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Burgaud vs. Tavernier : Le juge et le cinéaste

Le peintre Honoré Daumier ne s’y est pas trompé : les deux principales cibles de ses caricatures acerbes étaient les politiciens et les magistrats. Ces derniers, drapés dans la robe épaisse de leurs certitudes évoluent – chez Daumier – comme de replets notables ivres d’autosatisfaction. Aujourd’hui l’apparence a changé. Les magistrats entrent dans des costumes Hugo Boss, font du vélo le week-end, sont abonnés à Canal+ et s’amusent à bâtir de colossaux « mur des cons«  à l’heure de la pause dans le local syndical, havre de paix dans un monde de brutes. Mais le fond est là : le juge est sûr de lui, admet rarement ses erreurs, accable souvent ses contemporains d’une arrogance satisfaite, ballade sur l’époque son intime conviction avec morgue, et exhibe avec fierté, à chacun de ses visiteurs, son glorieux diplôme de l’Ecole nationale de la magistrature. Par ailleurs le juge est apolitique. L’histoire récente l’a largement démontré. À l’instar de Thierry Jean-Pierre, Eric Halphen ou Eva Joly, il mène des croisades contre les politiciens corrompus (Jean-Pierre contre ceux de gauche, Halphen et Joly contre ceux de droite) sans jamais – au grand jamais ! – s’engager en politique… Bref, voilà une corporation amusante, dont l’observation tout à la fois délasse et instruit sur l’humain.
L’un des spécimens les plus fascinants est le juge Burgaud. Mais si, souvenez-vous : le génie qui a démêlé avec brio le monstrueux imbroglio d’Outreau, et qui jamais (au grand jamais !) ne s’est laissé aller – sous l’influence de Mme Badaoui –  à emprisonner un peu vite des « notables » innocents. On se souvient aussi de son audition publique, par les parlementaires, après le fiasco de l’affaire… de son refus de s’excuser et de montrer un visage humain. On pensait le juge Burgaud tombé dans les limbes de l’oubli. Après une discrète réprimande puis (logiquement…) un avancement à la Cour de cassation de Paris, on espérait ne plus entendre parler de lui. Que nenni ! On vient d’apprendre que le petit juge vient de porter plainte contre le réalisateur Bertrand Tavernier (L627, Coup de torchon, La vie et rien d’autre…), après les propos que ce dernier a tenu sur un plateau de télévision : « je suis contre la peine de mort, mais c’est quelqu’un que vous avez envie d’exécuter le juge d’Outreau ». L’avocat de Burgaud invoque, sans plaisanter : « un appel à l’exécution capitale ». La mauvaise foi vire ici au comique : Tavernier n’ayant jamais voulu la mort de personne (à ma connaissance…), mais parlait en l’espèce d’une exécution « professionnelle » du juge d’Outreau… et soulignait la réponse faible de sa hiérarchie judiciaire face à ses défaillances.
Il en revient maintenant au procureur de Paris de décider d’engager au non des poursuites pour « incitation au crime ». Mais cette péripétie médiatique renvoie les cinéphiles à l’année 1976, quand Bertrand Tavernier – encore jeune cinéaste – tournait l’un de ses chefs d’œuvre : Le juge et l’assassin. Lyrique et scrupuleux, ce film fait le portrait d’un juge (Philippe Noiret) tout à la fois intelligent falot et lâche, dans sa relation à un tueur en série mystique (Michel Galabru) qu’il traque à travers la France de la fin du XIXe siècle. L’un des ressorts de l’intrigue est la relation de séduction entre le juge et l’assassin – le magistrat gagnant la confiance du criminel pour obtenir ses aveux, puis le condamner à mort. Le juge Rousseau ne rechignant pas non plus à actionner le levier médiatique pour arriver à ses fins.
Dans une scène touchante, Bouvier, le tueur de bergères, dit à une amie : « Tu sais, Louise, ce qui n’est pas loyal dans le juge, c’est qu’il ne connait pas les vrais pauvres. Il habite trop loin de la grand’route… » Mais Tavernier ne visait pas l’immense juge Burgaud, qui était à peine né.

Homophobie pour tous!

mur des homophobes act upLa France reconnaît désormais aux homosexuels le droit de se marier et d’avoir beaucoup d’enfants. Certains se désolent, d’autres se réjouissent. Nous avons tous perdu une bataille. Pas celle du mariage : celle de la confrontation civilisée – je n’ose parler de l’esprit des Lumières, il paraît que c’est une ruse de la domination coloniale. Le mariage, gay ou non, m’indiffère, je n’ai aucun point de vue sur l’élevage des enfants ; cela me contrarie qu’on introduise une rupture symbolique dans leur fabrication – en instaurant, via l’adoption plénière, une filiation homosexuelle (qui revient à faire « comme si » des homosexuels avaient procréé entre eux). Tôt ou tard, les institutions suivront la science. Certes, on utilisera toujours la recette de grand-mère : une cellule mâle, une cellule femelle. Déjà, cela n’exige plus (ou pour un temps limité) la rencontre entre un homme et une femme. Je ne trouve pas que tout cela soit un progrès, mais je m’y ferai. Je le dis à mon amie Virginie (Frigide Barjot à la ville) : une loi votée par le Parlement qu’ont élu une majorité de Français est celle de la République. Donc la tienne. Mazel tov à tous les homo-amoureux qui vont enfin découvrir les joies d’Ikéa. Moi, je choisis les chapeaux que je porterai pour les noces – à défaut de trouver un mari, je m’y ferai des tas d’amis.
Affaire classée. Pas trop tôt. Entre le malin qui, à l’Assemblée, a parlé d’« assassins d’enfants », Harlem Désir qui évoque des « milices fascistes », la droite qui somme le Président de céder à la rue et les manifestants qui se baladent avec des pancartes « KiIl Frigide Barjot », le caniveau monte comme disait l’ami Luc Rosenzweig. Barjot a eu l’honnêteté de reconnaître qu’elle avait dit une ânerie (« Il y aura du sang. »). Dans ce paysage, l’honnêteté se fait rare.

Le plus effrayant est ailleurs : les mots n’ont plus de poids. Trois mois à expliquer, argumenter, nuancer. Pour se heurter aux mêmes ritournelles. D’abord, on s’aime, on a le droit. Depuis quand s’aimer donne-t-il des droits ? À ce compte-là, interdisons le mariage et la filiation à ceux qui ne s’aiment pas. Deuxième salve: si vous êtes contre l’égalité des droits, vous pensez que les homos et les hétéros ne sont pas égaux. Verdict : homophobe ! Est-il permis de penser que l’égalité ne consiste pas à donner les mêmes droits à tous, et que l’Etat n’a pas le devoir de « réparer » toutes les différences de situation ? Si deux homosexuels ne peuvent pas avoir d’enfants ensemble, ce n’est pas, me semble-t-il, une inégalité, c’est une différence. On pourrait au moins en discuter. Désolée, si on me traite d’homophobe, je ne discute plus. Basta !

On a donc assisté à ce renversement inouï : la France vient d’adopter le mariage gay et la pointe avancée de la « communauté » et de ses perroquets médiatiques dénonce à cor et à cri l’homophobie ordinaire qui, à en croire le sociologue Eric Fassin « sort du placard républicain ». Le comique de Libération, Sylvain Bourmeau, écrit pour sa part : « L’espace public se trouve saturé de haine à force de dérapages plus ou moins calculés. En la matière, la responsabilité de la vaste majorité de la droite est avérée. » Quand Pierre Bergé a rediffusé un tweet disant que si une bombe explosait sur le parcours d’une « manif pour tous » il ne pleurerait pas, l’âme sensible de Bourmeau n’a pas bronché. Ni quand des manifestants anti-mariage ont été roués de coups. Ne s’agissait-il pas de légitime défense, face à des violences bien plus graves ? C’est bien connu, le méchant réac cogne plus dur que le gentil progressiste.

Fassin, Bourmeau et tous les autres ont une lourde responsabilité : en traitant d’homophobe quiconque ne pense pas comme eux, ils banalisent l’homophobie, la vraie, la haine du « pédé ». Celle qui saccage des bars, tabasse des homosexuels, dit qu’ils sont inférieurs. À la fin du mouvement de protestation, elle a indéniablement relevé la tête. C’est atroce, mais presque mécanique : ceux qui le reste du temps, gardent par devers eux leurs détestables sentiments ont dû trouver insupportable que les gays occupent ainsi le devant de la scène. Ils doivent être jugés et punis. Comme les agresseurs de manifestants anti-mariage.
Seulement, pour nos flics des coeurs et des reins, l’ennemi ce n’est pas le skinhead, mais ce ramassis de beaufs dont certains, il est vrai, pensent vaguement que deux hommes ensemble, quand même. Peut-être trouvent-ils que tout va trop vite, est-ce méprisable ? Les militants gays pourraient avoir la joie généreuse. Mais non, pour qu’ils puissent rester collectivement victimes, il faut que leurs adversaires soient des monstres.

Cette extension du domaine de l’homophobie n’est pas un dérapage : elle était au programme. Le gouvernement a explicitement placé son texte sous l’étendard de la lutte contre les discriminations. La bataille du « mariage pour tous » devait opposer deux camps : les homosexuels et les partisans de l’égalité d’un côté, les homophobes et les réactionnaires de l’autre. On se souvient de Najat Vallaud-Belkacem concédant, sur le plateau du « Grand Journal », que « tous les manifestants n’étaient pas foncièrement homophobes ». Elle s’est bravement employée, en fin de parcours, à dénoncer les « amalgames ». Un peu tard. Tous homophobes, vous dit-on.

La moitié de la population devrait donc être placée sous surveillance idéologique. Sans oublier les adolescents travaillés par la puberté qui ricanent bêtement quand ils voient deux femmes s’embrasser. Les défenseurs de tous les droits, décidément, n’aiment guère celui de penser. Pour eux, ce n’est pas la haine qui est coupable, c’est la divergence. La modernité en avait fini avec le délit d’opinion, la post-modernité est en train de le réinventer.

Cet article en accès libre est issu de Causeur magazine n°2 (nouvelle série) de mai 2013. Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous chez votre marchand de journaux le plus proche ou sur notre boutique en ligne pour l’acheter ou vous abonner : 4,90 € le numéro / abonnement à partir de 12,90 €.


