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Protégez-nous des jeunes

Manifestation anti-CPE.

Si je n’ai pas connu les affreux jeunes des années 1980 parce que mes couches-culottes m’interdisaient encore d’être admis dans leur noble confrérie, je m’étais néanmoins juré, à l’âge de six ans, de ne jamais leur ressembler : petit montagnard perdu dans un bled du Vercors où le seul camarade issu de ce qui ne s’appelait pas encore la « diversité » était un fils de maçon portugais, on nous obligea à porter, comme un talisman destiné à lutter contre notre infamie congénitale, la main jaune des Potes. Je fis serment, dans la cour dont l’odeur des marronniers embaume pour toujours de mélancolie enfantine le mois de septembre, de ne jamais être des leurs. Les jeunes étaient déjà des cons, je le pressentais, et le resteraient toujours. Ces « jeunes » dont l’époque a fait les pires ennemis de la jeunesse.

Depuis, j’ai eu l’occasion de vérifier le bien-fondé de ma révolte infantile. Les années 1995 et 1996, la quinzaine anti-Le Pen, cette « shame pride » si chère à Muray, les défilés anti-CPE où la frange consciente des futurs travailleurs occidentaux scandait en bas de mes fenêtres « C comme caca, P comme pipi, E comme excrément », et maintenant leur enjouement contre la réforme des retraites m’ont appris empiriquement ce que, comme beaucoup, je savais déjà : qu’il ne s’agit jamais pour toutes ces classes successives de manifestants que d’un jeu répétant comiquement ce que leur aïeux firent en 1968.

Il y a, en d’autres lieux, en d’autres occasions, de vraies batailles livrées par la jeunesse : elles sont à Athènes, elles furent à Gênes, à Göteborg, à Bruxelles et à Barcelone, elles furent violentes et elles eurent leur quota de morts et de blessés. Ces batailles furent tragiques, et c’est parce qu’elles luttaient véritablement contre le Spectacle et contre son mode technique et consommatoire. Elles ne se firent à l’appel d’aucun syndicat jaune, d’aucun parti, d’aucune organisation, elles n’eurent aucun allié dans la place : c’est qu’elles n’étaient pas des escarmouches d’opportunité pour faire tomber un gouvernement, mais une lutte à mort pour réintégrer le monde des vivants.

On ne peut pas croire une seule seconde que les lycéens qui proclament la grève dans leurs établissements le feraient s’ils pensaient qu’ils avaient quoi que ce soit à perdre. Ils luttent au contraire pour la perpétuation de leur société sans risque où, toujours, ils ont le beau rôle. Ils se moquent comme de leur premier Diesel du sort des ouvriers du Nord-Pas-de-Calais. Las ! Leur conscience politique est enfermée depuis longtemps dans les photos de leur profil Facebook, où ils consultent à l’aide de leur iPhone les dernières nouvelles de leur « mur ». Leur vision du monde se résume à un écran, c’est-à-dire à ce qui voile, la frange avancée de cette révolution étant ces « jeunes de banlieue » qui pratiquent déjà la reprise individuelle dont ce monde entièrement néo-libéral leur a indiqué la voie.
Ces jeunes, enfin, ne se battent pas pour leur grand-père, mais pour le grand-père qu’ils seront, modernes préparant − Péguy le savait − leur retraite comme le chrétien prépare son salut.

Un pas en avant, deux en arrière !

Il y a quelques années, le grand Umberto Eco publiait un piquant recueil d’articles intitulé À reculons comme une écrevisse, dénonçant un monde moderne allant cul par-dessus-tête… C’est à cette image que j’ai immédiatement songé en apprenant qu’une manif « à reculons » s’est tenue, ce samedi, dans les rues de Paris et de quelques villes provinciales à l’appel d’un collectif d’artistes. Dans le cadre de la 4e édition de « Rue Libre ! » – journée internationale (accrochez-vous bien…) des « arts de la rue et de la libre expression dans l’espace public » – les participants à ce défilé bouffon ont suivi un parcours revendicatif – à rebours – en brandissant des pancartes ironiques interdisant de chanter et de sourire.

Nullement rouges de honte, à l’image des crustacés décapodes d’Umberto Eco qui évoluent à reculons, nos petits révoltés en sucre d’orge (et sur monocycles) ont surtout regretté bruyamment la baisse des subventions publiques à leur endroit et la menace diffuse d’un nébuleux « recul des libertés ». Parlaient-ils de la liberté d’échapper, précisément, à l’omniprésence de ces « arts de rue », lorsque l’on descend simplement acheter son journal, ou promener son chien ? Que nenni ! L’artiste de rue est partout chez lui, même quand il est chez vous! Il entend prendre la rue d’autorité, avec le projet utopique de vous rendre – par une médiation culturelle parfois douteuse – ce qui vous appartenait quasiment déjà. Avez-vous déjà pu échapper à l’impérieuse démonstration d’un jongleur citoyen au détour d’une ruelle sombre ? Connaissez-vous l’expérience traumatisante de devoir subir une éco-déambulation d’échassiers sur le thème des OGM place de la Contrescarpe ?

A l’heure où la ferveur populaire et syndicale contre la réforme gouvernementale des retraites retombe doucement, victime des frimas automnaux et de cette éternelle tendance des syndicalistes à partir en vacances quand on leur demande, ce courageux mouvement des indispensables artistes de Rue s’imposait incontestablement à la France sarkozyste meurtrie… Pas de blague. Soutenons ce mouvement, chers Causeurs ! Ne laissons pas les artistes de rue devenir des artistes d’impasses ! Ils pourraient en venir à manifester dans le bon sens.

À reculons comme une écrevisse

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Coetzee et la mer de glace

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John Maxwell Coetzee.

Elles s’appellent Julia, Margot, Adriana, Sophie. Elles le trouvent d’une tristesse insoutenable, mou, fade, maladroit, indécis, raté, asexué. Elles le disent mauvais amant, homme piètre, écrivain surfait. Il n’a pas, il n’a guère, il a parfois mais si peu, si fugacement, illuminé leurs vies. Elles ont existé pour lui bien davantage qu’il n’a existé pour elles. C’est ce qu’elles disent. Et, jusqu’au bout, nous ne saurons strictement rien du rapport entre leurs paroles et la vérité. Voilà la règle du jeu.

Ça dit je, ça vit

Il est froid jusqu’à l’écœurement et bouge, selon les paroles d’Adriana la danseuse, « comme si son corps était un cheval qu’il montait, un cheval qui n’aimait pas son cavalier et qui regimbait ». Il ne veut pas se libérer du fardeau de son moi en accueillant en lui l’amour d’une femme. Il est incapable d’aimer, c’est-à-dire, simplement, de dire je de tout son être, de tout son corps. Il refuse de risquer un je. Toute son existence n’a consisté qu’à fuir l’épreuve de vérité de l’altérité féminine, qui aurait pu le rendre réel et lui faire atteindre le lieu houleux et béni, où, après la traversée de tous les miroirs narcissiques, en deçà de toute image, ça dit je, ça vit.

L’été de la vie de John Coetzee nous fait entendre ces quatre femmes dans leurs dialogues avec le Dr Frankl, qui a résolu d’écrire une biographie de Coetzee après la mort de celui-ci. Ces cinq entretiens sont encadrés par des extraits des carnets autobiographiques de Coetzee, dans lesquels celui-ci parle obstinément de lui-même à la troisième personne.

L’été de la vie, troisième tome de l’autobiographie fictive de John Coetzee, est donc à proprement parler une hétérobiographie, puisque Coetzee y passe à la moulinette d’un tiers imaginaire nommé Frankl. Et même une hétérohétérobiographie, puisqu’elle doit passer par l’altérité plus sérieuse et plus redoutable de quatre femmes. Quatre femmes qui nous disent que John Coetzee ne sait rien du pays des femmes. Qu’il s’est intéressé, tout au plus, à des images, mais à peu près jamais à elles.

Son roman nous fait pourtant bel et bien entendre ces quatre voix féminines. Et ce, on ne peut plus charnellement, avec un souverain effet de réel. Il constitue donc la démonstration en acte du contraire. La forme romanesque de L’été de la vie est celle d’une déroutante contradiction performative.

Trois points communs avec Houellebecq

L’été de la vie possède trois points communs avec La carte et le territoire de Michel Houellebecq. D’abord, la violence qui y est faite au narcissisme humain élémentaire, la violence extrême dans la description d’un personnage portant le nom de l’auteur. Dans le cas de Houellebecq, la part d’humour et de jeu semble plus grande. Dans celui de Coetzee, même si ces dimensions sont présentes aussi, L’été de la vie donne le sentiment d’une cruauté contre soi plus réelle, d’une lutte avec soi plus serrée et douloureuse.

La seconde parenté avec La carte et le territoire est le motif du rapport entre père et fils. Le personnage nommé Coetzee vit en formant un étrange couple solitaire avec son père malade. Ce couple semble constituer pour lui un rempart inconscient contre les femmes, une forteresse désolée dans laquelle il se terre, à l’abri de leur amour. Un père qui semble être, en dépit des soins prodigués par son fils, l’objet d’une haine tenace. Chez Houellebecq, la fidélité du fils – Jed Martin – est celle de l’amour. Chez Coetzee, l’amour lutte timidement contre la fidélité de la haine.

