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Jérôme Guedj, cible d’un corbeau antisémite

jerome guedj

Jérôme Guedj, député PS et président du Conseil général de l’Essonne, a fait le buzz de cette prérentrée politique en twittant le fac-similé d’un courrier antisémite à lui adressé :

tweet guedj antisemitisme

Ce tweet a immédiatement fait le tour des rédactions en ligne des grands médias, à l’affût de toute nouvelle naissance issue du ventre encore fécond de la bête immonde.

On notera la naïve délicatesse de la missive anonyme écrite au feutre en quatre couleurs (rouge, vert, bleu et noir), agrémentée de petits dessins, dont un drapeau israélien prolongeant la dernière barre d’un « H » terminal improprement ajouté au mot « Knesset », dénomination officielle du parlement monocaméral de l’Etat d’Israël.

Par son contenu, cette lettre peut être classée dans la catégorie des poulets antisémites « soft », car elle ne vise qu’à inciter son récipiendaire à changer de crémerie, pour aller exercer ses talents dans l’hémicycle de la Knesset. Un sort nettement plus enviable sur le plan de la qualité de la vie que le regret, souvent formulé par les corbeaux antisémites « hard », que le projet hitlérien n’ai pas été mené à son terme en ce qui vous concerne. Commentaire de Guedj : « #PasCoolLaRentrée », ce qui en tweetolangue « djeune » révèle une forte émotion doublée d’une colère froide du député agressé.

Et pourtant, à quarante-et-un ans, dont une vingtaine consacrée à la vie politique active, Jérôme Guedj ne se souvient que de trois attaques à caractère plus ou moins antisémite dont il aurait été victime dans le cadre de sa vie publique. Il faut préciser que ce brillant sujet, issu d’un milieu modeste de juifs pieds-noirs (il est né à Pantin, c’est dire !) a effectué un parcours républicain exemplaire. Issu du collège Diderot, d’Aubervilliers dans le 9-3, il intègre Sciences-Po Paris, puis l’ENA, bien avant que les mesures de discrimination positive instaurées par feu Richard Descoings ne favorisent l’entrée des jeunes des cités dans les temples de l’élitisme. De son judaïsme, Guedj s’est bien gardé de faire un étendard, ni dans le registre de la victimologie, ni dans celui de la « jewish pride » : on chercherait en vain, dans ses interventions publiques ou ses écrits, des propos pouvant être influencés ou même mis en relation avec ses origines. Certes, il est entré en politique par le canal de SOS-Racisme à l’époque où Julien Dray en était le patron, comme Harlem Désir ou Malek Boutih, mais la dénonciation systématique de l’antisémitisme n’a jamais été sa tasse de thé. Pas plus que la défense, au sein du PS, de positions moins défavorables à Israël que celles de la direction du Parti, telles qu’elles s’expriment, par exemple au sein du Cercle Léon Blum dont il ne fut jamais membre, à la différence de Julien Dray, DSK ou Pierre Moscovici. Si cela n’était devenu un gros mot dans le vocabulaire de la gauche d’aujourd’hui, on pourrait donc le créditer d’un parcours d’assimilation réussi, dont les racines plongent jusqu’au décret Crémieux faisant de ses ancêtres juifs d’Algérie des citoyens français à part entière.

C’est peut-être ce qui provoque son étonnement désolé lors de la réception du misérable billet dont il nous a donné connaissance : « me faire ça, à moi, qui ne suis ni religieux ni sioniste militant, c’est trop inzuste ! » se lamente notre Caliméro du Palais-Bourbon.

Qu’il me permette de lui faire amicalement part de mon expérience en la matière, celle d’un homme qui a l’âge de ses parents, et occupé une position publique, certes moins prestigieuse que la sienne, mais tout de même de nature à vous exposer à l’activité de ce genre de correspondants importuns.

Pendant toutes les années où j’ai exercé des fonctions dans la presse nationale, à Libération, puis au Monde, je n’ai abordé qu’exceptionnellement des sujets réputés sensibles pour quelqu’un portant un patronyme indubitablement juif : un dossier en 1979 dans Libération , sur la diffusion sur Antenne 2, du feuilleton Holocauste, et un reportage en Israël pour ce même journal lors de l’arrivée des Falashas en 1983, et c’est à peu près tout. Au  Monde , je me suis bien gardé de me mêler de ces sujets, non que je n’eusse pas envie de m’y consacrer, car les questions du Proche-Orient me fascinaient, mais en raison d’un tout bête scrupule déontologique. Mon approche du conflit israélo-arabe était, de mon point de vue de l’époque, plus passionnelle que rationnelle, et en conséquence, je ne m’estimais pas autorisé à utiliser un grand organe de presse comme vecteur clandestin d’opinions personnelles. Un attitude confinant d’ailleurs au masochisme, car je pouvais observer, que dans un bureau voisin du service international, un gang de Levantins responsables de la rubrique Proche et Moyen-Orient, composé d’un juif antisioniste, d’un Arménien et d’un Grec arabolâtres, tous trois originaires d’Egypte menait sans vergogne une campagne résolument hostile à l’État juif, non exempte de manipulations ni de crapuleries journalistiques, sans que la direction du journal ne s’en émeuve…[1. Il faut préciser, par souci de justice qu’à partir du milieu des années 80, Jacques Amalric, chef du service étranger, s’efforça de corriger ces biais. Après son départ, en 1992, le «  quotidien de référence » reprit son antienne anti-israélienne en l’adaptant au goût du jour.]

Or, c’est durant cette période que j’ai reçu le plus abondant courrier à caractère antisémite de mon existence : plus d’une cinquantaine de lettres de tout acabit, de la haine antijuive maurrassienne écrite d’une main tremblée de vieillard aux diatribes post soixante-huitardes maquillant l’antisémitisme sous des oripeaux antisionistes. J’ai conservé ces lettres, et met ce corpus à la disposition d’éventuels chercheurs travaillant sur l’antisémitisme en France dans le dernier quart du siècle dernier. J’en ai conclu que l’irritation de mes correspondants résultait non pas de prises de positions concernant la situation des juifs en France ou ailleurs dans le monde, Israël compris. Ils m’en voulaient beaucoup plus de mon culot de petit juif, venu  d’on ne sait où, de faire preuve d’expertise sur des sujets  comme la politique allemande, l’Union européenne, l’OTAN…

La preuve : lorsque, touché par l’âge de la retraite, je me  suis libéré de ce devoir de réserve auto-imposé, et écrivait plusieurs livres plutôt engagés en faveur des juifs et d’Israël, j’ai été négligé par les corbeaux habituels. On m’attaquait, certes, mais à cause des idées exposées, et non pas es qualités. J’ai même l’impression d’avoir inspiré quelque crainte, comme si ces paranoïaques supposaient que je puisse bénéficier d’une protection rapprochée de Tsahal ou du Mossad !

Alors, cher Jérôme Guedj, si ces courriers te chagrinent, un seul remède : vas-y carrément dans la juiverie triomphante (demande conseil à ton nouveau collègue Meyer Habib, il est très bon dans le genre). Envoie, si ce n’est déjà fait, des cartes de vœux de Rosh Hashana à tous les yids ahskénazes et sépharades de votre circo (dépêche-toi, c’est le 4 septembre !). Prends, l’an prochain tes vacances à Netanya, en tweetant tous les jours des tofs de ta famille sur la plage. Fais-toi photographier avec Shimon Pérès, car  je concède que Netanyahou ce serait contreproductif vu ton positionnement politique. Si cela te paraît trop dur, alors jette discrètement au panier les lettres du même acabit que ton coup de blues ne va pas manquer de susciter. Bonne année 5774 quand même !

*Photo: DR

Rubens : Muray-Lens, et retour

rubens promethee suppliciePour atteindre le Louvre-Lens, inauguré en décembre 2012, il faut prendre le train. Car la ville de Lens, dans le département du Pas-de-Calais, a fait le choix de se situer à environ 200 kilomètres de Paris. Un trajet en TGV d’environ une heure est donc le prix à payer pour visiter « L’Europe de Rubens », exposition présentant 170 œuvres de l’artiste anversois et de quelques-uns de ses contemporains. Le TGV est un endroit éprouvant fonctionnant à l’énergie nucléaire, où des humains très variés coexistent dans l’indifférence. Cet épisode ferroviaire est cependant l’occasion de se replonger dans La Gloire de Rubens, l’ouvrage que Philippe Muray a consacré au peintre en 1991, réédité il y a peu par Les Belles Lettres. Le contempteur féroce du festivisme aime Rubens autant qu’il abhorre les nouvelles idoles de l’art contemporain : « Je ne serais pas en train de parler de Rubens si je n’avais oublié depuis des éternités mes obligations filiales envers toutes les formes d’anti-culture, minimalisme, design, anti-art, avant-gardes et autres saintsulpiceries sur la mort de l’art. » Muray dit aussi, sur le ton de la confidence, à quel point l’art de Rubens renvoie à la sexualité : « Le dieu Rubens me poursuit depuis que les femmes existent. Avant de le connaître, je l’ai cent fois reconnu dans la courbe d’un dos, dans le penchant d’un flanc, au détour d’un cou, sous le murmure d’un visage. Plus je connais ses femmes, plus j’aime les autres à travers elles. » Comme on le comprend : Rubens mène à toutes les femmes, et toutes les femmes mènent à Rubens…

Le train s’arrête à Arras quelques minutes, le temps d’embarquer de nouveaux voyageurs. Pendant ce temps-là, Philippe Muray cite Louis-Ferdinand Céline pour nous faire toucher du doigt la chair des toiles de Rubens : « L’humanité ne sera sauvée que par l’amour des cuisses. Tout le reste n’est que haine et ennui. » La gare de Lens est inscrite au registre des monuments historiques depuis 1984. Son architecture art déco, ses fresques murales évoquant les destins liés des mineurs et des cheminots ainsi que sa grande tour surmontée d’une horloge bleue en font un passage touristique obligé. Une navette relie la gare au musée, si par hasard d’imprudents amateurs d’art en venaient à vouloir flâner dans les rues de la ville ouvrière. S’enchaînent les corons tristes, jusqu’au Louvre, construit sur la fosse n°9 de la Compagnie des mines de Lens, à l’endroit même où les mineurs extrayaient du charbon.

Naturellement, l’idée de « délocaliser » un peu du Louvre dans une ville telle que celle-ci peut faire sourire. La lourdingue velléité politique a même fait rire beaucoup de monde à l’étranger, dont un journaliste britannique qui y a vu « une initiative maladroite, le mouvement d’auto-détestation d’une institution qui devrait, au contraire, être fière de sa splendeur palatiale ». [access capability= »lire_inedits »] Et pourquoi Lens, et pas Vesoul, Guéret ou Maulévrier (Maine-et-Loire) ville natale de Jean-Marc Ayrault ? Les visiteurs sont rares dans le hall du musée imposant, à l’architecture de hangar aéronautique. Quelques cars de touristes égayent le parking de leurs couleurs bariolées.

