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Nucéra, passeur de livres

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cahiers rouges nucera

Les livres marqués du sceau « Les Cahiers Rouges » ont une place à part dans ma bibliothèque. Oserais-je dire qu’ils me sont indispensables ? L’excès en littérature comme ailleurs est mal compris dans une époque qui préfère le renoncement et l’alignement. Créée en 1983 par Jean-Claude Fasquelle, cette collection de la maison Grasset accueille les grands noms de la littérature en format semi-poche, couleur rouge passion. Pour célébrer ce trentième anniversaire, j’ai longtemps hésité avant de trouver le bon angle. Devais-je évoquer les dernières parutions en date (Malaparte, Proust, Mauriac, etc…) ou faire un patchwork de mes préférences (Marcel Aymé, Jacques Brenner, Kléber Haedens, Pascal Jardin, Jacques Laurent, Pierre Mac Orlan, Roger Vailland, Paul Morand, etc…) ?
Et puis, je me suis souvenu d’un écrivain qui aimait les écrivains. Son recueil Mes ports d’attache paru en 2010, écrit à Montmartre, Saint-Malo et Nice entre juin 1991 et juin 1993 illustre merveilleusement l’esprit de cette collection. Louis Nucéra y larguait les amarres et nous cabotions avec lui dans une délicieuse échappée littéraire. Cocteau disait de lui en 1960 : « Tu m’as entortillé par ta gentillesse et je me suis laissé faire, parce que la gentillesse, que les hommes sont en train de perdre, est encore la seule forme de machiavélisme qui me convienne ». Pourquoi tant d’écrivains ont-ils succombé au charme du vélocipédiste niçois ? Ce livre nous en donne une explication lumineuse. Nucéra avait l’intelligence du passeur qui fait partager au plus grand nombre ses coups de cœur et ses élans. Nous suivons pas à pas les rencontres de ce fils d’immigré italien, employé aux écritures dans une banque de Nice qui deviendra Grand Prix de littérature de l’Académie Française en 1993 pour l’ensemble de son œuvre.
Nucéra a côtoyé dans son existence plusieurs géants de la littérature. Le premier qui lui tapa dans l’œil était un de ces monstres, un de ces insatiables voyageurs, l’empereur tzigane des lettres. Joseph Kessel, Jeff pour les intimes, avait pris sous son aile l’enfant de Nice. Il avait été charmé par son entrain et son écoute. Avec Jeff, Nucéra a tutoyé les étoiles, il a vogué (par procuration) sur la Mer Rouge en compagnie d’Henry de Monfreid, il a dansé, il a bu dans les cabarets russes jusqu’au petit matin, il a senti vibrer au plus près de son âme la tornade Kessel, ses jugements à l’emporte-pièce, ses coups de poing et ses inimitiés féroces. Il a vainement tenté de le réconcilier avec Paul Morand. Les deux hommes avaient traversé la Guerre sur des embarcations ennemies. Mais Kessel ne pouvait décemment pactiser. Question d’honneur, de principe. Sous la plume de Nucéra, on entend gronder sa voix, sa mélancolie l’envahir à l’aube de sa mort : « Je ne sais pas ce que je donnerais pour revivre ce petit matin aux environs de Londres pendant la guerre. Une dangereuse mission aérienne nous attendait au-dessus de la France. Les copains et moi nous ne pensions pas en revenir. Avant de décoller, nous avons mangé du pain et du saucisson. J’en ai encore le goût à la bouche ». Lecteur compulsif, Nucéra nous fait la courte échelle, nous passons de Céline à Proust, de Marcel Arland à Paul Valéry, de Jules Renard à Stendhal, notre tête tourne, notre appétit s’aiguise. Nucéra a connu mille vies, dans sa banque d’abord, puis au Patriote, le quotidien communiste niçois à la rubrique sportive d’où il puisa sa science encyclopédique du vélo (il mourut en 2000 fauché par une voiture) puis la montée vers Paris. Il fut un temps attaché de presse chez Philips où il fit la connaissance de Devos et de Brassens avant d’endosser la robe de bure de l’écrivain.
Chez Nucéra, il y a les écrivains, le vélo, Nice et les mères, celles sans qui rien n’arriverait, sans qui la littérature ne serait qu’un fracas de mots. Sur la promenade des anglais, Gary et Nucéra échangent des portraits croisés de leurs mères, si différentes et pourtant si proches. Nucéra réussit à fendre certaines carapaces comme celle de Boudard qui raconte avoir assisté à l’enterrement de sa mère, menottes aux mains. La gaudriole, le style, la verve, l’humour déchiré et jubilatoire de Boudard nous explosent alors en pleine face. À la fin, Nucéra se pose la question : « Mais qui s’intéressera au parfum des livres dans quelques années ? Il y a belle lurette, déjà, que l’on n’en coupe plus les pages ». Il se trompait, grâce à des hommes comme lui et à la collection « Les Cahiers Rouges », la littérature n’est pas prête de mourir.

Mes ports d’attache, Louis Nucéra, Les Cahiers Rouges, Grasset.

*Photo : Amy.

Stendhal au bordel

stendhal henri beyle guegan

L’injustice, parfois, tient à de petites choses. En cette année de commémoration Stendhal – il est né le 23 janvier 1783 –, Dominique Fernandez lui consacre un parpaing de 800 pages dans la collection « Dictionnaire amoureux ». En bon spécialiste du genre – il en a déjà rédigé deux sur l’Italie et la Russie –, Fernandez découpe Stendhal avec un sérieux très alphabétique. Il exécute les figures imposées, impressionne les gogos par la masse d’informations brassées. Stendhal, pourtant, ne surgit pas des pages de Fernandez : trop de lourdeurs, pas d’émotion. À l’inverse, Stendhal est tout entier, terriblement vivant, dans la flânerie rapide, enlevée et stylée de Gérard Guégan : Appelle-moi Stendhal.
À travers une quête qui commence le mardi 22 mars 1842, jour de la mort de Stendhal, Guégan nous permet de répondre à une question simple : qu’est-ce qu’un écrivain français ? [access capability= »lire_inedits »] Né Henri Beyle, Stendhal a écrit ces romans qu’on lit à l’adolescence, pour ne plus les lâcher : Le Rouge et le Noir et La Chartreuse de Parme. La langue est trépidante : lyrisme sec, cavalcade nette. Les garçons se rêvent Julien Sorel ou Fabrice Del Dongo, tombent sous le charme de Clélia Conti et Mathilde de la Môle. Du vivant du romancier : aucun succès. Les Français ne comprennent rien, au contraire des Italiens. Sur sa tombe, penser à faire graver : « Arrigo Beyle, Milanese ». Peu importe, Stendhal écrit, dans la facilité ou la douleur, se moquant des genres : Lucien Leuwen, De l’amour, des chroniques, son Journal. Guégan note : « Un professeur d’énergie, et un camarade de parti. Le seul qui compte. Le parti des âmes sensibles. » Un parti auquel Guégan appartient sans conteste.
Pas seulement parce que, comme Stendhal, il ne déteste pas les pseudonymes : Stéphane Vincentanne, Freddie Lafargue et Philippe Carella, parmi nos préférés. Guégan, surtout, a toujours fait sienne la liberté absolue dont Stendhal chargeait ses mots. Une des raisons, sans doute, pour laquelle l’histoire officielle n’a jamais été son dada. Il l’a montré en retoquant Debord ou, dernièrement, en retraçant le destin noir et tragique de Jean Fontenoy dans Fontenoy ne reviendra plus (Prix Renaudot Essai 2011).
Dans Appelle-moi Stendhal, Guégan, plus que jamais, n’en fait qu’à sa fête. Il suit son modèle à la trace, le tutoie. Diplomate de carrière, Stendhal n’est pas mort en sortant du ministère des Affaires étrangères. Il était au 9 rue de l’Arcade, dans un bordel, avec un compagnon de plaisir : Joseph Lingay, « le plus corrompu des corrupteurs », l’âme damnée de la monarchie de Juillet. Pour que les menus vices ne s’ébruitent pas, Lingay décide d’oeuvrer pour la gloire de Stendhal. Ça tombe bien : « L’écriture, c’est du désir et de la jouissance, et rien d’autre. » Mis dans la confidence, Guégan est aux anges et aux diables. Se jouant du temps, il hante les tavernes enfumées où l’on boit sans fin, fait dialoguer Gobineau, le dandy sulfureux de l’Essai sur l’inégalité des races et des Pléiades, et Jean Prévost, mort sous les balles allemandes le 1er août 1944 ; Jacques Laurent, auteur d’un lumineux Stendhal comme Stendhal, et Paul-Émile Daurand-Forgues, alias « Old Nick », le premier et l’un des très rares à avoir salué La Chartreuse de Parme. Entre les lignes, Balzac passe, Roger Vailland et Jean Dutourd également. Ils croisent les muses cachées ou assumées du maître, des femmes mariées, des actrices, des putains : Alberthe de Rubempré, Jules Gaulthier, Clémentine Curial, on en oublie. Pour des raisons parfois peu avouables, les messieurs et les dames ne jurent plus que par Stendhal. Une exquise Monelle revient même d’une nuit d’amour, sur la plage du Prado, en 1958.
Avec elle, et avec Guégan, concluons : « Et maintenant, Gobineau, le temps des plaisirs s’achève, refaisons l’amour. »[/access]

Appelle-moi Stendhal, Gérard Guégan, Stock, 2013.

Dictionnaire amoureux de Stendhal, Dominique Fernandez, Plon, 2013

*Photo: Wikipedia commons

Du crétinisme

« Un aimable raté aux yeux du monde. Un réactionnaire selon les critères de l’époque. Catholique et Français. Anarchiste de droite si cette notion a un sens : j’entends qu’on me fiche la paix, mais je suis un partisan fervent de l’ordre imposé à autrui ! » Ainsi se définissait Pierre Chalmin, auteur d’un Dictionnaire des injures littéraires fort remarqué, dans un entretien qu’il m’a accordé naguère. Autodidacte, rebelle résolu, l’homme a survécu en corrigeant ou réécrivant des manuscrits pour le compte de divers éditeurs, « observatoire idéal de l’indigence tant grammaticale qu’intellectuelle de nos contemporains ».
Cette indigence, qu’il baptise crétinisme sans doute en raison de son caractère dogmatique, il en dresse un tableau qui suscite tantôt l’hilarité, tantôt la consternation : Le Crétin tel qu’on le parle ou Le jargon des élites, petit dictionnaire de l’imposture contemporaine, qui fait songer aux si précieux Maux de la langue de Michel Mourlet ou au travail de nettoyage linguistique entrepris sur la toile par Renaud Camus. Dédié à la mémoire d’Emile Littré, ce Crétin tel qu’on le parle nous exhorte à ne pas nous laisser contaminer par le délire verbal des cuistres, des snobs et des ignares. Comme le dit Chalmin, « la vie est courte, autant la vivre en français » ! Sus aux journalistes, aux politiciens, aux publicitaires qui triturent notre langue, l’émasculent et l’enlaidissent ! Sus aux zombies télégéniques, aux incompétents logorrhéiques, aux écrivaillons conformistes ; sus aux élites de pacotille !
Anglicismes, d’addiction à trader (sans oublier l’ignoble booster) ; barbarismes, d’astérix à rabattre les oreilles ; pléonasmes, de s’avérer vrai au grotesque celles et ceux ; clichés, d’exclusion à enjeu de société ;  langue de bois, d’ethnies (qui n’existeraient plus) à jeunes : Pierre Chalmin n’en rate pas une, qu’il illustre et définit avec esprit. Nuançons : il y a des oublis, évidemment, tel cet insupportable la maman de François H.
Bref, cet opuscule se révèle un outil de dépollution mentale.

