesterton, une nouvelle hypothèse sur le cas Finkielkraut. Parce que « néo-réactionnaire », je veux bien ; mais franchement, depuis Zemmour, ça devient d’un banal… Chez Fink, il y a autre chose qui pointe, comme une version philosophique de la pensée « hussarde ». La contingence humaine assumée avec dégagement et un agnosticisme engagé, avec la tradition chrétienne, dans un mariage qui n’est pas que de raison. Mais bon, moi, ce que j’en dis…

Orthodoxie

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Un éléphant de joie, Gilbert Keith Chesterton

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Gilbert Keith Chesterton
Gilbert Keith Chesterton.

Entre 1903 et 1908, une innombrable foule d’hommes modernes, saisie par la terreur, sillonne l’Angleterre, poursuivie par un éléphant. Dans cette cohue, on distingue confusément les silhouettes talentueuses de Rudyard Kipling, de George Bernard Shaw, de H. G. Wells. L’éléphant, guerrier, ardent et farceur, se nomme Gilbert Keith Chesterton. Cette cavalcade oubliée et inoubliable, ce grand moment de littérature et de pensée porte deux titres : Hérétiques (1905) et Orthodoxie (1908). La réédition par Climats et la nouvelle traduction que nous donne Lucien d’Azay de ces deux chefs d’œuvre longtemps introuvables en français compte au nombre des heureuses nouvelles de l’année 2010. Sale temps pour les modernes !

Le modernisme est un dogmatisme

« Le monde moderne, écrit Chesterton, est rempli d’hommes qui s’accrochent si fortement aux dogmes qu’ils ne savent même pas que ce sont des dogmes ». D’une trompe résolue, il saisit le tronc de l’arbre de la dogmatique moderne. Il le secoue avec vigueur, provoquant autour de lui une pluie de modernes drue et émus[1. Ceci n’est pas une faute d’orthographe, ni même une pipe, mais bien une blague orthographique d’origine probablement extraterrestre.]. Il récuse l’hypothèse selon laquelle les dogmes chrétiens seraient une prison et la modernité un vaste élan de liberté. La modernité n’est ni plus ni moins dogmatique que le christianisme. Aux yeux de Chesterton, c’est au contraire la métaphysique moderne qui est une cage glaciale, une régression au regard des découvertes libératrices de la métaphysique chrétienne. Etre moderne, ce n’est pas en savoir plus, c’est « ignorer des découvertes humaines très précises dans le domaine de la morale, découvertes aussi précises, quoique moins matérielles, que celle de la circulation du sang. »

Les quatre piliers fous du christianisme

« La vérité psychologique fondamentale n’est pas que nul n’est un héros pour son valet. La vérité psychologique fondamentale, le fondement du christianisme, c’est que nul n’est un héros pour lui-même. »

C’est en ce point précis que prennent naissance les quatre découvertes existentielles, les quatre vertus foncièrement exubérantes et irraisonnables du christianisme : l’humilité, la foi, l’espérance et la charité. Chesterton estime que ces quatre folies aventureuses en savent plus sur le fond de l’âme humaine que la sagesse grecque ou la raison moderne : « Le vieux monde païen alla parfaitement droit devant soi jusqu’à ce qu’il découvre qu’aller droit devant soi est une énorme erreur. Il était notablement et magnifiquement raisonnable, et il découvrit, dans les affres de son agonie, cette vérité précieuse et durable, patrimoine pour les siècles à venir, que la raison ne suffirait pas. […] Mais si nous ressuscitons et poursuivons pour de bon l’idéal païen d’un épanouissement simple et rationnel du moi, nous finirons où le paganisme a fini. Je ne veux pas dire que nous finirons par la destruction. Je veux dire que nous finirons par le christianisme. »

La liberté des modernes est factice, verbale, ennuyeuse. Les hommes modernes s’illusionnent en tenant leur haine de la finitude pour un amour de la liberté. Ils ne conçoivent pas que les limitations sont au contraire la condition même de l’exercice réel de la liberté. « Ce qui rend la vie romanesque et pleine de possibilités véhémentes, c’est l’existence de ces grandes limitations ordinaires qui nous forcent tous à nous exposer à des circonstances que nous n’aimons pas ou que nous n’attendons pas. […] [Les modernes] cherchent sous toutes les formes un monde où il n’y aurait pas de limitations, c’est-à-dire un monde sans contours, un monde sans relief. Il n’y a rien de plus abject que cette infinité. » Le christianisme de Chesterton est ainsi inséparable de l’esprit d’aventure et de l’art du roman, qui est l’art de l’homme libre.

L’orgueil du christianisme ? L’humilité !

Avec un réalisme plus convaincant que celui de Céline ou Houellebecq, le christianisme découvre le monde réel pour ce qu’il est : une féerie, rude et étourdissante. Pour cette fois-là. Et pour toutes les autres fois. La porte fraîche qui ouvre sur l’évidente féerie du réel se nomme humilité : « L’humilité, c’est ce qui renouvelle à jamais la terre et les étoiles. C’est l’humilité, et non le devoir, qui préserve les étoiles du mal, du mal impardonnable de la résignation fortuite ; c’est par l’humilité que les cieux immémoriaux ont conservé leur fraîcheur et leur force à nos yeux. » C’est elle qui nous révèle ce que Chesterton nomme le « splendide sensualisme des choses ». La faculté d’émerveillement qu’il loue sans relâche est aux antipodes du kitsch. Il l’évoque du reste presque toujours avec humour. « M. Shaw nous convainc qu’il voit les choses telles qu’elles sont. J’en serais autrement convaincu si je le voyais admirer ses pieds avec une stupeur religieuse. »

Mais le principal miracle d’Hérétiques et d’Orthodoxie, c’est que jamais les paradoxes de Chesterton ne deviennent machinaux, mécaniques. Ils sont toujours sensuels, singuliers, incalculables, nés pour cette fois-là et non une autre, nés de la totalité dansante et sensible de son corps éléphantin mis en situation. L’éléphant, nous le savons, est l’unité de mesure (rythmique) de la joie. « Le paradoxe, écrit Chesterton, lancé pour un instant aux trousses d’un curé sinistre, n’est pas une chose frivole, mais une chose très sérieuse. […] Ce qu’on entend par paradoxe est une certaine joie de défi qui relève de la foi. […] M. McCabe pense que comique est le contraire de sérieux. Comique est le contraire de non-comique et rien de plus. […] Une plaisanterie peut être extrêmement utile : elle peut contenir tout le sens terrestre, pour ne pas parler de tout le sens céleste, d’une situation. […] Ce qui est foncièrement et réellement frivole, c’est la solennité irréfléchie. » Chaque paradoxe de Chesterton est un barrissement de joie. La joie de la vérité, la simplicité renversante de la vérité sont les frissons qui parcourent son corps barrissant.