Forte composante bloomesque

Il y a enfin une parenté entre les personnages nommés Coetzee et Houellebecq. Elle réside dans la forte composante bloomesque de leur personnalité. Le Bloom, tel que Tiqqun l’a dépeint dans la Théorie du Bloom, est la forme de subjectivité contemporaine dominante, qui se caractérise par une radicale absence à soi et au monde. Le Bloom désigne la torpeur de l’étrangeté, du déracinement, le sentiment permanent que notre vie est vécue par un inconnu qui nous est entièrement indifférent. Le Bloom est inséparablement le comble de la lucidité sur soi et le comble de l’impuissance, de la paralysie vitale. Il se voit il dans le miroir.

Dans L’été de la vie, nous pouvons vérifier que si le Bloom ne ressent jamais rien, c’est parce qu’il ressent toujours tout. C’est précisément parce que ses affects sont d’une immense intensité qu’il les dissimule au fond de son corps et les anesthésie sous une épaisse couche de glace. Qu’il viole sa chair en la transformant en pierre qui ne sait et ne sent rien.

Les trois secrets que le personnage nommé Coetzee a enfouis sous la glace sont la situation historique tragique de son pays, la haine torturante vouée à son père et – comme Jed Martin – la mort précoce de sa mère, à propos de laquelle il garde farouchement le silence.

Pourtant, L’été de la vie constitue la preuve que John Coetzee est, comme nous tous, un Bloom manqué. Puisque sa littérature, selon les vœux de Kafka, parvient à briser en nous la « mer de glace ».

L'Eté de la vie

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Mamoudzou tient toujours

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Dans une projection désirante typique, comme on dit en psychanalyse, le gouvernement estime que le mouvement social est en net recul. On pourra sourire quand on pense que le net recul a mis deux millions de personnes dans la rue pour une manifestation et une journée de grève organisées en pleines vacances de la Toussaint et alors que la loi a été votée à l’asssemblée à la vitesse d’un TGV jaune. En tout cas, à Mamoudzou (Mayotte), la mobilisation n’a pas faibli et a réuni comme d’habitude plusieurs centaines de personnes qui ont occupé dans la bonne humeur les services fiscaux, la mairie et le conseil général. Aux revendications métropolitaines s’ajoutaient celles liées à la départementalisation , comme la comptabilisation des années travaillées avant le changement de statut. Les manifestants de Mamoudzou, à l’issue de cette journée, ont pris rendez-vous, eux-aussi, pour le samedi 6 novembre avec une belle détermination. Ce qui nous rappelle que ce ne serait pas la première fois que la France serait sauvée par son Empire.

Pas de fatwa contre Riposte Laïque

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Le dossier de Causeur consacré à l’islam contient deux articles attaquant plus ou moins directement Riposte Laïque, dont je suis un des rédacteurs.

D’une part, Jérôme Leroy affirme qu’il n’a « pas de problème avec l’islam », mais avec « les boutefeux de la guerre civile ethnique qui n’ont pas fait leur service militaire mais veulent rouler des mécaniques rue Myrha ». RL serait composée « d’ayatollahs d’une droite ethnico-saucissono-pinardière ». D’autre part, l’article de Malakine, intitulé Le djihad laïque, ça suffit !, nous qualifie de « nouveaux croisés », languissant après un hypothétique « martyre laïque ». Nous serions extrêmement dangereux, car ajoute Malakine « la situation peut exploser à la moindre étincelle ».

Ces analyses ne nous convainquent pas que nous avons tort sur l’essentiel, à savoir que des conflits violents entre musulmans et non-musulmans sont prévisibles. Du reste, sur le fond, leurs auteurs doivent faire le même constat que nous : une libanisation de la France est effectivement possible. Mais c’est attribuer à notre petit journal en ligne une bien grande capacité d’influence que de le rendre responsable de cet état de choses, alors que nous essayons de toutes nos modestes forces de conjurer cette perspective.

Nous pensons que l’affrontement avec l’islam est culturel et national. Jérôme Leroy pense que le seul champ de bataille de la guerre moderne, c’est l’économie, et donc qu’on ne peut la gagner que par la voie de la lutte sociale. Pour moi, les motivations thymotiques, comme les appelle Peter Sloterdijk, la fierté, la dignité, le respect de soi, de sa patrie et de sa culture, sont aussi importantes que les déterminismes économiques, c’est-à-dire érotiques[1. « Il faut sans doute revenir alors au point de vue fondamental de la psychologie philosophique chez les Grecs, d’après laquelle l’âme ne s’exprime pas seulement dans l’éros et dans ses intentions sur l’un et le multiple, mais tout autant à travers les impulsions du thymos (le foyer d’excitation du Soi fier, dans la psyché grecque). Alors que l’érotisme désigne des voies vers des « objets » qui nous manquent et par la possession ou la proximité desquels nous nous sentons complétés, la thymotique ouvre aux hommes les voies où ils font valoir ce qu’ils ont, ce qu’ils peuvent, ce qu’ils sont et ce qu’ils veulent être. » Colère et temps, Méta-éditions, p. 22.]. Mais Leroy explique que si les Turcs votent pour un parti islamiste, c’est parce qu’ils « se sentent humiliés » par le refus de l’UE de les admettre. On aimerait savoir pourquoi, en ce cas, les Français ne pourraient pas se sentir humiliés par la diffusion sur leur sol de la propagande anti-française de ceux qui veulent imposer ici la charia. Les Turcs pro-islamistes seraient des « humiliés » armés d’une juste colère, tandis que les Français islamophobes ne seraient que des extrémistes crypto-fascistes ?

Le principal reproche qu’il nous fait est d’avoir organisé une manifestation ponctuelle avec le Bloc Identitaire, le 18 juin 2010. Nous avons fait nôtre la philosophie des « associations volontaires » américaines, « fondées dans un but à court terme bien défini, et qui disparaissent quand ce but a été atteint ». C’est pourquoi nous discutons avec tous ceux qui nous invitent, et nous acceptons de travailler avec tous ceux qui poursuivent un objectif bien défini, dans le cadre de la loi. Dans le cas de « l’apéro saucisson-pinard », il s’agissait de faire connaître à la France entière la situation inacceptable de l’occupation des rues à la Goutte d’Or. Mission accomplie, au revoir le Bloc Identitaire.

Jérôme Leroy s’étonne « qu’on soit islamophobe dans un pays comme le nôtre où, dès qu’un problème se posait en la matière, il était jusqu’à maintenant résolu avec la fermeté républicaine qui s’impose. Le voile à l’Ecole ? Une loi. […] La burqa ? Une loi initiée par mon camarade André Gérin. » Il est paradoxal de se féliciter de cette « fermeté républicaine » et de conspuer RL dans les lignes suivantes. Car ces victoires sont partiellement le fruit du militantisme de RL qui a été auditionnée, en la personne de Pascal Hilout, par la mission parlementaire sur le voile intégral. De même, RL avait lancé une pétition contre la burqa, que MM. Gérin et Myard ont signée.

Devons-nous être machiavéliques ?

L’article de Malakine me laisse plus perplexe. À lire ses propositions, on se demande vraiment ce qu’il a contre Riposte Laïque. Il souhaite « stopper l’immigration », « durcir les conditions d’octroi de la nationalité », « fabriquer un islam de France, débarrassé du contexte culturel moyen-oriental pour ne conserver que le message spirituel et les pratiques proprement religieuses » : nous aussi !

Dans le fond, ce que nous reproche Malakine, c’est de n’être pas assez machiavéliques. Nous ne devrions pas clamer si fort que l’islam est ennemi de nos lois et de nos valeurs. Nous faisons preuve d’un manque de ruse tactique, d’un défaut de takkya car, en connaisseur de la logique thymotique, Malakine pense qu’une « culture agressée et niée ne peut que se radicaliser par réaction ». La meilleure preuve que nous ne sommes pas les frères jumeaux des islamistes, c’est justement notre franchise, alors que ceux-ci utilisent d’une manière hypocrite la démocratie et la liberté d’expression pour faire progresser leur agenda totalitaire.

Ce que Malakine ne veut pas voir, c’est que c’est tout d’abord notre culture française qui est « agressée et niée » par l’islam, et que c’est pour cela qu’elle est en train de « se radicaliser par réaction ». Nous incarnons en partie cette riposte légitime. Mais, comme on dit à la récré, c’est pas nous qui avons commencé. Entre « offensive de l’islam ou réaction à l’islamophobie », il ne s’agit pas « d’un vrai problème d’œuf et de poule ». L’islam ne se radicalise pas parce qu’on s’oppose à son invasion, il est radicalement invasif et conflictuel. Le djihad, selon le jus ad bellum islamique, doit être décrété non seulement pour défendre les musulmans, mais aussi pour contrer les obstacles à la propagation de l’islam.

Malakine veut être machiavélique, mais il ne réussit qu’à être inconséquent. Car s’il souhaitait véritablement que soient prises les mesures qu’il énumère à la fin de son article, alors il oeuvrerait pour qu’une force politique, une volonté républicaine radicale émerge pour s’opposer à l’agression qu’est le développement de l’islamisme sur notre sol. Or, il est contre cette riposte, qu’il appelle le « djihad laïque ».

Notre contradicteur reprend dans cet article l’idée girardienne devenue folle selon laquelle deux camps opposés seraient en fait des frères jumeaux, des doubles mimétiques. Pour lui, la défense active de la France est de même nature que son agression par une idéologie obscurantiste et suprématiste. C’est aussi en vertu de cette fausse bonne idée que Malakine renvoie dos à dos islam et culture contemporaine. On aurait tort de s’en prendre à l’islam, parce que notre culture actuelle ne vaudrait pas mieux. Mais l’existence d’un mal – à supposer que mal il y ait – ne légitime pas l’existence d’un autre.

