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« La famille est répressive. C’est son rôle »

Naouri famille mariage gay

Gil Mihaely. La famille semble être la dernière Bastille de l’Ancien régime : une autorité arbitraire, non consentie, des adultes sur les enfants, transmission des héritages et des biens, l’ensemble étant organisé autour d’un très grand interdit, l’inceste ! Cette institution n’est-elle pas condamnée par la logique profonde de notre temps marquée par la démocratie, les droits de l’homme, l’individualisme et le consumérisme ?
Aldo Naouri. Vous avez hélas raison, la famille est condamnée et des intérêts plus nombreux qu’on ne l’imagine conspirent à sa destruction. C’est le dernier moyen que notre humanité a trouvé pour se suicider – une entreprise que Freud, dès 1929, dans son livre Malaise dans la civilisation, mettait sur le compte de la pulsion de mort. Elle n’y est pas parvenue avec les guerres, elle va peut-être y arriver par ce biais. Nous risquons en effet de revenir à une humanité d’avant la Loi qu’elle s’est donnée en interdisant l’inceste, une humanité barbare, sauvage et inhumaine. Votre propos l’annonce d’ailleurs quand vous parlez d’une « autorité arbitraire, non consentie, des adultes sur les enfants ». Il y a déjà quelques décennies que les professionnels relèvent chez les enfants les dégâts opérés par les attitudes laxistes et anti-autoritaires que vous évoquez sur le mode ironique. Quant à l’interdit de l’inceste, il est effectivement arbitraire, mais c’est un arbitraire qui a eu et qui a pour mérite de construire l’humain.[access capability= »lire_inedits »]

GM. Rien que ça !
Oui. L‘anthropologie est là pour montrer que le progrès humain – et il y en a tout de même eu, ne serait-ce que sur le plan technique et social – est redevable à cet arbitraire. Voilà 8 millions d’années que nos ancêtres se sont mis debout. En rapportant cette éternité impossible à imaginer à 24 heures, l’ère chrétienne par exemple n’en représenterait que les 22 dernières secondes. Eh bien, pendant le plus clair de ce temps, il y a eu seulement des mères et des enfants. L’ébauche du père n’est en effet apparue qu’un peu avant la 23ème heures, au moment où est intervenu l’arbitraire de la Loi qui interdit l’inceste. Et c’est à partir de ce moment-là, à partir de cette première Loi qui a fait le socle de toutes les autres, qu’on peut dater l’avènement du progrès.

Élisabeth Lévy. Et qu’est-ce qui explique cette rupture essentielle dans l’histoire humaine ?
Les conditions d’apparition de cet arbitraire sont intéressantes. Pendant des millions d’années, les humains ont passé leur temps à satisfaire leur égoïsme et leurs pulsions primaires, donc à s’entretuer. Ils s’étaient constitués en hordes pour être plus performants dans la chasse, mais chacun n’agissait que pour lui-même. À la tête de chaque horde, il y avait un chef qui se réservait le droit sexuel sur toutes les femelles, y compris sur sa mère ou ses filles. Les autres mâles qui ne pouvaient pas avoir de rapport sexuel avec les femelles de leur horde s’en allaient chasser ailleurs. Si plusieurs s’intéressaient à la même femelle, ils s’entretuaient. Un jour, des chefs de horde ont estimé qu’ils ne pouvaient pas continuer ainsi. Ils ont conclu un accord en vertu duquel les femelles seraient désormais échangées entre hordes. Ce scénario est celui de l’anthropologie. Celui de la psychanalyse en diffère quelque peu mais aboutit au même résultat : la prohibition de l’inceste comme Loi de l’espèce. Le sous-texte que laisse entendre cette Loi c’est que « ce qui est proche doit être éloigné. » L’esprit de cette Loi va, dès lors et nécessairement, intervenir sur la proximité extrême qu’est la proximité mère-enfant. Un élément étranger va s’immiscer entre l’enfant, être de pulsion, et la mère qui est là pour le satisfaire. Cet étranger, qui va petit à petit devenir le père, parce qu’il va confisquer la mère pour en faire égoïstement son objet sexuel, va contraindre indirectement l’enfant à refouler ses pulsions et à apprendre la vie sociale et les autres lois qui vont la régler. Si bien que s’émanciper de cette toute première Loi, c’est s’émanciper de toutes les lois.

EL. Qu’est-ce qui vous fait penser qu’on serait prêt à s’en émanciper ? Ne noirciriez-vous pas le tableau ?
Je ne le crois pas. Et il suffit de se pencher sur el comportement des enfants, petits ou grands, dans les consultations psy ou à l’école. Il y a un ensemble d’intérêts particuliers qui ont pris suffisamment de pouvoir pour s’imposer à la masse qui subit en silence. Qu’il s’agisse des homosexuels, des féministes et d’autres groupes revendicatifs, on voit bien que ce sont des minorités, jouissant d’un poids considérable dans les médias, qui parviennent à imposer leurs vues aux autres. Seule une minorité d’homosexuels veulent pouvoir se marier et adopter.

EL. D’abord, vous n’en savez rien, et ensuite, on peut être contre le mariage homosexuel mais, de là à la fin de l’interdit de l’inceste, il y a de la marge, non ?
Ce que j’en sais, je le tiens de ce que m’en disent nombre d’homosexuels que je connais, que je fréquente et que j’ai pour amis. Il est étrange d’ailleurs, à notre époque qui prise tant les sondages qu’il n’y en ait jamais eu sur ce point. Moins étrange qu’il n’y paraît, toute réflexion faite, car cela s’inscrit dans la logique de l’individualisme qui confère à chacun le droit d’opérer un choix et d’en revendiquer l’extrême respect par tous: « C’est mon choix », une émission célèbre. Qu’importe, à partir de là, la proportion dont je parle. Ceci étant, ne me faites pas dire ce que je ne dis pas, à savoir que le mariage homosexuel serait le signe le plus patent de la fin de la prohibition de l’inceste. Les signes de cette fin, je les situe ailleurs et avant tout dans la disparition du soutien que le social a toujours accordé à l’instance paternelle. Tout enfant a légalement aujourd’hui ce que l’on pourrait désigner comme deux « homoparents », c’est à dire deux parents que le droit considère comme strictement identiques. La psyché de l’enfant, façonnée par le séjour intra-utérin, n’est naturellement branchée que sur la mère. Sans le soutien social, le père n’a pas d’autre choix que de devenir une « mère-bis »

EL. Voulez-vous dire que la logique la logique profonde qui est à l’œuvre derrière ce aspect des choses, c’est le rejet, le refus de la limite ?
Oui. L’éjection du père – radicalisée en Occident depuis 1968 – de la place qu’il a longtemps occupée équivaut au rejet de la Loi dont il est le représentant et de la notion de limite qui en découle. La finance par exemple a intérêt à détruire ou à affaiblir tout ce qui pourrait la canaliser. Dans cette perspective, les groupes qui revendiquent toujours moins de limites, toujours plus de libertés, sont les « idiots utiles » du capitalisme. Finalement, c’est au nom de la démocratie qu’on adopte des lois qui abolissent, les unes après les autres, les limites qui s’imposaient à l’activité humaine. Puisqu’on ne vit qu’une fois, le principe de plaisir doit primer sur le principe de réalité. La pornographie pour les hommes, la libération sexuelle pour les femmes et le plaisir de chacun comme unique horizon. À terme, ce processus aboutit à la destruction de la famille.

EL. Vous y allez un peu fort ! La famille ne devrait pas être incompatible avec le plaisir, si ? En tout cas, si vous voulez revenir au modèle patriarcal, ce sera sans moi !
Je ne dis pas que la famille est incompatible avec le plaisir, mais qu’elle ne peut pas être guidée par la seule recherche du plaisir. La famille est répressive par définition. Et la répression qu’elle exerce, aussi étonnant que cela puisse être, est éminemment bénéfique. En effet, le nouveau-né qui vient aujourd’hui au monde est le même que celui de l’aube de l’espèce : il est violemment travaillé par son système pulsionnel. Cela fait de lui un individu autocentré qui se fiche éperdument des autres. Et il n’a aucun moyen de changer spontanément s’il n’est pas confronté à une organisation qui l’empêche d’aller jusqu’au bout de son désir de s’autosatisfaire, à travers des règles qui lui sont imposées, comme l’heure du coucher ou celle du repas. Face à ce dispositif répressif, qui doit se mettre en place entre 0 et 3 ans, l’enfant, pour ne pas périr et pour gagner l’amour de ses parents, accepte de réprimer ses pulsions et de les refouler.

EL. Vous voulez dire que tout se joue avant 3 ans ? On n’est pas entré à l’école maternelle qu’on a déjà raté ou réussi sa vie ?
Vous excellez à me faire dire ce que je ne dis pas. J’insiste seulement sur le fait que cette éducation, qui n’a et ne doit rien avoir de sadique, doit intervenir en fixant des limites entre 0 et 3 ans pour produire des effets dans le long terme. C’est une authentique et indispensable entreprise de « névrotisation ». Le névrosé va développer, au cours de la répression exercée sur lui, un mécanisme psychique d’une importance considérable, le fantasme : « Je ne peux pas me satisfaire, ce n’est pas grave, il suffit que j’imagine que je me satisfais pour avoir un brin de consolation et mieux supporter ma frustration. » « Névrotisé » de cette façon, l’enfant va accepter l’existence de l’autre et devenir un être social de qualité. À l’inverse, quand aucune répression ne s’exerce entre 0 et 3 ans, l’individu demeure dans son état natif autocentré et incapable d’admettre l’existence de l’autre. L’enfant-roi devint vite l’enfant-tyran. Cette toute-puissance de l’enfant habitué à ce que tous ses désirs soient satisfaits va se perpétuer parfois jusqu’à l’âge adulte, avec toutes les chances d’aboutir à une structure perverse. La destruction de la famille répressive engendrera des enfants qui ne fabriqueront plus de lien social.

EL. D’accord, mais le fait d’être de bons parents répressifs n’interdit pas que, comme homme et comme femme, vous ayez du plaisir. Il n’y a pas forcément un continuum entre le comportement du père ou de la mère et celui des amants libres et adultes qu’ils redeviennent une fois les enfants couchés. Dans l’Angleterre victorienne, la famille était pour le moins corsetée, mais en même temps, on comptait un nombre record de prostituées…
Pendant la période victorienne, où apparaissent les méfaits de l’hyper-névrose en même temps que naît la psychanalyse, l’environnement social est surchargé de lois trop répressives car la répression n’intervient pas seulement dans le tout petit âge, mais tout au long de la vie. Quand on refoule quelque chose au bon moment, cette chose est acceptée et le mécanisme du fantasme est mis en place pour supporter le refoulement. Cela génère pour la suite une conduite qui tient compte du principe de réalité. Quand j’étais adolescent, lorsqu’on gardait la main d’une jeune fille dans la sienne pendant 10 secondes, cela nous procurait 6 mois de bonheur…Quand tout est permis, cela n’a plus aucun effet.

EL. L’assouvissement tue le désir…
L’assouvissement abolit complètement un mécanisme merveilleux dans l’économie énergétique : le fait même d’être dans le fantasme et de refouler produit une déviation de l’énergie vers d’autres secteurs, qu’on appelle la sublimation. En tant que pédiatre, j’ai vécu la modification considérable des mœurs dans la famille et chez les adolescents. Il m’est arrivé de recevoir une élève de quatrième qui m’annonçait : « Cette semaine, je me suis envoyé cinq mecs ! » J’ai cru devoir jouer mon rôle de médecin en lui demandant si elle avait bien pris ses précautions. Elle m’a répondu : « Oh, ce n’était pas la peine, ce sont mes copines qui les ont dépucelés. » On voit bien qu’à ce stade de permissivité, la sublimation ne fonctionne plus.[/access]

La suite demain…

Enfin un prix Nobel musulman !

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On ne souligne jamais assez combien la science moderne est redevable à l’Islam. Comme l’a bien noté Barack Obama dans son « discours du Caire » : « C’est de l’innovation au sein des communautés musulmanes que nous viennent l’algèbre, le compas magnétique et les outils de navigation, notre maîtrise de l’écriture et de l’imprimerie, notre compréhension des mécanismes de propagation des maladies et des moyens de les guérir ».

Deux des membres de la cellule islamiste de Jérémie Louis-Sidney, interpellés la semaine dernière, peuvent en témoigner. Dans des vidéos réalisées par une certaine « Ecole de la réussite », et visibles sur Youtube, ils expliquaient leur conversion à l’islam par des raisons « scientifiques ». L’un, le footballeur Yann Nsaku, rapporte que ce sont les « miracles scientifiques » du Coran, qui l’ont convaincu : des « faits scientifiques déjà mentionnés dans le Coran 1400 ans auparavant et qui ont été démontrés dans ce siècle-ci : big-bang, miracle des fourmis, expansion de l’univers, embryonnage (sic) et j’en passe et j’en passe ». Tous ces versets lui ont « clairement mis des claques ». L’autre, l’islamiste cannois Victor Guevara, s’est également converti à la suite du visionnage d’une vidéo sur les « miracles scientifiques, linguistiques et mathématiques » du Coran. Il explique comment il avait été détourné de la religion chrétienne par le darwinisme qui lui était enseigné dans son école catholique. Mais il lui est ensuite apparu que la théorie darwinienne est fausse puisque « à l’époque cambrienne plusieurs espèces sont apparues en même temps qui n’ont pas d’ancêtre commun ». Ce qui l’a convaincu de lire le Coran qui n’enseigne pas de telles erreurs que le darwinisme.

