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Qui veut gagner la Syrie ?

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Entrée dans son sixième mois, la crise syrienne se transforme en conflit de moins en moins feutré entre la Turquie et l’Iran. De terrain de rapprochement stratégique entre Ankara et Téhéran, la Syrie est en effet devenue une pomme de discorde entre ces deux puissances régionales aux intérêts divergents.

Grâce à la dynastie Assad, Damas constitue une courroie géostratégique essentielle permettant le développement de l’influence des mollahs iraniens au Liban via le Hezbollah, véritable « faiseur de rois » au pays du Cèdre. En outre, la capacité du parti de Dieu à frapper Israël avec ses projectiles à longue portée est l’une des armes stratégiques de l’Iran. En cas d’attaque contre la République Islamique, ses alliés libanais lanceraient une pluie de missiles – livrés par le régime iranien – contre l’Etat hébreu, l’obligeant à lancer une large opération terrestre pour faire cesser les tirs. Un tel conflit serait bien pire que l’opération Plomb durci contre Gaza ou la guerre libanaise de juillet 2006 car la Syrie pourrait s’y joindre, permettant ainsi aux Iraniens d’embraser toute la région.

Or, l’hypothèse d’une Syrie moins amicale voire hostile à la République islamique couperait les voies de communication entre Téhéran et Beyrouth et condamnerait le dessein libanais de Téhéran. Autrement dit, l’intérêt majeur de l’Iran est de maintenir le statu quo qui lui permet d’entretenir l’instabilité au Liban et dans la bande de Gaza, devenue la base de lancement des roquettes du Hamas. C’est pourquoi l’Iran participe activement à la répression de la contestation anti-Assad, main dans la main avec les forces de l’ordre syriennes restées fidèles à Damas.

Pour sa part, l’intérêt d’Ankara s’avère diamétralement opposé à celui de son voisin iranien. Puissance économique plutôt qu’idéologique, la Turquie cherche à assurer la stabilité régionale et à apaiser les conflits en cours afin de favoriser la croissance et le niveau de vie de sa population. C’est dans ce cadre qu’il faut replacer les avances d’Ankara en direction de Téhéran ces dernières années, notamment sur le dossier nucléaire, mais aussi la prise de distance turque avec Israël. Ces deux mouvements parallèles s’inscrivent dans une double stratégie : à l’extérieur, nouer de bonnes relations avec tous ses partenaires pour ouvrir les marchés et éviter les mesures de rétorsion (comme un soutien intempestif à la cause kurde) ; à l’intérieur attiser la fierté nationale et le rejet de l’Occident afin de garantir le succès électoral de l’AKP d’Erdogan.

Avant le « printemps arabe » les intérêts de Téhéran et d’Ankara semblaient converger : l’Iran et la Syrie jouaient la même partition dans le dossier kurde, ce qui permettait à la Turquie de concentrer son attention diplomatique et militaire vers l’Irak, arrière base traditionnelle des mouvements kurdes. La figure de proue du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), Murat Karayilan, avait reconnu que la triple alliance antikurde (Syrie, Iran, Turquie), lui posait un grave problème stratégique. Le possible effondrement de ce front commun devrait donc permettre au PKK de dégager une marge de manœuvre perdue depuis quelques années.

Aussi, dès que les Turcs ont compris qu’Assad n’était plus capable de contrôler ses frontières et de tenir « ses » Kurdes, ils se sont empressés de préparer une alternative au régime baathiste, au moins pour limiter les dégâts. À ce raisonnement purement stratégique, il faut ajouter l’embarras d’un gouvernement démocratique qui se trouve du côté d’un dictateur face aux revendications libérales d’une population qui cite parfois la Turquie en modèle…

Il y a une quinzaine de jours, le ministre turc des affaires étrangères a été donc dépêché à Damas pour adresser en personne un dernier avertissement à Assad. Le président syrien lui ayant opposé une fin de non-recevoir, Ankara ne fait plus mystère de sa politique et encourage ouvertement la création d’un Conseil National de Transition à la syrienne, sur le modèle des insurgés libyens. Bien que la tâche soit ardue, les Turcs s’y attellent avec énergie pour endiguer le risque d’une libanisation de la Syrie et éviter que le futur régime syrien leur soit hostile.

Dimanche dernier, le président iranien a décroché son téléphone pour évoquer la question syrienne avec le premier ministre turc. Selon la presse iranienne, Ahmadinejad a mis en garde Erdogan contre toute ingérence occidentale dans des problèmes devant être réglés de manière « islamique ». Si Erdogan n’a pas fait de commentaires, les échanges entre Turcs et Américains nous en disent davantage sur les positions des uns et des autres.

Ces dernières semaines, la Maison blanche a clairement défini les règles d’une éventuelle intervention « à la libyenne » : que le peuple concerné sollicite une aide militaire extérieure et que les États-Unis n’y aillent pas seuls. Dans la crise syrienne, il est de plus en plus clair qu’Ankara s’emploie à remplir le cahier des charges américain. Parallèlement, l’offensive massive que mène l’armée turque contre le PKK au nord de l’Irak sous-entend un accord tacite avec Washington dans le cadre d’une stratégie commune vis-à-vis de la Syrie. Téhéran qui n’est pas aveugle, ne restera pas longtemps les bras croisés.

La Rochelle, bilan globalement positif ?

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Image : Webstern Socialiste.

La réduction de l’offre politique aux sobriétés de la rigueur est-elle fatale ? On laissera l’avenir répondre. En attendant, celle-ci eut une place de choix au menu de l’Université d’été des socialistes. Rigueur généreuse pour madame Aubry qui ne veut pas laisser ce créneau à monsieur Hollande qui lui accole l’épithète « responsable ». Madame Royal évite le mot « rigueur », pas plus qu’elle ne veut entendre parler de « sang et de larmes ». Plus audacieux, monsieur Montebourg refuse de verser dans « les idées de l’adversaire », certain qu’« on ne battra pas le sarkozysme en promettant la rigueur à ceux qui n’ont que leur force de travail pour vivre ». Il convoque même « les soldats de l’an II en guenilles à Valmy » pour soutenir la comparaison avec ses « volontaires », embarqués en un effet de manche dans la grande lignée de « ceux qui font l’histoire ».

Plus modestement, les socialistes écrivent une nouvelle page de leur histoire interne. Les « primaires citoyennes » qui se dérouleront les 9 et 16 octobre ont tout d’une révolution culturelle. Le parti dominant de la gauche est-il sur le point de s’effacer en se plaçant sous la tutelle d’une fraction de l’électorat que les prévisions les plus optimistes évaluent à 10% ?

« 10%, ça fait quatre millions d’électeurs, autant dire un bordel sans nom dans les conditions actuelles de préparation. La grande inconnue, ce sera leur bon déroulement », nous confie-t-on dans un sourire crispé. « Le PS n’existe plus » tranche avec un brin de provocation un responsable sceptique adversaire de ce que certains n’hésitent pas à qualifier de Star Academy. De plus, la méthode en interroge beaucoup. Dès 2009, la « rénovation » fut présentée comme le grand bond en avant d’un Parti s’arrachant par ce subterfuge « révolutionnaire » à un passé émaillé de défaites plus ou moins cuisantes à l’élection présidentielle. L’ombre des archaïsmes pesant sur un appareil à bout de souffle s’éloignait ainsi sous le jour nouveau de la « modernisation » démocratique menée au pas de charge par le tambour-major Martine Aubry. Mais ne nous y trompons pas. A vouloir prendre à rebours le sens des institutions de la Ve République en établissant un projet avant d’avoir un candidat, le Parti Socialiste fait preuve d’une totale absurdité formelle. « Si chacun s’en tient au projet, les primaires n’ont aucun sens. Ils vont se distinguer comment ? En faisant un concours Lépine, avec des idées sortant de nulle part mais devant coller au projet quoiqu’il arrive ? Soyons sérieux », nous confie un responsable désabusé.

Sans préjuger de la qualité ni de la cordialité des échanges qui vont animer la galaxie socialiste ces quarante prochains jours, les lendemains inquiètent déjà. « Intrinsèquement, les primaires affaiblissent la légitimité de Solférino. Le vainqueur aura dans les pattes une équipe réunissant des partisans de tous les candidats, et ça risque de tirer de tous les côtés. Sans parler de l’articulation entre cette armée mexicaine et le Parti qui va être très, très compliquée. On entre dans une zone grise ».

Mais le temps des inquiétudes passera. Les images et les déclarations parfois intempestives de la « Rochelle de la lumière, utile, indispensable », savamment entretenues par la course à l’échalote des rédactions et des candidats, ne doivent pas faire oublier que dans chaque camp une majorité garde la tête froide. Trois défaites successives dont une humiliation en 2002, mine de rien, ça échaude. Les tensions sont certes réelles et même palpables dans l’univers courtois et très codifié de la traditionnelle rentrée socialiste, mais pas si excessives qu’on puisse qualifier les primaires de « guerre des 40 jours » (JDD). Le congrès de Reims et les doutes amères sur la régularité de l’élection de Martine Aubry au premier secrétariat sont désormais derrière les socialistes.

Le rassemblement autour du vainqueur « se fera quoiqu’il arrive ». C’est dans le fond l’impression générale qui se dégage de ce week-end. Tant mieux ! La qualité de l’affrontement démocratique en 2012 dépendra largement des socialistes, de leur capacité à se rassembler eux-mêmes puis avec l’ensemble de la gauche autour d’un programme de synthèse cohérent. Europe, nucléaire, protectionnisme, engagements militaires extérieurs… Les sujets de discorde ne manqueront pas d’alimenter un débat musclé, d’un côté avec le Front de Gauche et son robuste candidat sur les questions économiques et sociales, de l’autre avec Europe Écologie- Les Verts sur la question du nucléaire civil. Dans ces deux rassemblements, personne ne cache d’ailleurs qu’une candidature de François Hollande arrangerait les affaires de tout le monde. Très pragmatique sur le nucléaire, le sujet de clivage principal est déjà tout trouvé avec EELV. Son image supposée « droitière » n’est pas non plus pour déplaire au FDG qui y voit l’occasion de se tailler un espace plus large.

Quand un militant l’interroge, façon taquine, sur cette perception dans l’opinion, le favori des sondages ne se fait pas prier pour nuancer le scénario. « Je ne suis pas fou, je connais la gauche. Je ferai une campagne de premier tour », sous-entendu à gauche. Ces paroles se logèrent au creux de mon oreille, alors que je me trouvais par hasard près du député de Corrèze. Au bénéfice du doute, je les crois sincères. Quel que soit le vainqueur d’octobre, il lui restera à donner du contenu à son « rêve français » (Hollande) ou à son « offensive de civilisation » (Aubry) pour éviter à la campagne socialiste d’être aussi calamiteuse que celle de 2007.

Si ce n’est la gauche, au moins le pays le mérite.

