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Ras l’vélo, vivement le régime sans selle !

Jadis le monde se divisait en grandes catégories très aisées à appréhender, même pour des individus torves d’esprit. Il y avait des gens – par centaines de milliers – qui allaient à pied, et puis il y avait des cavaliers, nettement moins nombreux, qui regardaient l’horizon avec hauteur, et voyaient au loin. Mais l’homme a malencontreusement inventé la roue et le désir stupide de conquérir le monde par la voie carrossable qui va avec.

Fort de cette invention, l’homme – bien avant de fabriquer l’Audi R8 – a produit le vélocipède, qui permet d’avaler joyeusement la route grâce à une paire de pédales. Depuis ces temps antédiluviens la passion du cycle a envahi la planète. Et notamment Paris.

Cette rentrée 2011 marque résolument, dans la capitale, la sombre domination tyrannique du vélo. Tenez-vous bien au guidon : du 16 au 19 septembre se tiendra à Paris-Expo, porte de Versailles, le « Salon du Cycle… un rendez-vous professionnel et grand public de 4 jours sur 22 500 m2 d’exposition qui réunit tous les acteurs du cycle : constructeurs, équipementiers, accessoiristes, distributeurs, services, presse »… Alléchant. Mais ce n’est pas tout, le service de presse de la Mairie de Paris nous informe, dans l’un de ses fumeux communiqués dont elle a le secret, que la « Fête du vélo » se devra d’être fièrement célébrée les 17 et 18 septembre. « La Fête du vélo proposera de nombreuses animations sur le village: démonstrations, initiations, location de cycles en tous genres, randonnées à vélo et à roller, réparation ou marquage vélo… Les plus jeunes seront à l’honneur ».

Mais un salon du cycle et une fête du vélo ne seraient presque rien sans une…  maison municipale de la bicyclette. Vous en avez rêvé ? Bertrand Delanoë le fait. « Située au 37, boulevard Bourdon (4e), à proximité immédiate de la place de la Bastille, la Maison du vélo est gérée en partenariat par la Mairie de Paris et trois associations : Mieux se déplacer à Bicyclette, Animation, Insertion, culture et vélo et  Vélorution ». Dans cette mystérieuse antre les « visiteurs pourront s’informer et prendre conseil auprès de cyclistes avertis ». Diantre, une consultation en bicyclettologie ! Dring ! Dring !

Si on ajoute à cela que le Tour de France, chaque année, vient imperturbablement s’échouer sur les Champs-Elysées, un jour Paris finira bien par ressembler à une chanson de Freddy Mercury

Heureusement, il y a Israël…

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Le Caire : la foule brûle le drapeau de l'ambassade d'Israël. Crédits photo : Gigi Ibrahim

Si la révolution égyptienne – et le « Printemps arabe » en général – étaient imprévisibles, les épisodes suivants se sont révélés plutôt décevants tant ils étaient prévisibles : la chute du tyran n’ayant pas produit de changements miraculeux, l’euphorie de la victoire a cédé la place à la frustration et au désenchantement, tandis que l’unité révolutionnaire volait en éclats, laissant apparaître de notables divergences sur la stratégie à mener pour l’après-Moubarak. Mais qu’on se rassure, l’union sacrée s’est reformée pour désigner le bouc émissaire responsable de toutes les plaies d’Égypte : Israël.

Le retour de « l’ennemis sioniste »

Il y a six mois à peine, les commentateurs ravis soulignaient que les « Juifs », « sionistes » et Israël avaient disparu des écrans-radars des manifestants de la place Al-Tahrir. C’était bien la preuve, affirmaient-ils, dénonçant à tout-va ceux qui osaient exprimer des doutes ou des inquiétudes, que l’antisionisme, voire l’antisémitisme imputés aux sociétés arabes relevaient du cliché islamophobe ou de la caricature occidentalo-centrée. Maintenant que les fantasmes de février se sont évaporés dans la chaleur accablante de l’été égyptien, les bonnes vieilles habitudes sont de retour. On découvre donc que la haine d’Israël demeure, malgré plus de trois décennies de paix, un dénominateur commun capable de mobiliser au-delà des clivages politiques et religieux.[access capability= »lire_inedits »]

L’attentat perpétré le 18 août à la frontière israélo-égyptienne, à proximité de la station balnéaire d’Eilat, sur la mer Rouge, et les représailles israéliennes qui s’en sont ensuivies ont réveillé les passions tristes qui minent le monde arabe aussi sûrement que la pauvreté, la corruption et la dictature. La mort de six militaires et policiers égyptiens − tombés sous les balles des terroristes − ayant immédiatement été imputée à l’armée israélienne, l’opinion et les médias sont partis au quart de tour, rivalisant dans la dénonciation de l’« ennemi sioniste », coupable d’avoir « violé la souveraineté égyptienne » et d’avoir « fait couler le sang égyptien ».

Les faits n’ont évidemment pas grand-chose à voir avec cette propagande. Les terroristes, dont on sait maintenant que certains étaient égyptiens, sont entrés en territoire israélien en plein jour, à 200 mètres d’un poste-frontière de l’armée égyptienne, et ont mitraillé des véhicules civils israéliens, causant la mort de sept personnes, avant de se replier du côté égyptien, derrière une position militaire. De là, ils ont répliqué aux soldats de Tsahal qui les poursuivaient, tuant un combattant, avant de tomber à leur tour. Tout en désignant des organisations islamistes de Gaza comme les architectes et commanditaires de l’attentat, les responsables israéliens n’ont pas manqué d’observer que Le Caire ne contrôlait plus le Sinaï, devenu depuis le changement de régime un vivier de radicaux islamistes et une base arrière du terrorisme palestinien. L’amour-propre égyptien est donc la dernière victime du commando.

Démocratie ou gouvernement de la foule ?

C’est ainsi que la « rue égyptienne » a brièvement retrouvé les couleurs d’un autre printemps, celui de 1967, lorsque des foules en liesse acclamaient l’aventure suicidaire d’un Nasser promettant de « jeter les Juifs à la mer ». Seulement, il y a quatre décennies, on pouvait se rassurer en dénonçant un démagogue manipulant des masses ignorantes. Aujourd’hui, c’est la foule qui donne le « la » : la haine d’Israël appartient au consensus démocratique.
Du coup, le Panthéon révolutionnaire n’a plus la même allure qu’en janvier et février. Les héros du peuple – en tout cas dans les médias occidentaux – étaient alors Wahil Hanim, le célèbre cadre de Google et ses amis cyber-révolutionnaires et bilingues. Aujourd’hui, le « mouvement du 6 avril » demande l’expulsion de l’ambassadeur israélien et le nouveau visage de la révolution est celui d’Ahmad Al-Shahat, jeune chômeur surnommé le « Flagman » pour avoir remplacé, au fronton de l’ambassade israélienne, le drapeau frappé de l’étoile de David par celui de l’Égypte – plus correct d’un point de vue islamique.

Visionné des millions de fois, son exploit a visiblement été apprécié au plus haut niveau : son acte héroïque a valu au jeune grimpeur un logement, un boulot et une médaille – voilà au moins un Égyptien qui pourra dire qu’il doit sa prospérité aux « Juifs ». En attendant, on peut s’interroger sur le pouvoir réel des généraux. Si le maréchal Tantawi, chef du Conseil suprême de l’armée égyptienne, donc chef d’État de facto, croyait qu’en sacrifiant Moubarak et sa famille, il pourrait garder la main sur l’orientation stratégique du pays, « Amazing Flagman » vient de le détromper.

L’historien grec Polybe pensait que la démocratie dégénère nécessairement en « ochlocratie », le gouvernement de la foule et le pire régime possible. L’évolution actuelle de l’Égypte montre qu’on peut arriver à ce cauchemar sans passer par la case « démocratie ».[/access]

« Il fallait aider la Libye, il faut partir d’Afghanistan »

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Paul Quilès était Ministre de la Défense début février 1986 quand la France déclencha l’opération « Épervier » au Tchad pour stopper l’invasion libyenne. Il fut le premier homme politique français à réclamer l’instauration d’une « zone d’exclusion aérienne » au dessus de la Libye, en lançant un appel au président de la République dès le 24 février 2011 pour qu’il intervienne en ce sens auprès du Conseil de sécurité des Nations Unies (avant BHL!). Ses positions sur les questions internationales ont le mérite d’être percutantes et souvent originales. C’est la raison pour laquelle nous avons décidé de causer avec lui de la Libye et de l’Afghanistan, nos deux principaux théâtres d’opérations.

Renaud Chenu : Nicolas Sarkozy fut très critiqué lors du déclenchement des opérations de l’OTAN en Libye. Aujourd’hui, elles apparaissent comme un succès, mais la confusion règne, ce qui fait dire à certains que la guerre civile risque de connaître de nouveaux développements. Nos confrères du Times parlent de « succès catastrophique ». Vous êtes optimiste ?

Paul Quilès : N’oublions surtout pas que cette révolution, car c’en est une, a été avant tout le fait du peuple libyen. Malgré un contexte culturel, social, géographique et historique différent, le soulèvement libyen a présenté les mêmes caractéristiques que celles d’autres pays qui ont connu le « printemps arabe » comme la Tunisie et l’Égypte. Chez les « insurgés », on a retrouvé la même volonté d’aller jusqu’au bout, la même abnégation des jeunes, le même mélange, parfois ambigu, de volontaires et de professionnels de l’ancien régime.

Renaud Chenu : L’intervention militaire autorisée par le Conseil de sécurité, en application de « la responsabilité de protéger », codifiée depuis 2005 par l’ONU, a été indéniablement utile pour mettre fin au régime de Kadhafi, qui a montré sa férocité à l’encontre des Libyens, mais sans le courage du peuple et sa détermination, rien n’aurait été possible.

Paul Quilès : Bien entendu, il s’agit d’une révolution, c’est-à-dire d’un processus chaotique, dont personne ne peut aujourd’hui prévoir l’exact déroulement. Ne retombons pas dans les défauts de ce que j’appelle « l’urgence médiatique ». Ceux qui ont critiqué l’intervention, sans dire ce qu’il fallait faire !, qui ont dénoncé l’enlisement du conflit… font aujourd’hui la longue liste des risques que courrait obligatoirement la Libye libérée du tyran. Bien sûr, il y aura des hauts et des bas dans l’émergence du nouveau régime, qu’on souhaite démocratique. Naturellement, il y aura des affrontements entre les différentes composantes de la société libyenne. Pour autant, il faut faire confiance à ceux qui attendent depuis tant d’années cette liberté et les aider, s’ils le demandent.

Même si je suis loin d’approuver l’ensemble de la démarche de Nicolas Sarkozy à propos de ce dossier, je suis heureux que la France ait joué un rôle positif pour aider les Libyens à se débarrasser de Kadhafi. Dommage que l’Europe n’ait pas su, encore une fois, être collectivement à la hauteur de l’événement.

Renaud Chenu : Vous réclamez un départ de nos troupes d’Afghanistan, et ce depuis longtemps. Mais les talibans sont aux portes du pouvoir et la guerre civile afghane reprendra de plus belle après le départ des forces de l’Isaf.

Paul Quilès : Ce n’est pas le départ des troupes françaises, qui représentent moins de 3% des effectifs de l’Isaf, qui entraînera le chaos en Afghanistan ! Par contre, il pourrait permettre à notre pays de jouer un rôle dans la définition de l’avenir de ce pays, en guerre civile depuis 30 ans.
Revenons en arrière, juste pour constater le caractère fallacieux des arguments successifs mis en avant pour justifier l’engagement français.

Il a été présenté comme un gage de notre fidélité atlantique. Or, notre loyauté dans l’Alliance ne se mesure pas à notre suivisme à l’égard d’une politique d’intervention politico-militaire exclusivement décidée à Washington. Jusqu’en 2003, nous avons, avec raison, considéré que la reconstruction de l’Afghanistan était d’abord une tâche civile. Puis nous nous sommes laissé entraîner dans une opération militaire otanienne sur la totalité du territoire afghan. Ensuite, à la demande des États-Unis, nous avons progressivement accru notre engagement, en souscrivant à chaque fois aux changements de stratégie décidés par les présidents Bush et Obama. Et maintenant, nous réduisons notre contingent au même moment et dans les mêmes proportions que les Américains !

On a également dit qu’il s’agissait d’une « contribution à la reconstruction de l’Afghanistan ». Mais le bilan de l’action menée à ce jour est très discutable : un régime à la légitimité incertaine, une administration impuissante face au pouvoir des chefs de guerre et de l’insurrection, profondément corrompue et mêlée à une production massive de drogue.
Quant à l’argument de « la lutte contre le terrorisme », chacun sait bien que, même avant la disparition de Ben Laden, cette guerre n’était plus une guerre contre le terrorisme international. Ce n’est pas une poignée de fanatiques que combattent les 150 000 militaires étrangers aujourd’hui présents en Afghanistan, mais trois mouvements, dont les objectifs sont d’abord nationaux et qui bénéficient d’un soutien significatif, surtout parmi la moitié pachtoune de la population afghane. Certains de leurs représentants ont d’ores et déjà noué des contacts avec le gouvernement Karzai …. et même avec les Américains.

Renaud Chenu : Ok, mais comment la France, et avec elle les pays engagés dans ce théâtre peuvent-ils sortir « la tête haute » de ce guêpier ?

Paul Quilès : Je l’ai souvent dit, la France aurait dû annoncer et engager le retrait de ses troupes depuis longtemps. En le faisant, elle retrouverait une liberté d’action et une crédibilité qu’elle a largement perdues, en raison de son suivisme intégral à l’égard de la politique américaine.
Ce retrait devrait s’accompagner d’offres de participation aux efforts internationaux d’aide au développement, d’assistance à la restructuration des forces de sécurité intérieure et surtout d’une initiative internationale destinée à trouver une solution régionale au conflit. La France est membre permanent du Conseil de sécurité, elle pourrait proposer de réunir les pays voisins de l’Afghanistan, les pays détenant un siège permanent au sein du Conseil de sécurité et les membres de l’Union européenne et de l’Alliance atlantique (de manière à associer la Turquie). Cette conférence aurait pour tâche d’établir un statut international de l’Afghanistan, qui en ferait un État neutre, dont les autorités, issues d’un processus négocié de réconciliation nationale, s’engageraient à n’apporter aucun soutien, sous aucune forme, au terrorisme international.

Seul ce règlement, prévoyant un retrait total des troupes étrangères, à l’exception d’un volume limité et contrôlé d’assistance militaire technique, serait de nature à rassurer à la fois le Pakistan, l’Inde, l’Iran, la Chine et la Russie, qui ont chacun un intérêt direct dans l’évolution de la situation afghane. Il devrait en particulier comporter un engagement du Pakistan de cesser de soutenir les mouvements islamistes pachtounes, en échange d’une reconnaissance par l’Afghanistan de la frontière pakistano-afghane actuelle.

Retrouvez les prises de positions de Paul Quilès sur son blog.

La dette, c’est pas chinois, quoique…

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La crise des dettes publiques continue à se propager. Jeudi dernier l’agence de notation Fitch a annoncé qu’un autre pays risque de voir la note de sa dette baisser d’un cran. Cette fois-ci, il ne s’agit pas des Etats-Unis, ni de la France, de l’Espagne, du Portugal ou de l’Irlande. Aussi bizarre que cela puisse paraître l’Etat concerné est la Chine ! Malgré un « matelas » national colossal, les analystes de Fitch sont inquiets pour la stabilité du système bancaire chinois et Pékin pourrait donc perdre son AA-. Chez Moody’s où le la dette chinoise est notée àA1, et S&P qui l’accorde A+, on observe pour le moment sans réagir.

Selon les analystes de Fitch, le problème se situe au niveau des régions et provinces chinoises : les gouvernements locaux s’y endettent lourdement pour financer des travaux publics de grand envergure sans toujours atteindre les objectifs fixés pour ces projets. Or, une grande partie de ces dettes sont contractées auprès d’organismes de crédit qui ne sont pas gérés selon les normes bancaires standard. Pour les victimes de la crise financière que nous sommes, cela peut paraitre plutôt comme une bonne chose – nos banques modernes et sophistiquées n’ont-elles pas frôlé la faillite pour être sauvées in extremis par les contribuables ? Sauf que l’autre extrémité – des apparatchiks accordant des prêts pour des projets bâclés sur des dossiers mal ficelés – est aussi dangereuse.

Le système chinois, fondé sur l’opacité et le rôle prépondérant des hommes de l’appareil dans la distribution du crédit, arrive – toujours selon Fitch – à ses limites. Corruption, lacunes juridiques et critères discutables pour l’attribution de prêts sont en train de créer une bombe financière à retardement. Selon Pékin, la dette cumulée des gouvernements locaux s’élève à 1200 milliards d’euros, soit 25% du PIB.

Pour faire face à ce problème, les banques chinoises ont trouvé une idée géniale : titriser la dette douteuse, l’emballer avec des dettes de meilleure qualité et puis refiler les paquets à d’autres institutions bancaires partout dans le monde ! Si ce machin vous rappelle la toute récente bulle des crédits immobiliers des États-Unis vous n’avez pas entièrement tort.

Vous avez aimé les subprimes, vous allez adorer les subplimes !

La « règle d’or », nouveau veau d’or ?

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Selon l’humeur du moment, les prétendants socialistes vont être amenés à s’embrasser, s’ignorer ou s’insulter. Mais quoi qu’ils fassent, ils le feront avec les mains attachées dans le dos : ils sont tous, ou au moins les favoris, enserrés dans la nasse de la « règle d’or ». Pour être plus précis, disons que ce joli piège tendu par le Président de la République va leur serrer le kiki petit à petit jusqu’à les étouffer : c’est très affaibli que le vainqueur ou la vainqueure des primaires affrontera Sarkozy au premier tour. Quant au second…

Un piège ? Oui, un piège. Mais on peut plus banalement appeler ça « faire de la politique ». Et après quatre ans de guérilla niveau bac à sable, le Président s’est souvenu que, quand il faisait de la politique, eh bien ça marchait. C’est même comme ça qu’il est devenu Président. C’est donc peut-être en élevant le niveau qu’il pourrait le rester.