Dès lors on est étonné qu’il y ait si peu de savants musulmans couronnés par des prix Nobel, deux exactement depuis la création du prix en 1901, le pakistanais Abdus Salam, prix Nobel de physique en 1979 et l’égyptien Ahmed Zewail, prix Nobel de chimie en 1999. Cela est d’autant plus suspect qu’il y a bien trop de Juifs couronnés par le prix Nobel : deux « chercheurs » antisémites, le suédois Jan Biro et l’américain Kevin MacDonald, avaient dénoncé l’an dernier les « biais juifs » du prix Nobel, calculant qu’avec 0,2 % de la population mondiale ceux-ci ont reçus près de 22 % des prix Nobel. Les Juifs représenteraient ainsi entre 20 et 27 % des prix Nobel en physique, chimie et biologie, avec une pointe, on s’en serait douté, à 42 % en économie. Ces chiffres sont repris à l’infini par des sites communautaires, juifs ou musulmans, où l’on est obsédé par le comptage des « origines », lesquels sites relèvent également, pour s’en indigner ou pour s’en réjouir, que les musulmans avec 23 % de la population mondiale n’ont donc récolté que 0, 5 % des prix Nobel.

Face à de tels constats la République islamique d’Iran a heureusement décidé de réagir. Samedi dernier la vice-présidente iranienne pour la science et les technologies Nasrin Soltankhah a annoncé la création d’un « prix mondial du Grand Prophète » pour faire pièce au prix Nobel, qui sera décerné tous les deux ans pour « promouvoir le développement de la science dans le monde musulman ». Il sera accordé aux « scientifiques musulmans œuvrant dans les trois domaines dans lesquels l’Iran a réalisé des progrès remarquables », cellules-souches, recherche pharmaceutique et nanotechnologies. Voilà enfin un prix dont le palmarès sera indiscutable et qui saura mettre en valeur le caractère universel de la science.

* image : Shirin Ebadi, avocate iranienne, Prix Nobel de la paix 2003, anaelisafoto/Flickr

Chine-Japon : de la diplomatie à la canonnière

La coïncidence est troublante : à la mi-septembre, au moment où le monde musulman s’embrasait parce qu’une vidéo grotesque disait du mal de son Prophète, des dizaines de milliers de Chinois descendaient dans les rues pour vandaliser des magasins et des voitures de marques japonaises (et parfois molester leurs propriétaires) parce que Tokyo rachetait, à l’un de ses citoyens, trois des huit îlots inhabités perdus en mer de Chine qu’il contrôle, mais qui sont aussi revendiqués par Pékin.
Dans les deux cas, un événement insignifiant semblait atteindre au cœur de foules immenses. Dans les deux cas, le mythe de la pacification des mœurs par l’avènement du marché mondial et de la démocratie globale bute sur la réalité des passions humaines. Déjà vantées il y a près de trois siècles par Montesquieu, les vertus du « doux commerce » devaient affranchir les individus de l’emprise supposément mortifère du collectif, qu’il fût religieux ou national. On voit ce qu’il en est advenu. En 2005, contre tous les apôtres et prophètes de la fin de l’Histoire, Pierre Hassner annonçait la « revanche des passions »[1. « La Revanche des passions », Commentaire n°110, été 2005. Et pour une application au cas des relations sino-japonaises : Emmanuel Dubois, « Pékin-Tokyo : la revanche des passions », Politique Internationale n°110, hiver 2005-2006] sur la scène mondiale. Force est d’admettre qu’il a eu raison. Que s’est-il passé ?
On arguera que les deux cas ne sont pas similaires. Dans le cas du film anti-islam, l’insignifiance du prétexte est frappante et l’on est tenté d’imputer la violence des foules musulmanes à une idéologie mortifère, l’islamisme, animée par un ressentiment structurel à l’encontre de l’Occident. Dans le second cas, on peut mettre en avant des causes plus objectives : outre les richesses halieutiques de ces îles − appelées Senkaku par les Japonais et Diaoyu par les Chinois − et les ressources énergétiques que recèleraient leurs environs, on citera l’ambition de la marine chinoise d’obtenir un accès plus libre à la haute mer du Pacifique, la volonté du Parti communiste de détourner les frustrations d’une population soumise à une dictature cruelle vers un ennemi extérieur et traditionnel, etc. Toutes ces explications recèlent une part de vérité, mais ne sont pas à la mesure des passions soulevées. Devant les violences et l’ampleur prise par les manifestations, Pékin s’est d’ailleurs hâté de dénoncer un « patriotisme irrationnel » dommageable aux intérêts politico-économiques d’un pays qui vit pour une grande part grâce aux devises et aux technologies apportées par les grands groupes étrangers, notamment japonais. De ce point de vue, les foules chinoises auraient voulu se tirer une balle dans le pied qu’elles n’auraient pas agi autrement.[access capability= »lire_inedits »]

C’est que le ressort de la fureur chinoise est à la fois plus superficiel et plus profond que les seuls intérêts. En réalité, il s’agit d’un cas d’école de mimétisme girardien dans les relations internationales. La Chine ne s’est souciée de ces îles qu’après 1971, quand l’occupation américaine d’Okinawa (préfecture méridionale du Japon dont elles dépendent) a pris fin et qu’elles sont repassées sous contrôle japonais. Au fond, les Diaoyu n’ont d’autre intérêt pour la Chine que celui d’avoir été convoitées par le Japon. De leur côté, les Japonais ont aujourd’hui beau jeu de fournir des documents datant de l’époque de la faiblesse chinoise, qui avalisent leur droit de propriété. De fait, lorsqu’elles furent intégrées à l’Empire japonais, en janvier 1895, elles étaient inhabitées : aussi ont-elles été déclarées terra nullius, en conformité avec le droit international occidental.

C’est donc, paradoxalement, au moment où la Chine et le Japon normalisaient leurs relations diplomatiques, en 1972, que les Diaoyu/Senkaku sont devenues une pomme de discorde entre les deux pays. Les médias citent comme un modèle de sagesse la formule employée en 1978 par Deng Xiaoping qui estimait que la solution serait trouvée par les générations futures dans le cadre d’une exploitation conjointe. Moyennant quoi on assiste aujourd’hui à des querelles de chiffonniers et autres règlements de comptes dont les protagonistes, de part et d’autre, ne semblent guère se soucier d’exploiter la moindre ressource.

Il serait cependant hâtif de conclure à l’inanité de la querelle. Car si les bagarres de cour d’école ont des motifs qui paraissent futiles aux adultes, du point de vue des enfants, il s’agit d’affaires très sérieuses. Et en l’occurrence, il s’agit de l’identité même de la Chine. Dans la mythologie chinoise contemporaine, la création de la RPC, en 1949, a mis fin au « siècle des humiliations » subi par le peuple chinois à partir du milieu du XIXe siècle. Les guerres de l’opium menées par les puissances occidentales marquèrent le début d’une série de revers cuisants pour la Chine qui, jusque-là s’était toujours conçue comme le centre culturel et politique du monde. Ces revers ont culminé au moment de l’invasion japonaise de la Mandchourie au début des années 1930. Comment l’empire du Milieu, cœur de la civilisation mondiale, pouvait-il être humilié par un nain insignifiant, un vassal dont la culture ne valait que parce qu’elle était issue de la sienne ?

Aujourd’hui encore, la Chine a du mal à affronter sa faiblesse passée et conserve un sentiment de supériorité culturelle et politique pourtant largement démenti par les faits[2. Voir par exemple, à ce propos, le livre passionnant d’Edward Luttwak, La Montée en puissance de la Chine et la logique de la stratégie, Odile Jacob, 2012, malheureusement un peu gâché par la traduction du mal nommé J.-L. Fidel]. Dès lors, la suprématie politique et militaire de l’Occident puis du Japon ne peut être qu’une anomalie incompréhensible : au mieux une parenthèse qu’il faut se hâter de refermer, au pire un tort qu’il convient de redresser.

Il semble que « l’émergence pacifique » de la Chine prônée par une doctrine semi-officielle du Parti soit trop lente au goût de certains, en particulier s’agissant de sa traduction militaire. Comme dans le monde musulman, il existe dans le monde chinois une minorité bruyante et active (et de moins en moins minoritaire) qui proclame haut et fort sa volonté d’en découdre. On aurait tort de négliger son poids. Dans cette période de transition du pouvoir à Pékin, sa voix se fait entendre non seulement au sein de l’armée, mais aussi jusque dans le saint des saints, le comité permanent du Politburo, dont la nouvelle composition sera rendue publique au début du mois de novembre.

Le Japon n’est pas en reste puisque les élections qui se préparent à Tokyo annoncent l’arrivée au pouvoir d’hommes beaucoup moins conciliants que ceux qui composent le gouvernement actuel. En nationalisant les îles (geste d’apaisement qui a pourtant provoqué la fureur de Pékin), le Premier ministre Noda voulait éviter qu’elles tombent entre les mains de groupes nationalistes japonais incontrôlables. Le problème, c’est que ces groupes auront peut-être bientôt leurs entrées au gouvernement.

Cependant, ce n’est pas à Tokyo que se trouvent aujourd’hui les fauteurs de guerre, comme le montre l’un des slogans les plus populaires parmi les manifestants chinois : « Un patriote ne peut être criminel. » Alors que l’Europe post-nationale ringardise promptement tout affect national, en Chine, le sentiment patriotique est le sentiment vertueux par excellence, sans doute parce qu’il permet aux Chinois d’échapper au chacun pour soi du marché.

Le problème est qu’en plaçant les relations internationales sous l’enseigne de la morale, la Chine risque de produire des catastrophes. Dans l’esprit de Pékin, il n’est pas « juste » que la Chine, « pays vainqueur de la Seconde Guerre mondiale contre le fascisme », abandonne une once de territoire à un pays défait et criminel, quand bien même cet abandon remonterait à un bon siècle. Il n’est pas « respectueux » de la part de la communauté internationale, et singulièrement de la puissance dominante, les États-Unis, d’ignorer l’opinion de 1,3 milliard de personnes.

Reste à savoir comment l’Occident peut faire face à ces exigences chinoises. Comme bien souvent : en sacrifiant la réalité. C’est ainsi, pour prendre un exemple moins anecdotique qu’il n’en a l’air, que les cartes de l’iPhone 5 vendu en Chine attribuent les Diaoyu à la Chine. Mesure-t-on l’incongruité de cartographes qui, de peur d’énerver le mastodonte chinois, préfèrent une représentation puérilement fantasmée à la réalité que les cartes topographiques ont pour objet de représenter ? Que fera-t-on le jour où, brandissant les cartes revues et corrigées par Apple, la marine chinoise, chaque année plus puissante, décidera de prendre militairement le contrôle d’îles qu’elle est déjà censée posséder ? Les États-Unis devront alors choisir : soit, comme l’exige le traité de sécurité nippo-américain, ils défendront leur allié contre l’agresseur, soit ils regarderont ailleurs et abandonneront la région à leur rival chinois.

Dans un livre brillant[3. La Géopolitique des émotions, Flammarion, 2008], Dominique Moïsi oppose « l’espoir » qui règnerait actuellement dans les populations des pays émergents d’Asie, dont le signe le plus tangible est le développement rapide de leurs économies, et le sentiment d’humiliation dans lequel s’enfermerait le monde arabe. À la lumière des tensions sino-japonaises actuelles, cette opposition n’est guère pertinente : quels que soient la taille de ses frigidaires ou le nombre de ses voitures, un peuple peut ressasser les humiliations passées. Et garder l’espoir de se venger.[/access]

*image : autocollant chinois « défendez vos îles Diaoyu », treasuresthouhast/Flickr

Karl Lagerfeld rhabille François Hollande pour l’hiver

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Dans l’univers aussi ouaté que faux-derche du luxe international, il est un homme qui se distingue par sa franchise et ses propos virils : Karl Lagerfeld. Celui-ci vient d’accorder une interview à l’édition espagnole du magazine Marie-Claire de ce vendredi, pour son numéro spécial 25ème anniversaire.

Mais en fait d’happy birthday, c’est surtout François Hollande qui est à la fête dans cet entretien, le diagnostic de Karl est aussi noir que ses costumes : « Cet imbécile, il sera aussi désastreux que Zapatero ». Rappelons que les mandats de l’ex-premier ministre espagnol et ancien grand espoir de la gauche européenne se sont conclus l’an dernier par la pire défaite qu’ait connu le PS local.

Alors, pourquoi cette comparaison peu flatteuse ? Parce que, dixit Karl, « Hollande déteste les riches. C’est désastreux. Il veut les punir et évidemment, ils s’en vont et personne n’investit ».
Or, d’après le patron de Chanel, cette politique antiriches fragilise en premier chef les derniers secteurs où notre pays est encore à la hauteur : « En dehors de la mode, des bijoux, des parfums et du vin, la France n’est pas compétitive. Le reste des produits ne se vendent pas. Qui achète des voitures françaises? Pas moi ! »

Seule consolation pour notre président, Karl Lagerfeld a eu aussi des mots très durs pour l’éléphanticide Juan Carlos, qu’il a accroché sans hésiter à son tableau de chasse :  » La reine Sofia est la personne la mieux élevée de la Terre. Et elle ne mérite pas le type de bêtises qu’a commises le roi »

Au PS, tout le monde l’aime, Harlem

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Désir n’est plus intérimaire : au terme d’un scrutin exceptionnellement peu mobilisateur, l’actuel Premier secrétaire par intérim du Parti Socialiste est devenu Premier secrétaire tout court, bien trop court diront les méchants.