*Photo: Mur des homophobes, Act-up

Morale laïque : le multicu, c’est maintenant

vincent peillon morale laique multiculturalisme

Il faut croire que le leurre des « rythmes scolaires » a fort bien fonctionné pour que si peu s’alarment de la conception de la laïcité véhiculée par le projet de loi Peillon. Le tout récent « Rapport sur l’enseignement laïque de la morale », commandé par le ministre à un aréopage d’« experts », chargés de préciser le contenu et les modalités de mise en œuvre de l’article 28 de la loi, ne comporte malheureusement rien de rassurant.
Commençons par la loi et son article 28, dont le vocabulaire résonne agréablement à des oreilles kantiennes, nostalgiques d’une refondation style « IIIe République » de l’école. Il y est en effet question de  « respect » et de « personne » : « L’école, notamment grâce à un enseignement moral et civique, fait acquérir aux élèves le respect de la personne, de ses origines et de ses différences, de l’égalité entre les femmes et les hommes ainsi que la laïcité. »[1. Article 28 du projet de loi Peillon sur la refondation de l’école républicaine.]
Tout lecteur à l’oreille républicaine devrait ici sursauter : que veut dire « respecter les origines et les différences de la personne » ?  Ici, la référence implicite à Kant est purement formelle, car si le respect kantien s’adresse effectivement bien à la personne, il ne s’agit certainement pas de la personne définie par « ses origines et ses différences », mais de la personne morale, c’est-à-dire de la capacité en chacun d’agir librement selon la Raison. Le texte confond la personne et l’individu défini par ses caractéristiques empiriques, par son identité. Du coup c’est aussi le concept central de respect chez Kant qui est trahi. Car pour le philosophe de Königsberg, c’est la Raison en nous et dans les autres qui est respectable. Les origines et les différences de l’individu n’ont en elles-mêmes rien de respectable, elles sont, c’est tout. On peut certes les admirer ou les envier, les désirer, mais cela est un tout autre problème, qui renvoie au désir de reconnaissance et d’identification de l’individu, non au respect de la personne morale.
En une seule phrase, l’article 28, intitulé : « L’Enseignement moral et civique », assimile en outre deux principes antinomiques qui fondent deux politiques contradictoires : la reconnaissance de l’individu défini par son identité, qui fonde la politique de la reconnaissance chère à Charles Taylor,  et le respect de la personne  morale définie par sa liberté, qui fonde la politique républicaine de la laïcité. On comprend alors que l’opération « morale laïque » n’a pas seulement été montée pour détourner les républicains du caractère indigeste du reste du projet mais qu’elle consiste aussi à les berner.
Dans cette perspective, le rapport remis au ministre chargé de préciser l’article 28 de la loi apparaît comme un chef d’œuvre de jésuitisme et d’ambiguïté. Il faut le lire autant pour ce qu’il tait que pour ce qu’il dit. Nous nous en tiendrons à l’analyse de la partie 2, chargée de définir « Les principes et les orientations d’un enseignement laïque de la morale ». Passons sur l’objectif de cet enseignement de la morale, passablement idéaliste : « faire communauté »[2. Rapport sur l’enseignement laïc de la morale, p.23. Toutes les citations suivantes proviennent de cette même source.]. Il apparaît que la refondation républicaine de l’école n’est pas tant la refondation de l’école par la République que la refondation de la République par l’école ! Pauvre école ! Déjà écrasée depuis trente ans par le nombre des missions « éducatives » dont on l’affuble, voilà qu’elle doit maintenant refonder la République en fabriquant du « commun »… Mais quel commun se voit-elle chargée de fabriquer par le rapport ? S’agit-il du commun de la Raison ? S’agit-il de recentrer l’école sur sa mission d’instruction pour développer une Raison sur laquelle les élèves pourront s’appuyer demain en tant que sujets moraux et responsables ? C’est malheureusement une toute autre idée du commun qui transparaît à travers ce rapport. Ce qu’il affirme comme étant commun n’est pas la Raison, mais le fait que nous n’avons justement rien en commun :
« Le principe et le fait du pluralisme doivent être respectés ». Le rapport se fait extrêmement pudique sur la nature de ce pluralisme, pourtant il apparaît rapidement à qui sait lire, et surtout entendre, qu’il s’agit du pluralisme des valeurs et des identités, celui-là même qui est défini comme nous l’avons vu dans l’article 28.
Il ne s’agit pas pour l’école de mettre hors de son domaine la relativité des opinions morales. Il ne s’agit pas d’exercer une neutralité bienveillante, en séparant le domaine de l’instruction du domaine des opinions, dans lesquelles le maître n’a pas à entrer, même s’il peut en exposer la diversité tout en renvoyant leur discussion à l’espace familial ou à l’espace public. Non, il s’agit de pousser l’élève à devenir le champ de la contradiction des opinions, la violence ne provenant pas de l’affrontement de celles-ci, mais de celui qui n’a pas appris à aimer la contradiction pour elle-même : « Le manque d’empathie, l’indifférence aux autres, le mépris, l’absence de considération du point de vue de l’autre ou l’habitude de voir l’autre comme un ennemi, un concurrent ou un objet sont au cœur de la violence, une violence qui peut être tout à fait ordinaire. ».
Comment ne pas voir au contraire que la véritable violence vient du refus de reconnaître le caractère irréductible de l’antagonisme de certaines opinions ? Nier cet antagonisme en demandant à l’élève de partager l’opinion adverse, d’éprouver pour elle de l’« empathie », c’est le pousser à se réfugier dans un relativisme le rendant indifférent à toute forme d’opinion, ou à sombrer dans une forme de schizophrénie préparant une réaction et une réaffirmation identitaire catastrophique.
Cette « alterophilie » prônée et pratiquée par l’éducation nationale n’est pas une nouveauté, ce qui est nouveau est qu’on ose la rebaptiser « morale laïque ». Le principe appelé à refonder la laïcité n’est donc pas le respect d’une Raison universelle, fût-elle en construction par-delà la relativité des cultures, fût-elle limitée aussi dans le champ de sa juridiction, mais le respect des identités définies par leurs origines et leurs différences, le respect des identités culturelles, comme le confirme le rapport dans la lignée de l’article 28 : « C’est l’idée qu’il est impossible à l’individu d’effacer le temps et la succession des générations, d’ignorer son histoire personnelle et plus globalement la culture dont il est imbibé (…). ».
Curieuse refondation républicaine qui enferme l’individu dans une identité culturelle que le professeur devra « respecter ». Si l’on voulait rendre aux enseignants la tâche encore plus difficile qu’elle ne l’est déjà, on ne s’y prendrait pas autrement ! Comment le professeur d’histoire ou de biologie pourront-ils transmettre, non seulement des connaissances, mais l’exigence d’une méthode qui implique justement de mettre à distance et de neutraliser tout préjugé culturel ou lié à l’ « histoire personnelle » ? D’ailleurs, plus loin, le rapport nous avertit que l’enseignant devra prendre garde à ne pas blesser cette identité culturelle : « (…) transmettre sans imposer, sans faire violence aux croyances des élèves et de leurs familles, avoir constamment à l’esprit le souci du commun, de l’intérêt général afin de ne pas heurter les intérêts privés. ».
Curieuse refondation de l’école républicaine qui conçoit le bien commun comme effacement devant les intérêts privés ou simple respect de la coexistence de ceux-ci ! Une telle conception du « bien commun » exige-t-elle aussi que l’instruction scientifique transmise par l’école veille à ne pas « faire violence aux croyances des élèves et de leurs familles » ?
Le multiculturalisme est la doctrine qui consiste à transformer un simple fait – la coexistence et le pluralisme d’identités culturelles diverses – en principe ou valeur. C’est cette doctrine que le rapport entérine en la rebaptisant « enseignement laïque de la morale ».
Il est vrai que le multiculturalisme était déjà la doctrine et la pratique officieuse de l’école mais – surmoi républicain oblige – il ne pouvait en devenir la doctrine officielle. Et si la refondation de l’école républicaine n’était en réalité que la dernière étape de sa déconstruction, nos socialistes étant depuis longtemps passés maîtres dans l’art de faire du vrai un moment du faux ?

*Photo : tsweden.

Dangereusement français

france benoit duteurtreBenoît Duteurtre est-il réactionnaire ? Polémiques, son dernier recueil d’essais mêlant politique, critique littéraire ou musicale et descriptions de nos mœurs contemporaines, ne va pas arranger son dossier. On a souvent dit de Duteurtre que c’était un pourfendeur inlassable de la modernité. Tout lecteur attentif comprend vite, pourtant, que son objet prioritaire d’irritation est une forme de néo-conformisme. On pourra objecter que notre modernité a partie liée avec cette expression élaborée de la bêtise contemporaine, mais ce genre de caricature n’est pas non plus sa tasse de thé : « Je suis un nostalgique de la modernité, amoureux des aventures, mais persuadé que l’esprit moderne doit inlassablement s’attaquer au système moderne. » [access capability= »lire_inedits »]
Paradoxe ? Seulement si on oublie qu’un des maîtres de Duteurtre est Marcel Aymé, le modèle même du réactionnaire nuancé dont le scepticisme sarcastique n’épargnait aucune pensée préfabriquée. En lisant Polémiques, on pense ainsi souvent au Confort intellectuel, cet essai de 1949 où Marcel Aymé dénonçait déjà les taxinomies hâtives et les étiquettes définitives.
Dans Polémiques, des choses énerveront à droite comme à gauche. Il y a cet éloge des drogues douces par celui qui fut un jeune homme romanesque des années 1980, ou encore un plaidoyer pour l’euthanasie. Cela ne l’empêche pas de se livrer à de réjouissantes « Variations sur le mariage gay », de moquer le goût d’une communauté « libérée » pour une institution typiquement bourgeoise, ou encore de critiquer notre « diplomatie du Bien », qu’il oppose à la tradition politique gaulliste, qui « n’était pas fondée sur la naïveté morale, mais sur les rapports de force ». Comme quoi on peut aimer fumer un pétard et faire l’éloge de la force de frappe.
En fait, Benoît Duteurtre est dangereusement français, idée qui fait ici l’objet d’un chapitre intitulé :
« Pourquoi tout le monde déteste la France ? » Aucune paranoïa ethnique chez Duteurtre, mais un constat assez lucide sur un pays dont la vocation d’universalité ne semble plus de saison à l’époque du choc programmé des civilisations, de la « privatisation de l’État » et de l’Europe supranationale. Il en découle une certaine tristesse calme à constater que la France, outre une sale manie pour la repentance, devient une manière de parc à thèmes à forte valeur ajoutée touristique et un musée de clichés dont nous ne serions plus que les gardiens inquiets et désabusés.[/access]

Polémiques, Benoît Duteurtre, Fayard, 2013

*Photo: Kento 973

Un pavé noir pour le Kosovo

kosovo pierre pean

Le nouveau livre de Pierre Péan, paru cette semaine chez Fayard, est un pavé noir de cinq cents pages. Sur la couverture nous dévisage un homme masqué par une cagoule frappée de l’emblème de l’UÇK. Au-dessus, un sous-titre rouge: « Une guerre « juste » pour un État mafieux ». Et surplombant le tout, en grosses lettres blanches : Kosovo.
Le nouveau Péan est plus qu’un pavé : un monument de lucidité. Un temple du courage intellectuel et physique. Une brique d’amertume. Il s’ouvre et s’achève par le récit d’un épisode parmi les plus horribles de la guerre civile yougoslave: l’extraction, à vif, du cœur d’un jeune homme serbe par un jeune médecin albanais, tremblant de terreur, qui finira par se rendre et se confesser des années plus tard, hanté par son crime et traqué comme témoin gênant par ses ex-patrons, trafiquants de chair humaine. Lesquels patrons, Péan l’affirme à la suite de Dick Marty, sont des personnages de premier plan de l’État mort-né du Kosovo, issu de l’union passionnée de l’OTAN et d’une mafia sans merci.
Le voici dans toute sa hideuse vérité, belles âmes humanitaires, le fruit de vos songes creux. Si le chemin de l’enfer est pavé de bonnes intentions, nous interroge Péan, à quoi mène cette autoroute d’illusions, de manigances politiques et d’aveuglement délibéré ? Son livre est une encyclopédie de la manipulation. En l’ouvrant, c’est une malle de souvenirs cauchemardesques que je déverrouille dans ma tête. Guerres fratricides attisées de l’étranger; montages photo à charge, grossiers et bâclés comme le sont les mensonges les plus efficaces; rumeurs de « camps de la mort » et de « viols de masse de femmes musulmanes » jetées après usage, mais qu’il était interdit de questionner sur le moment; dizaines de courriers inutiles à des rédactions de presse qui s’étaient promues agents RP des « gentils », bosniaques ou albanais; 78 jours de bombes sur la Serbie à cause de son refus de ramper; Kouchner et les militaires occidentaux se jetant dans les bras des caïds balkaniques…
D’écœurement devant tant de bêtise, j’avais opté pour le camp des « méchants » Serbes. Passer pour un vilain aux yeux des imbéciles est une volupté de fin gourmet, aurait dit Courteline. Mais c’est faux. Cela flatte votre orgueil un instant, puis cela vous fait désespérer : soit de votre propre santé mentale, soit de celle des humains qui vous entourent.
Le pavé de Péan, fortement documenté, est moins une consolation qu’un soulagement : non, ce n’était pas mon esprit qui déraillait. L’affaire qui a marqué mes années d’apprentissage et formé ma vision du monde était bel et bien un « Tchernobyl de l’information » qui a irradié les consciences en Occident, étouffé le sens commun et fait de l’esprit des masses un disque dur vierge, sans mémoire ni structure logique, prêt à avaler n’importe quel bobard diffusé d’« en haut ». Si, désormais, les nouvelles du monde à l’intention du grand public ressemblent à des contes à dormir debout, c’est dans l’ex-Yougo que ce théâtre de Guignol fut testé et mis au point.