Rubens n’était pas seulement le peintre de la chair et des cuisses, mais aussi le peintre de l’Europe. Telle est la ligne directrice de cette excellente exposition temporaire visible jusqu’au 23 septembre en ces confins nordistes. L’Anversois Rubens est européen. Il est employé par les cours de différentes capitales européennes pour son art suggestif du portrait. « Dans le monde des cours, est-il précisé, les peintres ne sont pas les artistes les plus importants. Les musiciens, en général, priment. » Et plus  encore les maîtres d’armes…

Catholique, hostile à la cause protestante, Rubens – dont l’œuvre est stridence et grâce – illustre avec une épaisseur sans pareille les épisodes bibliques. Ses œuvres ont des titres sublimes…  Vierge à l’enfant entourée des saints Innocents (1618), où Marie, vierge potelée, est exubérante de grâce et de générosité. Plus loin, on voit La Pitié et la Victoire tenant une couronne  (1632-1633) aux dominantes de rouges et de jaunes irradiants ; puis La Sagesse victorieuse de la guerre et de la discorde sous le gouvernement de Jacques Ier d’Angleterre, dont la composition gracieuse et classique renvoie aux maîtres de Rubens, à commencer par Michel-Ange. Mais Rubens, peintre du XVIIe siècle n’oublie jamais les leçons de la Renaissance : ainsi peint-il, en 1632-33 L’Angleterre et l’Écosse avec Minerve et l’Amour où l’inspiration antique est très perceptible. Partout, il travaille les corps avec ferveur, et attache une immense importance aux détails. Dans Vénus et l’Amour tenant un miroir (1613), la grâce vient de la délicatesse de l’image renvoyée par le miroir, ce visage envoûtant de Vénus. Dans la célèbre toile Prométhée supplicié (1611-1612), l’aigle terrifiant − envoyé par Zeus − dévore le foie du titan imprudent ayant donné le feu divin aux hommes, en une composition majestueuse. Avec Léda et le cygne (1600) les relations entre les hommes et les animaux sont apaisées : la figure mythologique s’abandonne en un baiser légendaire au volatile divin ; l’imbrication de leurs corps est charnelle et troublante.

Pas la moindre fausse note dans ce parcours, si ce n’est − à mi-chemin − la diffusion d’une vidéo sur les différentes capitales européennes (infiniment dispensable…). Dans son journal, en date du 6 octobre 1987, Philippe Muray écrit au sujet de Rubens : « Qu’est-ce qu’être abondant dans un monde petit, avare, parcimonieux ? Qu’est-ce qu’être un artiste joyeux, coloré, bondissant, dans l’univers d’art qui s’est ouvert après les carrés blancs sur fonds blancs ? » Et quid des cuisses des femmes de Rubens en ce monde émacié ? Quid des générosités démonstratives du peintre anversois dans ce monde du politiquement correct et du principe de précaution ? Dans le TGV qui me ramène vers Paris, je songe que Rubens pourrait bien sauver le monde de l’ennui, et qu’il est peut-être même notre dernier recours…[/access]

 

Philippe Muray, La Gloire de Rubens, Les Belles Lettres.

Exposition « L’Europe de Rubens », du 22 mai au 23 septembre 2013, au Louvre-Lens.

 

*Photo: Rubens, Prométhée supplicié

 

François Hollande, l’homme invisible

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françois hollande
Je suis atteint du syndrome de Griffin. Et je ne suis manifestement pas le seul. Le syndrome de Griffin tire son nom du héros du roman L’homme invisible de HG Wells qui raconte comment un savant parvient à disparaître des yeux de ses contemporains tout en étant là. En l’occurrence, ce n’est pas moi qui ai disparu, enfin je ne crois pas, mais ce sont les hommes politiques. Ils n’impriment plus ni les rétines, ni les écrans, ni les mémoires.

Même le premier d’entre eux, François Hollande. Il n’est pas mou, il est transparent. Je lisais son entretien avec Le Monde samedi et j’oubliais au fur et à mesure ce que je lisais. J’ai cru que c’était de ma faute, que les prémices du gâtisme me fondaient dessus comme fond un néoconservateur sur un syndicaliste de gauche ou une dictature arabe. J’ai fait lire l’interview à mon entourage, les réactions furent les mêmes. On n’arrivait pas à retenir quoi que ce soit, une idée forte qui en général est fortement exprimée car le fond conditionne la forme et vice-versa. C’était sans nul doute dû à la prose terne et calibrée, sans saveur, énarchique, sans rien où accrocher l’entendement et encore moins la sensibilité. Cela se voit beaucoup sur François Hollande car en théorie il est président de la République et même président le Vème république, c’est à dire qu’il bénéficie d’une constitution qui par les pouvoirs qu’elle confère au chef de l’état donnerait une certaine consistance au plus ectoplasmique des élus.

Mais cela ne vaut guère mieux ailleurs. C’est devenu une banalité de dire qu’on connaît à peine les ministres alors que sous Chaban ou Mauroy n’importe quel Français, qui n’avait pourtant pas des dizaines de chaînes info et des milliers de sites internet, était capable de vous dire qui était ministre du travail ou secrétaire d’Etat aux DOM-TOM. Là chez les ministres, on ne connaît que Valls parce qu’il est de droite dans un gouvernement de gauche et Taubira parce qu’elle est de gauche dans un gouvernement de droite.

Ca ne va guère mieux en dehors du gouvernement. Prenez Marine Le Pen, elle aussi, elle est devenue normale. Elle s’est tellement dédiabolisée qu’elle est désormais une femme de droite comme les autres, ce qui va finir par lui poser des problèmes puisque son électorat est de gauche. À l’UMP, j’ai déjà oublié la photo de Fillon posant devant son château dans Match. Autrefois, un homme de droite qui aurait posé devant un château, ça aurait fait des histoires à n’en plus finir. Pompidou avait vertement engueulé le jeune Chirac qui s’était montré devant son château de Bity. Aujourd’hui, Pompidou qui n’était pas invisible, lui, avec ses Winston, son whisky, son Anthologie de la poésie française et sa Porsche ne dirait rien à Fillon. Parce qu’en fait s’il y a toujours un château, il n’y a plus personne devant.

La saison est pourtant propice aux hommes politiques. C’est la période des universités d’été. On se demande pourquoi on les appelle comme ça, d’ailleurs. Vu le niveau de formation politique du militant de base actuel, on n’y apprend visiblement pas grand chose. Et même si septembre, c’est encore techniquement l’été, depuis que les Français ne partent plus en vacances pour cause de pouvoir d’achat et qu’on fait rentrer les mômes la première semaine, l’été dure quinze jours environ, fin juillet début aout. Donc dans ces universités d’été qui n’en sont pas,  des hommes politiques invisibles font leur rentrée. De Jean-François Copé, par exemple que les gens ont fini par confondre avec Sarkozy alors que maintenant il ne veut plus, j’ai retenu qu’il était bronzé. Et sur l’ensemble de sa carrière, il nous reste quoi ? Une sortie sur les pains au chocolat ? Une seule formule ! C’est peu quand on se souvient des vacheries ou des bons mots que pouvaient sortir à la chaine les Mitterrand, les Giscard, les Chirac. Eux on les voyait bien. On pouvait les détester, les admirer, ils existaient. Ils avaient un corps et un discours, ce qui revient au même quand on est un peu sémiologue et en règle générale, on l’est jamais assez, sémiologue. Sarkozy a été le dernier à avoir une certaine présence. Ca ne m’étonne plus une telle nostalgie chez les militants et électeurs UMP qui ne sont pas rancuniers car Sarkozy a quand même perdu toutes les élections sauf celle de 2007. Même moi, j’en suis presque nostalgique aussi. C’était un tel plaisir d’être sarkophobe, de pouvoir exercer une mauvaise foi rabique. Parce que c’est le rôle d’un homme politique, ça, d’incarner quelque chose, de prendre des coups ou d’accepter les cris d’amour.

Là, je n’ai plus envie de détester ou d’aimer qui que ce soit. J’aurais l’impression de me battre avec du vent comme dans une histoire de fantômes chinois.

C’est le syndrome de Griffin. Pire que le poujadisme du tous pourris, l’indifférence du tous pareils.

*Photo: Parti Socialiste.

Ce que je pense vraiment du « pacte républicain »

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Ce qui est vraiment bien avec le Pacte Républicain (dont Marisol Touraine parlait encore sur France Inter), c’est qu’il légitime absolument toutes les prérogatives de l’État, même les plus délirantes, même les plus dangereuses, même les plus ridicules, et cela sans la moindre opposition possible, pour la bonne raison que personne ne l’a jamais signé.

Le Pacte Républicain, comme beaucoup d’autres hochets du régime, n’a absolument aucune existence concrète, constitutionnelle ou législative. C’est une pure fiction philosophique, une pure construction mentale, une pure mythologie politique qui n’est opérative que dans le cadre de la profession de foi. Invoquer le Pacte Républicain est extrêmement pratique pour draper ses projets, même les plus dégueulasses, même les plus insignifiants, de vertu immaculée. Augmenter les impôts, déposséder les gens de leurs droits, ruiner le pays, tout cela est possible grâce à l’intercession du Pacte Républicain. Et puisque c’est le Pacte Républicain (il est écrit « Républicain » dessus), génuflexion générale et onction sans ciller.

J’aimerais bien que l’État s’occupe de ce qui le regarde, qu’il laisse aux religions le champ de l’irrationnel, de la foi et de la philosophie philosophante, et qu’il cesse ses boniments de Grand Mage de l’Égalité et du Bonheur Citoyen. Ou alors qu’il nous fournisse réellement un papier officiel détaillant le contenu dudit Pacte, qu’on pourrait signer – ou pas, d’ailleurs – et en vertu duquel on pourrait exercer son opposition aux politiques menées si elles s’en écartent. Mais bon, quand je vois ce que fait l’État des votes des gens et des pétitions historiques de 700.000 personnes qui finissent dans la poubelle, je me dis que j’ai raison de penser ce que je pense du concept même de République.

Violence : les territoires perdus de la fonction publique

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En France, cet été, les menaces et les agressions n’ont pas seulement touché les buralistes et les joailliers. On constate une hausse générale des violences contre les fonctionnaires, tous services confondus. Il y a fonctionnaire et fonctionnaire, ceux qui sont en première ligne et les autres. L’augmentation la plus significative concerne les services hospitaliers qui enregistrent un accroissement  de 80% du nombre d’agressions sur les cinq dernières années. Pis, sur deux ans, les violences physiques se sont accélérées. La brutalité essaime. Désormais, les infirmiers et les médecins ne sont pas seulement agressés dans les Urgences des zones sensibles. Les hôpitaux de Province sont aussi atteints par cette envolée. La ville de Valence a depuis peu engagé  des vigiles qui surveillent les entrées et les sorties du centre hospitalier. Ils interviennent fréquemment pour maîtriser certains patients et les membres hystériques de leur famille. Comment réagir quand soigner un accidenté de la route en état de mort clinique, admis en réanimation, ressemble à un parcours du combattant parce que la famille remet en cause la compétence de l’équipe soignante ? Eux, ils savent mieux, eux ils ont vu ça sur internet. Alors, comme ces citoyens modèles menacent de revenir plus nombreux la prochaine fois et de démolir du matériel,  on cède, et on finit par faire de nouveaux examens inutiles aux frais du contribuable. C’est que pour certains citoyens la parole du fonctionnaire n’a plus de valeur. Partout, la violence devient une norme. Elle est légitimée même par ceux qui la perpètrent.

