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L’attaquant Ribéry va avoir besoin d’une bonne défense

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Au terme de sept heures de garde-à-vue dans les locaux de la brigade de répression du proxénétisme, Franck Ribéry et Karim Benzema ont été mis en examen hier pour « sollicitation de prostituée mineure ». Une décision parfaitement injustifiée pour l’avocate de Ribéry, Me Sophie Bottai, qui se démène pour expliquer que le dossier est tout aussi inconsistant que lors de la première audition de son client en avril dernier. La seule chose qui ait changé depuis, a-t-elle expliqué, « c’est que Ribéry a fini la Coupe du monde de football et qu’il a mal joué ». On peut estimer que l’avocate en rajoute. Mais on peut aussi raisonnablement penser que si les Bleus étaient rentrés en France avec le trophée de la FIFA dans leur bagages, qu’un million de Parisiens leur avaient fait un triomphe sur les Champs et que le président les avait reçu ensuite logiquement à l’Elysée, le juge d’instruction aurait peut-être réfléchi un peu plus longtemps avant de mettre en examen un héros national… Vae victis !

« Pour faire des Français, il faut de l’héritage et du désir »

Renaud Camus
Renaud Camus.

Pour que cela ait un sens d’être français, il faut qu’il y ait des étrangers. Mais vous savez que ce ne sont pas des catégories figées : l’Histoire montre qu’on peut devenir français alors qu’il est sans doute presque impossible de devenir japonais. Donc, notre première question est simple : qu’est-ce qu’être français ? Cela a-t-il à voir avec l’ethnie (ou la race), la culture, le mode de vie, les droits, les devoirs ? Autrement dit, peut-on « fabriquer des Français » avec n’importe qui ou y a-t-il, selon vous, des populations inassimilables ?

Toutes les populations sont inassimilables. Il en va de l’acculturation et de l’assimilation comme de l’éducation : elles ne peuvent pas faire l’économie de l’individu. Ce sont des hommes et des femmes et des enfants qui peuvent être assimilés au sein d’un peuple, pas des peuples, surtout quand ces peuples ont une forte réalité, une culture, une civilisation, une langue, une religion, une puissance en dehors de la nation censée les assimiler. Pourquoi se renonceraient-ils eux-mêmes ? Deux éléments créent des Français et peuvent en créer encore : l’héritage (la naissance, l’ethnie, la race, les ancêtres, l’appartenance héréditaire) et le désir (la volonté, l’élection particulière, l’amour d’une culture, d’une civilisation, d’une langue, d’une littérature, des mœurs, des paysages). On peut certes être français par la culture, par Montaigne, par Proust, par Manet, par la montagne Sainte-Victoire, par le pain, par le vin, par la langue : encore faut-il les connaître et les aimer, et d’abord les désirer.

Concernant l’immigration arabo-musulmane, vous parlez de « contre-colonisation », ce qui revient à affecter un coefficient forcément négatif à des mouvements migratoires qui sont aujourd’hui une réalité planétaire (et on peut aisément expliquer que les candidats à l’émigration se tournent naturellement vers l’ancien colonisateur dont ils connaissent la langue et les coutumes). Comment justifiez-vous ce terme provocateur ?

Rien n’est plus éloigné de mon esprit que la provocation. Face à la réalité historique à laquelle nous sommes confrontés, il s’agit bien de cela ! Mais si vous voulez, je veux bien dire « colonisation » tout court. Après tout, la Suisse, l’Autriche, la Suède n’ont jamais colonisé personne (enfin, pour le dire vite…), et ils ne sont guère moins colonisés à présent que la France. Le terme de « colonisation » est beaucoup plus adéquat à la situation actuelle qu’il ne l’est à l’ère dite « coloniale », pour laquelle il constitue une sorte d’abus de langage. Sauf en Algérie et bien avant cela au Canada, la France ne « colonisait » pas, au sens propre, et je ne le dis pas pour diminuer ses torts : elle conquérait, elle fondait un empire, elle ne transférait pas sa population. L’ère dite « coloniale », et que mieux vaudrait appeler « impériale » fut une brève parenthèse vite refermée. Tandis que la colonisation actuelle, dans l’autre sens, mérite bien mieux son nom, étymologiquement. Elle est d’ailleurs de conséquence mille fois plus grave, puisqu’elle implique ce que le parti de l’In-nocence appelle le « Grand Remplacement », d’une population par une ou plusieurs autres. C’est de très loin le phénomène le plus important de l’histoire contemporaine, et peut-être de toute l’histoire du territoire appelé France. Il ne s’agit pas, cette fois, pour le peuple colonisé, de perdre son indépendance un moment : il s’agit de disparaître, de s’effacer, de se dissoudre et même, par le biais des champions de l’antiracistisme, d’être persuadé qu’il n’a jamais existé, qu’il a rêvé son histoire et son existence même.

[access capability= »lire_inedits »]Vous observez qu’une partie des immigrés et des Français d’origine immigrée se définit aujourd’hui par une forme d’hostilité à la France. Mais ne sommes-nous pas collectivement responsables de cette situation ? Si nos Français « issus de » ne se reconnaissent pas comme Français, n’est-ce pas dû au fait que la culture française n’est plus, comme elle l’a été dans le passé, un cadeau et un privilège qui justifiait que les arrivants abandonnent volontiers leur propre culture ?

C’est la culture et l’éducation en général qui ne sont plus un privilège et un cadeau. À ce propos, on a sans doute insuffisamment réfléchi à ce qu’impliquait ce terme d’« obligatoire » un beau jour accolé à l’instruction publique. L’éducation et la culture ne sont plus perçues comme des objets de désir, comme désirables en soi, mais comme des obligations, autant dire comme des corvées. C’est la raison pour laquelle le parti de l’In-nocence, dans son programme pour l’éducation, propose, ne serait-ce qu’à titre provisoire, et face à l’impasse actuelle, une sécession en faveur d’une éducation fondée sur un triple volontariat, des professeurs, des parents et des élèves eux-mêmes : faire en sorte que ceux qui désirent une véritable éducation ne soient plus empêchés de la recevoir, et de la prodiguer, par ceux qui ne la désirent pas, qui veulent même s’en prémunir par tous les moyens.

Cela dit, vous avez parfaitement raison. La contre-colonisation n’aurait pas été possible sans l’effondrement culturel dû, pour la plus grande part, au désastre du système éducatif. Un peuple qui connaît son histoire et qui sait ses classiques ne se laisse pas mener béatement dans les poubelles de l’Histoire en se trémoussant mollement dans la sonorisation de tout, obligatoire elle aussi. L’enseignement de l’oubli, l’inoculation scolaire de l’inculture, la bêtification de masse étaient les conditions indispensables du Grand Remplacement.

Vous savez bien que de nombreux Français de souche récente n’aspirent qu’à se fondre dans le paysage, mais que, malgré leurs efforts, ils se heurtent à une forme de refus : ils font des études (au prix d’efforts considérables), respectent la loi et, à l’arrivée, se font retoquer à leurs entretiens d’embauche, contrôler au faciès dans le métro et on en passe… Comprenez-vous leur amertume, voire leur ressentiment ? Ne faisons-nous pas payer à la majorité les méfaits d’une minorité qui habille d’un vague vernis islamiste la culture des gangs américains ?

L’amertume et le ressentiment sont les leviers de la conquête. Je ne doute pas qu’ils n’aient quelques fondements véritables, mais enfin ceux-là ne sont rien auprès de la masse de nocence, de nuisance, d’agressivité, d’« incivilité », comme on dit joliment, dont certains Français de souche récente, pour reprendre votre expression, semblent tenir à s’assurer le quasi-monopole, pour ne rien dire des non-Français de vieille souche. Si amertume et ressentiment il devait y avoir, il me semble qu’ils ne devraient pas être en priorité de ce côté-là. Voilà un peuple qui se fait tout petit et se serre pour accueillir toujours plus d’étrangers, lesquels se précipitent chez lui tout à fait volontairement, pour la plupart, et c’est lui qui se fait traiter de raciste, et autres insultes et agressions quotidiennes, motivées par l’« amertume » et le « ressentiment ». Il aurait bien de quoi être amer. Le plus triste est qu’il ne le soit guère, trop hébété pour l’être par la grande déculturation et par le philtre d’oubli antiracististe, à l’absorption duquel se réduit désormais la transmission scolaire.

Cela dit, qu’il y ait des bonnes volontés déçues, parmi les Français de souche récente, ce n’est que trop vrai, hélas. Ce serait précisément la tâche d’un antiracisme véritable, et qui ne serait pas un procédé d’aveuglement systématique face à ce qui arrive, d’apprécier les êtres en tant qu’êtres et les groupes en tant que groupes, sans interférences.

Vous observez, pour la déplorer, une « malédiction » française : dans le champ politique, les seuls défenseurs de la culture française ont un discours ambigu ou franchement déplaisant sur la Seconde Guerre mondiale ou sur les races. Mais compte tenu de notre expérience historique qui a vu l’amour de la nation virer au nationalisme, peut-il en aller autrement ? Si nous sommes condamnés à choisir entre « francophobes » et « racistes », ne vaut-il pas mieux en finir avec ces identités mortifères ?

Cette malédiction n’est pas seulement française : on peut l’observer dans plusieurs autres pays d’Europe. On dirait parfois − c’est triste à dire − que seuls ceux auxquels leur marginalité idéologique et morale a permis d’échapper au philtre d’hébétude de l’antiracisme dogmatique se rendent compte de ce qui arrive. Mais après tout, il s’est passé la même chose pour la liberté sexuelle : n’en ont bénéficié d’abord que les prostituées, les scandaleux, les gens « perdus de mœurs », comme on disait, ceux qui n’avaient rien à perdre, pour qui la morale ne comptait pas. Que cette liberté sexuelle fût au contraire une exigence morale, comme la vérité, n’est apparu que plus tard. C’est ce qui me frappe le plus dans ce rapt de la morale auquel se livrent les antirascististes, qui la voudraient toute à eux. On dirait que l’exigence de vérité ne fait pas partie de leur morale. Ils décrivent un monde et un homme faux, imaginaires, mensongers, que la réalité dément jour après jour. Et pourtant ils sont sûrs que la morale est à eux et qu’en face d’eux, il n’y a que des criminels, comme ils disent. Or une morale qui fait fi de la vérité, qui met sur les yeux un bandeau pour ne pas voir ce qui survient et contredit ses préceptes, cette morale-là n’est pas une morale, c’est une niaise idéologie, dont les conséquences peuvent être désastreuses (et elles le sont).

Dans cette perspective, l’affaire de « l’apéro saucisson-pinard » a clairement soulevé la question des alliances : des « hyper-laïques » de gauche ont choisi de mener le combat avec des « identitaires ». Peut-on défendre la France avec n’importe qui ? Vous sentez-vous proches des « identitaires » qui se voient comme une communauté de « descendants de Gaulois », ce qui, au passage, exclut les « Français-Crémieux » que nous sommes de la nation ?

L’apéro saucisson-pinard n’est pas exactement ma tasse de thé, vous vous en doutez. Il était organisé par Riposte laïque, auquel je ne vois pas grand-chose à reprocher. De Gaulle lui-même ne s’est pas montré trop choosy quand il s’est agi de défendre la France. Cela dit, et si c’est ce que vous voulez me faire dire, je n’ai aucune espèce de sympathie pour les néo-nazis, les skinheads, les antisémites et les nostalgiques de la Collaboration. J’ai toujours été dans l’autre camp. En revanche, je ne vois pas pourquoi les Français d’origine française et tous ceux qui se fantasment comme descendants de Gaulois seraient les seuls, parmi nous, à n’avoir pas le droit de se penser comme un peuple, comme une culture, comme une tradition, une hérédité, une histoire. Dans l’appartenance nationale, il faut faire toute sa place au désir, au désir d’appartenance ; mais il n’est pas question d’exclure pour autant l’héritage, la naissance, l’ascendance ; sans quoi l’on tombe dans le pur hermogénisme, selon le terme que j’ai proposé dans Du sens, par opposition au cratylisme et en référence au Cratyle : dans la convention pure, dans l’illusion administrative, dans le règne du coup de tampon, dans l’in-culture parce que la culture c’est toujours, aussi, la culture des ancêtres et la présence des morts. Aucun peuple ne peut subsister sans référence à l’ascendance, et les contre-colonisateurs le savent bien, qui ne songent pas un instant à abdiquer la leur, mais voudraient que nous abdiquions la nôtre, en quoi ils sont d’ailleurs largement entendus. Il ne faut exclure aucun des deux termes : ni l’appartenance par l’hérédité, ni l’appartenance par le désir (et dans le cas des « Français-Crémieux », pour reprendre votre expression, par contribution majeure à la culture nationale).

Pensez-vous que l’islam pose un problème spécifique et presque insoluble par nature, autrement dit que l’idée d’un islam de France est une vertueuse illusion ? Dans le fond, ne seriez-vous pas simplement islamophobe, comme on dit aujourd’hui ?