Pierre Chalmin, Le Crétin tel qu’on le parle ou Le jargon des élites, Editions de Paris

Mélancolie arabe

gilles kepel passion arabe

Gilles Kepel est un personnage déroutant, tour à tour charmeur, médiatique et cynique. Son dernier ouvrage est à son image. Passion arabe échappe en effet à toute classification. Le sous titre Journal 2011-2013 renforce cette impression puisque les chapitres portent comme titre les dates et les destinations des voyages effectués par Gilles Kepel ces deux dernières années.
Ce monde arabe, Kepel le montre en pleine mutation après les printemps de 2011 et il en dresse un bilan mitigé. Dans les pays qui ont renversé une dictature, les élections ont suscité beaucoup d’espoir mais certaines catégories de population ont rapidement déchanté, notamment les jeunes révolutionnaires et les femmes. L’auteur recueille de nombreux témoignages de Tunisiens et d’Égyptiens déçus par la lenteur des réformes économiques et sociales, et à cette déception s’ajoute la crainte de voir se créer un Etat où la loi coranique serait la seule base juridique. Le lecteur est entraîné par l’auteur dans les arcanes des négociations entre les partis religieux, notamment les deux principaux : Frères musulmans et salafistes.
Kepel connaît bien ces milieux et décrypte le discours de leurs leaders ainsi leur attitude ambiguë envers les médias occidentaux : l’auteur était en effet souvent accompagné d’une équipe de télévision de France 3. Ces dirigeants politiques ou religieux sont souvent sous influence étrangère en raison du financement dont ils bénéficient : l’Arabie saoudite finance les salafistes, le Qatar les Frères musulmans, et l’Iran le Hezbollah libanais (et le régime syrien). Selon Gilles Kepel, ce sont cependant les alliances locales qui priment sur cette aide externe pour s’emparer du pouvoir.
Dans les autres pays, les conséquences des révolutions sont plus ou moins sensibles. Au Yémen d’où le président a été chassé, la situation est bloquée par une inertie endémique que l’auteur attribue avec humour à la consommation effrénée de qat, la drogue locale. Sur la Syrie enfin, l’auteur est très pessimiste et constate avec tristesse l’islamisation de la société et du discours des chefs de la résistance. Cela le frappe d’autant plus qu’il a connu ce pays il y a quarante ans et qu’il y a vécu des jours heureux : le lecteur perçoit une grande nostalgie au détour de certaines phrases.
Le monde arabe semble donc profondément travaillé par la question religieuse avec toutes ses implications sociales, au moment où plusieurs pays doivent choisir une nouvelle définition de l’Etat.
Peu à peu, s’esquisse un autoportrait  de l’auteur. Kepel se présente dès le début du livre comme un « arabisant » et un « orientaliste », deux qualificatifs un peu surprenants. Arabisant il l’est certainement puisqu’il parle parfaitement l’arabe dans toutes ses nuances. Quant à orientaliste cela renvoie tout de même à l’Orientalisme en art, donc à une vision européenne faussée du Moyen-Orient. Kepel assume d’ailleurs sa fascination pour le monde arabe héritée d’un voyage fait à dix-neuf ans, il avoue avoir été naïf dans sa jeunesse et avoir fantasmé sur les récits de voyage des Orientalistes (Pierre Loti entre autres). Cette attitude semble pourtant contredire l’objectivité tant revendiquée et il en découle un problème de structure dans l’ouvrage.
Les anecdotes très personnelles, les souvenirs, les citations littéraires ou historiques ne s’articulent pas toujours bien avec les interviews de leaders islamistes ou les récits des combats en Libye. Le lecteur perd le fil des événements politiques dans plusieurs chapitres et la récurrence des récits du passé à la première personne finit par donner l’impression d’une autobiographie.
On pourrait même détecter une certaine complaisance de l’auteur à se raconter, à détailler ses relations avec les grands chefs politiques et ses aventures en temps de guerre. Un doute s’insinue : s’agirait-il d’une mise en scène ?
Les souvenirs affluent, les digressions se multiplient et l’auteur règle ses comptes avec ses détracteurs. Il se raconte avec un plaisir évident, même lorsqu’il s’agit de souvenirs très personnels. Passion arabe apparaît finalement comme une œuvre hybride : ni un reportage, ni une autobiographie et très peu un journal, peut-être un autoportrait par défaut ?

Passion arabe, Journal 2011-2013, Gilles Kepel, Gallimard.

*Photo : mikeporterinmd.

Deux ovnis pour le prix d’un

baudelaire courbet spleen

Monsieur Spleen est un objet littéraire insolite, inclassable et exquis, comparable à un bibelot invraisemblable dont le luxe serait réservé à une société secrète de raffinés. En somme, il répond parfaitement aux critères d’un ouvrage symboliste. En effet, la succession de chapitres mi-chronologiques mi-thématiques que l’auteur consacre à Henri de Régnier (1864-1936), poète, romancier, cocu magnifique, gentilhomme, académicien, mondain réservé et gloire du mouvement symboliste aujourd’hui totalement oubliée, se lit comme un enchaînement ciselé de proses, méditations subtiles et anecdotes rares, bien davantage que comme une simple étude universitaire.[access capability= »lire_inedits »]
Non seulement Quiriny démontre avec brio la supériorité de l’écrivain sur le spécialiste, de l’évocation créatrice sur la dissection scientifique pure, mais encore il tire de son entreprise un livre qui acquiert de surcroît une puissance paradoxale : c’est qu’Henri de Régnier semble souvent servir de double à l’auteur qui révèle pudiquement sa sensibilité sous le masque d’un écrivain lui-même effacé et pudique. Quiriny ne cherche pas, tout comme Régnier, à affirmer une singularité pour le plaisir de s’opposer au monde. S’il est rebelle aux temps qui sont les nôtres, c’est surtout pour revendiquer le droit baudelairien de s’en aller. Mais il ne cède pas pour autant à la tentation du mimétisme. Quiriny reste Quiriny dans Monsieur Spleen, pour notre plus grand bonheur, en pratiquant une littérature fine, élégante, très claire cependant, avec ses récurrences de paradoxes, son goût des trompe-l’oeil et sa minutie qui confine au fantastique.
Toute une gamme que ses lecteurs connaissent bien, où sa maîtrise de ce qui se présente faussement comme un simple exercice d’admiration et de biographie hétérodoxe est déployé avec bonheur. D’un anachronisme délicieux, salvateur et, dans sa forme, cependant, parfaitement inédit. For happy few only.[/access]

Monsieur Spleen, Bernard Quiriny, Seuil, 2013.

* Photo: Portait de Baudelaire, par Gustave Courbet

Au-delà de cette limite votre ticket n’était plus valable

eric fottorino accident grave

On s’est toujours suicidé avec son temps. Jadis on buvait des coupes de poisons exotiques, on se transperçait avec un glaive, une dague, un couteau. Les plus bucoliques se pendaient à un arbre, les amoureux de la mer se jetaient du haut des falaises, et les moins imaginatifs au fond des puits. Et puis on se suicida beaucoup avec des armes à feu, tellement plus pratiques et expéditives. Enfin l’homme inventa le chemin de fer, qui lui permit de se suicider très efficacement en se jetant sur les voies, tout en bénéficiant de tout le confort moderne et de la mélancolie propre aux gares. Mais quels seront les modes de suicide de demain ?
Eric Fottorino livre avec Suite à un accident grave de voyageur tout à la fois une enquête clinique sur les suicidés des voies ferrées et une méditation morale sur notre rapport au suicide. Tout part de plusieurs expériences personnelles… « Au début de l’automne, près de chez moi (Vincennes on croit comprendre, ndlr), trois personnes se sont jetées sur les rails. Un vieillard. Une jeune femme, du moins l’ai-je cru. Une mère de famille. Je ne connais ni leur nom ni leur visage. Sans doute les ai-je croisés sans le savoir dans la foule des petits matins. Ils resteront anonymes. Leurs visages, je préfère n’y pas songer ». La jeune fille de l’écrivain sera le témoin de l’un de ces actes désespérés. Premier constat : les mots sont dangereux. La SNCF ne parle jamais de suicide, mais d’accident grave : « L’accident grave n’évoquait aucun geste, ne suggérait aucune image. Il relevait d’une langue vidée de sa substance, dénuée de compassion. Une suite de mots pour ne plus y penser, pour passer à autre chose ». Aux autres rames en attente… Les pompiers, découvre Fottorino, ne parlent pas non plus de suicide, mais d’une mission consacrée à une « personne sous un train ». Personne…
La première chose qui heurte Fottorino est l’indifférence qu’il perçoit de la part des autres voyageurs: l’usager des transports en commun semble perdre toute humanité une fois qu’il a fait poinçonner son titre de transport ou fait biper son Navigo, même si une âme perdue a cru bon de se faire couper en trois morceaux (certains détails donnés dans le livre sont âpres) par un train de plusieurs centaines de tonnes lancé à vive allure. Alors forcément, quand l’irréparable est commis, l’usager des transports en commun râle, car ça le retarde.
Fottorino étudie aussi le traitement de ces suicides par la presse ; dans Le Parisien et Le Courrier des Yvelines on titre factuellement « Le trafic des trains perturbé » ou encore « Le convoi radioactif détourné à cause d’un suicide »… la presse s’intéresse peu au parcours des désespérés ferroviaires, mais se focalise sur les conséquences de leurs actes. Les suicidaires restent des trouble-fête et des perturbateurs incorrigibles.
Sur le web, la parole se libère davantage, et Fottorino nous met littéralement « sous le nez » des prises de parole de voyageurs de banlieue, de ces aventuriers du petit matin à la patience limitée… « Les victimes du RER en prennent pour leur grade. La plupart des voyageurs n’ont qu’une obsession : les retards causés par ces désespérés qui feraient mieux d’aller se supprimer ailleurs, de se noyer, d’avaler des médicaments. (…) Le défouloir tourne à plein. Les seuls mots posés sur ces drames sont virtuels. Il s’agit de posts jetés par des internautes sans nom ni visage. Comme les suicidés. Une fois de plus personne parle à personne ». Fottorino souligne notamment l’exaspération éprouvante de l’internaute « Fleur des champs » : « Je ne suis jamais désolée pour les gens qui se jettent sous les roues des trains, bien au contraire, je crois que je les méprise. Les suicidés des transports en commun je n’en peux plus. Ils nous pourrissent la vie. Alors maintenant on devrait encenser les suicider… » L’auteur ne porte aucun de jugement de valeur, et n’accable pas ces médiocres petits consommateurs du rail d’anathèmes moraux (il pourrait…), mais préfère essayer d’approcher le souvenir des fantômes des suicidés. Ici un vieillard qui se savait condamné et n’avait plus le cœur de poursuivre la lutte ; là une très jeune étudiante kinésithérapeute qui s’était découvert une soudaine aversion pour le contact du corps d’autrui et, ne voyant plus d’avenir professionnel, avait préféré sortir de l’impasse par la voie des cieux.
Au fil de son enquête, Fottorino nous apprend qu’il est plus facile d’obtenir les chiffres des tués sur la  route, des soldats morts en  Afghanistan, des accidents domestiques ou que sais-je encore… que celui des désespérés du rail. Le Courrier des Yvelines, s’aventurant à traiter le sujet est incertain… sur ces derniers mois il y aurait eu, sur zone, entre sept et dix morts. Entre sept et dix. Personne ne sait vraiment.
S’il nous apprend qu’un ex-directeur du Monde prend le RER (laissez-moi rire…) le livre d’Eric Fottorino atteint surtout son objectif profond : nous faire toucher du doigt la question du néant et de la culpabilité. Le néant des uns et la culpabilité des autres. Ou inversement. À moins qu’il ne s’agisse de l’indifférence…
Au-delà de cette limite votre ticket n’était plus valable…

Eric Fottorino, Suite à un accident grave de voyageur, Gallimard, 2013.

*Photo : esyckr.

Mais si, tirez sur le pianiste

Rien n’est plus important que de détester quelqu’un. Petite amie, proche parent, intellectuel – peu importe. L’important est de ne pas céder sur la haine au profit de l’amour. Si l’amour désoriente le voyageur au point de l’égarer dans une forêt notoirement obscure (voyez Dante), celui qui s’adonne à la haine retrouvera, et beaucoup plus sûrement, son chemin.
Parmi les intellectuels dont la détestation me fait du bien quotidiennement, je dois citer sans plus tarder cet intellectuel britannique, psychologue de renom et auteur de nombreux articles scientifiques, j’ai nommé Daniel Freeman. Notre éminent spécialiste vient de produire avec le plumitif Jason Freeman un opus bien intentionné intitulé : The Stressed Sex, uncovering the truth about Men, Women, and Mental Health. Les féministes de la BBC, ces nouvelles suffragettes qui n’en ratent pas une, viennent de lui consacrer une émission enthousiaste – ce qui m’a mis la puce à l’oreille. De fait, cet essai réunit brillamment tout ce que je déteste : le fétichisme de la « compréhension de l’Autre », l’extension de cette bienveillance thérapeutique à la société tout entière, et, last but not least, la volonté sirupeuse d’aider les sexes à bien s’entendre (alors que le malentendu sexuel est justement la clé de leur réussite au lit).
À l’opposé de la psychologie indécrottablement bonhomme de nos deux britanniques devraient se tenir, si les batailles étaient rangées et le monde intellectuel bien fait (ce qui n’est pas le cas), les psychanalystes lacaniens. En dehors du discours universitaire, qu’il détestait avec franchise et application, Lacan avait de l’humour, et tout ce qu’il nous dit du sexe s’en éclaire. J’en veux pour preuve son éloge de Térence, dont je rappelle les termes : « Térence dépasse en simplicité tout ce que nous pouvons cogiter« .
Mais l’humour ne s’enseigne pas – telle est la tragédie de la culture. Voyez les auteurs que la revue lacanienne ne déteste pas de publier (alors qu’elle le devrait). Ces pseudo-mathématiciens capables de marier béance sexuelle et théorie des quarks sont parvenus à transformer la psychanalyse, cette perle de l’humour juif, en une soupe à la mélasse parfaitement indigeste. Impossible de comprendre quoi que ce soit à la sexualité dès qu’un lacanien de la première ou de la deuxième génération s’y attelle, et la seule chose que l’on puisse dire avec certitude, en jouant de l’équivoque que permet la langue de Molière, c’est qu’une chatte n’y retrouverait pas ses petits.
La situation est d’autant plus regrettable que l’oeuvre de Lacan est essentielle pour contrer le discours des nouveaux sexologues. Personne n’a jamais mieux pointé du doigt cette double aberration : croire qu’il existe une bonne entente entre les sexes dont la politique serait la promotrice, croire qu’il existe une science du sexe dont l’Université serait la gardienne.