Double attentat en Algérie : la Libye a-t-elle un alibi ?

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On a peu entendu parler de ce fait divers tant les scènes de liesse – réelles, partielles ou fantasmées, il est encore trop tôt pour le dire- consécutives à la chute de Kadhafi couvraient les cris de désespoir que l’on pouvait entendre à quelques encablures de Tripoli.

Vendredi, un double attentat suicide a en effet frappé l’académie militaire de Cherchell, à 100 kilomètres à l’ouest d’Alger, causant plus d’une vingtaine de morts. Moins de deux jours après les faits, Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) revendiquait ce crime en affirmant avoir puni le pouvoir algérien de son prétendu soutien au colonel Kadhafi.

Quelle que soit la réalité des liens entre les généraux algériens et le désormais ancien régime libyen (une rumeur rapporte le passage d’un convoi de véhicules blindés abritant de très haut dignitaires libyens, voire le Guide en personne, de l’autre côté de la frontière algéro-libyenne), le communiqué d’AQMI devrait semer le trouble chez tous les enthousiastes de la révolution libyenne.

D’autant que des experts en sécurité internationale cités sur Marianne2, évoquent les liens pour le moins broussailleux entre la majorité des membres du Conseil National Transitoire Libyen et… Al Qaïda. Sans apporter de réponse définitive, Régis Soubrouillard s’interroge légitimement sur l’origine des armes des « rebelles » hostiles à Kadhafi et la solidarité des salafistes avec ce gouvernement de « démocrates » appuyé par Sarkozy et BHL.

Un pays morcelé en factions tribales, une menace terroriste majeure, un manque de culture démocratique après la chute d’un tyran, le partage de la rente pétrolière en toile de fond : et si la nouvelle Libye devenait le nouvel Irak ?

Madrid vaut bien une messe !

Une odeur nauséabonde de chair brûlée stagnait dans l’air alourdi. D’abominables hurlements déchiraient le ciel assombri par une intense et étouffante fumée noire. Au milieu de la Place Puerta del sol, s’élevait l’immense et terrifiant bûcher, où les corps des mécréants disparaissaient sous les griffes acérées des flammes sanglantes. L’effroyable supplice enduré n’était que la promesse de souffrances infiniment plus horribles dans les Abîmes de l’Enfer.

Non, vous ne lisez pas un roman historique sur les méfaits de l’horrible Inquisition, tant ressassés par les adeptes de la repentance.

Du temps d’Isabelle La Catholique et du grand Inquisiteur Torquemada, le bûcher attendait tous ceux qui osaient critiquer le dogme de l’Église. A l’époque, le blasphème était en effet considéré comme un crime de lèse-majesté.

Or, l’Inquisition est définitivement révolue et, hormis à l’intérieur des étroites frontières du Vatican, l’Église Catholique n’exerce aujourd’hui plus aucun pouvoir politique.

Voilà qui a visiblement échappé aux 5 000 manifestants anti-pape venus perturber les Journées Mondiales de la Jeunesse de Madrid cet été. Derrière leur indignation, toute suintante d’un laïcisme intolérant, ils exprimaient leur hargne contre l’Église et les valeurs chrétiennes en prenant prétexte du coût de l’organisation des JMJ[1. 80% des dépenses ont été assurées par les pèlerins et l’Église, le reste était notamment destiné au coût de la protection qui a été largement rentabilisée par les retombées économiques, les pèlerins étant aussi des consommateurs !].

Les sempiternelles accusations contre les postures rétrogrades et antilibertaires de l’Église, trop archaïque pour avancer sur le chemin glorieux de la sacrosainte modernité, trop verrouillée pour être enfin en phase avec les mœurs avachies de notre société, se retrouvaient sur toutes les pancartes. Combat contre la pédophilie des prêtres, mariage gay, avortement, préservatif, ordination des femmes et j’en passe… Telles étaient les revendications de ces impavides croisés de l’athéisme sans risque.

On peut se demander ce que risquaient ces manifestants pieusement recouverts de leur « niqab laïc »[2. Expression par laquelle le philosophe Damien Le Guay désigne, dans son dernier livre, La Cité sans Dieu, (Flammarion), le fondamentalisme laïc, mouvement qui veut éradiquer les religions considérées comme instruments d’oppression et d’aliénation mentale.], tétant désespérément les mamelles du progressisme athée. Certainement pas le bûcher pour leur vanité. Sans craindre le couperet de la charia, ils pouvaient dresser une haie de déshonneur lors du passage d’un prêtre[3. Comme le firent, avant eux, les soldats romains lorsque Jésus monta au Golgotha.], insulter et charger les pèlerins, traiter le Pape de « nazi », le Vatican de « Guantanamo mental » et faire défiler une statue de procession en forme de phallus. Quel sens de la transgression !

Après tout, pourquoi ces enragés de la capote se sentent-ils si concernés par les positions du pape puisque, pour leur immense majorité, ils n’appartiennent pas à cette Église qu’ils détestent tant ? Ils réservent d’ailleurs rarement leurs griefs aux autres religions et ne manifestent ni contre la venue du Dalaï-lama, ce guide suprême du bonheur marqueté, ni contre les multiples évocations médiatiques du mois de Ramadan. Il est tellement plus simple de s’en prendre à la religion catholique, la plus universelle et la moins susceptible de se défendre.

Au fond, si contestation il y a, cela signifie bien que la Parole du Christianisme, fondée sur l’amour du prochain, est toujours vivante et dérangeante. Quoiqu’en disent ses détracteurs, la foi chrétienne n’est pas porteuse d’une injonction intransigeante mais d’une adhésion volontaire à un Idéal moral et spirituel.

Après deux mille ans d’histoire, nous assistons ainsi à l’éternel retour du christianisme à son point de départ, lorsque les Chrétiens mourraient persécutés pour leur foi que le pouvoir politique de l’Empereur romain jugeait trop subversive.

Car c’est en se tenant à l’écart du pouvoir politique et de la société que l’Église peut formuler une critique globale des dérives de notre civilisation. In fine, ce que les missionnaires forcenés du libre choix exècrent dans le magistère moral du Vatican, c’est sans doute la position dissidente de l’Église qui incarne la véritable contre-culture.

Les Indignés ne pardonnent pas au Saint-Père de préférer la liturgie commémorative au déchirement de la transmission et la gratuité du don à la marchandisation des rapports humains. Consciemment ou non, ils n’acceptent pas d’entendre l’Église substituer le silence de la prière au brouhaha aliénant de la vie moderne, le secret de la confession au diktat de la transparence absolue et l’espérance de la vie éternelle à l’instantanéité du présent.

Plus subtile qu’elle n’y paraît, l’Église catholique laisse patauger ses adversaires sans les étouffer car, pour qu’elle s’affirme pleinement, leur opposition farouche lui est nécessaire.

In inimico veritas.

Fillon, Loyola, même combat !

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Photo : World Economic Forum.

J’ai toujours trouvé à François Fillon l’allure d’un père jésuite. Dans ma bouche, ce n’est pas une insulte. Ressembler à Ignace de Loyola, on pourrait imaginer pire. Cette discrétion onctueuse, cette fermeté rigoureuse, cette élégance discrète rappellent le fondateur de l’illustre Compagnie. On sent bien le rôle assigné à cette image durant le quinquennat : faire un contrepoint médiatique à Nicolas Sarkozy qui, par son sens du spectacle et une certaine ostentation en matière de luxe, a davantage fait penser, si l’on poursuit le parallèle ecclésiastique, à un pape des Chroniques italiennes de Stendhal.

On dirait en effet que François Fillon s’est chargé d’incarner au moins deux des trois vœux prononcés par tout impétrant jésuite, la pauvreté et l’obéissance. Pour le troisième, la chasteté, ce n’est pas notre affaire, même en ces temps de déballage mondialisé des ADN des uns et des autres.

Mais l’obéissance, quoiqu’on en dise, François Fillon en a été le champion. À part quelques brefs sursauts d’orgueil au moment des remaniements dont il aurait dû, si l’on en croit la Constitution de la Vème, s’occuper lui-même, il a été assez fidèle à une devise fabiusienne légèrement modifiée : « Lui, c’est lui et moi c’est lui aussi ».
Le vœu de pauvreté, il l’a également prononcé assez vite, pour lui-même et, au passage, pour tous les Français en annonçant que les caisses de l’Etat étaient vides et que la France était « en faillite ». Il est resté assez fidèle à cette ligne et s’est même fait tancer pour l’utilisation prématurée du mot « rigueur », une rigueur aujourd’hui fièrement proclamée et assumée car il faut bien complaire aux nouveaux maîtres du monde, ces agences de notation qui, depuis qu’elles ne se contentent plus de noter les entreprises mais les nations elles-mêmes, ne cessent de brandir la menace nucléaire de la dégradation du triple A. Ce qui laisse chaque pays de l’UE encore épargné dans le même état de tétanie psychologique que l’Europe de l’Ouest à l’époque des SS 20.

Nicolas Sarkozy, lui, a enfin compris quelques mois avant mai 2012 qu’un président devait s’occuper de trucs de présidents (guerres, sommets internationaux, crise mondiale) non seulement pour prendre de la hauteur mais aussi pour éviter d’être trop éclaboussé par la gestion quotidienne d’un pays dont le bilan économique et social, sans même parler de la sécurité, son vieux cheval de bataille, n’est guère reluisant. Un Premier ministre, justement, c’est fait pour ça.
Et comme cela tombe bien ! Toujours dans sa ressemblance avec Ignace de Loyola, François Fillon bouillait d’impatience de se mortifier comme il est expliqué dans Les exercices spirituels. Maintenant, il peut exposer à tous son corps prêt à recevoir les outrages des syndicalistes hargneux qui, comme d’habitude, ne comprennent pas les impératifs sacrificiels d’un redressement national.

Mais l’autre trait jésuite de François Fillon est assez nouveau.
C’est un art consommé de la casuistique. La casuistique est une dialectique assez affutée qui permet de trancher les cas de conscience sans se sentir coupable de quoi que ce soit et même au contraire en en ressortant grandi, lavé de tout soupçon de complaisance vis à vis de soi-même. François Fillon, à une époque qui paraît de plus en plus lointaine de sa carrière politique, fut un proche de Philippe Seguin. C’est-à-dire un gaulliste interventionniste, adversaire ardent du « Munich social », un partisan de « l’autre politique » comme on disait quand il existait encore à droite un courant de pensée qui estimait que les Etats-nations devaient avoir leur mot à dire face aux marchés.
Il doit forcément lui en rester quelque chose, à François Fillon. On a beau changer en politique par pragmatisme ou girouettisme ou les deux, il vous reste un fond de fidélité, ne serait-ce que par nostalgie. Or, François Fillon s’aperçoit bien que son plan pour dégager la goutte d’eau de onze milliards d’euros dans la réduction de la dette ne brille pas par son caractère social.
D’où son extraordinaire trouvaille : on ne s’attaque pas aux pauvres, bien au contraire, on veut leur bien. On va même décréter, comme n’importe quel affreux gauchiste, ce qui est bien pour eux à leur place. Par exemple, ce n’est pas bien de fumer et de boire. On va donc augmenter les taxes sur les cigarettes et l’alcool.

