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Goldorak s’invite chez le Roi-Soleil

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Photo : BFLV

Après Jeff Koons en 2008 (rappelez-vous le homard) et Xavier Veilhan en 2009, le château de Versailles invite pour la troisième année consécutive un artiste de l’écurie du galleriste Emmanuel Perrotin. Il s’agit cette fois du Japonais Takashi Murakami.

Ce qui, chaque année, nous est vendu comme l’intrusion éphémère de l’art contemporain dans un temple de l’art classique commence à devenir une habitude qui exaspère les amoureux du Versailles d’antan et ne surprend plus que les touristes venus des antipodes pour voir Vénus et qui restent bouche bée devant Goldorak. Cet effet de surprise est voulu par l’artiste qui s’interroge : « est-ce que ça va faire monter ma cote ? Je ne sais pas ». Je ne sais pas non plus mais je doute qu’un chef renommé puisse acquérir une étoile en ajoutant des smarties à la carte de son restaurant. On me dit que si. J’en reste bouche bée.

C’est donc le parti-pris des organisateurs de l’événement qui, comme l’année dernière et celle d’avant, n’ont que le contraste et le décalage à la bouche. Que l’on trouve le travail de Murakami ou l’art contemporain dans son ensemble génial et prophétique ou grotesque et vain, on peut s’interroger sur cette manie que les décideurs culturels ont de nous coller du clinquant sur du patiné à l’image des colonnes de Buren qui devaient disparaître fissa des jardins du Palais Royal et semble parties pour durer mille ans si on les laisse faire.

Ça n’étonnera personne, les visiteurs VIP ont plutôt aimé l’exposition ; Frédéric Mitterrand est sorti ravi et l’écrivain Chantal Thomas, spécialiste de Sade, a décrété que la Reine, qui s’intéressait à l’art décoratif, aurait beaucoup aimé. Rappelons qu’elle aimait aussi les moutons mais évitons de l’ébruiter car nous pourrions voir un jour le Château ouvrir ses portes au Salon de l’Agriculture.

Les ploucs, ça ne comprend rien à l’art, c’est à ça qu’on les reconnaît

Les visiteurs comme vous et moi seront plus partagés. Certains Japonais qui faisaient de Versailles l’un des grands moments de leur voyage en Europe seront furieux d’y trouver l’art manga qu’ils interdisent à leurs enfants pour éduquer leur goût. Mais leur colère est discrète. Vous connaissez les Japonais, ils sont différents à Versailles et au karaoké. Dans la Galerie des Glaces, ils se tiennent et au micro, ils se lâchent. Mais ceux qui ne sont pas artistes ne peuvent pas comprendre qu’on se lâche dans les appartements royaux.

Les ploucs, ça ne comprend pas ces choses et c’est à ça qu’on les reconnaît. Jean-Jacques Aillagon les a lui-même bien reconnus en qualifiant « d’activisme aux relents xénophobes » les « protestations émanant de cercles d’extrême droite intégristes et conservateurs » qui accueillent chaque année tant d’audace.

Il semblerait que les mêmes empêcheurs de faire de l’art pour milliardaires mais quand même visible par les contribuables (on leur doit bien ça) sévissent aussi au Japon car Murakami avoue qu’il n’aurait jamais pu exposer dans le palais impérial. L’empereur est par principe opposé à la modernité. Comme quoi les monarques vivants se défendent mieux que les rois morts. De plus, les groupes d’extrême droite ne l’auraient pas toléré. S’ils pouvaient ne servir qu’à ça, ceux-là, je les regarderais presque avec bienveillance.

Les œuvres elles-mêmes sont pourtant bien innocentes : des fleurs aux couleurs gaies qu’on trouve sur les papiers peints destinés aux moins de douze ans et des figurines sorties d’un happy meal et grossies cent fois. Rien de choquant, d’iconoclaste ou de subversif cette fois-ci, (on se met à espérer que ces concepts soient enfin passés de mode). Le créateur le revendique et explique que son inspiration, c’est l’univers de son enfance. Ça tombe plutôt bien car cela semble être l’horizon indépassable de millions d’Occidentaux.

Enfin, même si l’on trouve ça joli, l’art de Murakami à Versailles souffre de la comparaison. En voyant des jouets en plastique dans un tel écrin, on comprend que dans son chemin parcouru du classique au postmoderne, l’art a perdu le beau en route.

Kundera nous dit que « le kitsch est la dernière station avant l’oubli ». Puisse-t-il avoir raison. L’empereur du Japon le croit, il ne flirte pas avec le kitsch de peur d’être emporté avec lui. Un souverain sacrément conservateur ! On devrait lui confier nos musées.

Robert Barcia : enterré mais pas mort

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On apprend seulement, un an après, la mort de Robert Barcia, fondateur et dirigeant occulte de Lutte Ouvrière. Arlette Laguiller, comme aujourd’hui Nathalie Artaud, ne sont officiellement que porte-parole de l’organisation trotskyste. Cette manière de cacher la mort d’un leader historique fait pourtant penser à l’URSS de la grande époque, ce qui est surprenant quand on sait à quel point ces militants trotskystes vouent une haine féroce à tout ce qui rappelle, de près ou de loin, le stalinisme.
Tout cela n’est pas sans rappeler aussi cette blague datant de l’Occupation qui courait dans l’entourage de Laval : « Le maréchal Pétain est mort mais personne n’a encore osé lui dire. »

Le souverainisme à la petite semaine

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Photo : iko

Soyons clairs : je n’ai jamais éprouvé aucune sympathie pour l’Europe telle qu’elle se construit. Pour être un internationaliste conséquent, encore faut-il qu’il y ait, étymologiquement, des nations. À mon âge, je n’ai pas grand-chose à reprocher à la nation. À la mienne, en tout cas. Elle a tout de même gratuitement ou presque veillé sur ma santé, assuré mon éducation et ma sécurité. Elle a également tenté de le faire pour les plus pauvres ou les plus faibles que moi, même quand ils n’étaient pas forcément français, ce que je trouve très chic de sa part, un chic républicain qui a connu des hauts, des bas et même une brève éclipse entre 40 et 44 mais qui reste quand même assez unique en son genre.
En échange, ma nation m’a finalement demandé assez peu de choses : douze mois de service militaire, le paiement régulier de mes impôts et le respect du code de la route.

Tout s’est brouillé

Alors quand je me suis aperçu comme la plupart des Français que l’Europe existait, c’est-à-dire au moment du référendum de Maëstricht, tout est devenu beaucoup plus compliqué. Par exemple, j’ai commencé à trouver que le clivage gauche-droite n’était plus aussi clair.
Avant, je préférais toujours un social-démocrate même rose très pâle à un centriste même très progressiste. J’étais du genre à croire qu’il y avait, pour les plus anciens de nos lecteurs qui se souviendront de qui je veux parler, une véritable différence entre Bernard Stasi et Michel Rocard. Et voilà que tout se brouillait : je me sentais soudain plus proche de Séguin que de Mitterrand.
J’ai demandé autour de moi si c’était normal. Comme autour de moi, il y avait surtout des communistes, ils m’ont répondu pour la plupart que oui, c’était normal, mais que ce n’était pas non plus la peine de le crier sur les toits, qu’on avait assez d’ennuis comme ça en ce moment avec ce qui se passait à l’Est. Certains me rappelaient même que les gaullistes et nous, on avait toujours été d’accord sur l’Europe qui était une construction supranationale voulant imposer un modèle économique définitivement capitaliste sur le continent. Simplement, les gaullistes insistaient un peu plus sur les dangers du supranational et nous sur ceux du modèle économique.

L’Europe, la France et moi

Les années ont passé et ce n’est pas allé en s’arrangeant.
Ni pour moi, ni pour la France, ni pour l’Europe.
En plus d’être communiste, je suis devenu souverainiste. Il m’est même arrivé de voter pour Chevènement et de trouver le Pasqua de 1999 sympathique. Des amis de trente ans cessent alors de vous parler et au bout du compte, on finit par écrire à Causeur, vous voyez le genre.
La France a trouvé le moyen de perdre sa monnaie, sa croyance en un vouloir-vivre ensemble (il y eut une époque où cette expression ne faisait pas forcément rire et ce n’était pas plus mal) et de préférer les débats sur les sujets de sociétés aux sujets de débats sur la société. En gros on s’est s’étripés sur le Pacs et les drogues douces pendant qu’on liquidait l’Etat-Providence. Vous voyez de quoi je parle, là, avec l’Etat-Providence ? Vous savez, la grosse bête qui achève de cracher ses poumons ces jours-ci entre un mini-putsch parlementaire et une propagande généralisée à la télé, à la radio et dans presque tous les journaux. On remarquera au passage que tout cela est allé d’autant plus vite et plus facilement que les gaullistes ont pratiquement disparu du paysage et que les communistes… non plus.