Reprenons le fil de la manœuvre : confronté aux risques de contagion monétaire venus du flanc sud de l’euro, Nicolas Sarkozy, tout fraîchement converti à l’orthodoxie budgétaire, annonce qu’il proposera avant la présidentielle l’inscription dans la Constitution d’une « règle d’or » qui limitera progressivement le déficit public à 3 % du PIB. À charge ensuite pour les élus du peuple de faire entrer les budgets dans ce moule à gâteau trop petit.[access capability= »lire_inedits »]

« On ne la votera pas mais on la respectera »

Et que font nos amis lapins socialistes, pris dans les phares du très orthodoxe Président ? Ils plongent tête baissée! Enfin, pire encore. Aubry et Hollande disent que, s’ils sont élus, ils respecteront cette règle bien plus scrupuleusement que la vilaine droite. Et qu’ils l’inscriront eux aussi dans le marbre, pas constitutionnel mais législatif. Car, expliquent-ils en substance, nous sommes sérieux, nous ne voulons pas que les agences de notation dégradent le « triple A » de la France et fassent plonger l’Europe dans une crise dont l’euro pourrait ne pas se remettre. Tout ça en refusant néanmoins de voter leur règle chérie maintenant, sous des prétextes assez bidons : Sarkozy a dégradé comme personne les comptes publics, il a mal géré la France, fait trop de cadeaux aux riches, trop de misères aux pauvres, etc, etc.

En clair, nos deux lurons (deux et demi en rajoutant Ségo) disent : on ne la votera pas, mais on la respectera. Bilan des opérations : ils sont bien sûr perdants sur les deux tableaux, mais ne l’ont pas encore bien compris. On va donc leur expliquer gentiment : entre gens de gauche, faut s’entraider.

Sur la forme, d’abord : dire qu’on est pour un truc et refuser de le voter, c’est passer pour des charlots. M’est avis qu’on ne se privera de leur rappeler cent douze fois par jour d’ici le premier tour. Sur le fond ensuite, donc sur la « règle d’or » : pourquoi diable se lier les mains à tout prix ? Au nom de Maastricht, de l’euro et du TCE, la France a déjà renoncé à toute politique monétaire en la confiant aux calculettes bizarres des Trichet boys. Fixer comme horizon indépassable les 3%, c’est renoncer définitivement à toute politique économique. Tout le monde est d’accord pour diminuer l’endettement de la France, donc baisser les dépenses et augmenter les recettes − tant qu’à faire, sans que ces deux plaies s’abattent sur les mêmes. Mais les socialistes, tout complexés par leur réputation de cigales, veulent se montrer plus raisonnables que la raison. Ou disons, plus présidentiables que le Président. Et tombent ainsi dans son piège à éléphants, pourtant gros comme un camion.

Pour l’instant, leur argumentation s’est résumée à deux points. Primo, nous n’avons pas de leçons à recevoir de la droite qui est aux affaires depuis dix ans sans avoir traité le problème. Secundo, nous allons gérer les finances publiques au mieux, en cessant de faire des cadeaux fiscaux à ceux qui n’en ont pas besoin. Tout cela est vrai. Le drame, c’est qu’ils ont bêtement oublié ce qui pouvait les différentier radicalement de Sarkozy, qui va lui aussi titiller un peu les grandes fortunes et les multinationales en vue du show électoral. Il manque un tertio : nous allons promouvoir l’activité, aider les entreprises qui créent de la croissance et de l’emploi au lieu de protéger la rente, et en finir avec l’obsession de l’euro fort et de l’inflation zéro de l’ami Trichet. Or, comme ce ne sont sans doute pas de basses pensées électorales qui les poussent à faire un pied de nez aux 53 % de nonistes de 2005, leur entêtement ne peut avoir qu’une seule explication : ils sont sincèrement convaincus qu’il n’y a pas d’autre politique possible, donc qu’ils sont coincés. C’est encore pire. (Je ne prétends pas avoir une solution clé en main, mais il me semble tout de même qu’il y a en circulation quelques idées qui nous permettraient de repartir sur de nouveaux rails en entraînant nos amis grecs, italiens, espagnols et autres).

Rassurer les marchés ? Mais ils ne veulent pas être rassurés

Ce tertio, on ne l’entendra pas des ténors du PS, précisément parce qu’il contrecarrerait la pierre angulaire de la « règle d’or » : il faut rassurer les marchés. Voilà la seule question qui obsède les politiques de droite (au pouvoir) et de gauche (qui en rêvent). Les marchés : cet animal sans tête qui a planté l’économie mondiale en 2008, via les banques et les folies de l’époque. Marchés et banques sauvés, partout dans le monde, par les pouvoirs publics et leurs zélés contribuables, et qui, de ce fait, ont survécu à leurs turpitudes. Et voilà que trois ans plus tard, ils profitent de leur santé retrouvée pour rançonner les États, à commencer par les plus faibles, mais les autres ne perdent rien pour attendre.

Personne de sensé, ni même de raisonnablement insensé comme votre serviteur, ne nie que l’économie de marché est le cadre dans lequel doit s’inscrire l’action publique. Encore faut-il qu’elle permette le financement et l’expansion des entreprises en leur offrant l’accès aux fonds des petits, moyens et gros porteurs. Le problème, c’est qu’aujourd’hui, les marchés servent à tout, sauf à ça. Et on peut en dire autant ou presque des banques – lesquelles font d’ailleurs partie de ces marchés sans visage. Ce n’est pas pour rien qu’on a dû créer en France un poste de médiateur du crédit en France, soit un Monsieur chargé de tirer les oreilles des banques quand celles-ci ne veulent plus prêter aux entreprises qui ont besoin d’argent et les moyens de rembourser. Mais voilà, mieux vaut spéculer sur la dette grecque, belge ou française que financer l’expansion lente, et il est vrai non dénuée de risques, d’une PME de décolletage dans la vallée de l’Arve (véridique, demandez à Luc) ou d’une autre, spécialiste du textile médical dans celle de la Moselle (véridique encore, demandez à Muriel).

Le danger qui guette « les marchés » et l’économie du même nom aujourd’hui, ce ne sont pas quelques bolchos armés de fourches ou de slogans alters. Ce qui menace les marchés, ce sont bien sûr les marchés eux-mêmes. Leur voracité, mais aussi leur oubli de leur fonction sociale, on n’ose pas dire morale. Alors, à quoi bon les rassurer? Rien à cirer, ils ne veulent pas être rassurés. Ils veulent faire leur loi, faire de la politique, faire la politique. Des socialistes encore un peu socialistes devraient invoquer la légitime défense : quand les marchés font de la politique, il est légitime pour les politiques, émanation du peuple, de les contrôler, les réguler, les sanctionner.

Les socialistes devraient sortir des clous. C’est ça la politique. Quand ça va mal, on utilise les moyens publics pour protéger le plus fragiles, et aider mordicus tout ce qui peut relancer la machine (notamment les PME, vous savez ce machin qui embauche, tient les territoires hors de l’eau et paye plus de 30 % d’impôt sur les sociétés). Et on sort les brodequins pour ceux enfoncent délibérément le pays dans la crise.

On attend De Gaulle. On aura Pinay

Au lieu de quoi nous voilà face à deux têtes de gondole PS qui jouent les « chochottes », pour reprendre l’expression délicate de Cambadélis, et maternent à qui mieux mieux trois agences de notation. À défaut du Grand Soir, les électeurs attendent un de Gaulle ou un Kennedy. Ils devront choisir entre des Antoine Pinay au petit pied. Et ce tout petit manège de la « règle d’or » est un poison lent dont ils ne mesureront les effets que quand il sera trop tard.

Mettons-nous à la place d’un électeur raisonnablement de gauche, comme je pense l’être moi-même. Effrayé par l’hypothèse d’un « nouveau 21 avril » − à l’endroit −, il était en train de se résoudre à voter PS au premier tour, la mort dans l’âme, mais l’âme en paix. Il se contenterait de peu. Il suffirait qu’il puisse se dire qu’en matière économique, les socialistes pensent autre chose, cherchent autre chose et feront autre chose.

Mais s’il s’agit de rassurer les marchés, mon électeur socialiste commence à gamberger. Je serais lui, tant qu’à faire, au premier tour je voterais pour mes idées, ou pour n’importe qui ait l’air de penser que l’impuissance n’est pas une fatalité. Genre Mélenchon ou même, pourquoi ne pas envoyer un message encore plus clair, Philippe Poutou. Voire François Bayrou qui affiche en slogan de campagne un très rock n’roll « Produire et instruire », sans payer un sou de droits d’auteur à Élisabeth Lévy et à la Fondation du 2 Mars…

En attendant, le PS est dans la nasse qu’il a contribué à tisser. Il croit qu’il va perdre s’il ose remettre en cause le dogme de la « règle d’or ». Or, il perdra au contraire parce qu’il aura accepté de s’y conformer. Bien fait pour lui. Tant pis pour nous…[/access]

Faut-il supprimer le 11 septembre du calendrier?

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photo : Stephen & Claire Farnsworth (Flickr)

J’éprouve quelque scrupule à me joindre à la furie commémorative qui s’est emparée des médias français à l’occasion du dixième anniversaire des attentats contre les tours jumelles de New York et le Pentagone, près de Washington. Les Allemands un verbe tout à fait adéquat pour désigner l’accumulation de vaines paroles autour d’un sujet : todschwatzen, littéralement tuer sous le bavardage. Nous, Français, devons être les champions du monde de ce genre de sport consistant à rajouter du commentaire au commentaire jusqu’à donner la nausée à ceux qui sont soumis à ce bombardement verbal.

De plus, on ne se contente pas de faire tourner le moulin à paroles le seul jour anniversaire : le cirque commence une bonne semaine avant, à coup « d’opérations spéciales » des télés et radios dont les programmes sont dépaysés pour l’occasion et des suppléments exceptionnels des journaux et magazines.

On peut comprendre l’envie de certains journalistes et associés dans la production d’informations de quitter pendant une journée ou deux la grisaille de leurs bureaux ou de leurs studios pour se faire une virée à New York ou au Caire. Mais quel bénéfice en tire le cochon de consommateur d’info ? Je négligerai les frottements, comme on disant jadis dans les énoncés de problèmes de physique[1. Ce qui faisait rire bêtement les adolescents boutonneux du siècle dernier], en l’occurrence les bugs techniques qui nous brouillent régulièrement l’écoute. Mais près avoir écouté mercredi 6 septembre la journée spéciale France Culture, je suis au regret de constater qu’en matière de contenu, la plus-value informative de ces déplacements massifs est proche de zéro. On retrouve, comme par hasard, dans les tables rondes les mêmes interlocuteurs francophones que l’on a déjà entendus mille fois. Un universitaire américain parlant français et aimant notre pays, généralement situé à la gauche de l’échiquier politique des Etats-Unis, et l’affaire est dans le sac. Quant à la voix du peuple, elle sera recueillie par un grand reporter sillonnant l’Amérique profonde, guidé par son idée géniale de se poser dans trois villages dénommés Bagdad. On en ressort avec l’impression que ces Amerloques sont de foutus ploucs, dangereux en plus avec leur manie de collectionner les flingues. En Orient, les mêmes clients réguliers des médias se composent d’intellectuels occidentalisés et de cultureux bénéficiant de la manne française pour produire leurs films ou leurs spectacles.

Jamais on ne vous fera entendre un partisan du Tea party ou des Frères musulmans, ou des Talibans. Il doit pourtant bien y avoir dans ces mouvances quelques individus capables de s’exprimer en français et dont l’avis sur le 11 septembre et ses conséquences ne manquerait pas d’intérêt, vu l’influence qu’elles risquent exercer sur le cours ultérieur des choses.

La vérité, c’est qu’une commémoration n’est pas un événement : oublier cette lapalissade conduit au mieux au psittacisme, au pire à la propagande (en l’occurrence anti-américaine) dissimulée derrière le voile magique de la sacro-sainte présence sur le terrain.

Le postulat selon lequel le 11 septembre 2001 constitue une rupture dans l’histoire mondiale est rarement remis en question. Il a pourtant beaucoup moins affecté la puissance des Etats-Unis que la guerre commerciale avec la Chine, et ses principaux effets se limitent aux désagréments rencontrés par les voyageurs dans les aéroports[2. Le « politiquement correct » américain ayant interdit les « profilages » à l’israélienne des terroristes potentiels, on enquiquine tout le monde, même les papys obligés d’enlever leur ceinture et de retenir maladroitement leur pantalon. Voilà la vraie rupture épistémologique induite par le 11 septembre] Pour le reste, un nouveau conflit entre Saddam Hussein et le monde occidental était inscrit dans les astres, comme l’est aujourd’hui le prochain affrontement entre ce même Occident et les théocrates iraniens, si ces derniers parviennent à contenir les révoltes populaires. Quant à l’élection d’un président démocrate après huit ans de présidence républicaine elle n’a que peu à voir avec « 9/11 », et la politique de hard power des Etats-Unis n’a pas été notablement modifiée par le soft power discursif de son président.

Et le printemps arabe, rétorquera-t-on ? N’est-il pas une conséquence lointaine et inattendue du projet néo-conservateur de « Grand Moyen-Orient démocratique » lancé en 2005 par G.W. Bush à la suite de la guerre en Irak et moqué par tout ce que la planète commentatrice compte de bons esprits progressistes ? Certains intellos égyptiens invités par France-Culture n’étaient pas loin de le penser, mais s’en tiraient par la pirouette selon laquelle un mal peut sortir un bien. Que les dictatures ne soient pas éternelles, et qu’un despote en fin de course soit particulièrement fragilisé est une constante historique observable bien avant l’attentat contre le WTR…

En somme, il n’y a rien à dire de nouveau en ce 11 septembre 2001, il suffit de laisser les familles des victimes se recueillir en souvenirs de leurs proches massacrés. Je me tais donc.

Taxe Coca : Fillon n’aurait pas dû se faire mousser

J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer la «taxe soda» annoncée par François Fillon le 24 août dernier et me fais donc un devoir d’assurer un minimum de suivi sur le sujet. Voici donc les dernières nouvelles :

Coca Cola Entreprise, la filiale française du groupe, vient de publier un communiqué de presse dans lequel ils annoncent l’annulation de la célébration des 40 ans de l’usine des Pennes-Mirabeau (à coté de Marseille) prévue le 19 septembre prochain et de «réévaluer» l’opportunité de procéder à un investissement supplémentaire de 17 millions d’euros[1. Souvenez-vous, ce sont les euros que nous avons exporté en contrepartie de produits manufacturés à l’étranger qui reviennent sous forme d’investissements, d’emplois etc…] sur ce même site de production. La firme d’Atlanta entend ainsi«protester symboliquement» contre cette taxe qui, estiment-ils, sanctionne leur entreprise et stigmatise leurs produits. Pour mémoire, Coca Cola maintient cinq sites de production en France, emploie 3 000 Français[2. Sans compter les nombreux emplois indirects liés, notamment, au fait que 90% des matières premières utilisées par les sites de production français proviennent de fournisseurs français] et a investi plus de 260 millions d’euros dans notre pays depuis 2004[3. Voir note 1].

Aux souverainistes, dirigistes et autres thuriféraires de la toute-puissance étatique qui seront scandalisés par cet odieux chantage, je suggère de réclamer que l’Etat prenne les «mesures qui s’imposent» et «réaffirme son autorité» en interdisant définitivement la vente de Coca Cola en France. Non mais, c’est qui le patron ici ?

Aux buveurs de Coca Cola, aux salariés de Coca Cola Entreprise et de ses fournisseurs français, aux cafetiers, aux gérants de supermarchés, superettes, et autres magasins de distribution alimentaire et à tous ceux et celles qui, d’une manière plus générale, veulent que soit mis fin à cette fuite en avant vers toujours plus de taxes confiscatoires, de règlementations stupides et de dépense publique, je suggère de prendre une dernière cuite au whisky-Coca ; on n’a pas fini d’en baver…

L’Etat peut tout, notamment le pire

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Yuri Maltsev[1. Mais qui avait la particularité de s’être intéressé de très prêt aux écrits des économistes libéraux et notamment ceux de Ludwig von Mises], un des membres de l’équipe chargée de préparer la perestroika, nous rapporte une anecdote amusante. Ça se passe en 1986, quand Mikhaïl Sergeyevich Gorbatchev, sixième secrétaire général du Parti communiste de l’Union soviétique, lance une grande campagne destinée à combattre les « revenus malhonnêtes » – c’est-à-dire tous les revenus autres que les salaires officiels versés par le gouvernement. Le fait est qu’à cette époque, le marché noir est absolument partout en URSS : les bureaucrates du parti chargé d’appliquer la réforme devront passer des milliers de jardin potagers au bulldozer pour tenter de mettre fin au commerce illicite de fruits et légumes.

Une des mesures de cette campagne prévoyait de contrôler strictement les prix dans les magasins coopératifs de manière à ce qu’ils ne s’écartent pas des prix pratiqués dans les magasins d’Etat. Par exemple, la viande de bœuf était supposée coûter 4 roubles par kilo tandis que la viande de lapin devait se vendre 3 roubles le kilo[2. On sait depuis que la plupart des prix en URSS étaient fixés en se fondant sur les échelles de valeurs de l’ouest capitaliste – le catalogue de la Redoute, entre autres, fût d’un grand secours pour le planificateur]. A l’annonce de cette mesure, raconte Maltsev, sa première pensée fût que les viandes de bœuf et de lapin allaient rapidement disparaître des étals tant le prix fixé par le planificateur était ridicule comparé au prix du marché (noir).

Après une vérification sur le terrain, Maltsev vérifie qu’effectivement, il est devenu absolument impossible d’acheter du lapin ailleurs que sur le marché noir où son prix, qui reflétait désormais le risque que prenait le vendeur en se livrant à cette activité, avait considérablement augmenté. En revanche, l’économiste fût extrêmement surpris de constater que la viande de bœuf restait disponible sur les marchés officiels. Voici le truc : vous pouviez effectivement acheter un kilo de bœuf pour 4 roubles mais, dans le kilo en question, vous aviez aussi un gros os de bœuf de telle sorte que finalement, vous aviez bien acquis pour 4 roubles de viande de bœuf au prix du marché (noir). Et comme il était impossible de trouver suffisamment d’os dans un lapin pour compenser l’écart entre le prix de marché et le prix officiel, cette viande avait disparu des étals.

