Aujourd’hui, après la révélation du Parisien selon laquelle François Hollande se serait laissé aller à qualifier le Président de la République de « sale mec » devant quelques journalistes, la rumeur enfle : et si le syndrome Jospin[1. Lors de la campagne de 2002, Lionel Jospin avait confié à des journalistes en off qu’il trouvait Jacques Chirac, vieilli, usé et fatigué. Une fois sa sortie éventée, le candidat s’était obligé à un mea culpa public, ce qui n’avait rien arrangé. Cet épisode avait été considéré comme l’une des causes de la chute de la maison Jospin.] atteignait Hollande ? D’un autre côté, on n’imagine pas Nicolas Sarkozy évoquer ses adversaires en des termes plus aimables. On se rappelle aussi des moqueries dont le Président de la République en exercice, Jacques Chirac, fut victime en son temps, notamment en raison de sa passion pour le sumo. Bref, Hollande a plutôt du retard sur Sarkozy sur le terrain de l’invective[2. Le même Parisien indiquait il y a quelques jours que Nicolas Sarkozy avait traité Nicolas Dupont-Aignan « d’imbécile ».] et ceux qui l’attaquent sur ce point nagent dans le ridicule.
C’est notamment le cas de Sophie de Menthon, dirigeante d’entreprises, membre éminente du Conseil économique et social et polémiste à RMC, qui a jugé inacceptable la saillie hollandaise. Il semble pourtant que la notion d’acceptabilité, chez Madame de Menthon, ne recouvre pas les frontières qu’on lui connaît habituellement. Que pèsent ces propos de campagne électorale à côté des pratiques personnelles de cette chef d’entreprise ? Qu’une personne se vante ouvertement de délocaliser des centres d’appels téléphoniques, parce qu’en France, ça coûte trop cher, on commence à être habitué. Qu’une telle personnalité soit membre du conseil économique et social, en revanche, devient problématique.
Mais Sophie de Menthon ne s’arrête pas là. Elle a aussi récemment défendu les entreprises occidentales qui font travailler des enfants en Chine ou ailleurs, assurant qu’il fallait se montrer pragmatique, sans quoi, finalement, « ces gosses retourneraient dans le ruisseau ». Que le lecteur incrédule visionne la vidéo, où la Présidente du mouvement Ethic -ça ne s’invente pas- profère de telles déclarations, et se rende compte par lui-même de ce que Sophie de Menthon trouve, quant à elle, acceptable. Il ne viendrait pas à l’idée à cette grande avocate du « fier d’être de droite »[3. Y a t-il en ce bas monde chose aussi méprisable que la droite affairiste, à part la gauche sociétale ?], d’imaginer qu’une multinationale a largement les moyens de payer ce qu’il faut à ses ouvriers chinois pour que leurs enfants puissent aller à l’école – et non à l’usine. Le pragmatisme qu’elle porte en étendard rappelle le réalisme de ceux qui s’opposaient à l’abolition de l’esclavage et du travail des enfants aux XIXe siècle.
On imagine bien volontiers qu’il serait, à ses yeux, inacceptable d’établir des barrières douanières afin de lutter contre ce moins disant social. Ainsi va le monde selon Madame de Menthon. Si j’étais le candidat Sarkozy, je me dépêcherais de lui demander de se faire plus discrète. Car, avec pareille avocate, il est possible que beaucoup d’électeurs soient tentés de ne pas croire à une candidature qui se prétend au service de l’emploi « made in France ».
Si certains d’entre vous, soucieux de se familiariser avec la langue des nouveaux maîtres du monde, s’aventurent aujourd’hui dans les Instituts Confucius, ils remarqueront de vastes cartes de la République Populaire de Chine accrochées aux murs des salles de classe généreusement allouées par l’Etat français à l’enseignement du néo-chinois[1. Dans les années 1950, la République Populaire de Chine a « simplifié », c’est-à-dire charcuté, les caractères chinois en en rendant parfois l’origine sémantique incompréhensible. Si l’on veut apprendre un chinois traditionnel, et avoir ainsi un accès un peu plus facile aux classiques chinois, mieux vaut apprendre le chinois pratiqué aujourd’hui à Taïwan ou à Hong Kong (à l’écrit).]. Ces cartes officielles chinoises intègrent sans vergogne, et au mépris de la réalité géopolitique, les territoires et zones maritimes que la Chine populaire revendique mais qu’elle ne contrôle pas : Taïwan, un pays de fait indépendant, les îles Senkaku contrôlées par les Japonais mais aussi l’ensemble de la Mer de Chine du Sud, qui selon la doctrine chinoise dite de « la langue de bœuf » s’étend sur plusieurs milliers de kilomètres au sud de l’île méridionale de Hainan, jusqu’à la proximité immédiate des côtes philippines ou vietnamiennes.
Notre époque aime à se gausser du nationalisme étriqué et ombrageux de nos ancêtres. Ceux-ci faisaient figurer l’Alsace et la Lorraine perdues en couleur sombre sur les cartes qui servaient à l’édification patriotique des écoliers de la Troisième République. Mais même sur le mode de la lamentation, ces cartes traduisaient la réalité : ces territoires étaient bel et bien perdus et contrôlés par une puissance étrangère. Or, si l’on en croit ses cartes et son discours officiels, la Chine est au contraire en plein déni : il n’existerait qu’une seule Chine : la République Populaire de Chine. Taïwan ? Une province renégate dont le statut est une question intérieure chinoise. Peu importe qu’il y existe un régime indépendant, celui de la République de Chine, créée sur le continent en 1911, et réfugiée à Taïwan en 1949 après sa défaite face aux maoïstes. Peu importe aussi que Taïwan ait été légalement cédé au Japon impérial aux termes du traité de Shimonoseki en 1895 et qu’il fut contrôlé par Tokyo jusqu’à sa capitulation en 1945. Peu importe encore que la Chine impériale des Qing ne se soit jamais vraiment intéressée à ce territoire lointain et infesté d’anthropophages plutôt imperméables à la culture chinoise (c’est-à-dire, du point de vue des mandarins, à la culture tout court). Peu importe enfin que ce pays soit au fond presque autant un produit de la colonisation hollandaise au XVIIe siècle que de la colonisation chinoise qui lui a succédée, puisque Formose, le nom « occidental » de Taïwan, ne comptait presque aucun habitant permanent de culture chinoise avant le XVIIe siècle. Non, ce qui compte pour le pouvoir chinois, c’est que, pour effacer le « siècle des humiliations » (qui s’étendit des guerres de l’opium jusqu’à la fondation de la Chine communiste en 1949), la « réunification » de la mère patrie soit le devoir sacré de chaque citoyen de la République Populaire de Chine, habitants de Taïwan compris.
Ces chimères ne porteraient guère à conséquence si nombre de pays étrangers, fascinés par la montée en puissance de l’Empire du Milieu, n’étaient pas de plus en plus tentés de conforter les fantaisies nationalistes chinoises, qui pourraient un jour provoquer un conflit majeur. Car cette « réunification » fantasmatique n’est réclamée que par une portion infime de la population taïwanaise, dont l’immense majorité est au contraire très attachée au statu quo[2. C’est-à-dire à l’indépendance de fait de Taïwan qui est d’ailleurs lié aux Etats-Unis par de multiples liens, aux premiers rangs desquels des liens militaires.].
Pékin refuse aujourd’hui que le monde prenne acte du fait incontournable qu’il ne contrôle pas Taïwan. Et malgré tous ses efforts pour améliorer ses relations avec Pékin, malgré son appartenance à l’Organisation Mondiale du Commerce, Taïpei reste aujourd’hui un citoyen de seconde zone de la communauté internationale. Or, Taïwan existe indépendamment de la Chine. La preuve ? Elle devrait sembler irréfutable à nous autres Européens, tant nous sommes attachés à la démocratie : le pays organise des élections, présidentielle et législatives, le 14 janvier prochain, qui mobilisent l’ensemble du corps électoral et déchaînent les passions à Taïwan même, mais aussi…en Chine.
Car ce n’est pas le moindre des paradoxes : grâce à Taïwan, la Chine est prise par la ferveur des élections. De Pékin à Canton, les débats télévisés qui mettent aux prises les candidats à la présidentielle taïwanaise sont suivis avec passion par les travailleurs hyper branchés de la nouvelle usine du monde. On a même vu récemment un Chinois, un certain M. Guo, ramer sept heures sur un radeau depuis le continent pour tenter de rejoindre l’île taïwanaise de Kinmen afin de « voir les élections, et les drapeaux électoraux flotter partout ». Guo avait pris au mot la propagande de son pays. Puisque les deux rives du détroit de Taïwan ne séparent pas deux états mais deux provinces, c’est en toute logique qu’il s’est étonné de son arrestation par les gardes-côtes taïwanais.
Heureusement pour les Taïwanais, seuls les citoyens de l’île voteront lors de l’élection présidentielle qui opposera le sortant Ma Ying-jeou, 61 ans, né à Hong Kong, diplômé de Harvard et favori de Pékin, à Tsai Ying-wen, une ex-universitaire de 55 ans, diplômée de Yale et docteur en droit de la London School of Economics. A l’observateur qui se veut impartial, Taïwan donne parfois l’impression d’être une démocratie à l’occidentale comme une autre : on y stigmatise la montée des inégalités, on y lance des boules puantes, on y débat à la télé, on y sonde sans cesse le corps électoral. D’après les sondages justement, le sortant, favorable à un rapprochement avec la Chine, est en mauvaise posture. Sa réélection, souhaitée par les Chinois mais aussi par les Américains qui ne redoutent rien tant que de voir les tensions entre les deux rives se raviver, est loin d’être assurée. Tsai, favorable à une « taïwanisation » de Taïwan et à une indépendance (même si elle ne dit pas son nom) définitive de Taïwan à l’égard de la Chine, est coriace et semble même gagner du terrain dans les sondages. Tsai met l’accent sur la souveraineté du peuple taïwanais face à la Chine et se présente comme la candidate des classes moyennes et populaires : une combinaison qui pourrait se révéler gagnante face à un sortant qui, malgré des moyens financiers gigantesques, apparaît de plus en plus comme le candidat de l’étranger et des grandes entreprises.
Grâce à la détente entre les deux anciens ennemis nationaliste et communiste, les relations économiques entre Pékin et Taïpei n’ont jamais été aussi bonnes. Un accord cadre de libéralisation du commerce a été conclu entre les deux rives du détroit. Les touristes chinois peuvent désormais se rendre sur l’île. Or, au fur et à mesure que les liens bilatéraux se développent, le sentiment identitaire « taïwanais » ne cesse de se renforcer : confrontés à des Chinois dont ils sont séparés depuis au moins des décennies, dont la langue, écrite et parlée, a évoluée de façon différente de la leur, les insulaires mesurent ce qui sépare une nation démocratique d’une immense dictature communiste. Paradoxalement, l’identité taïwanaise se développe au même rythme que l’intégration de l’économie de l’île à celle du continent. Tsai Ing-wen a bien compris cette évolution. Elle insiste sur l’identité séparée de Taïwan dans tout ce qu’elle peut avoir d’émancipatrice face à une tyrannie menaçante.
De quoi aboutir à la conclusion – farfelue sous nos cieux – que l’identité nationale peut s’avérer émancipatrice pour le peuple qui s’en empare.
Ce qui force l’admiration chez François Hollande, c’est son sens de l’humour. Dans son adresse aux Français que Libération est si fier de publier, le candidat socialiste insiste sur l’immense savoir-faire de ses compatriotes (je cite), ainsi que sur la richesse de leur vie intellectuelle et artistique que le monde entier leur envie.
Dans les discours du Comité Central Chinois, on tient volontiers ce genre de propos avec le plus grand sérieux. Ils caressent dans le sens du poil l’orgueil national et donnent à chaque « camarade » l’illusion de participer à un destin collectif hors du commun. Personne ne soupçonnera François Hollande de démagogie. Mais on lui concédera volontiers un sens de l’humour assez incisif sans savoir s’il vise certains caciques de son parti quand il parle de l’attachement profond de nos fonctionnaires, « les meilleurs du monde » – on ne le répétera jamais assez – aux valeurs de la République.