Après le vote, tout aussi squelettique, de jeudi dernier sur les motions en présence pour le congrès de Toulouse, ce dernier scrutin était de fait une simple formalité. Ce qui n’a pas empêché Emmanuel Maurel, candidat pour la forme de la gauche sociétaliste du PS à ce même fauteuil, de dénoncer les multiples irrégularités ayant entaché ces élections. Cela dit, tous les camps en présence s’accordent à penser que ces quelques bourrages d’urnes dans les sections ne relèvent que du folklore traditionnel socialiste et n’auraient pas changé le résultat final, contrairement à ce qui s’était passé il y a quatre ans à Reims.

On rappellera qu’en 2008, l’empoignade pour le poste de première secrétaire avait opposé mesdames Royal et Aubry. Martine avait finalement remporté l’élection avec 102 voix d’avance sur sa concurrente soit 50,04 % des suffrages exprimés. On rappellera aussi que la liste des fraudes électorales dressées par les deux camps était aussi longues qu’un discours de clôture de congrès, quoique plus rigolotes. Scandalisée par la partialité de l’arbitrage interne de la commission ad hoc du PS, Ségolène avait annoncé sa ferme intention de porter l’affaire devant les tribunaux de la République, ce que bien sûr, elle ne fit pas.

Mais rien de tel pour la cuvée 2012 : tant pis pour les mânes de Nougaro, Toulouse ne sera pas ville de castagne, la motion majoritaire ayant regroupé derrière elle la totalité des éléphants, des éléphantes et des éléphanteaux. Des postgauchistes aux néolibéraux, des européens béats aux patriotes ronchons, des décroissants aux nucléocrates, tout ce que le parti compte de poids lourds a tenu à afficher une splendide unité de façade derrière le new boss François Hollande et son working class Ayrault.

Exit la bagarre de chiffonniers, donc, mais, fort heureusement pour les persifleurs, cette unanimité qui va de Valls à Hamon en passant par Mosco et Montebourg n’est pas sans générer quelques situations poivrées, notamment dans les deux plus grosses fédés du parti, le Pas-de-Calais et les Bouches du Rhône.

Côté ch’ti, on ignore si Jean-Pierre Kucheida, patron de fait des socialistes du 62 depuis 30 ans, s’est déplacé pour soutenir Harlem Désir dans les urnes. Ce qu’on sait en revanche, c’est qu’il avait passé toute la journée de la veille en garde à vue, suite à sa mise en examen pour abus de biens sociaux. La justice lui reproche notamment d’avoir utilisé la carte bleue d’un organisme de logements sociaux du bassin minier qu’il présidait pour régler maintes factures somptuaires sans grand rapport avec le schmilblick. Nos confrères du Point ont par exemple évoqué une note de 1 624 euros au restaurant gastronomique de Marc Veyrat, près d’Annecy, où M. Kucheida possède une résidence secondaire.

En revanche, à l’autre bout du pays, Jean-Noël Guérini a tenu à signifier haut et fort son soutien total à la motion d’Harlem Désir. L’ancien patron de la fédération des Bouches-du-Rhône, qu’on croyait en congé du PS est apparemment à jour de cotisations, puisqu’il est allé voter comme un militant lambda.

Pourtant, un léger contentieux oppose le nouveau dirigeant national et l’ancien ténor marseillais du parti depuis la mise en examen de ce dernier en 2011. « Cette mise en examen doit marquer la fin du système Guérini », avait tonné Harlem à l’époque.

Après quoi Guérini s’était fait un plaisir de rappeler qu’Harlem Désir, lui aussi avait été mis en examen en 1998, mais, en plus avait été condamné par la justice pour emploi fictif : « S’il faut donner l’exemple, que le premier secrétaire du Parti socialiste par intérim soit le bon élève et commence par le faire. Il a été condamné ? Alors qu’il démissionne! »

Mais tout ça, c’est fini, aujourd’hui, c’est promis, c’est juré, le PS a reconstruit son unité et Guérini l’a prouvé en déclarant dans « Le Parisien » : « Je vote Harlem Désir. Harlem sera, j’en suis persuadé, un bon premier secrétaire. » Si Guérini le dit…

* image : Mathieu Delmestre/PS/Flickr

France, inventaire avant liquidation

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Le huitième congrès des Régions de France va s’ouvrir ce jeudi à Lyon. Il se fait à l’initiative d’Alain Rousset qui dirige l’ARP, (l’association des régions de France) et qui est aussi président de la région Aquitaine. Le président de la région Alsace, Philippe Richert, va se sentir bien seul puisque toutes les régions de France métropolitaine sont socialistes. Quoique : peut-être qu’il ne se sentira pas aussi seul que cela, finalement, puisque la décentralisation et la régionalisation sont devenues depuis belle lurette l’alpha et l’oméga de la réorganisation du territoire national, la revanche des Girondins de droite et de gauche dans la lutte multiséculaire qui les oppose aux centralisateurs, ces affreux centralisateurs qui estiment que seul le cadre de l’état-nation garantit tant bien que mal l’égalité entre les territoires et les citoyens.

Les Girondins ont réussi à faire croire que la décentralisation était synonyme de libertés locales accrues quand elle est surtout l’occasion de créer des baronnies, des fiefs, des clientèles. Ce n’est pas un hasard si les affaires de corruption dans les années 90 ont explosé et ont trouvé essentiellement leurs origines dans les régions disposant de nouvelles mânes financières sans vraiment de contrôle.

Vous l’aurez compris, je n’aime pas les régions. Je n’ai jamais aimé les régions, pour tout dire. Sans doute parce que je suis un archéojacobin lyrique. J’aime bien la France, les départements et les communes. D’ailleurs, au passage, vous remarquerez qu’il y a des routes nationales (nationale 7, il faut la prendre qu’on aille à Rome à Sète), des routes départementales (les plus charmantes pour sillonner le vieux pays), des routes communales (pour lutiner les blondes de notre enfance au milieu des coquelicots dans les fossés où l’on a hâtivement posé les vélos) mais qu’il n’y a pas (encore) de routes régionales. Ca viendra, puisque les régions paient déjà pour l’entretien des nationales. C’est que la région est entrain de devenir l’avenir de l’Union Européenne, voire sa dernière chance. Les Etats-Nations, sauf les petits, sont décidément des morceaux trop durs à digérer pour elle et donc pour l’économie mondialisée qui cherche à unifier partout les modes de consommation et de production tout en favorisant les « niches » identitaires. Ce n’est pas contradictoire : il s’agira juste pour McDo, par exemple, de rajouter du piment d’Espelette dans le big mac à la place du ketchup le jour prochain où la bêtise décentralisatrice ira jusqu’à créer une région basque transfrontalière.

Parce que la décentralisation, elle est en pleine forme en France. On en est à l’acte III, comme on dit. L’acte I, c’était Gaston Deferre en 1982 quand la région est devenue une collectivité territoriale de plein exercice et l’acte II, celui de Jean–Pierre Raffarin qui a constitutionnalisé tout ça en 2003. En même temps, comme le déficit budgétaire s’aggravait déjà considérablement, on a procédé à partir de ce moment là à des transferts de compétences qui furent surtout des transferts de dépenses.

Mais on aura beau faire, il y a dans la deuxième gauche, si dominante aujourd’hui au PS, cette idée très discutable que plus la décision se rapproche de l’électeur, plus celle-ci est démocratique et que l’échelon local est un contre-pouvoir au pouvoir central. C’est sans doute vrai à l’échelle de la commune ou du département, et encore, mais cette idée de proximité devient absolument spécieuse dès qu’il s’agit de la région qui en France ressemble plus à un petit état qu’à une collectivité locale.

Et dire qu’il y eut, en plus, à un moment, de la part de la commission Balladur de 2009 l’idée de passer de 22 à 15 régions pour, tiens, tiens, tiens, « être de taille européenne ». A l’époque, les socialistes qui pressentaient leur victoire totale aux élections de 2010, avaient hurlé à la manipulation politicienne de la droite pour limiter la casse. Et pourtant, aujourd’hui, Alain Rousset et l’Association des Régions de France ne réclament rien d’autre. Alain Rousset parle même d’une « Europe des Régions » : comme ça, les choses son claires. Si en plus, comme c’est prévu dans cet « acte III », les régions vont acquérir le pouvoir « d’adapter la loi », ca va même aller très vite.

Il est vrai que l’idée de s’intégrer dans l’Union Européenne par le biais des régions est une idée formidable. On voit déjà le pouvoir de balkanisation de la commission de Bruxelles qui, en poursuivant sa politique suicidaire d’austérité, est en train de faire exploser l’Espagne, la Belgique et le Royaume Uni avec des démangeaisons flamandes, catalanes et écossaises de plus en plus fortes.
Ce sera un peu plus compliqué en France, où si l’on peut se sentir Breton, Alsacien ou Corse, ceux qui éprouvent un fort sentiment rhône-alpien, centrien, pays-de-loirien, ou pacaien sont plus rares. Mais ça viendra, on peut compter assez vite sur le clivage entre les régions riches et les régions pauvres pauvres pour faire éclater l’ensemble. Combien de temps les riches franciliens devenus quasi autonomes accepteront-ils de payer pour les pauvres nord-pas-de-calaisiens ?

On peut en effet compter sur l’UE pour aider à oublier cette désastreuse solidarité qui faisait la nation française, cette vieille chose belliqueuse et universaliste. Après tout, l’UE est prix Nobel de la Paix, non ? Même si cette paix-là fait en l’occurrence davantage penser à la citation de Tacite : « Ubi faciunt solitudinem, pacem appellant », ou si vous préférez, « Où ils ont créé le désert, ils appellent cela la paix. »

Inutile de vous occuper de vos enfants

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Faut-il vraiment plus de professeurs dans les classes ? Plus de conseillers pédagogiques et plus de médiateurs ? Plus de pédopsychiatres ? Et plus de fermeté et d’attention, voire d’amour, de la part des parents pour que leurs enfants deviennent de brillants sujets ou, au moins, d’honnêtes citoyens plutôt que des ratés ou des délinquants, voire des désaxés ? On connaît la réponse de Freud à la question d’une mère très angoissée par l’avenir de son fils :  » Quoi que vous fassiez, ce sera mal… »

Bryan Caplan, professeur à l’Université George Mason aux États-Unis, est arrivé à la même conclusion que Freud :  » Tant que vous n’enfermez pas votre enfant dans un placard, il s’en sortira.  » Ou pas, selon les cas. Inutile donc de lui imposer des visites de musée ou des cours de musique, de vous saigner pour l’inscrire à l’École Alsacienne ou de lui enseigner les rudiments de la morale ou du civisme. Ces énormes investissements en temps, en argent, en affection ne produisent, selon Caplan, qu’une infinitésimale différence sur le destin de votre enfant. Il est même probable que tout ce que vous ferez pour lui, se retournera contre vous : la vocation sacrificielle est celle qui entraîne les pires déboires. Mieux vaut laisser chacun voguer à son gré pour le meilleur comme pour le pire…qui, comme l’expérience nous l’enseigne, sont difficilement discernables.

Et si vous n’êtes pas convaincu, lisez le dossier :  » Avoir des enfants est-il immoral ? » publié ce mois-ci par  » Books « . L’auteur de ce dossier, Elizabeth Kolbert du  » New Yorker « , a eu également l’excellente idée de citer le livre de mon ami David Benatar :  » Better never to have been : the harm of coming into existence  » ( Oxford University Press …. J’incite les éditeurs français à le traduire ) qui soutient une thèse radicale, à savoir que si nous avions tous conscience du mal que nous faisons en ayant des enfants et décidions d’y mettre fin, l’humanité disparaîtrait en l’espace d’un siècle environ. Aux yeux de Benatar, c’est une perspective hautement souhaitable. Nous sommes quelques uns à le penser, pas suffisamment sans doute. Elizabeth Kolbert rappelle que des civilisations plus sensibles à la dimension tragique de l’existence ont entrevu cette vérité. Le titre de l’ouvrage de Benatar fait référence à un passage de la pièce de Sophocle,  » Œdipe à Colone « , où le chœur a ces mots :
 » Ne pas être né vaut mieux que tout.
Le meilleur après cela, dès qu’on a vu la lumière,
Est de rentrer très promptement dans la nuit d’où on est sorti.  »

C’est aussi une allusion au vieil adage juif :  » La vie est si affreuse qu’il eût été préférable de ne pas naître. Qui est heureux ? Pas un parmi des centaines de milliers.  »

Un après-midi chez Charlie

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Difficile de trouver plus glauque que cet immeuble industriel coincé au bord du périph’ (côté Paris), vers la porte de Bagnolet. Avec la pluie qui tombe sans discontinuer et le vent glacial qui semble avoir chassé des rues toute présence humaine, il y a de quoi donner des envies suicidaires au plus déconnant des caricaturistes. Le car de police stationné à quelques mètres de l’entrée indique qu’on est arrivés à destination. C’est ici que loge Charlie Hebdo depuis l’incendie qui a détruit les anciens locaux, situés à quelques centaines de mètres. Impossible de les réintégrer car ils étaient au rez-de-chaussée, trop faciles à attaquer.