Dans un article sous-titré « L’Etat ne peut pas rien », Elisabeth Levy regrette que nos gouvernements aient perdu tout contrôle de l’économie et appelle de ses vœux un « G20 du volontarisme à l’issue duquel nos gouvernants prendraient collectivement les mesures qui s’imposent et réaffirmeraient leur autorité. »

Elisabeth a raison de dire que « l’Etat ne peut pas rien ». L’Etat, c’est sa définition, dispose du monopole de la coercition et à ce titre, il peut presque tout. L’Etat peut non seulement « règlementer les activités bancaires » mais il peut aussi nationaliser du jour au lendemain toutes les banques[3. Par exemple, début 2009, l’Etat Irlandais a nationalisé Anglo Irish Bank sans verser un centime de dédommagement à ses actionnaires]. L’Etat peut non seulement « interdire certaines opérations financières » mais il peut tout aussi bien fermer définitivement les marchés financiers. L’Etat peut non seulement « rééquilibrer le rapport de forces entre actionnaires et salariés » mais il peut aussi fixer les salaires et interdire les bénéfices. L’Etat peut non seulement « lutter contre le dumping social ou fiscal » mais il peut avec la même facilité fermer nos frontières de manière parfaitement étanche dans un sens, dans l’autre ou dans les deux. Tout ceci – et bien plus – l’Etat peut le faire ; il suffit que les hommes et les femmes qui le dirigent le décident.

La question n’est pas de savoir si l’Etat peut ou ne peut pas légiférer, contrôler, inciter et contraindre ; ça n’a jamais été le problème. Le vrai problème, tel qu’il a toujours été, consiste à comprendre et à anticiper les conséquences des législations, des contrôles, des incitations et des contraintes. Les moyens mis en œuvre sont-ils adaptés aux fins cherchées ? En 1986, les pouvoirs dont disposait l’Etat soviétique étaient pratiquement sans limites mais ce qu’illustre la petite anecdote de Maltsev c’est que quelques soient les pouvoirs de l’Etat, il n’en reste pas moins contraint par la réalité. L’Union soviétique ne manquait ni de volontarisme, ni de coordination mais les moyens mis en œuvre n’étaient tout simplement pas adaptés aux fins cherchées.

Le discours politique, à de très rares exceptions près, ne restera jamais rien d’autre qu’une suite de mots mis bout à bout par un politicien qui cherche à nous vendre du rêve contre notre suffrage. Chaque politique volontariste est une nouvelle rustine destinée à colmater les fuites provoquées par les politiques volontaristes précédentes et qui provoquerons bientôt elle-même de nouvelles fuites que nous devrons à leur tout colmater avec de nouvelles politiques volontaristes. C’est le cycle sans fin d’autojustification de l’intervention publique qui déclenche des crises, les attribue au marché et recommence.

N’en déplaise aux apôtres de la toute puissance de l’Etat, la réalité c’est le marché. Même en Union soviétique, le marché existait toujours et ses lois continuaient à s’imposer au planificateur. La raison en est très simple : c’est que le marché, voyez vous, c’est nous ; le marché c’est le produit de nos réflexions, de nos raisonnements et de nos actions. Tant que les êtres humains disposeront d’une volonté propre et seront disposés à coopérer pacifiquement entre eux, aucune politique, aussi volontariste et coordonnée soit-elle, ne pourra jamais réussir à s’affranchir de cette réalité. Simplement : ça ne fonctionnera pas, les moyens mis en œuvre ne seront pas adaptés aux fins cherchées.

Flamands-Wallons : encore une querelle de clochers !

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Il était une fois Saint Pierre qui renia par trois fois son vieux pote Jésus avant le chant d’un coq qui roupillait là par hasard. Le coq, témoin de la trahison de Pierrot la girouette, et qui probablement n’en n’avait strictement rien à taper, tout à ses poules qu’il était, sera ensuite sans autre forme de procès empalé sur les clochers pointus des églises pour rappeler aux hommes leurs faiblesses.

Eh oui, mais hé, le coq, c’est aussi le symbole de la Wallonie !

Alors, en Flandres, on s’est dit que ça était une fois pas bien de laisser comme ça sur les clochers des z’animaux qui sont kamême fort francophones, hein, dis ! Qu’il serait vivant des fois, il serait encore capable d’aller lancer son « cocorico » en français, non mais dites et puis quoi encore, Godferdomme!

À Roesbrugge-Haringe, un village flamingant tout près de la frontière française, les responsables locaux ont donc décidé de remplacer le gallinacé jugé « trop wallon » par un beau et fier lion flamand. La commande est déjà passée. Je me réjouis pour la Flandre que leur symbole ne soit pas un hippopotame, qui alourdirait quelque peu le côté élancé de nos ancestrales églises.

On pourrait tout aussi bien modifier les évangiles, comme certains Flamands transforment déjà à leur façon certains livres d’histoire, et dire que Saint Pierre, après avoir renié Jésus, s’est fait mordre le croupion par un lion des Flandres. Imaginez ledit lion représenté avec un morceau de calbute à pois dans la gueule…

Henri Guaino : « Nicolas Sarkozy est humain, trop humain ! »

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photo : Hannah Assouline

Gil Mihaely : On n’a pas besoin de sondages pour sentir qu’il y a en France pas mal de déçus du sarkozysme. Admettez-vous que le quinquennat n’a pas tenu les promesses de la campagne ? Vous arrive-t-il de penser vous-même que vous attendiez trop de Nicolas Sarkozy ?

Henri Guaino : Est-ce que vous vous êtes rendu compte qu’il s’était passé quelques petites choses depuis l’élection présidentielle, comme par exemple une crise économique mondiale sans précédent depuis les années 1930 ? Qui a fait autant dans le monde entier que le Nicolas Sarkozy pour éviter que cette crise tourne au désastre ? Qui aurait pu faire mieux ?

Elisabeth Lévy : En somme, ce qui n’a pas marché, c’est la faute à la crise ? N’est-ce pas un peu court ?

H.G : Vous savez, la politique, ce n’est pas seulement appliquer un programme, c’est aussi affronter l’imprévu et l’homme d’Etat est autant celui qui tient ses promesses que celui qui sait vaincre ses préjugés quand la gravité d’une situation qu’il n’avait pas anticipée l’exige. La crise financière a été certes l’aboutissement logique d’un système financier qui marchait sur la tête mais personne ne pouvait prévoir quand et comment elle allait se produire. Reste qu’en juin 2006, dans son discours d’Agen, Nicolas Sarkozy candidat s’attaquait déjà aux dérives du capitalisme financier. La crise n’a pas disqualifié le projet sur lequel il s’est fait élire, au contraire, il a apporté la preuve qu’une économie de spéculation et de rente était une impasse et qu’il fallait absolument réhabiliter le travail et l’esprit d’entreprise.[access capability= »lire_inedits »]

GM : Et vous trouvez que sur ce point, le Président a tenu la promesse du candidat ?

H.G : Il s’est battu avec une rare énergie sur tous les fronts de la crise, à l’intérieur, en Europe, sur la scène internationale. Sans la France, il n’y aurait pas eu le G 20 ni le plan de sauvetage européen, ni la relance par l’investissement. Souvenez-vous qu’à l’époque, personne ne voulait du G20, le président de la Banque Centrale Européenne avait toujours refusé, au nom de son indépendance, de négocier avec les gouvernements, les chefs d’Etat et de gouvernement de la zone euro ne s’étaient jamais réunis et « relance » était un gros mot…

ÉL : D’accord, mais avez-vous vraiment l’impression que le pouvoir des marchés a reculé ?

H.G : Il ne vous a pas échappé que la France n’était pas seule au monde…Depuis la crise, la régulation financière s’est engagée dans la bonne direction mais il est vrai que c’est loin d’être suffisant. Et ce n’est pas la faute de la France qui a été en pointe dans tous les combats, de la lutte contre les bonus et les paradis fiscaux jusqu’à la règlementation des banques, et qui a imposé un ordre du jour extrêmement ambitieux pour sa présidence du G 20. Que peut-on reprocher à Nicolas Sarkozy. De vouloir limiter la spéculation sur les marchés de matières premières ? De se battre pour la taxation des transactions financières ?

ÉL : Peut-être d’avoir tellement bataillé dans le vaste monde qu’il en a oublié le front des inégalités en France !

H.G : Mais on n’a aucune chance de réduire significativement les inégalités, en France et dans le monde, si l’on n’endigue pas l’argent fou de la finance globale !

Isabelle Marchandier : Vous faites semblant de ne pas comprendre ! Nicolas Sarkozy a été élu parce qu’il promettait de réformer le pays.

H.G : Je persiste : cette promesse a été, au moins en grande partie, tenue. La France est sortie de trente ans d’impuissance publique. Le sauvetage d’Alstom, de Peugeot, de Renault, des banques, l’autonomie des universités, la réforme de la taxe professionnelle, le RSA, les retraites, le service minimum…, ce ne sont pas des preuves de volontarisme ? Ce qui m’a rapproché, c’est ce refus d’un statu quo mortifère. Cette attitude tranche avec celle de ses prédécesseurs.

GM : Personne ne prône l’impuissance ou l’inaction, au contraire. D’un bout à l’autre de l’échiquier politique, tout le monde se proclame volontariste.

H.G : Sauf que pendant trente ans, tout le monde, de Mitterrand à Chirac en passant par Jospin, a expliqué que la politique ne pouvait plus rien ! Je vous rappelle par exemple que l’Acte unique européen, qui a en quelque sorte dressé l’acte de décès du Service public et de notre modèle républicain, a été négocié par la gauche et ratifié par la droite alors que Jacques Delors présidait la Commission européenne. De ce fait, les causes de la situation actuelle sont moins à chercher dans la coalition de forces cachées de Wall Street, Londres ou Zurich que dans la systématisation de notre inaction et dans l’incompréhension du fonctionnement des structures économiques mondialisées.

Daoud Boughezala : Peut-être mais quand Nicolas Sarkozy refuse d’envisager la sortie de l’euro et s’oppose fermement à toute proposition protectionniste, ne tourne-t-il pas lui aussi le dos au volontarisme ?

H.G : Il ne dit pas qu’il n’y a qu’une seule politique possible, il dit qu’il ne veut pas de ces options parce qu’elles auraient à ses yeux des conséquences catastrophiques. Il assume la responsabilité politique de ce choix. Comme le dit Régis Debray, « l’homme d’Etat est celui qui veut les conséquences de ce qu’il veut. » C’est le contraire de l’attitude Lionel Jospin quand il affirmait, au sujet du plan social de Michelin « l’Etat ne peut pas tout ».

ÉL : Parce que vous, vous croyez que l’Etat peut tout ?

H.G : Oui ! L’Etat peut interdire les licenciements, bloquer les loyers, fermer les frontières, nationaliser…Cela ne veut pas dire qu’il doit le faire. Dans un certain sens, il peut tout mais ne doit pas tout vouloir. Jospin aurait dû dire « je ne veux pas intervenir parce que le remède serait pire que le mal » au lieu de dire « je n’interviens pas mais je n’y suis pour rien. » Dans le premier cas, il aurait assumé sa responsabilité politique, dans le deuxième il se défausse de toute responsabilité. On est là au cœur de la crise morale de la politique.

ÉL : Admettons, mais justement il n’y a pas une droite de la volonté et une gauche de l’impuissance. On vous dit souvent isolé, en tout cas minoritaire. De fait, sur les grands choix économiques et monétaires, les arbitrages présidentiels sont rarement favorables à votre ligne, disons néogaulliste.

H.G : Vous parlez de quoi ? Du FSI ? Du Grand Emprunt ? Du Grand Paris ? Du RSA ?…

ÉL : Vous êtes énervant ! Je parle par exemple de la soumission au dogme européen de la concurrence qui vous conduit à refuser qui se traduit par le refus de toute discussion sur le protectionnisme ! On dirait que le mot vous fait peur !

H.G : Mais c’est une plaisanterie ! La France est le pays d’Europe qui se bat contre la religion du libre-échange et de la concurrence. Elle a fait inscrire dans le Traité de Lisbonne que la concurrence était un moyen et non une fin en soi. C’est elle qui a remis dans le débat la préférence communautaire, la concurrence déloyale, elle qui a proposé une taxe carbone aux frontières de l’Europe. Elle encore qui clame la nécessité d’une politique industrielle, de l’autosuffisance alimentaire, de l’indépendance énergétique. Le problème du protectionnisme est d’une autre nature : il consiste à se protéger contre ses propres insuffisances, ce qui est sans fin et conduit toujours à affaiblir toujours plus la compétitivité et la productivité.
Il faut prendre le problème par le laissez-faire plutôt que par le laissez-passer. L’important, ce n’est pas de refouler les produits mais de reconquérir le droit de choisir notre cadre de vie et notre contrat social. Par exemple, je veux préserver la retraite par répartition et peu m’importe que les assureurs du monde entier, la Commission ou l’OMC considèrent que c’est une attitude protectionniste.

ÉL : Vous voyez que vous aussi, vous êtes le protectionniste de quelqu’un !

H.G : Ce que vous ne voulez pas voir, c’est que le protectionnisme n’est pas seulement un autre nom de la protection, c’est une doctrine qui a une histoire.

DB : Mais pourquoi ne pas compenser au moins une partie des écarts de salaires, donc de coûts, entre les vieux pays développés et les émergents ?

H.G : Le problème, ce ne sont pas les écarts de salaires qui correspondent à des différences de productivité, ceux-là, nos entreprises sont parfaitement capables d’y faire face, ce sont les dumpings monétaires, environnementaux, sociaux, sanitaires.

ÉL : La démondialisation défendue par Arnaud Montebourg – qui s’est imposée dans le débat public avec une stupéfiante rapidité – vous semble-t-elle plus acceptable ?

H.G : Non. L’analyse de Jacques Sapir sur la démondialisation comme processus qui est peut-être enclenché est tout à fait intéressante. En revanche, la démondialisation comme programme, je ne sais pas trop ce que cela signifie. Cela veut-il dire que nous allons nous retirer du monde ? C’est un vrai débat que l’on n’évitera pas.

DB : Que vous affirmiez haut et fort la nécessité d’une politique industrielle, très bien. Mais quels peuvent être les leviers d’une politique industrielle ?

H.G : La monnaie, la fiscalité, le financement et l’investissement public.

ÉL. Eh bien parlons de la monnaie sur laquelle nos dirigeants élus n’ont plus la main.

H.G : C’est tout le problème de la gestion de l’euro. Un euro durablement et fortement surévalué condamnerait l’industrie européenne.

ÉL : Les Allemands pensent exactement le contraire. Non sans quelques raisons…

H.G : Contrairement à ce qu’on pense souvent, depuis la guerre, l’Allemagne a bâti sa puissance industrielle sur une monnaie sous-évaluée. La seule période où elle a eu une monnaie trop forte a été celle de la réunification et ce fut une catastrophe pour l’industrie allemande. L’euro lui a redonné une compétitivité monétaire. Dans la zone euro, au regard des différentiels de prix et de coût, l’euro est sous-évalué pour les Allemands. Et c’est dans la zone euro que l’Allemagne réalise l’essentiel de ses excédents. Si l’Allemagne n’était pas dans l’euro, sa monnaie vaudrait aujourd’hui beaucoup plus cher et il est probable que ses excédents commerciaux fondraient. La conclusion, c’est que tous les Européens, y compris les Allemands, auraient avantage à un euro moins fort.

ÉL : Oui mais les Allemands ne veulent pas bouger ! La conclusion, c’est qu’on ne peut pas avoir une monnaie unique avec l’Allemagne !

H.G : Pour que la zone euro n’explose pas sous l’effet de ses tensions internes, il faut que chacun y mette du sien puisqu’il n’existe aucun mécanisme d’ajustement automatique, ni monétaire, ni budgétaire.

ÉL : Dans votre bouche, cette défense acharnée de notre belle monnaie unique ne laisse pas de surprendre….

H.G : Vous souvenez-vous de ce qu’avait dit Philippe Séguin après le référendum sur Maastricht : quel démocrate serais-je si je n’acceptais pas le verdict du peuple ? Et de son argument de campagne : une fois que la monnaie unique sera là, il sera très difficile de revenir en arrière. On ne peut pas sans arrêt vouloir refaire l’Histoire. Il faut la prendre là où elle en est. Aujourd’hui, l’euro est là. Son explosion déclencherait un cataclysme dont les plus vulnérables seraient, une fois encore, les premières victimes. Une crise peut toujours emporter l’euro mais ne pas tout faire pour l’éviter serait irresponsable.

ÉL : Et céder en permanence aux Allemands, c’est responsable ?

H.G : Où êtes-vous allés chercher une idée pareille ? Sur quoi donc la France a-t-elle cédé ? On ne cède pas plus aux Allemands qu’ils ne nous cèdent. Il faut convaincre, persuader…À moins que vous ne préfériez les chars ?

ÉL : Je parle plutôt de la capacité à affirmer une position sur laquelle il est clair qu’on ne transigera pas.

HG : Parce que faire la politique du pire, c’est servir les intérêts de la France ? Discuter, négocier, c’est le choix de la raison, du bon sens et de la responsabilité.

ÉL : Et sur la convergence des politiques économiques, vous n’avez pas cédé ?

HG : Comparez la version initiale proposée par l’Allemagne et la version finale que la France a fait adopter après avoir âprement négocié et vous verrez combien la France a pesé.

IM : Ne faudrait-il pas, en même temps, adopter une fiscalité favorable à la production ?

HG : La priorité, c’est d’alléger les charges fixes qui pèsent sur les facteurs de production. Mais il faut des circonstances politiques et économiques favorables pour ouvrir ce gigantesque chantier qui renvoie pour l’essentiel au financement de la protection sociale.
Et en attendant que les chefs du monde aient fait passer aux spéculateurs l’envie de spéculer comment échapper au court-termisme des marchés financiers ?
Le choix, dans les années 1980 et 1990 de faire passer tous les flux d’épargne par les marchés financiers a été une grave erreur. Il faudra reconstruire d’autres circuits de financement qui amèneront directement l’épargne vers la production et ne pas hésiter, quand ce sera nécessaire, à utiliser le budget de l’Etat comme un outil d’intermédiation financière.

ÉL : Peut-être vivons-nous aussi un renversement durable des rapports de forces : après des siècles d’hégémonie, on dirait bien que la vieille Europe est condamnée à une marginalisation croissante.