Surtout, la culture occidentale a un avantage de taille : c’est la nôtre. Certes, on peut déplorer que le sentiment d’appartenance fasse « cruellement défaut dans le pays de la laïcité ». Mais ce n’est certainement pas en frappant notre culture de la même nullité que l’islamisme que Malakine réveillera ce sentiment d’appartenance dont il a la nostalgie. Au contraire, c’est parce que l’on n’en finit pas de nous culpabiliser d’être occidentaux et que même le beau mot de patriote a été transformé en insulte que la « crise des valeurs » européenne se perpétue.

Jérôme Leroy nous reproche le choix du terrain, Malakine celui des armes. Mais ni l’un ni l’autre ne parviennent à éloigner de façon convaincante la perspective de la guerre. Car on ne choisit pas son ennemi : « C’est l’ennemi qui vous désigne[2. C’est le mot de Julien Freund à Jean Hyppolite. Voir Julien Freund, de Pierre-André Taguieff, Ed. La table ronde, p.100.]. »

La guerre contre l’Iran a commencé

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Mahmoud Ahmadinejad.

La France étant plongée dans une de ses crises sociales récurrentes comme la fièvre quarte, elle est toute occupée à se regarder le nombril et à se lamenter sur elle-même. C’est pourquoi elle ne prête pas trop d’attention à des événements lointains et peu spectaculaires : aucune image de télé n’est disponible les concernant, et la quasi-totalité des budgets transmissions des grandes chaînes ont été dépensés dans la couverture de l’épopée souterraine des mineurs chiliens.

Et pourtant, la première guerre high tech du XXIe siècle a bel et bien commencé, et elle oppose Israël soutenue par le Pentagone[1. Les « couacs » entre le Pentagone et la Maison Blanche viennent de faire l’objet d’un livre de Bob Woodward Obama’s wars. Une « autonomisation » de l’action du Pentagone, dans certaines limites, n’est pas totalement à exclure…] à l’Iran et ses succursales syriennes, libanaises et gazaouites.

On se doutait bien que les autorités de Washington et de Jérusalem ne restaient pas totalement inertes devant les provocations répétées de Téhéran et l’échec patent de la politique de la main tendue d’Obama et de l’Union européenne pour mettre un terme aux ambitions nucléaires du régime des mollahs. Planification, négociations politico-stratégiques et préparatifs logistiques allaient bon train en coulisses pendant que les grands leaders distrayaient le grand public en focalisant leur attention sur la question mineure[2. Avis aux commentateurs : d’un point de vue géopolitique, ce conflit reste mineur en dépit de sa durée et des litres d’encre et de salive qu’il fait couler.] du conflit israélo-palestinien.

Mystérieuse explosion à Khorammabad

Ce qui est nouveau, en revanche, c’est que les acteurs de ce conflit de l’ombre commencent à « communiquer » par des canaux parallèles, mais bien connus de ceux qui suivent attentivement ces questions.

Au cours de ce mois d’octobre, on a successivement appris :

1. Qu’un virus nommé Stuxnet, mis au point dans le cadre d’une étroite coopération entre les services israéliens et américains avait mis le souk dans les systèmes de gestion de la centrale nucléaire iranienne de Bushehr.

2. Qu’une « mystérieuse explosion » s’était produite le 12 octobre dans la base souterraine ultra-secrète de Khorramabad, à l’ouest de l’Iran, abritant des missiles à moyenne portée, provoquant la mort de plusieurs dizaines (certains disent même plusieurs centaines) de Pasdarans chargés de leur garde. Comme par hasard, cette explosion s’est produite au moment où Mahmoud Ahmadinejad défiait verbalement Israël à quelques kilomètres de sa frontière nord.

3. Que le Hezbollah libanais était approvisionné, via la Syrie, en missiles d’une portée de 250 km, permettant d’atteindre les centres vitaux d’Israël à partir de bases situées hors de la zone théoriquement contrôlée par la FINUL (Force d’interposition des Nations Unies au Liban).

Téhéran a minimisé les deux premières affaires en parlant « d’accident » pour l’explosion dans la base des missiles, et en niant officiellement qu’un virus informatique soit la raison des retards répétés dans la mise en route de la centrale de Bushehr.

On ne commente pas non plus ces deux affaires à Jérusalem et à Washington, mais les canaux par lesquels elles sont parvenues à la connaissance du public[3. Notamment le journaliste indépendant israélien Jacques Benillouche (Slate.fr) et Stéphane Juffa, le patron de Metula News Agency.] et les précisions avec lesquelles ces informations sont rapportées est un signe qui ne trompe pas : les services spéciaux israéliens ne sont pas totalement étrangers à ces affaires et tiennent à le faire savoir.

Quant aux informations sur les nouvelles capacités militaires de la milice du Hezbollah, elles ont donné lieu à un « scoop » récent du journaliste du Figaro Georges Malbrunot, ancien otage en Irak, qui sert habituellement de « petit télégraphiste » lorsque les services syriens ont un message à faire passer. C’est ainsi qu’au mois de juillet dernier, la révélation par ce même Malbrunot de l’utilisation par le Qatar de sociétés de sécurité israéliennes avait rendu fou de rage Serge Dassault, propriétaire du Figaro engagé dans de délicates négociations pour la vente de « Rafale » à l’émirat du Qatar…

Pour l’instant, cette guerre contre l’Iran est à mi-chemin entre le stade de la gesticulation et les premières escarmouches annonciatrice de la grande confrontation.

La suite dépend du nouveau cours que prendra la politique étrangère d’Obama après la débâcle démocrate annoncée lors des midterm du 2 novembre. Le départ de Rahm Emmanuel de la Maison Blanche et celui, annoncé pour juin, de son plus proche conseiller David Axelrod marque sans doute la fin de la tentative de faire plier Benyamin Netanyahou sur la question des constructions dans les implantations.

Mais qu’adviendra-t-il ensuite ? Quelques augures conservateurs, comme l’ancien représentant américain à l’ONU John Bolton prédisent le pire : ligoté par un Congrès républicain en politique intérieure, Obama serait tenté de se concentrer sur des objectifs internationaux, par exemple en exigeant d’Israël qu’il adhère au Traité de non-prolifération nucléaire en échange du renoncement, par Téhéran à se doter d’armes atomiques. Ils annoncent aussi, en cas de blocage des pourparlers directs entre Palestiniens et Israéliens, que les Etats-Unis pourraient soutenir à l’ONU une résolution établissant un Etat palestinien en Cisjordanie et à Gaza dans les frontières de 1967.

On ne voit pas comment Hillary Clinton (qui n’a pas perdu espoir de succéder, en 2016, à Barack Obama) pourrait souscrire à une telle ligne, et rien ne permet de penser que le successeur de James Jones à la tête du Conseil national de sécurité sera en mesure de « vendre » cette politique au Pentagone et au Congrès. Ce dernier tient, rappelons-le, les cordons de la bourse, et peut ainsi s’opposer au Président en coupant les vivres de projets qui lui sont chers. Il faudrait alors que cette politique d’Obama soit plébiscitée par l’opinion pour qu’elle ait quelque chance de s’imposer.

En attendant, au Proche-Orient, les bruits de bottes sont de plus en plus sonores…

Mon cambriolage, je l’ai pas volé

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Ces dernières semaines, j’ai pu constater la disparition, dans mon chalet d’alpage, d’une chaine de tronçonneuse, d’un piège à souris d’un modèle que je me garderai bien de définir plus avant, sous peine d’être accusé d’homophobie, et d’une loupe habituellement utilisée par mes petits-enfants pour mettre le feu à des brins de paille en concentrant les rayons du soleil.

Je n’avais pas fait le rapprochement de ces disparitions mystérieuses avec le fait d’avoir abordé, sur Causeur, l’affaire Bettencourt-Woerth. En y réfléchissant selon la méthode Plenel, il est maintenant clair que l’on a voulu, du côté de l’Elysée, me faire passer le message suivant : « Tu es fait comme un rat, on t’a à l’œil et si tu te t’écrases pas, on te découpe en rondelles… »

L’étrange postérité de Lovecraft

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Lovecraft

De l’anniversaire d’Howard Phillips Lovecraft, HPL pour les intimes, maître américain de littérature fantastique, né il y a cent vingt ans, le 20 août 1890, à Providence, Rhode Island, vous n’entendrez pas parler.

Pourtant, l’œuvre de HPL est l’objet d’une vénération mondiale constante depuis des décennies. Voilà un type qui, à lui tout seul, a réinventé la littérature fantastique et lui a ouvert des horizons infinis. Rompant avec le bestiaire classique des spectres, vampires, horlas et autres sorcières, Lovecraft a imaginé des univers parallèles merveilleux et des entités inter-dimensionnelles inquiétantes, sortes de dieux protéiformes indescriptibles, amorphes et amoraux. Ces choses somnolent aux limites du réel, réalisant des incursions dans notre dimension et nos rêves avec l’aide d’adorateurs fanatiques ou de scientifiques trop curieux. Lovecraft a ainsi créé un véritable panthéon, une cosmogonie totalement originale à la fois terrifiante et métaphysique[1. Une large sélection commentée des œuvres de Lovecraft est éditée en français chez Robert Laffont, collection Bouquins, en trois volumes.].[access capability= »lire_inedits »]

L’imagination et le style lovecraftiens, après avoir fasciné de son vivant et après sa mort de nombreux auteurs, inspirent encore aujourd’hui toutes sortes de créateurs dans des domaines allant du cinéma aux jeux vidéos en passant par le rock, le cinéma ou la sculpture.