Devant le bâtiment, une équipe travaillant pour une chaîne de télévision arabe à Londres fait le pied de grue. Là-haut, où il y a déjà une journaliste ukrainienne en train de tourner, Charb est intraitable. « Ils n’avaient qu’à prendre rendez-vous. » Son complice Riss, qui griffonne des esquisses pour la semaine suivante, approuve. Après dix jours de tempête médiatique déclenchée par la « une » du 19 septembre − « Intouchables 2 » − et les caricatures de Mahomet publiées en pages intérieures, un peu de calme ne nuit pas. Du reste, le nouveau journal vient d’être mis en vente et la rédaction est presque déserte. Et cette semaine, il y en a deux pour le prix d’un : un Charlie normal et « irresponsable » à la « une » duquel un homme des cavernes tient de l’huile dans une main et le feu dans l’autre − on comprend qu’il s’apprête à jeter la première sur le deuxième −, et un Charlie « responsable », composé de pages vides et de sujets qui ne fâchent personne.[access capability= »lire_inedits »]

On peut trouver l’humour charliesque bas de gamme. Charlie ne saurait prétendre être le royaume de la subtilité ou du bon goût. Mais il est curieux de lui reprocher d’avoir mal choisi son moment. Qu’un hebdomadaire traite de l’actualité, ce n’est pas très étonnant : or, lorsqu’il décide de publier les caricatures de Mahomet, l’actualité, ce sont les réactions de musulmans énervés à la « vidéo islamophobe ». Fallait-il les ignorer ? Fallait-il, surtout, parce qu’on anticipait de nouvelles réactions énervées, s’autocensurer ? Après tout, qu’auraient pensé nos rigolos si on avait déploré un attentat dans une école française en guise de riposte à leurs dessins prophétophobes ? Charb n’en démord pas : « On nous aurait montrés du doigt, mais nous n’aurions en rien été responsables. Les responsables d’un meurtre, ce sont les meurtriers, non ? De plus, il est curieux que le seul son de cloche qu’on ait entendu chez les Français de l’étranger ait été celui qui nous accusait de les mettre en danger. La peur aurait-elle gagné partout ? »

Toute la semaine suivante, en effet, nos comiques troupiers ont été accusés de souffler sur les braises, d’attiser les passions, bref de jouer les incendiaires − ce qui ne manque pas de sel quand on y pense. Dès le 20 septembre, Le Monde se fendait d’un éditorial intitulé « Intégrisme : faut-il jeter de l’huile sur le feu ? ». Pour l’ex-journal de référence, la réponse était dans la question. Les journalistes qui en ont fait des tonnes sur les dessins du Prophète devraient au moins être tenus pour co-responsables. Charb redéroule le film. « Tout le monde s’attendait à ce qu’on traite l’ébullition islamiste et, dès le mardi soir, des confrères ont sommé Jean-Marc Ayrault et Laurent Fabius qui − pas de chance − était au Caire, de se prononcer. Si ceux-ci ne nous avaient pas condamnés, il n’y aurait pas eu une meute de journalistes devant la rédaction le lendemain. À partir de là, le coup était parti. Alors, je veux bien qu’on nous accuse de semer le trouble à Kaboul, mais je vous rappelle que nous nous adressons à nos 45 000 lecteurs et que Charlie n’est pas disponible sur Internet. Ce sont la presse et les politiques qui ont orchestré le scandale. » Quant à l’accusation d’islamophobie, il hausse les épaules : « Je suis allergique à toutes les religions. Mais quand on nous traite de laïcards excités, on ne va pas tout casser dans une mosquée ou dans une synagogue. » Riss, pour sa part, trouve que tous les croyants sont de plus en plus susceptibles : « Il devient de plus en plus compliqué de déconner avec les religions. Ce qui m’énerve, c’est que nous soyons systématiquement associés à Mahomet. Merde, y’a pas que Mahomet dans la vie !»

Dehors, l’atmosphère est toujours aussi lugubre. Alors que nous cherchons notre chemin, une femme genre blonde décolorée, la quarantaine fatiguée, m’adresse un avertissement dont on ne sait pas bien s’il est empathique ou réprobateur : « Vous ne devriez pas vous promener en mini-jupe par ici. » Il a raison, Charb : notre pire ennemi, c’est la peur.[/access]

* photo : Hannah (de gauche à droite : Elisabeth Lévy, Riss et Charb)

Prix Michel-Lebrun pour Jérôme Leroy

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Notre confrère et ami Jérôme Leroy a reçu ce dimanche, pour son roman Le Bloc (Gallimard/Série Noire), le prix polar Michel Lebrun, décerné au Mans dans le cadre du salon de la 25ème Heure qui s’est tenu le week-end dernier. Ce prix, qui existe depuis 27 ans, est une récompense des plus recherchées par les auteurs de roman noir.

Michel Lebrun, mort en 1996, qui a donné son nom au prix, est toujours considéré comme le véritable « pape du polar français », tant par son abondante production qui a commencé les années 60 que par son œuvre critique sur ce genre encore souvent considéré comme mineur. On signalera par exemple ses Almanachs du Crime ou son travail comme rédacteur en chef de la mythique revue Polar. Michel Lebrun, qui a aussi été un traducteur d’Elmore Leonard, a également compté parmi les membres fondateurs de 813, la plus importante des associations françaises dédiées au roman policier.

En recevant ce prix, Jérôme Leroy qui raconte dans Le Bloc un quart de siècle du parcours de deux militants d’extrême droite, se retrouve dans une liste prestigieuse de lauréats parmi lesquels on relèvera les noms de Thierry Jonquet, Maurice G. Dantec, Fred Vargas et, dans la jeune génération, Marcus Malte et Caryl Férey.

Salman Rushdie, emmerdeur planétaire

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Joseph Anton, dont Salman Rushdie décrit l’existence depuis le 14 février 1989 jusqu’à nos jours, est le pseudonyme de ce même Salman Rushdie. C’était un nom de code que les services de sécurité britannique lui avaient demandé de choisir pour déjouer les manœuvres des assassins lancé à ses trousses après la fatwa de l’ayatollah Khomeiny le condamnant à mort pour blasphème et apostasie. Joseph, comme Conrad et Anton, comme Tchékhov, deux des auteurs préférés de Rushdie, sujet britannique d’origine indienne, issu d’une famille de la bourgeoisie musulmane de Bombay. Cet auteur à succès, lauréat du prestigieux Bookers Prize, le Goncourt britannique, traduit dans de nombreux pays, accéda à la célébrité mondiale, y compris auprès de gens n’ayant jamais lu une ligne de ses œuvres, le jour où l’ayatollah Khomeiny rédigea, alors qu’il était au seuil de la mort, la fameuse fatwa enjoignant les fidèles à tuer cet écrivain coupable, selon lui, d’avoir insulté le Prophète dans son dernier roman, Les Versets Sataniques. Cette fatwa fut rendue publique le 14 février 1989, le jour de la Saint-Valentin, alors que le mariage de Salman Rushdie avec sa seconde épouse, l’écrivaine Marianne Wiggins battait quelque peu de l’aile…

Sur plus de 600 pages, Rushdie nous raconte la vie de ce Joseph Anton, qui est resté pendant treize ans sous surveillance policière vingt-quatre heure sur vingt-quatre, errant d’abord d’une maison d’ami à une autre, puis finissant par acquérir un logement à Londres, qu’il partage avec sa troisième épouse, Elisabeth West, et les équipes de la « Special Branch » de Scotland yard, deux policiers qui se relaient pour veiller sur lui en continu. Le Joseph Anton que nous décrit Salman Rushdie est loin d’être totalement sympathique. Foncièrement égocentrique – mais est-ce bien étonnant pour un écrivain ? – il est passablement odieux avec ses proches, notamment ses épouses successives, vaniteux comme un paon, pratiquant avec délice le name dropping de toutes les célébrités avec lesquelles sa notoriété planétaire lui permet d’entrer en contact. Il se révèle même carrément goujat lorsqu’il évoque sans détour une coucherie induite par une consommation exagérée d’alcool avec Caroline Lang, la fille du ministre français de la culture, dont il ne prend même pas la peine de cacher l’identité.

Cette prise de distance que Rushdie nous invite à prendre avec sa personne nous permet d’autant mieux de lire cet ouvrage pour ce qu’il est : un livre politique de part en part, qui nous en apprend plus sur la Weltpolitik de la fin du siècle dernier que les doctes dissertations des géopoliticiens universitaires où les Mémoires narcissiques des grands de ce monde. Est-ce l’effet du hasard si la vie recluse de Joseph Anton commence quelque mois avant la chute du Mur de Berlin, pour s’achever au lendemain de l’attaque contre les tours jumelles de New York et le Pentagone de Washington le 11 septembre 2001 ? Alors que l’Occident et son chef de file Ronald Reagan étaient tout entier absorbé par sa « lutte finale » contre l’Empire soviétique, un écrivain gauchiste mondain de la Grande Bretagne de Margaret Thatcher était pris pour cible par une force montante, celle des islamistes radicaux que l’on cajolait, car ils étaient utiles pour porter des coups à ces salauds de communistes, en Afghanistan et ailleurs. « Quelque chose de nouveau était en train d’arriver », écrit Rushdie dans son livre, « cela se répandait à la surface de la terre, mais personne ne voulait le savoir. Un nouveau mot avait été inventé pour permettre aux aveugles de rester aveugles : islamophobie ».

C’est peu dire que « l’affaire Rushdie » ne faisait pas celle ceux qui, à gauche comme à droite, estimaient qu’il ne fallait pas chatouiller les moustaches du tigre islamique, que ce soit au nom de la realpolitik pour les premiers, ou par exotisme révolutionnaire pour les second. La « dame de fer » se révéla bien timorée – jamais elle ne reçut Salman Rushdie au 10, Downing Street, et Ronald Reagan ne prononça jamais son nom en public. La presse tabloïd britannique de Rupert Murdoch tirait à boulets rouges sur ce bourgeois de la littérature, dont la protection coûtait une fortune au contribuable après avoir écrit des bêtises sous le couvert de la liberté d’expression. Ses amis de la gauche intellectuelle, à de rares exceptions près, comme Nadine Gordimer, Susan Sontag, ou Harold Pinter, se désolidarisent de lui. Je ne résiste pas à la tentation de citer les lignes écrites dans le Guardian, fin février 1989, par John Berger, mon voisin des alpages haut savoyards, qui s’affiche chaque année au plateau des Glières aux côtés de Stéphane Hessel comme figure de proue des « résistants d’hier et d’aujourd’hui », ceux qui considèrent que Nicolas Sarkozy est plus nuisible au genre humain que Mahmoud Ahmadinejad : « Je suggère que Salman Rushdie, s’il n’est pas captif d’une chaîne d’événements dont il a perdu le contrôle, demande à ses éditeurs dans le monde entier de mettre d’arrêter la vente des « Versets Sataniques » et de renoncer à toute réédition. Non pas cause des menaces pesant sur sa vie, mais pour protéger celle d’innocents n’ayant ni écrit ni lu ce livre. Si cela est accompli, il est probable que nombre de dirigeants et hommes d’Etat musulmans seraient prêts à condamner les pratiques d’un ayatollah terroriste édictant des sentences de mort. Sinon, nous risquons de voir éclater la première guerre sainte du 21ème siècle, avec la terrifiante bonne conscience de chaque côté. Elle surviendra, de manière sporadique ou continue dans les aéroports, les centre ville, les banlieues, partout où les gens ne sont pas protégés.  »
L’ombre gigantesque de Winston Churchill nous cachait une partie de la réalité : l’héritage de sir Neville Chamberlain, l’artisan des accords de Munich, point d’orgue de la politique d’appeasement face au Reich hitlérien se porte à merveille !

Au fil des pages, on découvre toutes les petites lâchetés et les grands renoncements dont se rendent coupables ceux qui tiennent le haut du pavé politique et éditorial. Salman Rushdie, qui a en plus le culot de refuser de se faire oublier, prétend continuer à écrire et à publier malgré l’existence qu’il est contraint de mener. Rares sont ceux qui se sortent honorablement de cette sale affaire : Bill Clinton, Günter Grass par exemple. En France, sa défense a rassemblé des gens qui se détestaient, comme Bernard-Henri Lévy et Jacques Derrida. François Mitterrand s’est prudemment tenu à l’écart de cette affaire déléguant à Jack Lang (et à sa fille…) le soin de représenter la patrie des droits de l’homme. La fatwa visant Rushdie n’a pas été annulée. La fondation iranienne qui la soutient vient même de porter à 3,3 millions de dollars la prime promise à celui qui fera passer l’écrivain de vie à trépas, dans la foulée de la crise déclenchée par la manipulation islamiste de la diffusion, sur Youtube, des images d’un pseudo film insultant le prophète. Rushdie s’en fiche, il vit à visage découvert à New York depuis plus de dix ans, voyage dans le monde entier, prouvant par sa seule existence que les mollahs sont nus.