Ce n’est pas très nouveau, mais l’hypocrisie qui consiste à être à la fois le maquereau et la brigade des meurs, à prendre sa dîme sur chaque clope mais à faire au passage la morale à coup de campagnes de prévention ou d’augmentations sauvages des prix, fait toujours rire.
Le comble de la casuistique est pourtant dans la taxe sur les sodas. L’expression toute faite « Il va falloir se serrer la ceinture » est à prendre ici dans son sens littéral. Plus de sucre ajouté pour les obèses économiquement faibles. On va faire maigrir le pauvre grâce à la rigueur. On concilie l’impératif de santé publique et le réalisme économique.

Joie, joie, pleurs de joies ! La martingale est trouvée. Et pour compléter le tout, on taxe l’entrée des parcs de loisirs. Comment ne pas applaudir ? Ces hauts lieux de l’aliénation festiviste seront désormais fermés aux pauvres. Et grâce à François Fillon, dans un pays où règnera la raison économique, les pauvres contribueront à l’effort national en ne fumant plus, en ne buvant ni alcool ni saloperies antidiététiques mais en dégustant des jus de fruit frais ou en fréquentant les bars à eaux. Ils ne s’abêtiront plus en se faisant photographier avec Mickey mais iront au théâtre ou liront des livres, comme n’importe quel bobo cultivé.

Attention tout de même, monsieur Fillon ! Au bout de quelques mois de ce traitement, les mêmes causes produisant les mêmes effets, ils seraient capables de voter socialiste, les pauvres.

Ça, c’est palace !

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Le groupe Accor ferait bien de surveiller d’un peu plus près le travail de ses femmes de chambres. Au prix où on paie la suite d’un Sofitel new-yorkais, il y a quand même des choses que l’on pourrait exiger. Par exemple, un minimum de propreté.

Comme le révèle Le Canard Enchainé, les rapports remis par les enquêteurs à Cyrus Vance montrent que la police scientifique a retrouvé, en plus de celles laissées par DSK, les traces de quatre tâches de sperme dans la chambre. Le problème est qu’il s’agit de spermes appartenant à quatre hommes différents. Non seulement Nafissatou Diallo est une menteuse, mais en plus c’est une feignasse.

On finirait par se dire que finalement, pour beaucoup moins cher, une bonne tente Eskimo bien à soi, ce n’est pas plus mal. Et personne ne viendra frapper à la porte pour faire le ménage…

Le retour de la fiancée de Frankenstein

Pour des cinéastes comme Tarantino ou Almodovar, le cinéma est un art essentiellement superficiel. La bonne nouvelle, c’est qu’ils en font presque toujours le sujet de leurs films. De références en patchworks génériques, l’extériorité devient le principe de toute expérience intérieure. L’exemple du dernier film de l’Espagnol en constituerait presque la théorie : la peau, surface par excellence, permet de glisser d’une référence à une autre, d’un genre à un autre, d’un sexe à un autre, puis d’une émotion à une autre. Adapté du roman Mygale de Thierry Jonquet, La Piel que habito raconte l’histoire d’un chirurgien esthétique (Antonio Banderas) tenant en captivité une ravissante créature (Elena Anaya) dont l’apparence extérieure a été entièrement refaite par ses soins. Ce personnage, qui renaît le jour où il change de peau, ressemble à une définition lisse et paradoxale de la personne, chez laquelle, comme Valery le disait déjà, « la peau est ce qu’il y a de plus profond ».

Du livre de Jonquet, Almodovar retient notamment la pulsion scopique qui hante le chirurgien et alimente l’ambivalence de ses sentiments. Le personnage d’Antonio Banderas, Robert, aime avant tout contempler sa créature.
Ce voyeurisme est matérialisé par le grand écran qui relie sa chambre à celle de Vera. Surface où la captive se montre, surface par laquelle le geôlier observe. La plupart des plans ont l’ambiguïté de cette intimité à la fois étalée et tenue à distance. Une hésitation entre la pudeur et l’épanchement que l’on retrouve dans beaucoup des films d’Almodovar. Dans Volver déjà, il était question d’une sordide histoire de famille finalement préservée des révélations cheap d’une émission télé – mais que le cinéaste se gardait bien, lui, de tenir secrète. Au passage, l’obscénité était dans Volver du côté d’une figure paternelle, et il s’agissait de s’échapper pour revenir au cinéma chaleureux et bienveillant de l’univers maternel. On retrouve ce même schéma dans La Piel que habito, où la créature doit fuir le regard déviant d’un simulacre de père. C’est l’éternelle hypocrisie du moralisme d’Almodovar, qui consiste à fabriquer du monstrueux pour ensuite faire l’ange en plaçant arbitrairement des limites au montrable. Mais c’est aussi l’intérêt de son cinéma qui fait du regard et de l’apparence une question existentielle.

Il est vrai que cette question est partout dans le film. Jusque dans la structure : des différents narrateurs qui étaient utilisés par Jonquet, Almodovar fait des points de vue incomplets sur la généalogie des événements. Il semble en cela redevable de ces films d’enquête où les scènes de crime sont réinterprétées par tous protagonistes : de L’Ultime Razzia de Kubrick à Snake Eyes de De Palma, c’est devenu une véritable figure du film policier. Et pourtant, la structure en éclats fait aussi penser à un film d’un tout autre genre, plus dramatique : All about Eve. Dans le film de Mankiewicz, le personnage de Bette Davis est au centre de toutes les attentions, au cœur de toutes les histoires, à tel point qu’elle devient une nouvelle Eve, addition des regards qui se sont portés sur elle. Nous suivons le chemin inverse dans La Piel que habito : la nouvelle Vera ne se construit pas mais se déconstruit à travers les points de vue qui la fragmentent sans retour.

Fétichisme

Le fétichisme, névrose cinéphilique par excellence, est au centre du film d’Almodovar. Il est curieux de voir la manière dont un fétichisme malsain – en gros, celui du chirurgien – le dispute à un fétichisme bon enfant fait de poupées de pailles et de figurines en tout genre. Il y a là une infernale structure en abyme : notre docteur Frankenstein observe sa poupée qui elle même-fabrique des formes humaines à partir de chutes de tissus. Les gestes de la captive ne sont d’ailleurs pas dépourvus d’ambiguïté : on se souvient de la vénéneuse candeur de Vicente, alors qu’il habille un mannequin ou alors qu’il rhabille Norma, la fille du chirurgien.

Écrans et éclats sont autant de surfaces lisses sur lesquelles tout le film se joue. L’une des scènes les plus significatives à ce titre est celle où l’héroïne, dans sa combinaison intégrale (sa « seconde peau »), fuit en vain d’un bout à l’autre de la maison, glissant légèrement sur le sol à chaque changement de direction. Dans le film d’Almodovar, tout fonctionne par glissement, sur des plans sans aspérité.
Aussi le reflet devient-il imperceptiblement le lieu de communication entre tous les antagonismes : la vie devient la mort, la haine devient l’amour, un homme devient une femme (ou inversement) et le film policier devient un mélodrame. Avec de la peau, avec des plans, Almodovar essaie de nous parler de vraies personnes.

Et s’il échoue, c’est de la même manière que ses personnages échouent à jamais se retrouver eux-mêmes : Almodovar a beau changer la fin du livre de Jonquet, Vera a beau dire tout haut son ancien nom, c’est du vide qui noue sa gorge et embrume ses yeux.

Parisien, c’est trop bien

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Espèce menacée, le Parisien doit se terrer, ne jamais avouer qu’il habite la capitale sous peine de perdre la vie. Les Français sont comme ça, serviles avec les puissants et démoniaques avec les invisibles. Habiter Paris est devenu une sorte d’insulte, une tache indélébile qui souillerait l’éclat de notre bel Hexagone. Les plus remontés sont, bien entendu, les plus proches géographiquement. Les banlieusards, abrutis par de longs trajets en transport en commun et aigris par une vie sans espoir ont le regard haineux lorsqu’ils croisent un Parisien dans les couloirs du métro. Ils le considèrent à la fois comme un privilégié et comme un ennemi de classe.

Il n’y a pas si longtemps, le Parisien illuminait pourtant les campagnes françaises par sa culture, son mode de vie et son avance indéniable. Bien sûr, ils étaient arrogants, vantards et volontiers moqueurs face aux péquenots qui écoutaient, éblouis, leurs histoires de grands boulevards, de filles faciles et d’automobiles de luxe. Les faibles d’esprit ont cru déceler à partir de là, un désamour entre ces deux populations si différentes. Les Parisiens se sentaient appartenir à une caste supérieure. De leur morgue naturelle, tels des seigneurs citadins, ils tranchaient entre le bon et le mauvais goût. En ce temps-là, leur jugement était sans appel. On n’osait le remettre en cause.

Pourtant, cet antagonisme était perçu comme une chance et non comme une lutte fratricide, il faisait en réalité tout le sel des relations humaines entre Français. Dans ces lointaines provinces, le Parisien, créature extraordinaire, émancipait ces peuplades reculées. Les petits paysans rigolaient entre eux sur les manières déplacées de leurs petits congénères parisiens, toujours sûrs d’eux et la langue bien pendue. Mais quand l’été se terminait, que les vacanciers de la Capitale reprenaient le chemin de leur « triste ville », tout à coup, la vie s’éteignait, on s’ennuyait bigrement sans eux, on se rappelait à la veillée de leurs disques américains ou anglais, de cette musique qui finalement était joyeuse et colorée, on irait même voir si, à la sous-préfecture la plus proche, on ne trouverait pas les mêmes chemises ou les mêmes pantalons qu’eux.

C’est qu’en formidables VRP de la société de consommation, les petits Parisiens avaient insufflé dans les champs, la modernité, la joie de vivre, des mœurs plus libres et surtout une attitude, une confiance en soi qu’on nommait jadis « l’épate… ». Ils en jetaient ces Parigots. L’année suivante, aux premiers rayons de l’été, ils débarquaient à nouveau, avec dans leurs valises, une nouvelle mode qu’on ne tarderait pas à adopter dès la rentrée de septembre.