Kosovo : une guerre juste pour créer un Etat mafieux, Pierre Péan, Fayard.

*Photo : klestaaaaaa.

Toi qui rougis au nom de Saint-Chinian

C’est donc pour la troisième année consécutive que Paco Mora, caviste à Ivry, organise le salon des « vins libres » et offre pour trois jours, au bout de la ligne 7,  dans ce qui reste de la banlieue rouge, la possibilité d’en boire. Mais on pourra aussi dès vendredi prochain, déguster du blanc ou même des bulles pour ceux qui préfèrent, chez ces nouveaux FTP (Francs tireurs de la picole) qui se réuniront autour de Mora. Pourquoi les « vins libres » ? Sans doute parce qu’on oublie qu’il y a  encore beaucoup trop de vins prisonniers dans les geôles du goût standardisé et des intrants chimiques, au point que ce qui faisait la typicité de leur terroir a été complètement oubliée.
Les « vins libres » proposés par Paco Mora retrouvent, eux, les règles ancestrales qui prennent aujourd’hui des noms un peu rébarbatifs pour le profane mais sonnent de manière enchanteresse aux oreilles du buveur rebelle : vins biologiques, biodynamiques ou naturels. Pour réconcilier écologie et ivresse,  décroissance soutenable et bonheur de vider des canons entre copains,  ces boutanches franches comme l’or du temps et ces quilles coquines comme une donzelle affranchie offrent une voie royale vers l’ivresse à l’ancienne, celle qui rend heureux sans faire mal à la tête à cause du souffre dont abuse trop souvent certains malfaisants qui confondent vinification et assurance tout risques.
Pour cette troisième édition, on aura l’impression de se promener dans un poème d’Aragon qui célèbre le vieux pays à travers la beauté de ses noms. Quelles sonorités sont plus françaises et rêveuses, en effet, que Giennois, Aubance, Bugey, Volnay, Gaillac, Montlouis…
Mais les FTP n’oublient pas que le vin naturel ne saurait connaître une seule patrie et c’est au nom d’un internationalisme bien compris que l’on pourra découvrir à Ivry Silvio Morando, anarchiste comme tous les vrais piémontais, lecteur de Mario Rigoni Stern, et qui produit logiquement une cuvée au doux nom d’Anarchico, histoire de découvrir un délicieux cépage, le grignolino del Monferrato Casalese.
À mon commandement ! Anjou ? Feu !

francs-tireurs-picole

Elsa Marpeau à Singapour

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elsa marpeau expatriee

Intelligent, sensuel, pervers, moite et ambigu, il serait dommage que vous vous priviez de la lecture de L’expatriée d’Elsa Marpeau (Série Noire), sous le prétexte qu’il s’agit d’un polar. En matière de thriller psychologique, il y a longtemps que l’on n’avait pas lu une telle réussite et le seul point de comparaison qui nous vient à l’esprit est Patricia Highsmith, mais une Patricia Highsmith sans le refoulement de la sexualité, une Patricia Highsmith qui n’aurait pas peur de montrer le corps dans tous ses états et serait capable de repérer les fragrances de Bel-Ami sur le torse d’un amant, ce qui prouve, en plus de tout le reste, le bon goût de l’auteur en matière d’eau de toilette masculine.
L’expatriée se passe à Singapour, dans le milieu très clos de  gens venus travailler à des milliers de kilomètres de chez eux et qui s’enferment dans des « condos », ces résidences sécurisées, climatisées où l’on passe son temps autour des piscines en plein ciel, à colporter des ragots essentiellement sexuels entre Bovary en bikini qui espionnent mutuellement leurs éventuelles surcharges pondérales. Arrive parmi eux la narratrice qui est écrivain. Un écrivain, dans un tel contexte, c’est un expatrié au carré. Non seulement il se retrouve dans un milieu étranger mais en plus, comme d’habitude, il se dédouble pour se regarder exister et pouvoir écrire.
D’emblée la narratrice ne se sent pas très bien. Elle rejoint son mari avec sa petite fille mais sa petite fille ne l’intéresse plus tellement. Elle s’essaie à l’inhumanité sans s’en rendre compte. D’ailleurs, elle écrit un roman sur les corps écorchés, torturés. C’est une grande lectrice de Georges Bataille et elle reste fascinée de longs moments devant la célèbre photo du jeune chinois dépecé vivant mais qui garde un sourire extatique. Elle n’arrive pas à écrire, ce qui achève de la désespérer malgré les coups de fils de son éditeur car un éditeur n’oublie jamais un écrivain en retard, même à Singapour.
Dehors, évidemment, ça cancane de plus en plus. La narratrice qui n’est pas si méchante, voudrait bien prévenir tout le monde de l’illusion qui consiste à se croire en sécurité dans la bulle hors sol de ce décor faussement aseptisé. Elle sent que la nature est là, derrière les buildings high tech, une nature prête à reprendre ses droits dès que la civilisation aura le dos tourné : « Des champignons recouvraient en une ou deux nuits nos semelles. Le cuir de nos chaussures s’usait au bout de six mois. Les toits fuyaient à cause des intempéries. Le bois de nos meubles cédait sous la température et les pluies. Le fer de nos rasoirs fuyait en quelques jours. Et je crois que nos âmes ne pourrissaient pas moins vite. »
Evidemment, il va lui arriver une sale histoire. Une liaison avec un autre expatrié, qu’elle surnomme l’Arabe blond mais qui n’est pas arabe. Cela, elle le découvrira seulement après l’assassinat. Un assassinat dont elle est soupçonnée. Si la police singapourienne enquête mollement, cela ne signifie pas que la narratrice est pour autant tirée d’affaire. Elle tombe sous la coupe de sa bonne philippine, Fely. Fely a récupéré le portable de sa patronne chez l’Arabe blond le jour du meurtre et effacé tous les indices. Pour rendre service ? Pas vraiment… La narratrice croyait qu’elle faisait pourtant partie des expats qui traitaient humainement les domestiques. C’était vrai. Mais on sait depuis Octave Mirbeau que les domestiques ne pardonnent pas, de toute façon, d’être des domestiques. Fely avait déjà accaparé l’affection de la petite fille de la narratrice, maintenant elle va la faire chanter. De manière parfois assez originale, par exemple en la forçant à passer l’aspirateur. C’est l’application concrète de la dialectique du maître et de l’esclave. Cela ne lui déplaît pas forcément. Elle est aussi un peu masochiste, la narratrice, et surtout étrangère à elle-même : le roman renvoie d’ailleurs assez souvent, par le ton employé, à L’Étranger de Camus, cité en exergue.
Mais en fait, est-elle coupable ? Et pourquoi son mari avait-il prêté 25 000 dollars à l’Arabe blond ? Elle n’en sait rien elle-même, toujours cette satanée chaleur alors que l’étau se resserre sur fond de légendes singapouriennes qui font intervenir des fantômes affamés de femmes aux cheveux noirs à la recherche de leur bébé.
Nous en avons assez dit. Il est temps pour le lecteur de découvrir L’expatriée d’Elsa Marpeau, roman noir torpide d’une névrose délocalisée, parfaitement réussi.

L’expatriée, Elsa Marpeau (Série Noire/Gallimard)

 

*Photo :  khamael.

Hollywood Babylone, un voyage en enfer

hollywood babylone anger

Hollywood Babylone est avant tout l’histoire d’un continent englouti. Cette histoire débute en 1915 lorsque David W. Griffith tourne la première superproduction de l’histoire du cinéma : Intolerance. Dans l’un des segments de ce film, le cinéaste ressuscite la Babylone antique et sa magnificence : un décor monumental, des milliers de figurants, des jardins suspendus, des remparts colossaux et de gigantesques éléphants blancs…
Pour Anger, le gigantisme du film marque symboliquement les débuts du rêve hollywoodien mais également son « péché originel ». Dès ses débuts, cette Babylone (ville ô combien emblématique !) de carton-pâte, très vite laissée à l’abandon, portait en elle sa propre destruction. C’est cette décadence, ces ruines que l’auteur, cinéaste lui-même, va ausculter pour dessiner le tableau de la face obscure d’Hollywood.
D’abord publié dans une version embryonnaire chez Jean-Jacques Pauvert en 1959, Hollywood Babylone, traduit pour la première fois en français, renaît enfin sous sa forme achevée et définitive. Belle occasion de se replonger dans cet âge d’or du cinéma américain et de savourer la singularité d’un tel projet.
Passionné par l’occultisme et le satanisme (Invocation of my demon brother, Lucifer raising…), Kenneth Anger place son livre sous l’égide de l’écrivain luciférien Aleister Crowley pour débuter un récit où se succéderont morts violentes, scandales, procès à retentissement… De fait, il scelle pour l’éternité la légende noire du cinéma classique hollywoodien. Car rares furent les stars qui ne suscitèrent pas l’intérêt des folliculaires par leurs frasques : les fêtes somptueuses de Gloria Swanson, les légendes autour des tournages orgiaques d’Erich Von Stroheim, les procès qui frappèrent de plein fouet Charlie Chaplin et Errol Flynn (accusé de détournement de mineures), les extravagances de Mae West, Lana Turner et son amant poignardé…
L’ambiguïté du livre tient à cette manière qu’a Anger de fouiller les recoins les plus sombres de la légende du septième art, de jeter un œil indiscret dans les alcôves les plus secrètes, d’étaler au grand jour les faits divers les moins glorieux (de la déchéance d’une star du burlesque, « Fatty », accusée d’avoir violé et assassiné une starlette, au meurtre de Sharon Tates).
Pourtant, à aucun moment il n’est possible de l’accuser de cette complaisance et de ces penchants malsains qui font le fonds de commerce de la presse « à scandale ». Anger dénonce d’ailleurs souvent  les méthodes de la « déesse aux cent bouches » et pointe avec lucidité la grande hypocrisie de l’opinion publique américaine, dénonçant les infamies dont elle aime pourtant se délecter. Les turpitudes des stars lui permettent de railler férocement le puritanisme des cagots (le sénateur Hays en premier lieu, qui édicta un code de bonne conduite pour l’industrie cinématographique) tout en pointant le double mouvement de fascination et de répulsion dont Hollywood fut l’objet.
Un des plus beaux chapitres du livre est celui consacré au « perfide Confidential », ce tabloïd avant l’heure qui connut un immense succès en livrant en pâture au public les ragots les plus compromettants pour les stars et en se complaisant dans les atteintes à la vie privée. En plongeant dans les arcanes de cette presse à scandale, Anger nous fait songer aux romans de James Ellroy et à cette manière qu’a le grand romancier d’explorer les mythes pour en révéler l’envers du décor.
Derrière le strass et les paillettes, Kenneth Anger lève le voile sur un cloaque où beaucoup d’étoiles se sont brûlées les ailes. En même temps, il restitue à merveille le pouvoir de fascination qu’a pu exercer cet univers enchanté. Ni racoleur ni père la pudeur (il ne manquerait plus que ça de la part d’un des maîtres du cinéma underground, esthète flamboyant et provocateur !), Anger dresse le panorama saisissant d’un monde en décadence et nous plonge dans les tréfonds les plus sombres de l’âme humaine…

Hollywood Babylone, Kenneth Anger. Editions Tristram. Collection Souple. 2013

*Photo : Intolerance.