L’Europe, enfin, avait promis la paix et elle a fait la guerre en Yougoslavie, au Kosovo et maintenant en Afghanistan (Je sais, c’est l’Otan mais depuis que la France a réintégré l’Otan, UE et Otan, c’est kif-kif le bourricot taliban.). Elle s’est élargie à des pays pauvres en se disant qu’il serait plus facile de s’aligner sur eux pour le social. D’ailleurs, les pays riches comme la Norvège qui ont du pétrole et des grandes filles blondes qui ont un an de congé-maternité, ils ont dit non, merci, sans façon. Pour finir, comme elle ne demande pas son avis aux peuples, les peuples se mettent à voter à l’extrême droite un peu partout ce qui permet aux news magasines de faire des dossiers citoyens et récurrents sur la question.

Nation sans nationalisme

Ce qu’il y a de bien avec le souverainisme, justement, c’est qu’il permet d’aimer sa nation sans être nationaliste. Le souverainiste, et notamment le souverainiste français, pense que la nation, c’est encore pour l’instant le seul cadre qui protège, qui permette d’assurer un minimum de cohésion sociale en résistant à la mondialisation. Seulement, quand on est souverainiste, il faut aller jusqu’au bout de sa logique.
Et les postures adoptées par le pouvoir actuellement face à la question rom, c’est tout de même du souverainisme à la très petite semaine. On dit merde à l’ONU, au Pape, aux Roumains, à la Commission Européenne et au Luxembourg via cette même Commission Européenne. Il faut la voir, rouler des mécaniques, cette droite de gouvernement qui bande ses petits muscles en disant : « On fait ce qu’on veut, on est chez nous, non mais… »
Il y a juste un petit problème. C’est que c’est la même droite qui a fait voter en catimini parlementaire le traité de Lisbonne malgré le référendum de 2005 et la même qui ne cesse aujourd’hui de nous citer le monde entier en exemple sur les retraites pour nous faire honte devant notre archaïque feignasserie de Gaulois qui refusent d’admettre que l’allongement de l’espérance de vie suppose l’allongement de la durée de travail.

Alors on voudrait juste leur rappeler que le souverainisme, ce n’est pas un jour sur deux, quand ça arrange sur des questions de roulottes mal garées. C’est aussi une volonté économique de rester les maitres chez soi et d’affirmer la prééminence d’un modèle social, fusse contre le monde entier et sa cinquième colonne des experts autoproclamés.

Causons de littérature !

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Le 20 septembre 2010, Causeur s’invite à Strasbourg pour y faire l’ouverture de la « Bibliothèque idéale », rencontres annuelles d’écrivains organisées par la Ville de Strasbourg et la librairie Kléber.

Alain Finkielkraut, Renaud Camus, Bertrand Burgalat, Jérôme Leroy, Élisabeth Lévy, Basile de Koch et François Miclo dialogueront le temps d’une soirée. Ils évoqueront leurs passions et leurs engouements littéraires, en revenant notamment sur l’œuvre de Philippe Muray. Ils débattront aussi du rôle et de la fonction de la littérature dans notre monde.

Bibliothèque idéale
20 septembre 2010, à 20 heures
Grande salle de l’aubette, place Kléber, Strasbourg. Entrée libre.

Le clope photographe

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Muray

La dernière fois qu’Annie Assouline vit Philippe Muray, il montait dans un taxi, laissant à la photographe en guise d’adieu quatre mots à demi-prononcés : « Je suis très fatigué. » Confidence extraordinaire d’un homme qui poussait la civilité à toujours donner le change et à faire passer l’intelligence avant la lassitude et la maladie.

[access capability= »lire_inedits »]Brouiller les pistes

Au cours des dix années qui venaient de s’écouler, Hannah avait photographié l’écrivain à plusieurs reprises. La couverture de ce numéro et les photos reproduites dans le dossier consacré à Philippe Muray sont signées d’elle. « Il avait, dit-elle, une manière extrêmement sensuelle et virile de fumer. Aucun homme ne fume plus comme ça aujourd’hui. Il y a beaucoup de photos où son cigarillo est présent… Il me regardait le photographier, tout en fumant. Son clope était son propre appareil photographique. »

Et si c’était cela, le secret de Philippe Muray ? La séduction, le jeu de regards : oui, peut-être. Mais le brouillage de pistes avant tout. L’animal fétiche de l’écrivain n’est pas le chat mais le caméléon : Muray se transforme en photographe quand il est photographié. Il proclame toute littérature impossible quand son grand œuvre aspire à reprendre le métier là où Balzac l’avait laissé. C’est qu’il vaut mieux savoir jouer incognito quand on se consacre à dépeindre la Comédie humaine.[/access]

Ils étaient rosses, ils seront roses

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La violence dans les prisons est, paraît-il, monnaie courante. Les matons ont donc recours aux menottes, matraques, et autres cachots pour ramener le calme chez leurs ouailles. Avec des succès relatifs.

Alors qu’il suffit de jeter un œil perspicace sur la maison de Barbie pour que la solution se dévoile dans toute sa splendide simplicité. Peignons les murs en rose. Et pas que les murs. Tout, tout, tout en rose, les armoires, les lits, les barreaux, la totale!

C’est l’expérience qui a été menée dans deux prisons suisses, à Bienne et Zurich. Résultat sgarantis, les taulards se transforment en Camille et Madeleine. Les Helvètes ne font en cela que suivre le modèle américain où certaines cellules ne se contentent pas de se couvrir de rose, mais s’ornent également des jolis dessins d’animaux tendrement anthropomorphisés.

Le directeur de l’American Institut for Biosocial Research à Tacoma, Alexander Schauss, est formel: « Même si une personne essaie de s’énerver ou de devenir agressive, c’est impossible de le faire en présence de cette couleur. Celle-ci réduit le rythme cardiaque, la pression sanguine et les pulsations. C’est une couleur tranquillisante qui sape votre énergie ». Voilà, voilà…

A vos pinceaux, repeignez donc les chambres de vos ados, voire le bureau de l’homme de votre vie, en shocking pink. Ça apaisera les tensions et cela vous promet une vie de rêve sur un nuage peuplé de Bisounours. Si ça marche sur des psychopathes multirécidivistes, il n’y a aucune raison que cela ne marche pas non plus sur votre fils aîné.

Les Roms, parias du Marché unique?

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Photo: ge'shmally

L’affaire des Roms, jusqu’ici traitée exclusivement sous l’angle politique au prétexte d’une dérive « sécuritaire » du gouvernement, devient désormais un problème juridique, depuis que la commissaire européenne Viviane Reding a sévèrement jugé la politique française, qualifiée de honteuse et de discriminatoire, voire, si on lit bien entre les lignes, d’une politique raciste comme on n’en avait pas vu depuis le IIIe Reich.

Sans surprise, Eric Zemmour s’est élevé hier matin dans sa chronique sur RTL contre cette commission qui prétend imposer sa logique d’un grand marché où tout doit circuler librement, contre toute velléité de souveraineté nationale.

Il semble cependant que le problème soit un peu plus complexe que le traditionnel débat souveraineté contre supranationalité car il pose la question spécifique des Roms, ce nouveau peuple paria pour lequel les règles élémentaires du droit ne seraient pas adaptées.

Les Etats sont parfaitement en droit de prononcer des mesures d’éloignement de ressortissants européens en cas de troubles à l’ordre public ou de ressources insuffisantes. Jusque-là, tout va bien pour le gouvernement français, du moins tant que les populations concernées sont contraintes à mendier pour survivre.
Le litige porte sur le caractère collectif des mesures d’éloignement, les expulsions devant toujours se faire au cas par cas, ce qui conduit évidemment les bonnes âmes à affirmer que les Roms sont expulsés au nom de leur appartenance ethnique.

Une logique européenne contradictoire

On comprend bien l’esprit du droit européen et sa logique. Cependant, que cache l’indignation de certains braves coeurs. Ainsi, Daniel Cohn-Bendit hier sur RTL reconnaissait que la France n’était pas le seul pays à être montré du doigt dans les cénacles européens. Il qualifiait l’attitude de l’Allemagne de « honteuse », parce qu’elle se prépare à expulser 12 000 Roms dont 5 000 enfants vers le Kossovo, où leur situation est « intenable ». Un argument qui fait d’ailleurs écho aux discours compassionnels souvent entendus cet été rappelant la situation des Roms en Roumanie et les terribles discriminations dont ils sont l’objet dans « leur » pays.

Les Roms bénéficieraient donc d’un droit collectif à émigrer de leurs pays d’origine pour échapper à une condition trop indigne, mais les pays d’accueil se verraient interdits de traiter ce phénomène migratoire de manière collective, sous peine de se rendre coupable de stigmatisation ou, pire, de discrimination à l’encontre de cette minorité. La contradiction est intenable.

Les Roms franchissent les frontières pour des raisons de discrimination en tant que communauté, s’installent dans des camps où ils vivent entre eux, se trouvent donc tous ensemble dans la même situation au regard du droit au séjour, mais l’Etat devrait traiter leur cas individuellement, comme s’ils étaient venus un par un ? Plus qu’une hypocrisie qui s’expliquerait par la bienpensance droit-de-l’hommiste du politiquement correct (ou plus exactement le paradigme individualiste-libéral qui est incapable d’appréhender la dimension collective des phénomènes sociaux) c’est le droit européen qui apparaît totalement inadapté au cas des Roms.