La valorisation excessive d’un peuple, d’un parti ou d’un leader, quel qu’il soit, provoque immanquablement l’effet opposé : un sourire narquois (sauf dans les comices agricoles). Merci donc à François Hollande de nous avoir offert ce discours électoraliste dont Flaubert se serait délecté. Les brillants intellectuels dont est peuplée la France auront également savouré cet art consommé de la parodie. Les grands humoristes font les grands présidents. François Hollande a donc toutes les chances d’y parvenir.
Les soldes ont commencé ! Chouette ! Voilà une bonne raison pour nous pencher un instant sur ce qui se porte en ce moment. Il semblerait que pessimisme et sinistrose soient le costume deux pièces incontournable pour démarrer 2012, sauf à vouloir se singulariser outrancièrement. La plupart des analystes politiques, dont notre ami Luc Rosenzweig, nous prévient gentiment des déboires qui nous attendent dans les mois à venir, taxant même d’hypocrites les parents, amis, voisins ou simples connaissances qui auraient l’outrecuidance ou l’inconscience de vous souhaiter une bonne année. Ce qui est assez rassurant puisque dans l’immense majorité des cas, les prévisionnistes, même les plus brillants, se trompent quasi systématiquement dans leurs pronostics de début d’année.
Reste évidemment à déplorer les imbéciles fêtes de fin d’année ! Ce n’est pas vraiment nouveau, mais ça se précise. Il y a déjà longtemps que l’on soupire, arborant l’air blasé ou supérieur de « celui à qui on ne la fait pas », que franchement, hein, s’amuser sur commande, c’est d’un con ! Pourquoi faudrait-il faire la fête à date fixe ? Noël, Nouvel An, etc, c’est d’un rasoir ! *Vive la spontanéité et l’imprévu ! Et puis ces courses épuisantes dans des magasins illuminés, pailletés, décorés, c’est d’un vulgaire ! Car les esprits supérieurs ne s’y trompent pas, tenez-vous bien : Toutes ces fêtes sont commerciales ! Héééé, oui, navrée de vous déciller les yeux. Romaric Sangars va plus loin encore, notant que le lien le plus ténu avec la nativité a disparu, emportant avec lui cette espérance de bon aloi lors du retour de la lumière et de la naissance du petit Jésus. L’homo occidentalis de fin d’année, fauché, n’est plus qu’un consommateur épuisé, abruti par sa propre consommation.
Vais-je toucher le fond de la réaction bourgeoise, traditionaliste et mémére ? Probablement. Car je goûte beaucoup les « fêtes de fin d’années », elles m’aident à traverser l’obscurité et me prennent par la main à l’entame de l’hiver. J’aime les boutiques bariolées, les avenues illuminées et les cartes de vœux. J’aime fêter Noël en famille et m’exploser en cuisine pour mitonner avec amour les chapons, crème d’huîtres, confit d’oignons, homards, bûches et macarons dont j’espère qu’ils raviront les papilles de ceux que j’aime. Et auparavant, j’adore faire patiemment les boutiques, même dans le froid, pour dégoter LE cadeau qui va surprendre, ravir ou séduire mes parents, conjoint, enfants, neveux, etc… C’est même un double plaisir ! Ha, la joie d’avoir enfin trouver l’objet rare que je sais convoité par ma sœur ! A cette joie se marie le plaisir enfantin des magasins habillés pour la circonstance, les savants emballages cadeaux, la musique naïve et entêtante. La ville a enfilé ses bas résilles et se drape dans son boa et j’aime ça !
J’aggrave mon cas puisque je remets le couvert au Nouvel An où je me plais à convier les amis qui me sont chers. La table scintille, les plats rutilent, et malgré mes talons de 12 cm, je ne sens pas la fatigue en préparant mes écrevisses, foie gras, dinde et marrons glacés. Je suis heureuse d’avoir réussi ma bisque et imagine déjà les regards approbateurs de mes invités. La fête commence. J’aime les rires qui fusent si facilement grâce au champagne, la gentillesse de rigueur, les conversations pétillantes, les embrassades de minuit, voir chacun sur son…31 !
Evidemment, j’ai le portefeuille anorexique après ces agapes ! Et malheureusement, il est bien le seul à être anorexique ! On se réveille un peu hébété. La fête est finie. Vient janvier et la fin des libations. Mais nous avons fait provision de plaisir et peut-être de bonheur, en tout cas de gaîté.
Alors entre les laïcards et les Musulmans qui veulent supprimer Noël et les intellectuels conscientisés qui condamnent ces fêtes sans âmes et obligatoires, je fais de la résistance[1. Et je précise à mes amis français qu’ils seraient malvenus de se plaindre, les Belges, Hollandais, etc se farcissant, eux, la Saint-Nicolas en prime !]. D’autant plus volontiers que, qu’on le veuille ou non, il est tout de même infiniment plus compliqué de trouver un rôti de canne farci à la purée de morilles au mois de juin.
Mes chers Luc Rosenzweig et Romaric Sangars, dans peu de temps, j’en serai à la confection des frangipanes. Puis-je vous proposer de vous joindre à nous pour tirer les rois ? Promis, on parlera de l’euro qui fout le camp et de la perte des valeurs chez nos contemporains infantilisés.
Dans son intervention à l’Eastern Economic Association, Paul Krugman, prix Nobel d’économie, s’interroge sur l’aveuglement des économistes face à la crise. L’auteur pense que sa profession est destinée à se tromper. On ne le contredira pas.
Plusieurs facteurs contribuent à cet aveuglement.
1) Le premier est la croyance en l’efficacité des modèles économiques. (Sur l’inanité du modèle standard à partir duquel raisonne l’écrasante majorité des économistes, on lira l’ouvrage d’André Orléan, L’Empire de la valeur, un chef d’oeuvre de clarté).
2) Le second est l’insensibilité historique que la confiance en la validité scientifique de ces modèles génère (Les spécialistes sont toujours très étonnés que l’Histoire puisse ne pas correspondre à leur plan).
3) Le troisième tient à l’organisation de la profession elle-même. Fignoler des modèles farfelus dans son coin ne suffit pas : les enseigner à des générations d’économistes, voilà ce qui permet d’inscrire la bêtise dans le marbre, voilà ce qui permet de faire de son propre aveuglement une règle d’or. En raison de ces trois facteurs (qu’il serait déraisonnable de vouloir limiter à un nombre aussi modeste) Krugman se montre très inquiet.
Les économistes sauront-ils se montrer à la hauteur d’un évènement qu’ils n’avaient pas prévu ? Comment se réconcilier avec l’Histoire ? Entre le profane qui n’y comprend rien et le professionnel qui n’y voit goutte, l’affaire paraît effectivement mal engagée.
Retournant l’argument contre lui-même, l’auteur constate qu’il fait partie de la corporation et que cette appartenance est une forme de malédiction. Krugman pense que ce qui fait de lui un économiste est justement ce qui l’empêche de trouver une solution. Son intervention à l’Eastern Economic Association prend donc, très logiquement, la forme d’un appel au secours.
Comme tous les cris de désespoir, cet appel à ceci de d’émouvant qu’il ne sera entendu par personne. La tragédie du savoir économique, qui est une tragédie shakespearienne où les meilleurs économistes jouent le rôle d’Othello, ne connaîtra pas de fin heureuse, parce que le destin d’une profession ne consiste pas à comprendre la réalité – de même que la sophistication mathématique des modèles n’a pas pour but de comprendre le monde, mais de renforcer la croyance des économistes en leur propre lucidité, qui est aussi leur propre perdition.
La pièce serait divertissante si les hommes politiques n’avaient décidé de se laisser guider par des aveugles. Dans la version bruxelloise du fatum, ceux qui pourraient agir ont décidé de s’en remettre à l’avis de ceux qui n’ont rien vu. Cette admirable décision conduit d’ores et déjà, comme on peut voir, à une récession généralisée. Elle devrait affecter l’ensemble des acteurs économiques, car, dans une tragédie bien construite, tout le monde en prend pour son grade.
Bing boum badaboum ! Un nouveau danger mortel menace notre démocratie : la germanophobie. Comme si l’islamophobie, l’homophobie et la négrophobie dominantes chez nos concitoyens ne suffisaient déjà pas à désigner les Français au courroux du reste de l’humanité, et spécialement de l’humanité nord-européenne.
Aussitôt lancée, l’accusation fut reprise et martelée en boucle façon Guetta par toute la droite réunifiée, ardemment secondée par les vigiles de la gauche morale − Mélenchon inclus, (lequel se proposera d’ailleurs ensuite comme préposé au lynchage, dans la fort similaire affaire Efa Choly-Patrick Besson). Immédiatement, la « germanophobie » fut achetée comptant, sans sourires ni guillemets, tant par les éditocrates que par le sous-prolétariat journalistique des sites et chaînes d’info continue, qu’on connaissait plus bégueules quant aux slogans made in UMP : rappelons que le premier à avoir pointé cette dérive a été le « meilleur d’entre nous ».
Alain Juppé, donc, a ouvert le bal avec une déclaration solennelle: « Par pure tactique politicienne, avec pour seul objectif l’affaiblissement du président français, les socialistes prennent les risques de ressusciter en France les vieux démons de la germanophobie […] « Nationalisme allemand », « politique à la Bismarck », « droite prussienne ». L’emploi de ces termes fait froid dans le dos. Il est honteux, par hargne partisane, de fragiliser notre acquis le plus précieux: la réconciliation, l’amitié franco-allemande.» Rien que ça! Même dans ses dénonciations coutumières des dérives « islamophobes » en France, le patron du Quai d’Orsay n’avait jamais utilisé un langage aussi peu diplomatique.[access capability= »lire_inedits »]
Rappelons aussi que les contempteurs politiques et médiatiques des dérives socialistes avaient en tout et pour tout deux pièces à conviction dans leurs besaces. D’une part une petite phrase de Jean-Marie Le Guen publiée sur son blog vendredi 25 novembre: « Le président de la République ne sait pas convaincre les dirigeants européens ni s’adresser aux peuples d’Europe : malheureusement, Nicolas Sarkozy ressemble plus à Edouard Daladier qu’à Charles de Gaulle ou François Mitterrand. » D’autre part, le 30 novembre et les jours suivants, une série de déclarations d’Arnaud Montebourg comparant la politique d’Angela Merkel à celle de Bismarck.
On sait depuis la liquidation de Danton qu’il n’est pas de bon procès politique sans amalgame préalable : pour donner un peu de consistance à ce dossier, on aura donc pris soin de mélanger à la charge politique murie de Montebourg une godwinerie hélas assez banale et dégoûtante de Le Guen, qui d’habitude prêche ses âneries dans le désert − ce qui signifie en clair que tout le monde se fiche de ce qu’il dit. Cette fois, curieusement, on a abondamment relayé l’adjectif « munichois » accolé au président par l’ex-strauss-kahnien converti depuis une semaine et demie au patriotisme économique et qui, c’est logique, en rajoute avec l’enthousiasme du néophyte. Si quelqu’un peut prévenir le député du 13e que le héros de Sarko est Mandel, réac antimunichois forcené, assassiné par la Milice peu avant la Libération − soit l’exact contraire de l’élu du Front populaire Daladier…
Le cas de Montebourg est beaucoup moins folklorique − ce qui m’arrange car, une fois de plus, j’approuve et ses mots et son jugement. Que nous dit-il en substance? Que Merkel, à l’instar de Bismarck, vénère la loi du plus fort. On rappellera qu’en Allemagne, être comparé à Bismarck n’est pas une injure : premier unificateur de l’Allemagne moderne, le lointain prédécesseur d’Angela à la chancellerie est honoré dans tout le pays, y compris dans l’ex-RDA, par des centaines de statues. Être comparé à Bismarck en Allemagne est donc à peu près aussi diffamatoire qu’être comparé à Napoléon en France − encore que, depuis que Napoléon a été jugé coupable de racisme, il est assez louche de le citer. Bismarck ne concevait le renforcement de l’Allemagne autrement que par l’affaiblissement de ses voisins. Ce n’est donc pas faire injure à Angela Merkel que de parler de « politique à la Bismarck », puisque la chancelière, persuadée que le Sud de la Zone euro ne sait (ou ne veut) ni travailler ni épargner, entend dicter son contrat léonin à tous ses partenaires. Si s’opposer à ce « diktat », c’est être germanophobe, si contester la politique de Mme Merkel, c’est appeler à la guerre, alors ce n’est pas la « règle d’or » qu’il faut inscrire dans la Constitution, mais l’interdiction absolue de critiquer les dirigeants d’outre-Rhin.