*image : futureshape/Flickr

« La famille est répressive. C’est son rôle »

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Naouri famille mariage gay

Naouri famille mariage gay

Gil Mihaely. La famille semble être la dernière Bastille de l’Ancien régime : une autorité arbitraire, non consentie, des adultes sur les enfants, transmission des héritages et des biens, l’ensemble étant organisé autour d’un très grand interdit, l’inceste ! Cette institution n’est-elle pas condamnée par la logique profonde de notre temps marquée par la démocratie, les droits de l’homme, l’individualisme et le consumérisme ?
Aldo Naouri. Vous avez hélas raison, la famille est condamnée et des intérêts plus nombreux qu’on ne l’imagine conspirent à sa destruction. C’est le dernier moyen que notre humanité a trouvé pour se suicider – une entreprise que Freud, dès 1929, dans son livre Malaise dans la civilisation, mettait sur le compte de la pulsion de mort. Elle n’y est pas parvenue avec les guerres, elle va peut-être y arriver par ce biais. Nous risquons en effet de revenir à une humanité d’avant la Loi qu’elle s’est donnée en interdisant l’inceste, une humanité barbare, sauvage et inhumaine. Votre propos l’annonce d’ailleurs quand vous parlez d’une « autorité arbitraire, non consentie, des adultes sur les enfants ». Il y a déjà quelques décennies que les professionnels relèvent chez les enfants les dégâts opérés par les attitudes laxistes et anti-autoritaires que vous évoquez sur le mode ironique. Quant à l’interdit de l’inceste, il est effectivement arbitraire, mais c’est un arbitraire qui a eu et qui a pour mérite de construire l’humain.[access capability= »lire_inedits »]

GM. Rien que ça !
Oui. L‘anthropologie est là pour montrer que le progrès humain – et il y en a tout de même eu, ne serait-ce que sur le plan technique et social – est redevable à cet arbitraire. Voilà 8 millions d’années que nos ancêtres se sont mis debout. En rapportant cette éternité impossible à imaginer à 24 heures, l’ère chrétienne par exemple n’en représenterait que les 22 dernières secondes. Eh bien, pendant le plus clair de ce temps, il y a eu seulement des mères et des enfants. L’ébauche du père n’est en effet apparue qu’un peu avant la 23ème heures, au moment où est intervenu l’arbitraire de la Loi qui interdit l’inceste. Et c’est à partir de ce moment-là, à partir de cette première Loi qui a fait le socle de toutes les autres, qu’on peut dater l’avènement du progrès.

Élisabeth Lévy. Et qu’est-ce qui explique cette rupture essentielle dans l’histoire humaine ?
Les conditions d’apparition de cet arbitraire sont intéressantes. Pendant des millions d’années, les humains ont passé leur temps à satisfaire leur égoïsme et leurs pulsions primaires, donc à s’entretuer. Ils s’étaient constitués en hordes pour être plus performants dans la chasse, mais chacun n’agissait que pour lui-même. À la tête de chaque horde, il y avait un chef qui se réservait le droit sexuel sur toutes les femelles, y compris sur sa mère ou ses filles. Les autres mâles qui ne pouvaient pas avoir de rapport sexuel avec les femelles de leur horde s’en allaient chasser ailleurs. Si plusieurs s’intéressaient à la même femelle, ils s’entretuaient. Un jour, des chefs de horde ont estimé qu’ils ne pouvaient pas continuer ainsi. Ils ont conclu un accord en vertu duquel les femelles seraient désormais échangées entre hordes. Ce scénario est celui de l’anthropologie. Celui de la psychanalyse en diffère quelque peu mais aboutit au même résultat : la prohibition de l’inceste comme Loi de l’espèce. Le sous-texte que laisse entendre cette Loi c’est que « ce qui est proche doit être éloigné. » L’esprit de cette Loi va, dès lors et nécessairement, intervenir sur la proximité extrême qu’est la proximité mère-enfant. Un élément étranger va s’immiscer entre l’enfant, être de pulsion, et la mère qui est là pour le satisfaire. Cet étranger, qui va petit à petit devenir le père, parce qu’il va confisquer la mère pour en faire égoïstement son objet sexuel, va contraindre indirectement l’enfant à refouler ses pulsions et à apprendre la vie sociale et les autres lois qui vont la régler. Si bien que s’émanciper de cette toute première Loi, c’est s’émanciper de toutes les lois.

EL. Qu’est-ce qui vous fait penser qu’on serait prêt à s’en émanciper ? Ne noirciriez-vous pas le tableau ?
Je ne le crois pas. Et il suffit de se pencher sur el comportement des enfants, petits ou grands, dans les consultations psy ou à l’école. Il y a un ensemble d’intérêts particuliers qui ont pris suffisamment de pouvoir pour s’imposer à la masse qui subit en silence. Qu’il s’agisse des homosexuels, des féministes et d’autres groupes revendicatifs, on voit bien que ce sont des minorités, jouissant d’un poids considérable dans les médias, qui parviennent à imposer leurs vues aux autres. Seule une minorité d’homosexuels veulent pouvoir se marier et adopter.

EL. D’abord, vous n’en savez rien, et ensuite, on peut être contre le mariage homosexuel mais, de là à la fin de l’interdit de l’inceste, il y a de la marge, non ?
Ce que j’en sais, je le tiens de ce que m’en disent nombre d’homosexuels que je connais, que je fréquente et que j’ai pour amis. Il est étrange d’ailleurs, à notre époque qui prise tant les sondages qu’il n’y en ait jamais eu sur ce point. Moins étrange qu’il n’y paraît, toute réflexion faite, car cela s’inscrit dans la logique de l’individualisme qui confère à chacun le droit d’opérer un choix et d’en revendiquer l’extrême respect par tous: « C’est mon choix », une émission célèbre. Qu’importe, à partir de là, la proportion dont je parle. Ceci étant, ne me faites pas dire ce que je ne dis pas, à savoir que le mariage homosexuel serait le signe le plus patent de la fin de la prohibition de l’inceste. Les signes de cette fin, je les situe ailleurs et avant tout dans la disparition du soutien que le social a toujours accordé à l’instance paternelle. Tout enfant a légalement aujourd’hui ce que l’on pourrait désigner comme deux « homoparents », c’est à dire deux parents que le droit considère comme strictement identiques. La psyché de l’enfant, façonnée par le séjour intra-utérin, n’est naturellement branchée que sur la mère. Sans le soutien social, le père n’a pas d’autre choix que de devenir une « mère-bis »

EL. Voulez-vous dire que la logique la logique profonde qui est à l’œuvre derrière ce aspect des choses, c’est le rejet, le refus de la limite ?
Oui. L’éjection du père – radicalisée en Occident depuis 1968 – de la place qu’il a longtemps occupée équivaut au rejet de la Loi dont il est le représentant et de la notion de limite qui en découle. La finance par exemple a intérêt à détruire ou à affaiblir tout ce qui pourrait la canaliser. Dans cette perspective, les groupes qui revendiquent toujours moins de limites, toujours plus de libertés, sont les « idiots utiles » du capitalisme. Finalement, c’est au nom de la démocratie qu’on adopte des lois qui abolissent, les unes après les autres, les limites qui s’imposaient à l’activité humaine. Puisqu’on ne vit qu’une fois, le principe de plaisir doit primer sur le principe de réalité. La pornographie pour les hommes, la libération sexuelle pour les femmes et le plaisir de chacun comme unique horizon. À terme, ce processus aboutit à la destruction de la famille.

EL. Vous y allez un peu fort ! La famille ne devrait pas être incompatible avec le plaisir, si ? En tout cas, si vous voulez revenir au modèle patriarcal, ce sera sans moi !
Je ne dis pas que la famille est incompatible avec le plaisir, mais qu’elle ne peut pas être guidée par la seule recherche du plaisir. La famille est répressive par définition. Et la répression qu’elle exerce, aussi étonnant que cela puisse être, est éminemment bénéfique. En effet, le nouveau-né qui vient aujourd’hui au monde est le même que celui de l’aube de l’espèce : il est violemment travaillé par son système pulsionnel. Cela fait de lui un individu autocentré qui se fiche éperdument des autres. Et il n’a aucun moyen de changer spontanément s’il n’est pas confronté à une organisation qui l’empêche d’aller jusqu’au bout de son désir de s’autosatisfaire, à travers des règles qui lui sont imposées, comme l’heure du coucher ou celle du repas. Face à ce dispositif répressif, qui doit se mettre en place entre 0 et 3 ans, l’enfant, pour ne pas périr et pour gagner l’amour de ses parents, accepte de réprimer ses pulsions et de les refouler.

EL. Vous voulez dire que tout se joue avant 3 ans ? On n’est pas entré à l’école maternelle qu’on a déjà raté ou réussi sa vie ?
Vous excellez à me faire dire ce que je ne dis pas. J’insiste seulement sur le fait que cette éducation, qui n’a et ne doit rien avoir de sadique, doit intervenir en fixant des limites entre 0 et 3 ans pour produire des effets dans le long terme. C’est une authentique et indispensable entreprise de « névrotisation ». Le névrosé va développer, au cours de la répression exercée sur lui, un mécanisme psychique d’une importance considérable, le fantasme : « Je ne peux pas me satisfaire, ce n’est pas grave, il suffit que j’imagine que je me satisfais pour avoir un brin de consolation et mieux supporter ma frustration. » « Névrotisé » de cette façon, l’enfant va accepter l’existence de l’autre et devenir un être social de qualité. À l’inverse, quand aucune répression ne s’exerce entre 0 et 3 ans, l’individu demeure dans son état natif autocentré et incapable d’admettre l’existence de l’autre. L’enfant-roi devint vite l’enfant-tyran. Cette toute-puissance de l’enfant habitué à ce que tous ses désirs soient satisfaits va se perpétuer parfois jusqu’à l’âge adulte, avec toutes les chances d’aboutir à une structure perverse. La destruction de la famille répressive engendrera des enfants qui ne fabriqueront plus de lien social.

EL. D’accord, mais le fait d’être de bons parents répressifs n’interdit pas que, comme homme et comme femme, vous ayez du plaisir. Il n’y a pas forcément un continuum entre le comportement du père ou de la mère et celui des amants libres et adultes qu’ils redeviennent une fois les enfants couchés. Dans l’Angleterre victorienne, la famille était pour le moins corsetée, mais en même temps, on comptait un nombre record de prostituées…
Pendant la période victorienne, où apparaissent les méfaits de l’hyper-névrose en même temps que naît la psychanalyse, l’environnement social est surchargé de lois trop répressives car la répression n’intervient pas seulement dans le tout petit âge, mais tout au long de la vie. Quand on refoule quelque chose au bon moment, cette chose est acceptée et le mécanisme du fantasme est mis en place pour supporter le refoulement. Cela génère pour la suite une conduite qui tient compte du principe de réalité. Quand j’étais adolescent, lorsqu’on gardait la main d’une jeune fille dans la sienne pendant 10 secondes, cela nous procurait 6 mois de bonheur…Quand tout est permis, cela n’a plus aucun effet.

EL. L’assouvissement tue le désir…
L’assouvissement abolit complètement un mécanisme merveilleux dans l’économie énergétique : le fait même d’être dans le fantasme et de refouler produit une déviation de l’énergie vers d’autres secteurs, qu’on appelle la sublimation. En tant que pédiatre, j’ai vécu la modification considérable des mœurs dans la famille et chez les adolescents. Il m’est arrivé de recevoir une élève de quatrième qui m’annonçait : « Cette semaine, je me suis envoyé cinq mecs ! » J’ai cru devoir jouer mon rôle de médecin en lui demandant si elle avait bien pris ses précautions. Elle m’a répondu : « Oh, ce n’était pas la peine, ce sont mes copines qui les ont dépucelés. » On voit bien qu’à ce stade de permissivité, la sublimation ne fonctionne plus.[/access]

La suite demain…

Enfin un prix Nobel musulman !

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On ne souligne jamais assez combien la science moderne est redevable à l’Islam. Comme l’a bien noté Barack Obama dans son « discours du Caire » : « C’est de l’innovation au sein des communautés musulmanes que nous viennent l’algèbre, le compas magnétique et les outils de navigation, notre maîtrise de l’écriture et de l’imprimerie, notre compréhension des mécanismes de propagation des maladies et des moyens de les guérir ».

Deux des membres de la cellule islamiste de Jérémie Louis-Sidney, interpellés la semaine dernière, peuvent en témoigner. Dans des vidéos réalisées par une certaine « Ecole de la réussite », et visibles sur Youtube, ils expliquaient leur conversion à l’islam par des raisons « scientifiques ». L’un, le footballeur Yann Nsaku, rapporte que ce sont les « miracles scientifiques » du Coran, qui l’ont convaincu : des « faits scientifiques déjà mentionnés dans le Coran 1400 ans auparavant et qui ont été démontrés dans ce siècle-ci : big-bang, miracle des fourmis, expansion de l’univers, embryonnage (sic) et j’en passe et j’en passe ». Tous ces versets lui ont « clairement mis des claques ». L’autre, l’islamiste cannois Victor Guevara, s’est également converti à la suite du visionnage d’une vidéo sur les « miracles scientifiques, linguistiques et mathématiques » du Coran. Il explique comment il avait été détourné de la religion chrétienne par le darwinisme qui lui était enseigné dans son école catholique. Mais il lui est ensuite apparu que la théorie darwinienne est fausse puisque « à l’époque cambrienne plusieurs espèces sont apparues en même temps qui n’ont pas d’ancêtre commun ». Ce qui l’a convaincu de lire le Coran qui n’enseigne pas de telles erreurs que le darwinisme.