D’abord, je déteste ce procédé des phobie-ceci phobie-cela, qui est une façon de réduire des opinions souvent parfaitement légitimes à un dérangement de l’esprit. L’islam est une religion, je ne suis pas fou des religions en général, du moins quand elles sont un pouvoir politique direct. L’islam est aussi une civilisation qui a produit, en architecture, en poésie, dans les arts décoratifs, en musique, certains des plus beaux accomplissements de l’humanité. Maintenant, il y a quelque chose de très troublant dans le fait, constamment relevé, que, dans l’espace islamique, il n’y a pour ainsi dire que des dictatures ou des régimes autoritaires, comme si cette civilisation était incompatible avec l’état politique de la liberté ordonnée, avec l’État de droit, avec le moins pour le plus qu’impliquent, pour chacun, le contrat social et ce que le parti de l’In-nocence appelle le « pacte d’in-nocence ». On dirait que ceux qui relèvent de cette civilisation − pris en masse, bien entendu, je ne parle pas d’individus − sont ingouvernables, sinon par la tyrannie. On dirait que le pacte d’in-nocence, qui pourtant peut seul fonder la liberté, le bien-être et la prospérité, leur est inaccessible parce qu’indésirable ; que seule a d’attrait la nocence, au contraire, revêtue des oripeaux du ressentiment, qui crée les moyens de sa perpétuation indéfinie. Je dirais, comme Lévi-Strauss, que ce type de société n’a pas de séduction à mes yeux. Qu’il s’exerce dans ses zones géographiques traditionnelles, très bien, mais je n’éprouve pas de plaisir à le voir se substituer, dans nos contrées, au type de société et d’état politique traditionnel, car je ne crois pas qu’il lui soit supérieur. Or il s’y substituera nécessairement puisque les immigrés, très étrangement, paraissent n’avoir de cesse qu’ils aient reconstitué dans leurs pays d’immigration le type de société qui leur a fait fuir leur pays d’origine. Bien entendu, ils ne s’en rendent pas compte : ils croient qu’ils peuvent avoir le meilleur de ceci et le meilleur de cela, sans les inconvénients, les charges, les devoirs, les contraintes qu’impliquent les avantages qui les ont attirés. Mais ce n’est évidemment pas possible.

Quel argument pouvez-vous opposer à ceux qui disent : « Nous sommes la deuxième religion, ou la deuxième communauté de France et cela nous donne des droits. » Après tout, la démocratie, c’est la démographie − « Combien de divisions ? » Au nom de quoi refuserions-nous à une partie des Français le droit de faire évoluer nos mœurs ? Et pourquoi le changement ne serait-il pas un enrichissement ?

Parce que les peuples ne veulent pas mourir, en général, malgré les pulsions suicidaires qui semblent animer ceux de l’Europe. Quant à la démocratie, elle ne peut pas désirer, elle aussi, sa propre mort. On nous dit qu’elle n’est pas possible en Algérie ou en Tunisie parce qu’elle amènerait immédiatement une terreur et une tyrannie pires que celles qui sévissent déjà. Il est certain que la pensée politique va bien devoir s’interroger rapidement sur les limites qu’il convient de lui impartir, ne serait-ce que pour la confiner au domaine politique. Comme Hélène de Troie, la plus belle femme du monde qui, selon le poète, a détruit les villes, détruit les armées, détruit les vaisseaux, la démocratie sortie de son lit, transposée dans des domaines où elle n’avait que faire, a déjà détruit les structures familiales, détruit la culture, détruit les systèmes d’éducation, aboli la transmission, effacé les manières de table, la courtoisie et la douceur de vivre, ruiné la civilisation. Dès lors qu’on lui laisse absolument libre cours, qu’on l’affranchit de l’histoire, de la géographie, de la culture, de la nature, du bon sens, de la common decency, on ne voit pas pourquoi elle ne détruirait pas les nations, ni ne subjuguerait les peuples. Les Chinois sont déjà majoritaires au Tibet.

Quoi qu’il en soit, en supposant que votre pessimisme soit justifié, dès lors que le problème n’est pas l’immigration étrangère, mais l’intégration des Français d’origine étrangère, que faire ?

Réagir, résister, refuser. Ceux de ces Français d’origine étrangère qui disent « les Français » pour parler des habitants traditionnels du pays qu’ils conquièrent par leur nombre, par leur masse, comprendraient très bien qu’on leur résistât quand ils veulent imposer ici leur société d’origine. C’est le contraire qui les stupéfie et d’ailleurs les emplit de mépris : qu’on leur abandonne sans une larme et sans une protestation ce beau royaume. Ils sont comme ces adolescents que désespère et désempare et rend toujours plus exigeants, plus emplis de ressentiment, l’absence de toute règle qu’on leur oppose. On pourrait au moins commencer par les prendre au mot quand ils renient la nationalité française et font allégeance à d’autres drapeaux, ce dont je crois comprendre que ce n’est pas rare.

Dans notre héritage, il y a l’universalisme des Lumières. Votre idée de ce qu’est un peuple ne lui tourne-t-elle pas le dos ?

Dans notre héritage, il y a bien autre chose que les Lumières, même si elles en font incontestablement partie ; bien autre chose que leur universalisme, qui dans l’ensemble du legs ne me paraît pas le plus précieux, c’est vrai. Quoiqu’il en soit nous avons le droit de faire des choix, et la France ne commence pas aux Lumières. Un peuple n’est pas une idée, même s’il peut avoir des idéaux. Un peuple qui ne serait qu’une idée serait perdu — c’est peut-être ce qui nous perd. [/access]

Je crée mon parti politique

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Laurent Wauquiez
Laurent Wauquiez.

Je ne vous cacherai pas que j’ai longtemps hésité. Je ne voulais pas ajouter à la balkanisation du paysage politique français mais j’ai décidé de créer mon propre parti. C’est Laurent Wauquiez qui m’a donné l’idée quand son nom est apparu dans les gazettes (Libé et Le Point) à propos de son mouvement, « Nouvel Oxygène », pour lequel il aurait cherché des financements auprès de banquiers d’affaires, lors d’un voyage à Londres le 28 juin.

Et pourquoi moi ? Mais parce que je le vaux bien comme on dit du côté de Chantilly en ce moment.

Puisqu’il n’y a plus de parti unique…

On pouvait penser que l’offre était suffisante, surtout chez les ministres dont je croyais, assez naïvement, qu’ils appartenaient tous à l’UMP. On m’avait expliqué que l’UMP était un parti unique créé par Juppé pour en finir avec la droite la plus bête du monde et sa machine à perdre. Que c’était même pour ça que François Bayrou avait voulu résister et s’était lancé dans la glorieuse aventure du MODEM. Et que l’UMP tolérait aimablement une survivance du genre Parti Radical pour faire plaisir à Borloo et avait favorisé la création du Nouveau Centre pour faire semblant d’avoir une aile gauche. Parce que le paradoxe, c’est que les ministres d’ouverture sont tellement à droite (le zèle des convertis, n’est-ce pas…) que leurs propres partis de masse, comme Gauche Moderne de Jean-Marie Bockel ou le Club des progressistes d’Eric Besson font passer la formation d’Hervé Morin pour une horde de gauchistes échevelés.

Et puis de toute manière, il était hors de question que je rejoigne Bockel : je suis de gauche mais certainement pas moderne. Quant à Besson, quitte à me répéter, je suis de gauche mais je ne suis pas progressiste. C’est même pour ça que j’écris sur Causeur. Il n’y a que là ou presque qu’on comprend ce genre de bizarrerie, voire qu’on l’encourage.

Engagement et abnégation

Pourtant, il y avait tout de même des choses très tentantes, dans les micro-boutiques gouvernementales. Bon, pas le parti de Wauquiez. Je ne me voyais pas militant néo-oxygèniste. J’aurais eu l’impression de devenir une manière d’écologiste et ça, c’était hors de question. J’ai ma dignité.

J’aurais bien adhéré à l’association de Rama Yade. La possibilité de la voir en chair et en os tous les jours ou presque justifierait à elle seule l’engagement et l’abnégation de toute une vie. Seulement, son groupuscule s’appelle « Agir pour Colombes ». Et je n’ai pas envie de vivre à Colombes. En plus, son but est, je cite, « de défendre tous les Colombiens. » et je sais que ça ferait de la peine à Hugo Chavez si je me mettais à défendre les Colombiens.

Il aurait été tentant, aussi, d’adhérer aux « Amis de Christian Estrosi ». Le charisme du ministre de l’Industrie donne vraiment envie de parier sur son destin. Mais on m’aurait refusé : j’ai peur en moto et je n’aime pas la côte d’Azur. Le « club 89 » de Benoit Apparu, le secrétaire d’Etat au Logement, avait un nom qui me plaisait bien mais j’ai appris qu’il l’avait repris des mains de Jacques Toubon, ce qui est tout de même une garantie très moyenne de réussite et de visibilité.

Alors pourquoi pas « Le Chêne » de Michel Alliot-Marie ? C’est d’inspiration gaulliste, ça ne peut donc pas être totalement mauvais. Mais quitte à virer ma cuti autant le faire chez des gaullistes vraiment antilibéraux comme Nicolas Dupont-Aignan, par exemple. Il me restait, finalement, François Fillon. De toute façon, il vaut mieux s’adresser au bon dieu qu’à ses saints. Seulement, le parti du Premier ministre s’appelle « France 9 ». Un nom de chaîne du câble qui ne ferait que diffuser de vieilles séries américaines ou du catch féminin dans la boue. Ce n’est pas un programme antipathique en soi mais cela risque à la longue de souffrir d’un défaut de crédibilité.

Socialisme Réel et Vin Naturel

Non, décidément, je n’ai pas le choix. Je vais fonder mon parti. Il va s’appeler « Socialisme Réel et Vin Naturel ». Son programme reprend pour l’essentiel celui de George Orwell dans son essai Le lion et La licorne. George Orwell est le penseur de gauche préféré des gens de droite parce qu’ils pensent que son anti-stalinisme les ramène vers eux alors qu’il les en éloigne encore plus. Donc, dans Le lion et la licorne, Orwell indique trois axes qui lui semblent un minimum pour créer une société vivable : nationalisation des principaux moyens de productions, éducation identique pour tous sans distinction de classes et réduction drastique des écarts entre les salaires. En résumé, ce qu’on retrouve dans le programme du CNR qui s’appelait assez joliment Les Jours heureux.

Mais pourquoi rajouter « et Vin Naturel » ? Eh bien parce que l’excès de sulfites est un vrai problème de santé publique et que pour financer mon parti je préfère des viticulteurs à des banquiers d’affaires : ils ont plus drôles et plus sympathiques.

Les mauvais comptes d’Alexandre

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France club de foot

Alexandre dirige un club de football professionnel. Il a été chargé par la maison-mère de mettre de l’ordre dans les finances. Alors, depuis qu’il est en place, il tente de chasser toutes les dépenses inutiles. Par exemple, l’an dernier, il a supprimé la corbeille de fruits qui était à disposition des joueurs dans le vestiaire les jours de matches et d’entraînements. Il n’a pas non plus racheté de costumes pour les recrues. Pour les déplacements, on pouvait avoir 14 joueurs en costard et les quatre autres en survêtement[1. En fait, on me dit dans l’oreillette que les joueurs pourvus d’un costume, ne les enfilèrent plus, par solidarité]. Ce n’était pas très classe mais Alexandre était content, lui. Il avait réussi à être rigoureux. Qu’importe si ces petites choses supprimées pouvaient influencer dans le mauvais sens la cohésion de l’équipe. Qu’importe si, du même coup, le club avait un classement moins honorable. Qu’importe si, enfin, ce moins bon classement faisait perdre des centaines de milliers d’euros, soit beaucoup plus que les économies ainsi engrangées.

Qu’importe en effet. Car Alexandre est persévérant. À la fin du printemps, il a réuni les clubs de supporteurs et il leur a annoncé que la politique tarifaire des abonnements allait subir un infléchissement. Les places qu’occupent les plus riches, les présidentielles, les tribunes d’honneur étaient bien assez chères. En revanche, les prix des « virages » où l’on trouve davantage les classes populaires et moyennes[2. Et, sait-on jamais, les éventuels plus violents], allaient, quant à eux, subir une augmentation. Quand les représentants des associations de supporteurs, qui font partie de la seconde catégorie, ont protesté, ont fait état de la crise, du mauvais classement de l’an dernier, de l’injustice de la mesure puis des risques qu’encourait le club sur une éventuelle chute des abonnements, Alexandre avait sa réponse toute faite : regardez nos voisins, comparez les prix, comparez nos stades, et vous verrez que nous avons encore de la marge. Bien entendu, Alexandre mentait. Les abonnements des clubs comparables, c’est à dire visant comme lui le milieu de tableau, n’étaient pas du tout à l’avantage du sien. Quant au stade, c’était oublier que les supporteurs l’avaient déjà payé avec leurs impôts locaux[3. Comme la plupart des clubs français, celui d’Alexandre n’est pas propriétaire de son stade] et qu’il était plutôt malhonnête de leur en faire payer l’addition une seconde fois.