Auquel cas il faudra demander à Interpol de faire coffrer Helmut Schmidt, 92 ans mais toutes ses dents, qui, ce dimanche 4 décembre, a déclaré au congrès du SPD : « Les excédents allemands ne sont en réalité que les déficits des autres États européens. » L’ancien chancelier s’en est pris très durement à Wolfgang Kauder, le chef du groupe parlementaire CDU/CSU, qui venait de proclamer que, dorénavant, « on parlerait Allemand en Europe ! ». Avant de lancer une mise en garde formelle à la chancelière : « Si nous succombons à la tentation de dominer les autres, nos voisins se dresseront contre nous. » Jusqu’où la germanophobie ne va-t-elle pas se nicher ? La haine de soi, gross malheur !
Il est donc proprement hallucinant qu’un ministre des Affaires étrangères signifie aussi brutalement, sur le ton de l’interdit majeur, qu’un tel type de désaccord ne saurait être exprimé de par chez nous. Moi qui croyais que les autorités françaises avaient vocation à défendre les intérêts français, je les découvre arc-boutées sur la défense des intérêts allemands, ou plus exactement sur la défense de la rente versée aux retraités allemands…
Car de quoi parle-t-on d’autre ? Le racisme anti-allemand a disparu chez nous, et c’est heureux, en même temps que les risques de guerre sur le Rhin. Si racisme franco-allemand il y a, on le trouvera plus facilement dans les colonnes du Bild que chez les plus fanatiques de nos souverainistes ou altermondialistes.
De fait, cet amalgame entre eurosceptiques et bellicistes renvoie à la campagne du TCE de 2005 ou maints tenants du Traité (je me souviens de Lellouche, mais il y en a eu un paquet d’autres, y compris au PS) nous ont rabâché que c’était ou bien le « oui » franc et massif, ou bien la guerre en Europe dans les six mois qui suivent. C’est ce même argument qu’on nous ressert, agrémenté d’un nouvel « élément de langage » : la germanophobie.
Cet « élément de langage » a ceci de fabuleux qu’il annihile d’avance tout débat : vous n’avez pas le droit de dire ça, et je me ferais tuer pour que vous n’ayez plus le droit de le redire. En attendant, j’irai, comme notre président, demander des excuses, au nom de la France repentante, à Mme Merkel. Et, couvert de cendres, je signerai tout ce qu’on me présentera, comme le fit Nicolas Sarkozy à l’Élysée ce 5 décembre, un lundi noir à marquer d’une pierre bleue constellée d’étoiles d’or, comme la règle éponyme.
C’est donc à cela qu’aura servi ce blitzkrieg anti-germanophobe : la ringardisation de l’eurosceptique ayant lamentablement échoué, a tel point que même le protectionnisme redevient tendance via Montebourg, alors on passe à la vitesse supérieure. Tout ce qui n’est pas dans les clous de germanolâtrie ambiante (modèle allemand en économie, Bad Godesberg en politique, deutsche qualität pour l’Opel Meriva, etc.) sera désormais qualifié de germanophobie. Fini la rigolade, place à la démonisation voire carrément la psychiatrisation, car, entre nous, qu’est-ce qu’une phobie sinon un trouble mental ?
Seule la maladie peut expliquer qu’un homme politique normal ose remettre en cause le postulat du couple fusionnel franco-allemand. Seul un pervers peut rêver de divorce. J’ai dit le postulat ? J’aurais aussi bien fait de parler de dogme tant l’indignation générale des montebourgophobes fait penser à la sainte colère des lefèbvristes devant je ne sais quel spectacle supposé blasphématoire.
Certes, la germanophobie n’est pas stricto sensu un blasphème. D’un point de vue scientifique, donc périssable, la germanophobie relève plutôt de la transgression de tabou, laquelle n’est légalement blasphématoire qu’aux doux pays des arts premiers, ou à la rigueur de l’iconoclastie par lacération d’image d’Épinal. Mais la France n’étant ni animiste, ni orthodoxe, c’est bel est bien de blasphème symbolique qu’on peut parler. Symbolique seulement, l’européisme étant encore, pour l’instant, une religion rêvée, pas révélée.[/access]
Aventurez-vous donc, pour voir, à la souhaiter bonne, cette année 2012 ! Franchement. Y’a pas de quoi rire. On va se faire dégrader la note. La SNCF augmente ses tarifs. Les taxis conservent leur signalisation imbitable. On entre en récession. Nicolas Sarkozy va être réélu. Ou François Hollande élu. Il faut être sérieusement barré pour s’aventurer benoîtement à la souhaiter belle et heureuse, la nouvelle année ! Ou alors on le fera à voix douce, dans la sobriété qui sied à ceux qui sont marqués par l’épreuve, ma bonne dame. De fait, nos guillerets compatriotes décrochent la palme du pessimisme, contrairement aux Irakiens et les Nigérians qui, certes, ne peuvent qu’espérer mieux.
Alors, une fois remis de vos agapes, lisez l’incontournable opuscule ci-contre. Rangez d’abord vos idées sur l’optimiste version Candide (celui de Voltaire). Optimiste ne signifie ni béat, ni benêt. Pour dépeindre l’optimiste, Philippe Gabilliet cite notamment le psychiatre Christophe André, pour lequel être optimiste conduit toujours « à supposer, face à l’incertain, qu’il existe une issue favorable, et se donner le droit d’agir pour la favoriser ». L’optimiste, écrit-il, fait quatre paris : sur la force de la volonté, sur l’existence d’une solution, sur la ressource positive, et sur l’action opportune. L’optimisme, c’est « être conscient des limites, des carences, des faiblesses du monde, mais refuser catégoriquement de s’arrêter dessus », c’est « croire qu’on a toujours une marge de manoeuvre positive, qu’on a toujours le choix ».
Et Philippe Gabilliet de noter que l’évolution du monde est le fait des optimistes. « L’anticipation positive est à la base de la dynamique de l’évolution et de toute civilisation. Planter au printemps pour récolter à l’automne est un signe culturel d’optimisme, tout comme attaquer un mammouth au javelot, entreprendre la construction d’une cathédrale en sachant qu’elle ne sera peut-être terminée qu’un siècle plus tard ou s’accorder – tel Kennedy – moins de dix pour envoyer un homme marcher sur la Lune ».
Comme René Rémond, « je suis prêt de penser que le nombre de la réalité n’est pas le duel mais le pluriel ». J’en suis même convaincu. Philippe Gabilliet a l’avantage de cerner la réalité d’un trait de caractère, ou d’une disposition d’esprit, sans considérer l’optimisme sous une forme absolue.
Il y a ainsi – c’est ce qu’évoque un psychologue américain, Christophe Peterson – un grand et un petit optimisme. Le grand optimisme est ancré dans la personnalité profonde d’un individu, tandis que tout un chacun est susceptible de faire preuve d’un petit optimisme face à un évènement spécifique. Il faut donc distinguer deux types d’optimisme, et la façon de les mettre en relation : l’optimisme de but et l’optimisme de chemin. On reproche en effet souvent aux optimistes de refuser de voir les obstacles. Les pessimistes, qui se prévaudront de la lucidité, déclareront que les optimistes « foncent dans le mur en klaxonnant ». C’est le cas de ceux qui cumuleraient optimisme de but (on va y arriver) et optimisme de chemin (et en plus ça va être du gâteau). Mais songez à ce que donne l’addition d’un pessimisme de but (on n’y arrivera pas) et d’un pessimisme de chemin (et en plus on va morfler). Bref, l’attitude adaptée est celle du « pessimisme défensif » ou « optimisme paradoxal » (ou encore « optimisme pragmatique » voire « optimisme flexible ») : on anticipe les difficultés, mais on garde foi dans le but.
Philippe Gabilliet décline aussi les avantages et les inconvénients respectifs de l’optimisme et du pessimisme. En quatre chapitres, il démontre pourquoi les optimistes sont en meilleure santé, ont beaucoup d’amis, ont plus de chance que les autres et sont aimés des entreprises. Pas moins.
En passant, songez-y, « On critique les optimistes mais on recherche leur compagnie. On écoute attentivement les analyses tellement pertinentes des pessimistes, mais c’est l’optimiste que l’on invite en priorité pour un dîner entre amis, ou pour un tête-à-tête romantique »
Et, citant le philosophe Alain, l’auteur souligne que le grand pouvoir de l’optimiste, c’est « qu’il nous fait penser au printemps ».
En somme, le pessimiste ne se désignera pas comme tel (mais j’ai des noms). Il aime à se dépeindre en réaliste bien qu’il soit en fait un inhibiteur d’action.
L’optimiste, lui, façonne son monde. S’il a plus de chance que les autres, c’est parce qu’il est en mesure de percevoir, dans un événement nouveau, une opportunité susceptible de lui être favorable. Et parce qu’en cas d’échec, il ne développera pas la tendance du pessimiste à universaliser cet échec mais, au contraire, à en relativiser la portée pour recommencer. Éloge de l’optimisme fourmille d’analyses des attitudes que nous connaissons tous. Ainsi de la façon de répondre à cette question : « qu’est-ce qu’une bonne décision ? ». « Pour certains, une bonne décision est avant tout une décision qui a été soigneusement préparée. Ce qui fait la qualité d’une telle décision est donc déterminée par ce que l’on fait AVANT de la prendre (…). Pour l’optimiste, la question se pose en fait en des termes tout à fait différents. Il veut lui aussi prendre la meilleure décision possible. Il est conscient (tout comme le pessimiste) qu’il existe sûrement de bonnes raisons de ne pas se lancer. Mais il va pourtant décider de le faire. Pourquoi ? Parce que pour l’optimiste, la qualité d’une décision ne se construit jamais a priori. En effet, dans la « vrai vie », nous n’avons presque jamais le temps nécessaire pour laisser mûrir une décision. Des informations essentielles nous manqueront toujours; et nous vivons dans un monde mouvant qui continue de bouger pendant que nous pensons à notre décision. Ainsi, pour l’optimiste, la « bonne décision » sera la décision qu’il va prendre (quelle qu’elle soit et qu’il fera tout, ensuite, pour rendre vraiment « bonne »). Car pour un optimiste, ce qui détermine la qualité d’une décision qu’il prend, c’est toujours ce qu’il va faire APRES l’avoir prise ! »
Ajoutez à cela que si l’optimiste façonne le monde à son bénéfice, il modèle également son entourage. Enclin à s’appuyer sur ses points forts (la force de la volonté et la ressource positive), il est naturellement disposé à les mettre en valeur chez les autres. Comme l’écrit l’auteur,« être optimiste, c’est croire en l’Autre. Être optimiste, c’est croire en celui que l’on croise. C’est croire en sa compétence, en ses possibilités, en son amitié, en son amour. Certes, il arrive que l’optimisme se trompe sur cette compétence, sur ces possibilités, sur cette amitié ou sur cet amour. Mais cela ne veut pas dire qu’il a eu tort d’y croire. Car refuser d’y croire, jouer d’entrée la carte du scepticisme et du pessimisme, aurait été beaucoup plus désespérant. La plupart des optimistes préfèrent vivre pleinement et se tromper totalement que de ne jamais faire d’erreur pour n’avoir que rarement parié ! ».
Revenons à nos voeux : ce que Philippe Gabilliet développe dans on dernier chapitre, pour une société de l’optimisme, peut parfaitement s’appliquer à l’actualité économique et électorale de cette nouvelle année. Jugez-en : « Diriger en optimiste, sans doute est-ce avant tout cela : 1) Savoir regarder toute réalité, même la plus difficile, avec lucidité, mais en insistant toujours sur ce qui peut être entrepris, construit, tenté, espéré; 2) Savoir en toutes circonstances s’appuyer et capitaliser sur les forces et l’énergie vitale de ceux que l’on dirige; 3) Orienter ces forces et cette énergie vitale vers des projets enthousiasmants qui donnent à la collectivité la fierté de l’appartenance et le sentiment positif de grandir, même dans la difficulté. »
Puissent nos chers leaders s’en inspirer. Pour ma part, laissez-moi vous présenter tous mes voeux pour 2012. Des voeux résolument optimistes pour chacun de nous. « Le monde appartient aux optimistes. Les pessimistes ne sont que des spectateurs » (François Bizot). Et toc !