Dès lors on est étonné qu’il y ait si peu de savants musulmans couronnés par des prix Nobel, deux exactement depuis la création du prix en 1901, le pakistanais Abdus Salam, prix Nobel de physique en 1979 et l’égyptien Ahmed Zewail, prix Nobel de chimie en 1999. Cela est d’autant plus suspect qu’il y a bien trop de Juifs couronnés par le prix Nobel : deux « chercheurs » antisémites, le suédois Jan Biro et l’américain Kevin MacDonald, avaient dénoncé l’an dernier les « biais juifs » du prix Nobel, calculant qu’avec 0,2 % de la population mondiale ceux-ci ont reçus près de 22 % des prix Nobel. Les Juifs représenteraient ainsi entre 20 et 27 % des prix Nobel en physique, chimie et biologie, avec une pointe, on s’en serait douté, à 42 % en économie. Ces chiffres sont repris à l’infini par des sites communautaires, juifs ou musulmans, où l’on est obsédé par le comptage des « origines », lesquels sites relèvent également, pour s’en indigner ou pour s’en réjouir, que les musulmans avec 23 % de la population mondiale n’ont donc récolté que 0, 5 % des prix Nobel.

Face à de tels constats la République islamique d’Iran a heureusement décidé de réagir. Samedi dernier la vice-présidente iranienne pour la science et les technologies Nasrin Soltankhah a annoncé la création d’un « prix mondial du Grand Prophète » pour faire pièce au prix Nobel, qui sera décerné tous les deux ans pour « promouvoir le développement de la science dans le monde musulman ». Il sera accordé aux « scientifiques musulmans œuvrant dans les trois domaines dans lesquels l’Iran a réalisé des progrès remarquables », cellules-souches, recherche pharmaceutique et nanotechnologies. Voilà enfin un prix dont le palmarès sera indiscutable et qui saura mettre en valeur le caractère universel de la science.

* image : Shirin Ebadi, avocate iranienne, Prix Nobel de la paix 2003, anaelisafoto/Flickr

Chine-Japon : de la diplomatie à la canonnière

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La coïncidence est troublante : à la mi-septembre, au moment où le monde musulman s’embrasait parce qu’une vidéo grotesque disait du mal de son Prophète, des dizaines de milliers de Chinois descendaient dans les rues pour vandaliser des magasins et des voitures de marques japonaises (et parfois molester leurs propriétaires) parce que Tokyo rachetait, à l’un de ses citoyens, trois des huit îlots inhabités perdus en mer de Chine qu’il contrôle, mais qui sont aussi revendiqués par Pékin.
Dans les deux cas, un événement insignifiant semblait atteindre au cœur de foules immenses. Dans les deux cas, le mythe de la pacification des mœurs par l’avènement du marché mondial et de la démocratie globale bute sur la réalité des passions humaines. Déjà vantées il y a près de trois siècles par Montesquieu, les vertus du « doux commerce » devaient affranchir les individus de l’emprise supposément mortifère du collectif, qu’il fût religieux ou national. On voit ce qu’il en est advenu. En 2005, contre tous les apôtres et prophètes de la fin de l’Histoire, Pierre Hassner annonçait la « revanche des passions »[1. « La Revanche des passions », Commentaire n°110, été 2005. Et pour une application au cas des relations sino-japonaises : Emmanuel Dubois, « Pékin-Tokyo : la revanche des passions », Politique Internationale n°110, hiver 2005-2006] sur la scène mondiale. Force est d’admettre qu’il a eu raison. Que s’est-il passé ?
On arguera que les deux cas ne sont pas similaires. Dans le cas du film anti-islam, l’insignifiance du prétexte est frappante et l’on est tenté d’imputer la violence des foules musulmanes à une idéologie mortifère, l’islamisme, animée par un ressentiment structurel à l’encontre de l’Occident. Dans le second cas, on peut mettre en avant des causes plus objectives : outre les richesses halieutiques de ces îles − appelées Senkaku par les Japonais et Diaoyu par les Chinois − et les ressources énergétiques que recèleraient leurs environs, on citera l’ambition de la marine chinoise d’obtenir un accès plus libre à la haute mer du Pacifique, la volonté du Parti communiste de détourner les frustrations d’une population soumise à une dictature cruelle vers un ennemi extérieur et traditionnel, etc. Toutes ces explications recèlent une part de vérité, mais ne sont pas à la mesure des passions soulevées. Devant les violences et l’ampleur prise par les manifestations, Pékin s’est d’ailleurs hâté de dénoncer un « patriotisme irrationnel » dommageable aux intérêts politico-économiques d’un pays qui vit pour une grande part grâce aux devises et aux technologies apportées par les grands groupes étrangers, notamment japonais. De ce point de vue, les foules chinoises auraient voulu se tirer une balle dans le pied qu’elles n’auraient pas agi autrement.[access capability= »lire_inedits »]

C’est que le ressort de la fureur chinoise est à la fois plus superficiel et plus profond que les seuls intérêts. En réalité, il s’agit d’un cas d’école de mimétisme girardien dans les relations internationales. La Chine ne s’est souciée de ces îles qu’après 1971, quand l’occupation américaine d’Okinawa (préfecture méridionale du Japon dont elles dépendent) a pris fin et qu’elles sont repassées sous contrôle japonais. Au fond, les Diaoyu n’ont d’autre intérêt pour la Chine que celui d’avoir été convoitées par le Japon. De leur côté, les Japonais ont aujourd’hui beau jeu de fournir des documents datant de l’époque de la faiblesse chinoise, qui avalisent leur droit de propriété. De fait, lorsqu’elles furent intégrées à l’Empire japonais, en janvier 1895, elles étaient inhabitées : aussi ont-elles été déclarées terra nullius, en conformité avec le droit international occidental.

C’est donc, paradoxalement, au moment où la Chine et le Japon normalisaient leurs relations diplomatiques, en 1972, que les Diaoyu/Senkaku sont devenues une pomme de discorde entre les deux pays. Les médias citent comme un modèle de sagesse la formule employée en 1978 par Deng Xiaoping qui estimait que la solution serait trouvée par les générations futures dans le cadre d’une exploitation conjointe. Moyennant quoi on assiste aujourd’hui à des querelles de chiffonniers et autres règlements de comptes dont les protagonistes, de part et d’autre, ne semblent guère se soucier d’exploiter la moindre ressource.

Il serait cependant hâtif de conclure à l’inanité de la querelle. Car si les bagarres de cour d’école ont des motifs qui paraissent futiles aux adultes, du point de vue des enfants, il s’agit d’affaires très sérieuses. Et en l’occurrence, il s’agit de l’identité même de la Chine. Dans la mythologie chinoise contemporaine, la création de la RPC, en 1949, a mis fin au « siècle des humiliations » subi par le peuple chinois à partir du milieu du XIXe siècle. Les guerres de l’opium menées par les puissances occidentales marquèrent le début d’une série de revers cuisants pour la Chine qui, jusque-là s’était toujours conçue comme le centre culturel et politique du monde. Ces revers ont culminé au moment de l’invasion japonaise de la Mandchourie au début des années 1930. Comment l’empire du Milieu, cœur de la civilisation mondiale, pouvait-il être humilié par un nain insignifiant, un vassal dont la culture ne valait que parce qu’elle était issue de la sienne ?

Aujourd’hui encore, la Chine a du mal à affronter sa faiblesse passée et conserve un sentiment de supériorité culturelle et politique pourtant largement démenti par les faits[2. Voir par exemple, à ce propos, le livre passionnant d’Edward Luttwak, La Montée en puissance de la Chine et la logique de la stratégie, Odile Jacob, 2012, malheureusement un peu gâché par la traduction du mal nommé J.-L. Fidel]. Dès lors, la suprématie politique et militaire de l’Occident puis du Japon ne peut être qu’une anomalie incompréhensible : au mieux une parenthèse qu’il faut se hâter de refermer, au pire un tort qu’il convient de redresser.

Il semble que « l’émergence pacifique » de la Chine prônée par une doctrine semi-officielle du Parti soit trop lente au goût de certains, en particulier s’agissant de sa traduction militaire. Comme dans le monde musulman, il existe dans le monde chinois une minorité bruyante et active (et de moins en moins minoritaire) qui proclame haut et fort sa volonté d’en découdre. On aurait tort de négliger son poids. Dans cette période de transition du pouvoir à Pékin, sa voix se fait entendre non seulement au sein de l’armée, mais aussi jusque dans le saint des saints, le comité permanent du Politburo, dont la nouvelle composition sera rendue publique au début du mois de novembre.

Le Japon n’est pas en reste puisque les élections qui se préparent à Tokyo annoncent l’arrivée au pouvoir d’hommes beaucoup moins conciliants que ceux qui composent le gouvernement actuel. En nationalisant les îles (geste d’apaisement qui a pourtant provoqué la fureur de Pékin), le Premier ministre Noda voulait éviter qu’elles tombent entre les mains de groupes nationalistes japonais incontrôlables. Le problème, c’est que ces groupes auront peut-être bientôt leurs entrées au gouvernement.

Cependant, ce n’est pas à Tokyo que se trouvent aujourd’hui les fauteurs de guerre, comme le montre l’un des slogans les plus populaires parmi les manifestants chinois : « Un patriote ne peut être criminel. » Alors que l’Europe post-nationale ringardise promptement tout affect national, en Chine, le sentiment patriotique est le sentiment vertueux par excellence, sans doute parce qu’il permet aux Chinois d’échapper au chacun pour soi du marché.

Le problème est qu’en plaçant les relations internationales sous l’enseigne de la morale, la Chine risque de produire des catastrophes. Dans l’esprit de Pékin, il n’est pas « juste » que la Chine, « pays vainqueur de la Seconde Guerre mondiale contre le fascisme », abandonne une once de territoire à un pays défait et criminel, quand bien même cet abandon remonterait à un bon siècle. Il n’est pas « respectueux » de la part de la communauté internationale, et singulièrement de la puissance dominante, les États-Unis, d’ignorer l’opinion de 1,3 milliard de personnes.

Reste à savoir comment l’Occident peut faire face à ces exigences chinoises. Comme bien souvent : en sacrifiant la réalité. C’est ainsi, pour prendre un exemple moins anecdotique qu’il n’en a l’air, que les cartes de l’iPhone 5 vendu en Chine attribuent les Diaoyu à la Chine. Mesure-t-on l’incongruité de cartographes qui, de peur d’énerver le mastodonte chinois, préfèrent une représentation puérilement fantasmée à la réalité que les cartes topographiques ont pour objet de représenter ? Que fera-t-on le jour où, brandissant les cartes revues et corrigées par Apple, la marine chinoise, chaque année plus puissante, décidera de prendre militairement le contrôle d’îles qu’elle est déjà censée posséder ? Les États-Unis devront alors choisir : soit, comme l’exige le traité de sécurité nippo-américain, ils défendront leur allié contre l’agresseur, soit ils regarderont ailleurs et abandonneront la région à leur rival chinois.

Dans un livre brillant[3. La Géopolitique des émotions, Flammarion, 2008], Dominique Moïsi oppose « l’espoir » qui règnerait actuellement dans les populations des pays émergents d’Asie, dont le signe le plus tangible est le développement rapide de leurs économies, et le sentiment d’humiliation dans lequel s’enfermerait le monde arabe. À la lumière des tensions sino-japonaises actuelles, cette opposition n’est guère pertinente : quels que soient la taille de ses frigidaires ou le nombre de ses voitures, un peuple peut ressasser les humiliations passées. Et garder l’espoir de se venger.[/access]

*image : autocollant chinois « défendez vos îles Diaoyu », treasuresthouhast/Flickr

Karl Lagerfeld rhabille François Hollande pour l’hiver

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Dans l’univers aussi ouaté que faux-derche du luxe international, il est un homme qui se distingue par sa franchise et ses propos virils : Karl Lagerfeld. Celui-ci vient d’accorder une interview à l’édition espagnole du magazine Marie-Claire de ce vendredi, pour son numéro spécial 25ème anniversaire.

Mais en fait d’happy birthday, c’est surtout François Hollande qui est à la fête dans cet entretien, le diagnostic de Karl est aussi noir que ses costumes : « Cet imbécile, il sera aussi désastreux que Zapatero ». Rappelons que les mandats de l’ex-premier ministre espagnol et ancien grand espoir de la gauche européenne se sont conclus l’an dernier par la pire défaite qu’ait connu le PS local.

Alors, pourquoi cette comparaison peu flatteuse ? Parce que, dixit Karl, « Hollande déteste les riches. C’est désastreux. Il veut les punir et évidemment, ils s’en vont et personne n’investit ».
Or, d’après le patron de Chanel, cette politique antiriches fragilise en premier chef les derniers secteurs où notre pays est encore à la hauteur : « En dehors de la mode, des bijoux, des parfums et du vin, la France n’est pas compétitive. Le reste des produits ne se vendent pas. Qui achète des voitures françaises? Pas moi ! »

Seule consolation pour notre président, Karl Lagerfeld a eu aussi des mots très durs pour l’éléphanticide Juan Carlos, qu’il a accroché sans hésiter à son tableau de chasse :  » La reine Sofia est la personne la mieux élevée de la Terre. Et elle ne mérite pas le type de bêtises qu’a commises le roi »

Au PS, tout le monde l’aime, Harlem

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Désir n’est plus intérimaire : au terme d’un scrutin exceptionnellement peu mobilisateur, l’actuel Premier secrétaire par intérim du Parti Socialiste est devenu Premier secrétaire tout court, bien trop court diront les méchants.