S’il s’agit effectivement de la migration massive de tout un peuple qui ne peut plus – ou ne veut plus – vivre où il était installé précédemment, on se trouve dans une situation qui rappelle davantage les grandes invasions de la fin de l’Empire Romain que d’un schéma migratoire classique. Quand il s’agit de Roms, il est donc techniquement impossible de faire « du cas par cas » en examinant la volonté de s’intégrer des personnes concernées, leur maitrise de la langue ou leur capacité à s’insérer professionnellement.

Une preuve de l’échec de l’élargissement

La commission européenne serait d’ailleurs bien inspirée de baisser le ton, car cette triste affaire met surtout en évidence le dramatique échec de l’élargissement. Le sort des populations Roms issues des Balkans est directement lié à l’entrée précipitée de la Bulgarie et de la Roumanie dans l’Union Européenne en 2007.

Le niveau de richesse par habitant des deux nouveaux entrants, de 30 à 50 % inférieur à celui des pays entrés en 2004, pouvait déjà laisser craindre un exode massif des populations plutôt qu’une arrivée en masse d’investissements productifs chez eux. Je m’étais même demandé à l’époque si le but de l’opération n’était pas surtout d’organiser un transfert massif de population pour apporter aux pays riches la main-d’œuvre dont on aurait pu penser qu’elle allait bientôt faire défaut.

La preuve est désormais apportée qu’un grand marché unifié où tout circule librement ne suffit pas à assurer le développement d’un pays pauvre. Elle démontre aussi avec éclat l’inexistence d’un « peuple européen » au sein duquel chaque « ressortissant de l’Union » pourrait librement évoluer tout en étant accueilli partout comme chez lui.

Trois mauvaises solutions

Face à la spécificité du problème Rom, il n’y a guère que trois possibilités, qui sont malheureusement toutes trois contraires au droit ou aux grands principes.

Il y a la solution européenne, celle dont Mme Reding veut assurer la promotion sous couvert de respect du droit, à savoir une soumission de la souveraineté nationale et des réactions populaires aux exigences de la libre circulation intra-européenne. La France devrait donc accepter ce flux de population au motif qu’il est juridiquement, moralement ou pratiquement impossible de l’endiguer. Elle devrait donc concrètement se résoudre de bonne grâce à assister à la renaissance de bidonvilles aux portes de ses villes et à prendre en charge socialement ces populations miséreuses. Cela est naturellement inacceptable, comme l’ont dit avec force Zemmour ou Nicolas Dupont-Aignan, dans une lettre ouverte à la Commissaire particulièrement enlevée.

Il y a la solution sarkozienne qui veut faire de la lutte contre cette immigration, déclarée illégale, le symbole de toute une politique de fermeté dite « sécuritaire », ce qui conduit à privilégier un traitement collectif de cette affaire. La circulaire tant décriée du ministère de l’Intérieur était, certes, particulièrement maladroite, mais elle avait sa logique. Elle ne faisait que traduire noir sur blanc le discours rabâché durant tout l’été par tous les ministres et les responsables de l’UMP. On connaît la fragilité de cette approche. Dans l’individualisme exacerbé de la France contemporaine, aucune communauté, qu’elle soit ethnique, religieuse ou même nationale, n’est censée exister. La citer c’est déjà « stigmatiser ». Lui réserver un traitement juridique particulier, c’est carrément raviver le souvenir « des heures les plus sombres de notre histoire »…

Il y a enfin la solution roumaine, à savoir une suspension du droit de ces ressortissants à circuler librement à l’intérieur de l’union européenne tant que ce pays n’aura pas réglé son problème de pression migratoire. Cette décision heurterait les principes européens, mais à choisir, il vaut mieux une petite entorse à quelques traités mal foutus et d’ores et déjà condamnés, que le retour des rafles, des camps de rétention et des trains spéciaux vers l’est… parce que le petit jeu du « je te donne 300 euros pour rentrer gentiment chez toi et tu reviens aussitôt », ne durera pas éternellement.

Tout cela pourrait assez vite dégénérer, surtout si, notre bienveillance aidant, le flux s’accélère, et surtout si la question des Roms fixe la tension qui oppose en permanence les tenants du « On ne peut rien faire » à ceux du « On ne peut pas laisser faire ». Les Roms risquent bien de faire les frais d’une forme de catharsis où se libèrerait les frustrations et les humiliations accumulées après trois décennies de lâchetés, d’abandons, de soumissions et pour finir, de déliquescence de ce que l’on appelait autrefois la République.

Muray revient et il n’est pas content

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Philippe Muray

Une voix vient de l’autre rive. Lorsque Pierre de Beauvillé m’a proposé un entretien inédit avec Philippe Muray, ce titre d’un ouvrage d’Alain Finkielkraut m’a traversé l’esprit, comme pour faire le lien entre mes deux amis – l’un qui nous a fait la très mauvaise blague de mourir en 2006 et l’autre, bien vivant, comme en témoigne son acharnement à se colleter avec la complexité des affaires humaines. Encore que le triomphe paradoxal de Muray, dont les textes dits par Fabrice Luchini attirent des foules au théâtre de l’Atelier, le prouve : vivant, il l’est autant que Balzac ou Saint-Simon (le duc, pas le comte) et bien plus que nombre des pantins animés qui, sous l’appellation mensongère d’êtres humains, peuplent nos villes[1. Je sais, j’exagère. Encore un signe de la désastreuse influence de Philippe.]
. De plus, si ce Muray-là n’était pas très catholique, il était chrétien. Quand j’ai dit à Basile de Koch que Philippe aurait été heureux de lire son article, il m’a fait cette belle réponse : « pourquoi, aurait ? ».

Ce succès est une source d’espoir et non d’affliction, n’en déplaise à ceux qui adorent jouer à la minorité persécutée parce qu’ils en tirent la certitude de leur propre supériorité. Nous ne sommes pas, loin s’en faut, immunisés contre la tentation sectaire. Nous aimons détester autant qu’aimer, moquer autant qu’admirer et contester bien plus qu’approuver. Sans les saccages dont nous prétendons, à la suite de Philippe et sans son talent, établir la chronique et disséquer les ridicules, nous serions peut-être écrasés par un sentiment d’inutilité. Mieux vaut la colère que l’ennui. N’ayons pas peur, chers amis: nous ne verrons pas demain un bar gay du Marais adopter comme enseigne « L’HOMO Festivus » (ou alors, au premier degré), ainsi que l’imagine drolatiquement Bruno Maillé en nous projetant dans un monde où les idées de Muray auraient perdu en gagnant. Et nous ne le verrons pas non plus faire son entrée dans les programmes scolaires – ce que, pour ma part, je déplore.

[access capability= »lire_inedits »]Mais alors, pourquoi lui, pourquoi nous ? Y a-t-il un fil rouge qui relie les causeurs, auteurs et lecteurs, Alain Finkielkraut, Philippe Muray et bien d’autres ? À cette question compliquée, des esprits simples ont depuis longtemps apporté une réponse simple en forgeant la piteuse catégorie de « nouveaux réactionnaires »[2. Qu’il nous arrive d’utiliser, à tort sans doute mais dans le souci d’être compris, y compris de nos détracteurs.]. Muray nous y invite : ne perdons pas de temps avec les étiquettes idiotes. Arrachons-les et parlons de ce que nous partageons, en dehors de nos adversaires. Entre autres, notre dette envers Muray. Aussi nous accuse-t-on souvent de verser dans l’idolâtrie. Nous le citons beaucoup, trop sans doute – il m’en faisait souvent le reproche. La difficulté de l’élève à s’affranchir du maître me semble un péché plus véniel que le reniement ou le pillage. Si nous utilisons sans modération la boîte à outils conceptuelle qu’il nous a laissée, ce n’est pas seulement par paresse mais parce que nous sommes infichus d’inventer en temps réel le langage, c’est-à-dire les idées, capables de faire cracher le morceau à la réalité nouvelle.

Qu’on se rassure. Tous ses amis ont eu avec lui d’homériques engueulades, voire de longues brouilles dans lesquelles il savait, plus souvent qu’à son tour, se montrer injuste, de mauvaise foi ou carrément exaspérant : ce n’est pas pour communier aujourd’hui dans l’unanimisme. Muray nous divise autant qu’il nous rassemble, il nous rassemble en nous divisant. Sauf sur un point, son incomparable drôlerie, si rare en littérature et, à vrai dire, presque totalement absente de celle d’aujourd’hui. C’est que l’humour, chez lui, n’était pas un artifice ou une technique, mais le cœur du réacteur. « L’élégant foutage de gueule » qui, selon Basile de Koch, est sa marque de fabrique, ne relève pas de la seule forme. « Mon rire est une pensée », déclare-t-il dans l’entretien que nous publions. Son rire nous fait rire parce qu’il nous fait penser. Il est vrai que, sur ce coup-là, il n’a pas fait rire Alain Finkielkraut, l’un de ses plus anciens lecteurs, qui estime que, dans ce texte, « Muray est à son pire ». Ses reproches auraient sans doute mis Philippe en rage (pourquoi, auraient ?). Au moins, comme l’a écrit Marc Cohen, cette discorde entre amis énervera-t-elle tous ceux qui aimeraient « voir une seule tête dans le "camp du Réel" »[3. Formule oxymorique dès lors que le Réel ne saurait avoir de « camp » sans être frappé d’irréalité, et qui a en outre l’inconvénient de flatter notre coupable penchant à ne voir la bien-pensance que chez les autres ; mais nous avons bien le droit, de temps en temps, à la mauvaise foi.]. Ma première idée était d’ailleurs de donner comme titre à la réplique d’Alain Finkielkraut « Antimoderne contre antimoderne », même si ce sont ici deux modernes, au sens exact du terme, qui s’affrontent. Un bon mot vaut bien que l’on prenne quelques libertés avec la précision historique. Au demeurant, Muray lui-même, quand il pourfendait le « moderne », ne visait pas la modernité mais sa postérité génétiquement modifiée.