Pour occulter ce malaise grandissant, on alimente les idées reçues. Cela rassure le citoyen lambda affalé dans son canapé que l’on conforte dans ses opinions. Le fonctionnaire râleur par essence n’a plus le droit de se plaindre, il a des vacances, un CDI, la sécurité de l’emploi, un salaire assuré à chaque fin de mois. Tout va bien, il est sorti d’affaire, il n’a plus qu’à vivre heureux. Malheureusement, les jeunes qui entrent dans la fonction publique s’aperçoivent très vite que le job a changé. A présent, il s’agit de maintenir la paix civile en faisant d’eux des « ambianceurs ». Il s’agit d’atténuer la ruine par l’animation. Les profs ne délivrent plus des savoirs, les jeunes policiers arrêtent le moins possible les malfrats, les jeunes juges ne sanctionnent plus, tous dialoguent, tous négocient avec des citoyens effrontément sans complexe qui éructent ou les tabassent parce qu’ils n’obéissent pas à leurs desiderata. Si 75% des 18-25 ans rêvent de devenir fonctionnaire pour éviter la précarité, ils déchantent vite une fois en poste. L’enthousiasme des jeunes étudiants bercés par une idéologie soixante-huitarde s’essouffle au bout de la première année de plein exercice. Pourtant, sur le papier celle-ci était magnifique, elle leur promettait qu’ils contribueraient à offrir la même chance à tous de réussir et de trouver sa place dans la société. Cette promesse républicaine, absolument centrale et à laquelle tous les Français sont profondément attachés, ils ne peuvent la tenir. Non par manque de compétence ou d’expérience – même les plus expérimentés prennent la fuite- mais parce qu’ils se rendent compte qu’ils se retrouvent dans la cale du navire France alors que par, leurs efforts, ils pensaient prétendre au moins à la seconde classe. En cela, la dévalorisation du métier d’enseignant et plus généralement de la fonction publique justifie un double désamour, à la fois celui des élites pour qui travailler dans la petite fonction publique, c’est déchoir, et en même temps de certains citoyens issus de l’immigration pour qui ils représentent un ordre et des valeurs républicaines qu’ils refusent de respecter. Le choc est immense, le marasme également.

Ce n’est pas un hasard si les violences envers les fonctionnaires ne font qu’augmenter, elles marquent l’impuissance des classes dirigeantes à traiter le problème. Le lien se délite peu à peu et la fracture entre les territoires s’amplifie. Comment veut-on qu’un jeune policier s’épanouisse dans son métier, qu’un jeune enseignant se fasse respecter de sa classe, quand on a pu voir cet été à quel point l’autorité de l’Etat n’existait plus ? La crainte de troubler la paix civile prime sur tout le reste. Aujourd’hui, être fonctionnaire, c’est jouer les tampons entre la population des quartiers et le reste de la population française. C’est faire face à une sécession qui ne dit pas son nom, c’est prendre les coups tout en faisant du social, encore et toujours, alors que cela ne fonctionne pas. Pourtant,  on continue de commander des sondages, on fait mine de s’étonner, on cherche une explication. Ainsi, selon la récente enquête du Parisien-Aujourd’hui en France, 58% des profs estiment manquer de considération, ils sont 80% chez les plus jeunes. Cela est révélateur de la déchéance sociale globale qui mine les fonctionnaires. Cela n’empêche pas ce journal de titrer plaisamment la publication de ce sondage « Les Profs ont besoin d’amour », allusion railleuse au titre de Lorie et clin d’œil appuyé en direction des lecteurs : « Toujours en train de se plaindre, ceux-là ! ». De fait, ricaner s’avère bien utile pour occulter non seulement des souffrances individuelles mais aussi et surtout celles de la République. Sous l’impulsion d’une hiérarchie qui distille des discours en décalage total avec la réalité du terrain, les fonctionnaires, représentants de l’ordre républicain, n’ont plus aucune autorité parce qu’on les a en dépossédé. Dès lors, les abus se multiplient. Face à cette sape quotidienne, ils sont totalement désarmés. Et, ils ont le sentiment d’un grand abandon qui provient à la fois d’un manque criant de soutien de leur hiérarchie qui les pressure pour avoir des résultats rapidement, quitte à enjoliver la réalité, et du manque de reconnaissance des citoyens lambda qui les considèrent comme des privilégiés qui n’ont pas à se plaindre parce que c’est pire dans le privé. Parmi eux, certains esprit chagrins se félicitent même qu’ils en bavent. Alors, ces jeunes fonctionnaires finissent par s’apercevoir qu’ils sont devenus de la chair à canon que l’on a envoyé sous le feu et qu’il n’y aura pas de renfort.

*Photo :   un_cola.

Le Liban survivra-t-il à la crise syrienne ?

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Liban, le 15 août, en route pour Beyrouth après la journée passée à la plage de Tyr dans le sud du pays, les visages sont dorés par le dur soleil méditerranéen, la conversation dans la voiture est joviale et légère. Le ciel bleu est dégagé. Soudain une détonation éclate, une épaisse fumée noire se dégage, les voitures zigzaguent, les passants s’agitent, une voiture a explosé nous dit-on. La douce journée estivale paraît déjà loin quand on nous annonce le nombre estimé de victimes de l’attentat. Le Liban et ses paradoxes, ce Liban qui condense en une journée le sable fin du Sud et la fumée d’un attentat.

L’explosion de la voiture piégée à Roueiss, fief du Hezbollah dans la banlieue sud, a fait 27 morts et 336 blessés, et marque une avancée dans la propagation du conflit syrien au Liban. Revendiqué par un groupuscule sunnite, l’attaque est censée venger l’intervention du parti de Dieu au côté de l’armée de Bachar Al-Assad. Le Hezbollah manifeste en effet un soutien indéfectible au régime baasiste depuis le début de la guerre. En avril dernier, le Hezbollah a reconnu publiquement son intervention militaire aux côtés du dictateur syrien, qui s’est déroulée notamment lors de la bataille de Qousseir, reprise aux mains des rebelles. Logique, tant le Hezbollah a intérêt à soutenir Bachar : la chute du régime syrien signerait un coup dur pour le parti chiite, qui est une pièce maîtresse de l’alliance syro-iranienne.

Or, l’implication du Hezbollah dans le conflit syrien projette le Liban dans une situation délicate. Au sein même de ce parti, des voix s’élèvent contre cette intervention, à l’instar de Sobhi al-Toufayli, l’un de ses fondateurs, qui estime que la participation du parti de Dieu à la guerre civile syrienne ne fait qu’exacerber les tensions entre sunnites et chiites. Tensions qui s’étendent d’ailleurs aux chrétiens. Le pays entier est profondément divisé ; la grande question à poser, non sans une pointe d’humour, à un chrétien est « Es-tu chrétien sunnite ou chrétien chiite »… ! Cette plaisanterie revient à demander s’il fait partie des chrétiens hostiles à l’axe syro-iranien (« l’alliance du 14 mars », fondée au lendemain de l’assassinat de l’ancien premier ministre sunnite Hariri), ou au contraire s’il soutient la Syrie, aux côtés du Hezbollah, à l’instar du Courant Patriotique Libre de Michel Aoun.

Ripostes après ripostes, les quartiers sensibles du Liban s’enflamment. L’attentant de Tripoli, la grande ville du nord, emblématique de la division libanaise entre alaouites et sunnites, est un signal alarmant de la montée aux extrêmes ; le 23 août deux explosions ont fait 45 morts et plus de 500 blessés. Les deux attentats ont eu lieu près de deux mosquées sunnites. L’attentat n’a pas été revendiqué, mais il est possible qu’il tienne lieu de réponse à celui perpétré dans le fief du Hezbollah. Toutefois, il semble peu probable que le parti de Dieu soit à l’origine du double attentat tripolitain, le Hezbollah n’ayant aucun intérêt a un embrasement du Liban : véritable État dans l’État, il est la seule milice officiellement encore armée (contrevenant par là à la résolution 1559 de l’ONU) et possède un fort pouvoir politique, économique et militaire. Il jouit, par ailleurs, du grand prestige d’avoir fait reculer Israël pendant la guerre de 2006. On pourrait, plus probablement, imputer l’attentat de Tripoli au gouvernement syrien car cette ville est un lieu de recrutement de rebelles au régime syrien. On voit désormais que le Hezbollah se retrouve dans une position difficile : s’il continue à participer à la guerre civile syrienne, il y a de grandes chances pour que le Liban en fasse les frais, mais cette situation ne pourrait que lui porter préjudice, comme nous le confirme L’Orient-Le Jour.

La possible propagation de la guerre syrienne au Liban pose aussi la question des réfugiés. On estime leur nombre à un million … pour une population de 4 millions de Libanais. Ceux-ci se retrouvent dans des camps, essentiellement dans la vallée de la Bekaa, dans des conditions sanitaires déplorables.Selon l’opinion libanaise commune, les camps de réfugiés seraient un nid de djihadistes, ce qui constitue une véritable angoisse. Un nombre certain de chrétiens libanais, que j’ai rencontrés, estiment que les djihadistes « sont les vrais terroristes », et non pas le Hezbollah comme on le dit en Occident. Se pose aussi le problème de la hausse de la délinquance résultant de la simple nécessité de vivre : face à l’augmentation des vols, le sentiment libanais oscille entre la compassion pour une population qui a tout perdu, et le rejet d’une population en exil.

Après le massacre de la Ghouta du 21 août, dont les responsabilités ne sont pas encore pourtant clairement établies, la ligne rouge fixée par l’Occident été franchie, et l’intervention en Syrie semble imminente. Il semble bien légitime de se demander ce qu’il adviendra du Liban, dont le destin semble actuellement si étroitement lié à celui de son voisin. En Syrie, les Occidentaux ont laissé la rébellion se faire récupérer par les djihadistes, au moment où les Iraniens et Russes ne cessaient de faire de l’ingérence. Dans ces conditions, des ripostes sont à craindre sur le territoire libanais, Assad exportant le chaos syrien au Liban. Tripoli sera certainement au centre du conflit, et deviendra peut-être alors, un nouvel Irak en miniature.

*Photo : carimachet.

À l’ombre du jeune homme sans pleurs

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patrick modianoNon, Patrick Modiano n’écrit pas toujours le même livre. À chaque roman, depuis La Place de l’Étoile, en 1968, Modiano rédige un chapitre de sa recherche, non pas du temps perdu, mais du temps flou, comme cela apparaît avec la publication de ce volume Quarto réunissant dix de ses textes, de Villa triste (1975) à LHorizon (2010).

On peut s’étonner que la trilogie romanesque inaugurale − La Place de l’Étoile, La Ronde de nuit, Les Boulevards de ceinture – ne figure pas dans la sélection. Toute la veine autobiographique de Modiano, en effet, y est déjà présente. On y croise un jeune homme flânant dans les rues de Paris occupé. Il  quête des traces de son père. La fumée des cigarettes Vogue brouille les regards. Des femmes blondes portent des manteaux de fourrure. Une mère est souvent absente. Des téléphones sonnent dans le vide. La rue Lauriston intrigue. La fugue est une nécessité. Et ce volume Quarto, justement, même amputé, apparaît comme une longue fugue de plus de mille pages.

Comme Modiano revenant sans fin sur ses obsessions, le lecteur piégé ne se lasse pas de le suivre dans ses mots, sa phrase, sa fameuse petite musique. Dès Villa triste, on s’accroche aux pas du narrateur : « Que faisais-je à dix-huit ans au bord de ce lac, dans cette station thermale réputée ? » Il y a beaucoup de questions chez Modiano.[access capability= »lire_inedits »] Les réponses, elles, se trouvent à tâtons. Les titres des romans donnent des pistes : Livret de famille, Rue des boutiques obscures, Remise de peine. Dans cette enquête au long cours, les indices sont des phrases: « Je n’avais que vingt ans, mais ma mémoire précédait ma naissance. J’étais sûr, par exemple, d’avoir vécu dans le Paris de l’Occupation puisque je me souvenais de certains personnages de cette époque et de détails infimes et troublants, de ceux qu’aucun livre d’histoire ne mentionne […] J’aurais donné tout au monde pour devenir amnésique. »

Au fil des pages, une tension bizarre prend à la gorge. Il y a des accidents de voiture, des maisons qu’on pourrait croire hantées. Un mystère entoure Rudy, le frère de Modiano. Il est à la fois partout et absent : singulière impression. Son ombre semble se superposer à celle de la petite Dora Bruder, 15 ans en 1941. Elle habitait 41 boulevard Ornano. Elle a disparu. On ne la reverra que dans le roman que Modiano lui consacre, cinquante-six ans plus tard – un monument de grâce mélancolique offerte à une morte très vivante.