Après le vote, tout aussi squelettique, de jeudi dernier sur les motions en présence pour le congrès de Toulouse, ce dernier scrutin était de fait une simple formalité. Ce qui n’a pas empêché Emmanuel Maurel, candidat pour la forme de la gauche sociétaliste du PS à ce même fauteuil, de dénoncer les multiples irrégularités ayant entaché ces élections. Cela dit, tous les camps en présence s’accordent à penser que ces quelques bourrages d’urnes dans les sections ne relèvent que du folklore traditionnel socialiste et n’auraient pas changé le résultat final, contrairement à ce qui s’était passé il y a quatre ans à Reims.

On rappellera qu’en 2008, l’empoignade pour le poste de première secrétaire avait opposé mesdames Royal et Aubry. Martine avait finalement remporté l’élection avec 102 voix d’avance sur sa concurrente soit 50,04 % des suffrages exprimés. On rappellera aussi que la liste des fraudes électorales dressées par les deux camps était aussi longues qu’un discours de clôture de congrès, quoique plus rigolotes. Scandalisée par la partialité de l’arbitrage interne de la commission ad hoc du PS, Ségolène avait annoncé sa ferme intention de porter l’affaire devant les tribunaux de la République, ce que bien sûr, elle ne fit pas.

Mais rien de tel pour la cuvée 2012 : tant pis pour les mânes de Nougaro, Toulouse ne sera pas ville de castagne, la motion majoritaire ayant regroupé derrière elle la totalité des éléphants, des éléphantes et des éléphanteaux. Des postgauchistes aux néolibéraux, des européens béats aux patriotes ronchons, des décroissants aux nucléocrates, tout ce que le parti compte de poids lourds a tenu à afficher une splendide unité de façade derrière le new boss François Hollande et son working class Ayrault.

Exit la bagarre de chiffonniers, donc, mais, fort heureusement pour les persifleurs, cette unanimité qui va de Valls à Hamon en passant par Mosco et Montebourg n’est pas sans générer quelques situations poivrées, notamment dans les deux plus grosses fédés du parti, le Pas-de-Calais et les Bouches du Rhône.

Côté ch’ti, on ignore si Jean-Pierre Kucheida, patron de fait des socialistes du 62 depuis 30 ans, s’est déplacé pour soutenir Harlem Désir dans les urnes. Ce qu’on sait en revanche, c’est qu’il avait passé toute la journée de la veille en garde à vue, suite à sa mise en examen pour abus de biens sociaux. La justice lui reproche notamment d’avoir utilisé la carte bleue d’un organisme de logements sociaux du bassin minier qu’il présidait pour régler maintes factures somptuaires sans grand rapport avec le schmilblick. Nos confrères du Point ont par exemple évoqué une note de 1 624 euros au restaurant gastronomique de Marc Veyrat, près d’Annecy, où M. Kucheida possède une résidence secondaire.

En revanche, à l’autre bout du pays, Jean-Noël Guérini a tenu à signifier haut et fort son soutien total à la motion d’Harlem Désir. L’ancien patron de la fédération des Bouches-du-Rhône, qu’on croyait en congé du PS est apparemment à jour de cotisations, puisqu’il est allé voter comme un militant lambda.

Pourtant, un léger contentieux oppose le nouveau dirigeant national et l’ancien ténor marseillais du parti depuis la mise en examen de ce dernier en 2011. « Cette mise en examen doit marquer la fin du système Guérini », avait tonné Harlem à l’époque.

Après quoi Guérini s’était fait un plaisir de rappeler qu’Harlem Désir, lui aussi avait été mis en examen en 1998, mais, en plus avait été condamné par la justice pour emploi fictif : « S’il faut donner l’exemple, que le premier secrétaire du Parti socialiste par intérim soit le bon élève et commence par le faire. Il a été condamné ? Alors qu’il démissionne! »

Mais tout ça, c’est fini, aujourd’hui, c’est promis, c’est juré, le PS a reconstruit son unité et Guérini l’a prouvé en déclarant dans « Le Parisien » : « Je vote Harlem Désir. Harlem sera, j’en suis persuadé, un bon premier secrétaire. » Si Guérini le dit…

* image : Mathieu Delmestre/PS/Flickr

France, inventaire avant liquidation

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Le huitième congrès des Régions de France va s’ouvrir ce jeudi à Lyon. Il se fait à l’initiative d’Alain Rousset qui dirige l’ARP, (l’association des régions de France) et qui est aussi président de la région Aquitaine. Le président de la région Alsace, Philippe Richert, va se sentir bien seul puisque toutes les régions de France métropolitaine sont socialistes. Quoique : peut-être qu’il ne se sentira pas aussi seul que cela, finalement, puisque la décentralisation et la régionalisation sont devenues depuis belle lurette l’alpha et l’oméga de la réorganisation du territoire national, la revanche des Girondins de droite et de gauche dans la lutte multiséculaire qui les oppose aux centralisateurs, ces affreux centralisateurs qui estiment que seul le cadre de l’état-nation garantit tant bien que mal l’égalité entre les territoires et les citoyens.

Les Girondins ont réussi à faire croire que la décentralisation était synonyme de libertés locales accrues quand elle est surtout l’occasion de créer des baronnies, des fiefs, des clientèles. Ce n’est pas un hasard si les affaires de corruption dans les années 90 ont explosé et ont trouvé essentiellement leurs origines dans les régions disposant de nouvelles mânes financières sans vraiment de contrôle.

Vous l’aurez compris, je n’aime pas les régions. Je n’ai jamais aimé les régions, pour tout dire. Sans doute parce que je suis un archéojacobin lyrique. J’aime bien la France, les départements et les communes. D’ailleurs, au passage, vous remarquerez qu’il y a des routes nationales (nationale 7, il faut la prendre qu’on aille à Rome à Sète), des routes départementales (les plus charmantes pour sillonner le vieux pays), des routes communales (pour lutiner les blondes de notre enfance au milieu des coquelicots dans les fossés où l’on a hâtivement posé les vélos) mais qu’il n’y a pas (encore) de routes régionales. Ca viendra, puisque les régions paient déjà pour l’entretien des nationales. C’est que la région est entrain de devenir l’avenir de l’Union Européenne, voire sa dernière chance. Les Etats-Nations, sauf les petits, sont décidément des morceaux trop durs à digérer pour elle et donc pour l’économie mondialisée qui cherche à unifier partout les modes de consommation et de production tout en favorisant les « niches » identitaires. Ce n’est pas contradictoire : il s’agira juste pour McDo, par exemple, de rajouter du piment d’Espelette dans le big mac à la place du ketchup le jour prochain où la bêtise décentralisatrice ira jusqu’à créer une région basque transfrontalière.

Parce que la décentralisation, elle est en pleine forme en France. On en est à l’acte III, comme on dit. L’acte I, c’était Gaston Deferre en 1982 quand la région est devenue une collectivité territoriale de plein exercice et l’acte II, celui de Jean–Pierre Raffarin qui a constitutionnalisé tout ça en 2003. En même temps, comme le déficit budgétaire s’aggravait déjà considérablement, on a procédé à partir de ce moment là à des transferts de compétences qui furent surtout des transferts de dépenses.

Mais on aura beau faire, il y a dans la deuxième gauche, si dominante aujourd’hui au PS, cette idée très discutable que plus la décision se rapproche de l’électeur, plus celle-ci est démocratique et que l’échelon local est un contre-pouvoir au pouvoir central. C’est sans doute vrai à l’échelle de la commune ou du département, et encore, mais cette idée de proximité devient absolument spécieuse dès qu’il s’agit de la région qui en France ressemble plus à un petit état qu’à une collectivité locale.

Et dire qu’il y eut, en plus, à un moment, de la part de la commission Balladur de 2009 l’idée de passer de 22 à 15 régions pour, tiens, tiens, tiens, « être de taille européenne ». A l’époque, les socialistes qui pressentaient leur victoire totale aux élections de 2010, avaient hurlé à la manipulation politicienne de la droite pour limiter la casse. Et pourtant, aujourd’hui, Alain Rousset et l’Association des Régions de France ne réclament rien d’autre. Alain Rousset parle même d’une « Europe des Régions » : comme ça, les choses son claires. Si en plus, comme c’est prévu dans cet « acte III », les régions vont acquérir le pouvoir « d’adapter la loi », ca va même aller très vite.

Il est vrai que l’idée de s’intégrer dans l’Union Européenne par le biais des régions est une idée formidable. On voit déjà le pouvoir de balkanisation de la commission de Bruxelles qui, en poursuivant sa politique suicidaire d’austérité, est en train de faire exploser l’Espagne, la Belgique et le Royaume Uni avec des démangeaisons flamandes, catalanes et écossaises de plus en plus fortes.
Ce sera un peu plus compliqué en France, où si l’on peut se sentir Breton, Alsacien ou Corse, ceux qui éprouvent un fort sentiment rhône-alpien, centrien, pays-de-loirien, ou pacaien sont plus rares. Mais ça viendra, on peut compter assez vite sur le clivage entre les régions riches et les régions pauvres pauvres pour faire éclater l’ensemble. Combien de temps les riches franciliens devenus quasi autonomes accepteront-ils de payer pour les pauvres nord-pas-de-calaisiens ?

On peut en effet compter sur l’UE pour aider à oublier cette désastreuse solidarité qui faisait la nation française, cette vieille chose belliqueuse et universaliste. Après tout, l’UE est prix Nobel de la Paix, non ? Même si cette paix-là fait en l’occurrence davantage penser à la citation de Tacite : « Ubi faciunt solitudinem, pacem appellant », ou si vous préférez, « Où ils ont créé le désert, ils appellent cela la paix. »

Inutile de vous occuper de vos enfants

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Faut-il vraiment plus de professeurs dans les classes ? Plus de conseillers pédagogiques et plus de médiateurs ? Plus de pédopsychiatres ? Et plus de fermeté et d’attention, voire d’amour, de la part des parents pour que leurs enfants deviennent de brillants sujets ou, au moins, d’honnêtes citoyens plutôt que des ratés ou des délinquants, voire des désaxés ? On connaît la réponse de Freud à la question d’une mère très angoissée par l’avenir de son fils :  » Quoi que vous fassiez, ce sera mal… »

Bryan Caplan, professeur à l’Université George Mason aux États-Unis, est arrivé à la même conclusion que Freud :  » Tant que vous n’enfermez pas votre enfant dans un placard, il s’en sortira.  » Ou pas, selon les cas. Inutile donc de lui imposer des visites de musée ou des cours de musique, de vous saigner pour l’inscrire à l’École Alsacienne ou de lui enseigner les rudiments de la morale ou du civisme. Ces énormes investissements en temps, en argent, en affection ne produisent, selon Caplan, qu’une infinitésimale différence sur le destin de votre enfant. Il est même probable que tout ce que vous ferez pour lui, se retournera contre vous : la vocation sacrificielle est celle qui entraîne les pires déboires. Mieux vaut laisser chacun voguer à son gré pour le meilleur comme pour le pire…qui, comme l’expérience nous l’enseigne, sont difficilement discernables.

Et si vous n’êtes pas convaincu, lisez le dossier :  » Avoir des enfants est-il immoral ? » publié ce mois-ci par  » Books « . L’auteur de ce dossier, Elizabeth Kolbert du  » New Yorker « , a eu également l’excellente idée de citer le livre de mon ami David Benatar :  » Better never to have been : the harm of coming into existence  » ( Oxford University Press …. J’incite les éditeurs français à le traduire ) qui soutient une thèse radicale, à savoir que si nous avions tous conscience du mal que nous faisons en ayant des enfants et décidions d’y mettre fin, l’humanité disparaîtrait en l’espace d’un siècle environ. Aux yeux de Benatar, c’est une perspective hautement souhaitable. Nous sommes quelques uns à le penser, pas suffisamment sans doute. Elizabeth Kolbert rappelle que des civilisations plus sensibles à la dimension tragique de l’existence ont entrevu cette vérité. Le titre de l’ouvrage de Benatar fait référence à un passage de la pièce de Sophocle,  » Œdipe à Colone « , où le chœur a ces mots :
 » Ne pas être né vaut mieux que tout.
Le meilleur après cela, dès qu’on a vu la lumière,
Est de rentrer très promptement dans la nuit d’où on est sorti.  »

C’est aussi une allusion au vieil adage juif :  » La vie est si affreuse qu’il eût été préférable de ne pas naître. Qui est heureux ? Pas un parmi des centaines de milliers.  »

Un après-midi chez Charlie

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Difficile de trouver plus glauque que cet immeuble industriel coincé au bord du périph’ (côté Paris), vers la porte de Bagnolet. Avec la pluie qui tombe sans discontinuer et le vent glacial qui semble avoir chassé des rues toute présence humaine, il y a de quoi donner des envies suicidaires au plus déconnant des caricaturistes. Le car de police stationné à quelques mètres de l’entrée indique qu’on est arrivés à destination. C’est ici que loge Charlie Hebdo depuis l’incendie qui a détruit les anciens locaux, situés à quelques centaines de mètres. Impossible de les réintégrer car ils étaient au rez-de-chaussée, trop faciles à attaquer.