HG : Il n’y a aucune raison que l’Europe sorte de l’Histoire sauf si elle choisit le renoncement. Il est urgent d’en finir avec cette idée folle d’une dépolitisation totale de la société et de l’économie qui, depuis les années 1980, fait de l’Europe la variable d’ajustement de toutes les autres politiques du monde. Je ne me résigne pas à ce que la France et l’Europe ne soient plus des foyers de la civilisation mondiale. Je refuse le fatalisme.

ÉL : Des gens très respectables, y compris dans l’entourage du Président, pensent que nous sommes condamnés à la marginalité. « La France, mais c’est fini », dit Alain Minc.

HG : Elle en a vu d’autres, la France !, comme disait le Général de Gaulle.

ÉL : Pendant ces quatre années, vous est-il arrivé d’avoir envie de partir ?

HG : Si ça ne m’était jamais arrivé, le fait de rester n’aurait eu aucun prix. C’est la liberté que l’on se reconnaît de partir qui donne sa valeur à l’engagement.

ÉL : Nicolas Sarkozy promettait aussi de réaliser la synthèse entre une vision gaullienne de la République et une conception libérale de la société. A-t-il réussi ?

HG : C’était déjà la synthèse de 1958. Le vrai défi aujourd’hui, c’est la crise de la politique qui creuse un fossé entre gouvernants et gouvernés n’est pas propre à la droite française ni à la présidence de Nicolas Sarkozy, elle est commune à tous les pays développés et surtout aux pays européens. Dans ce monde globalisé, les politiques se sont dessaisis de leurs instruments d’action et, une fois élus, doivent avouer leur impuissance aux citoyens. Si on n’inverse pas la tendance, cette incapacité crépusculaire sonnera la mort de la politique et de la démocratie. C’est en travaillant à former un front des Etats qu’on pourra changer en profondeur l’économie, donc la société.

ÉL : La difficulté à parler aux classes populaires n’est-elle pas un échec du sarkozysme ?

HG : Il y a un profond malaise des classes populaires et des classes moyennes actives dans tous les pays développés parce qu’elles supportent depuis trente ans tout le poids de toutes les crises et qu’elles n’en peuvent plus. Est-ce la faute de Nicolas Sarkozy ? Evidemment non.

ÉL : Non, sa faute est sans doute d’avoir créé des attentes excessives. Mais venons-en au style. Du Fouquet’s au bouclier fiscal, comment expliquez-vous cette accumulation d’erreurs symboliques qui a permis à la presse de gloser sur le « Président des riches » ?

HG : C’est ce que les Américains appellent une légende urbaine. À force de répéter n’importe quoi, on finit par y croire. À part le bouclier fiscal, il n’y a pas eu depuis 2007 une seule mesure que l’on puisse citer à l’appui de cette thèse. Et le bouclier fiscal est supprimé.

ÉL : Et le Fouquet’s ?

HG : Je trouve l’argument un peu dérisoire.

ÉL : Le lieu et les gens avec qui le chef de l’Etat fête sa victoire, cela n’a pas de sens ?

HG : Nicolas Sarkozy a d’abord fêté son élection avec les Français place de la Concorde avant de rejoindre quelques-uns de ses amis. Est-il interdit d’avoir des amis riches ? C’est grotesque. Pompidou, ancien directeur de la Banque Rotschild avait des amis riches. Mitterrand et Chirac aussi.

GM : Au-delà de l’anecdote, Nicolas Sarkozy avait fait le pari de décomplexer le rapport des Français à l’argent. Dans une France obsédée par l’égalité, ce pari semble intenable.

HG : Le rapport à l’argent est d’autant plus compliqué que les différences de rémunération ne sont plus fondées sur l’utilité sociale. Ce problème se pose partout.

ÉL : Pourquoi certains sarkozystes, qui se revendiquent du gaullisme, quittent-ils l’UMP pour se précipiter chez Jean-Louis Borloo ?

HG : Il faut le leur demander. Mais au fait combien sont-ils ? J’ai beaucoup d’estime et d’amitié pour Jean-Louis Borloo. Mais que l’alliance des centres puisse incarner le gaullisme, ce serait quand même un première historique.

ÉL : À part, ça tout va très bien à droite ?

HG : Toujours vos étiquettes, droite, gauche, centre…C’est pour échapper au régime des clans et des partis que le Général de Gaulle a créé la Vème République et l’élection du Président au suffrage universel. Alors, vos histoires de droite et de gauche, ce n’est pas le sujet.

ÉL : Et nos histoires d’extrême droite, c’est le sujet ? Vos thématiques – la laïcité, la République … – se retrouvent dans les discours d’une Marine Le Pen capable de rafler entre 15 et 20% de l’électorat, vous vous en fichez aussi ?

HG : Je ne me détermine pas par rapport à Marine Le Pen. Ce qu’elle raconte ne m’intéresse pas. J’observe en revanche avec inquiétude la radicalisation de la société française et de toutes les sociétés développées, en particulier en Europe.

ÉL : Si vous souhaitez que le Président soit réélu, il faudra bien récupérer les électeurs du FN.

HG : Une bonne partie du vote FN est un vote de protestation et de désespérance. C’est en offrant une espérance aux Français que l’on gagne une élection présidentielle. L’arithmétique partisane n’est pas le sujet parce que personne n’est propriétaire de ses électeurs. Le sujet, c’est ce qu’on est capable d’incarner.

ÉL : Pourquoi demander à Patrick Buisson d’élaborer une stratégie pour chasser sur ses terres ?

HG : Où êtes-vous allée chercher cette ânerie ? Patrick Buisson est chargé d’ausculter les aspirations de la société.

ÉL : Vous devriez cesser de vous en remettre aux sondages pour comprendre la société. Vous n’allez pas nous dire vous aussi que la radicalisation, la colère et le désespoir que vous avez évoqué sont simplement le fruit de fantasmes réactionnaires ont bien de véritables raisons. Il y a un problème, non ?

HG : Oui, pour tous les partis. Nous sommes confrontés à une profonde crise de société et même de civilisation que la politique a occultée pendant des décennies. Dans toutes les grandes démocraties, les gens ne supportent plus qu’on leur dise soit que cette crise n’existe pas, soit qu’on n’y peut rien.

ÉL : Il se trouve que cette colère a quelque chose à voir avec les questions « identitaires » qui ont longtemps été abandonnées au FN. Quelques déclarations de Claude Guéant sur l’immigration ne suffiront pas à crédibiliser la majorité sur ce front.

HG : La crise identitaire est profonde. Elle ne se réduit pas à la question de l’immigration. C’est un phénomène global qui touche l’économie, la culture, la langue et l’effritement de notre modèle républicain. Pendant quarante ans, nous avons, inconsciemment ou non, délibérément ou non, fait le choix de détruire notre modèle républicain. Songez que dans ce pays, on ne pouvait même plus prononcer le mot assimilation !

DB : Mais vous savez bien qu’on ne peut pas assimiler 5 millions de personnes comme on en assimilerait 50.000 !

HG : De toutes les façons, nous n’avons pas le choix. Si nous renonçons à l’assimilation, c’est-à-dire à faire partager aussi des valeurs, une culture, une langue, une histoire, alors nous faisons le lit du communautarisme. Or, les pays comme les Pays-Bas, l’Angleterre ou l’Allemagne qui vantaient la supériorité de leurs modèles multiculturels le rejettent aujourd’hui parce que le communautarisme engendre une situation insupportable chez eux. Mais les extrêmes ne proposent que des solutions caricaturales et le plus souvent inapplicables.

DB : Lors d’un récent colloque, Marine Le Pen a proposé de donner des cours de langue française aux immigrés, pas de les remettre dans des bateaux !

HG : Pourquoi n’arrivons-nous pas à parler d’autre chose que de Madame Le Pen et du Front national ?

EL : Sans doute parce qu’il pose des questions qui touchent les Français, notamment celle de l’immigration.

HG : Certes, mais elle renvoie à une seule question : que voulons-nous faire de notre modèle républicain ? Quand on est républicain, on n’organise pas des cours de « langues et cultures d’origine » parce que dans l’école de la République, il ne peut pas y avoir de cours réservés aux élèves en fonction de leur origine. Quand on est républicain, on veut la même école, la même éducation, le même savoir pour tous les enfants, d’où qu’ils viennent et quel que soit leur milieu. Quand on est républicain, on n’accepte ni les quotas, ni les zones de non-droit, on fait respecter l’obligation scolaire, on refuse la burqa…Mais on ne peut pas faire fonctionner le creuset républicain si les flux migratoires ne sont pas maîtrisés.

ÉL : En attendant, le séparatisme ethnique et culturel est une réalité. Dans Fractures françaises, Christophe Guilluy montre que les Blancs appartenant aux classes populaires quittent les banlieues de la petite couronne pour s’installer dans les zones périurbaines. Que faire ?

HG : Refuser absolument cette évolution. Il faut bien voir que le communautarisme ne s’est développé que parce qu’il a rencontré une idéologie bienveillante. Il faut s’y opposer par tous les moyens: respect de la loi, mais aussi internats d’excellence, école de la deuxième chance. Il faut sans doute expérimenter davantage la fermeture des établissements qui cumulent trop de handicaps et le busing pour favoriser le mélange des populations. Surtout, il faut faire du Grand Paris le laboratoire de la lutte contre la ségrégation urbaine : c’est l’une de ses principales raisons d’être. Mais avant tout, il faut éviter de traiter le problème quartier par quartier : le zonage est l’antichambre de la ségrégation.

ÉL : L’Education nationale n’aurait-elle pas dû, en ce cas, bénéficier d’un traitement spécial dans la RGPP ? Du reste, en annonçant la fin des fermetures de classes, le Président l’a implicitement reconnu.

HG : L’Education nationale, c’est presque la moitié des effectifs de la Fonction publique d’Etat. L’exonérer de la RGPP, ce serait rendre celle-ci totalement inopérante. Et puis comment justifier que l’on réduise le nombre des infirmières et pas celui des enseignants ? Le problème de l’école n’est pas celui du nombre des enseignants mais de leur répartition. Dans certains endroits, on peut avoir sans problème des classes de 40 élèves et d’autres où il ne faudrait pas dépasser 15 élèves. Mais la priorité, c’est quand même de redéfinir le projet éducatif, les valeurs et les objectifs de l’Ecole.

ÉL : Revenons au mélange des populations. On peut peut-être l’imposer pour les élèves pas pour l’ensemble de la population.

HG : Le mélange à l’école, c’est quand même décisif. C’est le but des internats d’excellence, créés pour donner aux jeunes les plus méritants une chance d’échapper aux déterminismes de leur milieu pour qu’ils soient ensuite des exemples. Il a fallu surmonter les réticences des établissements qui ne voulaient pas se séparer de leurs bons élèves, les doléances des familles qui refusaient de voir leurs enfants quitter le foyer, la frilosité dogmatique de l’Education nationale et les mises en garde du ministère du Budget, obsédé par le coût du projet. Mais nous l’avons fait. Mais le Président de la République a tenu bon. On peut dire que ce n’est pas assez mais la direction est prise.

GM : Le problème c’est que la République dont vous parlez exige un Etat fort. Et dans notre monde, un Etat fort, cela semble anachronique.

HG : L’affaiblissement de l’Etat résulte de choix collectifs délibérés. On n’est pas obligé de développer sans cesse des contre-pouvoirs comme si l’autorité de l’Etat représentait une menace pour les libertés alors que la véritable menace aujourd’hui réside plutôt dans le déclin de cette autorité. Prenons l’exemple de la Justice. Il est nécessaire qu’elle soit indépendante. Mais dès lors que les magistrats n’ont de comptes à rendre, ils doivent exercer leur indépendance avec retenue. Cela devrait être le cas de tous ceux auxquels la République confère des pouvoirs. Sinon, cela ne peut pas fonctionner. Si les institutions se combattent entre elles, si le juge veut faire la loi à la place du législateur, s’il se prend pour un justicier en lutte contre le gouvernement au lieu de s’appliquer à rendre la justice, alors il n’y a plus d’Etat. Je rappelle que les juges et les membres des « Autorités indépendantes » ne sont pas élus, de même que les membres du Conseil d’Etat ou du Conseil Constitutionnel.

ÉL : Ces honorables institutions – dont les membres sont appelés « Sages » -, sont-elles une preuve de vitalité démocratique ou un obstacle à l’action ?

HG : Le modèle républicain est fondé sur la séparation et l’équilibre des pouvoirs, pas sur leur concurrence. Les contre-pouvoirs naturels se trouvent dans la société civile, dans la presse les partis, les syndicats, pas dans l’Etat. Cela dit, il y a aujourd’hui une dérive qui pourrait nous conduire à un gouvernement des juges. Si elle allait au bout de sa logique, cette dérive pourrait bien saper les fondements de l’Etat républicain. Dans cette situation, il y a quelque ironie à voir le Président accusé de bonapartisme. S’il y avait un reproche à faire à Nicolas Sarkozy, ce serait plutôt de ne pas avoir été l’hyper président que certains dénoncent.

ÉL : Oui, on l’aurait voulu un peu plus bonapartiste. Mais l’heure tourne et nous n’avons pas dit un mot des crises internationales, alors que la France est engagée dans une guerre hasardeuse en Libye et que nous avons perdu notre soixante-dixième homme en Afghanistan.

GM : En Lybie, et c’est tout à son honneur, la France a su prendre la tête de l’initiative internationale, mais la Coalition est aujourd’hui menacée d’usure, sinon d’enlisement.

HG : La Libye est un cas particulier du point de vue du droit international et de la géopolitique, pas un précédent que l’on pourrait rééditer dans le monde entier. Un peuple était en train de se faire massacrer, il fallait le protéger. Ce choix avait une dimension tragique, il faut l’assumer Face à cette succession d’événements nous ont obligés à faire des choix tragiques qui ne sont ni bons ni mauvais. Doit-on engager une opération militaire pour libérer des otages? Doit-on intervenir en Libye pour sauver la population de Benghazi ? Ces dilemmes sont le quotidien de la politique.

ÉL : Les Syriens ne sont-ils pas aussi en train de se faire massacrer ?

HG : La Syrie, c’est un grand pays mais aussi une mosaïque de tribus, d’ethnies et de religions à l’équilibre extrêmement instable. En tout état de cause, il n’est pas possible pour l’heure de définir un mandat international. Fidèle à la position qu’elle défendait lors de la guerre en Irak, la France n’envisage pas de sortir de ce cadre mais elle soutient des sanctions économiques et politiques.

GM : À la suite de Barack Obama, Nicolas Sarkozy a annoncé le retrait de nos troupes d’Afghanistan d’ici 2014. La France est-elle l’auxiliaire des Américains ?

HG : Cela fait 10 ans que les troupes françaises sont en Afghanistan. Elles n’ont pas vocation à y rester mais le transfert des responsabilités aux autorités afghanes doit se faire en bon ordre, en concertation avec celles-ci et avec nos alliés.

ÉL : Vous savez bien que ni la police ni l’armée afghane ne sont prêtes à prendre le relais. Avons-nous eu raison de s’engager dans cette guerre ?

HG : Oui, la cause était juste. Au lendemain du 11 septembre, la France a fait le choix de la démocratie contre le terrorisme et l’obscurantisme. Là encore, il ne sert à rien de refaire l’Histoire.

IM : Une question people pour la fin. Avez-vous vu La conquête ? Avez-vous apprécié votre personnage ?

HG : Ce film est bien fait mais il passe à côté d’une dimension essentielle d’une campagne présidentielle : l’énergie folle que déploie un candidat pour gagner. Je regrette donc un peu que psychologie ait relégué au second plan l’aspect politique. Quant à mon personnage, malgré le talent du comédien, je l’ai trouvé falot. Et puis, il y a une chose que je n’ai pas aimée, c’est qu’on mette ce que j’ai dit dans la bouche d’un autre !

ÉL : De quoi s’agit-il ?

HG : « Le candidat communautariste atlantiste et libéral ne sera pas élu ». Or, si Nicolas Sarkozy a été élu, c’est bien parce qu’il a refusé de s’engager sur ce chemin-là.

ÉL : Eh bien, pour être réélu, il lui reste à prouver qu’il n’a pas été le Président communautariste, libéral et atlantiste que certains décrivent, parfois avec de solides arguments auxquels je suis sûre que vous avez des réponses, mais comme vous êtes très bavard, vous n’en aurez pas le temps. Mais un mot sur l’échéance qui approche : quel est le meilleur, c’est-à-dire le pire pour vous, candidat socialiste ?

HG : Celui qui sortira vainqueur des primaires socialistes.

ÉL : Justement, la critique qu’en a fait l’UMP ne traduit-elle pas un regrettable manque de fair-play ?

HG : Quitte à paraître buté, je vais redire que l’élection présidentielle, c’est la rencontre d’un homme ou d’une femme et du peuple. Pour moi les primaires sont un péché contre l’esprit des institutions. Tout comme d’ailleurs le fait de commencer par rédiger un programme et de chercher ensuite un candidat pour le porter. Mais les socialistes sont libres de pécher contre les institutions. Reste la question des fichiers qui est légitime puisqu’elle pose le problème du fichage. Nous verrons bien combien de Français acceptent d’aller se faire ficher !

ÉL : Tous les livres sur le Président le décrivent comme un homme trop encombré de lui-même. La grande faille de Nicolas Sarkozy est-elle sa psychologie ?

HG : On a reproché à Nicolas Sarkozy d’avoir désacralisé la fonction. Les plus virulents sont d’ailleurs ceux qui ont toujours dénoncé le caractère monarchique de la fonction présidentielle. Mais Nicolas Sarkozy n’a pas mis en scène cette désacralisation comme l’avait fait par exemple Valéry Giscard d’Estaing. Ce problème n’est pas tout-à-fait anecdotique parce que la sacralité de la fonction présidentielle est étroitement liée à sa dimension sacrificielle à laquelle les Français sont profondément attachés : ils attendent du Président de la République le sacrifice de son « moi », un don de soi total. Peut-être Nicolas Sarkozy a-t-il été trop humain en laissant transparaître ses sentiments, ses joies, ses souffrances. C’est vrai, il est humain, trop humain parfois. Il ne s’en est pas moins dévoué corps et âme à sa fonction.[/access]

Ras l’vélo, vivement le régime sans selle !