Après avoir consacré une soirée entière au sombre et trop méconnu Jean-Pierre Martinet, le Cercle Cosaque convie Richard Millet à ses agapes. Jeudi 5 janvier, vous pourrez ainsi écouter l’auteur de La confession négative lire un texte inédit qui s’annonce aussi tranchant que sa Fatigue du sens parue à l’automne.
Pour ceux qui ignorent tout des passions viscérales de l’auteur, précisons que la campagne limousine, le sort des chrétiens libanais, la faillite de la littérature et de la civilisation européenne en général, le préoccupent au premier chef. Au vu du pedigree de l’écrivain-éditeur– et indépendamment de son homonymie avec une critique d’art polissonne- qui a réussi à emporter deux Goncourt en cinq ans, la salle du café Barak promet d’être comble.
Nul doute qu’Olivier Maulin, Romaric Sangars et Bertrand Lacarelle sauront vous dérouler le tapis rouge dans l’ambiance enfiévrée du lieu. Mais comme deux précautions valent mieux qu’une, allez-y avec un Causeur magazine à la main, signe de ralliement des gens de bien !
Dans le numéro de décembre de Causeur magazine, Jean-Pierre Chevènement répond ainsi à une question d’Élisabeth Lévy : « Un seulement et un seul a rejoint le FN, Bertrand Dutheil de la Rochère, qui a oublié que 1789 séparait la droite de la gauche. Il a sans doute une circonstance atténuante : trop d’aïeux, de trop haut lignage… »
Loin d’avoir oublié 1789, je me rappelle la campagne de Jean-Pierre Chevènement en 2002 : « Au-dessus de la droite, au-dessus de la gauche, telles qu’elles sont devenues, il y a la République ! » Dix ans après, ce mot d’ordre est toujours vrai. Puisqu’il veut aujourd’hui « faire bouger les lignes » de la gauche, limitons-nous à celle-ci. Face à la crise, François Hollande veut seulement renégocier le futur traité européen afin de permettre l’émission d’« euro-obligations, pour mutualiser au moins une partie de notre dette » ainsi que celle des autres. Son objectif demeure le fédéralisme européen, pudiquement rebaptisé: « fédéralisme des projets ». Par ailleurs, si le candidat socialiste atténue les propositions les plus délirantes de l’accord entre sa première secrétaire et les Verts, il ne le récuse pas. Les amis d’Eva Joly évitent ainsi la faillite financière et espèrent disposer d’un groupe à l’Assemblée nationale, comme ils en ont reçu pour Noël le cadeau au Sénat. François Hollande reste donc ce qu’il a toujours été : derrière l’air bonhomme d’un candidat « normal », un européiste aussi convaincu que dogmatique.
Loin d’avoir oublié 1789, je me remémore que, fin août, quelques semaines après le Quatorze-Juillet, les députés se placèrent à droite du président de l’Assemblée constituante quand ils étaient partisans du veto royal, et à gauche quand ils souhaitaient limiter le monarque à un rôle symbolique. Les notions de droite et de gauche évoluèrent jusqu’au 9 novembre 1989, quand, à Berlin, s’est clos l’ère historique des Révolutions. Avec la chute du Mur, la différence entre droite et gauche n’a pas totalement disparu, mais elle se limite à ces questions de société qui servent aux deux candidats jumeaux, mais néanmoins rivaux, à essayer de se distinguer. Avec le développement des transports et des communications, la nouvelle ère historique est celle de la mondialisation. Pour la première fois dans l’histoire, toutes les nations, toutes les civilisations sont confrontées les unes aux autres. La question est de savoir si cette mondialisation se fait sans ou avec frontières.
Loin d’avoir oublié 1789, je me souviens que les Constituants étaient convaincus de l’ascendance franque de la noblesse et de l’origine gallo-romaine du peuple. En 1788, dans Qu’est-ce que le Tiers État ?, Sieyès avait repris cette thèse de Boulainvilliers, qui a traversé tout le XVIIIe siècle. Peu importe qu’elle soit fausse, l’important est que les hommes du Quatre-Août pensaient qu’en abolissant la noblesse et ses privilèges, ils supprimaient une communauté ethnique, envoyant la généalogie de chacun dans son domaine particulier. Rompant avec cette séparation entre espace public et sphère privée, qui permit plus tard la laïcité, Jean-Pierre Chevènement explique mon soutien à Marine Le Pen par un « trop d’aïeux, de trop haut lignage ». Cette interprétation évite tout débat de fond et rejoint l’indigence des sempiternels procès d’intention à l’encontre de la candidate patriote. Alors, je l’affirme : Marine le Pen ne pratique pas la taqiyya mais annonce la « révolution bleu marine » si nécessaire à la France.
De 1789, il reste le couple fusionnel entre souveraineté et citoyenneté, reposant sur la démocratie pour constituer la République. Or, la souveraineté du peuple français, déjà bien démantelée, est menacée par le futur traité européen qui arrachera au Parlement sa raison d’être : le libre consentement à l’impôt. Or, la citoyenneté est mise à l’encan avec la volonté d’accorder le droit de vote aux étrangers, la discrimination positive sur des bases ethniques, sinon raciales, la parité par laquelle les femmes ne sont plus des citoyens comme les autres. Or, la démocratie est bafouée quand l’UMPS se réunit en congrès, le 4 février 2008, pour imposer le texte rejeté par référendum, le 29 mai 2005. Il y a bien péril pour la République. Parce que la République est le dernier rempart contre la mondialisation sans frontières, la droite et la gauche « telles qu’elles sont devenues » la combattent.
L’explication de Jean-Pierre Chevènement à mon sujet montre la difficulté de sortir d’une conception politique a-historique, quasi ontologique, frisant une métaphysique selon laquelle la droite et la gauche seraient des catégories incréées pour l’éternité. Ce fixisme, quasi créationniste, oublieux du contexte de 1789, conduit à une position aussi marginale qu’impuissante qui, loin de subvertir le système, le conforte en lui permettant de prétendre au pluralisme et à la tolérance. La gauche et la droite vivent dans l’amalgame béat de l’européisme et du mondialisme au sein d’un bipartisme unique, dont l’horizon indépassable se trouve au FMI et à l’OMC. De François Hollande, Jean-Pierre Chevènement n’obtiendra au mieux que quelques mots dans une déclaration qui n’engagera que ceux qui voudront y croire, et une poignée de circonscriptions difficilement gagnables, voire perdues d’avance, comme en 2007. La seule solution est d’avoir l’audace de sortir du système pour le combattre. Marine Le Pen et le courant qui se lève derrière elle répondent à cet objectif.
Les attaques dont fait l’objet la corporation « psy » à l’occasion de la dramatique affaire du Chambon-sur-Lignon ne sont pas sans fondement. La prétention ubiquitaire du « savoir psy » se heurte encore une fois à une réalité violente et sordide. À force d’intervenir partout et tout le temps, depuis l’éducation de nos enfants jusqu’aux comportements des hommes et des femmes « publiques » en passant par le devenir des familles homoparentales, les psys sont devenus des oracles. Mais le plus problématique est peut-être qu’ils soient de plus en plus souvent conviés à jouer le rôle d’auxiliaires de justice, puisqu’ils interviennent comme experts, soit pour se prononcer sur le degré de « folie » − donc de responsabilité − d’un criminel présumé, contribuant ainsi à peser sur la sanction, soit, quand un criminel a purgé sa peine, pour statuer sur sa « dangerosité ». C’est ainsi qu’ils ont accepté, certains avec enthousiasme, d’autres avec réticence, que leur compétence diagnostique soit utilisée comme un outil prédictif. Les premières victimes de cette prétendue omniscience, ce sont les experts-psychiatres qui interviennent auprès des tribunaux : conseillers, ils se sont mués en décideurs ; médecins, ils sont devenus juges. Or, si la mission du juge est de protéger la société, celle du médecin est de traiter son patient.[access capability= »lire_inedits »]
Demander aux psys − psychiatres, psychologues, psychanalystes et autres intervenants sociaux qui revendiquent cette étiquette − de prédire l’avenir d’un délinquant, c’est oublier que la psychanalyse et la psychiatrie ne sont pas des sciences au sens strict du terme et qu’elles ne peuvent se revendiquer que comme des outils aléatoires à usage rétrospectif et individuel. Pour élaborer des prédictions, les psys ne peuvent faire appel qu’au seul bon sens commun.
Sommés de nourrir la machine médiatique, certains de leurs représentants, souvent les plus éminents d’ailleurs, ont accepté de voir leur pratique mobilisée à des fins prospectives et sociétales, dans un cadre trop souvent collectif et public. Combien d’articles a-t-on lu sur le psychisme de Nicolas Sarkozy ou de Dominique Strauss-Kahn ? Or, si le regard d’un psychiatre ou d’un psychanalyste peut contribuer à la compréhension du monde, cette psy « hors sol », hors divan, qui se permet de diagnostiquer des individus qui ne sont pas des patients, finit souvent en psychanalyse de comptoir. Au risque de me répéter, un psy écoute et tente de traiter un patient, son patient, dans un cadre qu’il définit selon ses choix théoriques et pratiques. Lui conférer un rôle plus large, c’est faire fi des limites de son savoir : le plus pertinent des psys est, en réalité, incapable d’évaluer la dangerosité potentielle d’un individu. Au passage, il faut rappeler qu’il existe, dans cette communauté hétérogène, un très large consensus pour admettre qu’on ne peut pas guérir un pervers.
La question du devenir des criminels et du risque de récidive est fondamentale pour l’ordre social. Il faut pourtant admettre qu’il n’existe aucune réponse simple. Au Québec, elle est évaluée sur la base de critères statistiques et de calculs actuariels, ces mathématiques sur lesquelles se fondent nos compagnies d’assurances pour évaluer le risque que nous représentons quand nous contractons un emprunt immobilier ou conduisons notre voiture, par exemple. Bonne chance aux confrères qui prétendent prédire « scientifiquement » l’avenir d’un individu sur la base de ces algorithmes.
Entre médecins et magistrats, la confusion des genres aboutit à un festival de défausse, l’un se sentant « couvert » par la signature de l’autre et réciproquement. Chacun plaçant sa responsabilité sous le contrôle de celle de l’autre, plus personne n’est responsable. Le juge compte sur l’expertise du psy pour asseoir sa décision, le psy compte sur le magistrat pour représenter la loi. La bienveillance de l’un allège le fardeau de l’autre. À cela, il faut ajouter que tous sont terrifiés par la sanction et ses conséquences, en particulier pour un « jeune délinquant » : l’envoyer en prison, n’est-ce pas l’assigner à la récidive, voire au crime ? Que le psy se préoccupe de l’avenir de son patient, c’est le minimum. Peut-être le juge devrait-il, lui, s’interroger d’abord sur la sécurité de ses concitoyens. Le patient est peut-être et même sans doute une victime en soi. Le condamné est d’abord un délinquant ou un criminel. Pour un certain humanisme victimaire, la privation de liberté est en elle-même un abus de pouvoir. Certaines décisions montrent une étonnante convergence étonnante entre juge et psy, qui se rendent solidairement coupables d’une sorte de maltraitance par laxisme… (On laisse un gamin malade errer dans un milieu propice à tous ses excès.)
Les psys doivent le savoir : à partir du moment où un magistrat, un jour, s’est appuyé sur leur diagnostic pour fonder une décision judiciaire, ils doivent alors assumer leur part de responsabilité dans les conséquences de cette décision. Voilà qui devrait leur inspirer une certaine réserve.