Il en a rêvé ou plutôt cauchemardé. « Homo festivus » l’a fait

En tout cas, ils ne sont pas d’accord. Nous ne sommes pas d’accord. Je trouve personnellement qu’Alain (dont la réplique sera publiée en ligne dans les prochains jours) y va fort, même si certaines de ses critiques font mouche. Non, Muray n’est pas à son pire. Pour autant, il n’est pas à son meilleur. Ses aficionados ne trouveront pas là d’avancée conceptuelle mais, tout de même, des formulations inédites, des rapprochements nouveaux − la conversation, écrite ou orale, avec des inconnus ou des proches, sans oublier celle qu’il eut, trente ans durant, avec son épouse Anne Sefrioui, a toujours été pour lui un champ de manœuvres où il fourbissait ses concepts et aiguisait ses flèches afin qu’elles percent l’ennemi en plein cœur. Pour les autres, ce texte constitue une excellente introduction à cette œuvre singulière, une sorte de « Petit Muray pour débutants ».

Pour moi, l’essentiel est ailleurs. En le lisant, j’entends sa voix. Et qu’il y ait ou non une autre rive, cette voix continue à me défier, à me sommer d’être plus libre, à me mettre en danger et, parfois, à m’enrager. Mais même quand il se trompe, Muray nous apprend quelque chose de la vérité du monde.

Nous ne sommes pas murayiens, ni murayistes, ni muraylâtres, c’est la réalité qui est murayienne. C’est là que réside le génie de Muray – je pèse mes mots comme vous le voyez. Il en a rêvé, ou plutôt cauchemardé, Homo festivus l’a fait. Chaque jour, la bêtise de l’époque qui, sous sa plume, nous paraissait relever de l’exagération pédagogique, se déploie sous nos yeux, comme lors de la dernière Love Parade évoquée par Florentin Piffard. En somme, la réalité passe à l’acte et s’il nous arrive d’avoir des yeux pour la voir et des mots pour la dire, c’est en partie à lui que nous le devons. Seulement, contrairement à lui, qui avait toujours un coup d’avance, nous sommes souvent à la traîne. Voilà pourquoi Muray nous manque.

Certains jours, la tristesse de l’avoir perdu l’emporte sur l’émerveillement de l’avoir connu. Je suis alors tentée d’ajouter : et voilà pourquoi notre vie est muette. [/access]

Cours, camarade, le néo-monde est devant toi !

On connaissait les « manifestations » (arpenter le pavé au pas de l’oie, en rangs serrés, à l’appel des centrales syndicales de la place, afin de scander des mots d’ordre écrits à l’avance par des agences de communication), on avait souvenir des « marches blanches » (ces sobres défilés – impulsés après quelques sombres affaires de pédophilie belges – dans lesquels la foule, de blanc vêtue, lâche vers le ciel des ballons de baudruche -blancs aussi) ; on a subi régulièrement les extravagances vestimentaires et l’horrible musique techno des chars de diverses « Prides », dont la plus assommante est l’annuelle Gay Pride parisienne; on devient même familier des « Randos rollers », ces rassemblements de fin de semaine permettant à de fiers groupes de rolleristes décomplexés d’arpenter le bitume en commun, roue dans la roue, afin de savourer un vrai moment de vivre ensemble basé sur l’idée éco-consciente d’une déambulation douce.

Et bien le JDD nous apprend qu’il faudra bientôt s’habituer aux JCC (jogging collectif contestataire ou jogging collectif citoyen). En effet, suite à l’abominable assassinat de Natacha Mougel par un violeur récidiviste, l’Union Sportive de Marquette a organisé ce dimanche un « jogging d’hommage ». L’AFP nous apprend que l’événement a réuni environ 2000 personnes pour rendre… hommage à la jeune et joggeuse assassinée. Le rythme de la contestation s’accélère. Les marches passent à la vitesse supérieure. L’avenir est à la manif au pas de chasseur ! Réglez vos podomètres de concours, mes amis syndiqués, LGBT et joggeurs indignés… le chemin sera long !

Viviane Reding, une Européenne modèle

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On peut penser tout ce qu’on veut de Viviane Reding ; on ne pourra pas lui contester d’être à la hauteur de sa fonction de Commissaire européenne en charge des droits de l’Homme. Ou du moins de l’idée que se fait de ce blurb un vieux noniste comme moi.

Sa crise de nerfs millimétrée face caméras de mardi, où elle expliquait façon Actors Studio que ça allait barder sur le dossier rom était un précipité de cauchemar européiste absolu. Tout était raccord :
– la forme : « MA patience est à bout » ; en clair, c’est moi, Viviane Reding, la chef ;
– le fond : il ne saurait se faire en France d’autre politique que celle décidée à Bruxelles ;
– les images : en convoquant dans son argumentaire les victimes de la Seconde Guerre mondiale, donc, disons-le, des camps d’extermination nazis, pour parler de reconduites à la frontière, la Commissaire relève de l’amalgame révisionniste – je l’ai déjà écrit mais je suis très très énervé par cette obscénité, alors je me répète. Et de par ses fonctions et son supposé bagage culturel, Mme Reding est aussi coupable, à mes yeux, que le tondu plein de bière ou le pelé gavé de shit qui taguent les synas à la croix gammée. Au passage, je trouve les institutions juives et les associations de déportés un rien timides sur ce détournement de cadavres. Laissons faire sans moufter, et bientôt on invoquera l’Holocauste pour une faute d’arbitrage lors d’un OM-PSG…

Tout cela est tellement grotesque qu’on en viendrait presque à être d’accord avec l’ineffable Lellouche quand il déclare mercredi sur RTL : « Ça n’est pas comme ça qu’on s’adresse à un grand pays comme la France. Nous ne sommes pas le mauvais élève dans la classe que la maîtresse tance, le délinquant devant le procureur. » Seulement presque d’accord, parce qu’en vérité c’est bien le même Pierre Lellouche qui n’avait pas de mots assez haineux, au printemps 2005, pour injurier les opposants au TCE.

Je me souviens même, de mémoire, d’une de ses saillies en plein débat télévisé d’avant référendum : si le non l’emportait, disait-il, l’Europe allait droit vers la guerre. Tout faux, l’ami Pierrot. On n’a pas eu la guerre, mais en échange, on a Viviane Reding qui se prend pour Mme le Préfet de la Région France. Et ça, Monsieur le secrétaire d’État aux affaires européennes, c’est un peu grâce à toi ! Cette Europe, c’est celle que tu voulais. Alors mange et tais-toi.

Mais revenons à nos moutons noirs. Un autre eurobéat (si ma mémoire de 2005 ne me joue toujours pas de tours), à savoir notre président en personne, a suggéré à Viviane Reding qu’on accueille les Roms au Luxembourg. Comme il a sorti cette bonne blague devant les sénateurs UMP, on pourrait penser qu’il parlait du jardin du Luxembourg, contigu à leur hémicycle. Mais non, il conseillait en fait au Grand Duché – dont est originaire Mme Reding – de mettre ses actes en accord avec les paroles d’icelle. Cette boutade a, semble-t-il, provoqué un pataquès monstre avec Luxembourg – cette fois, on ne parle ni du parc à enfants Bonpoint, ni du pays à banques opaques, mais de la capitale éponyme, allez vous y retrouver ! Je ne sais si ce bordel diplomatique avec nos voisins d’opérette finira en conflit armé, auquel cas Pierre Lellouche aura fini – quelle horreur ! – par avoir raison. Ce que je sais, en revanche, c’est qu’il n’y a pas là-bas de problème rom. Non parce que le chef de l’État répugne à y utiliser ces migrants à des fins de politique intérieure, ce qui serait somme toute louable. Plus simplement parce que la loi luxembourgeoise leur interdit, de fait, tout séjour prolongé (cf. document joint).

Alors bien sûr, on a su mettre les formes. Chez Viviane Reding, au Grand Duché des Droits de l’homme, on ne parle pas de roms, mais de « citoyens bulgares et roumains », et on ne les expulse pas, puisqu’on s’est donné la peine de leur faire une loi tout exprès pour qu’il ne puissent même pas entrer pour chercher un emploi… sauf s’ils en ont déjà un !

Et voilà comment la morale est sauve. Franchement, c’est pas beau, l’Europe ?