Daniel Freeman et Jason Freeman, The Stressed Sex, Oxford University Press, 2013, 16£99. Beaucoup moins cher et beaucoup plus instructif : Terence, Théâtre complet, Folio. Actuellement à 5 euros 10 sur les quais.

De l’oblomovisme considéré comme un des beaux-arts

oblomov guillaume gallienne

Sur le chemin du Vieux-Colombier, l’un des derniers théâtres nichés entre les ors de l’Odéon et les étals de livres du Lucernaire, le promeneur presse le pas. Dans ce Quartier Latin désormais voué à la célébration du luxe et de la ripaille fine, il va assister à une grande première : Oblomov joué par la Comédie Française.
Adapter le roman de Gontcharov (1859) en pièce de théâtre n’allait pas forcément de soi – quelques centaines de pages d’un roman majeur ne font pas toujours le bonheur du saltimbanque. Le personnage d’Illia Illitch Oblomov, gentilhomme perpétuellement vautré au lit, recèle pourtant quelque chose d’éminemment théâtral. Revenu de ses pitreries télévisuelles sur Canal+, Guillaume Gallienne est plus vrai que nature dans le rôle titre en victime consentante de la maladie du sommeil.
Cela étant, Oblomov est beaucoup plus que l’histoire d’un paresseux. Il y a d’abord le couple improbable formé par Illia Illitch et son vieux valet Zakhar, incarné par un Yves Gasc au sommet de la bougonnerie. Zakhar et Oblomov jouent aux Laurel et Hardy avant l’heure et leur numéro de duettistes de la procrastination fait merveille sur la scène du Vieux-Colombier. Dans leur thébaïde poussiéreuse, ils se chamaillent comme deux vieux amants : l’un rechigne à nettoyer et épousseter, l’autre repousse aux calendes grecques la gestion de son domaine et la correspondance avec son propriétaire, qui les menace d’expulsion. Le vieux Zakhar a lavé les layettes de son maître, et leurs chamailleries d’adultes puérils tournent au duo tragi-comique. Le poignant n’est jamais très loin lorsque le spectateur s’esclaffe de leurs scènes de ménage dans cet appartement miteux virant à la champignonnière.
Un jour, surgit Stolz, le meilleur ami d’Oblomov. Moitié allemand, autant dire travailleur, rigoureux, déterminé et ordonné aux yeux d’un russe, cet homme du monde interprété par le talentueux Sébastien Pouderoux réussit en amour comme en affaire. Antithèse de son ami d’enfance, Stolz bouscule son quasi-frère de lait : il doit sortir de l’oblomovisme (oblomovtchina), la goutte le guette ! Pour Stolz, il n’est d’hommes que de richesses. En rébellion contre lui-même  – « Donne-moi cette force et cette volonté qui me manquent, et l’intelligence aussi, et puis mène-moi où tu voudras, je marcherai derrière toi » adresse-t-il à son éveilleur – Oblomov s’aguerrit, mange à heures fixes, perd du poids, troque sa robe de chambre crasseuse contre une mise soignée, se met rencontrer la société mondaine…
Puis l’impensable se produit : Stolz présente une ravissante jeune fille à Oblomov et Oblomov tombe amoureux ! Chanteuse à ses heures perdues, Olga cède à sa cour malhabile. Petit bémol au milieu d’une pièce fort bien troussée, Marie-Sophie Ferdane marque de sa voix cristalline un jeu trop haut perché. Toutefois la magie opère et l’on se réjouit de voir notre oisif s’ouvrir aux sentiments. Mais la fatalité en décide autrement. Dès le départ, la cause était entendue : tandis qu’Olga fantasme son prétendant en « Galatée dont elle voudrait être le Pygmalion », préfigurant l’inversion contemporaine des rôles sexuels, Oblomov se projette dans une enfance mythifiée aux plaisirs simples. La mise en scène de Volodia Serre restitue cette nostalgie par un usage judicieux de la vidéo. Nourrissant le songe régressif d’un âge d’or infantile, l’éternel velléitaire réalise l’ampleur du malentendu amoureux avec Olga. Le dilettante éconduit sa promise. Oubliés marivaudage, mariage et déclarations enflammées, Oblomov épouse sa condition tragique. Au désespoir de ses amis, il se résout à une vie simple et monotone, renouant avec le temps suspendu de son enfance et l’amour rassurant d’une matrone. Magnifiant sa fatigue d’être soi, il assume définitivement « être trop paresseux pour vivre ».
Au siècle dernier, la vulgate pseudo-marxiste voyait en Oblomov l’archétype du propriétaire terrien oisif vivant de ses rentes pendant que ses pauvres paysans suent sang et eau. Aux antipodes de cette interprétation bassement idéologique, le héros de Gontcharov n’assume jamais sa condition aristocratique et ses privilèges matériels.
Qu’un groupe anti-industriel ait fait d’Oblomov son étendard devrait nous interpeller sur le sens profond de cette fable. Certes, son état larvaire ne propose aucun modèle d’accomplissement existentiel. Transi, engourdi sous sa couverture, Illia Illich est assailli par la peur  de vivre et d’aimer. Mais certains de ses refus s’avèrent salvateurs pour qui sait les transmuer en art de vivre. Refus du salariat, des faux-semblants mondains et des coups de moulinets de son ami Stolz pour lequel l’existence n’est que travail et performance. Par son éclat subversif, l’œuvre de Gontcharov appartient à un répertoire pleinement antimoderne. Grâces soient rendues à Volodia Serre, dont les inévitables ellipses n’atrophient pas ce long récit adapté sur les planches.
La nuit venue, nous avançons le pas léger en méditant la phrase de Lessing : « Paressons en toutes choses, hormis en aimant et en buvant, hormis en paressant ».
Rideau !

Oblomov, Théâtre du Vieux-Colombier, 21 Rue du Vieux Colombier, Paris 6e, jusqu’au 9 juin 2013.

©Brigitte Enguérand / collection Comédie-Française.

Moscovici, l’anarchiste qui s’ignorait

pierre moscovici ps

Initiales
F. me demande, en regardant des annonces immobilières (il n’y a plus que des agences immobilières et des magasins de téléphonie dans les centres-villes, désormais) :
– Ça veut dire quoi, FAI, après la somme ?
– Frais d’Agence Inclus, je crois.
À un moment, avant de répondre, j’ai hésité avec Fournisseur d’Accès Internet. Puis je me suis souvenu qu’à une époque, avant que les agences immobilières n’aient envahi les villes et l’informatique nos vies virtuelles, la première réponse qui me serait venue, en pensant aux initiales, aurait été Federacion Arnaquista Iberica qui a donné d’admirables combattants à la République pendant la guerre d’Espagne et, alliée à la CNT de l’héroïque Durutti, a donné quelques sueurs froide aux troupes fascistes de Franco.
Envie de relire L’Espoir de Malraux, du coup. C’est de saison.
Moscovici, cet humaniste
Pierre Moscovici est un humaniste. La preuve, il est au parti socialiste. Le ministre des Finances pousse même très loin la compassion. Il sait que l’austérité nécessaire, forcément nécessaire, traumatise tout le monde. Dans un entretien aux Echos, il a déclaré par exemple qu’il était inutile de passer par la loi pour encadrer le salaire des grands patrons. Je le cite : « Nous n’irons pas au-delà sur le plan législatif : il n’y aura pas de projet de loi spécifique sur la gouvernance des entreprises. J’ai choisi d’agir dans le dialogue. » C’est bien, Pierre Moscovici dialogue. Avec les grands patrons. Moins avec les syndicalistes qui ne seront pas amnistiés, mais bon, on ne peut pas tout faire.
Et puis les grands patrons sont des gens très seuls finalement. En moyenne, s’ils appartiennent au CAC 40, ils gagnent 2, 3 millions d’euros. Christophe de Margerie, le PDG de Total, l’entreprise qui ne paie pas d’impôts en France, touche 3,24 millions d’euros et Maurice Lévy de Publicis 4, 8 millions d’euros. Comment voulez vous ne pas avoir le vertige dans un  pays où il y a 8 millions de pauvres ? Et puis  cette méchanceté des gens de gauche, toujours dans le ressentiment égalitaire. Fitzgerald, qui est à la mode ces temps-ci, fait dire à son Gatsby quelque chose comme : « Les gens riches sont vraiment différents. » C’est pour cela qu’il faut les aider quand on est de gauche, doit se dire Moscovici, car la gauche respecte la différence.
Moscovici anarchiste ?
Pierre Moscovici est peut être même anarchiste. Cette confiance en l’homme. Toujours dans ce même entretien aux Echos, il explique qu’il n’y aura pas de loi car il compte sur les grands patrons pour pratiquer « une autorégulation exigeante »sur leurs rémunérations. Il est vrai que ces gens ont fait preuve, ces dernières années, d’une modération toute stoïcienne dans leurs appétits comme de vrais lecteurs d’Épictète : « Souviens-toi que tu dois te comporter dans la vie comme dans un festin. Le plat qui circule arrive à toi : étends la main et prends avec discrétion. Il passe plus loin : ne le retiens pas. » Donc l’autorégulation exigeante plutôt que la loi. C’est une très bonne idée.
Il n’y a pas de raison qu’une autorégulation exigeante ne se fasse pas non plus dans des domaines scandaleusement encadrés par des lois liberticides : le commerce de la drogue ou le marché du travail. Le dealer et l’employeur sauront être des autorégulateurs exigeants. Ils ne vendront pas de drogue aux mineurs pour les premiers et pour les seconds, ils n’embaucheront jamais de précaires sous-payés.
Comme pour les grands patrons, il suffira de leur faire confiance.

*Photo : World Economic Forum.