Dans Un pedigree, Modiano va encore plus loin,  sa mémoire est définitivement mise à nu : « Je suis né le 30 juillet 1945, à Boulogne-Billancourt, 11 allée Marguerite, d’un juif et d’une Flamande qui s’étaient connus à Paris sous l’Occupation. J’écris juif, en ignorant ce que le mot signifiait vraiment pour mon père et parce qu’il était mentionné, à l’époque, sur les cartes d’identité. »

Sur ses parents, Modiano dit tout, sans larmes, agent secret de leur vie et de la sienne, c’est-à-dire d’une France troublée. Il nous transporte quai Conti, au numéro 15, dans l’appartement familial d’une famille qui n’en est pas une. Les gens, autour de lui, connaissances de son père ou de sa mère, ressemblent à des fantômes aux couleurs passées. Les dates claquent, telles des balles dans la peau du temps. La guerre d’Algérie, aussi, fait un drôle de bruit à ses oreilles d’adolescent reclus dans un pensionnat de Haute-Savoie.

On comprend pourquoi Modiano a titré, en citant Guy Debord, son roman suivant : Dans le café de la jeunesse perdue. On comprend surtout que, pour lui, l’abandon n’est pas seulement un sentiment, mais un souffle au cœur, incurable: « À part mon frère Rudy, sa mort, je crois que rien de tout ce que je rapporterai ici ne me concerne en profondeur. J’écris ces pages comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n’était pas la mienne. »[/access]

 

Patrick Modiano, Romans, Quarto Gallimard, 2013.

*Photo: France 5

Osez Anne Hidalgo !

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Qui a dit que le socialisme utopique était mort ? Le livre numérique concocté par l’équipe de campagne d’Anne Hidalgo, Oser Paris, 150 propositions pour Anne Hidalgo, prouve le contraire : en 180 délicieuses pages, il brosse le portrait d’une capitale futuriste et progressiste à faire pâlir d’envie les utopistes les plus farfelus. Dépassée l’abbaye de Thélème, ringardisé, le phalanstère de Charles Fourier : en matière de cité idéale, le Paris d’Hidalgo devient la référence. Dans le domaine du gauchisme festivo-culturel, l’élève a largement dépassé le maître : flanqué d’un adjoint au maire chargé de la nuit, le Paris de demain sera évidemment une ville festive, mais aussi une ville « exemplaire », « solidaire », « durable » « créative », « ouverte », une « Ville-monde », une « ville à vivre », bref, une « ville pour tous ».

Avec seulement 8 propositions sur la sécurité, et autant sur le logement, pour 22 pour la culture et le sport, le programme d’Hidalgo  s’intéresse aux vrais problèmes des Parisiens. Car c’est bien connu, la ville rêvée des Parisiens est une ville LUDIQUE et PARTICIPATIVE, ces deux adjectifs étant au delano-hidalgisme ce que la transsubstantiation et l’immaculée conception sont à l’Eglise catholique. Ainsi l’installation de jeux géants, d’appareils de fitness, de bibliothèques mobiles, ainsi que  la valorisation du Tai-chi  et d’espaces de street-art, permettront aux habitants de pratiquer le djeunisme à tout moment et en tout lieu. Les pétitions, les conseils de quartier, les « concierges de rue » et autres démocratismes seront encouragés. On créera même des « Speak’s corner » : « des espaces où chacun peut prendre la prendre la parole librement et devenir un orateur devant l’assistance du moment ». De grands chantiers culturels sont également prévus : « créer des groupes Facebook pour chaque musée », notamment.

Le Paris de demain ne laissera personne sur le carreau. La ville sera en effet « amie des aînés », auxquels elle essaiera de fournir un « environnement urbain adapté » (on tremble : cela signifierait-il la création de déambulateurs en libre service ?).  Amie des immigrés, elle proposera un « prix Paris ville-monde » pour « valoriser le parcours des migrants qui contribuent à la diversité de la capitale », ainsi qu’un « musée participatif de l’intégration ». Mais elle sera également bien sûr « le Grand Paris des Enfants », auxquels la candidate a consacré une matinée « pour discuter de leur vision de la capitale » et qui, visiblement formatés, on proposé d’ « arrêter de tuer les araignées » et d’ « intégrer des personnes qui ne parlent pas français dans les classes ». Amie des animaux, enfin, avec la création d’un « centre de soins pour la faune parisienne » (traduction : un hôpital pour les pigeons et les rats).

Mais trêve de fantaisies, la capitale sera aussi à la pointe niveau gender-friendly. On fera attention à « lutter contre le sexisme dès la crèche », et des « cours sur le genre luttant contre les stéréotypes sexistes » seront proposés aux enfants par la Ville de Paris dans le cadre des activités périscolaires. Enfin une proposition consiste à adopter le « gender-budgeting » : il s’agit « d’analyser les dépenses et les recettes publiques sous l’angle du genre » pour éviter les « discriminations ».

Bon, ne soyons pas vaches, on notera tout de même une proposition réaliste et utile : l’augmentation du nombre de sanisettes. Quoique là encore, on rejoigne le socialisme utopique d’antan qui clamait « À chacun selon ses besoins ! »

 

La droite suit son Fillon

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francois fillon justice

Il aurait fallu faire l’inventaire du quinquennat précédent dès la défaite consommée mais ce n’est pas une raison pour faire la fine bouche aujourd’hui alors que plus personne à l’UMP ne conteste véritablement son utilité et qu’une sorte d’apaisement est survenue précisément à la suite, sur le tard, du ralliement de Jean-François Copé à cette démarche salubre. Tout ce dont la droite honorable devra s’abstenir lorsqu’elle reviendra au pouvoir, elle en prendra connaissance en portant un regard critique sur le bilan de Nicolas Sarkozy, les méthodes et la pratique présidentielle de celui-ci.

Ceux qui doutaient de François Fillon en sont pour leurs frais. J’ai toujours considéré qu’il ne convenait pas de confondre le comportement d’une personnalité politique soumise peu ou prou à l’autorité d’un autre avec celui dont elle pourrait faire preuve au plus haut niveau de l’Etat. Je suis persuadé, d’ailleurs, que nous n’avons pas le choix. François Bayrou a pris une décision cohérente et courageuse en 2012 en votant pour François Hollande – pas d’autre choix possible avec un Nicolas Sarkozy rejeté et une droite alors plombée par son inconditionnalité et son aveuglement – mais lui, comme d’autres, n’aspirent qu’à regagner leur terre, leur famille de prédilection à partir du moment où seront respectés et assurés la morale publique, l’état de droit, la radicalité intelligente du projet, la continuité et la maîtrise de l’action et, plus globalement,le redressement de la France sur le plan de ses valeurs, de son autorité et de son prestige.

Vaste programme mais François Fillon me paraît s’inscrire dans ces perspectives si j’en juge par la remarquable interview donnée à Paris Match et inspirée par les questions pertinentes d’Elisabeth Chavelet. Ce que l’ancien Premier ministre transmet avec ses réponses qui n’éludent rien, et notamment pas le reproche absurde d’indécision qui lui est trop souvent fait, représente une vision claire, précise, détaillée de ce que notre pays devra engager pour sa sauvegarde et un meilleur destin si François Hollande, en 2017, était amoindri par une absence de résultats et vaincu par une droite respectable à l’issue d’une campagne digne.

Si je suis attentif à l’état de droit et à la justice, c’est à cause du fait que nous sommes particulièrement, les uns et les autres, orientés par nos préoccupations et nos compétences et que les miennes m’entraînent vers l’incarnation d’une République irréprochable, un leurre en 2007 mais, je l’espère, une réalité en 2017. Je regrette – cette grave lacune sera comblée – que François Fillon, dans ses interventions médiatiques, évoque trop peu la Justice alors qu’elle constitue un enjeu fondamental pour notre démocratie. Le quinquennat de Nicolas Sarkozy l’a démontré avec ses errements et celui commençant de François Hollande le valide avec une incontestable avancée sur le plan de la gestion des affaires signalées et de l’indépendance des parquets.

François Fillon doit d’autant plus consacrer à la réflexion judiciaire le temps et l’intérêt qu’elle mérite – et non pas cette approche superficielle, presque à la limite de la condescendance – qu’elle lui permettra peut-être de réaliser cette inconcevable synthèse jusqu’à aujourd’hui entre le coeur et l’esprit, la fermeté et l’humanité, la police et la magistrature, l’utilité et la sauvegarde sociales d’un côté et la dignité des personnes de l’autre. Cette entreprise de haute volée est plus que jamais nécessaire car elle a sa place entre le laxisme auquel Christiane Taubira donne ses lettres de noblesse et l’empirisme erratique du quinquennat précédent.

Quel catastrophique signal vient d’être donné par Jean-Marc Ayrault – et quel encouragement diffus pour la délinquance et la criminalité – avec la suppression des peines plancher et l’instauration superfétatoire et donc dangereuse à tous points de vue de la peine de probation !

Il serait dramatique pour la droite responsable – François Fillon a raison de vouloir substituer à la précaution stérilisante la responsabilité créatrice – d’abandonner le terrain de la justice à une gauche demeurée toujours aussi naïve et à un conservatisme englué dans un matraquage judiciaire, comme, sur un autre registre, le matraquage fiscal de maintenant.

Un humanisme mais rigoureux, une démocratie sachant se défendre sans se renier, un pays ne tendant pas l’autre joue mais mesuré et lucide dans ses ripostes.

Il y a de quoi faire, espérer, rassembler, gagner.

*Photo : Organisation for Economic Co-operation and Develop.

Michael Kohlhaas, un homme de principe

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michael kohlaas pallieres

Dans la fiche de présentation, le réalisateur, Arnaud des Pallières, rappelle deux choses essentielles pour comprendre son film, et la démarche titanesque qui en découle. Premièrement, Michael Kohlhaas est tiré d’une nouvelle de Heinrich von Kleist, publiée en 1810, qui raconte l’histoire (vraie) d’un marchand qui se révolte contre l’ordre établi au XVIe siècle afin d’obtenir réparation et justice de la part d’un seigneur inique. Franz Kafka, dont c’était le livre préféré dans toute la littérature allemande, y aurait puisé le désir d’écrire ! Deuxièmement, le réalisateur précise avoir lu l’ouvrage à 25 ans et en avoir tout de suite tiré  l’envie d’en faire un film ; un film qui se situerait dans le sillage d’Aguirre (Herzog), Les Sept Samouraïs(Kurosawa) et Andrei Roublev (Tarkovski). La barre était si haute qu’Arnaud des Pallières avoue avoir attendu plus de vingt ans pour se lancer dans l’aventure, le temps de l’humilité, le temps de comprendre que, de toute façon, il n’arriverait pas à toucher le sublime de ses prestigieux devanciers.