C’est dire si les Parisiens ont plus influencé le Périgord, la Vendée, le Beaujolais ou la Sologne que les deux dernières Républiques, le Concorde, le Traité de Rome ou l’ORTF. Et puis un jour, ces colonisateurs des belles saisons ne revinrent plus. Les Parisiens disparurent à l’aube des années 80 comme les mobylettes italiennes à vitesses, les slows langoureux, les blousons en suédine et les chaussures en daim. Certains firent bien un peu de résistance mais la pression immobilière les poussait inexorablement à l’extérieur du périphérique. Ils perdirent leur qualité de Parisien pour redevenir de simples provinciaux.
La Capitale vieillissait au rythme de la mondialisation galopante et l’esprit de Paname s’évaporait dans les brumes matinales de la Seine. La télévision avait en revanche trouvé son bouc émissaire favori, elle agitait sans cesse le Parisien comme l’épouvantail de tous nos malheurs. Partout en France, on crut ce discours xénophobe qui faisait du Parisien, un être vil, coupable de notre déclin. Le Parisien sert encore de fragile paravent à la misère ambiante. Il est plus facile de le jalouser que de se demander pourquoi on a construit à la va-vite ces cités sans âme et entassé à la pelle les plus pauvres d’entre nous à la lisière des anciennes fortifications.

Hors de prix, la capitale pratique désormais une ségrégation sociale dont elle peine à se relever. Moralement, elle a failli à sa mission civilisatrice. Le Paris populaire des ouvriers du bois, des métaux et du vin a définitivement tiré le rideau. Fermé pour cause de goinfrerie. Les plus avides ne pouvaient décidément plus laisser une si belle ville aux mains des prolétaires.

Après un bon coup de balai et un léger coup de pinceau, on a tout simplement vendu la Capitale aux plus offrants. Les riches étrangers y sont les bienvenus. Des quartiers autrefois symbole de la lutte révolutionnaire ont laissé la place à des immeubles de standing où les rejetons de la bourgeoisie tentent de s’y greffer avec le frisson de la transgression. Est-ce à dire que le Parisien a été anéanti sous la folie immobilière et la gabegie de l’État ? N’exagérons rien :il reste encore quelques traces de son passage sur Terre et plutôt du côté de la Rive Gauche.

C’est là aussi une erreur communément admise de penser que la Rive Gauche est un repère de vieux intellos figés dans le Saint-Germain-des-Prés de Sartre et de Juliette Gréco tandis que la Rive Droite serait le cœur battant de cette ville moderne et assurément tournée vers l’avenir. Nous vivons une période trouble où les faux-semblants pullulent. La Rive Droite n’est qu’une illusion, un mirage des pavés, un château de sable qui pourrait s’envoler. Elle est faite en carton-pâte, construite sur un crime, elle a perdu à jamais son âme. De Montmartre au Faubourg Saint-Antoine, le Paris populaire a été prié de déguerpir. Alors que la Rive Gauche a conservé sa nostalgie, son caractère enfantin, pendant encore longtemps des étudiants longeront les grilles du Luxembourg avec l’ambition de dévorer le monde et de dire « A nous deux, maintenant ! ». Les canards du parc Montsouris regarderont des couples qui n’en finissent plus de s’enlacer et la grande horloge de la Gare d’Austerlitz indiquera aux plus étourdis qu’il est l’heure de quitter la Ville Lumière.

L’esprit de Paris n’est donc pas mort. Espérons que les enfants des petits paysans qui croupissent aujourd’hui dans d’obscures métropoles régionales et de lugubres zones pavillonnaires, rêvent toujours en secret de Paris. Parce que, finalement, tout se résume dans ce mot d’Alfred Valette répondant à Léon-Paul Fargue qui lui demandait ce qu’était un Parisien : « Un Parisien ? C’est un Français ! ».

Jean-Pierre Georges, poète du renoncement

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Ce livre que je n’ai pas écrit et dont j’aurais aimé être l’auteur, a pour titre : L’Éphémère dure toujours. Il est signé Jean-Pierre Georges qui me l’a envoyé récemment en s’excusant de cette intrusion dans ma vie : «Petite faiblesse passagère, précise-t-il, moment d’égarement quand la voix du renoncement est enrouée ». Jean-Pierre Georges ne se doute pas du plaisir qu’il m’a procuré : des livres comme le sien, c’est tous les jours que j’aimerais en trouver dans mon courrier. Cela n’arrive, hélas ! qu’une ou deux fois par an.

Jean-Pierre Georges pousse l’auto dérision à un degré de raffinement extrême, sans tomber dans les deux écueils qui guettent les amateurs du genre : la préciosité et le narcissisme. La modestie de Jean-Pierre Georges touche au sublime. Ainsi, lorsqu’il apprend par la presse qu’une jeune fille a été étranglée, violée, puis jetée morte dans le fossé, il précise : « Ce n’est pas moi, pour le viol, je n’aurais pas pu ». D’ailleurs, ajoute-t-il quelques pages plus loin : « Mon instinct sexuel n’est plus très sûr ». Quant à la poésie, il y a renoncé parce que cela le fatiguait d’avoir toujours à trouver quelque chose. Il faut la pratiquer jeune, avant la cataracte mentale. Aucune naissance ne l’intéresse plus, sauf peut-être la naissance des seins.

Bref, Jean-Pierre Georges s’agrippe à une philosophie du renoncement. Se contenter de peu Mais ce n’est pas de peu qu’on se contente, note-t-il, c’est de rien. Quand on pense à ce qu’est une vie, à ce qu’on accepte d’elle, à tout ce à quoi on consent, on devrait sur-le-champ se punir de sa couardise en allant courir nu dans la campagne gelée. Jean-Pierre Georges se plaît à se faire horreur. Moi, il m’a enchanté. Et dire que personne, mais vraiment personne, ne connaît Jean-Pierre Georges. Il lui a fallu trois ans pour trouver un éditeur (Tarabuste)…

Lui faudra-t-il encore trois ans pour trouver des lecteurs ?

l'éphémère dure toujours

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Bonnet rose et rose bonnet

La guerre est déclarée, proclament les affiches d’un film placardée sur tous les kiosques. À vue de nez, ça s’applique assez bien à la petite sauterie annuelle des socialistes à La Rochelle. Pas de quoi être trop surpris, ni même déçu, ni rien. La primaire approche, la vraie campagne aussi, la baston est donc normale. Entre les deux favoris annoncés de cette compétition, Martine Aubry, ancienne Première secrétaire, et François Hollande, favori des sondages, les hostilités sont ouvertes. Leurs « lieutenants » comme on dit dans la grande presse (Pierre Moscovici pour l’un, François Lamy pour l’autre) ont expliqué aux journalistes autorisés qu’il ne s’agissait pas de s’empailler mais de se différencier. Et c’est bien le problème : comment se différencier quand on pense pareil – ou presque ?

Voilà des mois qu’Aubry et Hollande expliquent qu’ils sont d’accord sur tout, notamment sur la fameuse règle d’or qui prévoit d’inscrire dans la Constitution un plafond maximal de déficit public. Aubry et Hollande sont d’accord sur l’Europe, il en faut toujours plus. Aubry et Hollande sont d’accord sur l’Afghanistan, il faut en partir au plus vite. Aubry et Hollande sont d’accord sur l’école, la fiscalité (il faut une révolution fiscale), les retraites, même si dans un premier temps, Martine Aubry avait expliqué qu’elle souhaitait un retour à la retraite plein-pot à 60 ans, avant de revenir sur cette proposition.

Ces convergences en série sont d’ailleurs assez logiques: Martine Aubry et François Hollande sont des bébés Delors. Bercés par les mêmes ritournelles du socialisme européen, nourris aux rêves de transformation de la société d’avant 1995, ils ont vécu la défaite de 2002 avec une rage rentrée, l’un en gardant Solferino et Tulle, l’autre en se repliant sur Lille. C’est que les socialistes adorent le pouvoir local, celui qui ne ment pas, mais ne fait pas gagner la présidentielle.

Mais voilà, fini de rigoler: les 9 et 16 octobre, on ne sait pas combien de Français se déplaceront pour choisir le candidat socialiste à la présidentielle. Et les « états-majors » – encore un mot emprunté à la grande presse – des candidats ont compris que pour séduire et faire basculer ces masses inconnues d’électeurs, il faudra, à défaut d’offrir un plus produit, avoir au moins l’air d’être différent de l’autre. D’où la course à l’échalote de La Rochelle, sur fond de « moi c’est moi et lui, ben c’est lui (ou elle) ».

Mais il faut être solférinologue débutant pour ne pas voir que le résultat de ces tentatives de triangulation est assez mince. Des peccadilles sur le style, les régimes, ou la place de la culture dans la société. Il suffisait d’entendre le pseudo-débat entre Pierre Moscovici et François Lamy, samedi matin sur Europe 1, pour s’en convaincre. L’une a été ministre, l’autre pas. « Mais ça n’a pas plus d’importance que ça », expliquait Mosco. Après tout, ni Zapatero, ni David Cameron n’avaient eu de maroquins avant de diriger les gouvernements de leurs pays. Les déficits publics, « c’est une contrainte qui s’impose à tous », poursuit Pierre Moscovici, et François Lamy renchérit. Au bout du compte, le seul argument susceptible de convaincre l’électeur d’acheter un produit plutôt que l’autre est lâché par l’ancien ministre des Affaires européennes : « La seule chose qui m’intéresse au fond dans cette campagne, c’est de travailler pour le candidat qui sera le mieux placé pour battre la droite », soit François Hollande si on donne foi aux sondages effectués sur 404 personnes, qui le donnent gagnant face à Nicolas Sarkozy.

Nous voici donc au cœur du piège que les socialistes se sont tendus à eux-mêmes: oublions la politique – puisque nous pensons pareil – et ressortons du placard le « vote utile » dès la primaire. On voit bien que le candidat Hollande, dit « normal », brandit son avance sondagière de l’été pour terroriser à peu de frais les militants et sympathisants tentés par sa concurrente.

On comprend mieux, dans ces conditions, que « monsieur Normal » boude les « photos de famille » rassemblant les candidats-camarades, sèche le discours d’ouverture de sa rivale et raille la campagne de terrain menée par les troupes d’icelle qui distribuent sur les marchés sa « lettre aux Français ». Hollande espère bien transformer les conjectures de CSA ou d’Opinion Way, qui valent aussi cher que celles du printemps donnant Hulot triomphant, en prophéties auto-réalisatrices. Sa différence à lui tient en une phrase : je suis en tête. Mais, sondages ou pas, Martine Aubry est également convaincue d’être la meilleure adversaire du président sortant. Cette conviction partagée par les deux candidats qu’ils seront élus confortablement risque de leur coûter la présidentielle. Cette posture de jumeaux maléfiques augure mal de la capacité des socialistes à mener une politique différente.

Dans ces conditions, le seul espoir, pour ceux qui aimeraient voir arriver au pouvoir une gauche ayant autre chose dans sa besace qu’une vague pensée social-démocrate usée jusqu’à la corde, est que les autres candidats – Montebourg, Valls et même Royal qui pèse sans doute plus que ce qu’on croit – obligent les deux favoris à abandonner leurs discours soporifiques et à parler aux Français plutôt qu’aux éditorialistes en quête de micro-fractures.

D’ici là, il faudra prendre son mal en patience avec Hollande et Aubry, les deux faces de la même pièce de un Euro.