Il vit rigueur, il boit rigueur, il mange rigueur

Mais cette augmentation du prix des abonnements pour tout le monde, sauf pour ceux qui partageaient avec lui la tribune présidentielle, ne suffisait pas à Alexandre. Il expliqua ainsi qu’il était possible d’économiser 30000 euros de frais de nettoyage et d’embauches de stadiers en fermant certains secteurs du stade pour les matches attirant le moins de spectateurs. Que cette fermeture empêchât beaucoup d’abonnés de longue date de conserver leur place et leurs amis avec lesquels ils aimaient se retrouver au stade ne gênait pas Alexandre. Cet argument, servi là encore par ces mauvais coucheurs des associations de supporteurs, il le rejeta d’un revers de la main, avec mépris. Non cela n’allait pas, d’après lui, empêcher beaucoup de spectateurs de reprendre leur carte et ainsi générer un manque à gagner cinq à dix fois plus important que l’économie en question alors même que le club sortait de trois saisons catastrophiques et qu’il procédait à une augmentation des tarifs. « Bande de nuls », aurait-il ajouté, s’il n’avait pas cette courtoisie qu’on rencontre souvent chez les ministres du budget. Le problème, c’est que l’avancement de la campagne d’abonnement lui donne tort [4. 4000 au lieu de 7500, l’an passé].

Alexandre me fait penser à François. François est Premier ministre dans un pays d’Europe de l’ouest. Il pense rigueur, il vit rigueur, il boit rigueur, il mange rigueur. Quand il était petit, il rêvait sans doute d’être Antoine Pinay. Pourtant, il a passé tout son apprentissage de la vie politique avec Philippe, qui trouvait que cette rigueur aveugle avait des airs de Munich social. Et dans sa maison-mère à lui, il y avait aussi un conseiller, Henri, qui avait aussi travaillé avec Philippe et qui pensait pis que pendre de cette foutue rigueur. Qu’en définitive, elle était injuste, et inefficace parce qu’elle coûtait encore plus cher que les économies générées à la serpe. Avec François, mais aussi pour Jean-François, il fallait aussi regarder les voisins -notamment le plus grand d’entre eux, comparer avec eux. Mais, comme pour les abonnements d’Alexandre, la situation des voisins racontée par François et ses copains, c’était souvent des calembredaines, comme aurait dit Philippe.

Du coup, j’ai un peu plus d’indulgence pour Alexandre. Après tout, comment lui demander d’être plus compétent qu’un Premier ministre.

Amy Winehouse : back to bacs !

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Il n’y a pas que de mauvaises nouvelles. On croyait ne plus jamais entendre la plus belle voix de la soul dans un nouvel album. Amy Winehouse, après l’immense succès de son Back To Black, en 2006, avait connu les dérèglements de tous les sens, faisant de sa toxicomanie et de son alcoolisme une véritable ascèse de l’autodestruction. Pour qui savait écouter sa magnifique voix très vintage dans des arrangements qui rappelaient le grand Jack Nizstche et autres arrangeurs magiciens de la Motown, les choses étaient pourtant claires pour cette gamine coiffée en choucroute, née en 1983 et fille d’un chauffeur juif de taxi londonien.

En effet, des chansons comme You know I’m no good ou encore son succès planétaire Rehab dans lequel elle ne cessait de répéter son refus d’entrer en cure ont fait d’elle une splendide artiste du négatif qui avait décidé d’incarner dans sa chair un principe simple et héroïque, proche de la sainteté : il n’y a aucune réconciliation possible avec ce monde-là.

Amy, au nom de famille prédestiné, c’est une présence, aurait dit Lautréamont, « belle comme le tremblements des mains dans l’alcoolisme. » Heureusement, elle a dû décider que son évangile de la destruction n’était pas complet puisque sa maison de disque vient d’indiquer qu’elle travaille sur un nouvel album qui devrait sortir en janvier. Amy, pour la vie.

Godard l’effronté

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Jean-Luc Godard
Jean-Luc Godard.

La salle du Cinéma des cinéastes, avenue de Clichy (Paris, XVIIe), ce vendredi 18 juin 2010, ne contenait qu’à peine une foule fervente, parmi laquelle des gens célèbres, dont certains gagnent à être connus. On ne venait pas ici seulement pour assister à la projection de Film socialisme, de Jean-Luc Godard, mais pour voir et entendre le dernier « monstre sacré » de la cinématographie internationale. Il ne s’était pas déplacé, quelques jours plus tôt, à Cannes, alors que les autorités compétentes lui faisaient l’honneur d’une avant-première sur la Croisette. Il justifiait son absence par « des problèmes de type grec ».

Le 5 mai, à Athènes, la grève générale contre les rudes mesures d’austérité décidées par le gouvernement, en échange d’une aide de l’Union européenne et du Fonds monétaire internationale, mobilisait le pays dans son entier ; trois personnes mouraient dans l’incendie « émeutier » d’une banque. Il concluait son mot d’excuse, par une formule de gamin précoce et insolent, qui fait encore le charme de ce presque octogénaire : « Avec le Festival, j’irai jusqu’à la mort, mais je ne ferai pas un pas de plus « . Avenue de Clichy, comme on lui faisait observer que, ce jour-là, soixante-dix ans auparavant, le général De Gaulle lançait un appel demeuré fameux, Jean-Luc le facétieux, toujours habile au téléscopage scandaleux des faits et des époques, révéla une part inattendue de sa biographie : « Je me suis intéressé très tard à l’Appel du 18 juin. […] J’ai vécu l’exode en riche. On est parti, on est arrivé à la mer, et c’était les vacances. J’ai vécu ces événements comme Jérôme Kerviel a vécu la Société générale. « .

Film socialisme

Pour ce qui est de Film socialisme, il nous paraît vain d’en faire un compte-rendu critique : Godard demeure un artiste absolu, engagé dans un dédale d’impressions proprement proustiennes (le « cher petit Marcel » préférait l’impression à la pure intellectualité ; et c’est ainsi que l’univers qu’il nous livre se dilate constamment). Ce dernier opus ne convaincra pas ses adversaires ni, surtout, ses ennemis irréductibles, qui n’en démordent pas : le cinéaste suisse, jadis prochinois, se fiche du monde avec une délectation non feinte. À leurs yeux, ses prétendus films démontrent surtout sa totale incapacité à se saisir d’une histoire et à lui donner un développement cohérent : ce sont des objets errants, pleins de ces jean-foutreries bien propres à fournir sa dose de pâmoison à un public cérébral et affreusement snob ! JLG a réalisé définitivement la figure de l’imposteur, aux manières embrouillées, qu’ils avaient cru identifier après son deuxième long-métrage, Le petit soldat (1960). Ils voulaient des convictions, des choses définitives, ils ne virent que l’évocation entêtante, suspecte, de la guerre d’Algérie[1. Le film fut interdit pendant plusieurs années], aussi troublante que l’époque était troublée. Nous sommes de ceux qui lui savent gré d’avoir réussi à montrer les affres d’« un esprit confus dans une situation confuse ».

Godard, contemporain capital

Un imposteur : c’est bien ainsi, nous apprend son biographe Antoine de Baecque[2. Godard, Antoine de Baecque, Grasset], que le présentait un certain Stéphane Zagdanski. Ce dernier, que nous ne connaissions ni d’Ève ni de sa pomme d’Adam, dans un pamphlet intitulé La mort dans l’œil (2004), consacre une trentaine de pages à « Godard le faux ». Pour ce monsieur Zagdanski, qui se donne des airs de philosophe sarcastique, le suisse effronté incarne l’une des énigmes parfaitement vides et persistantes des temps que nous vivons : « […] Pourquoi les imbroglios mollassons de Godard séduisent-ils autant de monde ? ». Voilà bien l’une de ces interrogations apparemment audacieuses et réellement sottes auxquelles Les Inrockuptibles, petit magazine « poivre et fiel » qu’un banquier progressiste et socialisant vient de placer sous oxygène, répondaient naguère avec la conviction inébranlable des nouveaux bourgeois, copies à peine retouchées de leurs modèles flaubertiens. Fort heureusement, l’économie médiatico-culturelle, qui a lancé, outre M. Zagdanski, Mmes Darrieussec et Angot, grâce à l’industrie festive post-moderne, a subi de plein fouet sa propre crise des subprimes  ; nous sommes momentanément débarrassés de ses produits toxiques qui encombraient le marché…

Faut-il encore défendre le bilan de Jean-Luc G., alors que quelques-uns de ses films appartiennent définitivement à l’histoire du cinématographe ? On ne se rappellera plus, ou alors pour en rire cruellement, les quelques cracheurs qui accompagnent sa carrière, depuis les anathèmes de Paris-Presse, en 1963, à la sortie du Mépris. Mais, partout dans le monde, des jeunes gens découvriront avec ravissement les aventures de Michel Poiccard, voyou nonchalant à la mine bienveillante, trahi par plus jolie des « dégueulasses », une américaine aux cheveux très courts qui vendait à la criée, sur les Champs-Élysées, le New York Herald Tribune. Ils s’émerveilleront de la parade sentimentale que se donnent entre eux Ferdinand, alias Pierrot-le fou (1965) et Marianne, Jean-Paul Belmondo et Anna Karina, et de la course rapide de leur amour désespérément impossible mais absolument nécessaire. Ils verront peut-être que Jean-Luc Godard fut le digne héritier d’Alfred de Musset, toujours émouvant et juste dans sa relation des rapports amoureux, et ils comprendront mieux le sens des paroles que Perdican adresse à Camille, dans On ne badine pas avec l’amour : 

« On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière; et on se dit: » J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui.  »  

Godard, tendre avatar

Faut-il alors argumenter en faveur de JLG au nom de la sociologie ? Rappeler la terrible angoisse, l’effroi moderne dans lesquels se noient les ombres d’Alphaville (1965), égarées dans le décor naturel de Paris rendu inquiétant et glacé par des architectes arrogants, perdues dans un univers prophétiquement barbare, précisé encore, en 1966, dans Masculin, féminin ? Convient-il d’évoquer le nom de l’immense Dziga Vertov, qui réussit à nous restituer la réalité du monde visible comme autant de fragments fugitifs ? Non, sans doute : mieux vaut rappeler que Le mépris (1963), adapté très librement d’un roman d’Alberto Moravia, nous ouvre les portes du ciel et précipite notre chute dans l’enfer des sentiments. Au point d’installer en nous le doute sur la pertinence des propos de Perdican : et si cet « être factice » n’était qu’une réplique éternellement reproduite par notre esprit, un tendre avatar qui nous rend supportable la douleur d’être né ?

Nous saluons Godard, d’Antoine de Baecque, livre énorme et léger, comptant 935 pages d’anecdotes privées, de faits précis, d’analyses fines, de rapprochements significatifs, sur lequel il conviendra de revenir. 

Hélas, nous regrettons une confidence, que nous jugeons incongrue, voire odieuse ! Contraint par la production du Mépris, de tourner une scène de nue avec Bardot, il s’essaie à filmer l’impeccable jeune femme dans le plus simple appareil. Mais l’entreprise le révulse à ce point qu’il y renonce. Il se serait alors plaint auprès de son ami Charles Bitsch « d’avoir été trompé sur la marchandise », osant prétendre : « Elle est moche, elle est moche, et ses seins dégringolent, c’est pas possible ». 

Bardot laide, la poitrine affaissée à vingt-neuf ans ! On dirait du Zagdanski !

B.B. 60

17

Brigitte Bardot

L’été, c’est le soleil, des lunettes noires, un bikini, la plage.

L’été, c’est Bardot, son apparition sur le port de Saint-Tropez dans Et Dieu créa la femme, toutes ses apparitions depuis, « sur l’écran noir de nos nuits blanches ». Dans Le Mépris bien sûr – « Et mes fesses ? Tu les aimes, mes fesses ? » – ; dans Les femmes, merveille tournée en 1969 par Jean Aurel, scénarisée par Cécil Saint-Laurent, avec Maurice Ronet.

L’été, c’est B.B. quand elle chante « Coquillages et crustacés », « La Madrague » ou les bonbons sensuels offerts par Gainsbourg.

L’été, enfin, c’est B.B. dans les mots légers et profonds de François Nourissier.

A la fin des années 50, Nourissier considère qu’il n’a encore rien publié de bon. Un petit bourgeois, premier de ses romans qu’il appréciera quelque peu, viendra plus tard, en 1963. En attendant, il dirige la rédaction de La Parisienne et traîne son spleen de jeune éditeur à la foire de Francfort. Perdue au milieu des livres insipides, une couverture le cogne. Etalé sous ses yeux : « Le corps négligé, impudique et rieur (mais oui, rieur) de Brigitte Bardot ». Le texte de cet ouvrage italien est signé Simone de Beauvoir. De retour à Paris, Nourissier la contacte pour lui proposer une réédition en français. Beauvoir est gênée, bafouille, parle d’impôts, fuit. Nourissier demande alors à Roger Vaillant, à Pieyre de Mandiargues et Paul Morand si le sujet Bardot les intéresse. Tous refusent, laissant à notre seule imagination le plaisir d’esquisser leurs mots sur la silhouette de BB. C’est donc Nourissier qui, en quelques pages, va sculpter Bardot telle qu’elle est à jamais dans nos mémoires : une mythologie française, c’est-à-dire une Star, ce claquement de langue qui évoque une étoile pendue au cou d’une nuit de pleine lune.