On peut difficilement le contredire sur ce point, bien que Michael Kohlhaas soit une œuvre rare, et un grand film français – très loin des poncifs imbéciles du cinéma hexagonal. La nouvelle de Kleist est transposée (avec bonheur) dans les paysages venteux et brumeux des Cévennes et porté par un acteur au charisme prodigieux : Mads Mikkelsen (qui nous rappelle la figure étincelante de Clint Easwood dans les grandes plaines du Far West). L’histoire est toujours celle d’un marchand de chevaux, lecteur de la Bible, qui se lève contre un jeune seigneur barbare au nom des principes qui l’animent : l’amour, la justice et l’honneur. Mon Dieu, me direz-vous, un film réactionnaire ! La tolérance, le mélange et les plaisirs de l’homme libéré de tout principe, c’est quand même autre chose. Bref, Michael Kohlhaas est un homme droit, et par là même rigide, qui n’hésite pas à mettre la province à feux et à sang pour demander réparation, et justice. Point.
Cette vengeance au nom de l’honneur bafoué n’est pas en soi une grande nouveauté, elle est même le lot du genre humain (sauf à changer le genre). Mais le génie de Kleist, que des Pallières retranscrit magnifiquement dans une scène avec Denis Lavant (le prédicateur), est justement de mettre son « héros » devant ses propres contradictions et, disons-le, devant sa conscience d’homme. Et de rappeler ainsi que la vie, notre vie, est un dialogue incessant, une déchirure béante entre notre condition éphémère et notre aspiration à l’éternel. Questionnement ontologique qui ne se glisse pas dans les cerveaux supérieurs,dans les hautes altitudes de la spéculation, non, questionnement qui surgit dans les actes de la vie courante et qui se répercute dans les engagements que l’homme s’impose à lui-même.
Michael Kohlhaas, lui non plus, n’échappe pas à l’entrelacement des causes et des conséquences qui projettent l’être dans les gouffres sans fond de la destinée. Le « héros », le « juste » qui s’est levé contre l’ignominie d’un seigneur tombe lui-même dans les travers de l’hubris, et de la justice qui se fait vengeance. Pire, c’est au nom de valeurs nobles que l’homme s’enfonce dans la matérialité du mal, sans même s’en rendre compte. Il faut l’intervention d’un pasteur au visage diabolique pour que l’homme d’honneur contemple son âme dans ce miroir, et comprenne qu’il ne trouvera jamais d’équilibre entre son désir de justice, ô combien juste ici-bas, et la nécessité du monde, qui répond à un mystère insondable. C’est le destin de l’homme (fini) face à Dieu (infini) qui se joue ici, et il n’y a ni vainqueurs ni vaincus. Mickael Kohlhaas finira par déposer les armes, et mettre sa vie entre les mains d’une Providence dont il connaît déjà la sentence. Mais il lui faut aller jusqu’au bout de ses principes, et en payer le prix comme il se doit, chez les hommes et dans le ciel. Grande leçon.
Nous n’avons rien dévoilé ni de la fin du film ni des raisons profondes d’une quête d’un autre âge, et plus que jamais présente pour ceux qui veulent bien mettre leurs actes au diapason de l’éternité qui les recouvre. Et, malgré toutes les propagandes actuelles, il faut espérer que des choses aussi rétrogrades que le désir d’amour, le sens de l’amitié, le goût de l’honneur et la mémoire de la mort continueront à serrer la poitrine et à brûler le cœur des hommes d’un autre âge, des hommes sans âge, des hommes tout court.

Jérôme Guedj, cible d’un corbeau antisémite

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jerome guedj

jerome guedj

Jérôme Guedj, député PS et président du Conseil général de l’Essonne, a fait le buzz de cette prérentrée politique en twittant le fac-similé d’un courrier antisémite à lui adressé :

tweet guedj antisemitisme

Ce tweet a immédiatement fait le tour des rédactions en ligne des grands médias, à l’affût de toute nouvelle naissance issue du ventre encore fécond de la bête immonde.

On notera la naïve délicatesse de la missive anonyme écrite au feutre en quatre couleurs (rouge, vert, bleu et noir), agrémentée de petits dessins, dont un drapeau israélien prolongeant la dernière barre d’un « H » terminal improprement ajouté au mot « Knesset », dénomination officielle du parlement monocaméral de l’Etat d’Israël.

Par son contenu, cette lettre peut être classée dans la catégorie des poulets antisémites « soft », car elle ne vise qu’à inciter son récipiendaire à changer de crémerie, pour aller exercer ses talents dans l’hémicycle de la Knesset. Un sort nettement plus enviable sur le plan de la qualité de la vie que le regret, souvent formulé par les corbeaux antisémites « hard », que le projet hitlérien n’ai pas été mené à son terme en ce qui vous concerne. Commentaire de Guedj : « #PasCoolLaRentrée », ce qui en tweetolangue « djeune » révèle une forte émotion doublée d’une colère froide du député agressé.

Et pourtant, à quarante-et-un ans, dont une vingtaine consacrée à la vie politique active, Jérôme Guedj ne se souvient que de trois attaques à caractère plus ou moins antisémite dont il aurait été victime dans le cadre de sa vie publique. Il faut préciser que ce brillant sujet, issu d’un milieu modeste de juifs pieds-noirs (il est né à Pantin, c’est dire !) a effectué un parcours républicain exemplaire. Issu du collège Diderot, d’Aubervilliers dans le 9-3, il intègre Sciences-Po Paris, puis l’ENA, bien avant que les mesures de discrimination positive instaurées par feu Richard Descoings ne favorisent l’entrée des jeunes des cités dans les temples de l’élitisme. De son judaïsme, Guedj s’est bien gardé de faire un étendard, ni dans le registre de la victimologie, ni dans celui de la « jewish pride » : on chercherait en vain, dans ses interventions publiques ou ses écrits, des propos pouvant être influencés ou même mis en relation avec ses origines. Certes, il est entré en politique par le canal de SOS-Racisme à l’époque où Julien Dray en était le patron, comme Harlem Désir ou Malek Boutih, mais la dénonciation systématique de l’antisémitisme n’a jamais été sa tasse de thé. Pas plus que la défense, au sein du PS, de positions moins défavorables à Israël que celles de la direction du Parti, telles qu’elles s’expriment, par exemple au sein du Cercle Léon Blum dont il ne fut jamais membre, à la différence de Julien Dray, DSK ou Pierre Moscovici. Si cela n’était devenu un gros mot dans le vocabulaire de la gauche d’aujourd’hui, on pourrait donc le créditer d’un parcours d’assimilation réussi, dont les racines plongent jusqu’au décret Crémieux faisant de ses ancêtres juifs d’Algérie des citoyens français à part entière.

C’est peut-être ce qui provoque son étonnement désolé lors de la réception du misérable billet dont il nous a donné connaissance : « me faire ça, à moi, qui ne suis ni religieux ni sioniste militant, c’est trop inzuste ! » se lamente notre Caliméro du Palais-Bourbon.

Qu’il me permette de lui faire amicalement part de mon expérience en la matière, celle d’un homme qui a l’âge de ses parents, et occupé une position publique, certes moins prestigieuse que la sienne, mais tout de même de nature à vous exposer à l’activité de ce genre de correspondants importuns.

Pendant toutes les années où j’ai exercé des fonctions dans la presse nationale, à Libération, puis au Monde, je n’ai abordé qu’exceptionnellement des sujets réputés sensibles pour quelqu’un portant un patronyme indubitablement juif : un dossier en 1979 dans Libération , sur la diffusion sur Antenne 2, du feuilleton Holocauste, et un reportage en Israël pour ce même journal lors de l’arrivée des Falashas en 1983, et c’est à peu près tout. Au  Monde , je me suis bien gardé de me mêler de ces sujets, non que je n’eusse pas envie de m’y consacrer, car les questions du Proche-Orient me fascinaient, mais en raison d’un tout bête scrupule déontologique. Mon approche du conflit israélo-arabe était, de mon point de vue de l’époque, plus passionnelle que rationnelle, et en conséquence, je ne m’estimais pas autorisé à utiliser un grand organe de presse comme vecteur clandestin d’opinions personnelles. Un attitude confinant d’ailleurs au masochisme, car je pouvais observer, que dans un bureau voisin du service international, un gang de Levantins responsables de la rubrique Proche et Moyen-Orient, composé d’un juif antisioniste, d’un Arménien et d’un Grec arabolâtres, tous trois originaires d’Egypte menait sans vergogne une campagne résolument hostile à l’État juif, non exempte de manipulations ni de crapuleries journalistiques, sans que la direction du journal ne s’en émeuve…[1. Il faut préciser, par souci de justice qu’à partir du milieu des années 80, Jacques Amalric, chef du service étranger, s’efforça de corriger ces biais. Après son départ, en 1992, le «  quotidien de référence » reprit son antienne anti-israélienne en l’adaptant au goût du jour.]

Or, c’est durant cette période que j’ai reçu le plus abondant courrier à caractère antisémite de mon existence : plus d’une cinquantaine de lettres de tout acabit, de la haine antijuive maurrassienne écrite d’une main tremblée de vieillard aux diatribes post soixante-huitardes maquillant l’antisémitisme sous des oripeaux antisionistes. J’ai conservé ces lettres, et met ce corpus à la disposition d’éventuels chercheurs travaillant sur l’antisémitisme en France dans le dernier quart du siècle dernier. J’en ai conclu que l’irritation de mes correspondants résultait non pas de prises de positions concernant la situation des juifs en France ou ailleurs dans le monde, Israël compris. Ils m’en voulaient beaucoup plus de mon culot de petit juif, venu  d’on ne sait où, de faire preuve d’expertise sur des sujets  comme la politique allemande, l’Union européenne, l’OTAN…

La preuve : lorsque, touché par l’âge de la retraite, je me  suis libéré de ce devoir de réserve auto-imposé, et écrivait plusieurs livres plutôt engagés en faveur des juifs et d’Israël, j’ai été négligé par les corbeaux habituels. On m’attaquait, certes, mais à cause des idées exposées, et non pas es qualités. J’ai même l’impression d’avoir inspiré quelque crainte, comme si ces paranoïaques supposaient que je puisse bénéficier d’une protection rapprochée de Tsahal ou du Mossad !

Alors, cher Jérôme Guedj, si ces courriers te chagrinent, un seul remède : vas-y carrément dans la juiverie triomphante (demande conseil à ton nouveau collègue Meyer Habib, il est très bon dans le genre). Envoie, si ce n’est déjà fait, des cartes de vœux de Rosh Hashana à tous les yids ahskénazes et sépharades de votre circo (dépêche-toi, c’est le 4 septembre !). Prends, l’an prochain tes vacances à Netanya, en tweetant tous les jours des tofs de ta famille sur la plage. Fais-toi photographier avec Shimon Pérès, car  je concède que Netanyahou ce serait contreproductif vu ton positionnement politique. Si cela te paraît trop dur, alors jette discrètement au panier les lettres du même acabit que ton coup de blues ne va pas manquer de susciter. Bonne année 5774 quand même !

*Photo: DR

Rubens : Muray-Lens, et retour

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rubens promethee supplicie

rubens promethee suppliciePour atteindre le Louvre-Lens, inauguré en décembre 2012, il faut prendre le train. Car la ville de Lens, dans le département du Pas-de-Calais, a fait le choix de se situer à environ 200 kilomètres de Paris. Un trajet en TGV d’environ une heure est donc le prix à payer pour visiter « L’Europe de Rubens », exposition présentant 170 œuvres de l’artiste anversois et de quelques-uns de ses contemporains. Le TGV est un endroit éprouvant fonctionnant à l’énergie nucléaire, où des humains très variés coexistent dans l’indifférence. Cet épisode ferroviaire est cependant l’occasion de se replonger dans La Gloire de Rubens, l’ouvrage que Philippe Muray a consacré au peintre en 1991, réédité il y a peu par Les Belles Lettres. Le contempteur féroce du festivisme aime Rubens autant qu’il abhorre les nouvelles idoles de l’art contemporain : « Je ne serais pas en train de parler de Rubens si je n’avais oublié depuis des éternités mes obligations filiales envers toutes les formes d’anti-culture, minimalisme, design, anti-art, avant-gardes et autres saintsulpiceries sur la mort de l’art. » Muray dit aussi, sur le ton de la confidence, à quel point l’art de Rubens renvoie à la sexualité : « Le dieu Rubens me poursuit depuis que les femmes existent. Avant de le connaître, je l’ai cent fois reconnu dans la courbe d’un dos, dans le penchant d’un flanc, au détour d’un cou, sous le murmure d’un visage. Plus je connais ses femmes, plus j’aime les autres à travers elles. » Comme on le comprend : Rubens mène à toutes les femmes, et toutes les femmes mènent à Rubens…

Le train s’arrête à Arras quelques minutes, le temps d’embarquer de nouveaux voyageurs. Pendant ce temps-là, Philippe Muray cite Louis-Ferdinand Céline pour nous faire toucher du doigt la chair des toiles de Rubens : « L’humanité ne sera sauvée que par l’amour des cuisses. Tout le reste n’est que haine et ennui. » La gare de Lens est inscrite au registre des monuments historiques depuis 1984. Son architecture art déco, ses fresques murales évoquant les destins liés des mineurs et des cheminots ainsi que sa grande tour surmontée d’une horloge bleue en font un passage touristique obligé. Une navette relie la gare au musée, si par hasard d’imprudents amateurs d’art en venaient à vouloir flâner dans les rues de la ville ouvrière. S’enchaînent les corons tristes, jusqu’au Louvre, construit sur la fosse n°9 de la Compagnie des mines de Lens, à l’endroit même où les mineurs extrayaient du charbon.