Goldorak s’invite chez le Roi-Soleil

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Photo : BFLV
Photo : BFLV

Après Jeff Koons en 2008 (rappelez-vous le homard) et Xavier Veilhan en 2009, le château de Versailles invite pour la troisième année consécutive un artiste de l’écurie du galleriste Emmanuel Perrotin. Il s’agit cette fois du Japonais Takashi Murakami.

Ce qui, chaque année, nous est vendu comme l’intrusion éphémère de l’art contemporain dans un temple de l’art classique commence à devenir une habitude qui exaspère les amoureux du Versailles d’antan et ne surprend plus que les touristes venus des antipodes pour voir Vénus et qui restent bouche bée devant Goldorak. Cet effet de surprise est voulu par l’artiste qui s’interroge : « est-ce que ça va faire monter ma cote ? Je ne sais pas ». Je ne sais pas non plus mais je doute qu’un chef renommé puisse acquérir une étoile en ajoutant des smarties à la carte de son restaurant. On me dit que si. J’en reste bouche bée.

C’est donc le parti-pris des organisateurs de l’événement qui, comme l’année dernière et celle d’avant, n’ont que le contraste et le décalage à la bouche. Que l’on trouve le travail de Murakami ou l’art contemporain dans son ensemble génial et prophétique ou grotesque et vain, on peut s’interroger sur cette manie que les décideurs culturels ont de nous coller du clinquant sur du patiné à l’image des colonnes de Buren qui devaient disparaître fissa des jardins du Palais Royal et semble parties pour durer mille ans si on les laisse faire.

Ça n’étonnera personne, les visiteurs VIP ont plutôt aimé l’exposition ; Frédéric Mitterrand est sorti ravi et l’écrivain Chantal Thomas, spécialiste de Sade, a décrété que la Reine, qui s’intéressait à l’art décoratif, aurait beaucoup aimé. Rappelons qu’elle aimait aussi les moutons mais évitons de l’ébruiter car nous pourrions voir un jour le Château ouvrir ses portes au Salon de l’Agriculture.

Les ploucs, ça ne comprend rien à l’art, c’est à ça qu’on les reconnaît

Les visiteurs comme vous et moi seront plus partagés. Certains Japonais qui faisaient de Versailles l’un des grands moments de leur voyage en Europe seront furieux d’y trouver l’art manga qu’ils interdisent à leurs enfants pour éduquer leur goût. Mais leur colère est discrète. Vous connaissez les Japonais, ils sont différents à Versailles et au karaoké. Dans la Galerie des Glaces, ils se tiennent et au micro, ils se lâchent. Mais ceux qui ne sont pas artistes ne peuvent pas comprendre qu’on se lâche dans les appartements royaux.

Les ploucs, ça ne comprend pas ces choses et c’est à ça qu’on les reconnaît. Jean-Jacques Aillagon les a lui-même bien reconnus en qualifiant « d’activisme aux relents xénophobes » les « protestations émanant de cercles d’extrême droite intégristes et conservateurs » qui accueillent chaque année tant d’audace.

Il semblerait que les mêmes empêcheurs de faire de l’art pour milliardaires mais quand même visible par les contribuables (on leur doit bien ça) sévissent aussi au Japon car Murakami avoue qu’il n’aurait jamais pu exposer dans le palais impérial. L’empereur est par principe opposé à la modernité. Comme quoi les monarques vivants se défendent mieux que les rois morts. De plus, les groupes d’extrême droite ne l’auraient pas toléré. S’ils pouvaient ne servir qu’à ça, ceux-là, je les regarderais presque avec bienveillance.

Les œuvres elles-mêmes sont pourtant bien innocentes : des fleurs aux couleurs gaies qu’on trouve sur les papiers peints destinés aux moins de douze ans et des figurines sorties d’un happy meal et grossies cent fois. Rien de choquant, d’iconoclaste ou de subversif cette fois-ci, (on se met à espérer que ces concepts soient enfin passés de mode). Le créateur le revendique et explique que son inspiration, c’est l’univers de son enfance. Ça tombe plutôt bien car cela semble être l’horizon indépassable de millions d’Occidentaux.

Enfin, même si l’on trouve ça joli, l’art de Murakami à Versailles souffre de la comparaison. En voyant des jouets en plastique dans un tel écrin, on comprend que dans son chemin parcouru du classique au postmoderne, l’art a perdu le beau en route.

Kundera nous dit que « le kitsch est la dernière station avant l’oubli ». Puisse-t-il avoir raison. L’empereur du Japon le croit, il ne flirte pas avec le kitsch de peur d’être emporté avec lui. Un souverain sacrément conservateur ! On devrait lui confier nos musées.

Robert Barcia : enterré mais pas mort

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On apprend seulement, un an après, la mort de Robert Barcia, fondateur et dirigeant occulte de Lutte Ouvrière. Arlette Laguiller, comme aujourd’hui Nathalie Artaud, ne sont officiellement que porte-parole de l’organisation trotskyste. Cette manière de cacher la mort d’un leader historique fait pourtant penser à l’URSS de la grande époque, ce qui est surprenant quand on sait à quel point ces militants trotskystes vouent une haine féroce à tout ce qui rappelle, de près ou de loin, le stalinisme.
Tout cela n’est pas sans rappeler aussi cette blague datant de l’Occupation qui courait dans l’entourage de Laval : « Le maréchal Pétain est mort mais personne n’a encore osé lui dire. »

Le souverainisme à la petite semaine

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Photo : iko
Photo : iko

Soyons clairs : je n’ai jamais éprouvé aucune sympathie pour l’Europe telle qu’elle se construit. Pour être un internationaliste conséquent, encore faut-il qu’il y ait, étymologiquement, des nations. À mon âge, je n’ai pas grand-chose à reprocher à la nation. À la mienne, en tout cas. Elle a tout de même gratuitement ou presque veillé sur ma santé, assuré mon éducation et ma sécurité. Elle a également tenté de le faire pour les plus pauvres ou les plus faibles que moi, même quand ils n’étaient pas forcément français, ce que je trouve très chic de sa part, un chic républicain qui a connu des hauts, des bas et même une brève éclipse entre 40 et 44 mais qui reste quand même assez unique en son genre.
En échange, ma nation m’a finalement demandé assez peu de choses : douze mois de service militaire, le paiement régulier de mes impôts et le respect du code de la route.

Tout s’est brouillé

Alors quand je me suis aperçu comme la plupart des Français que l’Europe existait, c’est-à-dire au moment du référendum de Maëstricht, tout est devenu beaucoup plus compliqué. Par exemple, j’ai commencé à trouver que le clivage gauche-droite n’était plus aussi clair.
Avant, je préférais toujours un social-démocrate même rose très pâle à un centriste même très progressiste. J’étais du genre à croire qu’il y avait, pour les plus anciens de nos lecteurs qui se souviendront de qui je veux parler, une véritable différence entre Bernard Stasi et Michel Rocard. Et voilà que tout se brouillait : je me sentais soudain plus proche de Séguin que de Mitterrand.
J’ai demandé autour de moi si c’était normal. Comme autour de moi, il y avait surtout des communistes, ils m’ont répondu pour la plupart que oui, c’était normal, mais que ce n’était pas non plus la peine de le crier sur les toits, qu’on avait assez d’ennuis comme ça en ce moment avec ce qui se passait à l’Est. Certains me rappelaient même que les gaullistes et nous, on avait toujours été d’accord sur l’Europe qui était une construction supranationale voulant imposer un modèle économique définitivement capitaliste sur le continent. Simplement, les gaullistes insistaient un peu plus sur les dangers du supranational et nous sur ceux du modèle économique.

L’Europe, la France et moi

Les années ont passé et ce n’est pas allé en s’arrangeant.
Ni pour moi, ni pour la France, ni pour l’Europe.
En plus d’être communiste, je suis devenu souverainiste. Il m’est même arrivé de voter pour Chevènement et de trouver le Pasqua de 1999 sympathique. Des amis de trente ans cessent alors de vous parler et au bout du compte, on finit par écrire à Causeur, vous voyez le genre.
La France a trouvé le moyen de perdre sa monnaie, sa croyance en un vouloir-vivre ensemble (il y eut une époque où cette expression ne faisait pas forcément rire et ce n’était pas plus mal) et de préférer les débats sur les sujets de sociétés aux sujets de débats sur la société. En gros on s’est s’étripés sur le Pacs et les drogues douces pendant qu’on liquidait l’Etat-Providence. Vous voyez de quoi je parle, là, avec l’Etat-Providence ? Vous savez, la grosse bête qui achève de cracher ses poumons ces jours-ci entre un mini-putsch parlementaire et une propagande généralisée à la télé, à la radio et dans presque tous les journaux. On remarquera au passage que tout cela est allé d’autant plus vite et plus facilement que les gaullistes ont pratiquement disparu du paysage et que les communistes… non plus.