Richard Brautigan : pécheur, pas pêcheur

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richard brautigan roland jaccard

1. Pourquoi les poètes inconnus restent inconnus.

Pour ceux qui, comme moi, n’aiment que les livres qui ne forment pas un tout, qui sont chaotiques, qui sont impuissants, Richard Brautigan devrait être leur homme. La Pêche à la truite en Amérique paraît en 1967 : 2 millions d’exemplaires vendus, certains de ses lecteurs lui envoyaient des truites et Brautigan faisait même imprimer son numéro de téléphone au dos des jaquettes au cas où des jeunes filles voulaient le joindre et partager son goût pour les soap-opéras… C’est un texte éclaté qui parle de tout, sauf de la pêche à la truite… Pendant quinze ans, il répétera : « But it is not about trout fishing ! » Puis, il se tirera une balle dans la tête avec son Smith & Wesson, calibre 44.« Nom de Dieu, les conneries qu’on va écrire sur moi après ma mort ! », disait-il. Finalement, on n’a pas écrit tellement de conneries sur lui. On a préféré oublier ce Baudelaire yankee, surtout aux États-Unis. Un oubli que je ne m’explique pas, tant Richard Brautigan était à lui seul, à côté de ses potes de la Beat Generation qu’il retrouvait au Enrico’s Bar de San Francisco, une légende. Il donnait l’impression de se foutre de tout et pourtant, il était « capable de faire tenir une tragédie grecque dans un dé à coudre », disait Philippe Djian. Il passait pour l’écrivain le plus gauche et le plus bizarre, le plus « weird » en un mot, des États-Unis. Un sacré titre de gloire pour l’auteur de Pourquoi les poètes inconnus restent inconnus.[access capability= »lire_inedits »]
« Nous tenons, écrivait-il, chacun notre rôle dans l’histoire. Le mien, ce sont les nuages. » Il disait aussi : « Toutes les filles devraient avoir un poème écrit rien que pour elles. » Pour l’une d’elles, qui n’avait que 14 ans, il paiera le prix fort : la prison, l’hôpital psychiatrique.
Douze séries d’électrochocs. Il s’écrivait alors de longues lettres à lui-même pour s’assurer qu’il n’était pas encore un nuage. Il n’avait pas 20 ans. Mais il savait déjà qu’il ferait de sa vie la matière première de son art. Noël, m’a-t-il raconté, était un vrai problème pour lui : il le passait dans des théâtres pornos. Voilà qui me l’a rendu proche. Il n’avait aucun sens musical, mais achetait des disques uniquement pour les filles sur les couvertures. Voilà qui me l’a rendu encore plus proche. Il attendait des femmes un amour inconditionnel et des pardons successifs. Il haïssait les féministes. Comment aurais-je pu ne pas aimer Richard Brautigan ?

2. Le record du monde des refus.

S’il y a une bibliothèque insolite, c’est bien celle que décrit Richard Brautigan dans L’Avortement. Située près de Sacramento Street, à San Francisco, ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre, elle accueille les manuscrits refusés. Les auteurs viennent eux-mêmes les déposer. Personne ne les emprunte jamais. Personne ne vient les lire sur place. Mais tous sont enregistrés et archivés scrupuleusement, jour après jour, semaine après semaine, mois après mois. Un certain Charles Green est passé une fois pour remettre un livre : Bel amour, toujours. Il approchait la soixantaine et a confié à Richard qu’il était à la recherche d’un éditeur depuis qu’il avait mis le point final à son manuscrit. Il avait alors 17 ans. « Ce livre, a-t-il dit, détient le record absolu des refus. Il m’a été retourné 459 fois, et maintenant j’ai perdu tout espoir. »
Richard Brautigan se souvient aussi de cette fillette – elle avait à peine 8 ans et portait une jolie robe blanche – qui avait simplement murmuré avant de s’éclipser : « C’est un livre sur les coquelicots. » Il avait noté son nom dans le registre, Barbara Jones, et le titre : Coquelicot joli. Ou encore ce type insignifiant, Samuel Humber, qui avait écrit : D’abord le petit déjeuner et qui lui avait longuement expliqué combien il est essentiel de prendre son petit déjeuner, surtout quand on voyage, et que c’est une chose que trop de guides touristiques oublient. C’est pour rappeler à quel point le petit déjeuner est vital qu’il avait sacrifié cinq années de son existence à écrire ce livre. Il ne comprenait pas pourquoi aucun éditeur ne s’y était intéressé.
Mais ce que Richard n’avait jamais oublié, c’était cette nuit d’hiver où, alors qu’il mettait du sucre dans son café, il avait entendu tinter la cloche. Il avait allumé les lumières dans la bibliothèque et avait sursauté en voyant une jeune fille d’une incroyable beauté, avec des cheveux noirs qui lui tombaient sur les épaules comme des éclats de chauve-souris, et qui attendait qu’il la laisse entrer. Elle tenait un paquet sous le bras. Il lui demanda ce qu’elle lui apportait de beau. « J’espère que je ne vous dérange pas. Il est tard. » Après l’avoir rassurée, Richard lui demanda quel était le sujet de son livre. « Le sujet, le voici… » Et, brusquement, elle se dévêtit. « C’est mon corps. Je le déteste. Il est trop grand pour moi. C’est le corps de quelqu’un d’autre. Ce n’est pas le mien. » Puis, elle se mit à pleurer. La scène était grotesque, mais Richard restait fasciné par la sensualité de ce corps incroyablement excitant, tout en observant son visage de Botticelli qui lui donnait envie de voyager dans l’éther.
C’est en lisant ce passage du récit de Richard Brautigan dans le Shinkansen qui la conduisait à Tokyo qu’une jeune Japonaise, Akiko Yoshimura, mariée depuis quelques jours, prit la décision la plus surprenante de son existence : partager sa vie avec Richard Brautigan. Il était déjà oublié aux États-Unis, mais encore une star au Japon. Akiko savait par la presse qu’il logeait au Keio Palace. Elle s’y rendit aussitôt.
Richard regardait un film policier dans sa suite quand le téléphone sonna. La réception lui passa une jeune fille qui, défiant toutes les conventions, voulait le voir. Intrigué, il la reçut. Elle était nerveuse. Pour elle, la vie et la mort étaient identiques.
Elle percevait qu’il en était de même pour lui. Elle était déjà amoureuse de Brautigan après l’avoir lu. Elle le devint plus encore dans cette suite du Keio Palace. Elle demeura un mystère pour lui. En la contemplant, il se demandait de quelle bibliothèque elle s’était échappée, de quel manuscrit elle était le rêve. Le sien sans doute. Les rêves des écrivains ont ceci de particulier qu’ils finissent toujours par prendre forme. Richard avait rêvé d’être un humoriste américain à Tokyo amoureux fou d’une geisha. Il l’était enfin.

3. Vingt ans de ratage.

C’est alors que je l’ai croisé avec Akiko au Keio Palace. Je l’ai revu au bar de l’hôtel devant une bouteille de whisky, toujours vêtu de la même veste sombre ornée de badges fantaisistes et de son chapeau gris élimé, avec sa moustache jaune qui lui donnait un air anachronique. Déjà passablement éméché, il me parla de Fred Pinkus qui avait déposé dans sa bibliothèque un manuscrit intitulé Encre d’imprimerie. C’était un ancien journaliste, me confia-t-il, et son livre, écrit à la main sur des feuilles tachées par le whisky, était quasiment illisible. « Et voilà vingt ans de ma vie… », avait-il ajouté en quittant la bibliothèque d’un pas chancelant.
Richard considérait ce Fred Pinkus comme son double. Vingt ans de ratage. Et maintenant un miracle s’était produit à Tokyo. Ce miracle, c’était Akiko.
Il s’accrochait à moi et voulait savoir si c’était bien réel. Je lui ai dit : « Bien sûr ! » Mais je songeais en le voyant tituber : « Plus dure sera la chute. » Il le pressentait sans doute, lui qui avait écrit cette phrase qui m’avait bouleversé : « Quand une Japonaise vous quitte, c’est la vie qui s’en va. » J’étais payé pour le savoir. Tous les deux, nous partagions la même passion pour les Japonaises. Tous les deux, nous écrivions pour raconter ce que c’est que d’être dans notre peau. Tous les deux, nous retrouvions les yeux de notre enfance dans les néons de Tokyo. Mais Richard passait plus de temps au bar du Keio et moi au bord de la piscine. Je ne suis plus jamais retourné au Keio, mais je relis souvent ses Poèmes japonais. Surtout celui-ci :

« L’amour est plus cruel
Que le couteau
D’un homme
Qui tranche
La gorge
De quatre enfants. »[/access]

*Photo: Wikipedia commons

Mariage gay : Quimper et une mer

mer mariage gay

Les manifestations autour du mariage homosexuel ont donné lieu à une surenchère de slogans et pancartes humoristiques, de plus ou moins bon goût, dont un certain nombre jouaient sur les termes « père » et « mère ». Tandis que des militantes « pro » affichaient élégamment « Mieux vaut une paire de mères qu’un père de merde », des manifestants « anti », venus de l’Ouest, annonçaient plus géographiquement « Dans le Finistère on a Quimper et une mer ! ».
Et le droit dans tout ça ? Et bien cela dépend justement de l’air du temps.
Aux sénateurs de l’opposition qui  prétendaient que  le mariage entre personnes de même sexe méconnaît l’enracinement naturel du droit civil selon lequel l’altérité sexuelle serait le  fondement du mariage et qui soutenaient donc que la définition de celui-ci obéirait à un critère physique échappant à la volonté du législateur, le Conseil constitutionnel a répondu d’un revers de manche : « Considérant que doit en tout état de cause être écarté le grief tiré de ce que le mariage serait « naturellement » l’union d’un homme et d’une femme » (décision n° 2013-312 DC – 17 mai 2013 – Loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe). Pas de place donc, pour le droit naturel, dans le droit civil de la famille.
Étrangement cependant, s’agissant non plus de la mère mais de la mer, il a adopté une semaine plus tard une solution totalement opposée au sujet de la délimitation du domaine public maritime : « Considérant qu’en prévoyant que cette limite est fixée en fonction de tout ce que la mer « couvre et découvre jusqu’où les plus hautes mers peuvent s’étendre en l’absence de perturbations météorologiques exceptionnelles », le législateur a confirmé un critère physique objectif indépendant de la volonté de la puissance publique ; que, dans l’exercice de la compétence que lui confie l’article 34 de la Constitution pour déterminer les principes fondamentaux « du régime de la propriété », il a considéré que les espaces couverts, même épisodiquement, par les flots ne peuvent faire l’objet d’une propriété privée » (décision n° 2013-31 QPC-23 mai 2013 – Limite du domaine public maritime naturel). Voilà donc que le droit naturel, chassé du Code civil par la porte quelques jours auparavant, revient soudain par la fenêtre au sujet du droit de propriété !
Le long des arrêts peu clairs, la jurisprudence constitutionnelle a des reflets changeants. Souvent le droit varie, bien fol qui s’y fie ! Pour les océans la limite naturelle s’impose à la loi, mais pour les parents, point de nature ni d’azur, c’est no limit. Dans le brouillard juridique d’une jurisprudence à géographie variable on aperçoit un père en imper, la mer naturelle et la mère artificielle, on perd ses repères, ça va être la fête des maires !