Rien de moins original que le péché originel

Mais, outre son humour aérien et inépuisable, Chesterton possède une autre vertu dont les catholiques ne sont pas toujours pourvus. Je veux parler de l’amour de l’égalité, des rapports agonistiques entre pairs, de l’amour de l’homme ordinaire. Non content de penser qu’il aime davantage la liberté que les modernes, notre pachyderme a encore le front de soutenir que son attachement à l’égalité est plus sérieux que le leur. « La civilisation scientifique […] a un défaut assez singulier : elle tend sans cesse à détruire la démocratie, le pouvoir de l’homme ordinaire. […] La science signifie spécialisation, et la spécialisation l’oligarchie. […] L’expert est plus aristocratique que l’aristocrate. […] Les hommes chantaient jadis en chœur autour d’une table ; aujourd’hui un homme chante tout seul pour l’absurde raison qu’il chante mieux. »

Et c’est inspiré par son sentiment profond de l’égalité humaine qu’il propose cette lecture superbe de la doctrine du péché originel : « Carlyle a dit que les hommes étaient pour la plupart des fous. Avec un réalisme plus sûr et plus respectueux, le christianisme affirme qu’ils sont tous des fous. C’est ce qu’on appelle parfois la doctrine du péché originel. On pourrait tout aussi bien l’appeler la doctrine de l’égalité des hommes. Mais le point essentiel, c’est que tous les dangers moraux primaires et d’une grande portée qui menacent un homme menacent tous les hommes. »

Ars erotica

La mise en pratique concrète de la dogmatique moderne ruine la liberté et l’égalité. Mais elle présente encore un troisième inconvénient majeur pour Chesterton : elle détruit même le plaisir. En somme, l’irréalisme moderne met en péril en actes tout ce qu’il glorifie en paroles. Si la religion disparaît, […] je serais enclin à prévoir une diminution de la sensualité parce que je prévois une diminution de la vitalité. […] C’est une illusion tout à fait dépassée de supposer que notre objection au scepticisme soit qu’il prive la vie de discipline. Notre objection au scepticisme, c’est qu’il élimine la force motrice. C’est au nom d’un hédonisme de l’être, au nom d’un sensualisme chrétien – au nom d’une « autre jouissance », selon la belle formule de Jean-Louis Bolte – que Chesterton déclare la guerre aux modernes. Rien de plus précieux que l’ars erotica de ce stupéfiant pachyderme. « Toute espèce de plaisir exige […] une certaine pudeur, une certaine espérance indéterminée, une certaine attente enfantine. […] Nous ne pouvons revenir à un idéal d’orgueil et de jouissance. Car l’humanité a découvert que l’orgueil ne mène pas à la jouissance. […] Alors qu’on avait supposé que la jouissance la plus complète se rencontrait en dilatant le moi à l’infini, la vérité est que la jouissance la plus complète se rencontre en réduisant le moi à zéro. »

Gloire au monde moderne !

Gloire au monde moderne, qui nous a donné Chesterton ! D’une trompe ferme et joviale, mille et trois fois Chesterton nous saisit par les pieds, nous autres modernes qui flottions doctement et majestueusement tête en bas dans les airs. Mille et trois fois, il nous retourne, nous fait virevolter vivement pour nous remettre à l’endroit. Mille et trois fois, sa trompe chaude nous colle et recolle affectueusement les pieds sur terre. Sur la terre ferme, sur le sol bête, sur l’ineffable plancher des vaches. Avec bonté, avec prodigalité, avec la joie d’un jeune animal jouant. Chesterton nous replace au cœur du miracle ordinaire. Au cœur du miracle d’être homme. Au cœur du rugueux miracle terrestre.

Il veut nous donner ce qui est bon. Il veut nous donner le sol, la terre. Il veut que nos pieds, nos orteils endormis par leur séjour dans l’éther, retrouvent la joie nue de toucher la terre, la joie délicieuse, sensuelle, charnelle des orteils humains foulant la terre, la terre bonne et commune, extraordinairement ordinaire – il veut réveiller nos corps de la torpeur moderne, de l’anesthésie moderne, réveiller, au fond de nos corps, la joie foudroyante de la finitude.

Hérétiques

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Mondial : trop de jambières tuent les cuissardes!

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Selon le très sérieux Irish Times, un secteur au moins souffre financièrement du Mondial de foot. Celui des prostituées. Il semblerait en effet que ces Messieurs gardent leur énergie pour les retransmissions en direct et que la testostérone se contente de quelques hurlements, voire d’un coup dans le vuvuzéla. Ils tirent, oui, mais au but! C’est des plus contrariant pour ces Demoiselles, à peu près la seule corporation à ne pas avoir pris la crise de plein fouet.

Cependant, il existe des hommes que le foot indiffère, qui préfèrent le rugby, la pêche à la ligne, l’élevage de yorkshires, voire l’immolation de véhicules. Où sont-ils, cette foule innombrable qui ignore tout des subtilités du corner, du hors-jeu et du penalty ? En tout cas, pas aux putes ! Faut-il en conclure que le gros de la troupe des supporteurs est constitué de clients réguliers, piliers de boxons ? Dans ce cas, Mesdemoiselles, je ne vois qu’une solution. Emballez vos cuissardes, guêpières et strings perforés et filez en Afrique du Sud. Il n’est pas trop tard, mais il est temps !

Un OVNI au Palais Bourbon

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Marine Le Pen
Marine Le Pen.
Marine Le Pen
Marine Le Pen.

On peut dire que l’expérience a été sidérante. Au sens premier du terme. Mercredi dernier, les vénérables membres de l’Association des journalistes parlementaires, recevaient Marine Le Pen sous les ors du Palais Bourbon. Celle qui se voit déjà au second tour de la prochaine présidentielle et, à défaut, gagner aux législatives dans sa circonscription fétiche du Pas-de-Calais. La fille de, qui pour la première fois posait le pied à l’Assemblée nationale, est un sujet complexe à appréhender pour les journalistes.

Une salle aussi pleine que pour Hollande ou MAM

Oui, j’entends d’ici les critiques, évidemment ces ânes bâtés de journalistes ne voient rien, se copient entre eux, ne sortent pas de la pensée mainstream, comment imaginer autre chose que leur absence de point de vue critique, voire politique sur l’objet Marine le Pen. Bien, accordé. La preuve, certains confrères avaient cru bon de lancer une tentative de boycott de la dame, au nom des vertus républicaines, de la liberté en danger, et du devoir de mémoire réunis. Et bien, on peut dire que ça n’a guère marché : la salle était pleine, autant que quand François Hollande, ou MAM, deux bons clients, viennent causer entre gens civilisés. Mais Marine Le Pen (non non, je le crois pas, comme dirait le génial Philippe Katerine), c’est autre chose.

Et c’est d’ailleurs chose étonnante que de voir l’intelligence stratégique, et surtout politique, disons-le, de la dame, à supposer qu’on en doutât. Pour avoir attaqué ses cinq premières minutes de causerie avec la voix trop forte, le verbe trop frontiste, elle se fait rabrouer aussi sec par une des doyennes de la presse parlementaire. Et, au lieu de s’offusquer, voilà Marine le Pen qui trouve illico le bon ton, répond en rigolant, avance sereinement ses arguments, sort de la dialectique frontiste habituelle et son discours classique : immigration-invasion/politiques tous pourris/la France et les Français d’abord.

« L’autonomisation du vote frontiste »

Il faut dire qu’en ce moment, franchement, elle a juste à se baisser pour vendanger : les Woerth, les salaires et retraites des ministres, les cigares des secrétaires d’Etat, les logements de fonction, jusqu’à la grotesque suppression de la garden-party du 14 juillet. Ou encore l’euro, dont elle propose de sortir en bon ordre et en accord avec tous les Européens. En vrai, par moment dans l’assistance, on se regardait entre journalistes en se disant que bon dieu, ça allait vraiment être compliqué de s’en débarrasser de celle-là. Et franchement, je souhaite bon courage à Sarkozy s’il se représente (blague) pour réussir à nouveau une OPA sans douleur sur son électorat. À tel point que, quand Marine le Pen, brandit « l’autonomisation du vote frontiste », c’est à dire « jusqu’ici, nos électeurs étaient plutôt de droite, et quand il fallait, ils donnaient leurs voix à l’UMP au second tour. C’est fini tout ça, regardez le score du FN aux régionales », on n’a aucun mal à la croire.