Devant le bâtiment, une équipe travaillant pour une chaîne de télévision arabe à Londres fait le pied de grue. Là-haut, où il y a déjà une journaliste ukrainienne en train de tourner, Charb est intraitable. « Ils n’avaient qu’à prendre rendez-vous. » Son complice Riss, qui griffonne des esquisses pour la semaine suivante, approuve. Après dix jours de tempête médiatique déclenchée par la « une » du 19 septembre − « Intouchables 2 » − et les caricatures de Mahomet publiées en pages intérieures, un peu de calme ne nuit pas. Du reste, le nouveau journal vient d’être mis en vente et la rédaction est presque déserte. Et cette semaine, il y en a deux pour le prix d’un : un Charlie normal et « irresponsable » à la « une » duquel un homme des cavernes tient de l’huile dans une main et le feu dans l’autre − on comprend qu’il s’apprête à jeter la première sur le deuxième −, et un Charlie « responsable », composé de pages vides et de sujets qui ne fâchent personne.[access capability= »lire_inedits »]

On peut trouver l’humour charliesque bas de gamme. Charlie ne saurait prétendre être le royaume de la subtilité ou du bon goût. Mais il est curieux de lui reprocher d’avoir mal choisi son moment. Qu’un hebdomadaire traite de l’actualité, ce n’est pas très étonnant : or, lorsqu’il décide de publier les caricatures de Mahomet, l’actualité, ce sont les réactions de musulmans énervés à la « vidéo islamophobe ». Fallait-il les ignorer ? Fallait-il, surtout, parce qu’on anticipait de nouvelles réactions énervées, s’autocensurer ? Après tout, qu’auraient pensé nos rigolos si on avait déploré un attentat dans une école française en guise de riposte à leurs dessins prophétophobes ? Charb n’en démord pas : « On nous aurait montrés du doigt, mais nous n’aurions en rien été responsables. Les responsables d’un meurtre, ce sont les meurtriers, non ? De plus, il est curieux que le seul son de cloche qu’on ait entendu chez les Français de l’étranger ait été celui qui nous accusait de les mettre en danger. La peur aurait-elle gagné partout ? »

Toute la semaine suivante, en effet, nos comiques troupiers ont été accusés de souffler sur les braises, d’attiser les passions, bref de jouer les incendiaires − ce qui ne manque pas de sel quand on y pense. Dès le 20 septembre, Le Monde se fendait d’un éditorial intitulé « Intégrisme : faut-il jeter de l’huile sur le feu ? ». Pour l’ex-journal de référence, la réponse était dans la question. Les journalistes qui en ont fait des tonnes sur les dessins du Prophète devraient au moins être tenus pour co-responsables. Charb redéroule le film. « Tout le monde s’attendait à ce qu’on traite l’ébullition islamiste et, dès le mardi soir, des confrères ont sommé Jean-Marc Ayrault et Laurent Fabius qui − pas de chance − était au Caire, de se prononcer. Si ceux-ci ne nous avaient pas condamnés, il n’y aurait pas eu une meute de journalistes devant la rédaction le lendemain. À partir de là, le coup était parti. Alors, je veux bien qu’on nous accuse de semer le trouble à Kaboul, mais je vous rappelle que nous nous adressons à nos 45 000 lecteurs et que Charlie n’est pas disponible sur Internet. Ce sont la presse et les politiques qui ont orchestré le scandale. » Quant à l’accusation d’islamophobie, il hausse les épaules : « Je suis allergique à toutes les religions. Mais quand on nous traite de laïcards excités, on ne va pas tout casser dans une mosquée ou dans une synagogue. » Riss, pour sa part, trouve que tous les croyants sont de plus en plus susceptibles : « Il devient de plus en plus compliqué de déconner avec les religions. Ce qui m’énerve, c’est que nous soyons systématiquement associés à Mahomet. Merde, y’a pas que Mahomet dans la vie !»

Dehors, l’atmosphère est toujours aussi lugubre. Alors que nous cherchons notre chemin, une femme genre blonde décolorée, la quarantaine fatiguée, m’adresse un avertissement dont on ne sait pas bien s’il est empathique ou réprobateur : « Vous ne devriez pas vous promener en mini-jupe par ici. » Il a raison, Charb : notre pire ennemi, c’est la peur.[/access]

* photo : Hannah (de gauche à droite : Elisabeth Lévy, Riss et Charb)

Prix Michel-Lebrun pour Jérôme Leroy

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Notre confrère et ami Jérôme Leroy a reçu ce dimanche, pour son roman Le Bloc (Gallimard/Série Noire), le prix polar Michel Lebrun, décerné au Mans dans le cadre du salon de la 25ème Heure qui s’est tenu le week-end dernier. Ce prix, qui existe depuis 27 ans, est une récompense des plus recherchées par les auteurs de roman noir.

Michel Lebrun, mort en 1996, qui a donné son nom au prix, est toujours considéré comme le véritable « pape du polar français », tant par son abondante production qui a commencé les années 60 que par son œuvre critique sur ce genre encore souvent considéré comme mineur. On signalera par exemple ses Almanachs du Crime ou son travail comme rédacteur en chef de la mythique revue Polar. Michel Lebrun, qui a aussi été un traducteur d’Elmore Leonard, a également compté parmi les membres fondateurs de 813, la plus importante des associations françaises dédiées au roman policier.

En recevant ce prix, Jérôme Leroy qui raconte dans Le Bloc un quart de siècle du parcours de deux militants d’extrême droite, se retrouve dans une liste prestigieuse de lauréats parmi lesquels on relèvera les noms de Thierry Jonquet, Maurice G. Dantec, Fred Vargas et, dans la jeune génération, Marcus Malte et Caryl Férey.

Salman Rushdie, emmerdeur planétaire

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Joseph Anton, dont Salman Rushdie décrit l’existence depuis le 14 février 1989 jusqu’à nos jours, est le pseudonyme de ce même Salman Rushdie. C’était un nom de code que les services de sécurité britannique lui avaient demandé de choisir pour déjouer les manœuvres des assassins lancé à ses trousses après la fatwa de l’ayatollah Khomeiny le condamnant à mort pour blasphème et apostasie. Joseph, comme Conrad et Anton, comme Tchékhov, deux des auteurs préférés de Rushdie, sujet britannique d’origine indienne, issu d’une famille de la bourgeoisie musulmane de Bombay. Cet auteur à succès, lauréat du prestigieux Bookers Prize, le Goncourt britannique, traduit dans de nombreux pays, accéda à la célébrité mondiale, y compris auprès de gens n’ayant jamais lu une ligne de ses œuvres, le jour où l’ayatollah Khomeiny rédigea, alors qu’il était au seuil de la mort, la fameuse fatwa enjoignant les fidèles à tuer cet écrivain coupable, selon lui, d’avoir insulté le Prophète dans son dernier roman, Les Versets Sataniques. Cette fatwa fut rendue publique le 14 février 1989, le jour de la Saint-Valentin, alors que le mariage de Salman Rushdie avec sa seconde épouse, l’écrivaine Marianne Wiggins battait quelque peu de l’aile…

Sur plus de 600 pages, Rushdie nous raconte la vie de ce Joseph Anton, qui est resté pendant treize ans sous surveillance policière vingt-quatre heure sur vingt-quatre, errant d’abord d’une maison d’ami à une autre, puis finissant par acquérir un logement à Londres, qu’il partage avec sa troisième épouse, Elisabeth West, et les équipes de la « Special Branch » de Scotland yard, deux policiers qui se relaient pour veiller sur lui en continu. Le Joseph Anton que nous décrit Salman Rushdie est loin d’être totalement sympathique. Foncièrement égocentrique – mais est-ce bien étonnant pour un écrivain ? – il est passablement odieux avec ses proches, notamment ses épouses successives, vaniteux comme un paon, pratiquant avec délice le name dropping de toutes les célébrités avec lesquelles sa notoriété planétaire lui permet d’entrer en contact. Il se révèle même carrément goujat lorsqu’il évoque sans détour une coucherie induite par une consommation exagérée d’alcool avec Caroline Lang, la fille du ministre français de la culture, dont il ne prend même pas la peine de cacher l’identité.

Cette prise de distance que Rushdie nous invite à prendre avec sa personne nous permet d’autant mieux de lire cet ouvrage pour ce qu’il est : un livre politique de part en part, qui nous en apprend plus sur la Weltpolitik de la fin du siècle dernier que les doctes dissertations des géopoliticiens universitaires où les Mémoires narcissiques des grands de ce monde. Est-ce l’effet du hasard si la vie recluse de Joseph Anton commence quelque mois avant la chute du Mur de Berlin, pour s’achever au lendemain de l’attaque contre les tours jumelles de New York et le Pentagone de Washington le 11 septembre 2001 ? Alors que l’Occident et son chef de file Ronald Reagan étaient tout entier absorbé par sa « lutte finale » contre l’Empire soviétique, un écrivain gauchiste mondain de la Grande Bretagne de Margaret Thatcher était pris pour cible par une force montante, celle des islamistes radicaux que l’on cajolait, car ils étaient utiles pour porter des coups à ces salauds de communistes, en Afghanistan et ailleurs. « Quelque chose de nouveau était en train d’arriver », écrit Rushdie dans son livre, « cela se répandait à la surface de la terre, mais personne ne voulait le savoir. Un nouveau mot avait été inventé pour permettre aux aveugles de rester aveugles : islamophobie ».

C’est peu dire que « l’affaire Rushdie » ne faisait pas celle ceux qui, à gauche comme à droite, estimaient qu’il ne fallait pas chatouiller les moustaches du tigre islamique, que ce soit au nom de la realpolitik pour les premiers, ou par exotisme révolutionnaire pour les second. La « dame de fer » se révéla bien timorée – jamais elle ne reçut Salman Rushdie au 10, Downing Street, et Ronald Reagan ne prononça jamais son nom en public. La presse tabloïd britannique de Rupert Murdoch tirait à boulets rouges sur ce bourgeois de la littérature, dont la protection coûtait une fortune au contribuable après avoir écrit des bêtises sous le couvert de la liberté d’expression. Ses amis de la gauche intellectuelle, à de rares exceptions près, comme Nadine Gordimer, Susan Sontag, ou Harold Pinter, se désolidarisent de lui. Je ne résiste pas à la tentation de citer les lignes écrites dans le Guardian, fin février 1989, par John Berger, mon voisin des alpages haut savoyards, qui s’affiche chaque année au plateau des Glières aux côtés de Stéphane Hessel comme figure de proue des « résistants d’hier et d’aujourd’hui », ceux qui considèrent que Nicolas Sarkozy est plus nuisible au genre humain que Mahmoud Ahmadinejad : « Je suggère que Salman Rushdie, s’il n’est pas captif d’une chaîne d’événements dont il a perdu le contrôle, demande à ses éditeurs dans le monde entier de mettre d’arrêter la vente des « Versets Sataniques » et de renoncer à toute réédition. Non pas cause des menaces pesant sur sa vie, mais pour protéger celle d’innocents n’ayant ni écrit ni lu ce livre. Si cela est accompli, il est probable que nombre de dirigeants et hommes d’Etat musulmans seraient prêts à condamner les pratiques d’un ayatollah terroriste édictant des sentences de mort. Sinon, nous risquons de voir éclater la première guerre sainte du 21ème siècle, avec la terrifiante bonne conscience de chaque côté. Elle surviendra, de manière sporadique ou continue dans les aéroports, les centre ville, les banlieues, partout où les gens ne sont pas protégés.  »
L’ombre gigantesque de Winston Churchill nous cachait une partie de la réalité : l’héritage de sir Neville Chamberlain, l’artisan des accords de Munich, point d’orgue de la politique d’appeasement face au Reich hitlérien se porte à merveille !

Au fil des pages, on découvre toutes les petites lâchetés et les grands renoncements dont se rendent coupables ceux qui tiennent le haut du pavé politique et éditorial. Salman Rushdie, qui a en plus le culot de refuser de se faire oublier, prétend continuer à écrire et à publier malgré l’existence qu’il est contraint de mener. Rares sont ceux qui se sortent honorablement de cette sale affaire : Bill Clinton, Günter Grass par exemple. En France, sa défense a rassemblé des gens qui se détestaient, comme Bernard-Henri Lévy et Jacques Derrida. François Mitterrand s’est prudemment tenu à l’écart de cette affaire déléguant à Jack Lang (et à sa fille…) le soin de représenter la patrie des droits de l’homme. La fatwa visant Rushdie n’a pas été annulée. La fondation iranienne qui la soutient vient même de porter à 3,3 millions de dollars la prime promise à celui qui fera passer l’écrivain de vie à trépas, dans la foulée de la crise déclenchée par la manipulation islamiste de la diffusion, sur Youtube, des images d’un pseudo film insultant le prophète. Rushdie s’en fiche, il vit à visage découvert à New York depuis plus de dix ans, voyage dans le monde entier, prouvant par sa seule existence que les mollahs sont nus.

*image : futureshape/Flickr