Quel est, en effet, le point commun entre les écrivains Stephen King[2. Stephen King a préfacé en 2005 une réédition de l’essai de Michel Houellebecq consacré à Lovecraft.], Brian Lumley, Michel Houellebecq[3. Michel Houellebecq, HP Lovecraft, contre le monde, contre la vie, Editions J’ai Lu, 1999.], les cinéastes John Carpenter et Guillermo del Toro, Les créateurs de BD Philippe Druillet, Alberto Breccia et Corbeyran, le plasticien HG Giger[4. Créateur du monstre de la saga Alien.] et le groupe Metallica ? Tous, et bien d’autres, ont croisé le chemin de Lovecraft. Tous ont reçu un jour la « baffe » à la lecture des nouvelles horrifiques et des poèmes envoûtants du « reclus de Providence ». Tous en ont été marqués, à des degrés divers. Même le lecteur lambda est touché : l’adjectif « lovecraftien », chez les initiés, désigne tout paysage ou architecture réelle « faisant penser aux descriptions de Lovecraft ». Le lire forge ainsi une véritable sensibilité esthétique.

Pourquoi tant de silence ? C’est qu’HPL était un WASP réactionnaire

Si tant d’importance, pourquoi alors tant de silence, alors même que les littératures de genre gagnent peu à peu leurs galons de respectabilité grand public (Seigneur des anneaux, Harry Potter et tutti quanti) ?

La réponse tient en grande partie au côté sulfureux du personnage.

Si comme le veut le poncif, « on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments », on peut dire que Lovecraft a fait de l’excellente littérature ! Son génie créateur a puisé dans à peu près toutes les valeurs, les sentiments, les opinions morales et intellectuelles aujourd’hui condamnées par la société ouverte : haine, peur, racisme, passéisme, conservatisme, puritanisme.

Lovecraft se situe en effet, comme l’a très bien montré Houellebecq, à l’exact opposé de toutes les valeurs cardinales de notre modernité. Notre époque valorise le nomadisme, la mobilité ? Lovecraft n’a jamais quitté le sol américain, et très peu sa région natale. Notre époque valorise le « vivre-ensemble », la diversité culturelle ? Lovecraft fut un WASP (White Anglo-Saxon Protestant) réactionnaire qui bascula dans la peur raciste au contact du creuset new-yorkais des années 1920. Notre époque aime le cul et revendique la parité ? Il n’y a pas de sexe dans les histoires de Lovecraft. Et les rares personnages féminins qu’il fait intervenir ont plutôt le mauvais rôle. Notre époque place l’argent et la réussite au-dessus de tout ? Lovecraft n’a jamais su même chercher du travail, et a vécu dans une gêne proche du dénuement.

Ce tableau peu engageant peut expliquer le destin irrémédiablement underground de son œuvre, déjà « plombée » par une absence totale de toute concession commerciale : contes noirs et pessimistes, ne se terminant jamais bien, absence de personnages marquants, d’enjeux de pouvoir, rareté des dialogues…

Le mystère reste donc entier. Pourquoi cette œuvre noire d’un auteur aussi « antipathique » exerce-t-elle malgré tout une influence aussi durable sur tant de créateurs et de lecteurs ?

D’abord parce que le tableau doit être nuancé. D’origine WASP ? Mais Lovecraft n’était pas croyant et méprisait les religions. Raciste et conservateur ? Il a épousé une juive divorcée et a soutenu le New Deal de Roosevelt. Sombre et solitaire ? Il avait de nombreux correspondants et amis.

Ensuite, parce qu’il faut bien se rendre à l’évidence : en littérature, le génie excuse tout. L’émerveillement et la terreur ressentis à la lecture de Lovecraft sont une sorte de cadeau au lecteur qui, en remerciement, « passe l’éponge » sur le reste. Peut-on admirer un écrivain qui, par ailleurs, fut raciste ? Pourquoi pas, si c’est l’écrivain qu’on admire, et non le raciste ?

Les communautés de fans[5. Pour le Web francophone, l’incontournable forum www.hplovecraft-fr.com], les colloques[6. H.P. Lovecraft, fantastique, mythe et modernité, actes du Colloque de Cerisy, Editions Dervy, 1995.], les documentaires[7. Le documentaire « Le cas Lovecraft », de Patrick Mario et Pierre Trividic, datant de 1998, est disponible en DVD et VOD chez Arte Vidéo.], les rééditions, les BD qui se réclament de lui montrent que l’œuvre de HPL a sa dynamique propre. Les années qui viennent seront peut-être celles d’une reconnaissance par le grand public : le cinéaste Guillermo del Toro semble avoir convaincu James Cameron de produire l’adaptation de l’une des meilleures nouvelles de Lovecraft : Les Montagnes hallucinées[8. Interview récente de James Cameron sur le webzine spécialisé Shock till you drop.] . Au cinéma et en 3D, l’Amérique va peut être enfin rendre un hommage mérité à l’un de ses écrivains les plus passionnants.[/access]

Un Etat mal conseillé

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On vient d’apprendre hier après-midi qu’Emmanuelle Prada Bordenave, Rémi Keller et François Delion avaient été nommés conseillers d’Etat, sur proposition de la ministre de la Justice Michèle Alliot-Marie.

Ces nominations laissent pantois. Après une vérification approfondie de nos services, il semble bien qu’aucun de ces trois éminents juristes n’ait les compétences requises en matière de rollers pour siéger place du Palais Royal. Ils n’ont même pas été candidats UMP aux municipales. Encore des nominations de copinage…

Examen d’entrée en 6e : cessons d’être primaires

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La proposition de Jean-François Copé d’instaurer un examen d’entrée en sixième a suscité le tir de barrage que l’on pouvait attendre : idée passéiste, réactionnaire, régressive et j’en passe. Toutes les belles âmes de la gauche enseignante, les sociologues qui nous expliquent à longueur de temps qu’il faut cesser de discriminer les élèves défavorisés en leur imposant les grandes œuvres de la littérature, ceux qui nous jurent sans rire que le niveau monte, ceux qui ont cru malin de proclamer qu’il fallait placer l’enfant au centre du système, ont rivalisé dans l’indignation. Une « gesticulation politique », une manière de « flatter une partie de l’opinion extrêmement conservatrice », a estimé l’inénarrable François Dubet. Quant au PS, il a trouvé l’origine du désastre : le « sous-investissement chronique dont souffre l’école primaire ». Comme chacun sait, si l’école va mal, ce ne saurait être qu’en raison du manque de moyens. On est curieux de savoir où la gauche trouvera ces mythiques moyens si elle revient au pouvoir.

Un examen, quelle horreur ! Et pourquoi pas des notes et des classements tant qu’on y est. Alors que la droite et la gauche sont incapables d’envisager de sélectionner les étudiants à l’entrée de l’université, on ne va pas torturer à coups d’examen des gamins de dix ans. Autrement dit, il serait très étonnant que l’idée de Copé ait la moindre conséquence concrète. Ce serait traumatisant, discriminant et pour tout dire stigmatisant.

Je ne sais pas si l’examen d’entrée en sixième est la solution du problème. Mais cette levée de boucliers est consternante. Que nous disent les indignés ? Puisque nous n’avons pas de solution, ou pas de solution simple, il ne saurait y avoir de problème. Le réel pense mal ? Ignorons-le.

Il est vrai qu’on préfèrerait oublier certaines réalités. Observer qu’un nombre croissant d’élèves entre au collège sans savoir lire et écrire – et donc, a toutes les chances d’en sortir au même niveau -, c’est admettre que nous sommes impuissants à rendre effective « l’éducation pour tous », dont nous sommes, et à juste raison, si fiers.
Sauf à se résigner à la catastrophe, il faut bien que l’on se résigne à désigner clairement le mal. La démocratisation de l’enseignement a échoué, notamment parce que toute autorité a été proscrite comme réactionnaire et aussi parce que, sur certains territoires, la proportion d’élèves étrangers rend impossible l’acquisition du français par tous.

Il n’est pas question de se résigner mais de cesser de nier les évidences. À quoi cela sert-il de laisser des élèves suivre quatre années voire plus de scolarité pendant lesquels ils n’apprendront rien et empêcheront les autres d’apprendre ? A se rassurer ? À faire plaisir aux parents ? C’est ainsi qu’on a décrété qu’il fallait amener 80 % d’une classe d’âge au bac – Jean-Pierre Chevènement, inventeur du slogan, a été mieux inspiré. La vérité, c’est qu’on a amené le bac au niveau de 80 % des élèves et le résultat, c’est que le bac ne sert plus à rien. À l’arrivée, sous couvert d’égalité on a encore accru les inégalités puisque, bien sûr, les enfants des milieux aisés comptent peu d’illettrés dans leur classe. Mais peut-être faudrait-il, par souci démocratique, faire en sorte qu’ils apprennent un peu moins à lire ?

Il ne s’agit pas de laisser qui que ce soit sur le bord de la route. Mais accepter que des enfants poursuivent leur scolarité quand ils n’en sont pas capables, c’est se payer leur tête et en fin de compte les mépriser. Si on accepte que nous sommes désormais incapables d’apprendre à tous les enfants à lire, écrire et compter, autant fermer la boutique. Cette question qui engage notre avenir bien plus profondément que l’âge de la retraite devrait obséder nos gouvernants et ceux qui aspirent à l’être. En tout cas, cessons de croire que, tel le petit bonhomme de Sempé face à l’océan, on fera reculer les réalités déplaisantes en faisant comme si elles n’existaient pas.

Protégez-nous des jeunes

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Manifestation anti-CPE.
Manifestation anti-CPE.