Dans le fond, ce qui a saisi la salle, c’est une soudaine irruption de la réalité dans la politique. Pardon, mais c’est de plus en plus rare. A supposer que ça ait encore un sens. Après tout, si on regarde froidement, le Front National, aux dernières régionales, sans parler de l’élection présidentielle, représente quand même un bon paquet de Français. Qu’on peut par facilité diaboliser, traiter avec une bonne dose de mépris social ou, ce qui revient au même, décréter qu’ils ne votent FN que parce qu’ils sont orphelins des partis politiques tradis. Autant de trucs qui rassurent. Mais quand on voit et on entend Marine Le Pen, on comprend bien qu’il va falloir changer de grille de lecture, mettre à jour les logiciels et regarder le problème en face. À moins de vouloir refaire le coup de la patrie en danger comme en 2002. Cette réalité, d’électeurs qui choisissent le FN pour des tas de raisons sérieuses et pas que racistes-prolos-incultes et ce, partout autour de nous. Partout sauf là où nous autres, pauvres journalistes nous traînons en bande avec nos analyses minables en bandoulière. Comme à l’Assemblée nationale par exemple…

Le petit peuple des petits blancs

Evidemment, il y a toujours des gens pour reprocher à l’héritière le Pen d’être la fille de son père, l’antisémite, le raciste. Là-dessus aussi, elle a des réponses. Et a choisi d’incarner un espace politique vaste, de plus en plus vaste, puisque même la gauche le néglige : la nation et les Français d’en bas -retraités, chômeurs, ouvriers, petits fonctionnaires, bref tout le petit peuple des petits blancs. Les faits jouent pour elle, elle le sait. Et n’a pas besoin de gueuler pour exister.

On a finalement tous bu un coup avec elle ensuite, en causant de ses chats, de ses enfants, du congrès qui arrive et de l’été qui vient. Vingt minutes plus tard, elle était en train de fumer dans la galerie à l’extérieur de l’Assemblée, avec vue sur la place de la Concorde. Autour d’elle les gens étaient fascinés. Ce qui est quand même pour le moins inquiétant : ceux-là mêmes qui fréquentent le pouvoir (législatif) au plus près, en permanence, ne peuvent s’empêcher de hocher la tête à certains de ses arguments. Comme s’ils étaient le moins dupes de ce qu’ils ont sous les yeux tous les jours. Et finalement je me suis dit après ça, je serais Sarkozy d’un côté, Marine le Pen de l’autre, je ferais comme les Italiens et je trouverais un terrain d’entente, permettant à l’une de devenir l’aile droite et nationale de l’autre. La condition pour notre invitée du jour de sa prospérité politique future, sûrement. Mais aussi pour l’autre, le prix à payer pour sa survie au plus haut niveau du pouvoir.

Saint Stéphane Guillon, comédien et martyr

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Viré de France Inter, Stéphane Guillon est-il réellement un martyr de la foi ?
Viré de France Inter, Stéphane Guillon est-il réellement un martyr de la foi ?

Il l’aura bien cherché, mouillé son maillot, cent fois sur le métier remis l’ouvrage. Mais aux âmes bien nées, la valeur n’attend pas le nombre des années. Il l’a obtenu de haute lutte et ne le lâchera plus, son bâton de maréchal, son summa cum laude. Héros et Martyr. Guillon viré, enfin, entré au panthéon des victimes de la droite réactionnaire, qui a commis la forfaiture la plus honteuse que l’on puisse imaginer : l’atteinte au droit de libre expression. Bingo ! The winner is Stéphane Guillon !

Un « humoriste », cela a tous les droits, dit la vulgate de gauche. Eh bien, non. Un humoriste n’a pas le droit de ne pas être drôle, par exemple. Et je ne trouvais pas Guillon drôle. Comique de répétition relou, toujours pareil. Où est l’esprit, où est la nouveauté lorsqu’un comique, devient à ce point prévisible ?

Il y avait eu un précédent en eau de boudin, lorsque Frédéric Bonnaud racontait inlassablement les mésaventures de « Mon Nicolas » sur Europe 1, d’une voix trop haut perchée. Pari impossible que de feuilletonner ainsi pendant toute une saison sur le même sujet. Insupportable parce que plus drôle du tout. Alors Guillon s’y est mis, en draguant la bonne gauche de la gauche, celle qui croit penser, mais ne fait jamais que réagir. Tout ce qui est à droite est moche, con, nul. Tout ce qui est à gauche est élevé, moral, éclairé. Le monde à la photocopieuse, en tout noir et en tout blanc. Et Guillon buzzait. Donc il avait raison ? Pas du tout : il prêchait des convaincus, ceux qui appartiennent à la « gauche automatique », ceux qui se marrent, qui se bidonnent, trop heureux de se faire instrumentaliser, parce que c’est le prix à payer pour en être…

Des légions entières de beaufs de gauche

Pour en être, pour y appartenir, aux légions de beaufs de gauche aussi nombreux que ceux de droite. Car ils sont bien légion, les beaufs de gauche, sauf qu’ils se singularisent. Le beauf de gauche s’habille d’humanisme, de moralisme ou de militantisme pour se distinguer. À part cela, il est aussi primate, primitif et primaire que le beauf de droite, une sorte de Gaston Lagaffe complètement aigri, souvent loser, qui n’existe qu’en étant contre. Contre la droite bien sûr, mais aussi le grand capital, les méchants de toutes sorte. Parce que le beauf de gauche lui a toujours toutes les solutions, yaka l’écouter, faucon le suive. En lieu de cela, il se panurgise et se retrouve au chaud en bêlant de concert avec les autres moutons. Position confortable qui évite de douter, de s’interroger, de prendre de la distance.

Quand Guillon pratique le harcèlement

Retour à Guillon. On ne pourra pas dire qu’il n’a pas produit des efforts acharnés pour se faire virer. Passons sur le mauvais goût, les délits de sale gueule « humoristiques » pour en venir au bombardement quasi quotidien de ses deux patrons, Jean-Luc Hees et Philipe Val. Nommés par Sarkozy, donc chiens forcément. Un message répétitif qui voulait dire : “Je vous chie dans les bottes, mais vous z’êtes pas cap.” Bien sûr que si. C’est un bon principe que, quand on vous colle une, vous en rendiez deux. Une pour rétablir l’équilibre, et une autre en cadeau de la maison. « Je ne suis pas Domenech », disait Jean Luc Hees au Monde, et il a bien raison. L’autre aurait trop aimé que le patron de Radio France lise en plus un communiqué de reddition, comme Raymond-la-pas-Science l’a fait avec son équipe de Bleus. Même pas en rêve…

Contre nous de la tyrannie, l’étendard sans gland est levé !

Oui, mais moi, Guillon, je suis humoriste et le droit à la libre expression est sacré. Comme elle est facile, cette excusette. Ah ! la liberté du fou, le bouclier final contre tous les Dark Vador du mal. L’humour n’est de qualité que lorsqu’il s’accompagne de légèreté, même pour dire des abominations. Guillon, lui, pratiquait cette forme de sous-humour qu’est la dérision, qui renvoie à sa substance : le dérisoire, le pas sérieux. Or, il n’y a pas plus sérieux que l’humour. On peut prendre en exemple Guy Bedos, bien de gauche certes, mais avec de l’esprit et de la légèreté, de la créativité. Sauf que lui, il va chercher ses spectateurs sur les scènes, et pas bien à l’abri derrière le micro calfeutré d’un service public qui n’a qu’a être bonne fille ad nauseam.

Il ne manque pas de sel que Philippe Val ait été obligé de virer Guillon, lui qui, pendant des lustres, n’a pratiqué que cela, la dérision, la gauche ouarf-ouarf. Tant pis pour lui, ou tant mieux. On ne peut pas jouer à yau de poêle toute sa vie, faut bien en sortir un jour, dans la douleur parfois…

De profundis Didier Porte

Je suis un salaud, et je manque de solidarité avec l’autre « victime », Didier Porte qui lors d’un sketch mettant en voix Dominique de Villepin lui faisait dire à plusieurs reprises « j’encule Sarkozy », un anelkisme qui semble faire florès. Gros, gras, vulgaire. Nicolas Canteloup a fait pendant toute une saison un personnage récurrent de son Villepin qui déteste Sarkozy. Jamais une vulgarité, jamais une lourdeur. Et cela faisait rire.