*Photo : www.gite-bretagne-tigoudoul.fr

Burgaud vs. Tavernier : Le juge et le cinéaste

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Le peintre Honoré Daumier ne s’y est pas trompé : les deux principales cibles de ses caricatures acerbes étaient les politiciens et les magistrats. Ces derniers, drapés dans la robe épaisse de leurs certitudes évoluent – chez Daumier – comme de replets notables ivres d’autosatisfaction. Aujourd’hui l’apparence a changé. Les magistrats entrent dans des costumes Hugo Boss, font du vélo le week-end, sont abonnés à Canal+ et s’amusent à bâtir de colossaux « mur des cons«  à l’heure de la pause dans le local syndical, havre de paix dans un monde de brutes. Mais le fond est là : le juge est sûr de lui, admet rarement ses erreurs, accable souvent ses contemporains d’une arrogance satisfaite, ballade sur l’époque son intime conviction avec morgue, et exhibe avec fierté, à chacun de ses visiteurs, son glorieux diplôme de l’Ecole nationale de la magistrature. Par ailleurs le juge est apolitique. L’histoire récente l’a largement démontré. À l’instar de Thierry Jean-Pierre, Eric Halphen ou Eva Joly, il mène des croisades contre les politiciens corrompus (Jean-Pierre contre ceux de gauche, Halphen et Joly contre ceux de droite) sans jamais – au grand jamais ! – s’engager en politique… Bref, voilà une corporation amusante, dont l’observation tout à la fois délasse et instruit sur l’humain.
L’un des spécimens les plus fascinants est le juge Burgaud. Mais si, souvenez-vous : le génie qui a démêlé avec brio le monstrueux imbroglio d’Outreau, et qui jamais (au grand jamais !) ne s’est laissé aller – sous l’influence de Mme Badaoui –  à emprisonner un peu vite des « notables » innocents. On se souvient aussi de son audition publique, par les parlementaires, après le fiasco de l’affaire… de son refus de s’excuser et de montrer un visage humain. On pensait le juge Burgaud tombé dans les limbes de l’oubli. Après une discrète réprimande puis (logiquement…) un avancement à la Cour de cassation de Paris, on espérait ne plus entendre parler de lui. Que nenni ! On vient d’apprendre que le petit juge vient de porter plainte contre le réalisateur Bertrand Tavernier (L627, Coup de torchon, La vie et rien d’autre…), après les propos que ce dernier a tenu sur un plateau de télévision : « je suis contre la peine de mort, mais c’est quelqu’un que vous avez envie d’exécuter le juge d’Outreau ». L’avocat de Burgaud invoque, sans plaisanter : « un appel à l’exécution capitale ». La mauvaise foi vire ici au comique : Tavernier n’ayant jamais voulu la mort de personne (à ma connaissance…), mais parlait en l’espèce d’une exécution « professionnelle » du juge d’Outreau… et soulignait la réponse faible de sa hiérarchie judiciaire face à ses défaillances.
Il en revient maintenant au procureur de Paris de décider d’engager au non des poursuites pour « incitation au crime ». Mais cette péripétie médiatique renvoie les cinéphiles à l’année 1976, quand Bertrand Tavernier – encore jeune cinéaste – tournait l’un de ses chefs d’œuvre : Le juge et l’assassin. Lyrique et scrupuleux, ce film fait le portrait d’un juge (Philippe Noiret) tout à la fois intelligent falot et lâche, dans sa relation à un tueur en série mystique (Michel Galabru) qu’il traque à travers la France de la fin du XIXe siècle. L’un des ressorts de l’intrigue est la relation de séduction entre le juge et l’assassin – le magistrat gagnant la confiance du criminel pour obtenir ses aveux, puis le condamner à mort. Le juge Rousseau ne rechignant pas non plus à actionner le levier médiatique pour arriver à ses fins.
Dans une scène touchante, Bouvier, le tueur de bergères, dit à une amie : « Tu sais, Louise, ce qui n’est pas loyal dans le juge, c’est qu’il ne connait pas les vrais pauvres. Il habite trop loin de la grand’route… » Mais Tavernier ne visait pas l’immense juge Burgaud, qui était à peine né.

Homophobie pour tous!

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mur des homophobes act up

mur des homophobes act upLa France reconnaît désormais aux homosexuels le droit de se marier et d’avoir beaucoup d’enfants. Certains se désolent, d’autres se réjouissent. Nous avons tous perdu une bataille. Pas celle du mariage : celle de la confrontation civilisée – je n’ose parler de l’esprit des Lumières, il paraît que c’est une ruse de la domination coloniale. Le mariage, gay ou non, m’indiffère, je n’ai aucun point de vue sur l’élevage des enfants ; cela me contrarie qu’on introduise une rupture symbolique dans leur fabrication – en instaurant, via l’adoption plénière, une filiation homosexuelle (qui revient à faire « comme si » des homosexuels avaient procréé entre eux). Tôt ou tard, les institutions suivront la science. Certes, on utilisera toujours la recette de grand-mère : une cellule mâle, une cellule femelle. Déjà, cela n’exige plus (ou pour un temps limité) la rencontre entre un homme et une femme. Je ne trouve pas que tout cela soit un progrès, mais je m’y ferai. Je le dis à mon amie Virginie (Frigide Barjot à la ville) : une loi votée par le Parlement qu’ont élu une majorité de Français est celle de la République. Donc la tienne. Mazel tov à tous les homo-amoureux qui vont enfin découvrir les joies d’Ikéa. Moi, je choisis les chapeaux que je porterai pour les noces – à défaut de trouver un mari, je m’y ferai des tas d’amis.
Affaire classée. Pas trop tôt. Entre le malin qui, à l’Assemblée, a parlé d’« assassins d’enfants », Harlem Désir qui évoque des « milices fascistes », la droite qui somme le Président de céder à la rue et les manifestants qui se baladent avec des pancartes « KiIl Frigide Barjot », le caniveau monte comme disait l’ami Luc Rosenzweig. Barjot a eu l’honnêteté de reconnaître qu’elle avait dit une ânerie (« Il y aura du sang. »). Dans ce paysage, l’honnêteté se fait rare.

Le plus effrayant est ailleurs : les mots n’ont plus de poids. Trois mois à expliquer, argumenter, nuancer. Pour se heurter aux mêmes ritournelles. D’abord, on s’aime, on a le droit. Depuis quand s’aimer donne-t-il des droits ? À ce compte-là, interdisons le mariage et la filiation à ceux qui ne s’aiment pas. Deuxième salve: si vous êtes contre l’égalité des droits, vous pensez que les homos et les hétéros ne sont pas égaux. Verdict : homophobe ! Est-il permis de penser que l’égalité ne consiste pas à donner les mêmes droits à tous, et que l’Etat n’a pas le devoir de « réparer » toutes les différences de situation ? Si deux homosexuels ne peuvent pas avoir d’enfants ensemble, ce n’est pas, me semble-t-il, une inégalité, c’est une différence. On pourrait au moins en discuter. Désolée, si on me traite d’homophobe, je ne discute plus. Basta !

On a donc assisté à ce renversement inouï : la France vient d’adopter le mariage gay et la pointe avancée de la « communauté » et de ses perroquets médiatiques dénonce à cor et à cri l’homophobie ordinaire qui, à en croire le sociologue Eric Fassin « sort du placard républicain ». Le comique de Libération, Sylvain Bourmeau, écrit pour sa part : « L’espace public se trouve saturé de haine à force de dérapages plus ou moins calculés. En la matière, la responsabilité de la vaste majorité de la droite est avérée. » Quand Pierre Bergé a rediffusé un tweet disant que si une bombe explosait sur le parcours d’une « manif pour tous » il ne pleurerait pas, l’âme sensible de Bourmeau n’a pas bronché. Ni quand des manifestants anti-mariage ont été roués de coups. Ne s’agissait-il pas de légitime défense, face à des violences bien plus graves ? C’est bien connu, le méchant réac cogne plus dur que le gentil progressiste.

Fassin, Bourmeau et tous les autres ont une lourde responsabilité : en traitant d’homophobe quiconque ne pense pas comme eux, ils banalisent l’homophobie, la vraie, la haine du « pédé ». Celle qui saccage des bars, tabasse des homosexuels, dit qu’ils sont inférieurs. À la fin du mouvement de protestation, elle a indéniablement relevé la tête. C’est atroce, mais presque mécanique : ceux qui le reste du temps, gardent par devers eux leurs détestables sentiments ont dû trouver insupportable que les gays occupent ainsi le devant de la scène. Ils doivent être jugés et punis. Comme les agresseurs de manifestants anti-mariage.
Seulement, pour nos flics des coeurs et des reins, l’ennemi ce n’est pas le skinhead, mais ce ramassis de beaufs dont certains, il est vrai, pensent vaguement que deux hommes ensemble, quand même. Peut-être trouvent-ils que tout va trop vite, est-ce méprisable ? Les militants gays pourraient avoir la joie généreuse. Mais non, pour qu’ils puissent rester collectivement victimes, il faut que leurs adversaires soient des monstres.

Cette extension du domaine de l’homophobie n’est pas un dérapage : elle était au programme. Le gouvernement a explicitement placé son texte sous l’étendard de la lutte contre les discriminations. La bataille du « mariage pour tous » devait opposer deux camps : les homosexuels et les partisans de l’égalité d’un côté, les homophobes et les réactionnaires de l’autre. On se souvient de Najat Vallaud-Belkacem concédant, sur le plateau du « Grand Journal », que « tous les manifestants n’étaient pas foncièrement homophobes ». Elle s’est bravement employée, en fin de parcours, à dénoncer les « amalgames ». Un peu tard. Tous homophobes, vous dit-on.

La moitié de la population devrait donc être placée sous surveillance idéologique. Sans oublier les adolescents travaillés par la puberté qui ricanent bêtement quand ils voient deux femmes s’embrasser. Les défenseurs de tous les droits, décidément, n’aiment guère celui de penser. Pour eux, ce n’est pas la haine qui est coupable, c’est la divergence. La modernité en avait fini avec le délit d’opinion, la post-modernité est en train de le réinventer.

Cet article en accès libre est issu de Causeur magazine n°2 (nouvelle série) de mai 2013. Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous chez votre marchand de journaux le plus proche ou sur notre boutique en ligne pour l’acheter ou vous abonner : 4,90 € le numéro / abonnement à partir de 12,90 €.