La beauté, ce beau souci…

La grande question de l’époque, à la Une des magazines, est : « Faut-il brûler B.B. ? »

Avec la classe infinie du styliste, Nourissier répond d’entrée en amoureux des courbes sensuelles et en puncheur précis : « De toutes les armes que nous offre la vie quotidienne pour régler ses comptes à la sottise, la jeunesse et l’impudeur d’une femme sont les plus douces. » L’air de rien, il ne lâchera plus, ni B.B., ni ceux qui ne voient en elle qu’une écervelée insignifiante. A sa jolie héroïne de France, il réserve ses émerveillements et son oeil bleu délicat ; aux autres, il dit l’urgence de la grâce qu’ils ne connaîtront jamais, eux qui préfèrent celles que Paul Gégauff nommait « les bonnes femmes ». Pourquoi Bardot, hier comme aujourd’hui ? Lire et relire Nourissier, se mettre en bouche les lignes de beauté qu’il trace : « Que l’on caresse du regard, vite, les images innombrables de Bardot ; que l’on profite vite d’un plaisir innocent, car, sitôt les yeux relevés, on les posera sur un monde de lèvres et de visage clos. L’énorme bêtise des hommes d’Occident devant le sexe et devant leur désir éclate en de certaines occasions. L’aventure Bardot en est une. S’il n’existait aucune autre raison de l’aimer et de bavarder un peu librement sur le compte de cette belle personne, la seule envie de faire acte de présence y suffirait. J’entends la seule envie d’être parmi ceux qui l’auront dit : la beauté n’est pas honteuse, la beauté a des droits, nous devons respecter en elle une dignité d’avant la faute, joueuse et familière. »

Et à la fin de l’envoi, B.B. ancrée dans les coeurs battants et Nourissier terriblement vivant loin de cette Miss P. qui le fait crever lentement, se souvenir que : « Sous la mythologie, sous l’entreprise et le triomphe publicitaires, il existe ce miracle gratuit et parfaitement injuste : les privilèges d’une petite fille née belle. »

B.B.60 - Beauvoir-Bardot

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De Bastille en bunker

68

Les Anglais ne s’en sont pas remis. Pour la première fois cette année, les quelques 3 000 invités à la garden-party de l’ambassade de France à Londres ont dû, what a shock, témoigner de leur identité.

L’ambassadeur des Etats-Unis d’Amérique a été gentiment mais fermement sommé de présenter son invitation personnelle et une ID avec photo. Le maire de Westminster et le High Sheriff de Londres ont fait un demi-mile pour récupérer le précieux sésame oublié dans leurs voitures. Les maris qui avaient eu la mauvaise idée d’arriver sans leur moitié de bristol ont été priés de l’attendre devant les grilles de la Résidence. Tel glorieux titulaire de la légion d’honneur, habitué depuis 1940 à entrer sur un simple bombement de torse, est resté à la porte du paradis. Soit dit en passant, juste pour rire, essayez de pénétrer dans une ambassade américaine sur votre bonne mine. Même avec la tête d’Obama, ce sera la porte. Avec une petite mallette dont vous avez oublié le code… Le pire quart d’heure de votre existence. Fouille à corps et j’en passe. Mais la réputation bonhomme de notre pays n’est plus à faire et personne ne s’attendait à une telle fermeté.

La presse brit s’émeut de cet accès de « paranoïa sécuritaire ». Après tout, pour nos amis anglo-saxons nous sommes encore le pays folklorique de la french connection et des policiers ripoux qu’on achète avec deux barrettes ou un joli ruban. Quelque part entre Un Américain à Paris et Les Aristochats. Du genre très accommodant, aimable mais pas sérieux. Mauvaise pioche. Nos soldats aussi meurent en Afghanistan. Les mêmes menaces terroristes pèsent sur nous.

Pour revenir dans un registre plus léger, à force de devoir raccompagner des invités ivres morts qui se cassent la figure sur nos marbres briqués, notre sens unique de l’hospitalité est devenu plus rationnel. Surtout quand ces derniers nous attaquent devant les tribunaux. Brassens et son étranger repasseront, depuis que l’ambassadeur d’Irlande et l’Evêque de Southwark ont redécoré le mobilier national d’une manière toute personnelle, nous avons appris la méfiance. Bunker, vous avez dit bunker ? Bienvenue au club.

Embargo sur Taguieff !

616
Pierre-André Taguieff
Pierre-André Taguieff.

Voilà donc un livre ignoré des gazettes. C’est que ce travail d’enquête rapporte des faits qu’il faut dissimuler. Dormez en paix braves gens ! Gavez-vous de Ribery et d’Anelka, de Woerth et Bettancourt ! L’omerta n’est pas l’apanage des seuls gangs mafieux, corses, calabrais ou siciliens. Elle règne aussi dans notre si vertueuse République des lettres. Des querelles intellectuelles, la vie littéraire en fourmille certes, mais dès lors que la corporation médiatique est mise en cause, celle-ci fait bloc. Reconnaître une erreur de jugement serait admettre que le système est faillible. Ce secret consensus n’est pas idéologique, mais corporatiste : le monde des média n’aime pas la dissidence.

Silence médiatique, boycott complice: le black out ne veut pas dire son nom. Le livre est érudit, très documenté, très argumenté, posant des questions à notre démocratie. L’auteur est un intellectuel reconnu par ses pairs, directeur de recherche au CNRS, auteur de plus de trente livres savants et d’une multitude d’essais ou d’articles. Pourquoi donc ce silence autour du dernier ouvrage de Pierre-André Taguieff ? « La nouvelle propagande anti juive » ! Vous n’y pensez pas ! Après ce qu’Israël a fait à la « flottille de la paix » !

Voilà bien un sujet exemplaire, cette flottille ! La mécanique propagandiste a fonctionné à plein régime et atteint son but. Des innocents humanitaires, les bras chargés de jouets et de bonbons, sauvagement agressés par la soldatesque sioniste ont prouvé au monde la nocivité d’Israël. Cette étonnante fable a eu le succès que l’on sait. Au même moment, près de trois cents Pakistanais musulmans étaient assassinés à Lahore par d’autres musulmans fanatiques sans que cette information n’émeuve aucune rédaction. Comment cette dissymétrie du regard est elle possible ? Quelle mécanique psychologique, idéologique, politique peut-elle produire de tels résultats ?

La gauche radicale phagocytée par l’islamisme

Tout le mérite du travail de Pierre André Taguieff est d’analyser dans les détails les rouages de cette machinerie. Depuis la guerre des six jours (1967) le statu symbolique d’Israël s’est radicalement modifié : passé de la compassion à l’admiration puis de l’admiration à la réprobation, l’Etat des victimes de la Shoah est progressivement devenu l’Etat des bourreaux de palestiniens. Un extraordinaire renversement permet aujourd’hui d’afficher sans vergogne cette mise en équivalence : étoile juive = croix gammée, sionisme = nazisme ! Un nouveau mythe s’est progressivement installé dans les imaginaires : la nakba (la catastrophe) palestinienne était la nouvelle shoah commise par les juifs contre les arabes. Toute honte bue, de nombreux intellectuels progressistes ont accrédité cette thèse. Après l’Algérie et le Vietnam, la Palestine devenait la dernière des « justes causes ».

Cependant, comment ce qui fonctionnait dans la suite logique des années 70, en un temps où le léninisme était dominant peut-il aujourd’hui rapprocher les islamistes de l’extrême gauche ? Quand le manichéisme idéologique était encore à l’œuvre, on n’aurait jamais pu voir les groupes trotskystes faire cause commune avec des barbus criant « Allah Akbar ! » dans une manifestation. Leon Davidovich doit se retourner dans sa tombe à voir le spectacle que donnent ses héritiers et c’est bien le paradoxe inquiétant du moment présent : via la cause palestinienne, c’est tout le champ politique de la radicalité de gauche qui se trouve phagocyté par l’islamisme. Or l’aliment majeur de l’islamisme est bien la haine radicale des juifs. Tout le talent de Pierre André Taguieff est de mettre en lumière la chaîne des emboitements de cette mécanique. Le récent épisode de la « flottille de la paix » a révélé la force de l’antisionisme radical auréolé des vertus du progressisme. Cette religion des temps modernes n’aurait pu prendre corps sans un dispositif propagandiste dont Taguieff démonte la mécanique.

Retour sur l’affaire Al Dourah

C’est bien le crime inexpiable de ce livre : Taguieff met en évidence la part de complicité active ou passive des médias dans ce dispositif de propagande. Un seul exemple, le plus flagrant et le plus grave dans ses effets: ce reportage contesté de France 2 signé Charles Enderlin sur la mort d’un enfant palestinien à Gaza le 30 septembre 2000 à Gaza. À l’évidence ces images font problème et ne donnent pas à voir ce que leur commentaire dit qu’elles montrent. Une polémique, devenue conflit judiciaire, a opposé Philippe Karsenty, l’auteur d’une contre enquête, à Charles Enderlin et à la direction de France 2. Philippe Karsenty, avec un acharnement peu commun, a apporté les éléments mettant en doute la vérité de ce reportage. Des personnes aussi peu suspectes de complaisance abusive à l’égard d’Israël, Elie Barnavi et Jean Daniel ont exprimé le souhait de voir une commission d’enquête indépendante statuer sur la qualité de ce reportage. Sans entrer dans le détail judiciaire de cette affaire qui par deux fois a accrédité la bonne foi de Philippe Karsenty et le bien fondé des doutes pesant sur les fameuses images, le monde des médias a manifesté une solidarité empressée avec Charles Enderlin. Sans prendre le soin d’examiner les faits et la contre-enquête, une pétition publiée par le Nouvel Observateur affirmait de manière péremptoire la vérité d’Enderlin face à la cabale conspirationniste menée par Karsenty. L’analyse minutieuse que fait Taguieff de toute cette affaire est-elle la raison du boycott médiatique dont son livre est l’objet ? Taguieff interpelle le refus d’examiner d’autres éléments, d’autres preuves à charge contre ce qui pourrait être une manipulation. Ce refus obéit d’abord à une logique idéologique : Israël ne peut qu’être le coupable et le palestinien ne peut qu’être la victime. Pour tous ces pétitionnaires, la vérité idéologique reste toujours supérieure à la vérité des faits car à Paris il est toujours plus agréable d’avoir tort avec Sartre que d’avoir raison avec Aron.

Contre la myopie délibérée, Taguieff passe au crible les enjeux actuels et en ce sens navigue à contre-courant des tendances intellectuelles ou diplomatiques dominantes qui font du « dialogue des civilisations » leur choix stratégique comme Chamberlain et Daladier pensaient pouvoir trouver un modus vivendi avec le nazisme. Taguieff voit dans la nouvelle propagande antijuive le front avancé de l’offensive totalitaire de l’islam radical contre les démocraties et la culture occidentale. L’antisionisme radical repeint aux couleurs du progressisme séduit, par sa propagande, des franges d’opinion de plus en plus vaste qui considèrent, avec bonne conscience, que l’empêcheur de tourner en rond se nomme Israël. Taguieff nous aide à regarder la menace en face même si nombreux sont ceux qui aujourd’hui préfèrent « être verts que morts ».

Dépression au-dessus d’un jardin

Les hommes politiques attendent souvent l’été pour concrétiser leurs actions les plus néfastes, impopulaires ou douteuses. Le maire de Paris Bertrand Delanoë, a profité de la torpeur caniculaire pour baptiser un espace vert très triste, construit au-dessus d’une dalle recouvrant le périphérique extérieur, du nom de Serge Gainsbourg.

En compagnie de Jane Birkin et de Charlotte, l’édile a dévoilé – vers Les Lilas – une sinistre plaque officielle indiquant « Jardin Serge Gainsbourg 1928-1991, auteur compositeur interprète ». Ce genre de plaques effrayantes et glacées où l’on peut lire « Maréchal d’Empire » ou « Ministre de la IVe République ».

Je fais le pari que Serge aurait vu d’un œil inquiété cet hommage statufiant en forme d’espace vert « écologique » (dixit la mairie), lui qui avait compris tout le romantisme sauvage et taciturne des vrais jardins (intimes ?) dans sa sublime chanson Dépression au-dessus du jardin.

Je fais surtout le pari qu’il aurait été agacé – en bon anar élégant – par cet honneur officiel, qui entérine son statut d’auteur « fréquentable », breveté pour toutes les louanges post-mortem. Je fais enfin le pari que le grand Serge aurait préféré que l’on donne plutôt son nom à une impasse dans Pigalle. Au moins ça l’aurait fait marrer. Et il s’y serait rendu plus volontiers.