La France n’accepte ni la richesse ni la réussite

Propos recueillis par Elisabeth Lévy et Gil Mihaely

Causeur. Edwy Plenel est-il un nouveau Robespierre ?
Patrice Gueniffey[1. Patrice Gueniffey, historien, est directeur d’études à l’EHESS. Spécialiste de la Révolution française, il consacre ses recherches depuis quelques années à l’histoire napoléonienne. Son dernier livre, Histoires de la Révolution et de l’Empire, a été publié chez Perrin en 2011.]: Il lui ressemble, par son côté inquisiteur et son style « conscience morale ». Et aussi par la place qu’il occupe dans le paysage.
Le crime en moins…
Évidemment ! Plenel est aussi nettement moins « transparent » que « l’Incorruptible » : on ne sait pas s’il est ce qu’il dit, alors que Robespierre était réellement ce qu’il disait être. La force de Robespierre tenait au fait qu’il était dénué de passions ordinaires – et brûlé par celle du pouvoir, et peut-être aussi de l’échec. Je ne suis pas sûr qu’Edwy Plenel possède cette force.
C’est heureux, non ? À moins que, par ces temps de crise morale, nous ayons besoin d’un « Incorruptible » ?[access capability= »lire_inedits »]
En un certain sens, oui. En révélant les fautes de Jérôme Cahuzac, Mediapart a fait œuvre utile pour la démocratie. L’ennui, c’est que Plenel donne à cette fonction de critique et de surveillance de la presse une tournure révolutionnaire, en s’arrogeant, exactement comme Robespierre dans les débuts de la Révolution, la fonction de censeur de la République. La presse américaine mène des enquêtes, dénonce des scandales ; elle ne vise pas pour autant à faire la révolution.
Essayons de comprendre ce « journalisme de combat », comme dit Philippe Bilger. On dirait que son ambition, sans doute inconsciente, est de porter une alternative, de régénérer la démocratie (et la gauche) par la vertu et la morale.
Justement, le rôle de la presse est de dénoncer, d’alerter, de questionner, pour défendre l’intégrité du système démocratique, pas de militer pour un autre système !  C’est d’ailleurs ce qui, dans la Révolution française, distingue Robespierre de Brissot. Le premier a pratiqué un journalisme inquisitorial à la Savonarole, normatif de surcroît. Brissot, dans son Patriote français, avait une vision beaucoup plus libérale de la presse, celle d’un contre-pouvoir ne recherchant pas la destruction des pouvoirs existants, mais leur amélioration.
Que la presse soit un acteur politique est effectivement une vieille tradition française. De ce point de vue, Mediapart n’a rien inventé…
Et cette tentation est encouragée par l’effondrement des partis politiques qui subsistent – et encore ! – à titre de machines électorales. Pas le moindre soupçon de programme ou d’idée, que ce soit à gauche ou à droite. Or, face à ce vide, la révolution des communications ouvre un très large espace politique.
Mais pour faire la Révolution, il faut être deux ! Vous avez estimé, dans Le Point, que la situation et l’humeur du pays étaient comparables à celles de 1788. Comparaison pour comparaison, l’opinion, chauffée par la presse, demande des têtes : ne sommes-nous pas en 1793 ?
Je maintiens que la situation évoque plutôt 1788. Pour que nous soyons en 1793, il faudrait des révolutionnaires ; il n’y en a pas, au-delà d’une gauche qui s’accroche d’autant plus à la rhétorique maximaliste de 1792 qu’elle semble ignorer que le monde a changé. C’est une belle illustration du fossé entre la situation réelle et sa traduction médiatico-politique. Mais le discours révolutionnaire n’a pas de prise dans la société ni même d’écho réel. On assiste à une dégradation du système politique, plus qu’à une radicalisation de la population.
Sauf que beaucoup de gens sont convaincus d’être gouvernés par des corrompus…
C’est récurrent dans l’histoire française depuis deux siècles ! Les Français n’ont jamais été contents de leurs gouvernants, ou alors brièvement, après des épisodes très douloureux – le Consulat, les années 1918-1923 (mais ça se gâte très vite), les débuts de la Ve République. Le soupçon de corruption est consubstantiel, ou concomitant, à l’avènement de la démocratie. D’ailleurs, l’Ancien Régime est mort de ce soupçon : l’exigence de vertu s’affirme sur fond d’affaiblissement du pouvoir politique et de scandales, comme l’affaire des « diamants de la reine », aussi symbolique à l’époque que l’affaire Cahuzac aujourd’hui. C’est le moment où la Monarchie s’effondre, parce qu’elle est incapable de résoudre une crise structurelle, qu’elle est accablée, accusée de toutes les turpitudes. Le scénario se répète : confronté à une crise de système, l’État ne remplit pas ses missions – assurer la sécurité des citoyens et garantir des conditions décentes de vie. S’ils sont inefficaces, se disent les gens, qu’au moins ils soient honnêtes ! Le « Tous pourris ! » naît de l’impuissance politique.
Ce n’est peut-être pas le soupçon, mais la corruption qui est consubstantielle à la démocratie, ou plutôt au pouvoir lui-même.
La corruption est un problème bien réel et récurrent, même s’il a été considérablement aggravé par la décentralisation et de la « nomenklaturisation » de la classe politique, laquelle, du coup, a beaucoup de mal à distinguer fonds publics et argent privé. Mais si ce problème prend un relief particulier, c’est aussi parce que la France a un fond « sans-culotte ». Ailleurs, on considère que les différences de fortune, d’éducation et de talent font plus ou moins partie de l’ordre du monde. Culturellement, la France n’accepte ni la richesse ni la réussite. C’est le revers de l’égalité : toute distinction est suspecte. Nous portons toujours le fardeau de nos origines : n’oubliez pas qu’en France, la modernité et la démocratie sont filles de la Révolution.
Nous avons progressé : les « riches » ont pris la place des « aristos », et la condamnation médiatique celle de la guillotine. Ainsi peut-on entendre une prétendue sociologue affirmer tranquillement à la télévision : « Les riches mènent une guerre contre les pauvres…Il est normal que tout le monde soit suspect. »
En effet, il n’y a rien de très nouveau, même si ces affects se réveillent en période de crise. Les riches sont, en quelque sorte, les « ennemis de l’intérieur ». Et ça vient de loin. Dans notre ADN historique, il y a le pacte, dommageable par ses conséquences, noué entre la société et l’État. La société française ne survit que par l’État. Elle n’a jamais été assez forte pour imposer des limites à celui-ci, comme dans la plupart des autres pays européens. Pour affaiblir la noblesse, les rois ont toujours privilégié le tiers-état qui, par l’impôt et les emprunts, pourvoyait aux dépenses de l’État. Ce deal « obéissance contre protection » a fonctionné  jusqu’au jour où la banqueroute de l’État, incapable de payer les rentes des souscripteurs d’emprunts, a entraîné la chute de tout le système. Aujourd’hui, notre État-providence devenu fou dépend de ceux auxquels il garantit un statut ou distribue des subventions, grâce à de l’argent qu’il faut bien prendre quelque part.
Heureusement, nous n’avons pas perdu tout humour : la publication des patrimoines ministériels a fait marrer tout le pays. Blague à part, n’avons-nous pas lancé une machine à délation que plus rien n’arrêtera ?
La délation aussi est une vieille histoire en France. C’est la Convention qui, en 1793 ou 1794, a voté une loi qui l’érigeait en devoir civique. À l’époque, des « catéchismes républicains » invitaient les citoyens à dénoncer les traîtres ou ceux qui étaient susceptibles de le devenir, y compris dans leur propre famille. Et les ennemis du peuple étaient sommés de faire leur autocritique. Vous voyez, le XXe siècle n’a pas tout inventé.
Le XXIe non plus : en somme, en l’absence de toute perspective de « Grand soir », l’esprit public baigne dans un fond de sauce révolutionnaire. Mais les arômes généreux de 1789 semblent s’être dissous dans les passions tristes…
La génération de 1789 n’avait pas l’intention de faire une révolution. Robespierre n’arrive pas à Versailles avec la Révolution en tête. Tous ont été précipités dans l’événement sans l’avoir voulu ni même désiré, à de rares exceptions près. Mais cette génération extraordinaire (il n’y en a jamais eu de semblable dans l’Histoire) croyait à l’avenir, au progrès, elle débordait d’idées. En dépit de tout, la Révolution a été un incroyable laboratoire : toutes les questions relatives à la société et la politiques modernes y ont été posées et débattues, à défaut de trouver une réponse. Rien de tel aujourd’hui. Certes, de nombreux Français croient en l’avenir : on les connaît, ce sont ceux qui partent. Ils croient à l’avenir, mais pas en France.
Filons encore un  peu l’analogie historique. Voyez-vous des ressemblances entre François Hollande et Louis XVI ?
Ils sont confrontés à la même mécanique auto-cumulative de crises qui se nourrissent les unes des autres : crise économique, crise de la dette, crise des institutions,   crise de l’action politique qui fait échouer toute tentative de réforme et, pour finir, crise morale ! En prime, nous avons la crise de l’Europe qui contribue à paralyser et même à détruire toute idée de politique. Cela dit, je vois un autre point commun entre Hollande et Louis XVI : ce sont deux faibles contraints de gouverner avec des institutions faites pour des hommes forts. La monarchie absolue marche très bien avec Louis XIV, pas avec Louis XVI ; la Ve République est un costume taillé pour de Gaulle, et même Mitterrand, pas pour Hollande…
Nous n’allons pas apprendre à un lecteur de Tocqueville que la démocratie ne produit pas spontanément de grands hommes, peut-être parce qu’elle n’aime guère la grandeur…
Les grands hommes ne naissent jamais spontanément : il faut des candidats à l’emploi, des circonstances favorables, et une attente. Cela dit, les grands hommes sont un peu pesants, et souvent, le danger passé, ceux qui les ont appelés n’ont plus qu’une hâte, en être délivrés : Churchill en 1945, de Gaulle en 1969… En l’absence de circonstances exceptionnelles, pourquoi aurait-on besoin de « grands hommes » ? Et la monarchie (dans sa variante louis-quatorzième) a beau cultiver le culte de la grandeur, l’hérédité ne produit pas toujours de grands rois : comme disait Thomas Paine, elle donne parfois un âne quand on aurait besoin d’un lion.
On peut en dire autant des élections…
Le suffrage, il est vrai, n’est pas moins hasardeux : s’il produit des Obama, il engendre aussi des Hollande. Mais nos dirigeants ne sont pas les seuls responsables de leur impuissance. Nous le sommes tous, parce que nous supportons de plus en plus mal d’être gouvernés. Après tout, si une majorité d’électeurs a élu Hollande, c’est précisément pour qu’il ne fasse pas de réformes. On pourrait avoir l’impression que le pays est coupé en deux : d’un côté, ceux qui travaillent, contribuent et veulent des réformes ; de l’autre ceux qui reçoivent les subventions et ne veulent pas entendre parler de réformes. Ce clivage existe, mais il passe en même temps en chacun de nous, parce que nous bénéficions tous de la Sécu, de l’assurance-chômage ou des 35 heures. Nous ne voulons pas que ça change et ça se comprend ! Autrement dit, l’évolution de nos sociétés démocratiques aboutit à une situation dans laquelle l’autorité est de plus en plus mal supportée, tout en étant toujours davantage réclamée.
Cette contradiction explique peut-être, plus que sa politique, l’acharnement contre Margaret Thatcher : elle a cru, naïvement, qu’elle devait exercer le pouvoir qui lui avait été confié…
Tout à fait ! Elle savait très bien ce qu’elle faisait ! Mais on n’imagine pas la férocité du combat qu’elle a dû mener, y compris contre l’establishment conservateur. C’était un « grand homme », peut-être la dernière incarnation de ce grand rôle de l’Histoire occidentale !
Donc, plus de « grands hommes », même en jupons. Sommes-nous condamnés à choisir entre des voyous et des terroristes ?
Les aspirants terroristes demeurent une minorité. Et tous nos élus ne sont pas des voyous, loin de là, mais beaucoup sont assez médiocres. La profession politique a cessé d’être très attractive : les règles qui l’encadrent sont si contraignantes qu’elle est de moins en moins rémunératrice, financièrement et symboliquement. L’Europe a dévalué la politique. Le climat ambiant ne va pas arranger les choses, sans parler de la loi contre le cumul des mandats… Résultat : ceux qui ont la capacité et le talent vont faire carrière ailleurs.
Justement, le climat général conjugue tension entre groupes qui se regardent en chiens de faïence et dépression collective. À supposer que nous soyons en 1788, il est peu probable que 1789 suivra.
Le climat est effectivement délétère et détestable. La lutte contre le projet d’aéroport de Nantes et, plus encore, les réactions à la mobilisation contre le « mariage pour tous » révèlent un phénomène nouveau : la montée de l’intolérance dans le débat, l’incapacité à dialoguer. Si je ne cède pas au pessimisme, c’est que je reste persuadé que la société française vaut beaucoup mieux dans son ensemble que sa société politique. Mais des minorités organisées, efficaces, influentes, peuvent jouer l’escalade. Et nous n’en manquons pas.
Nouveau ? Cela fait des années que l’invective morale et l’anathème ont envahi le débat public, au détriment de la confrontation des arguments…
C’est arrivé progressivement, en même temps que nous cessions d’être une communauté. Nous arrivons de moins en moins à « faire société ». C’est pour cela que nous ne parvenons plus à nous parler. Jusque-là, le dialogue entre Français ne s’était jamais complètement interrompu, sauf pendant des épisodes, il est vrai récurrents, de guerre civile, larvée ou ouverte : l’affaire Dreyfus, Vichy, la guerre d’Algérie. L’absence de langage commun qui avait caractérisé ces périodes est à nouveau manifeste alors que le délitement s’accélère, pour plusieurs raisons, dont une immigration littéralement démente n’est pas la moindre. La montée de la criminalité, de l’agressivité dans les rapports sociaux et la disparition très rapide de la civilité en sont différents symptômes. La simple idée d’un Bien commun qui nous réunirait s’est effacée.
Provisoirement, sans doute… Si l’immigration, ou plutôt la crise de l’intégration, ont aggravé les choses, le malaise vient effectivement de plus loin. Vous l’avez dit, en France, c’est l’État qui a créé la société. Et nous ne savons pas « faire société » sans l’État. Peut-être, de surcroît, avons-nous du mal à admettre que les grandes valeurs d’égalité et de fraternité dont nous nous réclamons n’ont pas fait disparaître les intérêts particuliers, les rivalités et les conflits.
C’est la schizophrénie française. La France est le pays du discours de l’intérêt général et du règne des lobbies. De même qu’elle est le pays de la vertu affichée et de la corruption pratiquée, en particulier, je le répète, depuis que la décentralisation a gangrené le pays entier. Ainsi, la France cumule une corruption massive, des situations acquises et l’assistanat au moment où elle se défait ; or, pour faire face, il serait d’autant plus nécessaire qu’elle forme une communauté solidaire et consciente de partager un même destin.
Alors, revenons à notre point de départ : n’est-il pas bon, en des temps à la fois troublés et sinistres, qu’un « Incorruptible » tente de réveiller la conscience collective ?
Un Robespierre ? Un Robespierre n’est jamais utile ! Robespierre, c’est la rhétorique de la vertu au service d’un régime criminel ! La réalité de la Terreur, ce furent des crimes, des innocents persécutés. Mais ne nous emballons pas : ce n’est pas la Terreur qui nous menace, mais l’immobilisme. Et après tout, même si la mer monte, même si on a de l’eau jusqu’au menton, si elle n’est pas trop froide, ça va. En espérant que le niveau montera lentement ! La chute de l’Empire romain est un mythe : le déclin, ça dure longtemps.[/access]