Qui veut gagner la Syrie ?

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Entrée dans son sixième mois, la crise syrienne se transforme en conflit de moins en moins feutré entre la Turquie et l’Iran. De terrain de rapprochement stratégique entre Ankara et Téhéran, la Syrie est en effet devenue une pomme de discorde entre ces deux puissances régionales aux intérêts divergents.

Grâce à la dynastie Assad, Damas constitue une courroie géostratégique essentielle permettant le développement de l’influence des mollahs iraniens au Liban via le Hezbollah, véritable « faiseur de rois » au pays du Cèdre. En outre, la capacité du parti de Dieu à frapper Israël avec ses projectiles à longue portée est l’une des armes stratégiques de l’Iran. En cas d’attaque contre la République Islamique, ses alliés libanais lanceraient une pluie de missiles – livrés par le régime iranien – contre l’Etat hébreu, l’obligeant à lancer une large opération terrestre pour faire cesser les tirs. Un tel conflit serait bien pire que l’opération Plomb durci contre Gaza ou la guerre libanaise de juillet 2006 car la Syrie pourrait s’y joindre, permettant ainsi aux Iraniens d’embraser toute la région.

Or, l’hypothèse d’une Syrie moins amicale voire hostile à la République islamique couperait les voies de communication entre Téhéran et Beyrouth et condamnerait le dessein libanais de Téhéran. Autrement dit, l’intérêt majeur de l’Iran est de maintenir le statu quo qui lui permet d’entretenir l’instabilité au Liban et dans la bande de Gaza, devenue la base de lancement des roquettes du Hamas. C’est pourquoi l’Iran participe activement à la répression de la contestation anti-Assad, main dans la main avec les forces de l’ordre syriennes restées fidèles à Damas.

Pour sa part, l’intérêt d’Ankara s’avère diamétralement opposé à celui de son voisin iranien. Puissance économique plutôt qu’idéologique, la Turquie cherche à assurer la stabilité régionale et à apaiser les conflits en cours afin de favoriser la croissance et le niveau de vie de sa population. C’est dans ce cadre qu’il faut replacer les avances d’Ankara en direction de Téhéran ces dernières années, notamment sur le dossier nucléaire, mais aussi la prise de distance turque avec Israël. Ces deux mouvements parallèles s’inscrivent dans une double stratégie : à l’extérieur, nouer de bonnes relations avec tous ses partenaires pour ouvrir les marchés et éviter les mesures de rétorsion (comme un soutien intempestif à la cause kurde) ; à l’intérieur attiser la fierté nationale et le rejet de l’Occident afin de garantir le succès électoral de l’AKP d’Erdogan.

Avant le « printemps arabe » les intérêts de Téhéran et d’Ankara semblaient converger : l’Iran et la Syrie jouaient la même partition dans le dossier kurde, ce qui permettait à la Turquie de concentrer son attention diplomatique et militaire vers l’Irak, arrière base traditionnelle des mouvements kurdes. La figure de proue du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), Murat Karayilan, avait reconnu que la triple alliance antikurde (Syrie, Iran, Turquie), lui posait un grave problème stratégique. Le possible effondrement de ce front commun devrait donc permettre au PKK de dégager une marge de manœuvre perdue depuis quelques années.

Aussi, dès que les Turcs ont compris qu’Assad n’était plus capable de contrôler ses frontières et de tenir « ses » Kurdes, ils se sont empressés de préparer une alternative au régime baathiste, au moins pour limiter les dégâts. À ce raisonnement purement stratégique, il faut ajouter l’embarras d’un gouvernement démocratique qui se trouve du côté d’un dictateur face aux revendications libérales d’une population qui cite parfois la Turquie en modèle…

Il y a une quinzaine de jours, le ministre turc des affaires étrangères a été donc dépêché à Damas pour adresser en personne un dernier avertissement à Assad. Le président syrien lui ayant opposé une fin de non-recevoir, Ankara ne fait plus mystère de sa politique et encourage ouvertement la création d’un Conseil National de Transition à la syrienne, sur le modèle des insurgés libyens. Bien que la tâche soit ardue, les Turcs s’y attellent avec énergie pour endiguer le risque d’une libanisation de la Syrie et éviter que le futur régime syrien leur soit hostile.

Dimanche dernier, le président iranien a décroché son téléphone pour évoquer la question syrienne avec le premier ministre turc. Selon la presse iranienne, Ahmadinejad a mis en garde Erdogan contre toute ingérence occidentale dans des problèmes devant être réglés de manière « islamique ». Si Erdogan n’a pas fait de commentaires, les échanges entre Turcs et Américains nous en disent davantage sur les positions des uns et des autres.

Ces dernières semaines, la Maison blanche a clairement défini les règles d’une éventuelle intervention « à la libyenne » : que le peuple concerné sollicite une aide militaire extérieure et que les États-Unis n’y aillent pas seuls. Dans la crise syrienne, il est de plus en plus clair qu’Ankara s’emploie à remplir le cahier des charges américain. Parallèlement, l’offensive massive que mène l’armée turque contre le PKK au nord de l’Irak sous-entend un accord tacite avec Washington dans le cadre d’une stratégie commune vis-à-vis de la Syrie. Téhéran qui n’est pas aveugle, ne restera pas longtemps les bras croisés.

La Rochelle, bilan globalement positif ?

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Image : Webstern Socialiste.

La réduction de l’offre politique aux sobriétés de la rigueur est-elle fatale ? On laissera l’avenir répondre. En attendant, celle-ci eut une place de choix au menu de l’Université d’été des socialistes. Rigueur généreuse pour madame Aubry qui ne veut pas laisser ce créneau à monsieur Hollande qui lui accole l’épithète « responsable ». Madame Royal évite le mot « rigueur », pas plus qu’elle ne veut entendre parler de « sang et de larmes ». Plus audacieux, monsieur Montebourg refuse de verser dans « les idées de l’adversaire », certain qu’« on ne battra pas le sarkozysme en promettant la rigueur à ceux qui n’ont que leur force de travail pour vivre ». Il convoque même « les soldats de l’an II en guenilles à Valmy » pour soutenir la comparaison avec ses « volontaires », embarqués en un effet de manche dans la grande lignée de « ceux qui font l’histoire ».

Plus modestement, les socialistes écrivent une nouvelle page de leur histoire interne. Les « primaires citoyennes » qui se dérouleront les 9 et 16 octobre ont tout d’une révolution culturelle. Le parti dominant de la gauche est-il sur le point de s’effacer en se plaçant sous la tutelle d’une fraction de l’électorat que les prévisions les plus optimistes évaluent à 10% ?

« 10%, ça fait quatre millions d’électeurs, autant dire un bordel sans nom dans les conditions actuelles de préparation. La grande inconnue, ce sera leur bon déroulement », nous confie-t-on dans un sourire crispé. « Le PS n’existe plus » tranche avec un brin de provocation un responsable sceptique adversaire de ce que certains n’hésitent pas à qualifier de Star Academy. De plus, la méthode en interroge beaucoup. Dès 2009, la « rénovation » fut présentée comme le grand bond en avant d’un Parti s’arrachant par ce subterfuge « révolutionnaire » à un passé émaillé de défaites plus ou moins cuisantes à l’élection présidentielle. L’ombre des archaïsmes pesant sur un appareil à bout de souffle s’éloignait ainsi sous le jour nouveau de la « modernisation » démocratique menée au pas de charge par le tambour-major Martine Aubry. Mais ne nous y trompons pas. A vouloir prendre à rebours le sens des institutions de la Ve République en établissant un projet avant d’avoir un candidat, le Parti Socialiste fait preuve d’une totale absurdité formelle. « Si chacun s’en tient au projet, les primaires n’ont aucun sens. Ils vont se distinguer comment ? En faisant un concours Lépine, avec des idées sortant de nulle part mais devant coller au projet quoiqu’il arrive ? Soyons sérieux », nous confie un responsable désabusé.

Sans préjuger de la qualité ni de la cordialité des échanges qui vont animer la galaxie socialiste ces quarante prochains jours, les lendemains inquiètent déjà. « Intrinsèquement, les primaires affaiblissent la légitimité de Solférino. Le vainqueur aura dans les pattes une équipe réunissant des partisans de tous les candidats, et ça risque de tirer de tous les côtés. Sans parler de l’articulation entre cette armée mexicaine et le Parti qui va être très, très compliquée. On entre dans une zone grise ».

Mais le temps des inquiétudes passera. Les images et les déclarations parfois intempestives de la « Rochelle de la lumière, utile, indispensable », savamment entretenues par la course à l’échalote des rédactions et des candidats, ne doivent pas faire oublier que dans chaque camp une majorité garde la tête froide. Trois défaites successives dont une humiliation en 2002, mine de rien, ça échaude. Les tensions sont certes réelles et même palpables dans l’univers courtois et très codifié de la traditionnelle rentrée socialiste, mais pas si excessives qu’on puisse qualifier les primaires de « guerre des 40 jours » (JDD). Le congrès de Reims et les doutes amères sur la régularité de l’élection de Martine Aubry au premier secrétariat sont désormais derrière les socialistes.

Le rassemblement autour du vainqueur « se fera quoiqu’il arrive ». C’est dans le fond l’impression générale qui se dégage de ce week-end. Tant mieux ! La qualité de l’affrontement démocratique en 2012 dépendra largement des socialistes, de leur capacité à se rassembler eux-mêmes puis avec l’ensemble de la gauche autour d’un programme de synthèse cohérent. Europe, nucléaire, protectionnisme, engagements militaires extérieurs… Les sujets de discorde ne manqueront pas d’alimenter un débat musclé, d’un côté avec le Front de Gauche et son robuste candidat sur les questions économiques et sociales, de l’autre avec Europe Écologie- Les Verts sur la question du nucléaire civil. Dans ces deux rassemblements, personne ne cache d’ailleurs qu’une candidature de François Hollande arrangerait les affaires de tout le monde. Très pragmatique sur le nucléaire, le sujet de clivage principal est déjà tout trouvé avec EELV. Son image supposée « droitière » n’est pas non plus pour déplaire au FDG qui y voit l’occasion de se tailler un espace plus large.

Quand un militant l’interroge, façon taquine, sur cette perception dans l’opinion, le favori des sondages ne se fait pas prier pour nuancer le scénario. « Je ne suis pas fou, je connais la gauche. Je ferai une campagne de premier tour », sous-entendu à gauche. Ces paroles se logèrent au creux de mon oreille, alors que je me trouvais par hasard près du député de Corrèze. Au bénéfice du doute, je les crois sincères. Quel que soit le vainqueur d’octobre, il lui restera à donner du contenu à son « rêve français » (Hollande) ou à son « offensive de civilisation » (Aubry) pour éviter à la campagne socialiste d’être aussi calamiteuse que celle de 2007.

Si ce n’est la gauche, au moins le pays le mérite.

Double attentat en Algérie : la Libye a-t-elle un alibi ?