Naturellement, l’idée de « délocaliser » un peu du Louvre dans une ville telle que celle-ci peut faire sourire. La lourdingue velléité politique a même fait rire beaucoup de monde à l’étranger, dont un journaliste britannique qui y a vu « une initiative maladroite, le mouvement d’auto-détestation d’une institution qui devrait, au contraire, être fière de sa splendeur palatiale ». [access capability= »lire_inedits »] Et pourquoi Lens, et pas Vesoul, Guéret ou Maulévrier (Maine-et-Loire) ville natale de Jean-Marc Ayrault ? Les visiteurs sont rares dans le hall du musée imposant, à l’architecture de hangar aéronautique. Quelques cars de touristes égayent le parking de leurs couleurs bariolées.

Rubens n’était pas seulement le peintre de la chair et des cuisses, mais aussi le peintre de l’Europe. Telle est la ligne directrice de cette excellente exposition temporaire visible jusqu’au 23 septembre en ces confins nordistes. L’Anversois Rubens est européen. Il est employé par les cours de différentes capitales européennes pour son art suggestif du portrait. « Dans le monde des cours, est-il précisé, les peintres ne sont pas les artistes les plus importants. Les musiciens, en général, priment. » Et plus  encore les maîtres d’armes…

Catholique, hostile à la cause protestante, Rubens – dont l’œuvre est stridence et grâce – illustre avec une épaisseur sans pareille les épisodes bibliques. Ses œuvres ont des titres sublimes…  Vierge à l’enfant entourée des saints Innocents (1618), où Marie, vierge potelée, est exubérante de grâce et de générosité. Plus loin, on voit La Pitié et la Victoire tenant une couronne  (1632-1633) aux dominantes de rouges et de jaunes irradiants ; puis La Sagesse victorieuse de la guerre et de la discorde sous le gouvernement de Jacques Ier d’Angleterre, dont la composition gracieuse et classique renvoie aux maîtres de Rubens, à commencer par Michel-Ange. Mais Rubens, peintre du XVIIe siècle n’oublie jamais les leçons de la Renaissance : ainsi peint-il, en 1632-33 L’Angleterre et l’Écosse avec Minerve et l’Amour où l’inspiration antique est très perceptible. Partout, il travaille les corps avec ferveur, et attache une immense importance aux détails. Dans Vénus et l’Amour tenant un miroir (1613), la grâce vient de la délicatesse de l’image renvoyée par le miroir, ce visage envoûtant de Vénus. Dans la célèbre toile Prométhée supplicié (1611-1612), l’aigle terrifiant − envoyé par Zeus − dévore le foie du titan imprudent ayant donné le feu divin aux hommes, en une composition majestueuse. Avec Léda et le cygne (1600) les relations entre les hommes et les animaux sont apaisées : la figure mythologique s’abandonne en un baiser légendaire au volatile divin ; l’imbrication de leurs corps est charnelle et troublante.

Pas la moindre fausse note dans ce parcours, si ce n’est − à mi-chemin − la diffusion d’une vidéo sur les différentes capitales européennes (infiniment dispensable…). Dans son journal, en date du 6 octobre 1987, Philippe Muray écrit au sujet de Rubens : « Qu’est-ce qu’être abondant dans un monde petit, avare, parcimonieux ? Qu’est-ce qu’être un artiste joyeux, coloré, bondissant, dans l’univers d’art qui s’est ouvert après les carrés blancs sur fonds blancs ? » Et quid des cuisses des femmes de Rubens en ce monde émacié ? Quid des générosités démonstratives du peintre anversois dans ce monde du politiquement correct et du principe de précaution ? Dans le TGV qui me ramène vers Paris, je songe que Rubens pourrait bien sauver le monde de l’ennui, et qu’il est peut-être même notre dernier recours…[/access]

 

Philippe Muray, La Gloire de Rubens, Les Belles Lettres.

Exposition « L’Europe de Rubens », du 22 mai au 23 septembre 2013, au Louvre-Lens.

 

*Photo: Rubens, Prométhée supplicié

 

François Hollande, l’homme invisible

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françois hollande

françois hollande
Je suis atteint du syndrome de Griffin. Et je ne suis manifestement pas le seul. Le syndrome de Griffin tire son nom du héros du roman L’homme invisible de HG Wells qui raconte comment un savant parvient à disparaître des yeux de ses contemporains tout en étant là. En l’occurrence, ce n’est pas moi qui ai disparu, enfin je ne crois pas, mais ce sont les hommes politiques. Ils n’impriment plus ni les rétines, ni les écrans, ni les mémoires.

Même le premier d’entre eux, François Hollande. Il n’est pas mou, il est transparent. Je lisais son entretien avec Le Monde samedi et j’oubliais au fur et à mesure ce que je lisais. J’ai cru que c’était de ma faute, que les prémices du gâtisme me fondaient dessus comme fond un néoconservateur sur un syndicaliste de gauche ou une dictature arabe. J’ai fait lire l’interview à mon entourage, les réactions furent les mêmes. On n’arrivait pas à retenir quoi que ce soit, une idée forte qui en général est fortement exprimée car le fond conditionne la forme et vice-versa. C’était sans nul doute dû à la prose terne et calibrée, sans saveur, énarchique, sans rien où accrocher l’entendement et encore moins la sensibilité. Cela se voit beaucoup sur François Hollande car en théorie il est président de la République et même président le Vème république, c’est à dire qu’il bénéficie d’une constitution qui par les pouvoirs qu’elle confère au chef de l’état donnerait une certaine consistance au plus ectoplasmique des élus.

Mais cela ne vaut guère mieux ailleurs. C’est devenu une banalité de dire qu’on connaît à peine les ministres alors que sous Chaban ou Mauroy n’importe quel Français, qui n’avait pourtant pas des dizaines de chaînes info et des milliers de sites internet, était capable de vous dire qui était ministre du travail ou secrétaire d’Etat aux DOM-TOM. Là chez les ministres, on ne connaît que Valls parce qu’il est de droite dans un gouvernement de gauche et Taubira parce qu’elle est de gauche dans un gouvernement de droite.

Ca ne va guère mieux en dehors du gouvernement. Prenez Marine Le Pen, elle aussi, elle est devenue normale. Elle s’est tellement dédiabolisée qu’elle est désormais une femme de droite comme les autres, ce qui va finir par lui poser des problèmes puisque son électorat est de gauche. À l’UMP, j’ai déjà oublié la photo de Fillon posant devant son château dans Match. Autrefois, un homme de droite qui aurait posé devant un château, ça aurait fait des histoires à n’en plus finir. Pompidou avait vertement engueulé le jeune Chirac qui s’était montré devant son château de Bity. Aujourd’hui, Pompidou qui n’était pas invisible, lui, avec ses Winston, son whisky, son Anthologie de la poésie française et sa Porsche ne dirait rien à Fillon. Parce qu’en fait s’il y a toujours un château, il n’y a plus personne devant.

La saison est pourtant propice aux hommes politiques. C’est la période des universités d’été. On se demande pourquoi on les appelle comme ça, d’ailleurs. Vu le niveau de formation politique du militant de base actuel, on n’y apprend visiblement pas grand chose. Et même si septembre, c’est encore techniquement l’été, depuis que les Français ne partent plus en vacances pour cause de pouvoir d’achat et qu’on fait rentrer les mômes la première semaine, l’été dure quinze jours environ, fin juillet début aout. Donc dans ces universités d’été qui n’en sont pas,  des hommes politiques invisibles font leur rentrée. De Jean-François Copé, par exemple que les gens ont fini par confondre avec Sarkozy alors que maintenant il ne veut plus, j’ai retenu qu’il était bronzé. Et sur l’ensemble de sa carrière, il nous reste quoi ? Une sortie sur les pains au chocolat ? Une seule formule ! C’est peu quand on se souvient des vacheries ou des bons mots que pouvaient sortir à la chaine les Mitterrand, les Giscard, les Chirac. Eux on les voyait bien. On pouvait les détester, les admirer, ils existaient. Ils avaient un corps et un discours, ce qui revient au même quand on est un peu sémiologue et en règle générale, on l’est jamais assez, sémiologue. Sarkozy a été le dernier à avoir une certaine présence. Ca ne m’étonne plus une telle nostalgie chez les militants et électeurs UMP qui ne sont pas rancuniers car Sarkozy a quand même perdu toutes les élections sauf celle de 2007. Même moi, j’en suis presque nostalgique aussi. C’était un tel plaisir d’être sarkophobe, de pouvoir exercer une mauvaise foi rabique. Parce que c’est le rôle d’un homme politique, ça, d’incarner quelque chose, de prendre des coups ou d’accepter les cris d’amour.

Là, je n’ai plus envie de détester ou d’aimer qui que ce soit. J’aurais l’impression de me battre avec du vent comme dans une histoire de fantômes chinois.

C’est le syndrome de Griffin. Pire que le poujadisme du tous pourris, l’indifférence du tous pareils.

*Photo: Parti Socialiste.

Ce que je pense vraiment du « pacte républicain »

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Ce qui est vraiment bien avec le Pacte Républicain (dont Marisol Touraine parlait encore sur France Inter), c’est qu’il légitime absolument toutes les prérogatives de l’État, même les plus délirantes, même les plus dangereuses, même les plus ridicules, et cela sans la moindre opposition possible, pour la bonne raison que personne ne l’a jamais signé.

Le Pacte Républicain, comme beaucoup d’autres hochets du régime, n’a absolument aucune existence concrète, constitutionnelle ou législative. C’est une pure fiction philosophique, une pure construction mentale, une pure mythologie politique qui n’est opérative que dans le cadre de la profession de foi. Invoquer le Pacte Républicain est extrêmement pratique pour draper ses projets, même les plus dégueulasses, même les plus insignifiants, de vertu immaculée. Augmenter les impôts, déposséder les gens de leurs droits, ruiner le pays, tout cela est possible grâce à l’intercession du Pacte Républicain. Et puisque c’est le Pacte Républicain (il est écrit « Républicain » dessus), génuflexion générale et onction sans ciller.

J’aimerais bien que l’État s’occupe de ce qui le regarde, qu’il laisse aux religions le champ de l’irrationnel, de la foi et de la philosophie philosophante, et qu’il cesse ses boniments de Grand Mage de l’Égalité et du Bonheur Citoyen. Ou alors qu’il nous fournisse réellement un papier officiel détaillant le contenu dudit Pacte, qu’on pourrait signer – ou pas, d’ailleurs – et en vertu duquel on pourrait exercer son opposition aux politiques menées si elles s’en écartent. Mais bon, quand je vois ce que fait l’État des votes des gens et des pétitions historiques de 700.000 personnes qui finissent dans la poubelle, je me dis que j’ai raison de penser ce que je pense du concept même de République.