Non, je ne parlerai pas de Didier Porte, parce qu’il est définitivement un très triste sire. Il s’est répandu dans la presse avec un argument qui tue, enfin qui le tue lui même. En substance : je vais mal et j’ai deux gosses dont je ne peux plus m’occuper, alors je vais les donner à l’assistance publique. Le chantage aux enfants ! Manquait plus que ça : j’ai le droit de dire n’importe quoi, parce j’ai des bouches à nourrir. Pauvre type, t’avais qu’à y penser avant, et tu pourras toujours te souvenir qu’il y a dans ce pays des millions de parents qui ont des bouches à nourrir, sans tomber dans cet odieux chantage. Ils se sentiraient déshonorés de proférer des monstruosités pareilles. Il est vrai qu’ils ne sont pas « humoristes », mais simplement laborieux…

Eric Woerth, en un combat douteux…

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Eric Woerth.
Eric Woerth.

Comment Eric Woerth a-t-il pu ignorer que ses deux casquettes et les activités de sa femme allaient éveiller les soupçons et l’affect jubilatoire du peuple ? Il risque en tout cas de payer pour toutes les catastrophes arrivant au pouvoir sarkozyste.

Le grand philosophe américain Thomas Sowell[1. Thomas Sowell est un économiste de l’Ecole de Chicago de Milton Friedman qui a élargi sa réflexion à la théorie politique et à la philosophie de l’éducation. Il est considéré, dans le monde anglo-saxon, comme l’un des plus grands philosophes vivants. Aucun de ses nombreux ouvrages n’a été traduit en français. Il cumule les handicaps d’être conservateur et afro-américain non idolâtre de Barack Obama. Ceci explique peut-être cela.], dans son dernier ouvrage Intellectuals and Society établit une distinction entre l’intelligence et l’intellect. Il définit l’intellect comme une intelligence dépourvue de la capacité de jugement, alors que la sagesse résulte de la combinaison de l’intellect, du savoir, de l’expérience et du jugement permettant d’aboutir à une compréhension cohérente du réel.

Aveuglement incompréhensible
Le ministre du Travail, ancien ministre du Budget, Eric Woerth a été doté par la nature d’un brillant intellect, grâce auquel il a pu gravir avec aisance l’échelle menant aux plus hautes positions de l’administration, puis de la vie politique française. Il s’avère aujourd’hui, avec ce que l’on désigne maintenant sous le nom « d’affaire Bettencourt-Woerth », que sa capacité de jugement a été singulièrement réduite par un incompréhensible aveuglement. Comment n’a-t-il pas pu prévoir que sa double-casquette de ministre du budget et de trésorier de l’UMP pouvait engendrer quelques soupçons sur une éventuelle mansuétude fiscale dont pourraient bénéficier les gros donateurs de l’UMP qu’il était chargé de cajoler ? Comment n’a-t-il pu subodorer que l’embauche de son épouse Florence par la société Clymène, gestionnaire de la fortune de Liliane Bettencourt, concomitante avec son arrivée à Bercy, n’était pas uniquement liée aux qualités d’analyste financière de la compagne de son existence ?

À sa décharge, on peut remarquer que personne, à l’époque n’avait, ni dans la presse, ni dans le monde politique, tiré suffisamment fort la sonnette d’alarme, pour qu’il prenne conscience des dangers de conflits d’intérêts recelés par cette situation scabreuse.

De plus, venu à la politique dans le sillage d’Alain Juppé, il bénéficiait jusque là dans le public d’une réputation d’homme austère et rigoureux, « droit dans ses bottes », ferme dans ses convictions mais ouvert au dialogue avec les partenaires sociaux. Bon époux, bon père de famille, il s’était forgé une image fort éloignée du bling-bling altoséquanais de certains de ses amis politiques. On le voyait régulièrement dans les montagnes où je réside, où il venait dépenser son trop-plein d’énergie dans des ascensions avec piolet et crampons dans le massif du Mont-Blanc.

La France qui jubile quand les riches se dévorent entre eux
Tout cela aurait pu passer sans encombres, et il aurait pu poursuivre son ascension politique – pourquoi pas Matignon ? – en gérant au plus fin la réforme des retraites, s’il n’était devenu la victime collatérale des déchirements de la famille Bettencourt, un feuilleton qui tient en haleine cette France qui jubile quand les riches se dévorent entre eux. Les acteurs sont bons : le gigolo platonique et cupide parade dans Saint-Germain des Prés après avoir ponctionné sérieusement l’argent de la vieille. Les avocats de haut vol, Kiejman, Metzner et compagnie mettent en scène leurs duels oratoires et leurs altercations bidonnées avec d’autant plus de zèle que le compteur du tarif horaire ophtalmocéphalique tourne à plein. Les valets sont hégéliens, et ne se privent pas d’écouter aux portes pour se servir des confidences volées en les transmettant aux « grands investigateurs » des médias traditionnels et des francs-tireurs du web.

Une muraille de Chine entre mari et femme ?
Dans l’histoire, il ne manquait qu’un cocu – métaphorique, bien sûr – et c’est Eric Woerth qui s’est retrouvé dans ce rôle dont il cherche maintenant pathétiquement à se débarrasser, mais qui lui colle à la peau comme la tunique de Nessus.

Il est d’abord victime d’une pseudo-modernité qui voudrait, selon son expression « élever une muraille de Chine » entre les activités professionnelles du mari et de la femme au sein d’un couple uni pour le meilleur et pour le pire. Le tragique de la condition humaine veut qu’il ne soit donné qu’aux êtres d’exception la force d’âme de résister à la tentation d’aider son conjoint ou ses enfants à profiter des avantages conférés par d’éminentes fonctions. Le Français ordinaire, qui ne manque pas une occasion de pratiquer le népotisme à la petite semaine dès qu’il en a l’opportunité, pousse les hauts cris dès que les puissants semblent se conduire de la sorte. En la matière, le soupçon vaut preuve, et les maladresses – légion d’honneur remise à l’intendant interlope de Mme Bettencourt, dîner avec Robert Peugeot – se transforment en indices accablants de forfaiture. L’intrication de l’argent et de la politique n’est ni nouvelle, ni l’apanage de la seule droite : Roland Dumas n’a jamais été, à ma connaissance, membre de l’UMP ou de ses avatars antérieurs.

Woerth va-t-il payer pour tous les autres ?
Evoquant l’affaire Bérégovoy et la fameuse formule mitterrandienne de « l’honneur d’un homme jeté aux chiens », les défenseurs de Woerth tentent de mobiliser, contre l’affect jubilatoire du peuple regardant un puissant se noyer, les ressorts de la compassion. Il n’est pas sûr du tout que ça marche : Bérégovoy était une figure tragique de fidèle compagnon délaissé par Mitterrand, qui l’avait mis dans les pattes du redoutable faisan Patrice Pelat pour l’aider à résoudre ses problèmes de logement. Eric Woerth ne peut pas se transformer comme par baguette magique en une victime du destin, alors qu’il s’est efforcé, avec succès, d’apparaître comme un homme capable de contrôler avec une parfaite maitrise les situations les plus délicates. De toute façon, il faudra que bien que quelqu’un paie l’addition de la série de catastrophes qui atteignent directement le pouvoir en ce début d’été : la Berezina des Bleus, les cigares du pharaon Blanc, les petits arrangements avec le POS de Grimaud d’Alain Joyandet.
Eric Woerth semble le mieux placé pour faire les frais de cette conjoncture épouvantable. C’est peut-être injuste, car l’homme ne semble pas s’être enrichi personnellement dans cet imbroglio politique et familial.