Si je n’ai pas connu les affreux jeunes des années 1980 parce que mes couches-culottes m’interdisaient encore d’être admis dans leur noble confrérie, je m’étais néanmoins juré, à l’âge de six ans, de ne jamais leur ressembler : petit montagnard perdu dans un bled du Vercors où le seul camarade issu de ce qui ne s’appelait pas encore la « diversité » était un fils de maçon portugais, on nous obligea à porter, comme un talisman destiné à lutter contre notre infamie congénitale, la main jaune des Potes. Je fis serment, dans la cour dont l’odeur des marronniers embaume pour toujours de mélancolie enfantine le mois de septembre, de ne jamais être des leurs. Les jeunes étaient déjà des cons, je le pressentais, et le resteraient toujours. Ces « jeunes » dont l’époque a fait les pires ennemis de la jeunesse.

Depuis, j’ai eu l’occasion de vérifier le bien-fondé de ma révolte infantile. Les années 1995 et 1996, la quinzaine anti-Le Pen, cette « shame pride » si chère à Muray, les défilés anti-CPE où la frange consciente des futurs travailleurs occidentaux scandait en bas de mes fenêtres « C comme caca, P comme pipi, E comme excrément », et maintenant leur enjouement contre la réforme des retraites m’ont appris empiriquement ce que, comme beaucoup, je savais déjà : qu’il ne s’agit jamais pour toutes ces classes successives de manifestants que d’un jeu répétant comiquement ce que leur aïeux firent en 1968.

Il y a, en d’autres lieux, en d’autres occasions, de vraies batailles livrées par la jeunesse : elles sont à Athènes, elles furent à Gênes, à Göteborg, à Bruxelles et à Barcelone, elles furent violentes et elles eurent leur quota de morts et de blessés. Ces batailles furent tragiques, et c’est parce qu’elles luttaient véritablement contre le Spectacle et contre son mode technique et consommatoire. Elles ne se firent à l’appel d’aucun syndicat jaune, d’aucun parti, d’aucune organisation, elles n’eurent aucun allié dans la place : c’est qu’elles n’étaient pas des escarmouches d’opportunité pour faire tomber un gouvernement, mais une lutte à mort pour réintégrer le monde des vivants.

On ne peut pas croire une seule seconde que les lycéens qui proclament la grève dans leurs établissements le feraient s’ils pensaient qu’ils avaient quoi que ce soit à perdre. Ils luttent au contraire pour la perpétuation de leur société sans risque où, toujours, ils ont le beau rôle. Ils se moquent comme de leur premier Diesel du sort des ouvriers du Nord-Pas-de-Calais. Las ! Leur conscience politique est enfermée depuis longtemps dans les photos de leur profil Facebook, où ils consultent à l’aide de leur iPhone les dernières nouvelles de leur « mur ». Leur vision du monde se résume à un écran, c’est-à-dire à ce qui voile, la frange avancée de cette révolution étant ces « jeunes de banlieue » qui pratiquent déjà la reprise individuelle dont ce monde entièrement néo-libéral leur a indiqué la voie.
Ces jeunes, enfin, ne se battent pas pour leur grand-père, mais pour le grand-père qu’ils seront, modernes préparant − Péguy le savait − leur retraite comme le chrétien prépare son salut.

Un pas en avant, deux en arrière !

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Il y a quelques années, le grand Umberto Eco publiait un piquant recueil d’articles intitulé À reculons comme une écrevisse, dénonçant un monde moderne allant cul par-dessus-tête… C’est à cette image que j’ai immédiatement songé en apprenant qu’une manif « à reculons » s’est tenue, ce samedi, dans les rues de Paris et de quelques villes provinciales à l’appel d’un collectif d’artistes. Dans le cadre de la 4e édition de « Rue Libre ! » – journée internationale (accrochez-vous bien…) des « arts de la rue et de la libre expression dans l’espace public » – les participants à ce défilé bouffon ont suivi un parcours revendicatif – à rebours – en brandissant des pancartes ironiques interdisant de chanter et de sourire.

Nullement rouges de honte, à l’image des crustacés décapodes d’Umberto Eco qui évoluent à reculons, nos petits révoltés en sucre d’orge (et sur monocycles) ont surtout regretté bruyamment la baisse des subventions publiques à leur endroit et la menace diffuse d’un nébuleux « recul des libertés ». Parlaient-ils de la liberté d’échapper, précisément, à l’omniprésence de ces « arts de rue », lorsque l’on descend simplement acheter son journal, ou promener son chien ? Que nenni ! L’artiste de rue est partout chez lui, même quand il est chez vous! Il entend prendre la rue d’autorité, avec le projet utopique de vous rendre – par une médiation culturelle parfois douteuse – ce qui vous appartenait quasiment déjà. Avez-vous déjà pu échapper à l’impérieuse démonstration d’un jongleur citoyen au détour d’une ruelle sombre ? Connaissez-vous l’expérience traumatisante de devoir subir une éco-déambulation d’échassiers sur le thème des OGM place de la Contrescarpe ?

A l’heure où la ferveur populaire et syndicale contre la réforme gouvernementale des retraites retombe doucement, victime des frimas automnaux et de cette éternelle tendance des syndicalistes à partir en vacances quand on leur demande, ce courageux mouvement des indispensables artistes de Rue s’imposait incontestablement à la France sarkozyste meurtrie… Pas de blague. Soutenons ce mouvement, chers Causeurs ! Ne laissons pas les artistes de rue devenir des artistes d’impasses ! Ils pourraient en venir à manifester dans le bon sens.

À reculons comme une écrevisse

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Coetzee et la mer de glace

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John Maxwell Coetzee.
John Maxwell Coetzee.

Elles s’appellent Julia, Margot, Adriana, Sophie. Elles le trouvent d’une tristesse insoutenable, mou, fade, maladroit, indécis, raté, asexué. Elles le disent mauvais amant, homme piètre, écrivain surfait. Il n’a pas, il n’a guère, il a parfois mais si peu, si fugacement, illuminé leurs vies. Elles ont existé pour lui bien davantage qu’il n’a existé pour elles. C’est ce qu’elles disent. Et, jusqu’au bout, nous ne saurons strictement rien du rapport entre leurs paroles et la vérité. Voilà la règle du jeu.

Ça dit je, ça vit

Il est froid jusqu’à l’écœurement et bouge, selon les paroles d’Adriana la danseuse, « comme si son corps était un cheval qu’il montait, un cheval qui n’aimait pas son cavalier et qui regimbait ». Il ne veut pas se libérer du fardeau de son moi en accueillant en lui l’amour d’une femme. Il est incapable d’aimer, c’est-à-dire, simplement, de dire je de tout son être, de tout son corps. Il refuse de risquer un je. Toute son existence n’a consisté qu’à fuir l’épreuve de vérité de l’altérité féminine, qui aurait pu le rendre réel et lui faire atteindre le lieu houleux et béni, où, après la traversée de tous les miroirs narcissiques, en deçà de toute image, ça dit je, ça vit.

L’été de la vie de John Coetzee nous fait entendre ces quatre femmes dans leurs dialogues avec le Dr Frankl, qui a résolu d’écrire une biographie de Coetzee après la mort de celui-ci. Ces cinq entretiens sont encadrés par des extraits des carnets autobiographiques de Coetzee, dans lesquels celui-ci parle obstinément de lui-même à la troisième personne.

L’été de la vie, troisième tome de l’autobiographie fictive de John Coetzee, est donc à proprement parler une hétérobiographie, puisque Coetzee y passe à la moulinette d’un tiers imaginaire nommé Frankl. Et même une hétérohétérobiographie, puisqu’elle doit passer par l’altérité plus sérieuse et plus redoutable de quatre femmes. Quatre femmes qui nous disent que John Coetzee ne sait rien du pays des femmes. Qu’il s’est intéressé, tout au plus, à des images, mais à peu près jamais à elles.

Son roman nous fait pourtant bel et bien entendre ces quatre voix féminines. Et ce, on ne peut plus charnellement, avec un souverain effet de réel. Il constitue donc la démonstration en acte du contraire. La forme romanesque de L’été de la vie est celle d’une déroutante contradiction performative.

Trois points communs avec Houellebecq

L’été de la vie possède trois points communs avec La carte et le territoire de Michel Houellebecq. D’abord, la violence qui y est faite au narcissisme humain élémentaire, la violence extrême dans la description d’un personnage portant le nom de l’auteur. Dans le cas de Houellebecq, la part d’humour et de jeu semble plus grande. Dans celui de Coetzee, même si ces dimensions sont présentes aussi, L’été de la vie donne le sentiment d’une cruauté contre soi plus réelle, d’une lutte avec soi plus serrée et douloureuse.

La seconde parenté avec La carte et le territoire est le motif du rapport entre père et fils. Le personnage nommé Coetzee vit en formant un étrange couple solitaire avec son père malade. Ce couple semble constituer pour lui un rempart inconscient contre les femmes, une forteresse désolée dans laquelle il se terre, à l’abri de leur amour. Un père qui semble être, en dépit des soins prodigués par son fils, l’objet d’une haine tenace. Chez Houellebecq, la fidélité du fils – Jed Martin – est celle de l’amour. Chez Coetzee, l’amour lutte timidement contre la fidélité de la haine.