Reste à comprendre pourquoi les psys ont accepté d’intervenir dans des champs où ils savent qu’ils ne savent pas. Il est vrai que la société les a bombardés de questions, attendant d’eux qu’ils éclairent la part sombre de l’humanité, mais aussi qu’ils fournissent le mode d’emploi de l’existence. Certains, grisés par la gloriole médiatique, ont joué le jeu de l’omnipotence. À eux, maintenant − à nous, puisque j’en suis − de reconnaître nos limites : nous nous occupons de nos patients, qu’ils soient criminels ou victimes et, à ce titre, nous ne jugeons pas. C’est aux magistrats d’appliquer la Loi. Nous cherchons à comprendre : « Pourquoi as-tu tué ? ». Ils rappellent l’interdit : « Tu ne tueras point. »
Tout être humain a des motivations pour commettre ce qu’il commet. Le « savoir psy » tente d’expliquer ces motivations. Mais comprendre n’est pas excuser, et encore moins prédire.[/access]
Aujourd’hui, après la révélation du Parisien selon laquelle François Hollande se serait laissé aller à qualifier le Président de la République de « sale mec » devant quelques journalistes, la rumeur enfle : et si le syndrome Jospin[1. Lors de la campagne de 2002, Lionel Jospin avait confié à des journalistes en off qu’il trouvait Jacques Chirac, vieilli, usé et fatigué. Une fois sa sortie éventée, le candidat s’était obligé à un mea culpa public, ce qui n’avait rien arrangé. Cet épisode avait été considéré comme l’une des causes de la chute de la maison Jospin.] atteignait Hollande ? D’un autre côté, on n’imagine pas Nicolas Sarkozy évoquer ses adversaires en des termes plus aimables. On se rappelle aussi des moqueries dont le Président de la République en exercice, Jacques Chirac, fut victime en son temps, notamment en raison de sa passion pour le sumo. Bref, Hollande a plutôt du retard sur Sarkozy sur le terrain de l’invective[2. Le même Parisien indiquait il y a quelques jours que Nicolas Sarkozy avait traité Nicolas Dupont-Aignan « d’imbécile ».] et ceux qui l’attaquent sur ce point nagent dans le ridicule.
C’est notamment le cas de Sophie de Menthon, dirigeante d’entreprises, membre éminente du Conseil économique et social et polémiste à RMC, qui a jugé inacceptable la saillie hollandaise. Il semble pourtant que la notion d’acceptabilité, chez Madame de Menthon, ne recouvre pas les frontières qu’on lui connaît habituellement. Que pèsent ces propos de campagne électorale à côté des pratiques personnelles de cette chef d’entreprise ? Qu’une personne se vante ouvertement de délocaliser des centres d’appels téléphoniques, parce qu’en France, ça coûte trop cher, on commence à être habitué. Qu’une telle personnalité soit membre du conseil économique et social, en revanche, devient problématique.
Mais Sophie de Menthon ne s’arrête pas là. Elle a aussi récemment défendu les entreprises occidentales qui font travailler des enfants en Chine ou ailleurs, assurant qu’il fallait se montrer pragmatique, sans quoi, finalement, « ces gosses retourneraient dans le ruisseau ». Que le lecteur incrédule visionne la vidéo, où la Présidente du mouvement Ethic -ça ne s’invente pas- profère de telles déclarations, et se rende compte par lui-même de ce que Sophie de Menthon trouve, quant à elle, acceptable. Il ne viendrait pas à l’idée à cette grande avocate du « fier d’être de droite »[3. Y a t-il en ce bas monde chose aussi méprisable que la droite affairiste, à part la gauche sociétale ?], d’imaginer qu’une multinationale a largement les moyens de payer ce qu’il faut à ses ouvriers chinois pour que leurs enfants puissent aller à l’école – et non à l’usine. Le pragmatisme qu’elle porte en étendard rappelle le réalisme de ceux qui s’opposaient à l’abolition de l’esclavage et du travail des enfants aux XIXe siècle.
On imagine bien volontiers qu’il serait, à ses yeux, inacceptable d’établir des barrières douanières afin de lutter contre ce moins disant social. Ainsi va le monde selon Madame de Menthon. Si j’étais le candidat Sarkozy, je me dépêcherais de lui demander de se faire plus discrète. Car, avec pareille avocate, il est possible que beaucoup d’électeurs soient tentés de ne pas croire à une candidature qui se prétend au service de l’emploi « made in France ».
Si certains d’entre vous, soucieux de se familiariser avec la langue des nouveaux maîtres du monde, s’aventurent aujourd’hui dans les Instituts Confucius, ils remarqueront de vastes cartes de la République Populaire de Chine accrochées aux murs des salles de classe généreusement allouées par l’Etat français à l’enseignement du néo-chinois[1. Dans les années 1950, la République Populaire de Chine a « simplifié », c’est-à-dire charcuté, les caractères chinois en en rendant parfois l’origine sémantique incompréhensible. Si l’on veut apprendre un chinois traditionnel, et avoir ainsi un accès un peu plus facile aux classiques chinois, mieux vaut apprendre le chinois pratiqué aujourd’hui à Taïwan ou à Hong Kong (à l’écrit).]. Ces cartes officielles chinoises intègrent sans vergogne, et au mépris de la réalité géopolitique, les territoires et zones maritimes que la Chine populaire revendique mais qu’elle ne contrôle pas : Taïwan, un pays de fait indépendant, les îles Senkaku contrôlées par les Japonais mais aussi l’ensemble de la Mer de Chine du Sud, qui selon la doctrine chinoise dite de « la langue de bœuf » s’étend sur plusieurs milliers de kilomètres au sud de l’île méridionale de Hainan, jusqu’à la proximité immédiate des côtes philippines ou vietnamiennes.
Notre époque aime à se gausser du nationalisme étriqué et ombrageux de nos ancêtres. Ceux-ci faisaient figurer l’Alsace et la Lorraine perdues en couleur sombre sur les cartes qui servaient à l’édification patriotique des écoliers de la Troisième République. Mais même sur le mode de la lamentation, ces cartes traduisaient la réalité : ces territoires étaient bel et bien perdus et contrôlés par une puissance étrangère. Or, si l’on en croit ses cartes et son discours officiels, la Chine est au contraire en plein déni : il n’existerait qu’une seule Chine : la République Populaire de Chine. Taïwan ? Une province renégate dont le statut est une question intérieure chinoise. Peu importe qu’il y existe un régime indépendant, celui de la République de Chine, créée sur le continent en 1911, et réfugiée à Taïwan en 1949 après sa défaite face aux maoïstes. Peu importe aussi que Taïwan ait été légalement cédé au Japon impérial aux termes du traité de Shimonoseki en 1895 et qu’il fut contrôlé par Tokyo jusqu’à sa capitulation en 1945. Peu importe encore que la Chine impériale des Qing ne se soit jamais vraiment intéressée à ce territoire lointain et infesté d’anthropophages plutôt imperméables à la culture chinoise (c’est-à-dire, du point de vue des mandarins, à la culture tout court). Peu importe enfin que ce pays soit au fond presque autant un produit de la colonisation hollandaise au XVIIe siècle que de la colonisation chinoise qui lui a succédée, puisque Formose, le nom « occidental » de Taïwan, ne comptait presque aucun habitant permanent de culture chinoise avant le XVIIe siècle. Non, ce qui compte pour le pouvoir chinois, c’est que, pour effacer le « siècle des humiliations » (qui s’étendit des guerres de l’opium jusqu’à la fondation de la Chine communiste en 1949), la « réunification » de la mère patrie soit le devoir sacré de chaque citoyen de la République Populaire de Chine, habitants de Taïwan compris.
Ces chimères ne porteraient guère à conséquence si nombre de pays étrangers, fascinés par la montée en puissance de l’Empire du Milieu, n’étaient pas de plus en plus tentés de conforter les fantaisies nationalistes chinoises, qui pourraient un jour provoquer un conflit majeur. Car cette « réunification » fantasmatique n’est réclamée que par une portion infime de la population taïwanaise, dont l’immense majorité est au contraire très attachée au statu quo[2. C’est-à-dire à l’indépendance de fait de Taïwan qui est d’ailleurs lié aux Etats-Unis par de multiples liens, aux premiers rangs desquels des liens militaires.].
Pékin refuse aujourd’hui que le monde prenne acte du fait incontournable qu’il ne contrôle pas Taïwan. Et malgré tous ses efforts pour améliorer ses relations avec Pékin, malgré son appartenance à l’Organisation Mondiale du Commerce, Taïpei reste aujourd’hui un citoyen de seconde zone de la communauté internationale. Or, Taïwan existe indépendamment de la Chine. La preuve ? Elle devrait sembler irréfutable à nous autres Européens, tant nous sommes attachés à la démocratie : le pays organise des élections, présidentielle et législatives, le 14 janvier prochain, qui mobilisent l’ensemble du corps électoral et déchaînent les passions à Taïwan même, mais aussi…en Chine.
Car ce n’est pas le moindre des paradoxes : grâce à Taïwan, la Chine est prise par la ferveur des élections. De Pékin à Canton, les débats télévisés qui mettent aux prises les candidats à la présidentielle taïwanaise sont suivis avec passion par les travailleurs hyper branchés de la nouvelle usine du monde. On a même vu récemment un Chinois, un certain M. Guo, ramer sept heures sur un radeau depuis le continent pour tenter de rejoindre l’île taïwanaise de Kinmen afin de « voir les élections, et les drapeaux électoraux flotter partout ». Guo avait pris au mot la propagande de son pays. Puisque les deux rives du détroit de Taïwan ne séparent pas deux états mais deux provinces, c’est en toute logique qu’il s’est étonné de son arrestation par les gardes-côtes taïwanais.
Heureusement pour les Taïwanais, seuls les citoyens de l’île voteront lors de l’élection présidentielle qui opposera le sortant Ma Ying-jeou, 61 ans, né à Hong Kong, diplômé de Harvard et favori de Pékin, à Tsai Ying-wen, une ex-universitaire de 55 ans, diplômée de Yale et docteur en droit de la London School of Economics. A l’observateur qui se veut impartial, Taïwan donne parfois l’impression d’être une démocratie à l’occidentale comme une autre : on y stigmatise la montée des inégalités, on y lance des boules puantes, on y débat à la télé, on y sonde sans cesse le corps électoral. D’après les sondages justement, le sortant, favorable à un rapprochement avec la Chine, est en mauvaise posture. Sa réélection, souhaitée par les Chinois mais aussi par les Américains qui ne redoutent rien tant que de voir les tensions entre les deux rives se raviver, est loin d’être assurée. Tsai, favorable à une « taïwanisation » de Taïwan et à une indépendance (même si elle ne dit pas son nom) définitive de Taïwan à l’égard de la Chine, est coriace et semble même gagner du terrain dans les sondages. Tsai met l’accent sur la souveraineté du peuple taïwanais face à la Chine et se présente comme la candidate des classes moyennes et populaires : une combinaison qui pourrait se révéler gagnante face à un sortant qui, malgré des moyens financiers gigantesques, apparaît de plus en plus comme le candidat de l’étranger et des grandes entreprises.
Grâce à la détente entre les deux anciens ennemis nationaliste et communiste, les relations économiques entre Pékin et Taïpei n’ont jamais été aussi bonnes. Un accord cadre de libéralisation du commerce a été conclu entre les deux rives du détroit. Les touristes chinois peuvent désormais se rendre sur l’île. Or, au fur et à mesure que les liens bilatéraux se développent, le sentiment identitaire « taïwanais » ne cesse de se renforcer : confrontés à des Chinois dont ils sont séparés depuis au moins des décennies, dont la langue, écrite et parlée, a évoluée de façon différente de la leur, les insulaires mesurent ce qui sépare une nation démocratique d’une immense dictature communiste. Paradoxalement, l’identité taïwanaise se développe au même rythme que l’intégration de l’économie de l’île à celle du continent. Tsai Ing-wen a bien compris cette évolution. Elle insiste sur l’identité séparée de Taïwan dans tout ce qu’elle peut avoir d’émancipatrice face à une tyrannie menaçante.
De quoi aboutir à la conclusion – farfelue sous nos cieux – que l’identité nationale peut s’avérer émancipatrice pour le peuple qui s’en empare.
Ce qui force l’admiration chez François Hollande, c’est son sens de l’humour. Dans son adresse aux Français que Libération est si fier de publier, le candidat socialiste insiste sur l’immense savoir-faire de ses compatriotes (je cite), ainsi que sur la richesse de leur vie intellectuelle et artistique que le monde entier leur envie.
Dans les discours du Comité Central Chinois, on tient volontiers ce genre de propos avec le plus grand sérieux. Ils caressent dans le sens du poil l’orgueil national et donnent à chaque « camarade » l’illusion de participer à un destin collectif hors du commun. Personne ne soupçonnera François Hollande de démagogie. Mais on lui concédera volontiers un sens de l’humour assez incisif sans savoir s’il vise certains caciques de son parti quand il parle de l’attachement profond de nos fonctionnaires, « les meilleurs du monde » – on ne le répétera jamais assez – aux valeurs de la République.