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On a peu entendu parler de ce fait divers tant les scènes de liesse – réelles, partielles ou fantasmées, il est encore trop tôt pour le dire- consécutives à la chute de Kadhafi couvraient les cris de désespoir que l’on pouvait entendre à quelques encablures de Tripoli.

Vendredi, un double attentat suicide a en effet frappé l’académie militaire de Cherchell, à 100 kilomètres à l’ouest d’Alger, causant plus d’une vingtaine de morts. Moins de deux jours après les faits, Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) revendiquait ce crime en affirmant avoir puni le pouvoir algérien de son prétendu soutien au colonel Kadhafi.

Quelle que soit la réalité des liens entre les généraux algériens et le désormais ancien régime libyen (une rumeur rapporte le passage d’un convoi de véhicules blindés abritant de très haut dignitaires libyens, voire le Guide en personne, de l’autre côté de la frontière algéro-libyenne), le communiqué d’AQMI devrait semer le trouble chez tous les enthousiastes de la révolution libyenne.

D’autant que des experts en sécurité internationale cités sur Marianne2, évoquent les liens pour le moins broussailleux entre la majorité des membres du Conseil National Transitoire Libyen et… Al Qaïda. Sans apporter de réponse définitive, Régis Soubrouillard s’interroge légitimement sur l’origine des armes des « rebelles » hostiles à Kadhafi et la solidarité des salafistes avec ce gouvernement de « démocrates » appuyé par Sarkozy et BHL.

Un pays morcelé en factions tribales, une menace terroriste majeure, un manque de culture démocratique après la chute d’un tyran, le partage de la rente pétrolière en toile de fond : et si la nouvelle Libye devenait le nouvel Irak ?

Madrid vaut bien une messe !

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Une odeur nauséabonde de chair brûlée stagnait dans l’air alourdi. D’abominables hurlements déchiraient le ciel assombri par une intense et étouffante fumée noire. Au milieu de la Place Puerta del sol, s’élevait l’immense et terrifiant bûcher, où les corps des mécréants disparaissaient sous les griffes acérées des flammes sanglantes. L’effroyable supplice enduré n’était que la promesse de souffrances infiniment plus horribles dans les Abîmes de l’Enfer.

Non, vous ne lisez pas un roman historique sur les méfaits de l’horrible Inquisition, tant ressassés par les adeptes de la repentance.

Du temps d’Isabelle La Catholique et du grand Inquisiteur Torquemada, le bûcher attendait tous ceux qui osaient critiquer le dogme de l’Église. A l’époque, le blasphème était en effet considéré comme un crime de lèse-majesté.

Or, l’Inquisition est définitivement révolue et, hormis à l’intérieur des étroites frontières du Vatican, l’Église Catholique n’exerce aujourd’hui plus aucun pouvoir politique.

Voilà qui a visiblement échappé aux 5 000 manifestants anti-pape venus perturber les Journées Mondiales de la Jeunesse de Madrid cet été. Derrière leur indignation, toute suintante d’un laïcisme intolérant, ils exprimaient leur hargne contre l’Église et les valeurs chrétiennes en prenant prétexte du coût de l’organisation des JMJ[1. 80% des dépenses ont été assurées par les pèlerins et l’Église, le reste était notamment destiné au coût de la protection qui a été largement rentabilisée par les retombées économiques, les pèlerins étant aussi des consommateurs !].

Les sempiternelles accusations contre les postures rétrogrades et antilibertaires de l’Église, trop archaïque pour avancer sur le chemin glorieux de la sacrosainte modernité, trop verrouillée pour être enfin en phase avec les mœurs avachies de notre société, se retrouvaient sur toutes les pancartes. Combat contre la pédophilie des prêtres, mariage gay, avortement, préservatif, ordination des femmes et j’en passe… Telles étaient les revendications de ces impavides croisés de l’athéisme sans risque.

On peut se demander ce que risquaient ces manifestants pieusement recouverts de leur « niqab laïc »[2. Expression par laquelle le philosophe Damien Le Guay désigne, dans son dernier livre, La Cité sans Dieu, (Flammarion), le fondamentalisme laïc, mouvement qui veut éradiquer les religions considérées comme instruments d’oppression et d’aliénation mentale.], tétant désespérément les mamelles du progressisme athée. Certainement pas le bûcher pour leur vanité. Sans craindre le couperet de la charia, ils pouvaient dresser une haie de déshonneur lors du passage d’un prêtre[3. Comme le firent, avant eux, les soldats romains lorsque Jésus monta au Golgotha.], insulter et charger les pèlerins, traiter le Pape de « nazi », le Vatican de « Guantanamo mental » et faire défiler une statue de procession en forme de phallus. Quel sens de la transgression !

Après tout, pourquoi ces enragés de la capote se sentent-ils si concernés par les positions du pape puisque, pour leur immense majorité, ils n’appartiennent pas à cette Église qu’ils détestent tant ? Ils réservent d’ailleurs rarement leurs griefs aux autres religions et ne manifestent ni contre la venue du Dalaï-lama, ce guide suprême du bonheur marqueté, ni contre les multiples évocations médiatiques du mois de Ramadan. Il est tellement plus simple de s’en prendre à la religion catholique, la plus universelle et la moins susceptible de se défendre.

Au fond, si contestation il y a, cela signifie bien que la Parole du Christianisme, fondée sur l’amour du prochain, est toujours vivante et dérangeante. Quoiqu’en disent ses détracteurs, la foi chrétienne n’est pas porteuse d’une injonction intransigeante mais d’une adhésion volontaire à un Idéal moral et spirituel.

Après deux mille ans d’histoire, nous assistons ainsi à l’éternel retour du christianisme à son point de départ, lorsque les Chrétiens mourraient persécutés pour leur foi que le pouvoir politique de l’Empereur romain jugeait trop subversive.

Car c’est en se tenant à l’écart du pouvoir politique et de la société que l’Église peut formuler une critique globale des dérives de notre civilisation. In fine, ce que les missionnaires forcenés du libre choix exècrent dans le magistère moral du Vatican, c’est sans doute la position dissidente de l’Église qui incarne la véritable contre-culture.

Les Indignés ne pardonnent pas au Saint-Père de préférer la liturgie commémorative au déchirement de la transmission et la gratuité du don à la marchandisation des rapports humains. Consciemment ou non, ils n’acceptent pas d’entendre l’Église substituer le silence de la prière au brouhaha aliénant de la vie moderne, le secret de la confession au diktat de la transparence absolue et l’espérance de la vie éternelle à l’instantanéité du présent.

Plus subtile qu’elle n’y paraît, l’Église catholique laisse patauger ses adversaires sans les étouffer car, pour qu’elle s’affirme pleinement, leur opposition farouche lui est nécessaire.

In inimico veritas.

Fillon, Loyola, même combat !

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Photo : World Economic Forum.

J’ai toujours trouvé à François Fillon l’allure d’un père jésuite. Dans ma bouche, ce n’est pas une insulte. Ressembler à Ignace de Loyola, on pourrait imaginer pire. Cette discrétion onctueuse, cette fermeté rigoureuse, cette élégance discrète rappellent le fondateur de l’illustre Compagnie. On sent bien le rôle assigné à cette image durant le quinquennat : faire un contrepoint médiatique à Nicolas Sarkozy qui, par son sens du spectacle et une certaine ostentation en matière de luxe, a davantage fait penser, si l’on poursuit le parallèle ecclésiastique, à un pape des Chroniques italiennes de Stendhal.

On dirait en effet que François Fillon s’est chargé d’incarner au moins deux des trois vœux prononcés par tout impétrant jésuite, la pauvreté et l’obéissance. Pour le troisième, la chasteté, ce n’est pas notre affaire, même en ces temps de déballage mondialisé des ADN des uns et des autres.

Mais l’obéissance, quoiqu’on en dise, François Fillon en a été le champion. À part quelques brefs sursauts d’orgueil au moment des remaniements dont il aurait dû, si l’on en croit la Constitution de la Vème, s’occuper lui-même, il a été assez fidèle à une devise fabiusienne légèrement modifiée : « Lui, c’est lui et moi c’est lui aussi ».
Le vœu de pauvreté, il l’a également prononcé assez vite, pour lui-même et, au passage, pour tous les Français en annonçant que les caisses de l’Etat étaient vides et que la France était « en faillite ». Il est resté assez fidèle à cette ligne et s’est même fait tancer pour l’utilisation prématurée du mot « rigueur », une rigueur aujourd’hui fièrement proclamée et assumée car il faut bien complaire aux nouveaux maîtres du monde, ces agences de notation qui, depuis qu’elles ne se contentent plus de noter les entreprises mais les nations elles-mêmes, ne cessent de brandir la menace nucléaire de la dégradation du triple A. Ce qui laisse chaque pays de l’UE encore épargné dans le même état de tétanie psychologique que l’Europe de l’Ouest à l’époque des SS 20.

Nicolas Sarkozy, lui, a enfin compris quelques mois avant mai 2012 qu’un président devait s’occuper de trucs de présidents (guerres, sommets internationaux, crise mondiale) non seulement pour prendre de la hauteur mais aussi pour éviter d’être trop éclaboussé par la gestion quotidienne d’un pays dont le bilan économique et social, sans même parler de la sécurité, son vieux cheval de bataille, n’est guère reluisant. Un Premier ministre, justement, c’est fait pour ça.
Et comme cela tombe bien ! Toujours dans sa ressemblance avec Ignace de Loyola, François Fillon bouillait d’impatience de se mortifier comme il est expliqué dans Les exercices spirituels. Maintenant, il peut exposer à tous son corps prêt à recevoir les outrages des syndicalistes hargneux qui, comme d’habitude, ne comprennent pas les impératifs sacrificiels d’un redressement national.

Mais l’autre trait jésuite de François Fillon est assez nouveau.
C’est un art consommé de la casuistique. La casuistique est une dialectique assez affutée qui permet de trancher les cas de conscience sans se sentir coupable de quoi que ce soit et même au contraire en en ressortant grandi, lavé de tout soupçon de complaisance vis à vis de soi-même. François Fillon, à une époque qui paraît de plus en plus lointaine de sa carrière politique, fut un proche de Philippe Seguin. C’est-à-dire un gaulliste interventionniste, adversaire ardent du « Munich social », un partisan de « l’autre politique » comme on disait quand il existait encore à droite un courant de pensée qui estimait que les Etats-nations devaient avoir leur mot à dire face aux marchés.
Il doit forcément lui en rester quelque chose, à François Fillon. On a beau changer en politique par pragmatisme ou girouettisme ou les deux, il vous reste un fond de fidélité, ne serait-ce que par nostalgie. Or, François Fillon s’aperçoit bien que son plan pour dégager la goutte d’eau de onze milliards d’euros dans la réduction de la dette ne brille pas par son caractère social.
D’où son extraordinaire trouvaille : on ne s’attaque pas aux pauvres, bien au contraire, on veut leur bien. On va même décréter, comme n’importe quel affreux gauchiste, ce qui est bien pour eux à leur place. Par exemple, ce n’est pas bien de fumer et de boire. On va donc augmenter les taxes sur les cigarettes et l’alcool.