*Photo: Mur des homophobes, Act-up

Morale laïque : le multicu, c’est maintenant

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vincent peillon morale laique multiculturalisme

vincent peillon morale laique multiculturalisme

Il faut croire que le leurre des « rythmes scolaires » a fort bien fonctionné pour que si peu s’alarment de la conception de la laïcité véhiculée par le projet de loi Peillon. Le tout récent « Rapport sur l’enseignement laïque de la morale », commandé par le ministre à un aréopage d’« experts », chargés de préciser le contenu et les modalités de mise en œuvre de l’article 28 de la loi, ne comporte malheureusement rien de rassurant.
Commençons par la loi et son article 28, dont le vocabulaire résonne agréablement à des oreilles kantiennes, nostalgiques d’une refondation style « IIIe République » de l’école. Il y est en effet question de  « respect » et de « personne » : « L’école, notamment grâce à un enseignement moral et civique, fait acquérir aux élèves le respect de la personne, de ses origines et de ses différences, de l’égalité entre les femmes et les hommes ainsi que la laïcité. »[1. Article 28 du projet de loi Peillon sur la refondation de l’école républicaine.]
Tout lecteur à l’oreille républicaine devrait ici sursauter : que veut dire « respecter les origines et les différences de la personne » ?  Ici, la référence implicite à Kant est purement formelle, car si le respect kantien s’adresse effectivement bien à la personne, il ne s’agit certainement pas de la personne définie par « ses origines et ses différences », mais de la personne morale, c’est-à-dire de la capacité en chacun d’agir librement selon la Raison. Le texte confond la personne et l’individu défini par ses caractéristiques empiriques, par son identité. Du coup c’est aussi le concept central de respect chez Kant qui est trahi. Car pour le philosophe de Königsberg, c’est la Raison en nous et dans les autres qui est respectable. Les origines et les différences de l’individu n’ont en elles-mêmes rien de respectable, elles sont, c’est tout. On peut certes les admirer ou les envier, les désirer, mais cela est un tout autre problème, qui renvoie au désir de reconnaissance et d’identification de l’individu, non au respect de la personne morale.
En une seule phrase, l’article 28, intitulé : « L’Enseignement moral et civique », assimile en outre deux principes antinomiques qui fondent deux politiques contradictoires : la reconnaissance de l’individu défini par son identité, qui fonde la politique de la reconnaissance chère à Charles Taylor,  et le respect de la personne  morale définie par sa liberté, qui fonde la politique républicaine de la laïcité. On comprend alors que l’opération « morale laïque » n’a pas seulement été montée pour détourner les républicains du caractère indigeste du reste du projet mais qu’elle consiste aussi à les berner.
Dans cette perspective, le rapport remis au ministre chargé de préciser l’article 28 de la loi apparaît comme un chef d’œuvre de jésuitisme et d’ambiguïté. Il faut le lire autant pour ce qu’il tait que pour ce qu’il dit. Nous nous en tiendrons à l’analyse de la partie 2, chargée de définir « Les principes et les orientations d’un enseignement laïque de la morale ». Passons sur l’objectif de cet enseignement de la morale, passablement idéaliste : « faire communauté »[2. Rapport sur l’enseignement laïc de la morale, p.23. Toutes les citations suivantes proviennent de cette même source.]. Il apparaît que la refondation républicaine de l’école n’est pas tant la refondation de l’école par la République que la refondation de la République par l’école ! Pauvre école ! Déjà écrasée depuis trente ans par le nombre des missions « éducatives » dont on l’affuble, voilà qu’elle doit maintenant refonder la République en fabriquant du « commun »… Mais quel commun se voit-elle chargée de fabriquer par le rapport ? S’agit-il du commun de la Raison ? S’agit-il de recentrer l’école sur sa mission d’instruction pour développer une Raison sur laquelle les élèves pourront s’appuyer demain en tant que sujets moraux et responsables ? C’est malheureusement une toute autre idée du commun qui transparaît à travers ce rapport. Ce qu’il affirme comme étant commun n’est pas la Raison, mais le fait que nous n’avons justement rien en commun :
« Le principe et le fait du pluralisme doivent être respectés ». Le rapport se fait extrêmement pudique sur la nature de ce pluralisme, pourtant il apparaît rapidement à qui sait lire, et surtout entendre, qu’il s’agit du pluralisme des valeurs et des identités, celui-là même qui est défini comme nous l’avons vu dans l’article 28.
Il ne s’agit pas pour l’école de mettre hors de son domaine la relativité des opinions morales. Il ne s’agit pas d’exercer une neutralité bienveillante, en séparant le domaine de l’instruction du domaine des opinions, dans lesquelles le maître n’a pas à entrer, même s’il peut en exposer la diversité tout en renvoyant leur discussion à l’espace familial ou à l’espace public. Non, il s’agit de pousser l’élève à devenir le champ de la contradiction des opinions, la violence ne provenant pas de l’affrontement de celles-ci, mais de celui qui n’a pas appris à aimer la contradiction pour elle-même : « Le manque d’empathie, l’indifférence aux autres, le mépris, l’absence de considération du point de vue de l’autre ou l’habitude de voir l’autre comme un ennemi, un concurrent ou un objet sont au cœur de la violence, une violence qui peut être tout à fait ordinaire. ».
Comment ne pas voir au contraire que la véritable violence vient du refus de reconnaître le caractère irréductible de l’antagonisme de certaines opinions ? Nier cet antagonisme en demandant à l’élève de partager l’opinion adverse, d’éprouver pour elle de l’« empathie », c’est le pousser à se réfugier dans un relativisme le rendant indifférent à toute forme d’opinion, ou à sombrer dans une forme de schizophrénie préparant une réaction et une réaffirmation identitaire catastrophique.
Cette « alterophilie » prônée et pratiquée par l’éducation nationale n’est pas une nouveauté, ce qui est nouveau est qu’on ose la rebaptiser « morale laïque ». Le principe appelé à refonder la laïcité n’est donc pas le respect d’une Raison universelle, fût-elle en construction par-delà la relativité des cultures, fût-elle limitée aussi dans le champ de sa juridiction, mais le respect des identités définies par leurs origines et leurs différences, le respect des identités culturelles, comme le confirme le rapport dans la lignée de l’article 28 : « C’est l’idée qu’il est impossible à l’individu d’effacer le temps et la succession des générations, d’ignorer son histoire personnelle et plus globalement la culture dont il est imbibé (…). ».
Curieuse refondation républicaine qui enferme l’individu dans une identité culturelle que le professeur devra « respecter ». Si l’on voulait rendre aux enseignants la tâche encore plus difficile qu’elle ne l’est déjà, on ne s’y prendrait pas autrement ! Comment le professeur d’histoire ou de biologie pourront-ils transmettre, non seulement des connaissances, mais l’exigence d’une méthode qui implique justement de mettre à distance et de neutraliser tout préjugé culturel ou lié à l’ « histoire personnelle » ? D’ailleurs, plus loin, le rapport nous avertit que l’enseignant devra prendre garde à ne pas blesser cette identité culturelle : « (…) transmettre sans imposer, sans faire violence aux croyances des élèves et de leurs familles, avoir constamment à l’esprit le souci du commun, de l’intérêt général afin de ne pas heurter les intérêts privés. ».
Curieuse refondation de l’école républicaine qui conçoit le bien commun comme effacement devant les intérêts privés ou simple respect de la coexistence de ceux-ci ! Une telle conception du « bien commun » exige-t-elle aussi que l’instruction scientifique transmise par l’école veille à ne pas « faire violence aux croyances des élèves et de leurs familles » ?
Le multiculturalisme est la doctrine qui consiste à transformer un simple fait – la coexistence et le pluralisme d’identités culturelles diverses – en principe ou valeur. C’est cette doctrine que le rapport entérine en la rebaptisant « enseignement laïque de la morale ».
Il est vrai que le multiculturalisme était déjà la doctrine et la pratique officieuse de l’école mais – surmoi républicain oblige – il ne pouvait en devenir la doctrine officielle. Et si la refondation de l’école républicaine n’était en réalité que la dernière étape de sa déconstruction, nos socialistes étant depuis longtemps passés maîtres dans l’art de faire du vrai un moment du faux ?

*Photo : tsweden.

Dangereusement français

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france benoit duteurtre

france benoit duteurtreBenoît Duteurtre est-il réactionnaire ? Polémiques, son dernier recueil d’essais mêlant politique, critique littéraire ou musicale et descriptions de nos mœurs contemporaines, ne va pas arranger son dossier. On a souvent dit de Duteurtre que c’était un pourfendeur inlassable de la modernité. Tout lecteur attentif comprend vite, pourtant, que son objet prioritaire d’irritation est une forme de néo-conformisme. On pourra objecter que notre modernité a partie liée avec cette expression élaborée de la bêtise contemporaine, mais ce genre de caricature n’est pas non plus sa tasse de thé : « Je suis un nostalgique de la modernité, amoureux des aventures, mais persuadé que l’esprit moderne doit inlassablement s’attaquer au système moderne. » [access capability= »lire_inedits »]
Paradoxe ? Seulement si on oublie qu’un des maîtres de Duteurtre est Marcel Aymé, le modèle même du réactionnaire nuancé dont le scepticisme sarcastique n’épargnait aucune pensée préfabriquée. En lisant Polémiques, on pense ainsi souvent au Confort intellectuel, cet essai de 1949 où Marcel Aymé dénonçait déjà les taxinomies hâtives et les étiquettes définitives.
Dans Polémiques, des choses énerveront à droite comme à gauche. Il y a cet éloge des drogues douces par celui qui fut un jeune homme romanesque des années 1980, ou encore un plaidoyer pour l’euthanasie. Cela ne l’empêche pas de se livrer à de réjouissantes « Variations sur le mariage gay », de moquer le goût d’une communauté « libérée » pour une institution typiquement bourgeoise, ou encore de critiquer notre « diplomatie du Bien », qu’il oppose à la tradition politique gaulliste, qui « n’était pas fondée sur la naïveté morale, mais sur les rapports de force ». Comme quoi on peut aimer fumer un pétard et faire l’éloge de la force de frappe.
En fait, Benoît Duteurtre est dangereusement français, idée qui fait ici l’objet d’un chapitre intitulé :
« Pourquoi tout le monde déteste la France ? » Aucune paranoïa ethnique chez Duteurtre, mais un constat assez lucide sur un pays dont la vocation d’universalité ne semble plus de saison à l’époque du choc programmé des civilisations, de la « privatisation de l’État » et de l’Europe supranationale. Il en découle une certaine tristesse calme à constater que la France, outre une sale manie pour la repentance, devient une manière de parc à thèmes à forte valeur ajoutée touristique et un musée de clichés dont nous ne serions plus que les gardiens inquiets et désabusés.[/access]

Polémiques, Benoît Duteurtre, Fayard, 2013

*Photo: Kento 973

Un pavé noir pour le Kosovo

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kosovo pierre pean

kosovo pierre pean

Le nouveau livre de Pierre Péan, paru cette semaine chez Fayard, est un pavé noir de cinq cents pages. Sur la couverture nous dévisage un homme masqué par une cagoule frappée de l’emblème de l’UÇK. Au-dessus, un sous-titre rouge: « Une guerre « juste » pour un État mafieux ». Et surplombant le tout, en grosses lettres blanches : Kosovo.
Le nouveau Péan est plus qu’un pavé : un monument de lucidité. Un temple du courage intellectuel et physique. Une brique d’amertume. Il s’ouvre et s’achève par le récit d’un épisode parmi les plus horribles de la guerre civile yougoslave: l’extraction, à vif, du cœur d’un jeune homme serbe par un jeune médecin albanais, tremblant de terreur, qui finira par se rendre et se confesser des années plus tard, hanté par son crime et traqué comme témoin gênant par ses ex-patrons, trafiquants de chair humaine. Lesquels patrons, Péan l’affirme à la suite de Dick Marty, sont des personnages de premier plan de l’État mort-né du Kosovo, issu de l’union passionnée de l’OTAN et d’une mafia sans merci.
Le voici dans toute sa hideuse vérité, belles âmes humanitaires, le fruit de vos songes creux. Si le chemin de l’enfer est pavé de bonnes intentions, nous interroge Péan, à quoi mène cette autoroute d’illusions, de manigances politiques et d’aveuglement délibéré ? Son livre est une encyclopédie de la manipulation. En l’ouvrant, c’est une malle de souvenirs cauchemardesques que je déverrouille dans ma tête. Guerres fratricides attisées de l’étranger; montages photo à charge, grossiers et bâclés comme le sont les mensonges les plus efficaces; rumeurs de « camps de la mort » et de « viols de masse de femmes musulmanes » jetées après usage, mais qu’il était interdit de questionner sur le moment; dizaines de courriers inutiles à des rédactions de presse qui s’étaient promues agents RP des « gentils », bosniaques ou albanais; 78 jours de bombes sur la Serbie à cause de son refus de ramper; Kouchner et les militaires occidentaux se jetant dans les bras des caïds balkaniques…
D’écœurement devant tant de bêtise, j’avais opté pour le camp des « méchants » Serbes. Passer pour un vilain aux yeux des imbéciles est une volupté de fin gourmet, aurait dit Courteline. Mais c’est faux. Cela flatte votre orgueil un instant, puis cela vous fait désespérer : soit de votre propre santé mentale, soit de celle des humains qui vous entourent.
Le pavé de Péan, fortement documenté, est moins une consolation qu’un soulagement : non, ce n’était pas mon esprit qui déraillait. L’affaire qui a marqué mes années d’apprentissage et formé ma vision du monde était bel et bien un « Tchernobyl de l’information » qui a irradié les consciences en Occident, étouffé le sens commun et fait de l’esprit des masses un disque dur vierge, sans mémoire ni structure logique, prêt à avaler n’importe quel bobard diffusé d’« en haut ». Si, désormais, les nouvelles du monde à l’intention du grand public ressemblent à des contes à dormir debout, c’est dans l’ex-Yougo que ce théâtre de Guignol fut testé et mis au point.