Mais il lui eût été facile de se mettre à l’abri de tout soupçon. Madame aurait peut-être fait la tête pendant quelques jours, et l’UMP aurait dû se trouver une pompe à finances moins efficace. Il pourra, si le proche avenir lui réserve quelques loisirs, se consoler en relisant Nietzsche qui prétend que tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. Et méditer sur les œuvres complètes de Thomas Sowell, dont je lui conseille fortement la lecture, en supposant qu’il maitrise suffisamment la langue de Shakespeare, ce qui doit être le cas, car Woerth n’est pas la moitié d’une andouille, question intellect…

Muray repêché par la société du spectacle

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Les lycéens, qui passent actuellement les épreuves du bac, le savent bien : on peut obtenir son diplôme du premier coup, ou au rattrapage. Pour la notoriété médiatique c’est un peu la même chose. On peut très bien toucher le public à contretemps, voire post-mortem. Ainsi, depuis quelques mois on parle beaucoup de Philippe Muray dans les médias, alors que jadis son œuvre – sans provoquer l’indifférence des journalistes – ne suscitait pas un tel engouement. La raison de ce repêchage tardif de Muray (1945-2006) est piquante : il s’agit d’un spectacle. Muray sauvé par un spectacle flamboyant, et même plus : par une fête. Cette fête c’est évidemment la délectable lecture que Fabrice Luchini donne en ce moment de chroniques de Muray, au théâtre de l’Atelier, devant un public ébahi. Un public très divers, qui au début ne regroupait que les dangereux fanatiques du poète, mais qui s’est fortement élargi au point de faire de ce spectacle un moment incontournable de la vie culturelle parisienne, qui tournera peut-être même en province la saison prochaine.

L’effet immédiat est donc une couverture médiatique importante, et une presse unanime (à l’exception notable de Télérama…) à saluer tant la prestation de Luchini que la plume de Muray. Le Figaro a évidemment largement contribué à remettre l’auteur de Après l’histoire sur le devant de la scène intellectuelle. Plus étonnant… le journal Libération, que n’a absolument jamais épargné Muray pour son suivisme sociétal acharné, a consacré jeudi dernier – jour de manif festive rythmée par les vuvuzelas – un dossier élogieux à l’écrivain. Une double page inattendue composée d’un excellent article très documenté de Philippe Lançon « Exorcismes spiritueux » ; ainsi que d’une touchante lettre inédite de Muray à sa femme. Le tout accompagné d’un gigantesque portrait de l’écrivain.

L’œuvre de Muray mise, ainsi, au cœur de la machine à célébration (qui est aussi une machine à neutraliser) pourra t-elle survivre ? Faut-il espérer un monde où tout le monde lira Muray ? Un univers où il sera au bac de français ? Des villes avec des rues et des salles des fêtes « Philippe Muray » ? Une statue géante de l’écrivain, à proximité du Ministère de la culture ? Des livres de Muray à disposition des estivants de Paris-Plage ? La secte des fanatiques intégristes de Muray s’interroge, en souriant de bonheur.

C’est la bulle finale

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Bulle

Bulle

Etes-vous prêts pour la prochaine secousse qui pourrait aussi bien être la faillite d’un gros fonds de placement, la découverte d’une gigantesque ardoise au bilan d’une Banque ayant voulu rafler la mise grâce aux produits dérivés ou la souscription ratée d’une émission obligataire Européenne ? Car cette secousse, quelle que soit sa magnitude, sera ressentie comme un profond séisme par des marchés, par des investisseurs et par des citoyens hyper sensibles parce que hyper fragilisés!

Notre système est devenu dysfonctionnel, nos valeurs sont détraquées, nos responsables sont à court d’idées, voire paumés … bref, notre univers est à bout de souffle. Tout cela sent la fin de parcours… Et pendant ce temps, le citoyen est prié de s’adapter à un monde bouleversé où les frontières de la « normalité » reculent tous les jours davantage: en fait, ce qui était considéré comme improbable, voire inimaginable ou intolérable, il y a 2 ou 3 ans fait aujourd’hui partie du décor kitch de notre vie quotidienne.

Bienvenue dans le kolkhoze occidental

Il faut dire que les trophées de cette crise ayant démarré à l’été 2007 sont légion: un monde bancaire maintenu sous perfusion par des Etats, des établissements voués au crédit qui … ne se prêtent même plus entre eux, un certain nombre de Banques majeures détenues – ou tout au moins contrôlées – par l’argent public, un marché obligataire léthargique, des Banques Centrales qui se mettent à acheter les obligations d’Etat afin de limiter les coûts de financement des pays et ce même en Allemagne, certains autres pays qui ne parviennent carrément plus à lever des fonds sur les marchés… cette machine infernale lancée à toute allure ne s’arrêtera pas de sitôt car elle semble produire son propre combustible!

Bienvenue dans le nouveau kolkhoze occidental entièrement approvisionné par la Banque Centrale Européenne et par la Réserve Fédérale. Et pour cause: les transactions commerciales des banques américaines ne se sont-elles pas effondrées de près de 500 milliards de dollars depuis septembre 2008 à 160 aujourd’hui? La BCE, qui détient plus de 40 milliards d’euros en bons du trésor grecs, espagnols, irlandais et autres ne s’attend-elle pas à des pertes bancaires européennes plus importantes cette année qu’en 2009 ? Quand le nouveau Fonds de stabilité européen (tout récemment créé ex nihilo) s’écriera-t-il en direction du premier pays qui en bénéficiera: Lazare lève-toi…? 

En réalité, le combustible de cette machine infernale est allègrement fourni par nos propres responsables: Ce fonds de stabilité aux qualités thaumaturgiques censé soulager les endettements excessifs n’est-il lui-même pas constitué par … encore plus de nouvelles dettes contractées par l’Union? L’inconséquence de nos Etats et l’irresponsabilité de nos dirigeants sont sur le point d’appauvrir considérablement notre monde occidental dont l’imposition est condamnée à s’aggraver lourdement afin d’éponger leur incompétence.

Les 4400

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Les amateurs de séries américaines se souviennent sans doute des 4400, produits par Francis Ford Coppola. 4400, c’était le nombre d’Américains qui auraient été enlevés par des extra-terrestres et qui, tous revenus en même temps après des années, se retrouvaient investis de mystérieux superpouvoirs. Si l’on en croit La Tribune, 4400, c’est aussi le nombre de suppressions de postes prévues chez Air France d’ici mars 2013. On vient donc enfin de comprendre la méthode gouvernementale pour faire disparaître les demandeurs d’emplois et les chômeurs afin de ne pas gonfler les statistiques. Ils sont quelque part sur Mars ou sur Vénus. Mais le principal, c’est qu’ils reviennent sur Terre avant 2012 et qu’ils usent enfin du seul superpouvoir qui compte : leur bulletin de vote.

David Abiker enlève le bas !

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David Zizi Abiker the Kid.
David Zizi Abiker the Kid.

« La première fois que j’ai vu une femme nue, j’ai cru que c’était une erreur. » (Woody Allen)

David Abiker n’est pas qu’un brillant journaliste à France Info ayant lancé le premier club de la presse internet (l’indispensable « Parlons Net ») ; David Abiker n’est pas non plus que ce piquant chroniqueur égayant les pages de L’Express ou de Marie-Claire de ses délicates « choses vues »… C’est aussi un écrivain sagace, qui pose un regard acerbe sur la modernité, sans jamais tomber dans l’écueil de la détestation ; un écrivain sensible sachant mettre en évidence les mutations de l’époque, à travers des récits subtilement autobiographiques, à la narration simple, attachante et volontiers mélancolique par-delà les saillies de l’humour. L’une des préoccupations littéraires de David Abiker est d’explorer les « tabous » qui parcourent la société… Il a commencé avec Le Musée de l’homme (2005), dans lequel il explorait le « déclin de l’empire masculin » ; il a poursuivi ce projet avec Le Mur des lamentations (2006), envoûtante réflexion sur la victimisation sur fond de récit poignant – et parfois burlesque – d’un homme aux prises avec la maladie.