L’Europe, enfin, avait promis la paix et elle a fait la guerre en Yougoslavie, au Kosovo et maintenant en Afghanistan (Je sais, c’est l’Otan mais depuis que la France a réintégré l’Otan, UE et Otan, c’est kif-kif le bourricot taliban.). Elle s’est élargie à des pays pauvres en se disant qu’il serait plus facile de s’aligner sur eux pour le social. D’ailleurs, les pays riches comme la Norvège qui ont du pétrole et des grandes filles blondes qui ont un an de congé-maternité, ils ont dit non, merci, sans façon. Pour finir, comme elle ne demande pas son avis aux peuples, les peuples se mettent à voter à l’extrême droite un peu partout ce qui permet aux news magasines de faire des dossiers citoyens et récurrents sur la question.

Nation sans nationalisme

Ce qu’il y a de bien avec le souverainisme, justement, c’est qu’il permet d’aimer sa nation sans être nationaliste. Le souverainiste, et notamment le souverainiste français, pense que la nation, c’est encore pour l’instant le seul cadre qui protège, qui permette d’assurer un minimum de cohésion sociale en résistant à la mondialisation. Seulement, quand on est souverainiste, il faut aller jusqu’au bout de sa logique.
Et les postures adoptées par le pouvoir actuellement face à la question rom, c’est tout de même du souverainisme à la très petite semaine. On dit merde à l’ONU, au Pape, aux Roumains, à la Commission Européenne et au Luxembourg via cette même Commission Européenne. Il faut la voir, rouler des mécaniques, cette droite de gouvernement qui bande ses petits muscles en disant : « On fait ce qu’on veut, on est chez nous, non mais… »
Il y a juste un petit problème. C’est que c’est la même droite qui a fait voter en catimini parlementaire le traité de Lisbonne malgré le référendum de 2005 et la même qui ne cesse aujourd’hui de nous citer le monde entier en exemple sur les retraites pour nous faire honte devant notre archaïque feignasserie de Gaulois qui refusent d’admettre que l’allongement de l’espérance de vie suppose l’allongement de la durée de travail.

Alors on voudrait juste leur rappeler que le souverainisme, ce n’est pas un jour sur deux, quand ça arrange sur des questions de roulottes mal garées. C’est aussi une volonté économique de rester les maitres chez soi et d’affirmer la prééminence d’un modèle social, fusse contre le monde entier et sa cinquième colonne des experts autoproclamés.

Causons de littérature !

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Le 20 septembre 2010, Causeur s’invite à Strasbourg pour y faire l’ouverture de la « Bibliothèque idéale », rencontres annuelles d’écrivains organisées par la Ville de Strasbourg et la librairie Kléber.

Alain Finkielkraut, Renaud Camus, Bertrand Burgalat, Jérôme Leroy, Élisabeth Lévy, Basile de Koch et François Miclo dialogueront le temps d’une soirée. Ils évoqueront leurs passions et leurs engouements littéraires, en revenant notamment sur l’œuvre de Philippe Muray. Ils débattront aussi du rôle et de la fonction de la littérature dans notre monde.

Bibliothèque idéale
20 septembre 2010, à 20 heures
Grande salle de l’aubette, place Kléber, Strasbourg. Entrée libre.

Le clope photographe

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Muray

Muray

La dernière fois qu’Annie Assouline vit Philippe Muray, il montait dans un taxi, laissant à la photographe en guise d’adieu quatre mots à demi-prononcés : « Je suis très fatigué. » Confidence extraordinaire d’un homme qui poussait la civilité à toujours donner le change et à faire passer l’intelligence avant la lassitude et la maladie.

[access capability= »lire_inedits »]Brouiller les pistes

Au cours des dix années qui venaient de s’écouler, Hannah avait photographié l’écrivain à plusieurs reprises. La couverture de ce numéro et les photos reproduites dans le dossier consacré à Philippe Muray sont signées d’elle. « Il avait, dit-elle, une manière extrêmement sensuelle et virile de fumer. Aucun homme ne fume plus comme ça aujourd’hui. Il y a beaucoup de photos où son cigarillo est présent… Il me regardait le photographier, tout en fumant. Son clope était son propre appareil photographique. »

Et si c’était cela, le secret de Philippe Muray ? La séduction, le jeu de regards : oui, peut-être. Mais le brouillage de pistes avant tout. L’animal fétiche de l’écrivain n’est pas le chat mais le caméléon : Muray se transforme en photographe quand il est photographié. Il proclame toute littérature impossible quand son grand œuvre aspire à reprendre le métier là où Balzac l’avait laissé. C’est qu’il vaut mieux savoir jouer incognito quand on se consacre à dépeindre la Comédie humaine.[/access]

Ils étaient rosses, ils seront roses

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La violence dans les prisons est, paraît-il, monnaie courante. Les matons ont donc recours aux menottes, matraques, et autres cachots pour ramener le calme chez leurs ouailles. Avec des succès relatifs.

Alors qu’il suffit de jeter un œil perspicace sur la maison de Barbie pour que la solution se dévoile dans toute sa splendide simplicité. Peignons les murs en rose. Et pas que les murs. Tout, tout, tout en rose, les armoires, les lits, les barreaux, la totale!

C’est l’expérience qui a été menée dans deux prisons suisses, à Bienne et Zurich. Résultat sgarantis, les taulards se transforment en Camille et Madeleine. Les Helvètes ne font en cela que suivre le modèle américain où certaines cellules ne se contentent pas de se couvrir de rose, mais s’ornent également des jolis dessins d’animaux tendrement anthropomorphisés.

Le directeur de l’American Institut for Biosocial Research à Tacoma, Alexander Schauss, est formel: « Même si une personne essaie de s’énerver ou de devenir agressive, c’est impossible de le faire en présence de cette couleur. Celle-ci réduit le rythme cardiaque, la pression sanguine et les pulsations. C’est une couleur tranquillisante qui sape votre énergie ». Voilà, voilà…

A vos pinceaux, repeignez donc les chambres de vos ados, voire le bureau de l’homme de votre vie, en shocking pink. Ça apaisera les tensions et cela vous promet une vie de rêve sur un nuage peuplé de Bisounours. Si ça marche sur des psychopathes multirécidivistes, il n’y a aucune raison que cela ne marche pas non plus sur votre fils aîné.

Les Roms, parias du Marché unique?

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Photo: ge'shmally
Photo: ge'shmally

L’affaire des Roms, jusqu’ici traitée exclusivement sous l’angle politique au prétexte d’une dérive « sécuritaire » du gouvernement, devient désormais un problème juridique, depuis que la commissaire européenne Viviane Reding a sévèrement jugé la politique française, qualifiée de honteuse et de discriminatoire, voire, si on lit bien entre les lignes, d’une politique raciste comme on n’en avait pas vu depuis le IIIe Reich.

Sans surprise, Eric Zemmour s’est élevé hier matin dans sa chronique sur RTL contre cette commission qui prétend imposer sa logique d’un grand marché où tout doit circuler librement, contre toute velléité de souveraineté nationale.

Il semble cependant que le problème soit un peu plus complexe que le traditionnel débat souveraineté contre supranationalité car il pose la question spécifique des Roms, ce nouveau peuple paria pour lequel les règles élémentaires du droit ne seraient pas adaptées.

Les Etats sont parfaitement en droit de prononcer des mesures d’éloignement de ressortissants européens en cas de troubles à l’ordre public ou de ressources insuffisantes. Jusque-là, tout va bien pour le gouvernement français, du moins tant que les populations concernées sont contraintes à mendier pour survivre.
Le litige porte sur le caractère collectif des mesures d’éloignement, les expulsions devant toujours se faire au cas par cas, ce qui conduit évidemment les bonnes âmes à affirmer que les Roms sont expulsés au nom de leur appartenance ethnique.

Une logique européenne contradictoire

On comprend bien l’esprit du droit européen et sa logique. Cependant, que cache l’indignation de certains braves coeurs. Ainsi, Daniel Cohn-Bendit hier sur RTL reconnaissait que la France n’était pas le seul pays à être montré du doigt dans les cénacles européens. Il qualifiait l’attitude de l’Allemagne de « honteuse », parce qu’elle se prépare à expulser 12 000 Roms dont 5 000 enfants vers le Kossovo, où leur situation est « intenable ». Un argument qui fait d’ailleurs écho aux discours compassionnels souvent entendus cet été rappelant la situation des Roms en Roumanie et les terribles discriminations dont ils sont l’objet dans « leur » pays.

Les Roms bénéficieraient donc d’un droit collectif à émigrer de leurs pays d’origine pour échapper à une condition trop indigne, mais les pays d’accueil se verraient interdits de traiter ce phénomène migratoire de manière collective, sous peine de se rendre coupable de stigmatisation ou, pire, de discrimination à l’encontre de cette minorité. La contradiction est intenable.

Les Roms franchissent les frontières pour des raisons de discrimination en tant que communauté, s’installent dans des camps où ils vivent entre eux, se trouvent donc tous ensemble dans la même situation au regard du droit au séjour, mais l’Etat devrait traiter leur cas individuellement, comme s’ils étaient venus un par un ? Plus qu’une hypocrisie qui s’expliquerait par la bienpensance droit-de-l’hommiste du politiquement correct (ou plus exactement le paradigme individualiste-libéral qui est incapable d’appréhender la dimension collective des phénomènes sociaux) c’est le droit européen qui apparaît totalement inadapté au cas des Roms.