Forte composante bloomesque

Il y a enfin une parenté entre les personnages nommés Coetzee et Houellebecq. Elle réside dans la forte composante bloomesque de leur personnalité. Le Bloom, tel que Tiqqun l’a dépeint dans la Théorie du Bloom, est la forme de subjectivité contemporaine dominante, qui se caractérise par une radicale absence à soi et au monde. Le Bloom désigne la torpeur de l’étrangeté, du déracinement, le sentiment permanent que notre vie est vécue par un inconnu qui nous est entièrement indifférent. Le Bloom est inséparablement le comble de la lucidité sur soi et le comble de l’impuissance, de la paralysie vitale. Il se voit il dans le miroir.

Dans L’été de la vie, nous pouvons vérifier que si le Bloom ne ressent jamais rien, c’est parce qu’il ressent toujours tout. C’est précisément parce que ses affects sont d’une immense intensité qu’il les dissimule au fond de son corps et les anesthésie sous une épaisse couche de glace. Qu’il viole sa chair en la transformant en pierre qui ne sait et ne sent rien.

Les trois secrets que le personnage nommé Coetzee a enfouis sous la glace sont la situation historique tragique de son pays, la haine torturante vouée à son père et – comme Jed Martin – la mort précoce de sa mère, à propos de laquelle il garde farouchement le silence.

Pourtant, L’été de la vie constitue la preuve que John Coetzee est, comme nous tous, un Bloom manqué. Puisque sa littérature, selon les vœux de Kafka, parvient à briser en nous la « mer de glace ».

L'Eté de la vie

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Mamoudzou tient toujours

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Dans une projection désirante typique, comme on dit en psychanalyse, le gouvernement estime que le mouvement social est en net recul. On pourra sourire quand on pense que le net recul a mis deux millions de personnes dans la rue pour une manifestation et une journée de grève organisées en pleines vacances de la Toussaint et alors que la loi a été votée à l’asssemblée à la vitesse d’un TGV jaune. En tout cas, à Mamoudzou (Mayotte), la mobilisation n’a pas faibli et a réuni comme d’habitude plusieurs centaines de personnes qui ont occupé dans la bonne humeur les services fiscaux, la mairie et le conseil général. Aux revendications métropolitaines s’ajoutaient celles liées à la départementalisation , comme la comptabilisation des années travaillées avant le changement de statut. Les manifestants de Mamoudzou, à l’issue de cette journée, ont pris rendez-vous, eux-aussi, pour le samedi 6 novembre avec une belle détermination. Ce qui nous rappelle que ce ne serait pas la première fois que la France serait sauvée par son Empire.

Pas de fatwa contre Riposte Laïque

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Le dossier de Causeur consacré à l’islam contient deux articles attaquant plus ou moins directement Riposte Laïque, dont je suis un des rédacteurs.

D’une part, Jérôme Leroy affirme qu’il n’a « pas de problème avec l’islam », mais avec « les boutefeux de la guerre civile ethnique qui n’ont pas fait leur service militaire mais veulent rouler des mécaniques rue Myrha ». RL serait composée « d’ayatollahs d’une droite ethnico-saucissono-pinardière ». D’autre part, l’article de Malakine, intitulé Le djihad laïque, ça suffit !, nous qualifie de « nouveaux croisés », languissant après un hypothétique « martyre laïque ». Nous serions extrêmement dangereux, car ajoute Malakine « la situation peut exploser à la moindre étincelle ».

Ces analyses ne nous convainquent pas que nous avons tort sur l’essentiel, à savoir que des conflits violents entre musulmans et non-musulmans sont prévisibles. Du reste, sur le fond, leurs auteurs doivent faire le même constat que nous : une libanisation de la France est effectivement possible. Mais c’est attribuer à notre petit journal en ligne une bien grande capacité d’influence que de le rendre responsable de cet état de choses, alors que nous essayons de toutes nos modestes forces de conjurer cette perspective.

Nous pensons que l’affrontement avec l’islam est culturel et national. Jérôme Leroy pense que le seul champ de bataille de la guerre moderne, c’est l’économie, et donc qu’on ne peut la gagner que par la voie de la lutte sociale. Pour moi, les motivations thymotiques, comme les appelle Peter Sloterdijk, la fierté, la dignité, le respect de soi, de sa patrie et de sa culture, sont aussi importantes que les déterminismes économiques, c’est-à-dire érotiques[1. « Il faut sans doute revenir alors au point de vue fondamental de la psychologie philosophique chez les Grecs, d’après laquelle l’âme ne s’exprime pas seulement dans l’éros et dans ses intentions sur l’un et le multiple, mais tout autant à travers les impulsions du thymos (le foyer d’excitation du Soi fier, dans la psyché grecque). Alors que l’érotisme désigne des voies vers des « objets » qui nous manquent et par la possession ou la proximité desquels nous nous sentons complétés, la thymotique ouvre aux hommes les voies où ils font valoir ce qu’ils ont, ce qu’ils peuvent, ce qu’ils sont et ce qu’ils veulent être. » Colère et temps, Méta-éditions, p. 22.]. Mais Leroy explique que si les Turcs votent pour un parti islamiste, c’est parce qu’ils « se sentent humiliés » par le refus de l’UE de les admettre. On aimerait savoir pourquoi, en ce cas, les Français ne pourraient pas se sentir humiliés par la diffusion sur leur sol de la propagande anti-française de ceux qui veulent imposer ici la charia. Les Turcs pro-islamistes seraient des « humiliés » armés d’une juste colère, tandis que les Français islamophobes ne seraient que des extrémistes crypto-fascistes ?

Le principal reproche qu’il nous fait est d’avoir organisé une manifestation ponctuelle avec le Bloc Identitaire, le 18 juin 2010. Nous avons fait nôtre la philosophie des « associations volontaires » américaines, « fondées dans un but à court terme bien défini, et qui disparaissent quand ce but a été atteint ». C’est pourquoi nous discutons avec tous ceux qui nous invitent, et nous acceptons de travailler avec tous ceux qui poursuivent un objectif bien défini, dans le cadre de la loi. Dans le cas de « l’apéro saucisson-pinard », il s’agissait de faire connaître à la France entière la situation inacceptable de l’occupation des rues à la Goutte d’Or. Mission accomplie, au revoir le Bloc Identitaire.

Jérôme Leroy s’étonne « qu’on soit islamophobe dans un pays comme le nôtre où, dès qu’un problème se posait en la matière, il était jusqu’à maintenant résolu avec la fermeté républicaine qui s’impose. Le voile à l’Ecole ? Une loi. […] La burqa ? Une loi initiée par mon camarade André Gérin. » Il est paradoxal de se féliciter de cette « fermeté républicaine » et de conspuer RL dans les lignes suivantes. Car ces victoires sont partiellement le fruit du militantisme de RL qui a été auditionnée, en la personne de Pascal Hilout, par la mission parlementaire sur le voile intégral. De même, RL avait lancé une pétition contre la burqa, que MM. Gérin et Myard ont signée.

Devons-nous être machiavéliques ?

L’article de Malakine me laisse plus perplexe. À lire ses propositions, on se demande vraiment ce qu’il a contre Riposte Laïque. Il souhaite « stopper l’immigration », « durcir les conditions d’octroi de la nationalité », « fabriquer un islam de France, débarrassé du contexte culturel moyen-oriental pour ne conserver que le message spirituel et les pratiques proprement religieuses » : nous aussi !

Dans le fond, ce que nous reproche Malakine, c’est de n’être pas assez machiavéliques. Nous ne devrions pas clamer si fort que l’islam est ennemi de nos lois et de nos valeurs. Nous faisons preuve d’un manque de ruse tactique, d’un défaut de takkya car, en connaisseur de la logique thymotique, Malakine pense qu’une « culture agressée et niée ne peut que se radicaliser par réaction ». La meilleure preuve que nous ne sommes pas les frères jumeaux des islamistes, c’est justement notre franchise, alors que ceux-ci utilisent d’une manière hypocrite la démocratie et la liberté d’expression pour faire progresser leur agenda totalitaire.

Ce que Malakine ne veut pas voir, c’est que c’est tout d’abord notre culture française qui est « agressée et niée » par l’islam, et que c’est pour cela qu’elle est en train de « se radicaliser par réaction ». Nous incarnons en partie cette riposte légitime. Mais, comme on dit à la récré, c’est pas nous qui avons commencé. Entre « offensive de l’islam ou réaction à l’islamophobie », il ne s’agit pas « d’un vrai problème d’œuf et de poule ». L’islam ne se radicalise pas parce qu’on s’oppose à son invasion, il est radicalement invasif et conflictuel. Le djihad, selon le jus ad bellum islamique, doit être décrété non seulement pour défendre les musulmans, mais aussi pour contrer les obstacles à la propagation de l’islam.

Malakine veut être machiavélique, mais il ne réussit qu’à être inconséquent. Car s’il souhaitait véritablement que soient prises les mesures qu’il énumère à la fin de son article, alors il oeuvrerait pour qu’une force politique, une volonté républicaine radicale émerge pour s’opposer à l’agression qu’est le développement de l’islamisme sur notre sol. Or, il est contre cette riposte, qu’il appelle le « djihad laïque ».

Notre contradicteur reprend dans cet article l’idée girardienne devenue folle selon laquelle deux camps opposés seraient en fait des frères jumeaux, des doubles mimétiques. Pour lui, la défense active de la France est de même nature que son agression par une idéologie obscurantiste et suprématiste. C’est aussi en vertu de cette fausse bonne idée que Malakine renvoie dos à dos islam et culture contemporaine. On aurait tort de s’en prendre à l’islam, parce que notre culture actuelle ne vaudrait pas mieux. Mais l’existence d’un mal – à supposer que mal il y ait – ne légitime pas l’existence d’un autre.