La valorisation excessive d’un peuple, d’un parti ou d’un leader, quel qu’il soit, provoque immanquablement l’effet opposé : un sourire narquois (sauf dans les comices agricoles). Merci donc à François Hollande de nous avoir offert ce discours électoraliste dont Flaubert se serait délecté. Les brillants intellectuels dont est peuplée la France auront également savouré cet art consommé de la parodie. Les grands humoristes font les grands présidents. François Hollande a donc toutes les chances d’y parvenir.
Les soldes ont commencé ! Chouette ! Voilà une bonne raison pour nous pencher un instant sur ce qui se porte en ce moment. Il semblerait que pessimisme et sinistrose soient le costume deux pièces incontournable pour démarrer 2012, sauf à vouloir se singulariser outrancièrement. La plupart des analystes politiques, dont notre ami Luc Rosenzweig, nous prévient gentiment des déboires qui nous attendent dans les mois à venir, taxant même d’hypocrites les parents, amis, voisins ou simples connaissances qui auraient l’outrecuidance ou l’inconscience de vous souhaiter une bonne année. Ce qui est assez rassurant puisque dans l’immense majorité des cas, les prévisionnistes, même les plus brillants, se trompent quasi systématiquement dans leurs pronostics de début d’année.
Reste évidemment à déplorer les imbéciles fêtes de fin d’année ! Ce n’est pas vraiment nouveau, mais ça se précise. Il y a déjà longtemps que l’on soupire, arborant l’air blasé ou supérieur de « celui à qui on ne la fait pas », que franchement, hein, s’amuser sur commande, c’est d’un con ! Pourquoi faudrait-il faire la fête à date fixe ? Noël, Nouvel An, etc, c’est d’un rasoir ! *Vive la spontanéité et l’imprévu ! Et puis ces courses épuisantes dans des magasins illuminés, pailletés, décorés, c’est d’un vulgaire ! Car les esprits supérieurs ne s’y trompent pas, tenez-vous bien : Toutes ces fêtes sont commerciales ! Héééé, oui, navrée de vous déciller les yeux. Romaric Sangars va plus loin encore, notant que le lien le plus ténu avec la nativité a disparu, emportant avec lui cette espérance de bon aloi lors du retour de la lumière et de la naissance du petit Jésus. L’homo occidentalis de fin d’année, fauché, n’est plus qu’un consommateur épuisé, abruti par sa propre consommation.
Vais-je toucher le fond de la réaction bourgeoise, traditionaliste et mémére ? Probablement. Car je goûte beaucoup les « fêtes de fin d’années », elles m’aident à traverser l’obscurité et me prennent par la main à l’entame de l’hiver. J’aime les boutiques bariolées, les avenues illuminées et les cartes de vœux. J’aime fêter Noël en famille et m’exploser en cuisine pour mitonner avec amour les chapons, crème d’huîtres, confit d’oignons, homards, bûches et macarons dont j’espère qu’ils raviront les papilles de ceux que j’aime. Et auparavant, j’adore faire patiemment les boutiques, même dans le froid, pour dégoter LE cadeau qui va surprendre, ravir ou séduire mes parents, conjoint, enfants, neveux, etc… C’est même un double plaisir ! Ha, la joie d’avoir enfin trouver l’objet rare que je sais convoité par ma sœur ! A cette joie se marie le plaisir enfantin des magasins habillés pour la circonstance, les savants emballages cadeaux, la musique naïve et entêtante. La ville a enfilé ses bas résilles et se drape dans son boa et j’aime ça !
J’aggrave mon cas puisque je remets le couvert au Nouvel An où je me plais à convier les amis qui me sont chers. La table scintille, les plats rutilent, et malgré mes talons de 12 cm, je ne sens pas la fatigue en préparant mes écrevisses, foie gras, dinde et marrons glacés. Je suis heureuse d’avoir réussi ma bisque et imagine déjà les regards approbateurs de mes invités. La fête commence. J’aime les rires qui fusent si facilement grâce au champagne, la gentillesse de rigueur, les conversations pétillantes, les embrassades de minuit, voir chacun sur son…31 !
Evidemment, j’ai le portefeuille anorexique après ces agapes ! Et malheureusement, il est bien le seul à être anorexique ! On se réveille un peu hébété. La fête est finie. Vient janvier et la fin des libations. Mais nous avons fait provision de plaisir et peut-être de bonheur, en tout cas de gaîté.
Alors entre les laïcards et les Musulmans qui veulent supprimer Noël et les intellectuels conscientisés qui condamnent ces fêtes sans âmes et obligatoires, je fais de la résistance[1. Et je précise à mes amis français qu’ils seraient malvenus de se plaindre, les Belges, Hollandais, etc se farcissant, eux, la Saint-Nicolas en prime !]. D’autant plus volontiers que, qu’on le veuille ou non, il est tout de même infiniment plus compliqué de trouver un rôti de canne farci à la purée de morilles au mois de juin.
Mes chers Luc Rosenzweig et Romaric Sangars, dans peu de temps, j’en serai à la confection des frangipanes. Puis-je vous proposer de vous joindre à nous pour tirer les rois ? Promis, on parlera de l’euro qui fout le camp et de la perte des valeurs chez nos contemporains infantilisés.
Dans son intervention à l’Eastern Economic Association, Paul Krugman, prix Nobel d’économie, s’interroge sur l’aveuglement des économistes face à la crise. L’auteur pense que sa profession est destinée à se tromper. On ne le contredira pas.
Plusieurs facteurs contribuent à cet aveuglement.
1) Le premier est la croyance en l’efficacité des modèles économiques. (Sur l’inanité du modèle standard à partir duquel raisonne l’écrasante majorité des économistes, on lira l’ouvrage d’André Orléan, L’Empire de la valeur, un chef d’oeuvre de clarté).
2) Le second est l’insensibilité historique que la confiance en la validité scientifique de ces modèles génère (Les spécialistes sont toujours très étonnés que l’Histoire puisse ne pas correspondre à leur plan).
3) Le troisième tient à l’organisation de la profession elle-même. Fignoler des modèles farfelus dans son coin ne suffit pas : les enseigner à des générations d’économistes, voilà ce qui permet d’inscrire la bêtise dans le marbre, voilà ce qui permet de faire de son propre aveuglement une règle d’or. En raison de ces trois facteurs (qu’il serait déraisonnable de vouloir limiter à un nombre aussi modeste) Krugman se montre très inquiet.
Les économistes sauront-ils se montrer à la hauteur d’un évènement qu’ils n’avaient pas prévu ? Comment se réconcilier avec l’Histoire ? Entre le profane qui n’y comprend rien et le professionnel qui n’y voit goutte, l’affaire paraît effectivement mal engagée.
Retournant l’argument contre lui-même, l’auteur constate qu’il fait partie de la corporation et que cette appartenance est une forme de malédiction. Krugman pense que ce qui fait de lui un économiste est justement ce qui l’empêche de trouver une solution. Son intervention à l’Eastern Economic Association prend donc, très logiquement, la forme d’un appel au secours.
Comme tous les cris de désespoir, cet appel à ceci de d’émouvant qu’il ne sera entendu par personne. La tragédie du savoir économique, qui est une tragédie shakespearienne où les meilleurs économistes jouent le rôle d’Othello, ne connaîtra pas de fin heureuse, parce que le destin d’une profession ne consiste pas à comprendre la réalité – de même que la sophistication mathématique des modèles n’a pas pour but de comprendre le monde, mais de renforcer la croyance des économistes en leur propre lucidité, qui est aussi leur propre perdition.
La pièce serait divertissante si les hommes politiques n’avaient décidé de se laisser guider par des aveugles. Dans la version bruxelloise du fatum, ceux qui pourraient agir ont décidé de s’en remettre à l’avis de ceux qui n’ont rien vu. Cette admirable décision conduit d’ores et déjà, comme on peut voir, à une récession généralisée. Elle devrait affecter l’ensemble des acteurs économiques, car, dans une tragédie bien construite, tout le monde en prend pour son grade.
Bing boum badaboum ! Un nouveau danger mortel menace notre démocratie : la germanophobie. Comme si l’islamophobie, l’homophobie et la négrophobie dominantes chez nos concitoyens ne suffisaient déjà pas à désigner les Français au courroux du reste de l’humanité, et spécialement de l’humanité nord-européenne.
Aussitôt lancée, l’accusation fut reprise et martelée en boucle façon Guetta par toute la droite réunifiée, ardemment secondée par les vigiles de la gauche morale − Mélenchon inclus, (lequel se proposera d’ailleurs ensuite comme préposé au lynchage, dans la fort similaire affaire Efa Choly-Patrick Besson). Immédiatement, la « germanophobie » fut achetée comptant, sans sourires ni guillemets, tant par les éditocrates que par le sous-prolétariat journalistique des sites et chaînes d’info continue, qu’on connaissait plus bégueules quant aux slogans made in UMP : rappelons que le premier à avoir pointé cette dérive a été le « meilleur d’entre nous ».
Alain Juppé, donc, a ouvert le bal avec une déclaration solennelle: « Par pure tactique politicienne, avec pour seul objectif l’affaiblissement du président français, les socialistes prennent les risques de ressusciter en France les vieux démons de la germanophobie […] « Nationalisme allemand », « politique à la Bismarck », « droite prussienne ». L’emploi de ces termes fait froid dans le dos. Il est honteux, par hargne partisane, de fragiliser notre acquis le plus précieux: la réconciliation, l’amitié franco-allemande.» Rien que ça! Même dans ses dénonciations coutumières des dérives « islamophobes » en France, le patron du Quai d’Orsay n’avait jamais utilisé un langage aussi peu diplomatique.[access capability= »lire_inedits »]
Rappelons aussi que les contempteurs politiques et médiatiques des dérives socialistes avaient en tout et pour tout deux pièces à conviction dans leurs besaces. D’une part une petite phrase de Jean-Marie Le Guen publiée sur son blog vendredi 25 novembre: « Le président de la République ne sait pas convaincre les dirigeants européens ni s’adresser aux peuples d’Europe : malheureusement, Nicolas Sarkozy ressemble plus à Edouard Daladier qu’à Charles de Gaulle ou François Mitterrand. » D’autre part, le 30 novembre et les jours suivants, une série de déclarations d’Arnaud Montebourg comparant la politique d’Angela Merkel à celle de Bismarck.
On sait depuis la liquidation de Danton qu’il n’est pas de bon procès politique sans amalgame préalable : pour donner un peu de consistance à ce dossier, on aura donc pris soin de mélanger à la charge politique murie de Montebourg une godwinerie hélas assez banale et dégoûtante de Le Guen, qui d’habitude prêche ses âneries dans le désert − ce qui signifie en clair que tout le monde se fiche de ce qu’il dit. Cette fois, curieusement, on a abondamment relayé l’adjectif « munichois » accolé au président par l’ex-strauss-kahnien converti depuis une semaine et demie au patriotisme économique et qui, c’est logique, en rajoute avec l’enthousiasme du néophyte. Si quelqu’un peut prévenir le député du 13e que le héros de Sarko est Mandel, réac antimunichois forcené, assassiné par la Milice peu avant la Libération − soit l’exact contraire de l’élu du Front populaire Daladier…
Le cas de Montebourg est beaucoup moins folklorique − ce qui m’arrange car, une fois de plus, j’approuve et ses mots et son jugement. Que nous dit-il en substance? Que Merkel, à l’instar de Bismarck, vénère la loi du plus fort. On rappellera qu’en Allemagne, être comparé à Bismarck n’est pas une injure : premier unificateur de l’Allemagne moderne, le lointain prédécesseur d’Angela à la chancellerie est honoré dans tout le pays, y compris dans l’ex-RDA, par des centaines de statues. Être comparé à Bismarck en Allemagne est donc à peu près aussi diffamatoire qu’être comparé à Napoléon en France − encore que, depuis que Napoléon a été jugé coupable de racisme, il est assez louche de le citer. Bismarck ne concevait le renforcement de l’Allemagne autrement que par l’affaiblissement de ses voisins. Ce n’est donc pas faire injure à Angela Merkel que de parler de « politique à la Bismarck », puisque la chancelière, persuadée que le Sud de la Zone euro ne sait (ou ne veut) ni travailler ni épargner, entend dicter son contrat léonin à tous ses partenaires. Si s’opposer à ce « diktat », c’est être germanophobe, si contester la politique de Mme Merkel, c’est appeler à la guerre, alors ce n’est pas la « règle d’or » qu’il faut inscrire dans la Constitution, mais l’interdiction absolue de critiquer les dirigeants d’outre-Rhin.