*Photo: DR

Nucéra, passeur de livres

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cahiers rouges nucera

cahiers rouges nucera

Les livres marqués du sceau « Les Cahiers Rouges » ont une place à part dans ma bibliothèque. Oserais-je dire qu’ils me sont indispensables ? L’excès en littérature comme ailleurs est mal compris dans une époque qui préfère le renoncement et l’alignement. Créée en 1983 par Jean-Claude Fasquelle, cette collection de la maison Grasset accueille les grands noms de la littérature en format semi-poche, couleur rouge passion. Pour célébrer ce trentième anniversaire, j’ai longtemps hésité avant de trouver le bon angle. Devais-je évoquer les dernières parutions en date (Malaparte, Proust, Mauriac, etc…) ou faire un patchwork de mes préférences (Marcel Aymé, Jacques Brenner, Kléber Haedens, Pascal Jardin, Jacques Laurent, Pierre Mac Orlan, Roger Vailland, Paul Morand, etc…) ?
Et puis, je me suis souvenu d’un écrivain qui aimait les écrivains. Son recueil Mes ports d’attache paru en 2010, écrit à Montmartre, Saint-Malo et Nice entre juin 1991 et juin 1993 illustre merveilleusement l’esprit de cette collection. Louis Nucéra y larguait les amarres et nous cabotions avec lui dans une délicieuse échappée littéraire. Cocteau disait de lui en 1960 : « Tu m’as entortillé par ta gentillesse et je me suis laissé faire, parce que la gentillesse, que les hommes sont en train de perdre, est encore la seule forme de machiavélisme qui me convienne ». Pourquoi tant d’écrivains ont-ils succombé au charme du vélocipédiste niçois ? Ce livre nous en donne une explication lumineuse. Nucéra avait l’intelligence du passeur qui fait partager au plus grand nombre ses coups de cœur et ses élans. Nous suivons pas à pas les rencontres de ce fils d’immigré italien, employé aux écritures dans une banque de Nice qui deviendra Grand Prix de littérature de l’Académie Française en 1993 pour l’ensemble de son œuvre.
Nucéra a côtoyé dans son existence plusieurs géants de la littérature. Le premier qui lui tapa dans l’œil était un de ces monstres, un de ces insatiables voyageurs, l’empereur tzigane des lettres. Joseph Kessel, Jeff pour les intimes, avait pris sous son aile l’enfant de Nice. Il avait été charmé par son entrain et son écoute. Avec Jeff, Nucéra a tutoyé les étoiles, il a vogué (par procuration) sur la Mer Rouge en compagnie d’Henry de Monfreid, il a dansé, il a bu dans les cabarets russes jusqu’au petit matin, il a senti vibrer au plus près de son âme la tornade Kessel, ses jugements à l’emporte-pièce, ses coups de poing et ses inimitiés féroces. Il a vainement tenté de le réconcilier avec Paul Morand. Les deux hommes avaient traversé la Guerre sur des embarcations ennemies. Mais Kessel ne pouvait décemment pactiser. Question d’honneur, de principe. Sous la plume de Nucéra, on entend gronder sa voix, sa mélancolie l’envahir à l’aube de sa mort : « Je ne sais pas ce que je donnerais pour revivre ce petit matin aux environs de Londres pendant la guerre. Une dangereuse mission aérienne nous attendait au-dessus de la France. Les copains et moi nous ne pensions pas en revenir. Avant de décoller, nous avons mangé du pain et du saucisson. J’en ai encore le goût à la bouche ». Lecteur compulsif, Nucéra nous fait la courte échelle, nous passons de Céline à Proust, de Marcel Arland à Paul Valéry, de Jules Renard à Stendhal, notre tête tourne, notre appétit s’aiguise. Nucéra a connu mille vies, dans sa banque d’abord, puis au Patriote, le quotidien communiste niçois à la rubrique sportive d’où il puisa sa science encyclopédique du vélo (il mourut en 2000 fauché par une voiture) puis la montée vers Paris. Il fut un temps attaché de presse chez Philips où il fit la connaissance de Devos et de Brassens avant d’endosser la robe de bure de l’écrivain.
Chez Nucéra, il y a les écrivains, le vélo, Nice et les mères, celles sans qui rien n’arriverait, sans qui la littérature ne serait qu’un fracas de mots. Sur la promenade des anglais, Gary et Nucéra échangent des portraits croisés de leurs mères, si différentes et pourtant si proches. Nucéra réussit à fendre certaines carapaces comme celle de Boudard qui raconte avoir assisté à l’enterrement de sa mère, menottes aux mains. La gaudriole, le style, la verve, l’humour déchiré et jubilatoire de Boudard nous explosent alors en pleine face. À la fin, Nucéra se pose la question : « Mais qui s’intéressera au parfum des livres dans quelques années ? Il y a belle lurette, déjà, que l’on n’en coupe plus les pages ». Il se trompait, grâce à des hommes comme lui et à la collection « Les Cahiers Rouges », la littérature n’est pas prête de mourir.

Mes ports d’attache, Louis Nucéra, Les Cahiers Rouges, Grasset.

*Photo : Amy.

Stendhal au bordel

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stendhal henri beyle guegan

stendhal henri beyle guegan

L’injustice, parfois, tient à de petites choses. En cette année de commémoration Stendhal – il est né le 23 janvier 1783 –, Dominique Fernandez lui consacre un parpaing de 800 pages dans la collection « Dictionnaire amoureux ». En bon spécialiste du genre – il en a déjà rédigé deux sur l’Italie et la Russie –, Fernandez découpe Stendhal avec un sérieux très alphabétique. Il exécute les figures imposées, impressionne les gogos par la masse d’informations brassées. Stendhal, pourtant, ne surgit pas des pages de Fernandez : trop de lourdeurs, pas d’émotion. À l’inverse, Stendhal est tout entier, terriblement vivant, dans la flânerie rapide, enlevée et stylée de Gérard Guégan : Appelle-moi Stendhal.
À travers une quête qui commence le mardi 22 mars 1842, jour de la mort de Stendhal, Guégan nous permet de répondre à une question simple : qu’est-ce qu’un écrivain français ? [access capability= »lire_inedits »] Né Henri Beyle, Stendhal a écrit ces romans qu’on lit à l’adolescence, pour ne plus les lâcher : Le Rouge et le Noir et La Chartreuse de Parme. La langue est trépidante : lyrisme sec, cavalcade nette. Les garçons se rêvent Julien Sorel ou Fabrice Del Dongo, tombent sous le charme de Clélia Conti et Mathilde de la Môle. Du vivant du romancier : aucun succès. Les Français ne comprennent rien, au contraire des Italiens. Sur sa tombe, penser à faire graver : « Arrigo Beyle, Milanese ». Peu importe, Stendhal écrit, dans la facilité ou la douleur, se moquant des genres : Lucien Leuwen, De l’amour, des chroniques, son Journal. Guégan note : « Un professeur d’énergie, et un camarade de parti. Le seul qui compte. Le parti des âmes sensibles. » Un parti auquel Guégan appartient sans conteste.
Pas seulement parce que, comme Stendhal, il ne déteste pas les pseudonymes : Stéphane Vincentanne, Freddie Lafargue et Philippe Carella, parmi nos préférés. Guégan, surtout, a toujours fait sienne la liberté absolue dont Stendhal chargeait ses mots. Une des raisons, sans doute, pour laquelle l’histoire officielle n’a jamais été son dada. Il l’a montré en retoquant Debord ou, dernièrement, en retraçant le destin noir et tragique de Jean Fontenoy dans Fontenoy ne reviendra plus (Prix Renaudot Essai 2011).
Dans Appelle-moi Stendhal, Guégan, plus que jamais, n’en fait qu’à sa fête. Il suit son modèle à la trace, le tutoie. Diplomate de carrière, Stendhal n’est pas mort en sortant du ministère des Affaires étrangères. Il était au 9 rue de l’Arcade, dans un bordel, avec un compagnon de plaisir : Joseph Lingay, « le plus corrompu des corrupteurs », l’âme damnée de la monarchie de Juillet. Pour que les menus vices ne s’ébruitent pas, Lingay décide d’oeuvrer pour la gloire de Stendhal. Ça tombe bien : « L’écriture, c’est du désir et de la jouissance, et rien d’autre. » Mis dans la confidence, Guégan est aux anges et aux diables. Se jouant du temps, il hante les tavernes enfumées où l’on boit sans fin, fait dialoguer Gobineau, le dandy sulfureux de l’Essai sur l’inégalité des races et des Pléiades, et Jean Prévost, mort sous les balles allemandes le 1er août 1944 ; Jacques Laurent, auteur d’un lumineux Stendhal comme Stendhal, et Paul-Émile Daurand-Forgues, alias « Old Nick », le premier et l’un des très rares à avoir salué La Chartreuse de Parme. Entre les lignes, Balzac passe, Roger Vailland et Jean Dutourd également. Ils croisent les muses cachées ou assumées du maître, des femmes mariées, des actrices, des putains : Alberthe de Rubempré, Jules Gaulthier, Clémentine Curial, on en oublie. Pour des raisons parfois peu avouables, les messieurs et les dames ne jurent plus que par Stendhal. Une exquise Monelle revient même d’une nuit d’amour, sur la plage du Prado, en 1958.
Avec elle, et avec Guégan, concluons : « Et maintenant, Gobineau, le temps des plaisirs s’achève, refaisons l’amour. »[/access]

Appelle-moi Stendhal, Gérard Guégan, Stock, 2013.

Dictionnaire amoureux de Stendhal, Dominique Fernandez, Plon, 2013

*Photo: Wikipedia commons

Du crétinisme

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« Un aimable raté aux yeux du monde. Un réactionnaire selon les critères de l’époque. Catholique et Français. Anarchiste de droite si cette notion a un sens : j’entends qu’on me fiche la paix, mais je suis un partisan fervent de l’ordre imposé à autrui ! » Ainsi se définissait Pierre Chalmin, auteur d’un Dictionnaire des injures littéraires fort remarqué, dans un entretien qu’il m’a accordé naguère. Autodidacte, rebelle résolu, l’homme a survécu en corrigeant ou réécrivant des manuscrits pour le compte de divers éditeurs, « observatoire idéal de l’indigence tant grammaticale qu’intellectuelle de nos contemporains ».
Cette indigence, qu’il baptise crétinisme sans doute en raison de son caractère dogmatique, il en dresse un tableau qui suscite tantôt l’hilarité, tantôt la consternation : Le Crétin tel qu’on le parle ou Le jargon des élites, petit dictionnaire de l’imposture contemporaine, qui fait songer aux si précieux Maux de la langue de Michel Mourlet ou au travail de nettoyage linguistique entrepris sur la toile par Renaud Camus. Dédié à la mémoire d’Emile Littré, ce Crétin tel qu’on le parle nous exhorte à ne pas nous laisser contaminer par le délire verbal des cuistres, des snobs et des ignares. Comme le dit Chalmin, « la vie est courte, autant la vivre en français » ! Sus aux journalistes, aux politiciens, aux publicitaires qui triturent notre langue, l’émasculent et l’enlaidissent ! Sus aux zombies télégéniques, aux incompétents logorrhéiques, aux écrivaillons conformistes ; sus aux élites de pacotille !
Anglicismes, d’addiction à trader (sans oublier l’ignoble booster) ; barbarismes, d’astérix à rabattre les oreilles ; pléonasmes, de s’avérer vrai au grotesque celles et ceux ; clichés, d’exclusion à enjeu de société ;  langue de bois, d’ethnies (qui n’existeraient plus) à jeunes : Pierre Chalmin n’en rate pas une, qu’il illustre et définit avec esprit. Nuançons : il y a des oublis, évidemment, tel cet insupportable la maman de François H.
Bref, cet opuscule se révèle un outil de dépollution mentale.