Kosovo : une guerre juste pour créer un Etat mafieux, Pierre Péan, Fayard.

*Photo : klestaaaaaa.

Toi qui rougis au nom de Saint-Chinian

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C’est donc pour la troisième année consécutive que Paco Mora, caviste à Ivry, organise le salon des « vins libres » et offre pour trois jours, au bout de la ligne 7,  dans ce qui reste de la banlieue rouge, la possibilité d’en boire. Mais on pourra aussi dès vendredi prochain, déguster du blanc ou même des bulles pour ceux qui préfèrent, chez ces nouveaux FTP (Francs tireurs de la picole) qui se réuniront autour de Mora. Pourquoi les « vins libres » ? Sans doute parce qu’on oublie qu’il y a  encore beaucoup trop de vins prisonniers dans les geôles du goût standardisé et des intrants chimiques, au point que ce qui faisait la typicité de leur terroir a été complètement oubliée.
Les « vins libres » proposés par Paco Mora retrouvent, eux, les règles ancestrales qui prennent aujourd’hui des noms un peu rébarbatifs pour le profane mais sonnent de manière enchanteresse aux oreilles du buveur rebelle : vins biologiques, biodynamiques ou naturels. Pour réconcilier écologie et ivresse,  décroissance soutenable et bonheur de vider des canons entre copains,  ces boutanches franches comme l’or du temps et ces quilles coquines comme une donzelle affranchie offrent une voie royale vers l’ivresse à l’ancienne, celle qui rend heureux sans faire mal à la tête à cause du souffre dont abuse trop souvent certains malfaisants qui confondent vinification et assurance tout risques.
Pour cette troisième édition, on aura l’impression de se promener dans un poème d’Aragon qui célèbre le vieux pays à travers la beauté de ses noms. Quelles sonorités sont plus françaises et rêveuses, en effet, que Giennois, Aubance, Bugey, Volnay, Gaillac, Montlouis…
Mais les FTP n’oublient pas que le vin naturel ne saurait connaître une seule patrie et c’est au nom d’un internationalisme bien compris que l’on pourra découvrir à Ivry Silvio Morando, anarchiste comme tous les vrais piémontais, lecteur de Mario Rigoni Stern, et qui produit logiquement une cuvée au doux nom d’Anarchico, histoire de découvrir un délicieux cépage, le grignolino del Monferrato Casalese.
À mon commandement ! Anjou ? Feu !

francs-tireurs-picole

Elsa Marpeau à Singapour

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elsa marpeau expatriee

elsa marpeau expatriee

Intelligent, sensuel, pervers, moite et ambigu, il serait dommage que vous vous priviez de la lecture de L’expatriée d’Elsa Marpeau (Série Noire), sous le prétexte qu’il s’agit d’un polar. En matière de thriller psychologique, il y a longtemps que l’on n’avait pas lu une telle réussite et le seul point de comparaison qui nous vient à l’esprit est Patricia Highsmith, mais une Patricia Highsmith sans le refoulement de la sexualité, une Patricia Highsmith qui n’aurait pas peur de montrer le corps dans tous ses états et serait capable de repérer les fragrances de Bel-Ami sur le torse d’un amant, ce qui prouve, en plus de tout le reste, le bon goût de l’auteur en matière d’eau de toilette masculine.
L’expatriée se passe à Singapour, dans le milieu très clos de  gens venus travailler à des milliers de kilomètres de chez eux et qui s’enferment dans des « condos », ces résidences sécurisées, climatisées où l’on passe son temps autour des piscines en plein ciel, à colporter des ragots essentiellement sexuels entre Bovary en bikini qui espionnent mutuellement leurs éventuelles surcharges pondérales. Arrive parmi eux la narratrice qui est écrivain. Un écrivain, dans un tel contexte, c’est un expatrié au carré. Non seulement il se retrouve dans un milieu étranger mais en plus, comme d’habitude, il se dédouble pour se regarder exister et pouvoir écrire.
D’emblée la narratrice ne se sent pas très bien. Elle rejoint son mari avec sa petite fille mais sa petite fille ne l’intéresse plus tellement. Elle s’essaie à l’inhumanité sans s’en rendre compte. D’ailleurs, elle écrit un roman sur les corps écorchés, torturés. C’est une grande lectrice de Georges Bataille et elle reste fascinée de longs moments devant la célèbre photo du jeune chinois dépecé vivant mais qui garde un sourire extatique. Elle n’arrive pas à écrire, ce qui achève de la désespérer malgré les coups de fils de son éditeur car un éditeur n’oublie jamais un écrivain en retard, même à Singapour.
Dehors, évidemment, ça cancane de plus en plus. La narratrice qui n’est pas si méchante, voudrait bien prévenir tout le monde de l’illusion qui consiste à se croire en sécurité dans la bulle hors sol de ce décor faussement aseptisé. Elle sent que la nature est là, derrière les buildings high tech, une nature prête à reprendre ses droits dès que la civilisation aura le dos tourné : « Des champignons recouvraient en une ou deux nuits nos semelles. Le cuir de nos chaussures s’usait au bout de six mois. Les toits fuyaient à cause des intempéries. Le bois de nos meubles cédait sous la température et les pluies. Le fer de nos rasoirs fuyait en quelques jours. Et je crois que nos âmes ne pourrissaient pas moins vite. »
Evidemment, il va lui arriver une sale histoire. Une liaison avec un autre expatrié, qu’elle surnomme l’Arabe blond mais qui n’est pas arabe. Cela, elle le découvrira seulement après l’assassinat. Un assassinat dont elle est soupçonnée. Si la police singapourienne enquête mollement, cela ne signifie pas que la narratrice est pour autant tirée d’affaire. Elle tombe sous la coupe de sa bonne philippine, Fely. Fely a récupéré le portable de sa patronne chez l’Arabe blond le jour du meurtre et effacé tous les indices. Pour rendre service ? Pas vraiment… La narratrice croyait qu’elle faisait pourtant partie des expats qui traitaient humainement les domestiques. C’était vrai. Mais on sait depuis Octave Mirbeau que les domestiques ne pardonnent pas, de toute façon, d’être des domestiques. Fely avait déjà accaparé l’affection de la petite fille de la narratrice, maintenant elle va la faire chanter. De manière parfois assez originale, par exemple en la forçant à passer l’aspirateur. C’est l’application concrète de la dialectique du maître et de l’esclave. Cela ne lui déplaît pas forcément. Elle est aussi un peu masochiste, la narratrice, et surtout étrangère à elle-même : le roman renvoie d’ailleurs assez souvent, par le ton employé, à L’Étranger de Camus, cité en exergue.
Mais en fait, est-elle coupable ? Et pourquoi son mari avait-il prêté 25 000 dollars à l’Arabe blond ? Elle n’en sait rien elle-même, toujours cette satanée chaleur alors que l’étau se resserre sur fond de légendes singapouriennes qui font intervenir des fantômes affamés de femmes aux cheveux noirs à la recherche de leur bébé.
Nous en avons assez dit. Il est temps pour le lecteur de découvrir L’expatriée d’Elsa Marpeau, roman noir torpide d’une névrose délocalisée, parfaitement réussi.

L’expatriée, Elsa Marpeau (Série Noire/Gallimard)

 

*Photo :  khamael.

Hollywood Babylone, un voyage en enfer

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hollywood babylone anger

hollywood babylone anger

Hollywood Babylone est avant tout l’histoire d’un continent englouti. Cette histoire débute en 1915 lorsque David W. Griffith tourne la première superproduction de l’histoire du cinéma : Intolerance. Dans l’un des segments de ce film, le cinéaste ressuscite la Babylone antique et sa magnificence : un décor monumental, des milliers de figurants, des jardins suspendus, des remparts colossaux et de gigantesques éléphants blancs…
Pour Anger, le gigantisme du film marque symboliquement les débuts du rêve hollywoodien mais également son « péché originel ». Dès ses débuts, cette Babylone (ville ô combien emblématique !) de carton-pâte, très vite laissée à l’abandon, portait en elle sa propre destruction. C’est cette décadence, ces ruines que l’auteur, cinéaste lui-même, va ausculter pour dessiner le tableau de la face obscure d’Hollywood.
D’abord publié dans une version embryonnaire chez Jean-Jacques Pauvert en 1959, Hollywood Babylone, traduit pour la première fois en français, renaît enfin sous sa forme achevée et définitive. Belle occasion de se replonger dans cet âge d’or du cinéma américain et de savourer la singularité d’un tel projet.
Passionné par l’occultisme et le satanisme (Invocation of my demon brother, Lucifer raising…), Kenneth Anger place son livre sous l’égide de l’écrivain luciférien Aleister Crowley pour débuter un récit où se succéderont morts violentes, scandales, procès à retentissement… De fait, il scelle pour l’éternité la légende noire du cinéma classique hollywoodien. Car rares furent les stars qui ne suscitèrent pas l’intérêt des folliculaires par leurs frasques : les fêtes somptueuses de Gloria Swanson, les légendes autour des tournages orgiaques d’Erich Von Stroheim, les procès qui frappèrent de plein fouet Charlie Chaplin et Errol Flynn (accusé de détournement de mineures), les extravagances de Mae West, Lana Turner et son amant poignardé…
L’ambiguïté du livre tient à cette manière qu’a Anger de fouiller les recoins les plus sombres de la légende du septième art, de jeter un œil indiscret dans les alcôves les plus secrètes, d’étaler au grand jour les faits divers les moins glorieux (de la déchéance d’une star du burlesque, « Fatty », accusée d’avoir violé et assassiné une starlette, au meurtre de Sharon Tates).
Pourtant, à aucun moment il n’est possible de l’accuser de cette complaisance et de ces penchants malsains qui font le fonds de commerce de la presse « à scandale ». Anger dénonce d’ailleurs souvent  les méthodes de la « déesse aux cent bouches » et pointe avec lucidité la grande hypocrisie de l’opinion publique américaine, dénonçant les infamies dont elle aime pourtant se délecter. Les turpitudes des stars lui permettent de railler férocement le puritanisme des cagots (le sénateur Hays en premier lieu, qui édicta un code de bonne conduite pour l’industrie cinématographique) tout en pointant le double mouvement de fascination et de répulsion dont Hollywood fut l’objet.
Un des plus beaux chapitres du livre est celui consacré au « perfide Confidential », ce tabloïd avant l’heure qui connut un immense succès en livrant en pâture au public les ragots les plus compromettants pour les stars et en se complaisant dans les atteintes à la vie privée. En plongeant dans les arcanes de cette presse à scandale, Anger nous fait songer aux romans de James Ellroy et à cette manière qu’a le grand romancier d’explorer les mythes pour en révéler l’envers du décor.
Derrière le strass et les paillettes, Kenneth Anger lève le voile sur un cloaque où beaucoup d’étoiles se sont brûlées les ailes. En même temps, il restitue à merveille le pouvoir de fascination qu’a pu exercer cet univers enchanté. Ni racoleur ni père la pudeur (il ne manquerait plus que ça de la part d’un des maîtres du cinéma underground, esthète flamboyant et provocateur !), Anger dresse le panorama saisissant d’un monde en décadence et nous plonge dans les tréfonds les plus sombres de l’âme humaine…

Hollywood Babylone, Kenneth Anger. Editions Tristram. Collection Souple. 2013

*Photo : Intolerance.