Auquel cas il faudra demander à Interpol de faire coffrer Helmut Schmidt, 92 ans mais toutes ses dents, qui, ce dimanche 4 décembre, a déclaré au congrès du SPD : « Les excédents allemands ne sont en réalité que les déficits des autres États européens. » L’ancien chancelier s’en est pris très durement à Wolfgang Kauder, le chef du groupe parlementaire CDU/CSU, qui venait de proclamer que, dorénavant, « on parlerait Allemand en Europe ! ». Avant de lancer une mise en garde formelle à la chancelière : « Si nous succombons à la tentation de dominer les autres, nos voisins se dresseront contre nous. » Jusqu’où la germanophobie ne va-t-elle pas se nicher ? La haine de soi, gross malheur !
Il est donc proprement hallucinant qu’un ministre des Affaires étrangères signifie aussi brutalement, sur le ton de l’interdit majeur, qu’un tel type de désaccord ne saurait être exprimé de par chez nous. Moi qui croyais que les autorités françaises avaient vocation à défendre les intérêts français, je les découvre arc-boutées sur la défense des intérêts allemands, ou plus exactement sur la défense de la rente versée aux retraités allemands…
Car de quoi parle-t-on d’autre ? Le racisme anti-allemand a disparu chez nous, et c’est heureux, en même temps que les risques de guerre sur le Rhin. Si racisme franco-allemand il y a, on le trouvera plus facilement dans les colonnes du Bild que chez les plus fanatiques de nos souverainistes ou altermondialistes.
De fait, cet amalgame entre eurosceptiques et bellicistes renvoie à la campagne du TCE de 2005 ou maints tenants du Traité (je me souviens de Lellouche, mais il y en a eu un paquet d’autres, y compris au PS) nous ont rabâché que c’était ou bien le « oui » franc et massif, ou bien la guerre en Europe dans les six mois qui suivent. C’est ce même argument qu’on nous ressert, agrémenté d’un nouvel « élément de langage » : la germanophobie.
Cet « élément de langage » a ceci de fabuleux qu’il annihile d’avance tout débat : vous n’avez pas le droit de dire ça, et je me ferais tuer pour que vous n’ayez plus le droit de le redire. En attendant, j’irai, comme notre président, demander des excuses, au nom de la France repentante, à Mme Merkel. Et, couvert de cendres, je signerai tout ce qu’on me présentera, comme le fit Nicolas Sarkozy à l’Élysée ce 5 décembre, un lundi noir à marquer d’une pierre bleue constellée d’étoiles d’or, comme la règle éponyme.
C’est donc à cela qu’aura servi ce blitzkrieg anti-germanophobe : la ringardisation de l’eurosceptique ayant lamentablement échoué, a tel point que même le protectionnisme redevient tendance via Montebourg, alors on passe à la vitesse supérieure. Tout ce qui n’est pas dans les clous de germanolâtrie ambiante (modèle allemand en économie, Bad Godesberg en politique, deutsche qualität pour l’Opel Meriva, etc.) sera désormais qualifié de germanophobie. Fini la rigolade, place à la démonisation voire carrément la psychiatrisation, car, entre nous, qu’est-ce qu’une phobie sinon un trouble mental ?
Seule la maladie peut expliquer qu’un homme politique normal ose remettre en cause le postulat du couple fusionnel franco-allemand. Seul un pervers peut rêver de divorce. J’ai dit le postulat ? J’aurais aussi bien fait de parler de dogme tant l’indignation générale des montebourgophobes fait penser à la sainte colère des lefèbvristes devant je ne sais quel spectacle supposé blasphématoire.
Certes, la germanophobie n’est pas stricto sensu un blasphème. D’un point de vue scientifique, donc périssable, la germanophobie relève plutôt de la transgression de tabou, laquelle n’est légalement blasphématoire qu’aux doux pays des arts premiers, ou à la rigueur de l’iconoclastie par lacération d’image d’Épinal. Mais la France n’étant ni animiste, ni orthodoxe, c’est bel est bien de blasphème symbolique qu’on peut parler. Symbolique seulement, l’européisme étant encore, pour l’instant, une religion rêvée, pas révélée.[/access]
Aventurez-vous donc, pour voir, à la souhaiter bonne, cette année 2012 ! Franchement. Y’a pas de quoi rire. On va se faire dégrader la note. La SNCF augmente ses tarifs. Les taxis conservent leur signalisation imbitable. On entre en récession. Nicolas Sarkozy va être réélu. Ou François Hollande élu. Il faut être sérieusement barré pour s’aventurer benoîtement à la souhaiter belle et heureuse, la nouvelle année ! Ou alors on le fera à voix douce, dans la sobriété qui sied à ceux qui sont marqués par l’épreuve, ma bonne dame. De fait, nos guillerets compatriotes décrochent la palme du pessimisme, contrairement aux Irakiens et les Nigérians qui, certes, ne peuvent qu’espérer mieux.
Alors, une fois remis de vos agapes, lisez l’incontournable opuscule ci-contre. Rangez d’abord vos idées sur l’optimiste version Candide (celui de Voltaire). Optimiste ne signifie ni béat, ni benêt. Pour dépeindre l’optimiste, Philippe Gabilliet cite notamment le psychiatre Christophe André, pour lequel être optimiste conduit toujours « à supposer, face à l’incertain, qu’il existe une issue favorable, et se donner le droit d’agir pour la favoriser ». L’optimiste, écrit-il, fait quatre paris : sur la force de la volonté, sur l’existence d’une solution, sur la ressource positive, et sur l’action opportune. L’optimisme, c’est « être conscient des limites, des carences, des faiblesses du monde, mais refuser catégoriquement de s’arrêter dessus », c’est « croire qu’on a toujours une marge de manoeuvre positive, qu’on a toujours le choix ».
Et Philippe Gabilliet de noter que l’évolution du monde est le fait des optimistes. « L’anticipation positive est à la base de la dynamique de l’évolution et de toute civilisation. Planter au printemps pour récolter à l’automne est un signe culturel d’optimisme, tout comme attaquer un mammouth au javelot, entreprendre la construction d’une cathédrale en sachant qu’elle ne sera peut-être terminée qu’un siècle plus tard ou s’accorder – tel Kennedy – moins de dix pour envoyer un homme marcher sur la Lune ».
Comme René Rémond, « je suis prêt de penser que le nombre de la réalité n’est pas le duel mais le pluriel ». J’en suis même convaincu. Philippe Gabilliet a l’avantage de cerner la réalité d’un trait de caractère, ou d’une disposition d’esprit, sans considérer l’optimisme sous une forme absolue.
Il y a ainsi – c’est ce qu’évoque un psychologue américain, Christophe Peterson – un grand et un petit optimisme. Le grand optimisme est ancré dans la personnalité profonde d’un individu, tandis que tout un chacun est susceptible de faire preuve d’un petit optimisme face à un évènement spécifique. Il faut donc distinguer deux types d’optimisme, et la façon de les mettre en relation : l’optimisme de but et l’optimisme de chemin. On reproche en effet souvent aux optimistes de refuser de voir les obstacles. Les pessimistes, qui se prévaudront de la lucidité, déclareront que les optimistes « foncent dans le mur en klaxonnant ». C’est le cas de ceux qui cumuleraient optimisme de but (on va y arriver) et optimisme de chemin (et en plus ça va être du gâteau). Mais songez à ce que donne l’addition d’un pessimisme de but (on n’y arrivera pas) et d’un pessimisme de chemin (et en plus on va morfler). Bref, l’attitude adaptée est celle du « pessimisme défensif » ou « optimisme paradoxal » (ou encore « optimisme pragmatique » voire « optimisme flexible ») : on anticipe les difficultés, mais on garde foi dans le but.
Philippe Gabilliet décline aussi les avantages et les inconvénients respectifs de l’optimisme et du pessimisme. En quatre chapitres, il démontre pourquoi les optimistes sont en meilleure santé, ont beaucoup d’amis, ont plus de chance que les autres et sont aimés des entreprises. Pas moins.
En passant, songez-y, « On critique les optimistes mais on recherche leur compagnie. On écoute attentivement les analyses tellement pertinentes des pessimistes, mais c’est l’optimiste que l’on invite en priorité pour un dîner entre amis, ou pour un tête-à-tête romantique »
Et, citant le philosophe Alain, l’auteur souligne que le grand pouvoir de l’optimiste, c’est « qu’il nous fait penser au printemps ».
En somme, le pessimiste ne se désignera pas comme tel (mais j’ai des noms). Il aime à se dépeindre en réaliste bien qu’il soit en fait un inhibiteur d’action.
L’optimiste, lui, façonne son monde. S’il a plus de chance que les autres, c’est parce qu’il est en mesure de percevoir, dans un événement nouveau, une opportunité susceptible de lui être favorable. Et parce qu’en cas d’échec, il ne développera pas la tendance du pessimiste à universaliser cet échec mais, au contraire, à en relativiser la portée pour recommencer. Éloge de l’optimisme fourmille d’analyses des attitudes que nous connaissons tous. Ainsi de la façon de répondre à cette question : « qu’est-ce qu’une bonne décision ? ». « Pour certains, une bonne décision est avant tout une décision qui a été soigneusement préparée. Ce qui fait la qualité d’une telle décision est donc déterminée par ce que l’on fait AVANT de la prendre (…). Pour l’optimiste, la question se pose en fait en des termes tout à fait différents. Il veut lui aussi prendre la meilleure décision possible. Il est conscient (tout comme le pessimiste) qu’il existe sûrement de bonnes raisons de ne pas se lancer. Mais il va pourtant décider de le faire. Pourquoi ? Parce que pour l’optimiste, la qualité d’une décision ne se construit jamais a priori. En effet, dans la « vrai vie », nous n’avons presque jamais le temps nécessaire pour laisser mûrir une décision. Des informations essentielles nous manqueront toujours; et nous vivons dans un monde mouvant qui continue de bouger pendant que nous pensons à notre décision. Ainsi, pour l’optimiste, la « bonne décision » sera la décision qu’il va prendre (quelle qu’elle soit et qu’il fera tout, ensuite, pour rendre vraiment « bonne »). Car pour un optimiste, ce qui détermine la qualité d’une décision qu’il prend, c’est toujours ce qu’il va faire APRES l’avoir prise ! »
Ajoutez à cela que si l’optimiste façonne le monde à son bénéfice, il modèle également son entourage. Enclin à s’appuyer sur ses points forts (la force de la volonté et la ressource positive), il est naturellement disposé à les mettre en valeur chez les autres. Comme l’écrit l’auteur,« être optimiste, c’est croire en l’Autre. Être optimiste, c’est croire en celui que l’on croise. C’est croire en sa compétence, en ses possibilités, en son amitié, en son amour. Certes, il arrive que l’optimisme se trompe sur cette compétence, sur ces possibilités, sur cette amitié ou sur cet amour. Mais cela ne veut pas dire qu’il a eu tort d’y croire. Car refuser d’y croire, jouer d’entrée la carte du scepticisme et du pessimisme, aurait été beaucoup plus désespérant. La plupart des optimistes préfèrent vivre pleinement et se tromper totalement que de ne jamais faire d’erreur pour n’avoir que rarement parié ! ».
Revenons à nos voeux : ce que Philippe Gabilliet développe dans on dernier chapitre, pour une société de l’optimisme, peut parfaitement s’appliquer à l’actualité économique et électorale de cette nouvelle année. Jugez-en : « Diriger en optimiste, sans doute est-ce avant tout cela : 1) Savoir regarder toute réalité, même la plus difficile, avec lucidité, mais en insistant toujours sur ce qui peut être entrepris, construit, tenté, espéré; 2) Savoir en toutes circonstances s’appuyer et capitaliser sur les forces et l’énergie vitale de ceux que l’on dirige; 3) Orienter ces forces et cette énergie vitale vers des projets enthousiasmants qui donnent à la collectivité la fierté de l’appartenance et le sentiment positif de grandir, même dans la difficulté. »
Puissent nos chers leaders s’en inspirer. Pour ma part, laissez-moi vous présenter tous mes voeux pour 2012. Des voeux résolument optimistes pour chacun de nous. « Le monde appartient aux optimistes. Les pessimistes ne sont que des spectateurs » (François Bizot). Et toc !