Pierre Chalmin, Le Crétin tel qu’on le parle ou Le jargon des élites, Editions de Paris

Mélancolie arabe

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gilles kepel passion arabe

gilles kepel passion arabe

Gilles Kepel est un personnage déroutant, tour à tour charmeur, médiatique et cynique. Son dernier ouvrage est à son image. Passion arabe échappe en effet à toute classification. Le sous titre Journal 2011-2013 renforce cette impression puisque les chapitres portent comme titre les dates et les destinations des voyages effectués par Gilles Kepel ces deux dernières années.
Ce monde arabe, Kepel le montre en pleine mutation après les printemps de 2011 et il en dresse un bilan mitigé. Dans les pays qui ont renversé une dictature, les élections ont suscité beaucoup d’espoir mais certaines catégories de population ont rapidement déchanté, notamment les jeunes révolutionnaires et les femmes. L’auteur recueille de nombreux témoignages de Tunisiens et d’Égyptiens déçus par la lenteur des réformes économiques et sociales, et à cette déception s’ajoute la crainte de voir se créer un Etat où la loi coranique serait la seule base juridique. Le lecteur est entraîné par l’auteur dans les arcanes des négociations entre les partis religieux, notamment les deux principaux : Frères musulmans et salafistes.
Kepel connaît bien ces milieux et décrypte le discours de leurs leaders ainsi leur attitude ambiguë envers les médias occidentaux : l’auteur était en effet souvent accompagné d’une équipe de télévision de France 3. Ces dirigeants politiques ou religieux sont souvent sous influence étrangère en raison du financement dont ils bénéficient : l’Arabie saoudite finance les salafistes, le Qatar les Frères musulmans, et l’Iran le Hezbollah libanais (et le régime syrien). Selon Gilles Kepel, ce sont cependant les alliances locales qui priment sur cette aide externe pour s’emparer du pouvoir.
Dans les autres pays, les conséquences des révolutions sont plus ou moins sensibles. Au Yémen d’où le président a été chassé, la situation est bloquée par une inertie endémique que l’auteur attribue avec humour à la consommation effrénée de qat, la drogue locale. Sur la Syrie enfin, l’auteur est très pessimiste et constate avec tristesse l’islamisation de la société et du discours des chefs de la résistance. Cela le frappe d’autant plus qu’il a connu ce pays il y a quarante ans et qu’il y a vécu des jours heureux : le lecteur perçoit une grande nostalgie au détour de certaines phrases.
Le monde arabe semble donc profondément travaillé par la question religieuse avec toutes ses implications sociales, au moment où plusieurs pays doivent choisir une nouvelle définition de l’Etat.
Peu à peu, s’esquisse un autoportrait  de l’auteur. Kepel se présente dès le début du livre comme un « arabisant » et un « orientaliste », deux qualificatifs un peu surprenants. Arabisant il l’est certainement puisqu’il parle parfaitement l’arabe dans toutes ses nuances. Quant à orientaliste cela renvoie tout de même à l’Orientalisme en art, donc à une vision européenne faussée du Moyen-Orient. Kepel assume d’ailleurs sa fascination pour le monde arabe héritée d’un voyage fait à dix-neuf ans, il avoue avoir été naïf dans sa jeunesse et avoir fantasmé sur les récits de voyage des Orientalistes (Pierre Loti entre autres). Cette attitude semble pourtant contredire l’objectivité tant revendiquée et il en découle un problème de structure dans l’ouvrage.
Les anecdotes très personnelles, les souvenirs, les citations littéraires ou historiques ne s’articulent pas toujours bien avec les interviews de leaders islamistes ou les récits des combats en Libye. Le lecteur perd le fil des événements politiques dans plusieurs chapitres et la récurrence des récits du passé à la première personne finit par donner l’impression d’une autobiographie.
On pourrait même détecter une certaine complaisance de l’auteur à se raconter, à détailler ses relations avec les grands chefs politiques et ses aventures en temps de guerre. Un doute s’insinue : s’agirait-il d’une mise en scène ?
Les souvenirs affluent, les digressions se multiplient et l’auteur règle ses comptes avec ses détracteurs. Il se raconte avec un plaisir évident, même lorsqu’il s’agit de souvenirs très personnels. Passion arabe apparaît finalement comme une œuvre hybride : ni un reportage, ni une autobiographie et très peu un journal, peut-être un autoportrait par défaut ?

Passion arabe, Journal 2011-2013, Gilles Kepel, Gallimard.

*Photo : mikeporterinmd.

Deux ovnis pour le prix d’un

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baudelaire courbet spleen

baudelaire courbet spleen

Monsieur Spleen est un objet littéraire insolite, inclassable et exquis, comparable à un bibelot invraisemblable dont le luxe serait réservé à une société secrète de raffinés. En somme, il répond parfaitement aux critères d’un ouvrage symboliste. En effet, la succession de chapitres mi-chronologiques mi-thématiques que l’auteur consacre à Henri de Régnier (1864-1936), poète, romancier, cocu magnifique, gentilhomme, académicien, mondain réservé et gloire du mouvement symboliste aujourd’hui totalement oubliée, se lit comme un enchaînement ciselé de proses, méditations subtiles et anecdotes rares, bien davantage que comme une simple étude universitaire.[access capability= »lire_inedits »]
Non seulement Quiriny démontre avec brio la supériorité de l’écrivain sur le spécialiste, de l’évocation créatrice sur la dissection scientifique pure, mais encore il tire de son entreprise un livre qui acquiert de surcroît une puissance paradoxale : c’est qu’Henri de Régnier semble souvent servir de double à l’auteur qui révèle pudiquement sa sensibilité sous le masque d’un écrivain lui-même effacé et pudique. Quiriny ne cherche pas, tout comme Régnier, à affirmer une singularité pour le plaisir de s’opposer au monde. S’il est rebelle aux temps qui sont les nôtres, c’est surtout pour revendiquer le droit baudelairien de s’en aller. Mais il ne cède pas pour autant à la tentation du mimétisme. Quiriny reste Quiriny dans Monsieur Spleen, pour notre plus grand bonheur, en pratiquant une littérature fine, élégante, très claire cependant, avec ses récurrences de paradoxes, son goût des trompe-l’oeil et sa minutie qui confine au fantastique.
Toute une gamme que ses lecteurs connaissent bien, où sa maîtrise de ce qui se présente faussement comme un simple exercice d’admiration et de biographie hétérodoxe est déployé avec bonheur. D’un anachronisme délicieux, salvateur et, dans sa forme, cependant, parfaitement inédit. For happy few only.[/access]

Monsieur Spleen, Bernard Quiriny, Seuil, 2013.

* Photo: Portait de Baudelaire, par Gustave Courbet

Au-delà de cette limite votre ticket n’était plus valable

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eric fottorino accident grave

eric fottorino accident grave

On s’est toujours suicidé avec son temps. Jadis on buvait des coupes de poisons exotiques, on se transperçait avec un glaive, une dague, un couteau. Les plus bucoliques se pendaient à un arbre, les amoureux de la mer se jetaient du haut des falaises, et les moins imaginatifs au fond des puits. Et puis on se suicida beaucoup avec des armes à feu, tellement plus pratiques et expéditives. Enfin l’homme inventa le chemin de fer, qui lui permit de se suicider très efficacement en se jetant sur les voies, tout en bénéficiant de tout le confort moderne et de la mélancolie propre aux gares. Mais quels seront les modes de suicide de demain ?
Eric Fottorino livre avec Suite à un accident grave de voyageur tout à la fois une enquête clinique sur les suicidés des voies ferrées et une méditation morale sur notre rapport au suicide. Tout part de plusieurs expériences personnelles… « Au début de l’automne, près de chez moi (Vincennes on croit comprendre, ndlr), trois personnes se sont jetées sur les rails. Un vieillard. Une jeune femme, du moins l’ai-je cru. Une mère de famille. Je ne connais ni leur nom ni leur visage. Sans doute les ai-je croisés sans le savoir dans la foule des petits matins. Ils resteront anonymes. Leurs visages, je préfère n’y pas songer ». La jeune fille de l’écrivain sera le témoin de l’un de ces actes désespérés. Premier constat : les mots sont dangereux. La SNCF ne parle jamais de suicide, mais d’accident grave : « L’accident grave n’évoquait aucun geste, ne suggérait aucune image. Il relevait d’une langue vidée de sa substance, dénuée de compassion. Une suite de mots pour ne plus y penser, pour passer à autre chose ». Aux autres rames en attente… Les pompiers, découvre Fottorino, ne parlent pas non plus de suicide, mais d’une mission consacrée à une « personne sous un train ». Personne…
La première chose qui heurte Fottorino est l’indifférence qu’il perçoit de la part des autres voyageurs: l’usager des transports en commun semble perdre toute humanité une fois qu’il a fait poinçonner son titre de transport ou fait biper son Navigo, même si une âme perdue a cru bon de se faire couper en trois morceaux (certains détails donnés dans le livre sont âpres) par un train de plusieurs centaines de tonnes lancé à vive allure. Alors forcément, quand l’irréparable est commis, l’usager des transports en commun râle, car ça le retarde.
Fottorino étudie aussi le traitement de ces suicides par la presse ; dans Le Parisien et Le Courrier des Yvelines on titre factuellement « Le trafic des trains perturbé » ou encore « Le convoi radioactif détourné à cause d’un suicide »… la presse s’intéresse peu au parcours des désespérés ferroviaires, mais se focalise sur les conséquences de leurs actes. Les suicidaires restent des trouble-fête et des perturbateurs incorrigibles.
Sur le web, la parole se libère davantage, et Fottorino nous met littéralement « sous le nez » des prises de parole de voyageurs de banlieue, de ces aventuriers du petit matin à la patience limitée… « Les victimes du RER en prennent pour leur grade. La plupart des voyageurs n’ont qu’une obsession : les retards causés par ces désespérés qui feraient mieux d’aller se supprimer ailleurs, de se noyer, d’avaler des médicaments. (…) Le défouloir tourne à plein. Les seuls mots posés sur ces drames sont virtuels. Il s’agit de posts jetés par des internautes sans nom ni visage. Comme les suicidés. Une fois de plus personne parle à personne ». Fottorino souligne notamment l’exaspération éprouvante de l’internaute « Fleur des champs » : « Je ne suis jamais désolée pour les gens qui se jettent sous les roues des trains, bien au contraire, je crois que je les méprise. Les suicidés des transports en commun je n’en peux plus. Ils nous pourrissent la vie. Alors maintenant on devrait encenser les suicider… » L’auteur ne porte aucun de jugement de valeur, et n’accable pas ces médiocres petits consommateurs du rail d’anathèmes moraux (il pourrait…), mais préfère essayer d’approcher le souvenir des fantômes des suicidés. Ici un vieillard qui se savait condamné et n’avait plus le cœur de poursuivre la lutte ; là une très jeune étudiante kinésithérapeute qui s’était découvert une soudaine aversion pour le contact du corps d’autrui et, ne voyant plus d’avenir professionnel, avait préféré sortir de l’impasse par la voie des cieux.
Au fil de son enquête, Fottorino nous apprend qu’il est plus facile d’obtenir les chiffres des tués sur la  route, des soldats morts en  Afghanistan, des accidents domestiques ou que sais-je encore… que celui des désespérés du rail. Le Courrier des Yvelines, s’aventurant à traiter le sujet est incertain… sur ces derniers mois il y aurait eu, sur zone, entre sept et dix morts. Entre sept et dix. Personne ne sait vraiment.
S’il nous apprend qu’un ex-directeur du Monde prend le RER (laissez-moi rire…) le livre d’Eric Fottorino atteint surtout son objectif profond : nous faire toucher du doigt la question du néant et de la culpabilité. Le néant des uns et la culpabilité des autres. Ou inversement. À moins qu’il ne s’agisse de l’indifférence…
Au-delà de cette limite votre ticket n’était plus valable…

Eric Fottorino, Suite à un accident grave de voyageur, Gallimard, 2013.

*Photo : esyckr.

Mais si, tirez sur le pianiste

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Rien n’est plus important que de détester quelqu’un. Petite amie, proche parent, intellectuel – peu importe. L’important est de ne pas céder sur la haine au profit de l’amour. Si l’amour désoriente le voyageur au point de l’égarer dans une forêt notoirement obscure (voyez Dante), celui qui s’adonne à la haine retrouvera, et beaucoup plus sûrement, son chemin.
Parmi les intellectuels dont la détestation me fait du bien quotidiennement, je dois citer sans plus tarder cet intellectuel britannique, psychologue de renom et auteur de nombreux articles scientifiques, j’ai nommé Daniel Freeman. Notre éminent spécialiste vient de produire avec le plumitif Jason Freeman un opus bien intentionné intitulé : The Stressed Sex, uncovering the truth about Men, Women, and Mental Health. Les féministes de la BBC, ces nouvelles suffragettes qui n’en ratent pas une, viennent de lui consacrer une émission enthousiaste – ce qui m’a mis la puce à l’oreille. De fait, cet essai réunit brillamment tout ce que je déteste : le fétichisme de la « compréhension de l’Autre », l’extension de cette bienveillance thérapeutique à la société tout entière, et, last but not least, la volonté sirupeuse d’aider les sexes à bien s’entendre (alors que le malentendu sexuel est justement la clé de leur réussite au lit).
À l’opposé de la psychologie indécrottablement bonhomme de nos deux britanniques devraient se tenir, si les batailles étaient rangées et le monde intellectuel bien fait (ce qui n’est pas le cas), les psychanalystes lacaniens. En dehors du discours universitaire, qu’il détestait avec franchise et application, Lacan avait de l’humour, et tout ce qu’il nous dit du sexe s’en éclaire. J’en veux pour preuve son éloge de Térence, dont je rappelle les termes : « Térence dépasse en simplicité tout ce que nous pouvons cogiter« .
Mais l’humour ne s’enseigne pas – telle est la tragédie de la culture. Voyez les auteurs que la revue lacanienne ne déteste pas de publier (alors qu’elle le devrait). Ces pseudo-mathématiciens capables de marier béance sexuelle et théorie des quarks sont parvenus à transformer la psychanalyse, cette perle de l’humour juif, en une soupe à la mélasse parfaitement indigeste. Impossible de comprendre quoi que ce soit à la sexualité dès qu’un lacanien de la première ou de la deuxième génération s’y attelle, et la seule chose que l’on puisse dire avec certitude, en jouant de l’équivoque que permet la langue de Molière, c’est qu’une chatte n’y retrouverait pas ses petits.
La situation est d’autant plus regrettable que l’oeuvre de Lacan est essentielle pour contrer le discours des nouveaux sexologues. Personne n’a jamais mieux pointé du doigt cette double aberration : croire qu’il existe une bonne entente entre les sexes dont la politique serait la promotrice, croire qu’il existe une science du sexe dont l’Université serait la gardienne.