S’il s’agit effectivement de la migration massive de tout un peuple qui ne peut plus – ou ne veut plus – vivre où il était installé précédemment, on se trouve dans une situation qui rappelle davantage les grandes invasions de la fin de l’Empire Romain que d’un schéma migratoire classique. Quand il s’agit de Roms, il est donc techniquement impossible de faire « du cas par cas » en examinant la volonté de s’intégrer des personnes concernées, leur maitrise de la langue ou leur capacité à s’insérer professionnellement.

Une preuve de l’échec de l’élargissement

La commission européenne serait d’ailleurs bien inspirée de baisser le ton, car cette triste affaire met surtout en évidence le dramatique échec de l’élargissement. Le sort des populations Roms issues des Balkans est directement lié à l’entrée précipitée de la Bulgarie et de la Roumanie dans l’Union Européenne en 2007.

Le niveau de richesse par habitant des deux nouveaux entrants, de 30 à 50 % inférieur à celui des pays entrés en 2004, pouvait déjà laisser craindre un exode massif des populations plutôt qu’une arrivée en masse d’investissements productifs chez eux. Je m’étais même demandé à l’époque si le but de l’opération n’était pas surtout d’organiser un transfert massif de population pour apporter aux pays riches la main-d’œuvre dont on aurait pu penser qu’elle allait bientôt faire défaut.

La preuve est désormais apportée qu’un grand marché unifié où tout circule librement ne suffit pas à assurer le développement d’un pays pauvre. Elle démontre aussi avec éclat l’inexistence d’un « peuple européen » au sein duquel chaque « ressortissant de l’Union » pourrait librement évoluer tout en étant accueilli partout comme chez lui.

Trois mauvaises solutions

Face à la spécificité du problème Rom, il n’y a guère que trois possibilités, qui sont malheureusement toutes trois contraires au droit ou aux grands principes.

Il y a la solution européenne, celle dont Mme Reding veut assurer la promotion sous couvert de respect du droit, à savoir une soumission de la souveraineté nationale et des réactions populaires aux exigences de la libre circulation intra-européenne. La France devrait donc accepter ce flux de population au motif qu’il est juridiquement, moralement ou pratiquement impossible de l’endiguer. Elle devrait donc concrètement se résoudre de bonne grâce à assister à la renaissance de bidonvilles aux portes de ses villes et à prendre en charge socialement ces populations miséreuses. Cela est naturellement inacceptable, comme l’ont dit avec force Zemmour ou Nicolas Dupont-Aignan, dans une lettre ouverte à la Commissaire particulièrement enlevée.

Il y a la solution sarkozienne qui veut faire de la lutte contre cette immigration, déclarée illégale, le symbole de toute une politique de fermeté dite « sécuritaire », ce qui conduit à privilégier un traitement collectif de cette affaire. La circulaire tant décriée du ministère de l’Intérieur était, certes, particulièrement maladroite, mais elle avait sa logique. Elle ne faisait que traduire noir sur blanc le discours rabâché durant tout l’été par tous les ministres et les responsables de l’UMP. On connaît la fragilité de cette approche. Dans l’individualisme exacerbé de la France contemporaine, aucune communauté, qu’elle soit ethnique, religieuse ou même nationale, n’est censée exister. La citer c’est déjà « stigmatiser ». Lui réserver un traitement juridique particulier, c’est carrément raviver le souvenir « des heures les plus sombres de notre histoire »…

Il y a enfin la solution roumaine, à savoir une suspension du droit de ces ressortissants à circuler librement à l’intérieur de l’union européenne tant que ce pays n’aura pas réglé son problème de pression migratoire. Cette décision heurterait les principes européens, mais à choisir, il vaut mieux une petite entorse à quelques traités mal foutus et d’ores et déjà condamnés, que le retour des rafles, des camps de rétention et des trains spéciaux vers l’est… parce que le petit jeu du « je te donne 300 euros pour rentrer gentiment chez toi et tu reviens aussitôt », ne durera pas éternellement.

Tout cela pourrait assez vite dégénérer, surtout si, notre bienveillance aidant, le flux s’accélère, et surtout si la question des Roms fixe la tension qui oppose en permanence les tenants du « On ne peut rien faire » à ceux du « On ne peut pas laisser faire ». Les Roms risquent bien de faire les frais d’une forme de catharsis où se libèrerait les frustrations et les humiliations accumulées après trois décennies de lâchetés, d’abandons, de soumissions et pour finir, de déliquescence de ce que l’on appelait autrefois la République.

Muray revient et il n’est pas content

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Philippe Muray causes

Philippe Muray

Une voix vient de l’autre rive. Lorsque Pierre de Beauvillé m’a proposé un entretien inédit avec Philippe Muray, ce titre d’un ouvrage d’Alain Finkielkraut m’a traversé l’esprit, comme pour faire le lien entre mes deux amis – l’un qui nous a fait la très mauvaise blague de mourir en 2006 et l’autre, bien vivant, comme en témoigne son acharnement à se colleter avec la complexité des affaires humaines. Encore que le triomphe paradoxal de Muray, dont les textes dits par Fabrice Luchini attirent des foules au théâtre de l’Atelier, le prouve : vivant, il l’est autant que Balzac ou Saint-Simon (le duc, pas le comte) et bien plus que nombre des pantins animés qui, sous l’appellation mensongère d’êtres humains, peuplent nos villes[1. Je sais, j’exagère. Encore un signe de la désastreuse influence de Philippe.]
. De plus, si ce Muray-là n’était pas très catholique, il était chrétien. Quand j’ai dit à Basile de Koch que Philippe aurait été heureux de lire son article, il m’a fait cette belle réponse : « pourquoi, aurait ? ».

Ce succès est une source d’espoir et non d’affliction, n’en déplaise à ceux qui adorent jouer à la minorité persécutée parce qu’ils en tirent la certitude de leur propre supériorité. Nous ne sommes pas, loin s’en faut, immunisés contre la tentation sectaire. Nous aimons détester autant qu’aimer, moquer autant qu’admirer et contester bien plus qu’approuver. Sans les saccages dont nous prétendons, à la suite de Philippe et sans son talent, établir la chronique et disséquer les ridicules, nous serions peut-être écrasés par un sentiment d’inutilité. Mieux vaut la colère que l’ennui. N’ayons pas peur, chers amis: nous ne verrons pas demain un bar gay du Marais adopter comme enseigne « L’HOMO Festivus » (ou alors, au premier degré), ainsi que l’imagine drolatiquement Bruno Maillé en nous projetant dans un monde où les idées de Muray auraient perdu en gagnant. Et nous ne le verrons pas non plus faire son entrée dans les programmes scolaires – ce que, pour ma part, je déplore.

[access capability= »lire_inedits »]Mais alors, pourquoi lui, pourquoi nous ? Y a-t-il un fil rouge qui relie les causeurs, auteurs et lecteurs, Alain Finkielkraut, Philippe Muray et bien d’autres ? À cette question compliquée, des esprits simples ont depuis longtemps apporté une réponse simple en forgeant la piteuse catégorie de « nouveaux réactionnaires »[2. Qu’il nous arrive d’utiliser, à tort sans doute mais dans le souci d’être compris, y compris de nos détracteurs.]. Muray nous y invite : ne perdons pas de temps avec les étiquettes idiotes. Arrachons-les et parlons de ce que nous partageons, en dehors de nos adversaires. Entre autres, notre dette envers Muray. Aussi nous accuse-t-on souvent de verser dans l’idolâtrie. Nous le citons beaucoup, trop sans doute – il m’en faisait souvent le reproche. La difficulté de l’élève à s’affranchir du maître me semble un péché plus véniel que le reniement ou le pillage. Si nous utilisons sans modération la boîte à outils conceptuelle qu’il nous a laissée, ce n’est pas seulement par paresse mais parce que nous sommes infichus d’inventer en temps réel le langage, c’est-à-dire les idées, capables de faire cracher le morceau à la réalité nouvelle.

Qu’on se rassure. Tous ses amis ont eu avec lui d’homériques engueulades, voire de longues brouilles dans lesquelles il savait, plus souvent qu’à son tour, se montrer injuste, de mauvaise foi ou carrément exaspérant : ce n’est pas pour communier aujourd’hui dans l’unanimisme. Muray nous divise autant qu’il nous rassemble, il nous rassemble en nous divisant. Sauf sur un point, son incomparable drôlerie, si rare en littérature et, à vrai dire, presque totalement absente de celle d’aujourd’hui. C’est que l’humour, chez lui, n’était pas un artifice ou une technique, mais le cœur du réacteur. « L’élégant foutage de gueule » qui, selon Basile de Koch, est sa marque de fabrique, ne relève pas de la seule forme. « Mon rire est une pensée », déclare-t-il dans l’entretien que nous publions. Son rire nous fait rire parce qu’il nous fait penser. Il est vrai que, sur ce coup-là, il n’a pas fait rire Alain Finkielkraut, l’un de ses plus anciens lecteurs, qui estime que, dans ce texte, « Muray est à son pire ». Ses reproches auraient sans doute mis Philippe en rage (pourquoi, auraient ?). Au moins, comme l’a écrit Marc Cohen, cette discorde entre amis énervera-t-elle tous ceux qui aimeraient « voir une seule tête dans le "camp du Réel" »[3. Formule oxymorique dès lors que le Réel ne saurait avoir de « camp » sans être frappé d’irréalité, et qui a en outre l’inconvénient de flatter notre coupable penchant à ne voir la bien-pensance que chez les autres ; mais nous avons bien le droit, de temps en temps, à la mauvaise foi.]. Ma première idée était d’ailleurs de donner comme titre à la réplique d’Alain Finkielkraut « Antimoderne contre antimoderne », même si ce sont ici deux modernes, au sens exact du terme, qui s’affrontent. Un bon mot vaut bien que l’on prenne quelques libertés avec la précision historique. Au demeurant, Muray lui-même, quand il pourfendait le « moderne », ne visait pas la modernité mais sa postérité génétiquement modifiée.