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L’attaquant Ribéry va avoir besoin d’une bonne défense

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Au terme de sept heures de garde-à-vue dans les locaux de la brigade de répression du proxénétisme, Franck Ribéry et Karim Benzema ont été mis en examen hier pour « sollicitation de prostituée mineure ». Une décision parfaitement injustifiée pour l’avocate de Ribéry, Me Sophie Bottai, qui se démène pour expliquer que le dossier est tout aussi inconsistant que lors de la première audition de son client en avril dernier. La seule chose qui ait changé depuis, a-t-elle expliqué, « c’est que Ribéry a fini la Coupe du monde de football et qu’il a mal joué ». On peut estimer que l’avocate en rajoute. Mais on peut aussi raisonnablement penser que si les Bleus étaient rentrés en France avec le trophée de la FIFA dans leur bagages, qu’un million de Parisiens leur avaient fait un triomphe sur les Champs et que le président les avait reçu ensuite logiquement à l’Elysée, le juge d’instruction aurait peut-être réfléchi un peu plus longtemps avant de mettre en examen un héros national… Vae victis !

« Pour faire des Français, il faut de l’héritage et du désir »

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Renaud Camus
Renaud Camus.
Renaud Camus
Renaud Camus.

Pour que cela ait un sens d’être français, il faut qu’il y ait des étrangers. Mais vous savez que ce ne sont pas des catégories figées : l’Histoire montre qu’on peut devenir français alors qu’il est sans doute presque impossible de devenir japonais. Donc, notre première question est simple : qu’est-ce qu’être français ? Cela a-t-il à voir avec l’ethnie (ou la race), la culture, le mode de vie, les droits, les devoirs ? Autrement dit, peut-on « fabriquer des Français » avec n’importe qui ou y a-t-il, selon vous, des populations inassimilables ?

Toutes les populations sont inassimilables. Il en va de l’acculturation et de l’assimilation comme de l’éducation : elles ne peuvent pas faire l’économie de l’individu. Ce sont des hommes et des femmes et des enfants qui peuvent être assimilés au sein d’un peuple, pas des peuples, surtout quand ces peuples ont une forte réalité, une culture, une civilisation, une langue, une religion, une puissance en dehors de la nation censée les assimiler. Pourquoi se renonceraient-ils eux-mêmes ? Deux éléments créent des Français et peuvent en créer encore : l’héritage (la naissance, l’ethnie, la race, les ancêtres, l’appartenance héréditaire) et le désir (la volonté, l’élection particulière, l’amour d’une culture, d’une civilisation, d’une langue, d’une littérature, des mœurs, des paysages). On peut certes être français par la culture, par Montaigne, par Proust, par Manet, par la montagne Sainte-Victoire, par le pain, par le vin, par la langue : encore faut-il les connaître et les aimer, et d’abord les désirer.

Concernant l’immigration arabo-musulmane, vous parlez de « contre-colonisation », ce qui revient à affecter un coefficient forcément négatif à des mouvements migratoires qui sont aujourd’hui une réalité planétaire (et on peut aisément expliquer que les candidats à l’émigration se tournent naturellement vers l’ancien colonisateur dont ils connaissent la langue et les coutumes). Comment justifiez-vous ce terme provocateur ?

Rien n’est plus éloigné de mon esprit que la provocation. Face à la réalité historique à laquelle nous sommes confrontés, il s’agit bien de cela ! Mais si vous voulez, je veux bien dire « colonisation » tout court. Après tout, la Suisse, l’Autriche, la Suède n’ont jamais colonisé personne (enfin, pour le dire vite…), et ils ne sont guère moins colonisés à présent que la France. Le terme de « colonisation » est beaucoup plus adéquat à la situation actuelle qu’il ne l’est à l’ère dite « coloniale », pour laquelle il constitue une sorte d’abus de langage. Sauf en Algérie et bien avant cela au Canada, la France ne « colonisait » pas, au sens propre, et je ne le dis pas pour diminuer ses torts : elle conquérait, elle fondait un empire, elle ne transférait pas sa population. L’ère dite « coloniale », et que mieux vaudrait appeler « impériale » fut une brève parenthèse vite refermée. Tandis que la colonisation actuelle, dans l’autre sens, mérite bien mieux son nom, étymologiquement. Elle est d’ailleurs de conséquence mille fois plus grave, puisqu’elle implique ce que le parti de l’In-nocence appelle le « Grand Remplacement », d’une population par une ou plusieurs autres. C’est de très loin le phénomène le plus important de l’histoire contemporaine, et peut-être de toute l’histoire du territoire appelé France. Il ne s’agit pas, cette fois, pour le peuple colonisé, de perdre son indépendance un moment : il s’agit de disparaître, de s’effacer, de se dissoudre et même, par le biais des champions de l’antiracistisme, d’être persuadé qu’il n’a jamais existé, qu’il a rêvé son histoire et son existence même.

[access capability= »lire_inedits »]Vous observez qu’une partie des immigrés et des Français d’origine immigrée se définit aujourd’hui par une forme d’hostilité à la France. Mais ne sommes-nous pas collectivement responsables de cette situation ? Si nos Français « issus de » ne se reconnaissent pas comme Français, n’est-ce pas dû au fait que la culture française n’est plus, comme elle l’a été dans le passé, un cadeau et un privilège qui justifiait que les arrivants abandonnent volontiers leur propre culture ?

C’est la culture et l’éducation en général qui ne sont plus un privilège et un cadeau. À ce propos, on a sans doute insuffisamment réfléchi à ce qu’impliquait ce terme d’« obligatoire » un beau jour accolé à l’instruction publique. L’éducation et la culture ne sont plus perçues comme des objets de désir, comme désirables en soi, mais comme des obligations, autant dire comme des corvées. C’est la raison pour laquelle le parti de l’In-nocence, dans son programme pour l’éducation, propose, ne serait-ce qu’à titre provisoire, et face à l’impasse actuelle, une sécession en faveur d’une éducation fondée sur un triple volontariat, des professeurs, des parents et des élèves eux-mêmes : faire en sorte que ceux qui désirent une véritable éducation ne soient plus empêchés de la recevoir, et de la prodiguer, par ceux qui ne la désirent pas, qui veulent même s’en prémunir par tous les moyens.

Cela dit, vous avez parfaitement raison. La contre-colonisation n’aurait pas été possible sans l’effondrement culturel dû, pour la plus grande part, au désastre du système éducatif. Un peuple qui connaît son histoire et qui sait ses classiques ne se laisse pas mener béatement dans les poubelles de l’Histoire en se trémoussant mollement dans la sonorisation de tout, obligatoire elle aussi. L’enseignement de l’oubli, l’inoculation scolaire de l’inculture, la bêtification de masse étaient les conditions indispensables du Grand Remplacement.

Vous savez bien que de nombreux Français de souche récente n’aspirent qu’à se fondre dans le paysage, mais que, malgré leurs efforts, ils se heurtent à une forme de refus : ils font des études (au prix d’efforts considérables), respectent la loi et, à l’arrivée, se font retoquer à leurs entretiens d’embauche, contrôler au faciès dans le métro et on en passe… Comprenez-vous leur amertume, voire leur ressentiment ? Ne faisons-nous pas payer à la majorité les méfaits d’une minorité qui habille d’un vague vernis islamiste la culture des gangs américains ?

L’amertume et le ressentiment sont les leviers de la conquête. Je ne doute pas qu’ils n’aient quelques fondements véritables, mais enfin ceux-là ne sont rien auprès de la masse de nocence, de nuisance, d’agressivité, d’« incivilité », comme on dit joliment, dont certains Français de souche récente, pour reprendre votre expression, semblent tenir à s’assurer le quasi-monopole, pour ne rien dire des non-Français de vieille souche. Si amertume et ressentiment il devait y avoir, il me semble qu’ils ne devraient pas être en priorité de ce côté-là. Voilà un peuple qui se fait tout petit et se serre pour accueillir toujours plus d’étrangers, lesquels se précipitent chez lui tout à fait volontairement, pour la plupart, et c’est lui qui se fait traiter de raciste, et autres insultes et agressions quotidiennes, motivées par l’« amertume » et le « ressentiment ». Il aurait bien de quoi être amer. Le plus triste est qu’il ne le soit guère, trop hébété pour l’être par la grande déculturation et par le philtre d’oubli antiracististe, à l’absorption duquel se réduit désormais la transmission scolaire.

Cela dit, qu’il y ait des bonnes volontés déçues, parmi les Français de souche récente, ce n’est que trop vrai, hélas. Ce serait précisément la tâche d’un antiracisme véritable, et qui ne serait pas un procédé d’aveuglement systématique face à ce qui arrive, d’apprécier les êtres en tant qu’êtres et les groupes en tant que groupes, sans interférences.

Vous observez, pour la déplorer, une « malédiction » française : dans le champ politique, les seuls défenseurs de la culture française ont un discours ambigu ou franchement déplaisant sur la Seconde Guerre mondiale ou sur les races. Mais compte tenu de notre expérience historique qui a vu l’amour de la nation virer au nationalisme, peut-il en aller autrement ? Si nous sommes condamnés à choisir entre « francophobes » et « racistes », ne vaut-il pas mieux en finir avec ces identités mortifères ?

Cette malédiction n’est pas seulement française : on peut l’observer dans plusieurs autres pays d’Europe. On dirait parfois − c’est triste à dire − que seuls ceux auxquels leur marginalité idéologique et morale a permis d’échapper au philtre d’hébétude de l’antiracisme dogmatique se rendent compte de ce qui arrive. Mais après tout, il s’est passé la même chose pour la liberté sexuelle : n’en ont bénéficié d’abord que les prostituées, les scandaleux, les gens « perdus de mœurs », comme on disait, ceux qui n’avaient rien à perdre, pour qui la morale ne comptait pas. Que cette liberté sexuelle fût au contraire une exigence morale, comme la vérité, n’est apparu que plus tard. C’est ce qui me frappe le plus dans ce rapt de la morale auquel se livrent les antirascististes, qui la voudraient toute à eux. On dirait que l’exigence de vérité ne fait pas partie de leur morale. Ils décrivent un monde et un homme faux, imaginaires, mensongers, que la réalité dément jour après jour. Et pourtant ils sont sûrs que la morale est à eux et qu’en face d’eux, il n’y a que des criminels, comme ils disent. Or une morale qui fait fi de la vérité, qui met sur les yeux un bandeau pour ne pas voir ce qui survient et contredit ses préceptes, cette morale-là n’est pas une morale, c’est une niaise idéologie, dont les conséquences peuvent être désastreuses (et elles le sont).

Dans cette perspective, l’affaire de « l’apéro saucisson-pinard » a clairement soulevé la question des alliances : des « hyper-laïques » de gauche ont choisi de mener le combat avec des « identitaires ». Peut-on défendre la France avec n’importe qui ? Vous sentez-vous proches des « identitaires » qui se voient comme une communauté de « descendants de Gaulois », ce qui, au passage, exclut les « Français-Crémieux » que nous sommes de la nation ?

L’apéro saucisson-pinard n’est pas exactement ma tasse de thé, vous vous en doutez. Il était organisé par Riposte laïque, auquel je ne vois pas grand-chose à reprocher. De Gaulle lui-même ne s’est pas montré trop choosy quand il s’est agi de défendre la France. Cela dit, et si c’est ce que vous voulez me faire dire, je n’ai aucune espèce de sympathie pour les néo-nazis, les skinheads, les antisémites et les nostalgiques de la Collaboration. J’ai toujours été dans l’autre camp. En revanche, je ne vois pas pourquoi les Français d’origine française et tous ceux qui se fantasment comme descendants de Gaulois seraient les seuls, parmi nous, à n’avoir pas le droit de se penser comme un peuple, comme une culture, comme une tradition, une hérédité, une histoire. Dans l’appartenance nationale, il faut faire toute sa place au désir, au désir d’appartenance ; mais il n’est pas question d’exclure pour autant l’héritage, la naissance, l’ascendance ; sans quoi l’on tombe dans le pur hermogénisme, selon le terme que j’ai proposé dans Du sens, par opposition au cratylisme et en référence au Cratyle : dans la convention pure, dans l’illusion administrative, dans le règne du coup de tampon, dans l’in-culture parce que la culture c’est toujours, aussi, la culture des ancêtres et la présence des morts. Aucun peuple ne peut subsister sans référence à l’ascendance, et les contre-colonisateurs le savent bien, qui ne songent pas un instant à abdiquer la leur, mais voudraient que nous abdiquions la nôtre, en quoi ils sont d’ailleurs largement entendus. Il ne faut exclure aucun des deux termes : ni l’appartenance par l’hérédité, ni l’appartenance par le désir (et dans le cas des « Français-Crémieux », pour reprendre votre expression, par contribution majeure à la culture nationale).

Pensez-vous que l’islam pose un problème spécifique et presque insoluble par nature, autrement dit que l’idée d’un islam de France est une vertueuse illusion ? Dans le fond, ne seriez-vous pas simplement islamophobe, comme on dit aujourd’hui ?