Daniel Freeman et Jason Freeman, The Stressed Sex, Oxford University Press, 2013, 16£99. Beaucoup moins cher et beaucoup plus instructif : Terence, Théâtre complet, Folio. Actuellement à 5 euros 10 sur les quais.

De l’oblomovisme considéré comme un des beaux-arts

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oblomov guillaume gallienne

oblomov guillaume gallienne

Sur le chemin du Vieux-Colombier, l’un des derniers théâtres nichés entre les ors de l’Odéon et les étals de livres du Lucernaire, le promeneur presse le pas. Dans ce Quartier Latin désormais voué à la célébration du luxe et de la ripaille fine, il va assister à une grande première : Oblomov joué par la Comédie Française.
Adapter le roman de Gontcharov (1859) en pièce de théâtre n’allait pas forcément de soi – quelques centaines de pages d’un roman majeur ne font pas toujours le bonheur du saltimbanque. Le personnage d’Illia Illitch Oblomov, gentilhomme perpétuellement vautré au lit, recèle pourtant quelque chose d’éminemment théâtral. Revenu de ses pitreries télévisuelles sur Canal+, Guillaume Gallienne est plus vrai que nature dans le rôle titre en victime consentante de la maladie du sommeil.
Cela étant, Oblomov est beaucoup plus que l’histoire d’un paresseux. Il y a d’abord le couple improbable formé par Illia Illitch et son vieux valet Zakhar, incarné par un Yves Gasc au sommet de la bougonnerie. Zakhar et Oblomov jouent aux Laurel et Hardy avant l’heure et leur numéro de duettistes de la procrastination fait merveille sur la scène du Vieux-Colombier. Dans leur thébaïde poussiéreuse, ils se chamaillent comme deux vieux amants : l’un rechigne à nettoyer et épousseter, l’autre repousse aux calendes grecques la gestion de son domaine et la correspondance avec son propriétaire, qui les menace d’expulsion. Le vieux Zakhar a lavé les layettes de son maître, et leurs chamailleries d’adultes puérils tournent au duo tragi-comique. Le poignant n’est jamais très loin lorsque le spectateur s’esclaffe de leurs scènes de ménage dans cet appartement miteux virant à la champignonnière.
Un jour, surgit Stolz, le meilleur ami d’Oblomov. Moitié allemand, autant dire travailleur, rigoureux, déterminé et ordonné aux yeux d’un russe, cet homme du monde interprété par le talentueux Sébastien Pouderoux réussit en amour comme en affaire. Antithèse de son ami d’enfance, Stolz bouscule son quasi-frère de lait : il doit sortir de l’oblomovisme (oblomovtchina), la goutte le guette ! Pour Stolz, il n’est d’hommes que de richesses. En rébellion contre lui-même  – « Donne-moi cette force et cette volonté qui me manquent, et l’intelligence aussi, et puis mène-moi où tu voudras, je marcherai derrière toi » adresse-t-il à son éveilleur – Oblomov s’aguerrit, mange à heures fixes, perd du poids, troque sa robe de chambre crasseuse contre une mise soignée, se met rencontrer la société mondaine…
Puis l’impensable se produit : Stolz présente une ravissante jeune fille à Oblomov et Oblomov tombe amoureux ! Chanteuse à ses heures perdues, Olga cède à sa cour malhabile. Petit bémol au milieu d’une pièce fort bien troussée, Marie-Sophie Ferdane marque de sa voix cristalline un jeu trop haut perché. Toutefois la magie opère et l’on se réjouit de voir notre oisif s’ouvrir aux sentiments. Mais la fatalité en décide autrement. Dès le départ, la cause était entendue : tandis qu’Olga fantasme son prétendant en « Galatée dont elle voudrait être le Pygmalion », préfigurant l’inversion contemporaine des rôles sexuels, Oblomov se projette dans une enfance mythifiée aux plaisirs simples. La mise en scène de Volodia Serre restitue cette nostalgie par un usage judicieux de la vidéo. Nourrissant le songe régressif d’un âge d’or infantile, l’éternel velléitaire réalise l’ampleur du malentendu amoureux avec Olga. Le dilettante éconduit sa promise. Oubliés marivaudage, mariage et déclarations enflammées, Oblomov épouse sa condition tragique. Au désespoir de ses amis, il se résout à une vie simple et monotone, renouant avec le temps suspendu de son enfance et l’amour rassurant d’une matrone. Magnifiant sa fatigue d’être soi, il assume définitivement « être trop paresseux pour vivre ».
Au siècle dernier, la vulgate pseudo-marxiste voyait en Oblomov l’archétype du propriétaire terrien oisif vivant de ses rentes pendant que ses pauvres paysans suent sang et eau. Aux antipodes de cette interprétation bassement idéologique, le héros de Gontcharov n’assume jamais sa condition aristocratique et ses privilèges matériels.
Qu’un groupe anti-industriel ait fait d’Oblomov son étendard devrait nous interpeller sur le sens profond de cette fable. Certes, son état larvaire ne propose aucun modèle d’accomplissement existentiel. Transi, engourdi sous sa couverture, Illia Illich est assailli par la peur  de vivre et d’aimer. Mais certains de ses refus s’avèrent salvateurs pour qui sait les transmuer en art de vivre. Refus du salariat, des faux-semblants mondains et des coups de moulinets de son ami Stolz pour lequel l’existence n’est que travail et performance. Par son éclat subversif, l’œuvre de Gontcharov appartient à un répertoire pleinement antimoderne. Grâces soient rendues à Volodia Serre, dont les inévitables ellipses n’atrophient pas ce long récit adapté sur les planches.
La nuit venue, nous avançons le pas léger en méditant la phrase de Lessing : « Paressons en toutes choses, hormis en aimant et en buvant, hormis en paressant ».
Rideau !

Oblomov, Théâtre du Vieux-Colombier, 21 Rue du Vieux Colombier, Paris 6e, jusqu’au 9 juin 2013.

©Brigitte Enguérand / collection Comédie-Française.

Moscovici, l’anarchiste qui s’ignorait

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pierre moscovici ps

pierre moscovici ps

Initiales
F. me demande, en regardant des annonces immobilières (il n’y a plus que des agences immobilières et des magasins de téléphonie dans les centres-villes, désormais) :
– Ça veut dire quoi, FAI, après la somme ?
– Frais d’Agence Inclus, je crois.
À un moment, avant de répondre, j’ai hésité avec Fournisseur d’Accès Internet. Puis je me suis souvenu qu’à une époque, avant que les agences immobilières n’aient envahi les villes et l’informatique nos vies virtuelles, la première réponse qui me serait venue, en pensant aux initiales, aurait été Federacion Arnaquista Iberica qui a donné d’admirables combattants à la République pendant la guerre d’Espagne et, alliée à la CNT de l’héroïque Durutti, a donné quelques sueurs froide aux troupes fascistes de Franco.
Envie de relire L’Espoir de Malraux, du coup. C’est de saison.
Moscovici, cet humaniste
Pierre Moscovici est un humaniste. La preuve, il est au parti socialiste. Le ministre des Finances pousse même très loin la compassion. Il sait que l’austérité nécessaire, forcément nécessaire, traumatise tout le monde. Dans un entretien aux Echos, il a déclaré par exemple qu’il était inutile de passer par la loi pour encadrer le salaire des grands patrons. Je le cite : « Nous n’irons pas au-delà sur le plan législatif : il n’y aura pas de projet de loi spécifique sur la gouvernance des entreprises. J’ai choisi d’agir dans le dialogue. » C’est bien, Pierre Moscovici dialogue. Avec les grands patrons. Moins avec les syndicalistes qui ne seront pas amnistiés, mais bon, on ne peut pas tout faire.
Et puis les grands patrons sont des gens très seuls finalement. En moyenne, s’ils appartiennent au CAC 40, ils gagnent 2, 3 millions d’euros. Christophe de Margerie, le PDG de Total, l’entreprise qui ne paie pas d’impôts en France, touche 3,24 millions d’euros et Maurice Lévy de Publicis 4, 8 millions d’euros. Comment voulez vous ne pas avoir le vertige dans un  pays où il y a 8 millions de pauvres ? Et puis  cette méchanceté des gens de gauche, toujours dans le ressentiment égalitaire. Fitzgerald, qui est à la mode ces temps-ci, fait dire à son Gatsby quelque chose comme : « Les gens riches sont vraiment différents. » C’est pour cela qu’il faut les aider quand on est de gauche, doit se dire Moscovici, car la gauche respecte la différence.
Moscovici anarchiste ?
Pierre Moscovici est peut être même anarchiste. Cette confiance en l’homme. Toujours dans ce même entretien aux Echos, il explique qu’il n’y aura pas de loi car il compte sur les grands patrons pour pratiquer « une autorégulation exigeante »sur leurs rémunérations. Il est vrai que ces gens ont fait preuve, ces dernières années, d’une modération toute stoïcienne dans leurs appétits comme de vrais lecteurs d’Épictète : « Souviens-toi que tu dois te comporter dans la vie comme dans un festin. Le plat qui circule arrive à toi : étends la main et prends avec discrétion. Il passe plus loin : ne le retiens pas. » Donc l’autorégulation exigeante plutôt que la loi. C’est une très bonne idée.
Il n’y a pas de raison qu’une autorégulation exigeante ne se fasse pas non plus dans des domaines scandaleusement encadrés par des lois liberticides : le commerce de la drogue ou le marché du travail. Le dealer et l’employeur sauront être des autorégulateurs exigeants. Ils ne vendront pas de drogue aux mineurs pour les premiers et pour les seconds, ils n’embaucheront jamais de précaires sous-payés.
Comme pour les grands patrons, il suffira de leur faire confiance.

*Photo : World Economic Forum.