Une plongée (en slip) dans les seventies

Le nouveau livre de David Abiker, Zizi the Kid, s’inscrit entièrement dans cette démarche, puisque l’écrivain nous décrit cette fois-ci l’itinéraire intime d’un petit garçon rondouillard et timide, découvrant l’érotisme et la sexualité dans la France effervescente des années 1970. Zizi se présente ainsi sous la forme d’une série de petites miniatures nostalgiques, comme autant de clichés Kodachrome™ un peu défraîchis, retraçant l’étrange mutation d’un môme depuis l’enfance (le récit commence aux cinq ans du gosse) jusqu’à la prime adolescence. Et cette fascination érotique pour le corps féminin passe – chez « Zizi » – par bien des chemins : depuis la poupée qu’il déshabille pour en découvrir la froide anatomie de plastique jusqu’aux numéros de Playboy, dont il regarde en douce les « princesses » dénudées, en passant par l’examen minutieux qu’il fait des pages consacrées aux sous-vêtements (Ah, les sous-tif Playtex !) dans le catalogue familial des 3 Suisses. Plus tard, c’est en voyant une pub télévisée pour la Végétaline (mais si, souvenez-vous de ce petit dessin animé où l’on voyait danser des frites sexy et heureuses d’être cuites dans de la Végétaline ! ) que l’imaginaire de « Zizi » va s’emballer. Et le personnage est aussi attachant dans le désir brouillon que dans la perplexité innocente, celle qui le frappe en voyant la chienne de la famille avoir ses règles, la chatte de la maison être en chaleur ou quand il explore le contenu d’une boîte de préservatifs trainant dans la salle de bain. Une curiosité aussi, qui – sous l’impulsion d’un jeune cousin vantard parlant obsessionnellement de la taille de son sexe – va le pousser à se chercher sa propre virilité, d’abord au travers d’une panoplie de Spiderman, puis – les années passants – dans un intérêt amoureux réel envers les filles, et une réconciliation avec son propre « zizi », dont il commence à comprendre le fonctionnement.

La mélancolie de l’enfance

Au-delà du pittoresque de ces saynètes drolatiques, Abiker parvient très bien à nous rappeler la difficulté d’être un enfant : « L’ennui de cet âge là, je peux presque le toucher. Les moteurs de mes voitures Majorette refusent obstinément de démarrer, les soldats paressent au fond du coffre à jouets et les peluches sont blêmes… » Une mélancolie dont il sera facile au lecteur de retrouver en lui-même, quel que soit son âge, l’expérience de la noirceur.

Mais une autre manière d’apprécier ce récit est d’en regarder les décors. Car David Abiker est coloriste autant qu’écrivain. Il parvient, sans forcer le trait, et sans artifice aucun, à installer une authentique ambiance seventies vintage, dont il convient de saluer l’imparable effet nostalgique et la qualité de l’imagerie historique. Car ce récit s’étire dans le temps : celui du narrateur (qui va de l’enfance à l’adolescence, de l’innocence aux préoccupations sexuelles explicites), mais aussi dans le temps même de l’Histoire, puisque le récit commence sous Pompidou, s’étend sur tout le septennat giscardien (dont Abiker parle avec une irrésistible tendresse), et s’achève sur les débuts de l’ère Mitterrand. Une époque où l’on porte des slips kangourous, où l’on joue aux Big-Jim, aux Légo, où l’on porte des pompes Kickers, où l’on écoute des histoires du Petit Ménestrel (genre Davy Crockett ou Robin des Bois) dans son mange-disque orange à piles, où l’on tombe amoureux de Karen Cheryl ou bien de Catherine Deneuve en regardant Peau d’âne ; une époque de la plus haute antiquité que les enfants de la génération Internet découvriront certainement avec un grand sourire de sympathie en lisant cet indispensable Zizi de David Abiker…

Zizi the Kid

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Chesterton II (Finkielkraut remix)

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Gilbert Keith Chesterton
Avec Alain Finkielkraut, Basile de Koch redécouvre Chesterton.
Gilbert Keith Chesterton
Avec Alain Finkielkraut, Basile de Koch redécouvre Chesterton.

« En quoi consiste votre dette à l’égard de Chesterton ? » Telle est la question à laquelle j’ai dû répondre, comme ça, à froid, dans l’émission d’Alain Finkielkraut « Répliques[1. France Culture, samedi, 9 heures.] ». Il faut dire que je remplaçais au pied levé, et non sans fierté, un chestertonologue quand même un peu plus qualifié : Alberto Manguel, qui a notamment recueilli et postfacé 59 essais signés Gilbert sous le titre Le Paradoxe ambulant[2. Actes Sud, 2004.].

Par bonheur, l’ami Finkielkraut va donner l’exemple en mentionnant dès l’abord, citations à l’appui, ce qui l’a le plus impressionné chez « l’éblouissant Chesterton », comme il dit : sa critique ironique de la modernité et, par voie de conséquence, son éloge solennel de la tradition.

« La tradition, c’est la démocratie des morts (…) Elle refuse de se soumettre à la petite oligarchie de ceux qui ne font que se trouver par hasard sur Terre. » Autrement dit, dans un registre plus léger : « Un dogme digne de foi au XIIe siècle, paraît-il, ne le serait plus au XXe siècle. Autant dire de telle philosophie qu’elle est plausible le lundi, mais pas le mardi. »

Sur cette lancée, Fink, aidé par Jacques Dewitte (l’autre invité prévu), se lance dans l’énoncé d’un « catalogue des erreurs modernes » à faire pâlir le Pie IX du Syllabus : « Le relativisme », accuse l’un ; « L’idée de progrès ! », ajoute l’autre ; « L’idée d’évolution ! », opinent-ils de conserve. Moi, dans mon coin, je bois du petit lait ! Mais pas question de surenchérir… Plutôt écouter se lâcher ces « nouveaux réactionnaires » que de la ramener avec mon ancienneté dans la maison…

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L’homme moderne, replié sur son nombril

Au bout du compte, disent-ils, la pensée moderne pratique « l’inversion de la téléologie » avant même celle de la théologie. L’homme traditionnel était tourné vers une fin extérieure à lui-même, qui seule pouvait lui permettre de s’accomplir ; l’homme moderne, replié sur son nombril, s’avère infoutu de sortir de lui-même pour se confronter aux choses et aux êtres, sans même parler de Dieu.

Et pour cause ! Cet homme-là ne croit plus à l’existence d’une réalité, d’une vérité extérieures à la pensée humaine. Tout n’est qu’illusion et construction, « vanité et poursuite de vent[3. Comme disait L’Ecclésiaste, mais pour rire.] ». À ce relativisme absolu, nos deux compères opposent la parabole indienne de l’Éléphant et des Cinq aveugles : chacun touche une partie de l’animal et s’en fait une idée (fausse) ; mais aucun ne peut en prendre la mesure. Morale tirée par Chesterton : « Même si les aveugles n’ont découvert que peu de choses sur l’éléphant, l’éléphant était bien un éléphant, et il était bien là ! »

Dans la foulée, c’est à Jacques Dewitte que notre hôte pose d’abord la question sur sa « dette » envers Chesterton. Et l’autre de répondre en philosophe chrétien qu’il est ; autant dire que j’opine sans tout comprendre, et surtout sans moufter.