Violence : les territoires perdus de la fonction publique

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violence fonctionnaires hopital

violence fonctionnaires hopital

En France, cet été, les menaces et les agressions n’ont pas seulement touché les buralistes et les joailliers. On constate une hausse générale des violences contre les fonctionnaires, tous services confondus. Il y a fonctionnaire et fonctionnaire, ceux qui sont en première ligne et les autres. L’augmentation la plus significative concerne les services hospitaliers qui enregistrent un accroissement  de 80% du nombre d’agressions sur les cinq dernières années. Pis, sur deux ans, les violences physiques se sont accélérées. La brutalité essaime. Désormais, les infirmiers et les médecins ne sont pas seulement agressés dans les Urgences des zones sensibles. Les hôpitaux de Province sont aussi atteints par cette envolée. La ville de Valence a depuis peu engagé  des vigiles qui surveillent les entrées et les sorties du centre hospitalier. Ils interviennent fréquemment pour maîtriser certains patients et les membres hystériques de leur famille. Comment réagir quand soigner un accidenté de la route en état de mort clinique, admis en réanimation, ressemble à un parcours du combattant parce que la famille remet en cause la compétence de l’équipe soignante ? Eux, ils savent mieux, eux ils ont vu ça sur internet. Alors, comme ces citoyens modèles menacent de revenir plus nombreux la prochaine fois et de démolir du matériel,  on cède, et on finit par faire de nouveaux examens inutiles aux frais du contribuable. C’est que pour certains citoyens la parole du fonctionnaire n’a plus de valeur. Partout, la violence devient une norme. Elle est légitimée même par ceux qui la perpètrent.

Pour occulter ce malaise grandissant, on alimente les idées reçues. Cela rassure le citoyen lambda affalé dans son canapé que l’on conforte dans ses opinions. Le fonctionnaire râleur par essence n’a plus le droit de se plaindre, il a des vacances, un CDI, la sécurité de l’emploi, un salaire assuré à chaque fin de mois. Tout va bien, il est sorti d’affaire, il n’a plus qu’à vivre heureux. Malheureusement, les jeunes qui entrent dans la fonction publique s’aperçoivent très vite que le job a changé. A présent, il s’agit de maintenir la paix civile en faisant d’eux des « ambianceurs ». Il s’agit d’atténuer la ruine par l’animation. Les profs ne délivrent plus des savoirs, les jeunes policiers arrêtent le moins possible les malfrats, les jeunes juges ne sanctionnent plus, tous dialoguent, tous négocient avec des citoyens effrontément sans complexe qui éructent ou les tabassent parce qu’ils n’obéissent pas à leurs desiderata. Si 75% des 18-25 ans rêvent de devenir fonctionnaire pour éviter la précarité, ils déchantent vite une fois en poste. L’enthousiasme des jeunes étudiants bercés par une idéologie soixante-huitarde s’essouffle au bout de la première année de plein exercice. Pourtant, sur le papier celle-ci était magnifique, elle leur promettait qu’ils contribueraient à offrir la même chance à tous de réussir et de trouver sa place dans la société. Cette promesse républicaine, absolument centrale et à laquelle tous les Français sont profondément attachés, ils ne peuvent la tenir. Non par manque de compétence ou d’expérience – même les plus expérimentés prennent la fuite- mais parce qu’ils se rendent compte qu’ils se retrouvent dans la cale du navire France alors que par, leurs efforts, ils pensaient prétendre au moins à la seconde classe. En cela, la dévalorisation du métier d’enseignant et plus généralement de la fonction publique justifie un double désamour, à la fois celui des élites pour qui travailler dans la petite fonction publique, c’est déchoir, et en même temps de certains citoyens issus de l’immigration pour qui ils représentent un ordre et des valeurs républicaines qu’ils refusent de respecter. Le choc est immense, le marasme également.

Ce n’est pas un hasard si les violences envers les fonctionnaires ne font qu’augmenter, elles marquent l’impuissance des classes dirigeantes à traiter le problème. Le lien se délite peu à peu et la fracture entre les territoires s’amplifie. Comment veut-on qu’un jeune policier s’épanouisse dans son métier, qu’un jeune enseignant se fasse respecter de sa classe, quand on a pu voir cet été à quel point l’autorité de l’Etat n’existait plus ? La crainte de troubler la paix civile prime sur tout le reste. Aujourd’hui, être fonctionnaire, c’est jouer les tampons entre la population des quartiers et le reste de la population française. C’est faire face à une sécession qui ne dit pas son nom, c’est prendre les coups tout en faisant du social, encore et toujours, alors que cela ne fonctionne pas. Pourtant,  on continue de commander des sondages, on fait mine de s’étonner, on cherche une explication. Ainsi, selon la récente enquête du Parisien-Aujourd’hui en France, 58% des profs estiment manquer de considération, ils sont 80% chez les plus jeunes. Cela est révélateur de la déchéance sociale globale qui mine les fonctionnaires. Cela n’empêche pas ce journal de titrer plaisamment la publication de ce sondage « Les Profs ont besoin d’amour », allusion railleuse au titre de Lorie et clin d’œil appuyé en direction des lecteurs : « Toujours en train de se plaindre, ceux-là ! ». De fait, ricaner s’avère bien utile pour occulter non seulement des souffrances individuelles mais aussi et surtout celles de la République. Sous l’impulsion d’une hiérarchie qui distille des discours en décalage total avec la réalité du terrain, les fonctionnaires, représentants de l’ordre républicain, n’ont plus aucune autorité parce qu’on les a en dépossédé. Dès lors, les abus se multiplient. Face à cette sape quotidienne, ils sont totalement désarmés. Et, ils ont le sentiment d’un grand abandon qui provient à la fois d’un manque criant de soutien de leur hiérarchie qui les pressure pour avoir des résultats rapidement, quitte à enjoliver la réalité, et du manque de reconnaissance des citoyens lambda qui les considèrent comme des privilégiés qui n’ont pas à se plaindre parce que c’est pire dans le privé. Parmi eux, certains esprit chagrins se félicitent même qu’ils en bavent. Alors, ces jeunes fonctionnaires finissent par s’apercevoir qu’ils sont devenus de la chair à canon que l’on a envoyé sous le feu et qu’il n’y aura pas de renfort.

*Photo :   un_cola.

Le Liban survivra-t-il à la crise syrienne ?

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syrie liban hezbollah

syrie liban hezbollah

Liban, le 15 août, en route pour Beyrouth après la journée passée à la plage de Tyr dans le sud du pays, les visages sont dorés par le dur soleil méditerranéen, la conversation dans la voiture est joviale et légère. Le ciel bleu est dégagé. Soudain une détonation éclate, une épaisse fumée noire se dégage, les voitures zigzaguent, les passants s’agitent, une voiture a explosé nous dit-on. La douce journée estivale paraît déjà loin quand on nous annonce le nombre estimé de victimes de l’attentat. Le Liban et ses paradoxes, ce Liban qui condense en une journée le sable fin du Sud et la fumée d’un attentat.

L’explosion de la voiture piégée à Roueiss, fief du Hezbollah dans la banlieue sud, a fait 27 morts et 336 blessés, et marque une avancée dans la propagation du conflit syrien au Liban. Revendiqué par un groupuscule sunnite, l’attaque est censée venger l’intervention du parti de Dieu au côté de l’armée de Bachar Al-Assad. Le Hezbollah manifeste en effet un soutien indéfectible au régime baasiste depuis le début de la guerre. En avril dernier, le Hezbollah a reconnu publiquement son intervention militaire aux côtés du dictateur syrien, qui s’est déroulée notamment lors de la bataille de Qousseir, reprise aux mains des rebelles. Logique, tant le Hezbollah a intérêt à soutenir Bachar : la chute du régime syrien signerait un coup dur pour le parti chiite, qui est une pièce maîtresse de l’alliance syro-iranienne.

Or, l’implication du Hezbollah dans le conflit syrien projette le Liban dans une situation délicate. Au sein même de ce parti, des voix s’élèvent contre cette intervention, à l’instar de Sobhi al-Toufayli, l’un de ses fondateurs, qui estime que la participation du parti de Dieu à la guerre civile syrienne ne fait qu’exacerber les tensions entre sunnites et chiites. Tensions qui s’étendent d’ailleurs aux chrétiens. Le pays entier est profondément divisé ; la grande question à poser, non sans une pointe d’humour, à un chrétien est « Es-tu chrétien sunnite ou chrétien chiite »… ! Cette plaisanterie revient à demander s’il fait partie des chrétiens hostiles à l’axe syro-iranien (« l’alliance du 14 mars », fondée au lendemain de l’assassinat de l’ancien premier ministre sunnite Hariri), ou au contraire s’il soutient la Syrie, aux côtés du Hezbollah, à l’instar du Courant Patriotique Libre de Michel Aoun.

Ripostes après ripostes, les quartiers sensibles du Liban s’enflamment. L’attentant de Tripoli, la grande ville du nord, emblématique de la division libanaise entre alaouites et sunnites, est un signal alarmant de la montée aux extrêmes ; le 23 août deux explosions ont fait 45 morts et plus de 500 blessés. Les deux attentats ont eu lieu près de deux mosquées sunnites. L’attentat n’a pas été revendiqué, mais il est possible qu’il tienne lieu de réponse à celui perpétré dans le fief du Hezbollah. Toutefois, il semble peu probable que le parti de Dieu soit à l’origine du double attentat tripolitain, le Hezbollah n’ayant aucun intérêt a un embrasement du Liban : véritable État dans l’État, il est la seule milice officiellement encore armée (contrevenant par là à la résolution 1559 de l’ONU) et possède un fort pouvoir politique, économique et militaire. Il jouit, par ailleurs, du grand prestige d’avoir fait reculer Israël pendant la guerre de 2006. On pourrait, plus probablement, imputer l’attentat de Tripoli au gouvernement syrien car cette ville est un lieu de recrutement de rebelles au régime syrien. On voit désormais que le Hezbollah se retrouve dans une position difficile : s’il continue à participer à la guerre civile syrienne, il y a de grandes chances pour que le Liban en fasse les frais, mais cette situation ne pourrait que lui porter préjudice, comme nous le confirme L’Orient-Le Jour.

La possible propagation de la guerre syrienne au Liban pose aussi la question des réfugiés. On estime leur nombre à un million … pour une population de 4 millions de Libanais. Ceux-ci se retrouvent dans des camps, essentiellement dans la vallée de la Bekaa, dans des conditions sanitaires déplorables.Selon l’opinion libanaise commune, les camps de réfugiés seraient un nid de djihadistes, ce qui constitue une véritable angoisse. Un nombre certain de chrétiens libanais, que j’ai rencontrés, estiment que les djihadistes « sont les vrais terroristes », et non pas le Hezbollah comme on le dit en Occident. Se pose aussi le problème de la hausse de la délinquance résultant de la simple nécessité de vivre : face à l’augmentation des vols, le sentiment libanais oscille entre la compassion pour une population qui a tout perdu, et le rejet d’une population en exil.

Après le massacre de la Ghouta du 21 août, dont les responsabilités ne sont pas encore pourtant clairement établies, la ligne rouge fixée par l’Occident été franchie, et l’intervention en Syrie semble imminente. Il semble bien légitime de se demander ce qu’il adviendra du Liban, dont le destin semble actuellement si étroitement lié à celui de son voisin. En Syrie, les Occidentaux ont laissé la rébellion se faire récupérer par les djihadistes, au moment où les Iraniens et Russes ne cessaient de faire de l’ingérence. Dans ces conditions, des ripostes sont à craindre sur le territoire libanais, Assad exportant le chaos syrien au Liban. Tripoli sera certainement au centre du conflit, et deviendra peut-être alors, un nouvel Irak en miniature.