Surtout, la culture occidentale a un avantage de taille : c’est la nôtre. Certes, on peut déplorer que le sentiment d’appartenance fasse « cruellement défaut dans le pays de la laïcité ». Mais ce n’est certainement pas en frappant notre culture de la même nullité que l’islamisme que Malakine réveillera ce sentiment d’appartenance dont il a la nostalgie. Au contraire, c’est parce que l’on n’en finit pas de nous culpabiliser d’être occidentaux et que même le beau mot de patriote a été transformé en insulte que la « crise des valeurs » européenne se perpétue.

Jérôme Leroy nous reproche le choix du terrain, Malakine celui des armes. Mais ni l’un ni l’autre ne parviennent à éloigner de façon convaincante la perspective de la guerre. Car on ne choisit pas son ennemi : « C’est l’ennemi qui vous désigne[2. C’est le mot de Julien Freund à Jean Hyppolite. Voir Julien Freund, de Pierre-André Taguieff, Ed. La table ronde, p.100.]. »

La guerre contre l’Iran a commencé

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Mahmoud Ahmadinejad.
Mahmoud Ahmadinejad.

La France étant plongée dans une de ses crises sociales récurrentes comme la fièvre quarte, elle est toute occupée à se regarder le nombril et à se lamenter sur elle-même. C’est pourquoi elle ne prête pas trop d’attention à des événements lointains et peu spectaculaires : aucune image de télé n’est disponible les concernant, et la quasi-totalité des budgets transmissions des grandes chaînes ont été dépensés dans la couverture de l’épopée souterraine des mineurs chiliens.

Et pourtant, la première guerre high tech du XXIe siècle a bel et bien commencé, et elle oppose Israël soutenue par le Pentagone[1. Les « couacs » entre le Pentagone et la Maison Blanche viennent de faire l’objet d’un livre de Bob Woodward Obama’s wars. Une « autonomisation » de l’action du Pentagone, dans certaines limites, n’est pas totalement à exclure…] à l’Iran et ses succursales syriennes, libanaises et gazaouites.

On se doutait bien que les autorités de Washington et de Jérusalem ne restaient pas totalement inertes devant les provocations répétées de Téhéran et l’échec patent de la politique de la main tendue d’Obama et de l’Union européenne pour mettre un terme aux ambitions nucléaires du régime des mollahs. Planification, négociations politico-stratégiques et préparatifs logistiques allaient bon train en coulisses pendant que les grands leaders distrayaient le grand public en focalisant leur attention sur la question mineure[2. Avis aux commentateurs : d’un point de vue géopolitique, ce conflit reste mineur en dépit de sa durée et des litres d’encre et de salive qu’il fait couler.] du conflit israélo-palestinien.

Mystérieuse explosion à Khorammabad

Ce qui est nouveau, en revanche, c’est que les acteurs de ce conflit de l’ombre commencent à « communiquer » par des canaux parallèles, mais bien connus de ceux qui suivent attentivement ces questions.

Au cours de ce mois d’octobre, on a successivement appris :

1. Qu’un virus nommé Stuxnet, mis au point dans le cadre d’une étroite coopération entre les services israéliens et américains avait mis le souk dans les systèmes de gestion de la centrale nucléaire iranienne de Bushehr.

2. Qu’une « mystérieuse explosion » s’était produite le 12 octobre dans la base souterraine ultra-secrète de Khorramabad, à l’ouest de l’Iran, abritant des missiles à moyenne portée, provoquant la mort de plusieurs dizaines (certains disent même plusieurs centaines) de Pasdarans chargés de leur garde. Comme par hasard, cette explosion s’est produite au moment où Mahmoud Ahmadinejad défiait verbalement Israël à quelques kilomètres de sa frontière nord.

3. Que le Hezbollah libanais était approvisionné, via la Syrie, en missiles d’une portée de 250 km, permettant d’atteindre les centres vitaux d’Israël à partir de bases situées hors de la zone théoriquement contrôlée par la FINUL (Force d’interposition des Nations Unies au Liban).

Téhéran a minimisé les deux premières affaires en parlant « d’accident » pour l’explosion dans la base des missiles, et en niant officiellement qu’un virus informatique soit la raison des retards répétés dans la mise en route de la centrale de Bushehr.

On ne commente pas non plus ces deux affaires à Jérusalem et à Washington, mais les canaux par lesquels elles sont parvenues à la connaissance du public[3. Notamment le journaliste indépendant israélien Jacques Benillouche (Slate.fr) et Stéphane Juffa, le patron de Metula News Agency.] et les précisions avec lesquelles ces informations sont rapportées est un signe qui ne trompe pas : les services spéciaux israéliens ne sont pas totalement étrangers à ces affaires et tiennent à le faire savoir.

Quant aux informations sur les nouvelles capacités militaires de la milice du Hezbollah, elles ont donné lieu à un « scoop » récent du journaliste du Figaro Georges Malbrunot, ancien otage en Irak, qui sert habituellement de « petit télégraphiste » lorsque les services syriens ont un message à faire passer. C’est ainsi qu’au mois de juillet dernier, la révélation par ce même Malbrunot de l’utilisation par le Qatar de sociétés de sécurité israéliennes avait rendu fou de rage Serge Dassault, propriétaire du Figaro engagé dans de délicates négociations pour la vente de « Rafale » à l’émirat du Qatar…

Pour l’instant, cette guerre contre l’Iran est à mi-chemin entre le stade de la gesticulation et les premières escarmouches annonciatrice de la grande confrontation.

La suite dépend du nouveau cours que prendra la politique étrangère d’Obama après la débâcle démocrate annoncée lors des midterm du 2 novembre. Le départ de Rahm Emmanuel de la Maison Blanche et celui, annoncé pour juin, de son plus proche conseiller David Axelrod marque sans doute la fin de la tentative de faire plier Benyamin Netanyahou sur la question des constructions dans les implantations.

Mais qu’adviendra-t-il ensuite ? Quelques augures conservateurs, comme l’ancien représentant américain à l’ONU John Bolton prédisent le pire : ligoté par un Congrès républicain en politique intérieure, Obama serait tenté de se concentrer sur des objectifs internationaux, par exemple en exigeant d’Israël qu’il adhère au Traité de non-prolifération nucléaire en échange du renoncement, par Téhéran à se doter d’armes atomiques. Ils annoncent aussi, en cas de blocage des pourparlers directs entre Palestiniens et Israéliens, que les Etats-Unis pourraient soutenir à l’ONU une résolution établissant un Etat palestinien en Cisjordanie et à Gaza dans les frontières de 1967.

On ne voit pas comment Hillary Clinton (qui n’a pas perdu espoir de succéder, en 2016, à Barack Obama) pourrait souscrire à une telle ligne, et rien ne permet de penser que le successeur de James Jones à la tête du Conseil national de sécurité sera en mesure de « vendre » cette politique au Pentagone et au Congrès. Ce dernier tient, rappelons-le, les cordons de la bourse, et peut ainsi s’opposer au Président en coupant les vivres de projets qui lui sont chers. Il faudrait alors que cette politique d’Obama soit plébiscitée par l’opinion pour qu’elle ait quelque chance de s’imposer.

En attendant, au Proche-Orient, les bruits de bottes sont de plus en plus sonores…

Mon cambriolage, je l’ai pas volé

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Ces dernières semaines, j’ai pu constater la disparition, dans mon chalet d’alpage, d’une chaine de tronçonneuse, d’un piège à souris d’un modèle que je me garderai bien de définir plus avant, sous peine d’être accusé d’homophobie, et d’une loupe habituellement utilisée par mes petits-enfants pour mettre le feu à des brins de paille en concentrant les rayons du soleil.

Je n’avais pas fait le rapprochement de ces disparitions mystérieuses avec le fait d’avoir abordé, sur Causeur, l’affaire Bettencourt-Woerth. En y réfléchissant selon la méthode Plenel, il est maintenant clair que l’on a voulu, du côté de l’Elysée, me faire passer le message suivant : « Tu es fait comme un rat, on t’a à l’œil et si tu te t’écrases pas, on te découpe en rondelles… »

L’étrange postérité de Lovecraft

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Lovecraft

Lovecraft

De l’anniversaire d’Howard Phillips Lovecraft, HPL pour les intimes, maître américain de littérature fantastique, né il y a cent vingt ans, le 20 août 1890, à Providence, Rhode Island, vous n’entendrez pas parler.

Pourtant, l’œuvre de HPL est l’objet d’une vénération mondiale constante depuis des décennies. Voilà un type qui, à lui tout seul, a réinventé la littérature fantastique et lui a ouvert des horizons infinis. Rompant avec le bestiaire classique des spectres, vampires, horlas et autres sorcières, Lovecraft a imaginé des univers parallèles merveilleux et des entités inter-dimensionnelles inquiétantes, sortes de dieux protéiformes indescriptibles, amorphes et amoraux. Ces choses somnolent aux limites du réel, réalisant des incursions dans notre dimension et nos rêves avec l’aide d’adorateurs fanatiques ou de scientifiques trop curieux. Lovecraft a ainsi créé un véritable panthéon, une cosmogonie totalement originale à la fois terrifiante et métaphysique[1. Une large sélection commentée des œuvres de Lovecraft est éditée en français chez Robert Laffont, collection Bouquins, en trois volumes.].[access capability= »lire_inedits »]

L’imagination et le style lovecraftiens, après avoir fasciné de son vivant et après sa mort de nombreux auteurs, inspirent encore aujourd’hui toutes sortes de créateurs dans des domaines allant du cinéma aux jeux vidéos en passant par le rock, le cinéma ou la sculpture.