D’abord, je déteste ce procédé des phobie-ceci phobie-cela, qui est une façon de réduire des opinions souvent parfaitement légitimes à un dérangement de l’esprit. L’islam est une religion, je ne suis pas fou des religions en général, du moins quand elles sont un pouvoir politique direct. L’islam est aussi une civilisation qui a produit, en architecture, en poésie, dans les arts décoratifs, en musique, certains des plus beaux accomplissements de l’humanité. Maintenant, il y a quelque chose de très troublant dans le fait, constamment relevé, que, dans l’espace islamique, il n’y a pour ainsi dire que des dictatures ou des régimes autoritaires, comme si cette civilisation était incompatible avec l’état politique de la liberté ordonnée, avec l’État de droit, avec le moins pour le plus qu’impliquent, pour chacun, le contrat social et ce que le parti de l’In-nocence appelle le « pacte d’in-nocence ». On dirait que ceux qui relèvent de cette civilisation − pris en masse, bien entendu, je ne parle pas d’individus − sont ingouvernables, sinon par la tyrannie. On dirait que le pacte d’in-nocence, qui pourtant peut seul fonder la liberté, le bien-être et la prospérité, leur est inaccessible parce qu’indésirable ; que seule a d’attrait la nocence, au contraire, revêtue des oripeaux du ressentiment, qui crée les moyens de sa perpétuation indéfinie. Je dirais, comme Lévi-Strauss, que ce type de société n’a pas de séduction à mes yeux. Qu’il s’exerce dans ses zones géographiques traditionnelles, très bien, mais je n’éprouve pas de plaisir à le voir se substituer, dans nos contrées, au type de société et d’état politique traditionnel, car je ne crois pas qu’il lui soit supérieur. Or il s’y substituera nécessairement puisque les immigrés, très étrangement, paraissent n’avoir de cesse qu’ils aient reconstitué dans leurs pays d’immigration le type de société qui leur a fait fuir leur pays d’origine. Bien entendu, ils ne s’en rendent pas compte : ils croient qu’ils peuvent avoir le meilleur de ceci et le meilleur de cela, sans les inconvénients, les charges, les devoirs, les contraintes qu’impliquent les avantages qui les ont attirés. Mais ce n’est évidemment pas possible.

Quel argument pouvez-vous opposer à ceux qui disent : « Nous sommes la deuxième religion, ou la deuxième communauté de France et cela nous donne des droits. » Après tout, la démocratie, c’est la démographie − « Combien de divisions ? » Au nom de quoi refuserions-nous à une partie des Français le droit de faire évoluer nos mœurs ? Et pourquoi le changement ne serait-il pas un enrichissement ?

Parce que les peuples ne veulent pas mourir, en général, malgré les pulsions suicidaires qui semblent animer ceux de l’Europe. Quant à la démocratie, elle ne peut pas désirer, elle aussi, sa propre mort. On nous dit qu’elle n’est pas possible en Algérie ou en Tunisie parce qu’elle amènerait immédiatement une terreur et une tyrannie pires que celles qui sévissent déjà. Il est certain que la pensée politique va bien devoir s’interroger rapidement sur les limites qu’il convient de lui impartir, ne serait-ce que pour la confiner au domaine politique. Comme Hélène de Troie, la plus belle femme du monde qui, selon le poète, a détruit les villes, détruit les armées, détruit les vaisseaux, la démocratie sortie de son lit, transposée dans des domaines où elle n’avait que faire, a déjà détruit les structures familiales, détruit la culture, détruit les systèmes d’éducation, aboli la transmission, effacé les manières de table, la courtoisie et la douceur de vivre, ruiné la civilisation. Dès lors qu’on lui laisse absolument libre cours, qu’on l’affranchit de l’histoire, de la géographie, de la culture, de la nature, du bon sens, de la common decency, on ne voit pas pourquoi elle ne détruirait pas les nations, ni ne subjuguerait les peuples. Les Chinois sont déjà majoritaires au Tibet.

Quoi qu’il en soit, en supposant que votre pessimisme soit justifié, dès lors que le problème n’est pas l’immigration étrangère, mais l’intégration des Français d’origine étrangère, que faire ?

Réagir, résister, refuser. Ceux de ces Français d’origine étrangère qui disent « les Français » pour parler des habitants traditionnels du pays qu’ils conquièrent par leur nombre, par leur masse, comprendraient très bien qu’on leur résistât quand ils veulent imposer ici leur société d’origine. C’est le contraire qui les stupéfie et d’ailleurs les emplit de mépris : qu’on leur abandonne sans une larme et sans une protestation ce beau royaume. Ils sont comme ces adolescents que désespère et désempare et rend toujours plus exigeants, plus emplis de ressentiment, l’absence de toute règle qu’on leur oppose. On pourrait au moins commencer par les prendre au mot quand ils renient la nationalité française et font allégeance à d’autres drapeaux, ce dont je crois comprendre que ce n’est pas rare.

Dans notre héritage, il y a l’universalisme des Lumières. Votre idée de ce qu’est un peuple ne lui tourne-t-elle pas le dos ?

Dans notre héritage, il y a bien autre chose que les Lumières, même si elles en font incontestablement partie ; bien autre chose que leur universalisme, qui dans l’ensemble du legs ne me paraît pas le plus précieux, c’est vrai. Quoiqu’il en soit nous avons le droit de faire des choix, et la France ne commence pas aux Lumières. Un peuple n’est pas une idée, même s’il peut avoir des idéaux. Un peuple qui ne serait qu’une idée serait perdu — c’est peut-être ce qui nous perd. [/access]

Je crée mon parti politique

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Laurent Wauquiez
Laurent Wauquiez.
Laurent Wauquiez
Laurent Wauquiez.

Je ne vous cacherai pas que j’ai longtemps hésité. Je ne voulais pas ajouter à la balkanisation du paysage politique français mais j’ai décidé de créer mon propre parti. C’est Laurent Wauquiez qui m’a donné l’idée quand son nom est apparu dans les gazettes (Libé et Le Point) à propos de son mouvement, « Nouvel Oxygène », pour lequel il aurait cherché des financements auprès de banquiers d’affaires, lors d’un voyage à Londres le 28 juin.

Et pourquoi moi ? Mais parce que je le vaux bien comme on dit du côté de Chantilly en ce moment.

Puisqu’il n’y a plus de parti unique…

On pouvait penser que l’offre était suffisante, surtout chez les ministres dont je croyais, assez naïvement, qu’ils appartenaient tous à l’UMP. On m’avait expliqué que l’UMP était un parti unique créé par Juppé pour en finir avec la droite la plus bête du monde et sa machine à perdre. Que c’était même pour ça que François Bayrou avait voulu résister et s’était lancé dans la glorieuse aventure du MODEM. Et que l’UMP tolérait aimablement une survivance du genre Parti Radical pour faire plaisir à Borloo et avait favorisé la création du Nouveau Centre pour faire semblant d’avoir une aile gauche. Parce que le paradoxe, c’est que les ministres d’ouverture sont tellement à droite (le zèle des convertis, n’est-ce pas…) que leurs propres partis de masse, comme Gauche Moderne de Jean-Marie Bockel ou le Club des progressistes d’Eric Besson font passer la formation d’Hervé Morin pour une horde de gauchistes échevelés.

Et puis de toute manière, il était hors de question que je rejoigne Bockel : je suis de gauche mais certainement pas moderne. Quant à Besson, quitte à me répéter, je suis de gauche mais je ne suis pas progressiste. C’est même pour ça que j’écris sur Causeur. Il n’y a que là ou presque qu’on comprend ce genre de bizarrerie, voire qu’on l’encourage.

Engagement et abnégation

Pourtant, il y avait tout de même des choses très tentantes, dans les micro-boutiques gouvernementales. Bon, pas le parti de Wauquiez. Je ne me voyais pas militant néo-oxygèniste. J’aurais eu l’impression de devenir une manière d’écologiste et ça, c’était hors de question. J’ai ma dignité.

J’aurais bien adhéré à l’association de Rama Yade. La possibilité de la voir en chair et en os tous les jours ou presque justifierait à elle seule l’engagement et l’abnégation de toute une vie. Seulement, son groupuscule s’appelle « Agir pour Colombes ». Et je n’ai pas envie de vivre à Colombes. En plus, son but est, je cite, « de défendre tous les Colombiens. » et je sais que ça ferait de la peine à Hugo Chavez si je me mettais à défendre les Colombiens.

Il aurait été tentant, aussi, d’adhérer aux « Amis de Christian Estrosi ». Le charisme du ministre de l’Industrie donne vraiment envie de parier sur son destin. Mais on m’aurait refusé : j’ai peur en moto et je n’aime pas la côte d’Azur. Le « club 89 » de Benoit Apparu, le secrétaire d’Etat au Logement, avait un nom qui me plaisait bien mais j’ai appris qu’il l’avait repris des mains de Jacques Toubon, ce qui est tout de même une garantie très moyenne de réussite et de visibilité.

Alors pourquoi pas « Le Chêne » de Michel Alliot-Marie ? C’est d’inspiration gaulliste, ça ne peut donc pas être totalement mauvais. Mais quitte à virer ma cuti autant le faire chez des gaullistes vraiment antilibéraux comme Nicolas Dupont-Aignan, par exemple. Il me restait, finalement, François Fillon. De toute façon, il vaut mieux s’adresser au bon dieu qu’à ses saints. Seulement, le parti du Premier ministre s’appelle « France 9 ». Un nom de chaîne du câble qui ne ferait que diffuser de vieilles séries américaines ou du catch féminin dans la boue. Ce n’est pas un programme antipathique en soi mais cela risque à la longue de souffrir d’un défaut de crédibilité.

Socialisme Réel et Vin Naturel

Non, décidément, je n’ai pas le choix. Je vais fonder mon parti. Il va s’appeler « Socialisme Réel et Vin Naturel ». Son programme reprend pour l’essentiel celui de George Orwell dans son essai Le lion et La licorne. George Orwell est le penseur de gauche préféré des gens de droite parce qu’ils pensent que son anti-stalinisme les ramène vers eux alors qu’il les en éloigne encore plus. Donc, dans Le lion et la licorne, Orwell indique trois axes qui lui semblent un minimum pour créer une société vivable : nationalisation des principaux moyens de productions, éducation identique pour tous sans distinction de classes et réduction drastique des écarts entre les salaires. En résumé, ce qu’on retrouve dans le programme du CNR qui s’appelait assez joliment Les Jours heureux.

Mais pourquoi rajouter « et Vin Naturel » ? Eh bien parce que l’excès de sulfites est un vrai problème de santé publique et que pour financer mon parti je préfère des viticulteurs à des banquiers d’affaires : ils ont plus drôles et plus sympathiques.

Les mauvais comptes d’Alexandre

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France club de foot

France club de foot

Alexandre dirige un club de football professionnel. Il a été chargé par la maison-mère de mettre de l’ordre dans les finances. Alors, depuis qu’il est en place, il tente de chasser toutes les dépenses inutiles. Par exemple, l’an dernier, il a supprimé la corbeille de fruits qui était à disposition des joueurs dans le vestiaire les jours de matches et d’entraînements. Il n’a pas non plus racheté de costumes pour les recrues. Pour les déplacements, on pouvait avoir 14 joueurs en costard et les quatre autres en survêtement[1. En fait, on me dit dans l’oreillette que les joueurs pourvus d’un costume, ne les enfilèrent plus, par solidarité]. Ce n’était pas très classe mais Alexandre était content, lui. Il avait réussi à être rigoureux. Qu’importe si ces petites choses supprimées pouvaient influencer dans le mauvais sens la cohésion de l’équipe. Qu’importe si, du même coup, le club avait un classement moins honorable. Qu’importe si, enfin, ce moins bon classement faisait perdre des centaines de milliers d’euros, soit beaucoup plus que les économies ainsi engrangées.

Qu’importe en effet. Car Alexandre est persévérant. À la fin du printemps, il a réuni les clubs de supporteurs et il leur a annoncé que la politique tarifaire des abonnements allait subir un infléchissement. Les places qu’occupent les plus riches, les présidentielles, les tribunes d’honneur étaient bien assez chères. En revanche, les prix des « virages » où l’on trouve davantage les classes populaires et moyennes[2. Et, sait-on jamais, les éventuels plus violents], allaient, quant à eux, subir une augmentation. Quand les représentants des associations de supporteurs, qui font partie de la seconde catégorie, ont protesté, ont fait état de la crise, du mauvais classement de l’an dernier, de l’injustice de la mesure puis des risques qu’encourait le club sur une éventuelle chute des abonnements, Alexandre avait sa réponse toute faite : regardez nos voisins, comparez les prix, comparez nos stades, et vous verrez que nous avons encore de la marge. Bien entendu, Alexandre mentait. Les abonnements des clubs comparables, c’est à dire visant comme lui le milieu de tableau, n’étaient pas du tout à l’avantage du sien. Quant au stade, c’était oublier que les supporteurs l’avaient déjà payé avec leurs impôts locaux[3. Comme la plupart des clubs français, celui d’Alexandre n’est pas propriétaire de son stade] et qu’il était plutôt malhonnête de leur en faire payer l’addition une seconde fois.