En un mot, ce qu’il admire en Chesterton, c’est « le penseur de la contingence » (sic). Ah bon, ça vous le fait aussi ? Alors, laissez-moi étaler ma science toute neuve : en gros, il n’y avait pas de nécessité à ce que ce qui est soit, et pourtant c’est !

Quelque chose nous dépasse, ce qui nous grandit

Face à ce vertigineux constat, les modernes – encore eux ! – éprouvent un affreux sentiment de vide (Cioran), d’absurdité (Camus), voire de « nausée » (Jean-Paul). Pour le père Gilbert et son disciple Jacques Dewitte, au contraire, le caractère contingent de la Création est un motif d’émerveillement perpétuel et de joie profonde : il remplace la nécessité par l’Amour.

À coup sûr, quelque chose ici-bas nous dépasse, mais ce simple fait nous grandit ! Si à l’inverse, nous étions la mesure de tout, tout en serait rapetissé, nous y compris…

La « dette » dont parle Finkielkraut, nous en sommes moins redevables à Chesterton que, comme lui, à Dieu. Si la vie est un don, nous sommes en situation de dette – à charge bien sûr pour nous de l’accepter avec gratitude, ou de la refuser en grinçant que « C’est pas un cadeau ! » et que « D’ailleurs, j’ai rien demandé ! » 

Au néant de la modernitude, Chesterton oppose la plénitude du christianisme : une action de grâces joyeuse face à l’amour gratuit du Créateur. Un abandon d’enfant au Père, comme avant nous le Fils. « Ça change tout, à condition d’y croire ! », ricaneront les sceptiques. Ils auraient tort parce que Finkie, pour sceptique qu’il soit, ne rit pas de ça – ou du moins pas avec n’importe qui…

À un moment, je dois dire, il m’a un peu inquiété en posant cette question : « Qu’y a t-il de spécifiquement catholique dans Chesterton ? » Parce que, quand même, toute l’aventure intellectuelle et spirituelle du mec tend vers cet adjectif qualificatif ! Avant de se convertir, n’est-il pas parti de la critique des « Hérétiques » modernes pour aboutir à l’éloge de l' »Orthodoxie » c’est-à-dire du catholicisme romain[4. Les deux ouvrages éponymes viennent d’être réédités dans une nouvelle traduction (Coll. Climats, Flammarion).] ? Même ses romans policiers ne chantent-ils pas la louange de la Sainte Église incarnée par le Père Brown, détective de Dieu ?

Découvrir Chesterton : une deuxième Bonne nouvelle

Mais à vrai dire, Finkielkraut s’en explique lui-même : pas besoin de partager la foi de ce M. Chesterton, ni même toutes ses idées, pour en goûter le sel, voire en faire son miel.

Par exemple notre « antimoderne », bien de son siècle, reproche-t-il à Gilbert une hostilité de principe au divorce… Mais c’est pour mieux nous faire savourer son plaidoyer décontrastant en faveur de l’indissolubilité des liens du mariage : « Poster une lettre et se marier comptent parmi les rares choses qui soient restées purement romantiques ; car pour qu’une chose soit purement romantique, il faut qu’elle soit irrévocable. » Bien sûr que c’est surhumain, et alors ? « L’homme et la femme en tant que tels sont incompatibles » ; le but du mariage, c’est précisément de « dépasser cette incompatibilité ».

Pour finir, il a quand même fallu que j’explique à mon tour ma dette envers G.K.C. Enhardi par la chaleur communicative des émissions de France Culture[5. Enfin là, je généralise ! Ce n’était que ma deuxième fois sur cette stationa.
a. Après Brice Couturier, qui m’aime bien aussib.
b. Malgré vingt-cinq ans de divergences de fond sur à peu près toutc.
c. Je dis ça pour ne pas lui porter tort…], j’ai tout balancé. Pour moi, la découverte de Chesterton a été comme une deuxième Bonne Nouvelle éclairant la première : on peut mettre l’esprit au service du Saint-Esprit ! Au diable la vallée de larmes et les mines d’enterrement ! Le catholicisme, ce n’est pas la mort : c’est la Résurrection ! La Croix du Christ allège les nôtres ; son retour à la droite du Père préfigure le nôtre[6. Même s’il est prudent de réserver.] et, au bout du compte, tout est bien qui ne finira point.

Mais puisqu’en attendant il nous faut bien conclure, comme disait Jean Jaurès, je risquerais volontiers, à la lumière de Chesterton, une nouvelle hypothèse sur le cas Finkielkraut. Parce que « néo-réactionnaire », je veux bien ; mais franchement, depuis Zemmour, ça devient d’un banal… Chez Fink, il y a autre chose qui pointe, comme une version philosophique de la pensée « hussarde ». La contingence humaine assumée avec dégagement et un agnosticisme engagé, avec la tradition chrétienne, dans un mariage qui n’est pas que de raison. Mais bon, moi, ce que j’en dis…

Orthodoxie

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Un éléphant de joie, Gilbert Keith Chesterton

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Gilbert Keith Chesterton
Gilbert Keith Chesterton.
Gilbert Keith Chesterton
Gilbert Keith Chesterton.

Entre 1903 et 1908, une innombrable foule d’hommes modernes, saisie par la terreur, sillonne l’Angleterre, poursuivie par un éléphant. Dans cette cohue, on distingue confusément les silhouettes talentueuses de Rudyard Kipling, de George Bernard Shaw, de H. G. Wells. L’éléphant, guerrier, ardent et farceur, se nomme Gilbert Keith Chesterton. Cette cavalcade oubliée et inoubliable, ce grand moment de littérature et de pensée porte deux titres : Hérétiques (1905) et Orthodoxie (1908). La réédition par Climats et la nouvelle traduction que nous donne Lucien d’Azay de ces deux chefs d’œuvre longtemps introuvables en français compte au nombre des heureuses nouvelles de l’année 2010. Sale temps pour les modernes !

Le modernisme est un dogmatisme

« Le monde moderne, écrit Chesterton, est rempli d’hommes qui s’accrochent si fortement aux dogmes qu’ils ne savent même pas que ce sont des dogmes ». D’une trompe résolue, il saisit le tronc de l’arbre de la dogmatique moderne. Il le secoue avec vigueur, provoquant autour de lui une pluie de modernes drue et émus[1. Ceci n’est pas une faute d’orthographe, ni même une pipe, mais bien une blague orthographique d’origine probablement extraterrestre.]. Il récuse l’hypothèse selon laquelle les dogmes chrétiens seraient une prison et la modernité un vaste élan de liberté. La modernité n’est ni plus ni moins dogmatique que le christianisme. Aux yeux de Chesterton, c’est au contraire la métaphysique moderne qui est une cage glaciale, une régression au regard des découvertes libératrices de la métaphysique chrétienne. Etre moderne, ce n’est pas en savoir plus, c’est « ignorer des découvertes humaines très précises dans le domaine de la morale, découvertes aussi précises, quoique moins matérielles, que celle de la circulation du sang. »

Les quatre piliers fous du christianisme

« La vérité psychologique fondamentale n’est pas que nul n’est un héros pour son valet. La vérité psychologique fondamentale, le fondement du christianisme, c’est que nul n’est un héros pour lui-même. »