Quel est, en effet, le point commun entre les écrivains Stephen King[2. Stephen King a préfacé en 2005 une réédition de l’essai de Michel Houellebecq consacré à Lovecraft.], Brian Lumley, Michel Houellebecq[3. Michel Houellebecq, HP Lovecraft, contre le monde, contre la vie, Editions J’ai Lu, 1999.], les cinéastes John Carpenter et Guillermo del Toro, Les créateurs de BD Philippe Druillet, Alberto Breccia et Corbeyran, le plasticien HG Giger[4. Créateur du monstre de la saga Alien.] et le groupe Metallica ? Tous, et bien d’autres, ont croisé le chemin de Lovecraft. Tous ont reçu un jour la « baffe » à la lecture des nouvelles horrifiques et des poèmes envoûtants du « reclus de Providence ». Tous en ont été marqués, à des degrés divers. Même le lecteur lambda est touché : l’adjectif « lovecraftien », chez les initiés, désigne tout paysage ou architecture réelle « faisant penser aux descriptions de Lovecraft ». Le lire forge ainsi une véritable sensibilité esthétique.

Pourquoi tant de silence ? C’est qu’HPL était un WASP réactionnaire

Si tant d’importance, pourquoi alors tant de silence, alors même que les littératures de genre gagnent peu à peu leurs galons de respectabilité grand public (Seigneur des anneaux, Harry Potter et tutti quanti) ?

La réponse tient en grande partie au côté sulfureux du personnage.

Si comme le veut le poncif, « on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments », on peut dire que Lovecraft a fait de l’excellente littérature ! Son génie créateur a puisé dans à peu près toutes les valeurs, les sentiments, les opinions morales et intellectuelles aujourd’hui condamnées par la société ouverte : haine, peur, racisme, passéisme, conservatisme, puritanisme.

Lovecraft se situe en effet, comme l’a très bien montré Houellebecq, à l’exact opposé de toutes les valeurs cardinales de notre modernité. Notre époque valorise le nomadisme, la mobilité ? Lovecraft n’a jamais quitté le sol américain, et très peu sa région natale. Notre époque valorise le « vivre-ensemble », la diversité culturelle ? Lovecraft fut un WASP (White Anglo-Saxon Protestant) réactionnaire qui bascula dans la peur raciste au contact du creuset new-yorkais des années 1920. Notre époque aime le cul et revendique la parité ? Il n’y a pas de sexe dans les histoires de Lovecraft. Et les rares personnages féminins qu’il fait intervenir ont plutôt le mauvais rôle. Notre époque place l’argent et la réussite au-dessus de tout ? Lovecraft n’a jamais su même chercher du travail, et a vécu dans une gêne proche du dénuement.

Ce tableau peu engageant peut expliquer le destin irrémédiablement underground de son œuvre, déjà « plombée » par une absence totale de toute concession commerciale : contes noirs et pessimistes, ne se terminant jamais bien, absence de personnages marquants, d’enjeux de pouvoir, rareté des dialogues…

Le mystère reste donc entier. Pourquoi cette œuvre noire d’un auteur aussi « antipathique » exerce-t-elle malgré tout une influence aussi durable sur tant de créateurs et de lecteurs ?

D’abord parce que le tableau doit être nuancé. D’origine WASP ? Mais Lovecraft n’était pas croyant et méprisait les religions. Raciste et conservateur ? Il a épousé une juive divorcée et a soutenu le New Deal de Roosevelt. Sombre et solitaire ? Il avait de nombreux correspondants et amis.

Ensuite, parce qu’il faut bien se rendre à l’évidence : en littérature, le génie excuse tout. L’émerveillement et la terreur ressentis à la lecture de Lovecraft sont une sorte de cadeau au lecteur qui, en remerciement, « passe l’éponge » sur le reste. Peut-on admirer un écrivain qui, par ailleurs, fut raciste ? Pourquoi pas, si c’est l’écrivain qu’on admire, et non le raciste ?

Les communautés de fans[5. Pour le Web francophone, l’incontournable forum www.hplovecraft-fr.com], les colloques[6. H.P. Lovecraft, fantastique, mythe et modernité, actes du Colloque de Cerisy, Editions Dervy, 1995.], les documentaires[7. Le documentaire « Le cas Lovecraft », de Patrick Mario et Pierre Trividic, datant de 1998, est disponible en DVD et VOD chez Arte Vidéo.], les rééditions, les BD qui se réclament de lui montrent que l’œuvre de HPL a sa dynamique propre. Les années qui viennent seront peut-être celles d’une reconnaissance par le grand public : le cinéaste Guillermo del Toro semble avoir convaincu James Cameron de produire l’adaptation de l’une des meilleures nouvelles de Lovecraft : Les Montagnes hallucinées[8. Interview récente de James Cameron sur le webzine spécialisé Shock till you drop.] . Au cinéma et en 3D, l’Amérique va peut être enfin rendre un hommage mérité à l’un de ses écrivains les plus passionnants.[/access]

Un Etat mal conseillé

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On vient d’apprendre hier après-midi qu’Emmanuelle Prada Bordenave, Rémi Keller et François Delion avaient été nommés conseillers d’Etat, sur proposition de la ministre de la Justice Michèle Alliot-Marie.

Ces nominations laissent pantois. Après une vérification approfondie de nos services, il semble bien qu’aucun de ces trois éminents juristes n’ait les compétences requises en matière de rollers pour siéger place du Palais Royal. Ils n’ont même pas été candidats UMP aux municipales. Encore des nominations de copinage…

Examen d’entrée en 6e : cessons d’être primaires

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La proposition de Jean-François Copé d’instaurer un examen d’entrée en sixième a suscité le tir de barrage que l’on pouvait attendre : idée passéiste, réactionnaire, régressive et j’en passe. Toutes les belles âmes de la gauche enseignante, les sociologues qui nous expliquent à longueur de temps qu’il faut cesser de discriminer les élèves défavorisés en leur imposant les grandes œuvres de la littérature, ceux qui nous jurent sans rire que le niveau monte, ceux qui ont cru malin de proclamer qu’il fallait placer l’enfant au centre du système, ont rivalisé dans l’indignation. Une « gesticulation politique », une manière de « flatter une partie de l’opinion extrêmement conservatrice », a estimé l’inénarrable François Dubet. Quant au PS, il a trouvé l’origine du désastre : le « sous-investissement chronique dont souffre l’école primaire ». Comme chacun sait, si l’école va mal, ce ne saurait être qu’en raison du manque de moyens. On est curieux de savoir où la gauche trouvera ces mythiques moyens si elle revient au pouvoir.

Un examen, quelle horreur ! Et pourquoi pas des notes et des classements tant qu’on y est. Alors que la droite et la gauche sont incapables d’envisager de sélectionner les étudiants à l’entrée de l’université, on ne va pas torturer à coups d’examen des gamins de dix ans. Autrement dit, il serait très étonnant que l’idée de Copé ait la moindre conséquence concrète. Ce serait traumatisant, discriminant et pour tout dire stigmatisant.

Je ne sais pas si l’examen d’entrée en sixième est la solution du problème. Mais cette levée de boucliers est consternante. Que nous disent les indignés ? Puisque nous n’avons pas de solution, ou pas de solution simple, il ne saurait y avoir de problème. Le réel pense mal ? Ignorons-le.

Il est vrai qu’on préfèrerait oublier certaines réalités. Observer qu’un nombre croissant d’élèves entre au collège sans savoir lire et écrire – et donc, a toutes les chances d’en sortir au même niveau -, c’est admettre que nous sommes impuissants à rendre effective « l’éducation pour tous », dont nous sommes, et à juste raison, si fiers.
Sauf à se résigner à la catastrophe, il faut bien que l’on se résigne à désigner clairement le mal. La démocratisation de l’enseignement a échoué, notamment parce que toute autorité a été proscrite comme réactionnaire et aussi parce que, sur certains territoires, la proportion d’élèves étrangers rend impossible l’acquisition du français par tous.

Il n’est pas question de se résigner mais de cesser de nier les évidences. À quoi cela sert-il de laisser des élèves suivre quatre années voire plus de scolarité pendant lesquels ils n’apprendront rien et empêcheront les autres d’apprendre ? A se rassurer ? À faire plaisir aux parents ? C’est ainsi qu’on a décrété qu’il fallait amener 80 % d’une classe d’âge au bac – Jean-Pierre Chevènement, inventeur du slogan, a été mieux inspiré. La vérité, c’est qu’on a amené le bac au niveau de 80 % des élèves et le résultat, c’est que le bac ne sert plus à rien. À l’arrivée, sous couvert d’égalité on a encore accru les inégalités puisque, bien sûr, les enfants des milieux aisés comptent peu d’illettrés dans leur classe. Mais peut-être faudrait-il, par souci démocratique, faire en sorte qu’ils apprennent un peu moins à lire ?

Il ne s’agit pas de laisser qui que ce soit sur le bord de la route. Mais accepter que des enfants poursuivent leur scolarité quand ils n’en sont pas capables, c’est se payer leur tête et en fin de compte les mépriser. Si on accepte que nous sommes désormais incapables d’apprendre à tous les enfants à lire, écrire et compter, autant fermer la boutique. Cette question qui engage notre avenir bien plus profondément que l’âge de la retraite devrait obséder nos gouvernants et ceux qui aspirent à l’être. En tout cas, cessons de croire que, tel le petit bonhomme de Sempé face à l’océan, on fera reculer les réalités déplaisantes en faisant comme si elles n’existaient pas.