Ce n’est pas très nouveau, mais l’hypocrisie qui consiste à être à la fois le maquereau et la brigade des meurs, à prendre sa dîme sur chaque clope mais à faire au passage la morale à coup de campagnes de prévention ou d’augmentations sauvages des prix, fait toujours rire.
Le comble de la casuistique est pourtant dans la taxe sur les sodas. L’expression toute faite « Il va falloir se serrer la ceinture » est à prendre ici dans son sens littéral. Plus de sucre ajouté pour les obèses économiquement faibles. On va faire maigrir le pauvre grâce à la rigueur. On concilie l’impératif de santé publique et le réalisme économique.

Joie, joie, pleurs de joies ! La martingale est trouvée. Et pour compléter le tout, on taxe l’entrée des parcs de loisirs. Comment ne pas applaudir ? Ces hauts lieux de l’aliénation festiviste seront désormais fermés aux pauvres. Et grâce à François Fillon, dans un pays où règnera la raison économique, les pauvres contribueront à l’effort national en ne fumant plus, en ne buvant ni alcool ni saloperies antidiététiques mais en dégustant des jus de fruit frais ou en fréquentant les bars à eaux. Ils ne s’abêtiront plus en se faisant photographier avec Mickey mais iront au théâtre ou liront des livres, comme n’importe quel bobo cultivé.

Attention tout de même, monsieur Fillon ! Au bout de quelques mois de ce traitement, les mêmes causes produisant les mêmes effets, ils seraient capables de voter socialiste, les pauvres.

Ça, c’est palace !

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Le groupe Accor ferait bien de surveiller d’un peu plus près le travail de ses femmes de chambres. Au prix où on paie la suite d’un Sofitel new-yorkais, il y a quand même des choses que l’on pourrait exiger. Par exemple, un minimum de propreté.

Comme le révèle Le Canard Enchainé, les rapports remis par les enquêteurs à Cyrus Vance montrent que la police scientifique a retrouvé, en plus de celles laissées par DSK, les traces de quatre tâches de sperme dans la chambre. Le problème est qu’il s’agit de spermes appartenant à quatre hommes différents. Non seulement Nafissatou Diallo est une menteuse, mais en plus c’est une feignasse.

On finirait par se dire que finalement, pour beaucoup moins cher, une bonne tente Eskimo bien à soi, ce n’est pas plus mal. Et personne ne viendra frapper à la porte pour faire le ménage…

Le retour de la fiancée de Frankenstein

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Pour des cinéastes comme Tarantino ou Almodovar, le cinéma est un art essentiellement superficiel. La bonne nouvelle, c’est qu’ils en font presque toujours le sujet de leurs films. De références en patchworks génériques, l’extériorité devient le principe de toute expérience intérieure. L’exemple du dernier film de l’Espagnol en constituerait presque la théorie : la peau, surface par excellence, permet de glisser d’une référence à une autre, d’un genre à un autre, d’un sexe à un autre, puis d’une émotion à une autre. Adapté du roman Mygale de Thierry Jonquet, La Piel que habito raconte l’histoire d’un chirurgien esthétique (Antonio Banderas) tenant en captivité une ravissante créature (Elena Anaya) dont l’apparence extérieure a été entièrement refaite par ses soins. Ce personnage, qui renaît le jour où il change de peau, ressemble à une définition lisse et paradoxale de la personne, chez laquelle, comme Valery le disait déjà, « la peau est ce qu’il y a de plus profond ».

Du livre de Jonquet, Almodovar retient notamment la pulsion scopique qui hante le chirurgien et alimente l’ambivalence de ses sentiments. Le personnage d’Antonio Banderas, Robert, aime avant tout contempler sa créature.
Ce voyeurisme est matérialisé par le grand écran qui relie sa chambre à celle de Vera. Surface où la captive se montre, surface par laquelle le geôlier observe. La plupart des plans ont l’ambiguïté de cette intimité à la fois étalée et tenue à distance. Une hésitation entre la pudeur et l’épanchement que l’on retrouve dans beaucoup des films d’Almodovar. Dans Volver déjà, il était question d’une sordide histoire de famille finalement préservée des révélations cheap d’une émission télé – mais que le cinéaste se gardait bien, lui, de tenir secrète. Au passage, l’obscénité était dans Volver du côté d’une figure paternelle, et il s’agissait de s’échapper pour revenir au cinéma chaleureux et bienveillant de l’univers maternel. On retrouve ce même schéma dans La Piel que habito, où la créature doit fuir le regard déviant d’un simulacre de père. C’est l’éternelle hypocrisie du moralisme d’Almodovar, qui consiste à fabriquer du monstrueux pour ensuite faire l’ange en plaçant arbitrairement des limites au montrable. Mais c’est aussi l’intérêt de son cinéma qui fait du regard et de l’apparence une question existentielle.

Il est vrai que cette question est partout dans le film. Jusque dans la structure : des différents narrateurs qui étaient utilisés par Jonquet, Almodovar fait des points de vue incomplets sur la généalogie des événements. Il semble en cela redevable de ces films d’enquête où les scènes de crime sont réinterprétées par tous protagonistes : de L’Ultime Razzia de Kubrick à Snake Eyes de De Palma, c’est devenu une véritable figure du film policier. Et pourtant, la structure en éclats fait aussi penser à un film d’un tout autre genre, plus dramatique : All about Eve. Dans le film de Mankiewicz, le personnage de Bette Davis est au centre de toutes les attentions, au cœur de toutes les histoires, à tel point qu’elle devient une nouvelle Eve, addition des regards qui se sont portés sur elle. Nous suivons le chemin inverse dans La Piel que habito : la nouvelle Vera ne se construit pas mais se déconstruit à travers les points de vue qui la fragmentent sans retour.

Fétichisme

Le fétichisme, névrose cinéphilique par excellence, est au centre du film d’Almodovar. Il est curieux de voir la manière dont un fétichisme malsain – en gros, celui du chirurgien – le dispute à un fétichisme bon enfant fait de poupées de pailles et de figurines en tout genre. Il y a là une infernale structure en abyme : notre docteur Frankenstein observe sa poupée qui elle même-fabrique des formes humaines à partir de chutes de tissus. Les gestes de la captive ne sont d’ailleurs pas dépourvus d’ambiguïté : on se souvient de la vénéneuse candeur de Vicente, alors qu’il habille un mannequin ou alors qu’il rhabille Norma, la fille du chirurgien.

Écrans et éclats sont autant de surfaces lisses sur lesquelles tout le film se joue. L’une des scènes les plus significatives à ce titre est celle où l’héroïne, dans sa combinaison intégrale (sa « seconde peau »), fuit en vain d’un bout à l’autre de la maison, glissant légèrement sur le sol à chaque changement de direction. Dans le film d’Almodovar, tout fonctionne par glissement, sur des plans sans aspérité.
Aussi le reflet devient-il imperceptiblement le lieu de communication entre tous les antagonismes : la vie devient la mort, la haine devient l’amour, un homme devient une femme (ou inversement) et le film policier devient un mélodrame. Avec de la peau, avec des plans, Almodovar essaie de nous parler de vraies personnes.

Et s’il échoue, c’est de la même manière que ses personnages échouent à jamais se retrouver eux-mêmes : Almodovar a beau changer la fin du livre de Jonquet, Vera a beau dire tout haut son ancien nom, c’est du vide qui noue sa gorge et embrume ses yeux.

Parisien, c’est trop bien

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Espèce menacée, le Parisien doit se terrer, ne jamais avouer qu’il habite la capitale sous peine de perdre la vie. Les Français sont comme ça, serviles avec les puissants et démoniaques avec les invisibles. Habiter Paris est devenu une sorte d’insulte, une tache indélébile qui souillerait l’éclat de notre bel Hexagone. Les plus remontés sont, bien entendu, les plus proches géographiquement. Les banlieusards, abrutis par de longs trajets en transport en commun et aigris par une vie sans espoir ont le regard haineux lorsqu’ils croisent un Parisien dans les couloirs du métro. Ils le considèrent à la fois comme un privilégié et comme un ennemi de classe.

Il n’y a pas si longtemps, le Parisien illuminait pourtant les campagnes françaises par sa culture, son mode de vie et son avance indéniable. Bien sûr, ils étaient arrogants, vantards et volontiers moqueurs face aux péquenots qui écoutaient, éblouis, leurs histoires de grands boulevards, de filles faciles et d’automobiles de luxe. Les faibles d’esprit ont cru déceler à partir de là, un désamour entre ces deux populations si différentes. Les Parisiens se sentaient appartenir à une caste supérieure. De leur morgue naturelle, tels des seigneurs citadins, ils tranchaient entre le bon et le mauvais goût. En ce temps-là, leur jugement était sans appel. On n’osait le remettre en cause.

Pourtant, cet antagonisme était perçu comme une chance et non comme une lutte fratricide, il faisait en réalité tout le sel des relations humaines entre Français. Dans ces lointaines provinces, le Parisien, créature extraordinaire, émancipait ces peuplades reculées. Les petits paysans rigolaient entre eux sur les manières déplacées de leurs petits congénères parisiens, toujours sûrs d’eux et la langue bien pendue. Mais quand l’été se terminait, que les vacanciers de la Capitale reprenaient le chemin de leur « triste ville », tout à coup, la vie s’éteignait, on s’ennuyait bigrement sans eux, on se rappelait à la veillée de leurs disques américains ou anglais, de cette musique qui finalement était joyeuse et colorée, on irait même voir si, à la sous-préfecture la plus proche, on ne trouverait pas les mêmes chemises ou les mêmes pantalons qu’eux.

C’est qu’en formidables VRP de la société de consommation, les petits Parisiens avaient insufflé dans les champs, la modernité, la joie de vivre, des mœurs plus libres et surtout une attitude, une confiance en soi qu’on nommait jadis « l’épate… ». Ils en jetaient ces Parigots. L’année suivante, aux premiers rayons de l’été, ils débarquaient à nouveau, avec dans leurs valises, une nouvelle mode qu’on ne tarderait pas à adopter dès la rentrée de septembre.