C’est en ce point précis que prennent naissance les quatre découvertes existentielles, les quatre vertus foncièrement exubérantes et irraisonnables du christianisme : l’humilité, la foi, l’espérance et la charité. Chesterton estime que ces quatre folies aventureuses en savent plus sur le fond de l’âme humaine que la sagesse grecque ou la raison moderne : « Le vieux monde païen alla parfaitement droit devant soi jusqu’à ce qu’il découvre qu’aller droit devant soi est une énorme erreur. Il était notablement et magnifiquement raisonnable, et il découvrit, dans les affres de son agonie, cette vérité précieuse et durable, patrimoine pour les siècles à venir, que la raison ne suffirait pas. […] Mais si nous ressuscitons et poursuivons pour de bon l’idéal païen d’un épanouissement simple et rationnel du moi, nous finirons où le paganisme a fini. Je ne veux pas dire que nous finirons par la destruction. Je veux dire que nous finirons par le christianisme. »

La liberté des modernes est factice, verbale, ennuyeuse. Les hommes modernes s’illusionnent en tenant leur haine de la finitude pour un amour de la liberté. Ils ne conçoivent pas que les limitations sont au contraire la condition même de l’exercice réel de la liberté. « Ce qui rend la vie romanesque et pleine de possibilités véhémentes, c’est l’existence de ces grandes limitations ordinaires qui nous forcent tous à nous exposer à des circonstances que nous n’aimons pas ou que nous n’attendons pas. […] [Les modernes] cherchent sous toutes les formes un monde où il n’y aurait pas de limitations, c’est-à-dire un monde sans contours, un monde sans relief. Il n’y a rien de plus abject que cette infinité. » Le christianisme de Chesterton est ainsi inséparable de l’esprit d’aventure et de l’art du roman, qui est l’art de l’homme libre.

L’orgueil du christianisme ? L’humilité !

Avec un réalisme plus convaincant que celui de Céline ou Houellebecq, le christianisme découvre le monde réel pour ce qu’il est : une féerie, rude et étourdissante. Pour cette fois-là. Et pour toutes les autres fois. La porte fraîche qui ouvre sur l’évidente féerie du réel se nomme humilité : « L’humilité, c’est ce qui renouvelle à jamais la terre et les étoiles. C’est l’humilité, et non le devoir, qui préserve les étoiles du mal, du mal impardonnable de la résignation fortuite ; c’est par l’humilité que les cieux immémoriaux ont conservé leur fraîcheur et leur force à nos yeux. » C’est elle qui nous révèle ce que Chesterton nomme le « splendide sensualisme des choses ». La faculté d’émerveillement qu’il loue sans relâche est aux antipodes du kitsch. Il l’évoque du reste presque toujours avec humour. « M. Shaw nous convainc qu’il voit les choses telles qu’elles sont. J’en serais autrement convaincu si je le voyais admirer ses pieds avec une stupeur religieuse. »

Mais le principal miracle d’Hérétiques et d’Orthodoxie, c’est que jamais les paradoxes de Chesterton ne deviennent machinaux, mécaniques. Ils sont toujours sensuels, singuliers, incalculables, nés pour cette fois-là et non une autre, nés de la totalité dansante et sensible de son corps éléphantin mis en situation. L’éléphant, nous le savons, est l’unité de mesure (rythmique) de la joie. « Le paradoxe, écrit Chesterton, lancé pour un instant aux trousses d’un curé sinistre, n’est pas une chose frivole, mais une chose très sérieuse. […] Ce qu’on entend par paradoxe est une certaine joie de défi qui relève de la foi. […] M. McCabe pense que comique est le contraire de sérieux. Comique est le contraire de non-comique et rien de plus. […] Une plaisanterie peut être extrêmement utile : elle peut contenir tout le sens terrestre, pour ne pas parler de tout le sens céleste, d’une situation. […] Ce qui est foncièrement et réellement frivole, c’est la solennité irréfléchie. » Chaque paradoxe de Chesterton est un barrissement de joie. La joie de la vérité, la simplicité renversante de la vérité sont les frissons qui parcourent son corps barrissant.

Rien de moins original que le péché originel

Mais, outre son humour aérien et inépuisable, Chesterton possède une autre vertu dont les catholiques ne sont pas toujours pourvus. Je veux parler de l’amour de l’égalité, des rapports agonistiques entre pairs, de l’amour de l’homme ordinaire. Non content de penser qu’il aime davantage la liberté que les modernes, notre pachyderme a encore le front de soutenir que son attachement à l’égalité est plus sérieux que le leur. « La civilisation scientifique […] a un défaut assez singulier : elle tend sans cesse à détruire la démocratie, le pouvoir de l’homme ordinaire. […] La science signifie spécialisation, et la spécialisation l’oligarchie. […] L’expert est plus aristocratique que l’aristocrate. […] Les hommes chantaient jadis en chœur autour d’une table ; aujourd’hui un homme chante tout seul pour l’absurde raison qu’il chante mieux. »

Et c’est inspiré par son sentiment profond de l’égalité humaine qu’il propose cette lecture superbe de la doctrine du péché originel : « Carlyle a dit que les hommes étaient pour la plupart des fous. Avec un réalisme plus sûr et plus respectueux, le christianisme affirme qu’ils sont tous des fous. C’est ce qu’on appelle parfois la doctrine du péché originel. On pourrait tout aussi bien l’appeler la doctrine de l’égalité des hommes. Mais le point essentiel, c’est que tous les dangers moraux primaires et d’une grande portée qui menacent un homme menacent tous les hommes. »

Ars erotica

La mise en pratique concrète de la dogmatique moderne ruine la liberté et l’égalité. Mais elle présente encore un troisième inconvénient majeur pour Chesterton : elle détruit même le plaisir. En somme, l’irréalisme moderne met en péril en actes tout ce qu’il glorifie en paroles. Si la religion disparaît, […] je serais enclin à prévoir une diminution de la sensualité parce que je prévois une diminution de la vitalité. […] C’est une illusion tout à fait dépassée de supposer que notre objection au scepticisme soit qu’il prive la vie de discipline. Notre objection au scepticisme, c’est qu’il élimine la force motrice. C’est au nom d’un hédonisme de l’être, au nom d’un sensualisme chrétien – au nom d’une « autre jouissance », selon la belle formule de Jean-Louis Bolte – que Chesterton déclare la guerre aux modernes. Rien de plus précieux que l’ars erotica de ce stupéfiant pachyderme. « Toute espèce de plaisir exige […] une certaine pudeur, une certaine espérance indéterminée, une certaine attente enfantine. […] Nous ne pouvons revenir à un idéal d’orgueil et de jouissance. Car l’humanité a découvert que l’orgueil ne mène pas à la jouissance. […] Alors qu’on avait supposé que la jouissance la plus complète se rencontrait en dilatant le moi à l’infini, la vérité est que la jouissance la plus complète se rencontre en réduisant le moi à zéro. »

Gloire au monde moderne !

Gloire au monde moderne, qui nous a donné Chesterton ! D’une trompe ferme et joviale, mille et trois fois Chesterton nous saisit par les pieds, nous autres modernes qui flottions doctement et majestueusement tête en bas dans les airs. Mille et trois fois, il nous retourne, nous fait virevolter vivement pour nous remettre à l’endroit. Mille et trois fois, sa trompe chaude nous colle et recolle affectueusement les pieds sur terre. Sur la terre ferme, sur le sol bête, sur l’ineffable plancher des vaches. Avec bonté, avec prodigalité, avec la joie d’un jeune animal jouant. Chesterton nous replace au cœur du miracle ordinaire. Au cœur du miracle d’être homme. Au cœur du rugueux miracle terrestre.

Il veut nous donner ce qui est bon. Il veut nous donner le sol, la terre. Il veut que nos pieds, nos orteils endormis par leur séjour dans l’éther, retrouvent la joie nue de toucher la terre, la joie délicieuse, sensuelle, charnelle des orteils humains foulant la terre, la terre bonne et commune, extraordinairement ordinaire – il veut réveiller nos corps de la torpeur moderne, de l’anesthésie moderne, réveiller, au fond de nos corps, la joie foudroyante de la finitude.

Hérétiques

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