Richard Brautigan : pécheur, pas pêcheur

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richard brautigan roland jaccard

richard brautigan roland jaccard

1. Pourquoi les poètes inconnus restent inconnus.

Pour ceux qui, comme moi, n’aiment que les livres qui ne forment pas un tout, qui sont chaotiques, qui sont impuissants, Richard Brautigan devrait être leur homme. La Pêche à la truite en Amérique paraît en 1967 : 2 millions d’exemplaires vendus, certains de ses lecteurs lui envoyaient des truites et Brautigan faisait même imprimer son numéro de téléphone au dos des jaquettes au cas où des jeunes filles voulaient le joindre et partager son goût pour les soap-opéras… C’est un texte éclaté qui parle de tout, sauf de la pêche à la truite… Pendant quinze ans, il répétera : « But it is not about trout fishing ! » Puis, il se tirera une balle dans la tête avec son Smith & Wesson, calibre 44.« Nom de Dieu, les conneries qu’on va écrire sur moi après ma mort ! », disait-il. Finalement, on n’a pas écrit tellement de conneries sur lui. On a préféré oublier ce Baudelaire yankee, surtout aux États-Unis. Un oubli que je ne m’explique pas, tant Richard Brautigan était à lui seul, à côté de ses potes de la Beat Generation qu’il retrouvait au Enrico’s Bar de San Francisco, une légende. Il donnait l’impression de se foutre de tout et pourtant, il était « capable de faire tenir une tragédie grecque dans un dé à coudre », disait Philippe Djian. Il passait pour l’écrivain le plus gauche et le plus bizarre, le plus « weird » en un mot, des États-Unis. Un sacré titre de gloire pour l’auteur de Pourquoi les poètes inconnus restent inconnus.[access capability= »lire_inedits »]
« Nous tenons, écrivait-il, chacun notre rôle dans l’histoire. Le mien, ce sont les nuages. » Il disait aussi : « Toutes les filles devraient avoir un poème écrit rien que pour elles. » Pour l’une d’elles, qui n’avait que 14 ans, il paiera le prix fort : la prison, l’hôpital psychiatrique.
Douze séries d’électrochocs. Il s’écrivait alors de longues lettres à lui-même pour s’assurer qu’il n’était pas encore un nuage. Il n’avait pas 20 ans. Mais il savait déjà qu’il ferait de sa vie la matière première de son art. Noël, m’a-t-il raconté, était un vrai problème pour lui : il le passait dans des théâtres pornos. Voilà qui me l’a rendu proche. Il n’avait aucun sens musical, mais achetait des disques uniquement pour les filles sur les couvertures. Voilà qui me l’a rendu encore plus proche. Il attendait des femmes un amour inconditionnel et des pardons successifs. Il haïssait les féministes. Comment aurais-je pu ne pas aimer Richard Brautigan ?

2. Le record du monde des refus.

S’il y a une bibliothèque insolite, c’est bien celle que décrit Richard Brautigan dans L’Avortement. Située près de Sacramento Street, à San Francisco, ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre, elle accueille les manuscrits refusés. Les auteurs viennent eux-mêmes les déposer. Personne ne les emprunte jamais. Personne ne vient les lire sur place. Mais tous sont enregistrés et archivés scrupuleusement, jour après jour, semaine après semaine, mois après mois. Un certain Charles Green est passé une fois pour remettre un livre : Bel amour, toujours. Il approchait la soixantaine et a confié à Richard qu’il était à la recherche d’un éditeur depuis qu’il avait mis le point final à son manuscrit. Il avait alors 17 ans. « Ce livre, a-t-il dit, détient le record absolu des refus. Il m’a été retourné 459 fois, et maintenant j’ai perdu tout espoir. »
Richard Brautigan se souvient aussi de cette fillette – elle avait à peine 8 ans et portait une jolie robe blanche – qui avait simplement murmuré avant de s’éclipser : « C’est un livre sur les coquelicots. » Il avait noté son nom dans le registre, Barbara Jones, et le titre : Coquelicot joli. Ou encore ce type insignifiant, Samuel Humber, qui avait écrit : D’abord le petit déjeuner et qui lui avait longuement expliqué combien il est essentiel de prendre son petit déjeuner, surtout quand on voyage, et que c’est une chose que trop de guides touristiques oublient. C’est pour rappeler à quel point le petit déjeuner est vital qu’il avait sacrifié cinq années de son existence à écrire ce livre. Il ne comprenait pas pourquoi aucun éditeur ne s’y était intéressé.
Mais ce que Richard n’avait jamais oublié, c’était cette nuit d’hiver où, alors qu’il mettait du sucre dans son café, il avait entendu tinter la cloche. Il avait allumé les lumières dans la bibliothèque et avait sursauté en voyant une jeune fille d’une incroyable beauté, avec des cheveux noirs qui lui tombaient sur les épaules comme des éclats de chauve-souris, et qui attendait qu’il la laisse entrer. Elle tenait un paquet sous le bras. Il lui demanda ce qu’elle lui apportait de beau. « J’espère que je ne vous dérange pas. Il est tard. » Après l’avoir rassurée, Richard lui demanda quel était le sujet de son livre. « Le sujet, le voici… » Et, brusquement, elle se dévêtit. « C’est mon corps. Je le déteste. Il est trop grand pour moi. C’est le corps de quelqu’un d’autre. Ce n’est pas le mien. » Puis, elle se mit à pleurer. La scène était grotesque, mais Richard restait fasciné par la sensualité de ce corps incroyablement excitant, tout en observant son visage de Botticelli qui lui donnait envie de voyager dans l’éther.
C’est en lisant ce passage du récit de Richard Brautigan dans le Shinkansen qui la conduisait à Tokyo qu’une jeune Japonaise, Akiko Yoshimura, mariée depuis quelques jours, prit la décision la plus surprenante de son existence : partager sa vie avec Richard Brautigan. Il était déjà oublié aux États-Unis, mais encore une star au Japon. Akiko savait par la presse qu’il logeait au Keio Palace. Elle s’y rendit aussitôt.
Richard regardait un film policier dans sa suite quand le téléphone sonna. La réception lui passa une jeune fille qui, défiant toutes les conventions, voulait le voir. Intrigué, il la reçut. Elle était nerveuse. Pour elle, la vie et la mort étaient identiques.
Elle percevait qu’il en était de même pour lui. Elle était déjà amoureuse de Brautigan après l’avoir lu. Elle le devint plus encore dans cette suite du Keio Palace. Elle demeura un mystère pour lui. En la contemplant, il se demandait de quelle bibliothèque elle s’était échappée, de quel manuscrit elle était le rêve. Le sien sans doute. Les rêves des écrivains ont ceci de particulier qu’ils finissent toujours par prendre forme. Richard avait rêvé d’être un humoriste américain à Tokyo amoureux fou d’une geisha. Il l’était enfin.

3. Vingt ans de ratage.

C’est alors que je l’ai croisé avec Akiko au Keio Palace. Je l’ai revu au bar de l’hôtel devant une bouteille de whisky, toujours vêtu de la même veste sombre ornée de badges fantaisistes et de son chapeau gris élimé, avec sa moustache jaune qui lui donnait un air anachronique. Déjà passablement éméché, il me parla de Fred Pinkus qui avait déposé dans sa bibliothèque un manuscrit intitulé Encre d’imprimerie. C’était un ancien journaliste, me confia-t-il, et son livre, écrit à la main sur des feuilles tachées par le whisky, était quasiment illisible. « Et voilà vingt ans de ma vie… », avait-il ajouté en quittant la bibliothèque d’un pas chancelant.
Richard considérait ce Fred Pinkus comme son double. Vingt ans de ratage. Et maintenant un miracle s’était produit à Tokyo. Ce miracle, c’était Akiko.
Il s’accrochait à moi et voulait savoir si c’était bien réel. Je lui ai dit : « Bien sûr ! » Mais je songeais en le voyant tituber : « Plus dure sera la chute. » Il le pressentait sans doute, lui qui avait écrit cette phrase qui m’avait bouleversé : « Quand une Japonaise vous quitte, c’est la vie qui s’en va. » J’étais payé pour le savoir. Tous les deux, nous partagions la même passion pour les Japonaises. Tous les deux, nous écrivions pour raconter ce que c’est que d’être dans notre peau. Tous les deux, nous retrouvions les yeux de notre enfance dans les néons de Tokyo. Mais Richard passait plus de temps au bar du Keio et moi au bord de la piscine. Je ne suis plus jamais retourné au Keio, mais je relis souvent ses Poèmes japonais. Surtout celui-ci :

« L’amour est plus cruel
Que le couteau
D’un homme
Qui tranche
La gorge
De quatre enfants. »[/access]

*Photo: Wikipedia commons

Mariage gay : Quimper et une mer

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mer mariage gay

mer mariage gay

Les manifestations autour du mariage homosexuel ont donné lieu à une surenchère de slogans et pancartes humoristiques, de plus ou moins bon goût, dont un certain nombre jouaient sur les termes « père » et « mère ». Tandis que des militantes « pro » affichaient élégamment « Mieux vaut une paire de mères qu’un père de merde », des manifestants « anti », venus de l’Ouest, annonçaient plus géographiquement « Dans le Finistère on a Quimper et une mer ! ».
Et le droit dans tout ça ? Et bien cela dépend justement de l’air du temps.
Aux sénateurs de l’opposition qui  prétendaient que  le mariage entre personnes de même sexe méconnaît l’enracinement naturel du droit civil selon lequel l’altérité sexuelle serait le  fondement du mariage et qui soutenaient donc que la définition de celui-ci obéirait à un critère physique échappant à la volonté du législateur, le Conseil constitutionnel a répondu d’un revers de manche : « Considérant que doit en tout état de cause être écarté le grief tiré de ce que le mariage serait « naturellement » l’union d’un homme et d’une femme » (décision n° 2013-312 DC – 17 mai 2013 – Loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe). Pas de place donc, pour le droit naturel, dans le droit civil de la famille.
Étrangement cependant, s’agissant non plus de la mère mais de la mer, il a adopté une semaine plus tard une solution totalement opposée au sujet de la délimitation du domaine public maritime : « Considérant qu’en prévoyant que cette limite est fixée en fonction de tout ce que la mer « couvre et découvre jusqu’où les plus hautes mers peuvent s’étendre en l’absence de perturbations météorologiques exceptionnelles », le législateur a confirmé un critère physique objectif indépendant de la volonté de la puissance publique ; que, dans l’exercice de la compétence que lui confie l’article 34 de la Constitution pour déterminer les principes fondamentaux « du régime de la propriété », il a considéré que les espaces couverts, même épisodiquement, par les flots ne peuvent faire l’objet d’une propriété privée » (décision n° 2013-31 QPC-23 mai 2013 – Limite du domaine public maritime naturel). Voilà donc que le droit naturel, chassé du Code civil par la porte quelques jours auparavant, revient soudain par la fenêtre au sujet du droit de propriété !
Le long des arrêts peu clairs, la jurisprudence constitutionnelle a des reflets changeants. Souvent le droit varie, bien fol qui s’y fie ! Pour les océans la limite naturelle s’impose à la loi, mais pour les parents, point de nature ni d’azur, c’est no limit. Dans le brouillard juridique d’une jurisprudence à géographie variable on aperçoit un père en imper, la mer naturelle et la mère artificielle, on perd ses repères, ça va être la fête des maires !

*Photo : www.gite-bretagne-tigoudoul.fr