C’est dire si les Parisiens ont plus influencé le Périgord, la Vendée, le Beaujolais ou la Sologne que les deux dernières Républiques, le Concorde, le Traité de Rome ou l’ORTF. Et puis un jour, ces colonisateurs des belles saisons ne revinrent plus. Les Parisiens disparurent à l’aube des années 80 comme les mobylettes italiennes à vitesses, les slows langoureux, les blousons en suédine et les chaussures en daim. Certains firent bien un peu de résistance mais la pression immobilière les poussait inexorablement à l’extérieur du périphérique. Ils perdirent leur qualité de Parisien pour redevenir de simples provinciaux.
La Capitale vieillissait au rythme de la mondialisation galopante et l’esprit de Paname s’évaporait dans les brumes matinales de la Seine. La télévision avait en revanche trouvé son bouc émissaire favori, elle agitait sans cesse le Parisien comme l’épouvantail de tous nos malheurs. Partout en France, on crut ce discours xénophobe qui faisait du Parisien, un être vil, coupable de notre déclin. Le Parisien sert encore de fragile paravent à la misère ambiante. Il est plus facile de le jalouser que de se demander pourquoi on a construit à la va-vite ces cités sans âme et entassé à la pelle les plus pauvres d’entre nous à la lisière des anciennes fortifications.

Hors de prix, la capitale pratique désormais une ségrégation sociale dont elle peine à se relever. Moralement, elle a failli à sa mission civilisatrice. Le Paris populaire des ouvriers du bois, des métaux et du vin a définitivement tiré le rideau. Fermé pour cause de goinfrerie. Les plus avides ne pouvaient décidément plus laisser une si belle ville aux mains des prolétaires.

Après un bon coup de balai et un léger coup de pinceau, on a tout simplement vendu la Capitale aux plus offrants. Les riches étrangers y sont les bienvenus. Des quartiers autrefois symbole de la lutte révolutionnaire ont laissé la place à des immeubles de standing où les rejetons de la bourgeoisie tentent de s’y greffer avec le frisson de la transgression. Est-ce à dire que le Parisien a été anéanti sous la folie immobilière et la gabegie de l’État ? N’exagérons rien :il reste encore quelques traces de son passage sur Terre et plutôt du côté de la Rive Gauche.

C’est là aussi une erreur communément admise de penser que la Rive Gauche est un repère de vieux intellos figés dans le Saint-Germain-des-Prés de Sartre et de Juliette Gréco tandis que la Rive Droite serait le cœur battant de cette ville moderne et assurément tournée vers l’avenir. Nous vivons une période trouble où les faux-semblants pullulent. La Rive Droite n’est qu’une illusion, un mirage des pavés, un château de sable qui pourrait s’envoler. Elle est faite en carton-pâte, construite sur un crime, elle a perdu à jamais son âme. De Montmartre au Faubourg Saint-Antoine, le Paris populaire a été prié de déguerpir. Alors que la Rive Gauche a conservé sa nostalgie, son caractère enfantin, pendant encore longtemps des étudiants longeront les grilles du Luxembourg avec l’ambition de dévorer le monde et de dire « A nous deux, maintenant ! ». Les canards du parc Montsouris regarderont des couples qui n’en finissent plus de s’enlacer et la grande horloge de la Gare d’Austerlitz indiquera aux plus étourdis qu’il est l’heure de quitter la Ville Lumière.

L’esprit de Paris n’est donc pas mort. Espérons que les enfants des petits paysans qui croupissent aujourd’hui dans d’obscures métropoles régionales et de lugubres zones pavillonnaires, rêvent toujours en secret de Paris. Parce que, finalement, tout se résume dans ce mot d’Alfred Valette répondant à Léon-Paul Fargue qui lui demandait ce qu’était un Parisien : « Un Parisien ? C’est un Français ! ».

Jean-Pierre Georges, poète du renoncement

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Ce livre que je n’ai pas écrit et dont j’aurais aimé être l’auteur, a pour titre : L’Éphémère dure toujours. Il est signé Jean-Pierre Georges qui me l’a envoyé récemment en s’excusant de cette intrusion dans ma vie : «Petite faiblesse passagère, précise-t-il, moment d’égarement quand la voix du renoncement est enrouée ». Jean-Pierre Georges ne se doute pas du plaisir qu’il m’a procuré : des livres comme le sien, c’est tous les jours que j’aimerais en trouver dans mon courrier. Cela n’arrive, hélas ! qu’une ou deux fois par an.

Jean-Pierre Georges pousse l’auto dérision à un degré de raffinement extrême, sans tomber dans les deux écueils qui guettent les amateurs du genre : la préciosité et le narcissisme. La modestie de Jean-Pierre Georges touche au sublime. Ainsi, lorsqu’il apprend par la presse qu’une jeune fille a été étranglée, violée, puis jetée morte dans le fossé, il précise : « Ce n’est pas moi, pour le viol, je n’aurais pas pu ». D’ailleurs, ajoute-t-il quelques pages plus loin : « Mon instinct sexuel n’est plus très sûr ». Quant à la poésie, il y a renoncé parce que cela le fatiguait d’avoir toujours à trouver quelque chose. Il faut la pratiquer jeune, avant la cataracte mentale. Aucune naissance ne l’intéresse plus, sauf peut-être la naissance des seins.

Bref, Jean-Pierre Georges s’agrippe à une philosophie du renoncement. Se contenter de peu Mais ce n’est pas de peu qu’on se contente, note-t-il, c’est de rien. Quand on pense à ce qu’est une vie, à ce qu’on accepte d’elle, à tout ce à quoi on consent, on devrait sur-le-champ se punir de sa couardise en allant courir nu dans la campagne gelée. Jean-Pierre Georges se plaît à se faire horreur. Moi, il m’a enchanté. Et dire que personne, mais vraiment personne, ne connaît Jean-Pierre Georges. Il lui a fallu trois ans pour trouver un éditeur (Tarabuste)…

Lui faudra-t-il encore trois ans pour trouver des lecteurs ?

l'éphémère dure toujours

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Bonnet rose et rose bonnet

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La guerre est déclarée, proclament les affiches d’un film placardée sur tous les kiosques. À vue de nez, ça s’applique assez bien à la petite sauterie annuelle des socialistes à La Rochelle. Pas de quoi être trop surpris, ni même déçu, ni rien. La primaire approche, la vraie campagne aussi, la baston est donc normale. Entre les deux favoris annoncés de cette compétition, Martine Aubry, ancienne Première secrétaire, et François Hollande, favori des sondages, les hostilités sont ouvertes. Leurs « lieutenants » comme on dit dans la grande presse (Pierre Moscovici pour l’un, François Lamy pour l’autre) ont expliqué aux journalistes autorisés qu’il ne s’agissait pas de s’empailler mais de se différencier. Et c’est bien le problème : comment se différencier quand on pense pareil – ou presque ?

Voilà des mois qu’Aubry et Hollande expliquent qu’ils sont d’accord sur tout, notamment sur la fameuse règle d’or qui prévoit d’inscrire dans la Constitution un plafond maximal de déficit public. Aubry et Hollande sont d’accord sur l’Europe, il en faut toujours plus. Aubry et Hollande sont d’accord sur l’Afghanistan, il faut en partir au plus vite. Aubry et Hollande sont d’accord sur l’école, la fiscalité (il faut une révolution fiscale), les retraites, même si dans un premier temps, Martine Aubry avait expliqué qu’elle souhaitait un retour à la retraite plein-pot à 60 ans, avant de revenir sur cette proposition.

Ces convergences en série sont d’ailleurs assez logiques: Martine Aubry et François Hollande sont des bébés Delors. Bercés par les mêmes ritournelles du socialisme européen, nourris aux rêves de transformation de la société d’avant 1995, ils ont vécu la défaite de 2002 avec une rage rentrée, l’un en gardant Solferino et Tulle, l’autre en se repliant sur Lille. C’est que les socialistes adorent le pouvoir local, celui qui ne ment pas, mais ne fait pas gagner la présidentielle.

Mais voilà, fini de rigoler: les 9 et 16 octobre, on ne sait pas combien de Français se déplaceront pour choisir le candidat socialiste à la présidentielle. Et les « états-majors » – encore un mot emprunté à la grande presse – des candidats ont compris que pour séduire et faire basculer ces masses inconnues d’électeurs, il faudra, à défaut d’offrir un plus produit, avoir au moins l’air d’être différent de l’autre. D’où la course à l’échalote de La Rochelle, sur fond de « moi c’est moi et lui, ben c’est lui (ou elle) ».

Mais il faut être solférinologue débutant pour ne pas voir que le résultat de ces tentatives de triangulation est assez mince. Des peccadilles sur le style, les régimes, ou la place de la culture dans la société. Il suffisait d’entendre le pseudo-débat entre Pierre Moscovici et François Lamy, samedi matin sur Europe 1, pour s’en convaincre. L’une a été ministre, l’autre pas. « Mais ça n’a pas plus d’importance que ça », expliquait Mosco. Après tout, ni Zapatero, ni David Cameron n’avaient eu de maroquins avant de diriger les gouvernements de leurs pays. Les déficits publics, « c’est une contrainte qui s’impose à tous », poursuit Pierre Moscovici, et François Lamy renchérit. Au bout du compte, le seul argument susceptible de convaincre l’électeur d’acheter un produit plutôt que l’autre est lâché par l’ancien ministre des Affaires européennes : « La seule chose qui m’intéresse au fond dans cette campagne, c’est de travailler pour le candidat qui sera le mieux placé pour battre la droite », soit François Hollande si on donne foi aux sondages effectués sur 404 personnes, qui le donnent gagnant face à Nicolas Sarkozy.

Nous voici donc au cœur du piège que les socialistes se sont tendus à eux-mêmes: oublions la politique – puisque nous pensons pareil – et ressortons du placard le « vote utile » dès la primaire. On voit bien que le candidat Hollande, dit « normal », brandit son avance sondagière de l’été pour terroriser à peu de frais les militants et sympathisants tentés par sa concurrente.

On comprend mieux, dans ces conditions, que « monsieur Normal » boude les « photos de famille » rassemblant les candidats-camarades, sèche le discours d’ouverture de sa rivale et raille la campagne de terrain menée par les troupes d’icelle qui distribuent sur les marchés sa « lettre aux Français ». Hollande espère bien transformer les conjectures de CSA ou d’Opinion Way, qui valent aussi cher que celles du printemps donnant Hulot triomphant, en prophéties auto-réalisatrices. Sa différence à lui tient en une phrase : je suis en tête. Mais, sondages ou pas, Martine Aubry est également convaincue d’être la meilleure adversaire du président sortant. Cette conviction partagée par les deux candidats qu’ils seront élus confortablement risque de leur coûter la présidentielle. Cette posture de jumeaux maléfiques augure mal de la capacité des socialistes à mener une politique différente.

Dans ces conditions, le seul espoir, pour ceux qui aimeraient voir arriver au pouvoir une gauche ayant autre chose dans sa besace qu’une vague pensée social-démocrate usée jusqu’à la corde, est que les autres candidats – Montebourg, Valls et même Royal qui pèse sans doute plus que ce qu’on croit – obligent les deux favoris à abandonner leurs discours soporifiques et à parler aux Français plutôt qu’aux éditorialistes en quête de micro-fractures.

D’ici là, il faudra prendre son mal en patience avec Hollande et Aubry, les deux faces de la même pièce de un Euro.