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Jadis le monde se divisait en grandes catégories très aisées à appréhender, même pour des individus torves d’esprit. Il y avait des gens – par centaines de milliers – qui allaient à pied, et puis il y avait des cavaliers, nettement moins nombreux, qui regardaient l’horizon avec hauteur, et voyaient au loin. Mais l’homme a malencontreusement inventé la roue et le désir stupide de conquérir le monde par la voie carrossable qui va avec.

Fort de cette invention, l’homme – bien avant de fabriquer l’Audi R8 – a produit le vélocipède, qui permet d’avaler joyeusement la route grâce à une paire de pédales. Depuis ces temps antédiluviens la passion du cycle a envahi la planète. Et notamment Paris.

Cette rentrée 2011 marque résolument, dans la capitale, la sombre domination tyrannique du vélo. Tenez-vous bien au guidon : du 16 au 19 septembre se tiendra à Paris-Expo, porte de Versailles, le « Salon du Cycle… un rendez-vous professionnel et grand public de 4 jours sur 22 500 m2 d’exposition qui réunit tous les acteurs du cycle : constructeurs, équipementiers, accessoiristes, distributeurs, services, presse »… Alléchant. Mais ce n’est pas tout, le service de presse de la Mairie de Paris nous informe, dans l’un de ses fumeux communiqués dont elle a le secret, que la « Fête du vélo » se devra d’être fièrement célébrée les 17 et 18 septembre. « La Fête du vélo proposera de nombreuses animations sur le village: démonstrations, initiations, location de cycles en tous genres, randonnées à vélo et à roller, réparation ou marquage vélo… Les plus jeunes seront à l’honneur ».

Mais un salon du cycle et une fête du vélo ne seraient presque rien sans une…  maison municipale de la bicyclette. Vous en avez rêvé ? Bertrand Delanoë le fait. « Située au 37, boulevard Bourdon (4e), à proximité immédiate de la place de la Bastille, la Maison du vélo est gérée en partenariat par la Mairie de Paris et trois associations : Mieux se déplacer à Bicyclette, Animation, Insertion, culture et vélo et  Vélorution ». Dans cette mystérieuse antre les « visiteurs pourront s’informer et prendre conseil auprès de cyclistes avertis ». Diantre, une consultation en bicyclettologie ! Dring ! Dring !

Si on ajoute à cela que le Tour de France, chaque année, vient imperturbablement s’échouer sur les Champs-Elysées, un jour Paris finira bien par ressembler à une chanson de Freddy Mercury

Heureusement, il y a Israël…

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Le Caire : la foule brûle le drapeau de l'ambassade d'Israël. Crédits photo : Gigi Ibrahim

Si la révolution égyptienne – et le « Printemps arabe » en général – étaient imprévisibles, les épisodes suivants se sont révélés plutôt décevants tant ils étaient prévisibles : la chute du tyran n’ayant pas produit de changements miraculeux, l’euphorie de la victoire a cédé la place à la frustration et au désenchantement, tandis que l’unité révolutionnaire volait en éclats, laissant apparaître de notables divergences sur la stratégie à mener pour l’après-Moubarak. Mais qu’on se rassure, l’union sacrée s’est reformée pour désigner le bouc émissaire responsable de toutes les plaies d’Égypte : Israël.

Le retour de « l’ennemis sioniste »

Il y a six mois à peine, les commentateurs ravis soulignaient que les « Juifs », « sionistes » et Israël avaient disparu des écrans-radars des manifestants de la place Al-Tahrir. C’était bien la preuve, affirmaient-ils, dénonçant à tout-va ceux qui osaient exprimer des doutes ou des inquiétudes, que l’antisionisme, voire l’antisémitisme imputés aux sociétés arabes relevaient du cliché islamophobe ou de la caricature occidentalo-centrée. Maintenant que les fantasmes de février se sont évaporés dans la chaleur accablante de l’été égyptien, les bonnes vieilles habitudes sont de retour. On découvre donc que la haine d’Israël demeure, malgré plus de trois décennies de paix, un dénominateur commun capable de mobiliser au-delà des clivages politiques et religieux.[access capability= »lire_inedits »]

L’attentat perpétré le 18 août à la frontière israélo-égyptienne, à proximité de la station balnéaire d’Eilat, sur la mer Rouge, et les représailles israéliennes qui s’en sont ensuivies ont réveillé les passions tristes qui minent le monde arabe aussi sûrement que la pauvreté, la corruption et la dictature. La mort de six militaires et policiers égyptiens − tombés sous les balles des terroristes − ayant immédiatement été imputée à l’armée israélienne, l’opinion et les médias sont partis au quart de tour, rivalisant dans la dénonciation de l’« ennemi sioniste », coupable d’avoir « violé la souveraineté égyptienne » et d’avoir « fait couler le sang égyptien ».

Les faits n’ont évidemment pas grand-chose à voir avec cette propagande. Les terroristes, dont on sait maintenant que certains étaient égyptiens, sont entrés en territoire israélien en plein jour, à 200 mètres d’un poste-frontière de l’armée égyptienne, et ont mitraillé des véhicules civils israéliens, causant la mort de sept personnes, avant de se replier du côté égyptien, derrière une position militaire. De là, ils ont répliqué aux soldats de Tsahal qui les poursuivaient, tuant un combattant, avant de tomber à leur tour. Tout en désignant des organisations islamistes de Gaza comme les architectes et commanditaires de l’attentat, les responsables israéliens n’ont pas manqué d’observer que Le Caire ne contrôlait plus le Sinaï, devenu depuis le changement de régime un vivier de radicaux islamistes et une base arrière du terrorisme palestinien. L’amour-propre égyptien est donc la dernière victime du commando.

Démocratie ou gouvernement de la foule ?

C’est ainsi que la « rue égyptienne » a brièvement retrouvé les couleurs d’un autre printemps, celui de 1967, lorsque des foules en liesse acclamaient l’aventure suicidaire d’un Nasser promettant de « jeter les Juifs à la mer ». Seulement, il y a quatre décennies, on pouvait se rassurer en dénonçant un démagogue manipulant des masses ignorantes. Aujourd’hui, c’est la foule qui donne le « la » : la haine d’Israël appartient au consensus démocratique.
Du coup, le Panthéon révolutionnaire n’a plus la même allure qu’en janvier et février. Les héros du peuple – en tout cas dans les médias occidentaux – étaient alors Wahil Hanim, le célèbre cadre de Google et ses amis cyber-révolutionnaires et bilingues. Aujourd’hui, le « mouvement du 6 avril » demande l’expulsion de l’ambassadeur israélien et le nouveau visage de la révolution est celui d’Ahmad Al-Shahat, jeune chômeur surnommé le « Flagman » pour avoir remplacé, au fronton de l’ambassade israélienne, le drapeau frappé de l’étoile de David par celui de l’Égypte – plus correct d’un point de vue islamique.

Visionné des millions de fois, son exploit a visiblement été apprécié au plus haut niveau : son acte héroïque a valu au jeune grimpeur un logement, un boulot et une médaille – voilà au moins un Égyptien qui pourra dire qu’il doit sa prospérité aux « Juifs ». En attendant, on peut s’interroger sur le pouvoir réel des généraux. Si le maréchal Tantawi, chef du Conseil suprême de l’armée égyptienne, donc chef d’État de facto, croyait qu’en sacrifiant Moubarak et sa famille, il pourrait garder la main sur l’orientation stratégique du pays, « Amazing Flagman » vient de le détromper.

L’historien grec Polybe pensait que la démocratie dégénère nécessairement en « ochlocratie », le gouvernement de la foule et le pire régime possible. L’évolution actuelle de l’Égypte montre qu’on peut arriver à ce cauchemar sans passer par la case « démocratie ».[/access]

« Il fallait aider la Libye, il faut partir d’Afghanistan »

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Paul Quilès était Ministre de la Défense début février 1986 quand la France déclencha l’opération « Épervier » au Tchad pour stopper l’invasion libyenne. Il fut le premier homme politique français à réclamer l’instauration d’une « zone d’exclusion aérienne » au dessus de la Libye, en lançant un appel au président de la République dès le 24 février 2011 pour qu’il intervienne en ce sens auprès du Conseil de sécurité des Nations Unies (avant BHL!). Ses positions sur les questions internationales ont le mérite d’être percutantes et souvent originales. C’est la raison pour laquelle nous avons décidé de causer avec lui de la Libye et de l’Afghanistan, nos deux principaux théâtres d’opérations.

Renaud Chenu : Nicolas Sarkozy fut très critiqué lors du déclenchement des opérations de l’OTAN en Libye. Aujourd’hui, elles apparaissent comme un succès, mais la confusion règne, ce qui fait dire à certains que la guerre civile risque de connaître de nouveaux développements. Nos confrères du Times parlent de « succès catastrophique ». Vous êtes optimiste ?

Paul Quilès : N’oublions surtout pas que cette révolution, car c’en est une, a été avant tout le fait du peuple libyen. Malgré un contexte culturel, social, géographique et historique différent, le soulèvement libyen a présenté les mêmes caractéristiques que celles d’autres pays qui ont connu le « printemps arabe » comme la Tunisie et l’Égypte. Chez les « insurgés », on a retrouvé la même volonté d’aller jusqu’au bout, la même abnégation des jeunes, le même mélange, parfois ambigu, de volontaires et de professionnels de l’ancien régime.

Renaud Chenu : L’intervention militaire autorisée par le Conseil de sécurité, en application de « la responsabilité de protéger », codifiée depuis 2005 par l’ONU, a été indéniablement utile pour mettre fin au régime de Kadhafi, qui a montré sa férocité à l’encontre des Libyens, mais sans le courage du peuple et sa détermination, rien n’aurait été possible.

Paul Quilès : Bien entendu, il s’agit d’une révolution, c’est-à-dire d’un processus chaotique, dont personne ne peut aujourd’hui prévoir l’exact déroulement. Ne retombons pas dans les défauts de ce que j’appelle « l’urgence médiatique ». Ceux qui ont critiqué l’intervention, sans dire ce qu’il fallait faire !, qui ont dénoncé l’enlisement du conflit… font aujourd’hui la longue liste des risques que courrait obligatoirement la Libye libérée du tyran. Bien sûr, il y aura des hauts et des bas dans l’émergence du nouveau régime, qu’on souhaite démocratique. Naturellement, il y aura des affrontements entre les différentes composantes de la société libyenne. Pour autant, il faut faire confiance à ceux qui attendent depuis tant d’années cette liberté et les aider, s’ils le demandent.

Même si je suis loin d’approuver l’ensemble de la démarche de Nicolas Sarkozy à propos de ce dossier, je suis heureux que la France ait joué un rôle positif pour aider les Libyens à se débarrasser de Kadhafi. Dommage que l’Europe n’ait pas su, encore une fois, être collectivement à la hauteur de l’événement.

Renaud Chenu : Vous réclamez un départ de nos troupes d’Afghanistan, et ce depuis longtemps. Mais les talibans sont aux portes du pouvoir et la guerre civile afghane reprendra de plus belle après le départ des forces de l’Isaf.

Paul Quilès : Ce n’est pas le départ des troupes françaises, qui représentent moins de 3% des effectifs de l’Isaf, qui entraînera le chaos en Afghanistan ! Par contre, il pourrait permettre à notre pays de jouer un rôle dans la définition de l’avenir de ce pays, en guerre civile depuis 30 ans.
Revenons en arrière, juste pour constater le caractère fallacieux des arguments successifs mis en avant pour justifier l’engagement français.

Il a été présenté comme un gage de notre fidélité atlantique. Or, notre loyauté dans l’Alliance ne se mesure pas à notre suivisme à l’égard d’une politique d’intervention politico-militaire exclusivement décidée à Washington. Jusqu’en 2003, nous avons, avec raison, considéré que la reconstruction de l’Afghanistan était d’abord une tâche civile. Puis nous nous sommes laissé entraîner dans une opération militaire otanienne sur la totalité du territoire afghan. Ensuite, à la demande des États-Unis, nous avons progressivement accru notre engagement, en souscrivant à chaque fois aux changements de stratégie décidés par les présidents Bush et Obama. Et maintenant, nous réduisons notre contingent au même moment et dans les mêmes proportions que les Américains !

On a également dit qu’il s’agissait d’une « contribution à la reconstruction de l’Afghanistan ». Mais le bilan de l’action menée à ce jour est très discutable : un régime à la légitimité incertaine, une administration impuissante face au pouvoir des chefs de guerre et de l’insurrection, profondément corrompue et mêlée à une production massive de drogue.
Quant à l’argument de « la lutte contre le terrorisme », chacun sait bien que, même avant la disparition de Ben Laden, cette guerre n’était plus une guerre contre le terrorisme international. Ce n’est pas une poignée de fanatiques que combattent les 150 000 militaires étrangers aujourd’hui présents en Afghanistan, mais trois mouvements, dont les objectifs sont d’abord nationaux et qui bénéficient d’un soutien significatif, surtout parmi la moitié pachtoune de la population afghane. Certains de leurs représentants ont d’ores et déjà noué des contacts avec le gouvernement Karzai …. et même avec les Américains.

Renaud Chenu : Ok, mais comment la France, et avec elle les pays engagés dans ce théâtre peuvent-ils sortir « la tête haute » de ce guêpier ?

Paul Quilès : Je l’ai souvent dit, la France aurait dû annoncer et engager le retrait de ses troupes depuis longtemps. En le faisant, elle retrouverait une liberté d’action et une crédibilité qu’elle a largement perdues, en raison de son suivisme intégral à l’égard de la politique américaine.
Ce retrait devrait s’accompagner d’offres de participation aux efforts internationaux d’aide au développement, d’assistance à la restructuration des forces de sécurité intérieure et surtout d’une initiative internationale destinée à trouver une solution régionale au conflit. La France est membre permanent du Conseil de sécurité, elle pourrait proposer de réunir les pays voisins de l’Afghanistan, les pays détenant un siège permanent au sein du Conseil de sécurité et les membres de l’Union européenne et de l’Alliance atlantique (de manière à associer la Turquie). Cette conférence aurait pour tâche d’établir un statut international de l’Afghanistan, qui en ferait un État neutre, dont les autorités, issues d’un processus négocié de réconciliation nationale, s’engageraient à n’apporter aucun soutien, sous aucune forme, au terrorisme international.

Seul ce règlement, prévoyant un retrait total des troupes étrangères, à l’exception d’un volume limité et contrôlé d’assistance militaire technique, serait de nature à rassurer à la fois le Pakistan, l’Inde, l’Iran, la Chine et la Russie, qui ont chacun un intérêt direct dans l’évolution de la situation afghane. Il devrait en particulier comporter un engagement du Pakistan de cesser de soutenir les mouvements islamistes pachtounes, en échange d’une reconnaissance par l’Afghanistan de la frontière pakistano-afghane actuelle.

Retrouvez les prises de positions de Paul Quilès sur son blog.

La dette, c’est pas chinois, quoique…

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La crise des dettes publiques continue à se propager. Jeudi dernier l’agence de notation Fitch a annoncé qu’un autre pays risque de voir la note de sa dette baisser d’un cran. Cette fois-ci, il ne s’agit pas des Etats-Unis, ni de la France, de l’Espagne, du Portugal ou de l’Irlande. Aussi bizarre que cela puisse paraître l’Etat concerné est la Chine ! Malgré un « matelas » national colossal, les analystes de Fitch sont inquiets pour la stabilité du système bancaire chinois et Pékin pourrait donc perdre son AA-. Chez Moody’s où le la dette chinoise est notée àA1, et S&P qui l’accorde A+, on observe pour le moment sans réagir.

Selon les analystes de Fitch, le problème se situe au niveau des régions et provinces chinoises : les gouvernements locaux s’y endettent lourdement pour financer des travaux publics de grand envergure sans toujours atteindre les objectifs fixés pour ces projets. Or, une grande partie de ces dettes sont contractées auprès d’organismes de crédit qui ne sont pas gérés selon les normes bancaires standard. Pour les victimes de la crise financière que nous sommes, cela peut paraitre plutôt comme une bonne chose – nos banques modernes et sophistiquées n’ont-elles pas frôlé la faillite pour être sauvées in extremis par les contribuables ? Sauf que l’autre extrémité – des apparatchiks accordant des prêts pour des projets bâclés sur des dossiers mal ficelés – est aussi dangereuse.

Le système chinois, fondé sur l’opacité et le rôle prépondérant des hommes de l’appareil dans la distribution du crédit, arrive – toujours selon Fitch – à ses limites. Corruption, lacunes juridiques et critères discutables pour l’attribution de prêts sont en train de créer une bombe financière à retardement. Selon Pékin, la dette cumulée des gouvernements locaux s’élève à 1200 milliards d’euros, soit 25% du PIB.

Pour faire face à ce problème, les banques chinoises ont trouvé une idée géniale : titriser la dette douteuse, l’emballer avec des dettes de meilleure qualité et puis refiler les paquets à d’autres institutions bancaires partout dans le monde ! Si ce machin vous rappelle la toute récente bulle des crédits immobiliers des États-Unis vous n’avez pas entièrement tort.

Vous avez aimé les subprimes, vous allez adorer les subplimes !

La « règle d’or », nouveau veau d’or ?

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Selon l’humeur du moment, les prétendants socialistes vont être amenés à s’embrasser, s’ignorer ou s’insulter. Mais quoi qu’ils fassent, ils le feront avec les mains attachées dans le dos : ils sont tous, ou au moins les favoris, enserrés dans la nasse de la « règle d’or ». Pour être plus précis, disons que ce joli piège tendu par le Président de la République va leur serrer le kiki petit à petit jusqu’à les étouffer : c’est très affaibli que le vainqueur ou la vainqueure des primaires affrontera Sarkozy au premier tour. Quant au second…

Un piège ? Oui, un piège. Mais on peut plus banalement appeler ça « faire de la politique ». Et après quatre ans de guérilla niveau bac à sable, le Président s’est souvenu que, quand il faisait de la politique, eh bien ça marchait. C’est même comme ça qu’il est devenu Président. C’est donc peut-être en élevant le niveau qu’il pourrait le rester.