Après avoir consacré une soirée entière au sombre et trop méconnu Jean-Pierre Martinet, le Cercle Cosaque convie Richard Millet à ses agapes. Jeudi 5 janvier, vous pourrez ainsi écouter l’auteur de La confession négative lire un texte inédit qui s’annonce aussi tranchant que sa Fatigue du sens parue à l’automne.
Pour ceux qui ignorent tout des passions viscérales de l’auteur, précisons que la campagne limousine, le sort des chrétiens libanais, la faillite de la littérature et de la civilisation européenne en général, le préoccupent au premier chef. Au vu du pedigree de l’écrivain-éditeur– et indépendamment de son homonymie avec une critique d’art polissonne- qui a réussi à emporter deux Goncourt en cinq ans, la salle du café Barak promet d’être comble.
Nul doute qu’Olivier Maulin, Romaric Sangars et Bertrand Lacarelle sauront vous dérouler le tapis rouge dans l’ambiance enfiévrée du lieu. Mais comme deux précautions valent mieux qu’une, allez-y avec un Causeur magazine à la main, signe de ralliement des gens de bien !
Dans le numéro de décembre de Causeur magazine, Jean-Pierre Chevènement répond ainsi à une question d’Élisabeth Lévy : « Un seulement et un seul a rejoint le FN, Bertrand Dutheil de la Rochère, qui a oublié que 1789 séparait la droite de la gauche. Il a sans doute une circonstance atténuante : trop d’aïeux, de trop haut lignage… »
Loin d’avoir oublié 1789, je me rappelle la campagne de Jean-Pierre Chevènement en 2002 : « Au-dessus de la droite, au-dessus de la gauche, telles qu’elles sont devenues, il y a la République ! » Dix ans après, ce mot d’ordre est toujours vrai. Puisqu’il veut aujourd’hui « faire bouger les lignes » de la gauche, limitons-nous à celle-ci. Face à la crise, François Hollande veut seulement renégocier le futur traité européen afin de permettre l’émission d’« euro-obligations, pour mutualiser au moins une partie de notre dette » ainsi que celle des autres. Son objectif demeure le fédéralisme européen, pudiquement rebaptisé: « fédéralisme des projets ». Par ailleurs, si le candidat socialiste atténue les propositions les plus délirantes de l’accord entre sa première secrétaire et les Verts, il ne le récuse pas. Les amis d’Eva Joly évitent ainsi la faillite financière et espèrent disposer d’un groupe à l’Assemblée nationale, comme ils en ont reçu pour Noël le cadeau au Sénat. François Hollande reste donc ce qu’il a toujours été : derrière l’air bonhomme d’un candidat « normal », un européiste aussi convaincu que dogmatique.
Loin d’avoir oublié 1789, je me remémore que, fin août, quelques semaines après le Quatorze-Juillet, les députés se placèrent à droite du président de l’Assemblée constituante quand ils étaient partisans du veto royal, et à gauche quand ils souhaitaient limiter le monarque à un rôle symbolique. Les notions de droite et de gauche évoluèrent jusqu’au 9 novembre 1989, quand, à Berlin, s’est clos l’ère historique des Révolutions. Avec la chute du Mur, la différence entre droite et gauche n’a pas totalement disparu, mais elle se limite à ces questions de société qui servent aux deux candidats jumeaux, mais néanmoins rivaux, à essayer de se distinguer. Avec le développement des transports et des communications, la nouvelle ère historique est celle de la mondialisation. Pour la première fois dans l’histoire, toutes les nations, toutes les civilisations sont confrontées les unes aux autres. La question est de savoir si cette mondialisation se fait sans ou avec frontières.
Loin d’avoir oublié 1789, je me souviens que les Constituants étaient convaincus de l’ascendance franque de la noblesse et de l’origine gallo-romaine du peuple. En 1788, dans Qu’est-ce que le Tiers État ?, Sieyès avait repris cette thèse de Boulainvilliers, qui a traversé tout le XVIIIe siècle. Peu importe qu’elle soit fausse, l’important est que les hommes du Quatre-Août pensaient qu’en abolissant la noblesse et ses privilèges, ils supprimaient une communauté ethnique, envoyant la généalogie de chacun dans son domaine particulier. Rompant avec cette séparation entre espace public et sphère privée, qui permit plus tard la laïcité, Jean-Pierre Chevènement explique mon soutien à Marine Le Pen par un « trop d’aïeux, de trop haut lignage ». Cette interprétation évite tout débat de fond et rejoint l’indigence des sempiternels procès d’intention à l’encontre de la candidate patriote. Alors, je l’affirme : Marine le Pen ne pratique pas la taqiyya mais annonce la « révolution bleu marine » si nécessaire à la France.
De 1789, il reste le couple fusionnel entre souveraineté et citoyenneté, reposant sur la démocratie pour constituer la République. Or, la souveraineté du peuple français, déjà bien démantelée, est menacée par le futur traité européen qui arrachera au Parlement sa raison d’être : le libre consentement à l’impôt. Or, la citoyenneté est mise à l’encan avec la volonté d’accorder le droit de vote aux étrangers, la discrimination positive sur des bases ethniques, sinon raciales, la parité par laquelle les femmes ne sont plus des citoyens comme les autres. Or, la démocratie est bafouée quand l’UMPS se réunit en congrès, le 4 février 2008, pour imposer le texte rejeté par référendum, le 29 mai 2005. Il y a bien péril pour la République. Parce que la République est le dernier rempart contre la mondialisation sans frontières, la droite et la gauche « telles qu’elles sont devenues » la combattent.
L’explication de Jean-Pierre Chevènement à mon sujet montre la difficulté de sortir d’une conception politique a-historique, quasi ontologique, frisant une métaphysique selon laquelle la droite et la gauche seraient des catégories incréées pour l’éternité. Ce fixisme, quasi créationniste, oublieux du contexte de 1789, conduit à une position aussi marginale qu’impuissante qui, loin de subvertir le système, le conforte en lui permettant de prétendre au pluralisme et à la tolérance. La gauche et la droite vivent dans l’amalgame béat de l’européisme et du mondialisme au sein d’un bipartisme unique, dont l’horizon indépassable se trouve au FMI et à l’OMC. De François Hollande, Jean-Pierre Chevènement n’obtiendra au mieux que quelques mots dans une déclaration qui n’engagera que ceux qui voudront y croire, et une poignée de circonscriptions difficilement gagnables, voire perdues d’avance, comme en 2007. La seule solution est d’avoir l’audace de sortir du système pour le combattre. Marine Le Pen et le courant qui se lève derrière elle répondent à cet objectif.
Les attaques dont fait l’objet la corporation « psy » à l’occasion de la dramatique affaire du Chambon-sur-Lignon ne sont pas sans fondement. La prétention ubiquitaire du « savoir psy » se heurte encore une fois à une réalité violente et sordide. À force d’intervenir partout et tout le temps, depuis l’éducation de nos enfants jusqu’aux comportements des hommes et des femmes « publiques » en passant par le devenir des familles homoparentales, les psys sont devenus des oracles. Mais le plus problématique est peut-être qu’ils soient de plus en plus souvent conviés à jouer le rôle d’auxiliaires de justice, puisqu’ils interviennent comme experts, soit pour se prononcer sur le degré de « folie » − donc de responsabilité − d’un criminel présumé, contribuant ainsi à peser sur la sanction, soit, quand un criminel a purgé sa peine, pour statuer sur sa « dangerosité ». C’est ainsi qu’ils ont accepté, certains avec enthousiasme, d’autres avec réticence, que leur compétence diagnostique soit utilisée comme un outil prédictif. Les premières victimes de cette prétendue omniscience, ce sont les experts-psychiatres qui interviennent auprès des tribunaux : conseillers, ils se sont mués en décideurs ; médecins, ils sont devenus juges. Or, si la mission du juge est de protéger la société, celle du médecin est de traiter son patient.[access capability= »lire_inedits »]
Demander aux psys − psychiatres, psychologues, psychanalystes et autres intervenants sociaux qui revendiquent cette étiquette − de prédire l’avenir d’un délinquant, c’est oublier que la psychanalyse et la psychiatrie ne sont pas des sciences au sens strict du terme et qu’elles ne peuvent se revendiquer que comme des outils aléatoires à usage rétrospectif et individuel. Pour élaborer des prédictions, les psys ne peuvent faire appel qu’au seul bon sens commun.
Sommés de nourrir la machine médiatique, certains de leurs représentants, souvent les plus éminents d’ailleurs, ont accepté de voir leur pratique mobilisée à des fins prospectives et sociétales, dans un cadre trop souvent collectif et public. Combien d’articles a-t-on lu sur le psychisme de Nicolas Sarkozy ou de Dominique Strauss-Kahn ? Or, si le regard d’un psychiatre ou d’un psychanalyste peut contribuer à la compréhension du monde, cette psy « hors sol », hors divan, qui se permet de diagnostiquer des individus qui ne sont pas des patients, finit souvent en psychanalyse de comptoir. Au risque de me répéter, un psy écoute et tente de traiter un patient, son patient, dans un cadre qu’il définit selon ses choix théoriques et pratiques. Lui conférer un rôle plus large, c’est faire fi des limites de son savoir : le plus pertinent des psys est, en réalité, incapable d’évaluer la dangerosité potentielle d’un individu. Au passage, il faut rappeler qu’il existe, dans cette communauté hétérogène, un très large consensus pour admettre qu’on ne peut pas guérir un pervers.
La question du devenir des criminels et du risque de récidive est fondamentale pour l’ordre social. Il faut pourtant admettre qu’il n’existe aucune réponse simple. Au Québec, elle est évaluée sur la base de critères statistiques et de calculs actuariels, ces mathématiques sur lesquelles se fondent nos compagnies d’assurances pour évaluer le risque que nous représentons quand nous contractons un emprunt immobilier ou conduisons notre voiture, par exemple. Bonne chance aux confrères qui prétendent prédire « scientifiquement » l’avenir d’un individu sur la base de ces algorithmes.
Entre médecins et magistrats, la confusion des genres aboutit à un festival de défausse, l’un se sentant « couvert » par la signature de l’autre et réciproquement. Chacun plaçant sa responsabilité sous le contrôle de celle de l’autre, plus personne n’est responsable. Le juge compte sur l’expertise du psy pour asseoir sa décision, le psy compte sur le magistrat pour représenter la loi. La bienveillance de l’un allège le fardeau de l’autre. À cela, il faut ajouter que tous sont terrifiés par la sanction et ses conséquences, en particulier pour un « jeune délinquant » : l’envoyer en prison, n’est-ce pas l’assigner à la récidive, voire au crime ? Que le psy se préoccupe de l’avenir de son patient, c’est le minimum. Peut-être le juge devrait-il, lui, s’interroger d’abord sur la sécurité de ses concitoyens. Le patient est peut-être et même sans doute une victime en soi. Le condamné est d’abord un délinquant ou un criminel. Pour un certain humanisme victimaire, la privation de liberté est en elle-même un abus de pouvoir. Certaines décisions montrent une étonnante convergence étonnante entre juge et psy, qui se rendent solidairement coupables d’une sorte de maltraitance par laxisme… (On laisse un gamin malade errer dans un milieu propice à tous ses excès.)
Les psys doivent le savoir : à partir du moment où un magistrat, un jour, s’est appuyé sur leur diagnostic pour fonder une décision judiciaire, ils doivent alors assumer leur part de responsabilité dans les conséquences de cette décision. Voilà qui devrait leur inspirer une certaine réserve.
Reste à comprendre pourquoi les psys ont accepté d’intervenir dans des champs où ils savent qu’ils ne savent pas. Il est vrai que la société les a bombardés de questions, attendant d’eux qu’ils éclairent la part sombre de l’humanité, mais aussi qu’ils fournissent le mode d’emploi de l’existence. Certains, grisés par la gloriole médiatique, ont joué le jeu de l’omnipotence. À eux, maintenant − à nous, puisque j’en suis − de reconnaître nos limites : nous nous occupons de nos patients, qu’ils soient criminels ou victimes et, à ce titre, nous ne jugeons pas. C’est aux magistrats d’appliquer la Loi. Nous cherchons à comprendre : « Pourquoi as-tu tué ? ». Ils rappellent l’interdit : « Tu ne tueras point. »
Tout être humain a des motivations pour commettre ce qu’il commet. Le « savoir psy » tente d’expliquer ces motivations. Mais comprendre n’est pas excuser, et encore moins prédire.[/access]