La France n’accepte ni la richesse ni la réussite

Propos recueillis par Elisabeth Lévy et Gil Mihaely

Causeur. Edwy Plenel est-il un nouveau Robespierre ?
Patrice Gueniffey[1. Patrice Gueniffey, historien, est directeur d’études à l’EHESS. Spécialiste de la Révolution française, il consacre ses recherches depuis quelques années à l’histoire napoléonienne. Son dernier livre, Histoires de la Révolution et de l’Empire, a été publié chez Perrin en 2011.]: Il lui ressemble, par son côté inquisiteur et son style « conscience morale ». Et aussi par la place qu’il occupe dans le paysage.
Le crime en moins…
Évidemment ! Plenel est aussi nettement moins « transparent » que « l’Incorruptible » : on ne sait pas s’il est ce qu’il dit, alors que Robespierre était réellement ce qu’il disait être. La force de Robespierre tenait au fait qu’il était dénué de passions ordinaires – et brûlé par celle du pouvoir, et peut-être aussi de l’échec. Je ne suis pas sûr qu’Edwy Plenel possède cette force.
C’est heureux, non ? À moins que, par ces temps de crise morale, nous ayons besoin d’un « Incorruptible » ?[access capability= »lire_inedits »]
En un certain sens, oui. En révélant les fautes de Jérôme Cahuzac, Mediapart a fait œuvre utile pour la démocratie. L’ennui, c’est que Plenel donne à cette fonction de critique et de surveillance de la presse une tournure révolutionnaire, en s’arrogeant, exactement comme Robespierre dans les débuts de la Révolution, la fonction de censeur de la République. La presse américaine mène des enquêtes, dénonce des scandales ; elle ne vise pas pour autant à faire la révolution.
Essayons de comprendre ce « journalisme de combat », comme dit Philippe Bilger. On dirait que son ambition, sans doute inconsciente, est de porter une alternative, de régénérer la démocratie (et la gauche) par la vertu et la morale.
Justement, le rôle de la presse est de dénoncer, d’alerter, de questionner, pour défendre l’intégrité du système démocratique, pas de militer pour un autre système !  C’est d’ailleurs ce qui, dans la Révolution française, distingue Robespierre de Brissot. Le premier a pratiqué un journalisme inquisitorial à la Savonarole, normatif de surcroît. Brissot, dans son Patriote français, avait une vision beaucoup plus libérale de la presse, celle d’un contre-pouvoir ne recherchant pas la destruction des pouvoirs existants, mais leur amélioration.
Que la presse soit un acteur politique est effectivement une vieille tradition française. De ce point de vue, Mediapart n’a rien inventé…
Et cette tentation est encouragée par l’effondrement des partis politiques qui subsistent – et encore ! – à titre de machines électorales. Pas le moindre soupçon de programme ou d’idée, que ce soit à gauche ou à droite. Or, face à ce vide, la révolution des communications ouvre un très large espace politique.
Mais pour faire la Révolution, il faut être deux ! Vous avez estimé, dans Le Point, que la situation et l’humeur du pays étaient comparables à celles de 1788. Comparaison pour comparaison, l’opinion, chauffée par la presse, demande des têtes : ne sommes-nous pas en 1793 ?
Je maintiens que la situation évoque plutôt 1788. Pour que nous soyons en 1793, il faudrait des révolutionnaires ; il n’y en a pas, au-delà d’une gauche qui s’accroche d’autant plus à la rhétorique maximaliste de 1792 qu’elle semble ignorer que le monde a changé. C’est une belle illustration du fossé entre la situation réelle et sa traduction médiatico-politique. Mais le discours révolutionnaire n’a pas de prise dans la société ni même d’écho réel. On assiste à une dégradation du système politique, plus qu’à une radicalisation de la population.
Sauf que beaucoup de gens sont convaincus d’être gouvernés par des corrompus…
C’est récurrent dans l’histoire française depuis deux siècles ! Les Français n’ont jamais été contents de leurs gouvernants, ou alors brièvement, après des épisodes très douloureux – le Consulat, les années 1918-1923 (mais ça se gâte très vite), les débuts de la Ve République. Le soupçon de corruption est consubstantiel, ou concomitant, à l’avènement de la démocratie. D’ailleurs, l’Ancien Régime est mort de ce soupçon : l’exigence de vertu s’affirme sur fond d’affaiblissement du pouvoir politique et de scandales, comme l’affaire des « diamants de la reine », aussi symbolique à l’époque que l’affaire Cahuzac aujourd’hui. C’est le moment où la Monarchie s’effondre, parce qu’elle est incapable de résoudre une crise structurelle, qu’elle est accablée, accusée de toutes les turpitudes. Le scénario se répète : confronté à une crise de système, l’État ne remplit pas ses missions – assurer la sécurité des citoyens et garantir des conditions décentes de vie. S’ils sont inefficaces, se disent les gens, qu’au moins ils soient honnêtes ! Le « Tous pourris ! » naît de l’impuissance politique.
Ce n’est peut-être pas le soupçon, mais la corruption qui est consubstantielle à la démocratie, ou plutôt au pouvoir lui-même.
La corruption est un problème bien réel et récurrent, même s’il a été considérablement aggravé par la décentralisation et de la « nomenklaturisation » de la classe politique, laquelle, du coup, a beaucoup de mal à distinguer fonds publics et argent privé. Mais si ce problème prend un relief particulier, c’est aussi parce que la France a un fond « sans-culotte ». Ailleurs, on considère que les différences de fortune, d’éducation et de talent font plus ou moins partie de l’ordre du monde. Culturellement, la France n’accepte ni la richesse ni la réussite. C’est le revers de l’égalité : toute distinction est suspecte. Nous portons toujours le fardeau de nos origines : n’oubliez pas qu’en France, la modernité et la démocratie sont filles de la Révolution.
Nous avons progressé : les « riches » ont pris la place des « aristos », et la condamnation médiatique celle de la guillotine. Ainsi peut-on entendre une prétendue sociologue affirmer tranquillement à la télévision : « Les riches mènent une guerre contre les pauvres…Il est normal que tout le monde soit suspect. »
En effet, il n’y a rien de très nouveau, même si ces affects se réveillent en période de crise. Les riches sont, en quelque sorte, les « ennemis de l’intérieur ». Et ça vient de loin. Dans notre ADN historique, il y a le pacte, dommageable par ses conséquences, noué entre la société et l’État. La société française ne survit que par l’État. Elle n’a jamais été assez forte pour imposer des limites à celui-ci, comme dans la plupart des autres pays européens. Pour affaiblir la noblesse, les rois ont toujours privilégié le tiers-état qui, par l’impôt et les emprunts, pourvoyait aux dépenses de l’État. Ce deal « obéissance contre protection » a fonctionné  jusqu’au jour où la banqueroute de l’État, incapable de payer les rentes des souscripteurs d’emprunts, a entraîné la chute de tout le système. Aujourd’hui, notre État-providence devenu fou dépend de ceux auxquels il garantit un statut ou distribue des subventions, grâce à de l’argent qu’il faut bien prendre quelque part.
Heureusement, nous n’avons pas perdu tout humour : la publication des patrimoines ministériels a fait marrer tout le pays. Blague à part, n’avons-nous pas lancé une machine à délation que plus rien n’arrêtera ?
La délation aussi est une vieille histoire en France. C’est la Convention qui, en 1793 ou 1794, a voté une loi qui l’érigeait en devoir civique. À l’époque, des « catéchismes républicains » invitaient les citoyens à dénoncer les traîtres ou ceux qui étaient susceptibles de le devenir, y compris dans leur propre famille. Et les ennemis du peuple étaient sommés de faire leur autocritique. Vous voyez, le XXe siècle n’a pas tout inventé.
Le XXIe non plus : en somme, en l’absence de toute perspective de « Grand soir », l’esprit public baigne dans un fond de sauce révolutionnaire. Mais les arômes généreux de 1789 semblent s’être dissous dans les passions tristes…
La génération de 1789 n’avait pas l’intention de faire une révolution. Robespierre n’arrive pas à Versailles avec la Révolution en tête. Tous ont été précipités dans l’événement sans l’avoir voulu ni même désiré, à de rares exceptions près. Mais cette génération extraordinaire (il n’y en a jamais eu de semblable dans l’Histoire) croyait à l’avenir, au progrès, elle débordait d’idées. En dépit de tout, la Révolution a été un incroyable laboratoire : toutes les questions relatives à la société et la politiques modernes y ont été posées et débattues, à défaut de trouver une réponse. Rien de tel aujourd’hui. Certes, de nombreux Français croient en l’avenir : on les connaît, ce sont ceux qui partent. Ils croient à l’avenir, mais pas en France.
Filons encore un  peu l’analogie historique. Voyez-vous des ressemblances entre François Hollande et Louis XVI ?
Ils sont confrontés à la même mécanique auto-cumulative de crises qui se nourrissent les unes des autres : crise économique, crise de la dette, crise des institutions,   crise de l’action politique qui fait échouer toute tentative de réforme et, pour finir, crise morale ! En prime, nous avons la crise de l’Europe qui contribue à paralyser et même à détruire toute idée de politique. Cela dit, je vois un autre point commun entre Hollande et Louis XVI : ce sont deux faibles contraints de gouverner avec des institutions faites pour des hommes forts. La monarchie absolue marche très bien avec Louis XIV, pas avec Louis XVI ; la Ve République est un costume taillé pour de Gaulle, et même Mitterrand, pas pour Hollande…
Nous n’allons pas apprendre à un lecteur de Tocqueville que la démocratie ne produit pas spontanément de grands hommes, peut-être parce qu’elle n’aime guère la grandeur…
Les grands hommes ne naissent jamais spontanément : il faut des candidats à l’emploi, des circonstances favorables, et une attente. Cela dit, les grands hommes sont un peu pesants, et souvent, le danger passé, ceux qui les ont appelés n’ont plus qu’une hâte, en être délivrés : Churchill en 1945, de Gaulle en 1969… En l’absence de circonstances exceptionnelles, pourquoi aurait-on besoin de « grands hommes » ? Et la monarchie (dans sa variante louis-quatorzième) a beau cultiver le culte de la grandeur, l’hérédité ne produit pas toujours de grands rois : comme disait Thomas Paine, elle donne parfois un âne quand on aurait besoin d’un lion.
On peut en dire autant des élections…
Le suffrage, il est vrai, n’est pas moins hasardeux : s’il produit des Obama, il engendre aussi des Hollande. Mais nos dirigeants ne sont pas les seuls responsables de leur impuissance. Nous le sommes tous, parce que nous supportons de plus en plus mal d’être gouvernés. Après tout, si une majorité d’électeurs a élu Hollande, c’est précisément pour qu’il ne fasse pas de réformes. On pourrait avoir l’impression que le pays est coupé en deux : d’un côté, ceux qui travaillent, contribuent et veulent des réformes ; de l’autre ceux qui reçoivent les subventions et ne veulent pas entendre parler de réformes. Ce clivage existe, mais il passe en même temps en chacun de nous, parce que nous bénéficions tous de la Sécu, de l’assurance-chômage ou des 35 heures. Nous ne voulons pas que ça change et ça se comprend ! Autrement dit, l’évolution de nos sociétés démocratiques aboutit à une situation dans laquelle l’autorité est de plus en plus mal supportée, tout en étant toujours davantage réclamée.
Cette contradiction explique peut-être, plus que sa politique, l’acharnement contre Margaret Thatcher : elle a cru, naïvement, qu’elle devait exercer le pouvoir qui lui avait été confié…
Tout à fait ! Elle savait très bien ce qu’elle faisait ! Mais on n’imagine pas la férocité du combat qu’elle a dû mener, y compris contre l’establishment conservateur. C’était un « grand homme », peut-être la dernière incarnation de ce grand rôle de l’Histoire occidentale !
Donc, plus de « grands hommes », même en jupons. Sommes-nous condamnés à choisir entre des voyous et des terroristes ?
Les aspirants terroristes demeurent une minorité. Et tous nos élus ne sont pas des voyous, loin de là, mais beaucoup sont assez médiocres. La profession politique a cessé d’être très attractive : les règles qui l’encadrent sont si contraignantes qu’elle est de moins en moins rémunératrice, financièrement et symboliquement. L’Europe a dévalué la politique. Le climat ambiant ne va pas arranger les choses, sans parler de la loi contre le cumul des mandats… Résultat : ceux qui ont la capacité et le talent vont faire carrière ailleurs.
Justement, le climat général conjugue tension entre groupes qui se regardent en chiens de faïence et dépression collective. À supposer que nous soyons en 1788, il est peu probable que 1789 suivra.
Le climat est effectivement délétère et détestable. La lutte contre le projet d’aéroport de Nantes et, plus encore, les réactions à la mobilisation contre le « mariage pour tous » révèlent un phénomène nouveau : la montée de l’intolérance dans le débat, l’incapacité à dialoguer. Si je ne cède pas au pessimisme, c’est que je reste persuadé que la société française vaut beaucoup mieux dans son ensemble que sa société politique. Mais des minorités organisées, efficaces, influentes, peuvent jouer l’escalade. Et nous n’en manquons pas.
Nouveau ? Cela fait des années que l’invective morale et l’anathème ont envahi le débat public, au détriment de la confrontation des arguments…
C’est arrivé progressivement, en même temps que nous cessions d’être une communauté. Nous arrivons de moins en moins à « faire société ». C’est pour cela que nous ne parvenons plus à nous parler. Jusque-là, le dialogue entre Français ne s’était jamais complètement interrompu, sauf pendant des épisodes, il est vrai récurrents, de guerre civile, larvée ou ouverte : l’affaire Dreyfus, Vichy, la guerre d’Algérie. L’absence de langage commun qui avait caractérisé ces périodes est à nouveau manifeste alors que le délitement s’accélère, pour plusieurs raisons, dont une immigration littéralement démente n’est pas la moindre. La montée de la criminalité, de l’agressivité dans les rapports sociaux et la disparition très rapide de la civilité en sont différents symptômes. La simple idée d’un Bien commun qui nous réunirait s’est effacée.
Provisoirement, sans doute… Si l’immigration, ou plutôt la crise de l’intégration, ont aggravé les choses, le malaise vient effectivement de plus loin. Vous l’avez dit, en France, c’est l’État qui a créé la société. Et nous ne savons pas « faire société » sans l’État. Peut-être, de surcroît, avons-nous du mal à admettre que les grandes valeurs d’égalité et de fraternité dont nous nous réclamons n’ont pas fait disparaître les intérêts particuliers, les rivalités et les conflits.
C’est la schizophrénie française. La France est le pays du discours de l’intérêt général et du règne des lobbies. De même qu’elle est le pays de la vertu affichée et de la corruption pratiquée, en particulier, je le répète, depuis que la décentralisation a gangrené le pays entier. Ainsi, la France cumule une corruption massive, des situations acquises et l’assistanat au moment où elle se défait ; or, pour faire face, il serait d’autant plus nécessaire qu’elle forme une communauté solidaire et consciente de partager un même destin.
Alors, revenons à notre point de départ : n’est-il pas bon, en des temps à la fois troublés et sinistres, qu’un « Incorruptible » tente de réveiller la conscience collective ?
Un Robespierre ? Un Robespierre n’est jamais utile ! Robespierre, c’est la rhétorique de la vertu au service d’un régime criminel ! La réalité de la Terreur, ce furent des crimes, des innocents persécutés. Mais ne nous emballons pas : ce n’est pas la Terreur qui nous menace, mais l’immobilisme. Et après tout, même si la mer monte, même si on a de l’eau jusqu’au menton, si elle n’est pas trop froide, ça va. En espérant que le niveau montera lentement ! La chute de l’Empire romain est un mythe : le déclin, ça dure longtemps.[/access]

*Photo: DR