Reprenons le fil de la manœuvre : confronté aux risques de contagion monétaire venus du flanc sud de l’euro, Nicolas Sarkozy, tout fraîchement converti à l’orthodoxie budgétaire, annonce qu’il proposera avant la présidentielle l’inscription dans la Constitution d’une « règle d’or » qui limitera progressivement le déficit public à 3 % du PIB. À charge ensuite pour les élus du peuple de faire entrer les budgets dans ce moule à gâteau trop petit.[access capability= »lire_inedits »]

« On ne la votera pas mais on la respectera »

Et que font nos amis lapins socialistes, pris dans les phares du très orthodoxe Président ? Ils plongent tête baissée! Enfin, pire encore. Aubry et Hollande disent que, s’ils sont élus, ils respecteront cette règle bien plus scrupuleusement que la vilaine droite. Et qu’ils l’inscriront eux aussi dans le marbre, pas constitutionnel mais législatif. Car, expliquent-ils en substance, nous sommes sérieux, nous ne voulons pas que les agences de notation dégradent le « triple A » de la France et fassent plonger l’Europe dans une crise dont l’euro pourrait ne pas se remettre. Tout ça en refusant néanmoins de voter leur règle chérie maintenant, sous des prétextes assez bidons : Sarkozy a dégradé comme personne les comptes publics, il a mal géré la France, fait trop de cadeaux aux riches, trop de misères aux pauvres, etc, etc.

En clair, nos deux lurons (deux et demi en rajoutant Ségo) disent : on ne la votera pas, mais on la respectera. Bilan des opérations : ils sont bien sûr perdants sur les deux tableaux, mais ne l’ont pas encore bien compris. On va donc leur expliquer gentiment : entre gens de gauche, faut s’entraider.

Sur la forme, d’abord : dire qu’on est pour un truc et refuser de le voter, c’est passer pour des charlots. M’est avis qu’on ne se privera de leur rappeler cent douze fois par jour d’ici le premier tour. Sur le fond ensuite, donc sur la « règle d’or » : pourquoi diable se lier les mains à tout prix ? Au nom de Maastricht, de l’euro et du TCE, la France a déjà renoncé à toute politique monétaire en la confiant aux calculettes bizarres des Trichet boys. Fixer comme horizon indépassable les 3%, c’est renoncer définitivement à toute politique économique. Tout le monde est d’accord pour diminuer l’endettement de la France, donc baisser les dépenses et augmenter les recettes − tant qu’à faire, sans que ces deux plaies s’abattent sur les mêmes. Mais les socialistes, tout complexés par leur réputation de cigales, veulent se montrer plus raisonnables que la raison. Ou disons, plus présidentiables que le Président. Et tombent ainsi dans son piège à éléphants, pourtant gros comme un camion.

Pour l’instant, leur argumentation s’est résumée à deux points. Primo, nous n’avons pas de leçons à recevoir de la droite qui est aux affaires depuis dix ans sans avoir traité le problème. Secundo, nous allons gérer les finances publiques au mieux, en cessant de faire des cadeaux fiscaux à ceux qui n’en ont pas besoin. Tout cela est vrai. Le drame, c’est qu’ils ont bêtement oublié ce qui pouvait les différentier radicalement de Sarkozy, qui va lui aussi titiller un peu les grandes fortunes et les multinationales en vue du show électoral. Il manque un tertio : nous allons promouvoir l’activité, aider les entreprises qui créent de la croissance et de l’emploi au lieu de protéger la rente, et en finir avec l’obsession de l’euro fort et de l’inflation zéro de l’ami Trichet. Or, comme ce ne sont sans doute pas de basses pensées électorales qui les poussent à faire un pied de nez aux 53 % de nonistes de 2005, leur entêtement ne peut avoir qu’une seule explication : ils sont sincèrement convaincus qu’il n’y a pas d’autre politique possible, donc qu’ils sont coincés. C’est encore pire. (Je ne prétends pas avoir une solution clé en main, mais il me semble tout de même qu’il y a en circulation quelques idées qui nous permettraient de repartir sur de nouveaux rails en entraînant nos amis grecs, italiens, espagnols et autres).

Rassurer les marchés ? Mais ils ne veulent pas être rassurés

Ce tertio, on ne l’entendra pas des ténors du PS, précisément parce qu’il contrecarrerait la pierre angulaire de la « règle d’or » : il faut rassurer les marchés. Voilà la seule question qui obsède les politiques de droite (au pouvoir) et de gauche (qui en rêvent). Les marchés : cet animal sans tête qui a planté l’économie mondiale en 2008, via les banques et les folies de l’époque. Marchés et banques sauvés, partout dans le monde, par les pouvoirs publics et leurs zélés contribuables, et qui, de ce fait, ont survécu à leurs turpitudes. Et voilà que trois ans plus tard, ils profitent de leur santé retrouvée pour rançonner les États, à commencer par les plus faibles, mais les autres ne perdent rien pour attendre.

Personne de sensé, ni même de raisonnablement insensé comme votre serviteur, ne nie que l’économie de marché est le cadre dans lequel doit s’inscrire l’action publique. Encore faut-il qu’elle permette le financement et l’expansion des entreprises en leur offrant l’accès aux fonds des petits, moyens et gros porteurs. Le problème, c’est qu’aujourd’hui, les marchés servent à tout, sauf à ça. Et on peut en dire autant ou presque des banques – lesquelles font d’ailleurs partie de ces marchés sans visage. Ce n’est pas pour rien qu’on a dû créer en France un poste de médiateur du crédit en France, soit un Monsieur chargé de tirer les oreilles des banques quand celles-ci ne veulent plus prêter aux entreprises qui ont besoin d’argent et les moyens de rembourser. Mais voilà, mieux vaut spéculer sur la dette grecque, belge ou française que financer l’expansion lente, et il est vrai non dénuée de risques, d’une PME de décolletage dans la vallée de l’Arve (véridique, demandez à Luc) ou d’une autre, spécialiste du textile médical dans celle de la Moselle (véridique encore, demandez à Muriel).

Le danger qui guette « les marchés » et l’économie du même nom aujourd’hui, ce ne sont pas quelques bolchos armés de fourches ou de slogans alters. Ce qui menace les marchés, ce sont bien sûr les marchés eux-mêmes. Leur voracité, mais aussi leur oubli de leur fonction sociale, on n’ose pas dire morale. Alors, à quoi bon les rassurer? Rien à cirer, ils ne veulent pas être rassurés. Ils veulent faire leur loi, faire de la politique, faire la politique. Des socialistes encore un peu socialistes devraient invoquer la légitime défense : quand les marchés font de la politique, il est légitime pour les politiques, émanation du peuple, de les contrôler, les réguler, les sanctionner.

Les socialistes devraient sortir des clous. C’est ça la politique. Quand ça va mal, on utilise les moyens publics pour protéger le plus fragiles, et aider mordicus tout ce qui peut relancer la machine (notamment les PME, vous savez ce machin qui embauche, tient les territoires hors de l’eau et paye plus de 30 % d’impôt sur les sociétés). Et on sort les brodequins pour ceux enfoncent délibérément le pays dans la crise.

On attend De Gaulle. On aura Pinay

Au lieu de quoi nous voilà face à deux têtes de gondole PS qui jouent les « chochottes », pour reprendre l’expression délicate de Cambadélis, et maternent à qui mieux mieux trois agences de notation. À défaut du Grand Soir, les électeurs attendent un de Gaulle ou un Kennedy. Ils devront choisir entre des Antoine Pinay au petit pied. Et ce tout petit manège de la « règle d’or » est un poison lent dont ils ne mesureront les effets que quand il sera trop tard.

Mettons-nous à la place d’un électeur raisonnablement de gauche, comme je pense l’être moi-même. Effrayé par l’hypothèse d’un « nouveau 21 avril » − à l’endroit −, il était en train de se résoudre à voter PS au premier tour, la mort dans l’âme, mais l’âme en paix. Il se contenterait de peu. Il suffirait qu’il puisse se dire qu’en matière économique, les socialistes pensent autre chose, cherchent autre chose et feront autre chose.

Mais s’il s’agit de rassurer les marchés, mon électeur socialiste commence à gamberger. Je serais lui, tant qu’à faire, au premier tour je voterais pour mes idées, ou pour n’importe qui ait l’air de penser que l’impuissance n’est pas une fatalité. Genre Mélenchon ou même, pourquoi ne pas envoyer un message encore plus clair, Philippe Poutou. Voire François Bayrou qui affiche en slogan de campagne un très rock n’roll « Produire et instruire », sans payer un sou de droits d’auteur à Élisabeth Lévy et à la Fondation du 2 Mars…

En attendant, le PS est dans la nasse qu’il a contribué à tisser. Il croit qu’il va perdre s’il ose remettre en cause le dogme de la « règle d’or ». Or, il perdra au contraire parce qu’il aura accepté de s’y conformer. Bien fait pour lui. Tant pis pour nous…[/access]

Faut-il supprimer le 11 septembre du calendrier?

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photo : Stephen & Claire Farnsworth (Flickr)

J’éprouve quelque scrupule à me joindre à la furie commémorative qui s’est emparée des médias français à l’occasion du dixième anniversaire des attentats contre les tours jumelles de New York et le Pentagone, près de Washington. Les Allemands un verbe tout à fait adéquat pour désigner l’accumulation de vaines paroles autour d’un sujet : todschwatzen, littéralement tuer sous le bavardage. Nous, Français, devons être les champions du monde de ce genre de sport consistant à rajouter du commentaire au commentaire jusqu’à donner la nausée à ceux qui sont soumis à ce bombardement verbal.

De plus, on ne se contente pas de faire tourner le moulin à paroles le seul jour anniversaire : le cirque commence une bonne semaine avant, à coup « d’opérations spéciales » des télés et radios dont les programmes sont dépaysés pour l’occasion et des suppléments exceptionnels des journaux et magazines.

On peut comprendre l’envie de certains journalistes et associés dans la production d’informations de quitter pendant une journée ou deux la grisaille de leurs bureaux ou de leurs studios pour se faire une virée à New York ou au Caire. Mais quel bénéfice en tire le cochon de consommateur d’info ? Je négligerai les frottements, comme on disant jadis dans les énoncés de problèmes de physique[1. Ce qui faisait rire bêtement les adolescents boutonneux du siècle dernier], en l’occurrence les bugs techniques qui nous brouillent régulièrement l’écoute. Mais près avoir écouté mercredi 6 septembre la journée spéciale France Culture, je suis au regret de constater qu’en matière de contenu, la plus-value informative de ces déplacements massifs est proche de zéro. On retrouve, comme par hasard, dans les tables rondes les mêmes interlocuteurs francophones que l’on a déjà entendus mille fois. Un universitaire américain parlant français et aimant notre pays, généralement situé à la gauche de l’échiquier politique des Etats-Unis, et l’affaire est dans le sac. Quant à la voix du peuple, elle sera recueillie par un grand reporter sillonnant l’Amérique profonde, guidé par son idée géniale de se poser dans trois villages dénommés Bagdad. On en ressort avec l’impression que ces Amerloques sont de foutus ploucs, dangereux en plus avec leur manie de collectionner les flingues. En Orient, les mêmes clients réguliers des médias se composent d’intellectuels occidentalisés et de cultureux bénéficiant de la manne française pour produire leurs films ou leurs spectacles.

Jamais on ne vous fera entendre un partisan du Tea party ou des Frères musulmans, ou des Talibans. Il doit pourtant bien y avoir dans ces mouvances quelques individus capables de s’exprimer en français et dont l’avis sur le 11 septembre et ses conséquences ne manquerait pas d’intérêt, vu l’influence qu’elles risquent exercer sur le cours ultérieur des choses.

La vérité, c’est qu’une commémoration n’est pas un événement : oublier cette lapalissade conduit au mieux au psittacisme, au pire à la propagande (en l’occurrence anti-américaine) dissimulée derrière le voile magique de la sacro-sainte présence sur le terrain.

Le postulat selon lequel le 11 septembre 2001 constitue une rupture dans l’histoire mondiale est rarement remis en question. Il a pourtant beaucoup moins affecté la puissance des Etats-Unis que la guerre commerciale avec la Chine, et ses principaux effets se limitent aux désagréments rencontrés par les voyageurs dans les aéroports[2. Le « politiquement correct » américain ayant interdit les « profilages » à l’israélienne des terroristes potentiels, on enquiquine tout le monde, même les papys obligés d’enlever leur ceinture et de retenir maladroitement leur pantalon. Voilà la vraie rupture épistémologique induite par le 11 septembre] Pour le reste, un nouveau conflit entre Saddam Hussein et le monde occidental était inscrit dans les astres, comme l’est aujourd’hui le prochain affrontement entre ce même Occident et les théocrates iraniens, si ces derniers parviennent à contenir les révoltes populaires. Quant à l’élection d’un président démocrate après huit ans de présidence républicaine elle n’a que peu à voir avec « 9/11 », et la politique de hard power des Etats-Unis n’a pas été notablement modifiée par le soft power discursif de son président.

Et le printemps arabe, rétorquera-t-on ? N’est-il pas une conséquence lointaine et inattendue du projet néo-conservateur de « Grand Moyen-Orient démocratique » lancé en 2005 par G.W. Bush à la suite de la guerre en Irak et moqué par tout ce que la planète commentatrice compte de bons esprits progressistes ? Certains intellos égyptiens invités par France-Culture n’étaient pas loin de le penser, mais s’en tiraient par la pirouette selon laquelle un mal peut sortir un bien. Que les dictatures ne soient pas éternelles, et qu’un despote en fin de course soit particulièrement fragilisé est une constante historique observable bien avant l’attentat contre le WTR…

En somme, il n’y a rien à dire de nouveau en ce 11 septembre 2001, il suffit de laisser les familles des victimes se recueillir en souvenirs de leurs proches massacrés. Je me tais donc.

Taxe Coca : Fillon n’aurait pas dû se faire mousser

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J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer la «taxe soda» annoncée par François Fillon le 24 août dernier et me fais donc un devoir d’assurer un minimum de suivi sur le sujet. Voici donc les dernières nouvelles :

Coca Cola Entreprise, la filiale française du groupe, vient de publier un communiqué de presse dans lequel ils annoncent l’annulation de la célébration des 40 ans de l’usine des Pennes-Mirabeau (à coté de Marseille) prévue le 19 septembre prochain et de «réévaluer» l’opportunité de procéder à un investissement supplémentaire de 17 millions d’euros[1. Souvenez-vous, ce sont les euros que nous avons exporté en contrepartie de produits manufacturés à l’étranger qui reviennent sous forme d’investissements, d’emplois etc…] sur ce même site de production. La firme d’Atlanta entend ainsi«protester symboliquement» contre cette taxe qui, estiment-ils, sanctionne leur entreprise et stigmatise leurs produits. Pour mémoire, Coca Cola maintient cinq sites de production en France, emploie 3 000 Français[2. Sans compter les nombreux emplois indirects liés, notamment, au fait que 90% des matières premières utilisées par les sites de production français proviennent de fournisseurs français] et a investi plus de 260 millions d’euros dans notre pays depuis 2004[3. Voir note 1].

Aux souverainistes, dirigistes et autres thuriféraires de la toute-puissance étatique qui seront scandalisés par cet odieux chantage, je suggère de réclamer que l’Etat prenne les «mesures qui s’imposent» et «réaffirme son autorité» en interdisant définitivement la vente de Coca Cola en France. Non mais, c’est qui le patron ici ?

Aux buveurs de Coca Cola, aux salariés de Coca Cola Entreprise et de ses fournisseurs français, aux cafetiers, aux gérants de supermarchés, superettes, et autres magasins de distribution alimentaire et à tous ceux et celles qui, d’une manière plus générale, veulent que soit mis fin à cette fuite en avant vers toujours plus de taxes confiscatoires, de règlementations stupides et de dépense publique, je suggère de prendre une dernière cuite au whisky-Coca ; on n’a pas fini d’en baver…

L’Etat peut tout, notamment le pire

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Yuri Maltsev[1. Mais qui avait la particularité de s’être intéressé de très prêt aux écrits des économistes libéraux et notamment ceux de Ludwig von Mises], un des membres de l’équipe chargée de préparer la perestroika, nous rapporte une anecdote amusante. Ça se passe en 1986, quand Mikhaïl Sergeyevich Gorbatchev, sixième secrétaire général du Parti communiste de l’Union soviétique, lance une grande campagne destinée à combattre les « revenus malhonnêtes » – c’est-à-dire tous les revenus autres que les salaires officiels versés par le gouvernement. Le fait est qu’à cette époque, le marché noir est absolument partout en URSS : les bureaucrates du parti chargé d’appliquer la réforme devront passer des milliers de jardin potagers au bulldozer pour tenter de mettre fin au commerce illicite de fruits et légumes.

Une des mesures de cette campagne prévoyait de contrôler strictement les prix dans les magasins coopératifs de manière à ce qu’ils ne s’écartent pas des prix pratiqués dans les magasins d’Etat. Par exemple, la viande de bœuf était supposée coûter 4 roubles par kilo tandis que la viande de lapin devait se vendre 3 roubles le kilo[2. On sait depuis que la plupart des prix en URSS étaient fixés en se fondant sur les échelles de valeurs de l’ouest capitaliste – le catalogue de la Redoute, entre autres, fût d’un grand secours pour le planificateur]. A l’annonce de cette mesure, raconte Maltsev, sa première pensée fût que les viandes de bœuf et de lapin allaient rapidement disparaître des étals tant le prix fixé par le planificateur était ridicule comparé au prix du marché (noir).

Après une vérification sur le terrain, Maltsev vérifie qu’effectivement, il est devenu absolument impossible d’acheter du lapin ailleurs que sur le marché noir où son prix, qui reflétait désormais le risque que prenait le vendeur en se livrant à cette activité, avait considérablement augmenté. En revanche, l’économiste fût extrêmement surpris de constater que la viande de bœuf restait disponible sur les marchés officiels. Voici le truc : vous pouviez effectivement acheter un kilo de bœuf pour 4 roubles mais, dans le kilo en question, vous aviez aussi un gros os de bœuf de telle sorte que finalement, vous aviez bien acquis pour 4 roubles de viande de bœuf au prix du marché (noir). Et comme il était impossible de trouver suffisamment d’os dans un lapin pour compenser l’écart entre le prix de marché et le prix officiel, cette viande avait disparu des étals.