Il vit rigueur, il boit rigueur, il mange rigueur

Mais cette augmentation du prix des abonnements pour tout le monde, sauf pour ceux qui partageaient avec lui la tribune présidentielle, ne suffisait pas à Alexandre. Il expliqua ainsi qu’il était possible d’économiser 30000 euros de frais de nettoyage et d’embauches de stadiers en fermant certains secteurs du stade pour les matches attirant le moins de spectateurs. Que cette fermeture empêchât beaucoup d’abonnés de longue date de conserver leur place et leurs amis avec lesquels ils aimaient se retrouver au stade ne gênait pas Alexandre. Cet argument, servi là encore par ces mauvais coucheurs des associations de supporteurs, il le rejeta d’un revers de la main, avec mépris. Non cela n’allait pas, d’après lui, empêcher beaucoup de spectateurs de reprendre leur carte et ainsi générer un manque à gagner cinq à dix fois plus important que l’économie en question alors même que le club sortait de trois saisons catastrophiques et qu’il procédait à une augmentation des tarifs. « Bande de nuls », aurait-il ajouté, s’il n’avait pas cette courtoisie qu’on rencontre souvent chez les ministres du budget. Le problème, c’est que l’avancement de la campagne d’abonnement lui donne tort [4. 4000 au lieu de 7500, l’an passé].

Alexandre me fait penser à François. François est Premier ministre dans un pays d’Europe de l’ouest. Il pense rigueur, il vit rigueur, il boit rigueur, il mange rigueur. Quand il était petit, il rêvait sans doute d’être Antoine Pinay. Pourtant, il a passé tout son apprentissage de la vie politique avec Philippe, qui trouvait que cette rigueur aveugle avait des airs de Munich social. Et dans sa maison-mère à lui, il y avait aussi un conseiller, Henri, qui avait aussi travaillé avec Philippe et qui pensait pis que pendre de cette foutue rigueur. Qu’en définitive, elle était injuste, et inefficace parce qu’elle coûtait encore plus cher que les économies générées à la serpe. Avec François, mais aussi pour Jean-François, il fallait aussi regarder les voisins -notamment le plus grand d’entre eux, comparer avec eux. Mais, comme pour les abonnements d’Alexandre, la situation des voisins racontée par François et ses copains, c’était souvent des calembredaines, comme aurait dit Philippe.

Du coup, j’ai un peu plus d’indulgence pour Alexandre. Après tout, comment lui demander d’être plus compétent qu’un Premier ministre.

Amy Winehouse : back to bacs !

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Il n’y a pas que de mauvaises nouvelles. On croyait ne plus jamais entendre la plus belle voix de la soul dans un nouvel album. Amy Winehouse, après l’immense succès de son Back To Black, en 2006, avait connu les dérèglements de tous les sens, faisant de sa toxicomanie et de son alcoolisme une véritable ascèse de l’autodestruction. Pour qui savait écouter sa magnifique voix très vintage dans des arrangements qui rappelaient le grand Jack Nizstche et autres arrangeurs magiciens de la Motown, les choses étaient pourtant claires pour cette gamine coiffée en choucroute, née en 1983 et fille d’un chauffeur juif de taxi londonien.

En effet, des chansons comme You know I’m no good ou encore son succès planétaire Rehab dans lequel elle ne cessait de répéter son refus d’entrer en cure ont fait d’elle une splendide artiste du négatif qui avait décidé d’incarner dans sa chair un principe simple et héroïque, proche de la sainteté : il n’y a aucune réconciliation possible avec ce monde-là.

Amy, au nom de famille prédestiné, c’est une présence, aurait dit Lautréamont, « belle comme le tremblements des mains dans l’alcoolisme. » Heureusement, elle a dû décider que son évangile de la destruction n’était pas complet puisque sa maison de disque vient d’indiquer qu’elle travaille sur un nouvel album qui devrait sortir en janvier. Amy, pour la vie.

Godard l’effronté

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Jean-Luc Godard
Jean-Luc Godard.
Jean-Luc Godard
Jean-Luc Godard.

La salle du Cinéma des cinéastes, avenue de Clichy (Paris, XVIIe), ce vendredi 18 juin 2010, ne contenait qu’à peine une foule fervente, parmi laquelle des gens célèbres, dont certains gagnent à être connus. On ne venait pas ici seulement pour assister à la projection de Film socialisme, de Jean-Luc Godard, mais pour voir et entendre le dernier « monstre sacré » de la cinématographie internationale. Il ne s’était pas déplacé, quelques jours plus tôt, à Cannes, alors que les autorités compétentes lui faisaient l’honneur d’une avant-première sur la Croisette. Il justifiait son absence par « des problèmes de type grec ».

Le 5 mai, à Athènes, la grève générale contre les rudes mesures d’austérité décidées par le gouvernement, en échange d’une aide de l’Union européenne et du Fonds monétaire internationale, mobilisait le pays dans son entier ; trois personnes mouraient dans l’incendie « émeutier » d’une banque. Il concluait son mot d’excuse, par une formule de gamin précoce et insolent, qui fait encore le charme de ce presque octogénaire : « Avec le Festival, j’irai jusqu’à la mort, mais je ne ferai pas un pas de plus « . Avenue de Clichy, comme on lui faisait observer que, ce jour-là, soixante-dix ans auparavant, le général De Gaulle lançait un appel demeuré fameux, Jean-Luc le facétieux, toujours habile au téléscopage scandaleux des faits et des époques, révéla une part inattendue de sa biographie : « Je me suis intéressé très tard à l’Appel du 18 juin. […] J’ai vécu l’exode en riche. On est parti, on est arrivé à la mer, et c’était les vacances. J’ai vécu ces événements comme Jérôme Kerviel a vécu la Société générale. « .

Film socialisme

Pour ce qui est de Film socialisme, il nous paraît vain d’en faire un compte-rendu critique : Godard demeure un artiste absolu, engagé dans un dédale d’impressions proprement proustiennes (le « cher petit Marcel » préférait l’impression à la pure intellectualité ; et c’est ainsi que l’univers qu’il nous livre se dilate constamment). Ce dernier opus ne convaincra pas ses adversaires ni, surtout, ses ennemis irréductibles, qui n’en démordent pas : le cinéaste suisse, jadis prochinois, se fiche du monde avec une délectation non feinte. À leurs yeux, ses prétendus films démontrent surtout sa totale incapacité à se saisir d’une histoire et à lui donner un développement cohérent : ce sont des objets errants, pleins de ces jean-foutreries bien propres à fournir sa dose de pâmoison à un public cérébral et affreusement snob ! JLG a réalisé définitivement la figure de l’imposteur, aux manières embrouillées, qu’ils avaient cru identifier après son deuxième long-métrage, Le petit soldat (1960). Ils voulaient des convictions, des choses définitives, ils ne virent que l’évocation entêtante, suspecte, de la guerre d’Algérie[1. Le film fut interdit pendant plusieurs années], aussi troublante que l’époque était troublée. Nous sommes de ceux qui lui savent gré d’avoir réussi à montrer les affres d’« un esprit confus dans une situation confuse ».

Godard, contemporain capital

Un imposteur : c’est bien ainsi, nous apprend son biographe Antoine de Baecque[2. Godard, Antoine de Baecque, Grasset], que le présentait un certain Stéphane Zagdanski. Ce dernier, que nous ne connaissions ni d’Ève ni de sa pomme d’Adam, dans un pamphlet intitulé La mort dans l’œil (2004), consacre une trentaine de pages à « Godard le faux ». Pour ce monsieur Zagdanski, qui se donne des airs de philosophe sarcastique, le suisse effronté incarne l’une des énigmes parfaitement vides et persistantes des temps que nous vivons : « […] Pourquoi les imbroglios mollassons de Godard séduisent-ils autant de monde ? ». Voilà bien l’une de ces interrogations apparemment audacieuses et réellement sottes auxquelles Les Inrockuptibles, petit magazine « poivre et fiel » qu’un banquier progressiste et socialisant vient de placer sous oxygène, répondaient naguère avec la conviction inébranlable des nouveaux bourgeois, copies à peine retouchées de leurs modèles flaubertiens. Fort heureusement, l’économie médiatico-culturelle, qui a lancé, outre M. Zagdanski, Mmes Darrieussec et Angot, grâce à l’industrie festive post-moderne, a subi de plein fouet sa propre crise des subprimes  ; nous sommes momentanément débarrassés de ses produits toxiques qui encombraient le marché…

Faut-il encore défendre le bilan de Jean-Luc G., alors que quelques-uns de ses films appartiennent définitivement à l’histoire du cinématographe ? On ne se rappellera plus, ou alors pour en rire cruellement, les quelques cracheurs qui accompagnent sa carrière, depuis les anathèmes de Paris-Presse, en 1963, à la sortie du Mépris. Mais, partout dans le monde, des jeunes gens découvriront avec ravissement les aventures de Michel Poiccard, voyou nonchalant à la mine bienveillante, trahi par plus jolie des « dégueulasses », une américaine aux cheveux très courts qui vendait à la criée, sur les Champs-Élysées, le New York Herald Tribune. Ils s’émerveilleront de la parade sentimentale que se donnent entre eux Ferdinand, alias Pierrot-le fou (1965) et Marianne, Jean-Paul Belmondo et Anna Karina, et de la course rapide de leur amour désespérément impossible mais absolument nécessaire. Ils verront peut-être que Jean-Luc Godard fut le digne héritier d’Alfred de Musset, toujours émouvant et juste dans sa relation des rapports amoureux, et ils comprendront mieux le sens des paroles que Perdican adresse à Camille, dans On ne badine pas avec l’amour : 

« On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière; et on se dit: » J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui.  »  

Godard, tendre avatar

Faut-il alors argumenter en faveur de JLG au nom de la sociologie ? Rappeler la terrible angoisse, l’effroi moderne dans lesquels se noient les ombres d’Alphaville (1965), égarées dans le décor naturel de Paris rendu inquiétant et glacé par des architectes arrogants, perdues dans un univers prophétiquement barbare, précisé encore, en 1966, dans Masculin, féminin ? Convient-il d’évoquer le nom de l’immense Dziga Vertov, qui réussit à nous restituer la réalité du monde visible comme autant de fragments fugitifs ? Non, sans doute : mieux vaut rappeler que Le mépris (1963), adapté très librement d’un roman d’Alberto Moravia, nous ouvre les portes du ciel et précipite notre chute dans l’enfer des sentiments. Au point d’installer en nous le doute sur la pertinence des propos de Perdican : et si cet « être factice » n’était qu’une réplique éternellement reproduite par notre esprit, un tendre avatar qui nous rend supportable la douleur d’être né ?

Nous saluons Godard, d’Antoine de Baecque, livre énorme et léger, comptant 935 pages d’anecdotes privées, de faits précis, d’analyses fines, de rapprochements significatifs, sur lequel il conviendra de revenir. 

Hélas, nous regrettons une confidence, que nous jugeons incongrue, voire odieuse ! Contraint par la production du Mépris, de tourner une scène de nue avec Bardot, il s’essaie à filmer l’impeccable jeune femme dans le plus simple appareil. Mais l’entreprise le révulse à ce point qu’il y renonce. Il se serait alors plaint auprès de son ami Charles Bitsch « d’avoir été trompé sur la marchandise », osant prétendre : « Elle est moche, elle est moche, et ses seins dégringolent, c’est pas possible ». 

Bardot laide, la poitrine affaissée à vingt-neuf ans ! On dirait du Zagdanski !

B.B. 60

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Brigitte Bardot

Brigitte Bardot

L’été, c’est le soleil, des lunettes noires, un bikini, la plage.

L’été, c’est Bardot, son apparition sur le port de Saint-Tropez dans Et Dieu créa la femme, toutes ses apparitions depuis, « sur l’écran noir de nos nuits blanches ». Dans Le Mépris bien sûr – « Et mes fesses ? Tu les aimes, mes fesses ? » – ; dans Les femmes, merveille tournée en 1969 par Jean Aurel, scénarisée par Cécil Saint-Laurent, avec Maurice Ronet.

L’été, c’est B.B. quand elle chante « Coquillages et crustacés », « La Madrague » ou les bonbons sensuels offerts par Gainsbourg.

L’été, enfin, c’est B.B. dans les mots légers et profonds de François Nourissier.

A la fin des années 50, Nourissier considère qu’il n’a encore rien publié de bon. Un petit bourgeois, premier de ses romans qu’il appréciera quelque peu, viendra plus tard, en 1963. En attendant, il dirige la rédaction de La Parisienne et traîne son spleen de jeune éditeur à la foire de Francfort. Perdue au milieu des livres insipides, une couverture le cogne. Etalé sous ses yeux : « Le corps négligé, impudique et rieur (mais oui, rieur) de Brigitte Bardot ». Le texte de cet ouvrage italien est signé Simone de Beauvoir. De retour à Paris, Nourissier la contacte pour lui proposer une réédition en français. Beauvoir est gênée, bafouille, parle d’impôts, fuit. Nourissier demande alors à Roger Vaillant, à Pieyre de Mandiargues et Paul Morand si le sujet Bardot les intéresse. Tous refusent, laissant à notre seule imagination le plaisir d’esquisser leurs mots sur la silhouette de BB. C’est donc Nourissier qui, en quelques pages, va sculpter Bardot telle qu’elle est à jamais dans nos mémoires : une mythologie française, c’est-à-dire une Star, ce claquement de langue qui évoque une étoile pendue au cou d’une nuit de pleine lune.