Il en a rêvé ou plutôt cauchemardé. « Homo festivus » l’a fait

En tout cas, ils ne sont pas d’accord. Nous ne sommes pas d’accord. Je trouve personnellement qu’Alain (dont la réplique sera publiée en ligne dans les prochains jours) y va fort, même si certaines de ses critiques font mouche. Non, Muray n’est pas à son pire. Pour autant, il n’est pas à son meilleur. Ses aficionados ne trouveront pas là d’avancée conceptuelle mais, tout de même, des formulations inédites, des rapprochements nouveaux − la conversation, écrite ou orale, avec des inconnus ou des proches, sans oublier celle qu’il eut, trente ans durant, avec son épouse Anne Sefrioui, a toujours été pour lui un champ de manœuvres où il fourbissait ses concepts et aiguisait ses flèches afin qu’elles percent l’ennemi en plein cœur. Pour les autres, ce texte constitue une excellente introduction à cette œuvre singulière, une sorte de « Petit Muray pour débutants ».

Pour moi, l’essentiel est ailleurs. En le lisant, j’entends sa voix. Et qu’il y ait ou non une autre rive, cette voix continue à me défier, à me sommer d’être plus libre, à me mettre en danger et, parfois, à m’enrager. Mais même quand il se trompe, Muray nous apprend quelque chose de la vérité du monde.

Nous ne sommes pas murayiens, ni murayistes, ni muraylâtres, c’est la réalité qui est murayienne. C’est là que réside le génie de Muray – je pèse mes mots comme vous le voyez. Il en a rêvé, ou plutôt cauchemardé, Homo festivus l’a fait. Chaque jour, la bêtise de l’époque qui, sous sa plume, nous paraissait relever de l’exagération pédagogique, se déploie sous nos yeux, comme lors de la dernière Love Parade évoquée par Florentin Piffard. En somme, la réalité passe à l’acte et s’il nous arrive d’avoir des yeux pour la voir et des mots pour la dire, c’est en partie à lui que nous le devons. Seulement, contrairement à lui, qui avait toujours un coup d’avance, nous sommes souvent à la traîne. Voilà pourquoi Muray nous manque.

Certains jours, la tristesse de l’avoir perdu l’emporte sur l’émerveillement de l’avoir connu. Je suis alors tentée d’ajouter : et voilà pourquoi notre vie est muette. [/access]

Cours, camarade, le néo-monde est devant toi !

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On connaissait les « manifestations » (arpenter le pavé au pas de l’oie, en rangs serrés, à l’appel des centrales syndicales de la place, afin de scander des mots d’ordre écrits à l’avance par des agences de communication), on avait souvenir des « marches blanches » (ces sobres défilés – impulsés après quelques sombres affaires de pédophilie belges – dans lesquels la foule, de blanc vêtue, lâche vers le ciel des ballons de baudruche -blancs aussi) ; on a subi régulièrement les extravagances vestimentaires et l’horrible musique techno des chars de diverses « Prides », dont la plus assommante est l’annuelle Gay Pride parisienne; on devient même familier des « Randos rollers », ces rassemblements de fin de semaine permettant à de fiers groupes de rolleristes décomplexés d’arpenter le bitume en commun, roue dans la roue, afin de savourer un vrai moment de vivre ensemble basé sur l’idée éco-consciente d’une déambulation douce.

Et bien le JDD nous apprend qu’il faudra bientôt s’habituer aux JCC (jogging collectif contestataire ou jogging collectif citoyen). En effet, suite à l’abominable assassinat de Natacha Mougel par un violeur récidiviste, l’Union Sportive de Marquette a organisé ce dimanche un « jogging d’hommage ». L’AFP nous apprend que l’événement a réuni environ 2000 personnes pour rendre… hommage à la jeune et joggeuse assassinée. Le rythme de la contestation s’accélère. Les marches passent à la vitesse supérieure. L’avenir est à la manif au pas de chasseur ! Réglez vos podomètres de concours, mes amis syndiqués, LGBT et joggeurs indignés… le chemin sera long !

Viviane Reding, une Européenne modèle

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On peut penser tout ce qu’on veut de Viviane Reding ; on ne pourra pas lui contester d’être à la hauteur de sa fonction de Commissaire européenne en charge des droits de l’Homme. Ou du moins de l’idée que se fait de ce blurb un vieux noniste comme moi.

Sa crise de nerfs millimétrée face caméras de mardi, où elle expliquait façon Actors Studio que ça allait barder sur le dossier rom était un précipité de cauchemar européiste absolu. Tout était raccord :
– la forme : « MA patience est à bout » ; en clair, c’est moi, Viviane Reding, la chef ;
– le fond : il ne saurait se faire en France d’autre politique que celle décidée à Bruxelles ;
– les images : en convoquant dans son argumentaire les victimes de la Seconde Guerre mondiale, donc, disons-le, des camps d’extermination nazis, pour parler de reconduites à la frontière, la Commissaire relève de l’amalgame révisionniste – je l’ai déjà écrit mais je suis très très énervé par cette obscénité, alors je me répète. Et de par ses fonctions et son supposé bagage culturel, Mme Reding est aussi coupable, à mes yeux, que le tondu plein de bière ou le pelé gavé de shit qui taguent les synas à la croix gammée. Au passage, je trouve les institutions juives et les associations de déportés un rien timides sur ce détournement de cadavres. Laissons faire sans moufter, et bientôt on invoquera l’Holocauste pour une faute d’arbitrage lors d’un OM-PSG…

Tout cela est tellement grotesque qu’on en viendrait presque à être d’accord avec l’ineffable Lellouche quand il déclare mercredi sur RTL : « Ça n’est pas comme ça qu’on s’adresse à un grand pays comme la France. Nous ne sommes pas le mauvais élève dans la classe que la maîtresse tance, le délinquant devant le procureur. » Seulement presque d’accord, parce qu’en vérité c’est bien le même Pierre Lellouche qui n’avait pas de mots assez haineux, au printemps 2005, pour injurier les opposants au TCE.

Je me souviens même, de mémoire, d’une de ses saillies en plein débat télévisé d’avant référendum : si le non l’emportait, disait-il, l’Europe allait droit vers la guerre. Tout faux, l’ami Pierrot. On n’a pas eu la guerre, mais en échange, on a Viviane Reding qui se prend pour Mme le Préfet de la Région France. Et ça, Monsieur le secrétaire d’État aux affaires européennes, c’est un peu grâce à toi ! Cette Europe, c’est celle que tu voulais. Alors mange et tais-toi.

Mais revenons à nos moutons noirs. Un autre eurobéat (si ma mémoire de 2005 ne me joue toujours pas de tours), à savoir notre président en personne, a suggéré à Viviane Reding qu’on accueille les Roms au Luxembourg. Comme il a sorti cette bonne blague devant les sénateurs UMP, on pourrait penser qu’il parlait du jardin du Luxembourg, contigu à leur hémicycle. Mais non, il conseillait en fait au Grand Duché – dont est originaire Mme Reding – de mettre ses actes en accord avec les paroles d’icelle. Cette boutade a, semble-t-il, provoqué un pataquès monstre avec Luxembourg – cette fois, on ne parle ni du parc à enfants Bonpoint, ni du pays à banques opaques, mais de la capitale éponyme, allez vous y retrouver ! Je ne sais si ce bordel diplomatique avec nos voisins d’opérette finira en conflit armé, auquel cas Pierre Lellouche aura fini – quelle horreur ! – par avoir raison. Ce que je sais, en revanche, c’est qu’il n’y a pas là-bas de problème rom. Non parce que le chef de l’État répugne à y utiliser ces migrants à des fins de politique intérieure, ce qui serait somme toute louable. Plus simplement parce que la loi luxembourgeoise leur interdit, de fait, tout séjour prolongé (cf. document joint).

Alors bien sûr, on a su mettre les formes. Chez Viviane Reding, au Grand Duché des Droits de l’homme, on ne parle pas de roms, mais de « citoyens bulgares et roumains », et on ne les expulse pas, puisqu’on s’est donné la peine de leur faire une loi tout exprès pour qu’il ne puissent même pas entrer pour chercher un emploi… sauf s’ils en ont déjà un !

Et voilà comment la morale est sauve. Franchement, c’est pas beau, l’Europe ?