Dans un article sous-titré « L’Etat ne peut pas rien », Elisabeth Levy regrette que nos gouvernements aient perdu tout contrôle de l’économie et appelle de ses vœux un « G20 du volontarisme à l’issue duquel nos gouvernants prendraient collectivement les mesures qui s’imposent et réaffirmeraient leur autorité. »

Elisabeth a raison de dire que « l’Etat ne peut pas rien ». L’Etat, c’est sa définition, dispose du monopole de la coercition et à ce titre, il peut presque tout. L’Etat peut non seulement « règlementer les activités bancaires » mais il peut aussi nationaliser du jour au lendemain toutes les banques[3. Par exemple, début 2009, l’Etat Irlandais a nationalisé Anglo Irish Bank sans verser un centime de dédommagement à ses actionnaires]. L’Etat peut non seulement « interdire certaines opérations financières » mais il peut tout aussi bien fermer définitivement les marchés financiers. L’Etat peut non seulement « rééquilibrer le rapport de forces entre actionnaires et salariés » mais il peut aussi fixer les salaires et interdire les bénéfices. L’Etat peut non seulement « lutter contre le dumping social ou fiscal » mais il peut avec la même facilité fermer nos frontières de manière parfaitement étanche dans un sens, dans l’autre ou dans les deux. Tout ceci – et bien plus – l’Etat peut le faire ; il suffit que les hommes et les femmes qui le dirigent le décident.

La question n’est pas de savoir si l’Etat peut ou ne peut pas légiférer, contrôler, inciter et contraindre ; ça n’a jamais été le problème. Le vrai problème, tel qu’il a toujours été, consiste à comprendre et à anticiper les conséquences des législations, des contrôles, des incitations et des contraintes. Les moyens mis en œuvre sont-ils adaptés aux fins cherchées ? En 1986, les pouvoirs dont disposait l’Etat soviétique étaient pratiquement sans limites mais ce qu’illustre la petite anecdote de Maltsev c’est que quelques soient les pouvoirs de l’Etat, il n’en reste pas moins contraint par la réalité. L’Union soviétique ne manquait ni de volontarisme, ni de coordination mais les moyens mis en œuvre n’étaient tout simplement pas adaptés aux fins cherchées.

Le discours politique, à de très rares exceptions près, ne restera jamais rien d’autre qu’une suite de mots mis bout à bout par un politicien qui cherche à nous vendre du rêve contre notre suffrage. Chaque politique volontariste est une nouvelle rustine destinée à colmater les fuites provoquées par les politiques volontaristes précédentes et qui provoquerons bientôt elle-même de nouvelles fuites que nous devrons à leur tout colmater avec de nouvelles politiques volontaristes. C’est le cycle sans fin d’autojustification de l’intervention publique qui déclenche des crises, les attribue au marché et recommence.

N’en déplaise aux apôtres de la toute puissance de l’Etat, la réalité c’est le marché. Même en Union soviétique, le marché existait toujours et ses lois continuaient à s’imposer au planificateur. La raison en est très simple : c’est que le marché, voyez vous, c’est nous ; le marché c’est le produit de nos réflexions, de nos raisonnements et de nos actions. Tant que les êtres humains disposeront d’une volonté propre et seront disposés à coopérer pacifiquement entre eux, aucune politique, aussi volontariste et coordonnée soit-elle, ne pourra jamais réussir à s’affranchir de cette réalité. Simplement : ça ne fonctionnera pas, les moyens mis en œuvre ne seront pas adaptés aux fins cherchées.

Flamands-Wallons : encore une querelle de clochers !

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Il était une fois Saint Pierre qui renia par trois fois son vieux pote Jésus avant le chant d’un coq qui roupillait là par hasard. Le coq, témoin de la trahison de Pierrot la girouette, et qui probablement n’en n’avait strictement rien à taper, tout à ses poules qu’il était, sera ensuite sans autre forme de procès empalé sur les clochers pointus des églises pour rappeler aux hommes leurs faiblesses.

Eh oui, mais hé, le coq, c’est aussi le symbole de la Wallonie !

Alors, en Flandres, on s’est dit que ça était une fois pas bien de laisser comme ça sur les clochers des z’animaux qui sont kamême fort francophones, hein, dis ! Qu’il serait vivant des fois, il serait encore capable d’aller lancer son « cocorico » en français, non mais dites et puis quoi encore, Godferdomme!

À Roesbrugge-Haringe, un village flamingant tout près de la frontière française, les responsables locaux ont donc décidé de remplacer le gallinacé jugé « trop wallon » par un beau et fier lion flamand. La commande est déjà passée. Je me réjouis pour la Flandre que leur symbole ne soit pas un hippopotame, qui alourdirait quelque peu le côté élancé de nos ancestrales églises.

On pourrait tout aussi bien modifier les évangiles, comme certains Flamands transforment déjà à leur façon certains livres d’histoire, et dire que Saint Pierre, après avoir renié Jésus, s’est fait mordre le croupion par un lion des Flandres. Imaginez ledit lion représenté avec un morceau de calbute à pois dans la gueule…

Henri Guaino : « Nicolas Sarkozy est humain, trop humain ! »

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photo : Hannah Assouline

Gil Mihaely : On n’a pas besoin de sondages pour sentir qu’il y a en France pas mal de déçus du sarkozysme. Admettez-vous que le quinquennat n’a pas tenu les promesses de la campagne ? Vous arrive-t-il de penser vous-même que vous attendiez trop de Nicolas Sarkozy ?

Henri Guaino : Est-ce que vous vous êtes rendu compte qu’il s’était passé quelques petites choses depuis l’élection présidentielle, comme par exemple une crise économique mondiale sans précédent depuis les années 1930 ? Qui a fait autant dans le monde entier que le Nicolas Sarkozy pour éviter que cette crise tourne au désastre ? Qui aurait pu faire mieux ?

Elisabeth Lévy : En somme, ce qui n’a pas marché, c’est la faute à la crise ? N’est-ce pas un peu court ?

H.G : Vous savez, la politique, ce n’est pas seulement appliquer un programme, c’est aussi affronter l’imprévu et l’homme d’Etat est autant celui qui tient ses promesses que celui qui sait vaincre ses préjugés quand la gravité d’une situation qu’il n’avait pas anticipée l’exige. La crise financière a été certes l’aboutissement logique d’un système financier qui marchait sur la tête mais personne ne pouvait prévoir quand et comment elle allait se produire. Reste qu’en juin 2006, dans son discours d’Agen, Nicolas Sarkozy candidat s’attaquait déjà aux dérives du capitalisme financier. La crise n’a pas disqualifié le projet sur lequel il s’est fait élire, au contraire, il a apporté la preuve qu’une économie de spéculation et de rente était une impasse et qu’il fallait absolument réhabiliter le travail et l’esprit d’entreprise.[access capability= »lire_inedits »]

GM : Et vous trouvez que sur ce point, le Président a tenu la promesse du candidat ?

H.G : Il s’est battu avec une rare énergie sur tous les fronts de la crise, à l’intérieur, en Europe, sur la scène internationale. Sans la France, il n’y aurait pas eu le G 20 ni le plan de sauvetage européen, ni la relance par l’investissement. Souvenez-vous qu’à l’époque, personne ne voulait du G20, le président de la Banque Centrale Européenne avait toujours refusé, au nom de son indépendance, de négocier avec les gouvernements, les chefs d’Etat et de gouvernement de la zone euro ne s’étaient jamais réunis et « relance » était un gros mot…

ÉL : D’accord, mais avez-vous vraiment l’impression que le pouvoir des marchés a reculé ?

H.G : Il ne vous a pas échappé que la France n’était pas seule au monde…Depuis la crise, la régulation financière s’est engagée dans la bonne direction mais il est vrai que c’est loin d’être suffisant. Et ce n’est pas la faute de la France qui a été en pointe dans tous les combats, de la lutte contre les bonus et les paradis fiscaux jusqu’à la règlementation des banques, et qui a imposé un ordre du jour extrêmement ambitieux pour sa présidence du G 20. Que peut-on reprocher à Nicolas Sarkozy. De vouloir limiter la spéculation sur les marchés de matières premières ? De se battre pour la taxation des transactions financières ?

ÉL : Peut-être d’avoir tellement bataillé dans le vaste monde qu’il en a oublié le front des inégalités en France !

H.G : Mais on n’a aucune chance de réduire significativement les inégalités, en France et dans le monde, si l’on n’endigue pas l’argent fou de la finance globale !

Isabelle Marchandier : Vous faites semblant de ne pas comprendre ! Nicolas Sarkozy a été élu parce qu’il promettait de réformer le pays.

H.G : Je persiste : cette promesse a été, au moins en grande partie, tenue. La France est sortie de trente ans d’impuissance publique. Le sauvetage d’Alstom, de Peugeot, de Renault, des banques, l’autonomie des universités, la réforme de la taxe professionnelle, le RSA, les retraites, le service minimum…, ce ne sont pas des preuves de volontarisme ? Ce qui m’a rapproché, c’est ce refus d’un statu quo mortifère. Cette attitude tranche avec celle de ses prédécesseurs.

GM : Personne ne prône l’impuissance ou l’inaction, au contraire. D’un bout à l’autre de l’échiquier politique, tout le monde se proclame volontariste.

H.G : Sauf que pendant trente ans, tout le monde, de Mitterrand à Chirac en passant par Jospin, a expliqué que la politique ne pouvait plus rien ! Je vous rappelle par exemple que l’Acte unique européen, qui a en quelque sorte dressé l’acte de décès du Service public et de notre modèle républicain, a été négocié par la gauche et ratifié par la droite alors que Jacques Delors présidait la Commission européenne. De ce fait, les causes de la situation actuelle sont moins à chercher dans la coalition de forces cachées de Wall Street, Londres ou Zurich que dans la systématisation de notre inaction et dans l’incompréhension du fonctionnement des structures économiques mondialisées.

Daoud Boughezala : Peut-être mais quand Nicolas Sarkozy refuse d’envisager la sortie de l’euro et s’oppose fermement à toute proposition protectionniste, ne tourne-t-il pas lui aussi le dos au volontarisme ?

H.G : Il ne dit pas qu’il n’y a qu’une seule politique possible, il dit qu’il ne veut pas de ces options parce qu’elles auraient à ses yeux des conséquences catastrophiques. Il assume la responsabilité politique de ce choix. Comme le dit Régis Debray, « l’homme d’Etat est celui qui veut les conséquences de ce qu’il veut. » C’est le contraire de l’attitude Lionel Jospin quand il affirmait, au sujet du plan social de Michelin « l’Etat ne peut pas tout ».

ÉL : Parce que vous, vous croyez que l’Etat peut tout ?

H.G : Oui ! L’Etat peut interdire les licenciements, bloquer les loyers, fermer les frontières, nationaliser…Cela ne veut pas dire qu’il doit le faire. Dans un certain sens, il peut tout mais ne doit pas tout vouloir. Jospin aurait dû dire « je ne veux pas intervenir parce que le remède serait pire que le mal » au lieu de dire « je n’interviens pas mais je n’y suis pour rien. » Dans le premier cas, il aurait assumé sa responsabilité politique, dans le deuxième il se défausse de toute responsabilité. On est là au cœur de la crise morale de la politique.

ÉL : Admettons, mais justement il n’y a pas une droite de la volonté et une gauche de l’impuissance. On vous dit souvent isolé, en tout cas minoritaire. De fait, sur les grands choix économiques et monétaires, les arbitrages présidentiels sont rarement favorables à votre ligne, disons néogaulliste.

H.G : Vous parlez de quoi ? Du FSI ? Du Grand Emprunt ? Du Grand Paris ? Du RSA ?…

ÉL : Vous êtes énervant ! Je parle par exemple de la soumission au dogme européen de la concurrence qui vous conduit à refuser qui se traduit par le refus de toute discussion sur le protectionnisme ! On dirait que le mot vous fait peur !

H.G : Mais c’est une plaisanterie ! La France est le pays d’Europe qui se bat contre la religion du libre-échange et de la concurrence. Elle a fait inscrire dans le Traité de Lisbonne que la concurrence était un moyen et non une fin en soi. C’est elle qui a remis dans le débat la préférence communautaire, la concurrence déloyale, elle qui a proposé une taxe carbone aux frontières de l’Europe. Elle encore qui clame la nécessité d’une politique industrielle, de l’autosuffisance alimentaire, de l’indépendance énergétique. Le problème du protectionnisme est d’une autre nature : il consiste à se protéger contre ses propres insuffisances, ce qui est sans fin et conduit toujours à affaiblir toujours plus la compétitivité et la productivité.
Il faut prendre le problème par le laissez-faire plutôt que par le laissez-passer. L’important, ce n’est pas de refouler les produits mais de reconquérir le droit de choisir notre cadre de vie et notre contrat social. Par exemple, je veux préserver la retraite par répartition et peu m’importe que les assureurs du monde entier, la Commission ou l’OMC considèrent que c’est une attitude protectionniste.

ÉL : Vous voyez que vous aussi, vous êtes le protectionniste de quelqu’un !

H.G : Ce que vous ne voulez pas voir, c’est que le protectionnisme n’est pas seulement un autre nom de la protection, c’est une doctrine qui a une histoire.

DB : Mais pourquoi ne pas compenser au moins une partie des écarts de salaires, donc de coûts, entre les vieux pays développés et les émergents ?

H.G : Le problème, ce ne sont pas les écarts de salaires qui correspondent à des différences de productivité, ceux-là, nos entreprises sont parfaitement capables d’y faire face, ce sont les dumpings monétaires, environnementaux, sociaux, sanitaires.

ÉL : La démondialisation défendue par Arnaud Montebourg – qui s’est imposée dans le débat public avec une stupéfiante rapidité – vous semble-t-elle plus acceptable ?

H.G : Non. L’analyse de Jacques Sapir sur la démondialisation comme processus qui est peut-être enclenché est tout à fait intéressante. En revanche, la démondialisation comme programme, je ne sais pas trop ce que cela signifie. Cela veut-il dire que nous allons nous retirer du monde ? C’est un vrai débat que l’on n’évitera pas.

DB : Que vous affirmiez haut et fort la nécessité d’une politique industrielle, très bien. Mais quels peuvent être les leviers d’une politique industrielle ?

H.G : La monnaie, la fiscalité, le financement et l’investissement public.

ÉL. Eh bien parlons de la monnaie sur laquelle nos dirigeants élus n’ont plus la main.

H.G : C’est tout le problème de la gestion de l’euro. Un euro durablement et fortement surévalué condamnerait l’industrie européenne.

ÉL : Les Allemands pensent exactement le contraire. Non sans quelques raisons…

H.G : Contrairement à ce qu’on pense souvent, depuis la guerre, l’Allemagne a bâti sa puissance industrielle sur une monnaie sous-évaluée. La seule période où elle a eu une monnaie trop forte a été celle de la réunification et ce fut une catastrophe pour l’industrie allemande. L’euro lui a redonné une compétitivité monétaire. Dans la zone euro, au regard des différentiels de prix et de coût, l’euro est sous-évalué pour les Allemands. Et c’est dans la zone euro que l’Allemagne réalise l’essentiel de ses excédents. Si l’Allemagne n’était pas dans l’euro, sa monnaie vaudrait aujourd’hui beaucoup plus cher et il est probable que ses excédents commerciaux fondraient. La conclusion, c’est que tous les Européens, y compris les Allemands, auraient avantage à un euro moins fort.

ÉL : Oui mais les Allemands ne veulent pas bouger ! La conclusion, c’est qu’on ne peut pas avoir une monnaie unique avec l’Allemagne !

H.G : Pour que la zone euro n’explose pas sous l’effet de ses tensions internes, il faut que chacun y mette du sien puisqu’il n’existe aucun mécanisme d’ajustement automatique, ni monétaire, ni budgétaire.

ÉL : Dans votre bouche, cette défense acharnée de notre belle monnaie unique ne laisse pas de surprendre….

H.G : Vous souvenez-vous de ce qu’avait dit Philippe Séguin après le référendum sur Maastricht : quel démocrate serais-je si je n’acceptais pas le verdict du peuple ? Et de son argument de campagne : une fois que la monnaie unique sera là, il sera très difficile de revenir en arrière. On ne peut pas sans arrêt vouloir refaire l’Histoire. Il faut la prendre là où elle en est. Aujourd’hui, l’euro est là. Son explosion déclencherait un cataclysme dont les plus vulnérables seraient, une fois encore, les premières victimes. Une crise peut toujours emporter l’euro mais ne pas tout faire pour l’éviter serait irresponsable.

ÉL : Et céder en permanence aux Allemands, c’est responsable ?

H.G : Où êtes-vous allés chercher une idée pareille ? Sur quoi donc la France a-t-elle cédé ? On ne cède pas plus aux Allemands qu’ils ne nous cèdent. Il faut convaincre, persuader…À moins que vous ne préfériez les chars ?

ÉL : Je parle plutôt de la capacité à affirmer une position sur laquelle il est clair qu’on ne transigera pas.

HG : Parce que faire la politique du pire, c’est servir les intérêts de la France ? Discuter, négocier, c’est le choix de la raison, du bon sens et de la responsabilité.

ÉL : Et sur la convergence des politiques économiques, vous n’avez pas cédé ?

HG : Comparez la version initiale proposée par l’Allemagne et la version finale que la France a fait adopter après avoir âprement négocié et vous verrez combien la France a pesé.

IM : Ne faudrait-il pas, en même temps, adopter une fiscalité favorable à la production ?

HG : La priorité, c’est d’alléger les charges fixes qui pèsent sur les facteurs de production. Mais il faut des circonstances politiques et économiques favorables pour ouvrir ce gigantesque chantier qui renvoie pour l’essentiel au financement de la protection sociale.
Et en attendant que les chefs du monde aient fait passer aux spéculateurs l’envie de spéculer comment échapper au court-termisme des marchés financiers ?
Le choix, dans les années 1980 et 1990 de faire passer tous les flux d’épargne par les marchés financiers a été une grave erreur. Il faudra reconstruire d’autres circuits de financement qui amèneront directement l’épargne vers la production et ne pas hésiter, quand ce sera nécessaire, à utiliser le budget de l’Etat comme un outil d’intermédiation financière.

ÉL : Peut-être vivons-nous aussi un renversement durable des rapports de forces : après des siècles d’hégémonie, on dirait bien que la vieille Europe est condamnée à une marginalisation croissante.