La beauté, ce beau souci…

La grande question de l’époque, à la Une des magazines, est : « Faut-il brûler B.B. ? »

Avec la classe infinie du styliste, Nourissier répond d’entrée en amoureux des courbes sensuelles et en puncheur précis : « De toutes les armes que nous offre la vie quotidienne pour régler ses comptes à la sottise, la jeunesse et l’impudeur d’une femme sont les plus douces. » L’air de rien, il ne lâchera plus, ni B.B., ni ceux qui ne voient en elle qu’une écervelée insignifiante. A sa jolie héroïne de France, il réserve ses émerveillements et son oeil bleu délicat ; aux autres, il dit l’urgence de la grâce qu’ils ne connaîtront jamais, eux qui préfèrent celles que Paul Gégauff nommait « les bonnes femmes ». Pourquoi Bardot, hier comme aujourd’hui ? Lire et relire Nourissier, se mettre en bouche les lignes de beauté qu’il trace : « Que l’on caresse du regard, vite, les images innombrables de Bardot ; que l’on profite vite d’un plaisir innocent, car, sitôt les yeux relevés, on les posera sur un monde de lèvres et de visage clos. L’énorme bêtise des hommes d’Occident devant le sexe et devant leur désir éclate en de certaines occasions. L’aventure Bardot en est une. S’il n’existait aucune autre raison de l’aimer et de bavarder un peu librement sur le compte de cette belle personne, la seule envie de faire acte de présence y suffirait. J’entends la seule envie d’être parmi ceux qui l’auront dit : la beauté n’est pas honteuse, la beauté a des droits, nous devons respecter en elle une dignité d’avant la faute, joueuse et familière. »

Et à la fin de l’envoi, B.B. ancrée dans les coeurs battants et Nourissier terriblement vivant loin de cette Miss P. qui le fait crever lentement, se souvenir que : « Sous la mythologie, sous l’entreprise et le triomphe publicitaires, il existe ce miracle gratuit et parfaitement injuste : les privilèges d’une petite fille née belle. »

B.B.60 - Beauvoir-Bardot

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De Bastille en bunker

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Les Anglais ne s’en sont pas remis. Pour la première fois cette année, les quelques 3 000 invités à la garden-party de l’ambassade de France à Londres ont dû, what a shock, témoigner de leur identité.

L’ambassadeur des Etats-Unis d’Amérique a été gentiment mais fermement sommé de présenter son invitation personnelle et une ID avec photo. Le maire de Westminster et le High Sheriff de Londres ont fait un demi-mile pour récupérer le précieux sésame oublié dans leurs voitures. Les maris qui avaient eu la mauvaise idée d’arriver sans leur moitié de bristol ont été priés de l’attendre devant les grilles de la Résidence. Tel glorieux titulaire de la légion d’honneur, habitué depuis 1940 à entrer sur un simple bombement de torse, est resté à la porte du paradis. Soit dit en passant, juste pour rire, essayez de pénétrer dans une ambassade américaine sur votre bonne mine. Même avec la tête d’Obama, ce sera la porte. Avec une petite mallette dont vous avez oublié le code… Le pire quart d’heure de votre existence. Fouille à corps et j’en passe. Mais la réputation bonhomme de notre pays n’est plus à faire et personne ne s’attendait à une telle fermeté.

La presse brit s’émeut de cet accès de « paranoïa sécuritaire ». Après tout, pour nos amis anglo-saxons nous sommes encore le pays folklorique de la french connection et des policiers ripoux qu’on achète avec deux barrettes ou un joli ruban. Quelque part entre Un Américain à Paris et Les Aristochats. Du genre très accommodant, aimable mais pas sérieux. Mauvaise pioche. Nos soldats aussi meurent en Afghanistan. Les mêmes menaces terroristes pèsent sur nous.

Pour revenir dans un registre plus léger, à force de devoir raccompagner des invités ivres morts qui se cassent la figure sur nos marbres briqués, notre sens unique de l’hospitalité est devenu plus rationnel. Surtout quand ces derniers nous attaquent devant les tribunaux. Brassens et son étranger repasseront, depuis que l’ambassadeur d’Irlande et l’Evêque de Southwark ont redécoré le mobilier national d’une manière toute personnelle, nous avons appris la méfiance. Bunker, vous avez dit bunker ? Bienvenue au club.

Embargo sur Taguieff !

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Pierre-André Taguieff
Pierre-André Taguieff.
Pierre-André Taguieff
Pierre-André Taguieff.

Voilà donc un livre ignoré des gazettes. C’est que ce travail d’enquête rapporte des faits qu’il faut dissimuler. Dormez en paix braves gens ! Gavez-vous de Ribery et d’Anelka, de Woerth et Bettancourt ! L’omerta n’est pas l’apanage des seuls gangs mafieux, corses, calabrais ou siciliens. Elle règne aussi dans notre si vertueuse République des lettres. Des querelles intellectuelles, la vie littéraire en fourmille certes, mais dès lors que la corporation médiatique est mise en cause, celle-ci fait bloc. Reconnaître une erreur de jugement serait admettre que le système est faillible. Ce secret consensus n’est pas idéologique, mais corporatiste : le monde des média n’aime pas la dissidence.

Silence médiatique, boycott complice: le black out ne veut pas dire son nom. Le livre est érudit, très documenté, très argumenté, posant des questions à notre démocratie. L’auteur est un intellectuel reconnu par ses pairs, directeur de recherche au CNRS, auteur de plus de trente livres savants et d’une multitude d’essais ou d’articles. Pourquoi donc ce silence autour du dernier ouvrage de Pierre-André Taguieff ? « La nouvelle propagande anti juive » ! Vous n’y pensez pas ! Après ce qu’Israël a fait à la « flottille de la paix » !

Voilà bien un sujet exemplaire, cette flottille ! La mécanique propagandiste a fonctionné à plein régime et atteint son but. Des innocents humanitaires, les bras chargés de jouets et de bonbons, sauvagement agressés par la soldatesque sioniste ont prouvé au monde la nocivité d’Israël. Cette étonnante fable a eu le succès que l’on sait. Au même moment, près de trois cents Pakistanais musulmans étaient assassinés à Lahore par d’autres musulmans fanatiques sans que cette information n’émeuve aucune rédaction. Comment cette dissymétrie du regard est elle possible ? Quelle mécanique psychologique, idéologique, politique peut-elle produire de tels résultats ?

La gauche radicale phagocytée par l’islamisme

Tout le mérite du travail de Pierre André Taguieff est d’analyser dans les détails les rouages de cette machinerie. Depuis la guerre des six jours (1967) le statu symbolique d’Israël s’est radicalement modifié : passé de la compassion à l’admiration puis de l’admiration à la réprobation, l’Etat des victimes de la Shoah est progressivement devenu l’Etat des bourreaux de palestiniens. Un extraordinaire renversement permet aujourd’hui d’afficher sans vergogne cette mise en équivalence : étoile juive = croix gammée, sionisme = nazisme ! Un nouveau mythe s’est progressivement installé dans les imaginaires : la nakba (la catastrophe) palestinienne était la nouvelle shoah commise par les juifs contre les arabes. Toute honte bue, de nombreux intellectuels progressistes ont accrédité cette thèse. Après l’Algérie et le Vietnam, la Palestine devenait la dernière des « justes causes ».

Cependant, comment ce qui fonctionnait dans la suite logique des années 70, en un temps où le léninisme était dominant peut-il aujourd’hui rapprocher les islamistes de l’extrême gauche ? Quand le manichéisme idéologique était encore à l’œuvre, on n’aurait jamais pu voir les groupes trotskystes faire cause commune avec des barbus criant « Allah Akbar ! » dans une manifestation. Leon Davidovich doit se retourner dans sa tombe à voir le spectacle que donnent ses héritiers et c’est bien le paradoxe inquiétant du moment présent : via la cause palestinienne, c’est tout le champ politique de la radicalité de gauche qui se trouve phagocyté par l’islamisme. Or l’aliment majeur de l’islamisme est bien la haine radicale des juifs. Tout le talent de Pierre André Taguieff est de mettre en lumière la chaîne des emboitements de cette mécanique. Le récent épisode de la « flottille de la paix » a révélé la force de l’antisionisme radical auréolé des vertus du progressisme. Cette religion des temps modernes n’aurait pu prendre corps sans un dispositif propagandiste dont Taguieff démonte la mécanique.

Retour sur l’affaire Al Dourah

C’est bien le crime inexpiable de ce livre : Taguieff met en évidence la part de complicité active ou passive des médias dans ce dispositif de propagande. Un seul exemple, le plus flagrant et le plus grave dans ses effets: ce reportage contesté de France 2 signé Charles Enderlin sur la mort d’un enfant palestinien à Gaza le 30 septembre 2000 à Gaza. À l’évidence ces images font problème et ne donnent pas à voir ce que leur commentaire dit qu’elles montrent. Une polémique, devenue conflit judiciaire, a opposé Philippe Karsenty, l’auteur d’une contre enquête, à Charles Enderlin et à la direction de France 2. Philippe Karsenty, avec un acharnement peu commun, a apporté les éléments mettant en doute la vérité de ce reportage. Des personnes aussi peu suspectes de complaisance abusive à l’égard d’Israël, Elie Barnavi et Jean Daniel ont exprimé le souhait de voir une commission d’enquête indépendante statuer sur la qualité de ce reportage. Sans entrer dans le détail judiciaire de cette affaire qui par deux fois a accrédité la bonne foi de Philippe Karsenty et le bien fondé des doutes pesant sur les fameuses images, le monde des médias a manifesté une solidarité empressée avec Charles Enderlin. Sans prendre le soin d’examiner les faits et la contre-enquête, une pétition publiée par le Nouvel Observateur affirmait de manière péremptoire la vérité d’Enderlin face à la cabale conspirationniste menée par Karsenty. L’analyse minutieuse que fait Taguieff de toute cette affaire est-elle la raison du boycott médiatique dont son livre est l’objet ? Taguieff interpelle le refus d’examiner d’autres éléments, d’autres preuves à charge contre ce qui pourrait être une manipulation. Ce refus obéit d’abord à une logique idéologique : Israël ne peut qu’être le coupable et le palestinien ne peut qu’être la victime. Pour tous ces pétitionnaires, la vérité idéologique reste toujours supérieure à la vérité des faits car à Paris il est toujours plus agréable d’avoir tort avec Sartre que d’avoir raison avec Aron.

Contre la myopie délibérée, Taguieff passe au crible les enjeux actuels et en ce sens navigue à contre-courant des tendances intellectuelles ou diplomatiques dominantes qui font du « dialogue des civilisations » leur choix stratégique comme Chamberlain et Daladier pensaient pouvoir trouver un modus vivendi avec le nazisme. Taguieff voit dans la nouvelle propagande antijuive le front avancé de l’offensive totalitaire de l’islam radical contre les démocraties et la culture occidentale. L’antisionisme radical repeint aux couleurs du progressisme séduit, par sa propagande, des franges d’opinion de plus en plus vaste qui considèrent, avec bonne conscience, que l’empêcheur de tourner en rond se nomme Israël. Taguieff nous aide à regarder la menace en face même si nombreux sont ceux qui aujourd’hui préfèrent « être verts que morts ».

Dépression au-dessus d’un jardin

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Les hommes politiques attendent souvent l’été pour concrétiser leurs actions les plus néfastes, impopulaires ou douteuses. Le maire de Paris Bertrand Delanoë, a profité de la torpeur caniculaire pour baptiser un espace vert très triste, construit au-dessus d’une dalle recouvrant le périphérique extérieur, du nom de Serge Gainsbourg.

En compagnie de Jane Birkin et de Charlotte, l’édile a dévoilé – vers Les Lilas – une sinistre plaque officielle indiquant « Jardin Serge Gainsbourg 1928-1991, auteur compositeur interprète ». Ce genre de plaques effrayantes et glacées où l’on peut lire « Maréchal d’Empire » ou « Ministre de la IVe République ».

Je fais le pari que Serge aurait vu d’un œil inquiété cet hommage statufiant en forme d’espace vert « écologique » (dixit la mairie), lui qui avait compris tout le romantisme sauvage et taciturne des vrais jardins (intimes ?) dans sa sublime chanson Dépression au-dessus du jardin.

Je fais surtout le pari qu’il aurait été agacé – en bon anar élégant – par cet honneur officiel, qui entérine son statut d’auteur « fréquentable », breveté pour toutes les louanges post-mortem. Je fais enfin le pari que le grand Serge aurait préféré que l’on donne plutôt son nom à une impasse dans Pigalle. Au moins ça l’aurait fait marrer. Et il s’y serait rendu plus volontiers.

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