HG : Il n’y a aucune raison que l’Europe sorte de l’Histoire sauf si elle choisit le renoncement. Il est urgent d’en finir avec cette idée folle d’une dépolitisation totale de la société et de l’économie qui, depuis les années 1980, fait de l’Europe la variable d’ajustement de toutes les autres politiques du monde. Je ne me résigne pas à ce que la France et l’Europe ne soient plus des foyers de la civilisation mondiale. Je refuse le fatalisme.

ÉL : Des gens très respectables, y compris dans l’entourage du Président, pensent que nous sommes condamnés à la marginalité. « La France, mais c’est fini », dit Alain Minc.

HG : Elle en a vu d’autres, la France !, comme disait le Général de Gaulle.

ÉL : Pendant ces quatre années, vous est-il arrivé d’avoir envie de partir ?

HG : Si ça ne m’était jamais arrivé, le fait de rester n’aurait eu aucun prix. C’est la liberté que l’on se reconnaît de partir qui donne sa valeur à l’engagement.

ÉL : Nicolas Sarkozy promettait aussi de réaliser la synthèse entre une vision gaullienne de la République et une conception libérale de la société. A-t-il réussi ?

HG : C’était déjà la synthèse de 1958. Le vrai défi aujourd’hui, c’est la crise de la politique qui creuse un fossé entre gouvernants et gouvernés n’est pas propre à la droite française ni à la présidence de Nicolas Sarkozy, elle est commune à tous les pays développés et surtout aux pays européens. Dans ce monde globalisé, les politiques se sont dessaisis de leurs instruments d’action et, une fois élus, doivent avouer leur impuissance aux citoyens. Si on n’inverse pas la tendance, cette incapacité crépusculaire sonnera la mort de la politique et de la démocratie. C’est en travaillant à former un front des Etats qu’on pourra changer en profondeur l’économie, donc la société.

ÉL : La difficulté à parler aux classes populaires n’est-elle pas un échec du sarkozysme ?

HG : Il y a un profond malaise des classes populaires et des classes moyennes actives dans tous les pays développés parce qu’elles supportent depuis trente ans tout le poids de toutes les crises et qu’elles n’en peuvent plus. Est-ce la faute de Nicolas Sarkozy ? Evidemment non.

ÉL : Non, sa faute est sans doute d’avoir créé des attentes excessives. Mais venons-en au style. Du Fouquet’s au bouclier fiscal, comment expliquez-vous cette accumulation d’erreurs symboliques qui a permis à la presse de gloser sur le « Président des riches » ?

HG : C’est ce que les Américains appellent une légende urbaine. À force de répéter n’importe quoi, on finit par y croire. À part le bouclier fiscal, il n’y a pas eu depuis 2007 une seule mesure que l’on puisse citer à l’appui de cette thèse. Et le bouclier fiscal est supprimé.

ÉL : Et le Fouquet’s ?

HG : Je trouve l’argument un peu dérisoire.

ÉL : Le lieu et les gens avec qui le chef de l’Etat fête sa victoire, cela n’a pas de sens ?

HG : Nicolas Sarkozy a d’abord fêté son élection avec les Français place de la Concorde avant de rejoindre quelques-uns de ses amis. Est-il interdit d’avoir des amis riches ? C’est grotesque. Pompidou, ancien directeur de la Banque Rotschild avait des amis riches. Mitterrand et Chirac aussi.

GM : Au-delà de l’anecdote, Nicolas Sarkozy avait fait le pari de décomplexer le rapport des Français à l’argent. Dans une France obsédée par l’égalité, ce pari semble intenable.

HG : Le rapport à l’argent est d’autant plus compliqué que les différences de rémunération ne sont plus fondées sur l’utilité sociale. Ce problème se pose partout.

ÉL : Pourquoi certains sarkozystes, qui se revendiquent du gaullisme, quittent-ils l’UMP pour se précipiter chez Jean-Louis Borloo ?

HG : Il faut le leur demander. Mais au fait combien sont-ils ? J’ai beaucoup d’estime et d’amitié pour Jean-Louis Borloo. Mais que l’alliance des centres puisse incarner le gaullisme, ce serait quand même un première historique.

ÉL : À part, ça tout va très bien à droite ?

HG : Toujours vos étiquettes, droite, gauche, centre…C’est pour échapper au régime des clans et des partis que le Général de Gaulle a créé la Vème République et l’élection du Président au suffrage universel. Alors, vos histoires de droite et de gauche, ce n’est pas le sujet.

ÉL : Et nos histoires d’extrême droite, c’est le sujet ? Vos thématiques – la laïcité, la République … – se retrouvent dans les discours d’une Marine Le Pen capable de rafler entre 15 et 20% de l’électorat, vous vous en fichez aussi ?

HG : Je ne me détermine pas par rapport à Marine Le Pen. Ce qu’elle raconte ne m’intéresse pas. J’observe en revanche avec inquiétude la radicalisation de la société française et de toutes les sociétés développées, en particulier en Europe.

ÉL : Si vous souhaitez que le Président soit réélu, il faudra bien récupérer les électeurs du FN.

HG : Une bonne partie du vote FN est un vote de protestation et de désespérance. C’est en offrant une espérance aux Français que l’on gagne une élection présidentielle. L’arithmétique partisane n’est pas le sujet parce que personne n’est propriétaire de ses électeurs. Le sujet, c’est ce qu’on est capable d’incarner.

ÉL : Pourquoi demander à Patrick Buisson d’élaborer une stratégie pour chasser sur ses terres ?

HG : Où êtes-vous allée chercher cette ânerie ? Patrick Buisson est chargé d’ausculter les aspirations de la société.

ÉL : Vous devriez cesser de vous en remettre aux sondages pour comprendre la société. Vous n’allez pas nous dire vous aussi que la radicalisation, la colère et le désespoir que vous avez évoqué sont simplement le fruit de fantasmes réactionnaires ont bien de véritables raisons. Il y a un problème, non ?

HG : Oui, pour tous les partis. Nous sommes confrontés à une profonde crise de société et même de civilisation que la politique a occultée pendant des décennies. Dans toutes les grandes démocraties, les gens ne supportent plus qu’on leur dise soit que cette crise n’existe pas, soit qu’on n’y peut rien.

ÉL : Il se trouve que cette colère a quelque chose à voir avec les questions « identitaires » qui ont longtemps été abandonnées au FN. Quelques déclarations de Claude Guéant sur l’immigration ne suffiront pas à crédibiliser la majorité sur ce front.

HG : La crise identitaire est profonde. Elle ne se réduit pas à la question de l’immigration. C’est un phénomène global qui touche l’économie, la culture, la langue et l’effritement de notre modèle républicain. Pendant quarante ans, nous avons, inconsciemment ou non, délibérément ou non, fait le choix de détruire notre modèle républicain. Songez que dans ce pays, on ne pouvait même plus prononcer le mot assimilation !

DB : Mais vous savez bien qu’on ne peut pas assimiler 5 millions de personnes comme on en assimilerait 50.000 !

HG : De toutes les façons, nous n’avons pas le choix. Si nous renonçons à l’assimilation, c’est-à-dire à faire partager aussi des valeurs, une culture, une langue, une histoire, alors nous faisons le lit du communautarisme. Or, les pays comme les Pays-Bas, l’Angleterre ou l’Allemagne qui vantaient la supériorité de leurs modèles multiculturels le rejettent aujourd’hui parce que le communautarisme engendre une situation insupportable chez eux. Mais les extrêmes ne proposent que des solutions caricaturales et le plus souvent inapplicables.

DB : Lors d’un récent colloque, Marine Le Pen a proposé de donner des cours de langue française aux immigrés, pas de les remettre dans des bateaux !

HG : Pourquoi n’arrivons-nous pas à parler d’autre chose que de Madame Le Pen et du Front national ?

EL : Sans doute parce qu’il pose des questions qui touchent les Français, notamment celle de l’immigration.

HG : Certes, mais elle renvoie à une seule question : que voulons-nous faire de notre modèle républicain ? Quand on est républicain, on n’organise pas des cours de « langues et cultures d’origine » parce que dans l’école de la République, il ne peut pas y avoir de cours réservés aux élèves en fonction de leur origine. Quand on est républicain, on veut la même école, la même éducation, le même savoir pour tous les enfants, d’où qu’ils viennent et quel que soit leur milieu. Quand on est républicain, on n’accepte ni les quotas, ni les zones de non-droit, on fait respecter l’obligation scolaire, on refuse la burqa…Mais on ne peut pas faire fonctionner le creuset républicain si les flux migratoires ne sont pas maîtrisés.

ÉL : En attendant, le séparatisme ethnique et culturel est une réalité. Dans Fractures françaises, Christophe Guilluy montre que les Blancs appartenant aux classes populaires quittent les banlieues de la petite couronne pour s’installer dans les zones périurbaines. Que faire ?

HG : Refuser absolument cette évolution. Il faut bien voir que le communautarisme ne s’est développé que parce qu’il a rencontré une idéologie bienveillante. Il faut s’y opposer par tous les moyens: respect de la loi, mais aussi internats d’excellence, école de la deuxième chance. Il faut sans doute expérimenter davantage la fermeture des établissements qui cumulent trop de handicaps et le busing pour favoriser le mélange des populations. Surtout, il faut faire du Grand Paris le laboratoire de la lutte contre la ségrégation urbaine : c’est l’une de ses principales raisons d’être. Mais avant tout, il faut éviter de traiter le problème quartier par quartier : le zonage est l’antichambre de la ségrégation.

ÉL : L’Education nationale n’aurait-elle pas dû, en ce cas, bénéficier d’un traitement spécial dans la RGPP ? Du reste, en annonçant la fin des fermetures de classes, le Président l’a implicitement reconnu.

HG : L’Education nationale, c’est presque la moitié des effectifs de la Fonction publique d’Etat. L’exonérer de la RGPP, ce serait rendre celle-ci totalement inopérante. Et puis comment justifier que l’on réduise le nombre des infirmières et pas celui des enseignants ? Le problème de l’école n’est pas celui du nombre des enseignants mais de leur répartition. Dans certains endroits, on peut avoir sans problème des classes de 40 élèves et d’autres où il ne faudrait pas dépasser 15 élèves. Mais la priorité, c’est quand même de redéfinir le projet éducatif, les valeurs et les objectifs de l’Ecole.

ÉL : Revenons au mélange des populations. On peut peut-être l’imposer pour les élèves pas pour l’ensemble de la population.

HG : Le mélange à l’école, c’est quand même décisif. C’est le but des internats d’excellence, créés pour donner aux jeunes les plus méritants une chance d’échapper aux déterminismes de leur milieu pour qu’ils soient ensuite des exemples. Il a fallu surmonter les réticences des établissements qui ne voulaient pas se séparer de leurs bons élèves, les doléances des familles qui refusaient de voir leurs enfants quitter le foyer, la frilosité dogmatique de l’Education nationale et les mises en garde du ministère du Budget, obsédé par le coût du projet. Mais nous l’avons fait. Mais le Président de la République a tenu bon. On peut dire que ce n’est pas assez mais la direction est prise.

GM : Le problème c’est que la République dont vous parlez exige un Etat fort. Et dans notre monde, un Etat fort, cela semble anachronique.

HG : L’affaiblissement de l’Etat résulte de choix collectifs délibérés. On n’est pas obligé de développer sans cesse des contre-pouvoirs comme si l’autorité de l’Etat représentait une menace pour les libertés alors que la véritable menace aujourd’hui réside plutôt dans le déclin de cette autorité. Prenons l’exemple de la Justice. Il est nécessaire qu’elle soit indépendante. Mais dès lors que les magistrats n’ont de comptes à rendre, ils doivent exercer leur indépendance avec retenue. Cela devrait être le cas de tous ceux auxquels la République confère des pouvoirs. Sinon, cela ne peut pas fonctionner. Si les institutions se combattent entre elles, si le juge veut faire la loi à la place du législateur, s’il se prend pour un justicier en lutte contre le gouvernement au lieu de s’appliquer à rendre la justice, alors il n’y a plus d’Etat. Je rappelle que les juges et les membres des « Autorités indépendantes » ne sont pas élus, de même que les membres du Conseil d’Etat ou du Conseil Constitutionnel.

ÉL : Ces honorables institutions – dont les membres sont appelés « Sages » -, sont-elles une preuve de vitalité démocratique ou un obstacle à l’action ?

HG : Le modèle républicain est fondé sur la séparation et l’équilibre des pouvoirs, pas sur leur concurrence. Les contre-pouvoirs naturels se trouvent dans la société civile, dans la presse les partis, les syndicats, pas dans l’Etat. Cela dit, il y a aujourd’hui une dérive qui pourrait nous conduire à un gouvernement des juges. Si elle allait au bout de sa logique, cette dérive pourrait bien saper les fondements de l’Etat républicain. Dans cette situation, il y a quelque ironie à voir le Président accusé de bonapartisme. S’il y avait un reproche à faire à Nicolas Sarkozy, ce serait plutôt de ne pas avoir été l’hyper président que certains dénoncent.

ÉL : Oui, on l’aurait voulu un peu plus bonapartiste. Mais l’heure tourne et nous n’avons pas dit un mot des crises internationales, alors que la France est engagée dans une guerre hasardeuse en Libye et que nous avons perdu notre soixante-dixième homme en Afghanistan.

GM : En Lybie, et c’est tout à son honneur, la France a su prendre la tête de l’initiative internationale, mais la Coalition est aujourd’hui menacée d’usure, sinon d’enlisement.

HG : La Libye est un cas particulier du point de vue du droit international et de la géopolitique, pas un précédent que l’on pourrait rééditer dans le monde entier. Un peuple était en train de se faire massacrer, il fallait le protéger. Ce choix avait une dimension tragique, il faut l’assumer Face à cette succession d’événements nous ont obligés à faire des choix tragiques qui ne sont ni bons ni mauvais. Doit-on engager une opération militaire pour libérer des otages? Doit-on intervenir en Libye pour sauver la population de Benghazi ? Ces dilemmes sont le quotidien de la politique.

ÉL : Les Syriens ne sont-ils pas aussi en train de se faire massacrer ?

HG : La Syrie, c’est un grand pays mais aussi une mosaïque de tribus, d’ethnies et de religions à l’équilibre extrêmement instable. En tout état de cause, il n’est pas possible pour l’heure de définir un mandat international. Fidèle à la position qu’elle défendait lors de la guerre en Irak, la France n’envisage pas de sortir de ce cadre mais elle soutient des sanctions économiques et politiques.

GM : À la suite de Barack Obama, Nicolas Sarkozy a annoncé le retrait de nos troupes d’Afghanistan d’ici 2014. La France est-elle l’auxiliaire des Américains ?

HG : Cela fait 10 ans que les troupes françaises sont en Afghanistan. Elles n’ont pas vocation à y rester mais le transfert des responsabilités aux autorités afghanes doit se faire en bon ordre, en concertation avec celles-ci et avec nos alliés.

ÉL : Vous savez bien que ni la police ni l’armée afghane ne sont prêtes à prendre le relais. Avons-nous eu raison de s’engager dans cette guerre ?

HG : Oui, la cause était juste. Au lendemain du 11 septembre, la France a fait le choix de la démocratie contre le terrorisme et l’obscurantisme. Là encore, il ne sert à rien de refaire l’Histoire.

IM : Une question people pour la fin. Avez-vous vu La conquête ? Avez-vous apprécié votre personnage ?

HG : Ce film est bien fait mais il passe à côté d’une dimension essentielle d’une campagne présidentielle : l’énergie folle que déploie un candidat pour gagner. Je regrette donc un peu que psychologie ait relégué au second plan l’aspect politique. Quant à mon personnage, malgré le talent du comédien, je l’ai trouvé falot. Et puis, il y a une chose que je n’ai pas aimée, c’est qu’on mette ce que j’ai dit dans la bouche d’un autre !

ÉL : De quoi s’agit-il ?

HG : « Le candidat communautariste atlantiste et libéral ne sera pas élu ». Or, si Nicolas Sarkozy a été élu, c’est bien parce qu’il a refusé de s’engager sur ce chemin-là.

ÉL : Eh bien, pour être réélu, il lui reste à prouver qu’il n’a pas été le Président communautariste, libéral et atlantiste que certains décrivent, parfois avec de solides arguments auxquels je suis sûre que vous avez des réponses, mais comme vous êtes très bavard, vous n’en aurez pas le temps. Mais un mot sur l’échéance qui approche : quel est le meilleur, c’est-à-dire le pire pour vous, candidat socialiste ?

HG : Celui qui sortira vainqueur des primaires socialistes.

ÉL : Justement, la critique qu’en a fait l’UMP ne traduit-elle pas un regrettable manque de fair-play ?

HG : Quitte à paraître buté, je vais redire que l’élection présidentielle, c’est la rencontre d’un homme ou d’une femme et du peuple. Pour moi les primaires sont un péché contre l’esprit des institutions. Tout comme d’ailleurs le fait de commencer par rédiger un programme et de chercher ensuite un candidat pour le porter. Mais les socialistes sont libres de pécher contre les institutions. Reste la question des fichiers qui est légitime puisqu’elle pose le problème du fichage. Nous verrons bien combien de Français acceptent d’aller se faire ficher !

ÉL : Tous les livres sur le Président le décrivent comme un homme trop encombré de lui-même. La grande faille de Nicolas Sarkozy est-elle sa psychologie ?

HG : On a reproché à Nicolas Sarkozy d’avoir désacralisé la fonction. Les plus virulents sont d’ailleurs ceux qui ont toujours dénoncé le caractère monarchique de la fonction présidentielle. Mais Nicolas Sarkozy n’a pas mis en scène cette désacralisation comme l’avait fait par exemple Valéry Giscard d’Estaing. Ce problème n’est pas tout-à-fait anecdotique parce que la sacralité de la fonction présidentielle est étroitement liée à sa dimension sacrificielle à laquelle les Français sont profondément attachés : ils attendent du Président de la République le sacrifice de son « moi », un don de soi total. Peut-être Nicolas Sarkozy a-t-il été trop humain en laissant transparaître ses sentiments, ses joies, ses souffrances. C’est vrai, il est humain, trop humain parfois. Il ne s’en est pas moins dévoué corps et âme à sa fonction.[/access]