*Photo : carimachet.

À l’ombre du jeune homme sans pleurs

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patrick modiano

patrick modianoNon, Patrick Modiano n’écrit pas toujours le même livre. À chaque roman, depuis La Place de l’Étoile, en 1968, Modiano rédige un chapitre de sa recherche, non pas du temps perdu, mais du temps flou, comme cela apparaît avec la publication de ce volume Quarto réunissant dix de ses textes, de Villa triste (1975) à LHorizon (2010).

On peut s’étonner que la trilogie romanesque inaugurale − La Place de l’Étoile, La Ronde de nuit, Les Boulevards de ceinture – ne figure pas dans la sélection. Toute la veine autobiographique de Modiano, en effet, y est déjà présente. On y croise un jeune homme flânant dans les rues de Paris occupé. Il  quête des traces de son père. La fumée des cigarettes Vogue brouille les regards. Des femmes blondes portent des manteaux de fourrure. Une mère est souvent absente. Des téléphones sonnent dans le vide. La rue Lauriston intrigue. La fugue est une nécessité. Et ce volume Quarto, justement, même amputé, apparaît comme une longue fugue de plus de mille pages.

Comme Modiano revenant sans fin sur ses obsessions, le lecteur piégé ne se lasse pas de le suivre dans ses mots, sa phrase, sa fameuse petite musique. Dès Villa triste, on s’accroche aux pas du narrateur : « Que faisais-je à dix-huit ans au bord de ce lac, dans cette station thermale réputée ? » Il y a beaucoup de questions chez Modiano.[access capability= »lire_inedits »] Les réponses, elles, se trouvent à tâtons. Les titres des romans donnent des pistes : Livret de famille, Rue des boutiques obscures, Remise de peine. Dans cette enquête au long cours, les indices sont des phrases: « Je n’avais que vingt ans, mais ma mémoire précédait ma naissance. J’étais sûr, par exemple, d’avoir vécu dans le Paris de l’Occupation puisque je me souvenais de certains personnages de cette époque et de détails infimes et troublants, de ceux qu’aucun livre d’histoire ne mentionne […] J’aurais donné tout au monde pour devenir amnésique. »

Au fil des pages, une tension bizarre prend à la gorge. Il y a des accidents de voiture, des maisons qu’on pourrait croire hantées. Un mystère entoure Rudy, le frère de Modiano. Il est à la fois partout et absent : singulière impression. Son ombre semble se superposer à celle de la petite Dora Bruder, 15 ans en 1941. Elle habitait 41 boulevard Ornano. Elle a disparu. On ne la reverra que dans le roman que Modiano lui consacre, cinquante-six ans plus tard – un monument de grâce mélancolique offerte à une morte très vivante.

Dans Un pedigree, Modiano va encore plus loin,  sa mémoire est définitivement mise à nu : « Je suis né le 30 juillet 1945, à Boulogne-Billancourt, 11 allée Marguerite, d’un juif et d’une Flamande qui s’étaient connus à Paris sous l’Occupation. J’écris juif, en ignorant ce que le mot signifiait vraiment pour mon père et parce qu’il était mentionné, à l’époque, sur les cartes d’identité. »

Sur ses parents, Modiano dit tout, sans larmes, agent secret de leur vie et de la sienne, c’est-à-dire d’une France troublée. Il nous transporte quai Conti, au numéro 15, dans l’appartement familial d’une famille qui n’en est pas une. Les gens, autour de lui, connaissances de son père ou de sa mère, ressemblent à des fantômes aux couleurs passées. Les dates claquent, telles des balles dans la peau du temps. La guerre d’Algérie, aussi, fait un drôle de bruit à ses oreilles d’adolescent reclus dans un pensionnat de Haute-Savoie.

On comprend pourquoi Modiano a titré, en citant Guy Debord, son roman suivant : Dans le café de la jeunesse perdue. On comprend surtout que, pour lui, l’abandon n’est pas seulement un sentiment, mais un souffle au cœur, incurable: « À part mon frère Rudy, sa mort, je crois que rien de tout ce que je rapporterai ici ne me concerne en profondeur. J’écris ces pages comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n’était pas la mienne. »[/access]

 

Patrick Modiano, Romans, Quarto Gallimard, 2013.

*Photo: France 5

Osez Anne Hidalgo !

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Qui a dit que le socialisme utopique était mort ? Le livre numérique concocté par l’équipe de campagne d’Anne Hidalgo, Oser Paris, 150 propositions pour Anne Hidalgo, prouve le contraire : en 180 délicieuses pages, il brosse le portrait d’une capitale futuriste et progressiste à faire pâlir d’envie les utopistes les plus farfelus. Dépassée l’abbaye de Thélème, ringardisé, le phalanstère de Charles Fourier : en matière de cité idéale, le Paris d’Hidalgo devient la référence. Dans le domaine du gauchisme festivo-culturel, l’élève a largement dépassé le maître : flanqué d’un adjoint au maire chargé de la nuit, le Paris de demain sera évidemment une ville festive, mais aussi une ville « exemplaire », « solidaire », « durable » « créative », « ouverte », une « Ville-monde », une « ville à vivre », bref, une « ville pour tous ».

Avec seulement 8 propositions sur la sécurité, et autant sur le logement, pour 22 pour la culture et le sport, le programme d’Hidalgo  s’intéresse aux vrais problèmes des Parisiens. Car c’est bien connu, la ville rêvée des Parisiens est une ville LUDIQUE et PARTICIPATIVE, ces deux adjectifs étant au delano-hidalgisme ce que la transsubstantiation et l’immaculée conception sont à l’Eglise catholique. Ainsi l’installation de jeux géants, d’appareils de fitness, de bibliothèques mobiles, ainsi que  la valorisation du Tai-chi  et d’espaces de street-art, permettront aux habitants de pratiquer le djeunisme à tout moment et en tout lieu. Les pétitions, les conseils de quartier, les « concierges de rue » et autres démocratismes seront encouragés. On créera même des « Speak’s corner » : « des espaces où chacun peut prendre la prendre la parole librement et devenir un orateur devant l’assistance du moment ». De grands chantiers culturels sont également prévus : « créer des groupes Facebook pour chaque musée », notamment.

Le Paris de demain ne laissera personne sur le carreau. La ville sera en effet « amie des aînés », auxquels elle essaiera de fournir un « environnement urbain adapté » (on tremble : cela signifierait-il la création de déambulateurs en libre service ?).  Amie des immigrés, elle proposera un « prix Paris ville-monde » pour « valoriser le parcours des migrants qui contribuent à la diversité de la capitale », ainsi qu’un « musée participatif de l’intégration ». Mais elle sera également bien sûr « le Grand Paris des Enfants », auxquels la candidate a consacré une matinée « pour discuter de leur vision de la capitale » et qui, visiblement formatés, on proposé d’ « arrêter de tuer les araignées » et d’ « intégrer des personnes qui ne parlent pas français dans les classes ». Amie des animaux, enfin, avec la création d’un « centre de soins pour la faune parisienne » (traduction : un hôpital pour les pigeons et les rats).

Mais trêve de fantaisies, la capitale sera aussi à la pointe niveau gender-friendly. On fera attention à « lutter contre le sexisme dès la crèche », et des « cours sur le genre luttant contre les stéréotypes sexistes » seront proposés aux enfants par la Ville de Paris dans le cadre des activités périscolaires. Enfin une proposition consiste à adopter le « gender-budgeting » : il s’agit « d’analyser les dépenses et les recettes publiques sous l’angle du genre » pour éviter les « discriminations ».

Bon, ne soyons pas vaches, on notera tout de même une proposition réaliste et utile : l’augmentation du nombre de sanisettes. Quoique là encore, on rejoigne le socialisme utopique d’antan qui clamait « À chacun selon ses besoins ! »

 

La droite suit son Fillon

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francois fillon justice

francois fillon justice

Il aurait fallu faire l’inventaire du quinquennat précédent dès la défaite consommée mais ce n’est pas une raison pour faire la fine bouche aujourd’hui alors que plus personne à l’UMP ne conteste véritablement son utilité et qu’une sorte d’apaisement est survenue précisément à la suite, sur le tard, du ralliement de Jean-François Copé à cette démarche salubre. Tout ce dont la droite honorable devra s’abstenir lorsqu’elle reviendra au pouvoir, elle en prendra connaissance en portant un regard critique sur le bilan de Nicolas Sarkozy, les méthodes et la pratique présidentielle de celui-ci.

Ceux qui doutaient de François Fillon en sont pour leurs frais. J’ai toujours considéré qu’il ne convenait pas de confondre le comportement d’une personnalité politique soumise peu ou prou à l’autorité d’un autre avec celui dont elle pourrait faire preuve au plus haut niveau de l’Etat. Je suis persuadé, d’ailleurs, que nous n’avons pas le choix. François Bayrou a pris une décision cohérente et courageuse en 2012 en votant pour François Hollande – pas d’autre choix possible avec un Nicolas Sarkozy rejeté et une droite alors plombée par son inconditionnalité et son aveuglement – mais lui, comme d’autres, n’aspirent qu’à regagner leur terre, leur famille de prédilection à partir du moment où seront respectés et assurés la morale publique, l’état de droit, la radicalité intelligente du projet, la continuité et la maîtrise de l’action et, plus globalement,le redressement de la France sur le plan de ses valeurs, de son autorité et de son prestige.

Vaste programme mais François Fillon me paraît s’inscrire dans ces perspectives si j’en juge par la remarquable interview donnée à Paris Match et inspirée par les questions pertinentes d’Elisabeth Chavelet. Ce que l’ancien Premier ministre transmet avec ses réponses qui n’éludent rien, et notamment pas le reproche absurde d’indécision qui lui est trop souvent fait, représente une vision claire, précise, détaillée de ce que notre pays devra engager pour sa sauvegarde et un meilleur destin si François Hollande, en 2017, était amoindri par une absence de résultats et vaincu par une droite respectable à l’issue d’une campagne digne.

Si je suis attentif à l’état de droit et à la justice, c’est à cause du fait que nous sommes particulièrement, les uns et les autres, orientés par nos préoccupations et nos compétences et que les miennes m’entraînent vers l’incarnation d’une République irréprochable, un leurre en 2007 mais, je l’espère, une réalité en 2017. Je regrette – cette grave lacune sera comblée – que François Fillon, dans ses interventions médiatiques, évoque trop peu la Justice alors qu’elle constitue un enjeu fondamental pour notre démocratie. Le quinquennat de Nicolas Sarkozy l’a démontré avec ses errements et celui commençant de François Hollande le valide avec une incontestable avancée sur le plan de la gestion des affaires signalées et de l’indépendance des parquets.

François Fillon doit d’autant plus consacrer à la réflexion judiciaire le temps et l’intérêt qu’elle mérite – et non pas cette approche superficielle, presque à la limite de la condescendance – qu’elle lui permettra peut-être de réaliser cette inconcevable synthèse jusqu’à aujourd’hui entre le coeur et l’esprit, la fermeté et l’humanité, la police et la magistrature, l’utilité et la sauvegarde sociales d’un côté et la dignité des personnes de l’autre. Cette entreprise de haute volée est plus que jamais nécessaire car elle a sa place entre le laxisme auquel Christiane Taubira donne ses lettres de noblesse et l’empirisme erratique du quinquennat précédent.

Quel catastrophique signal vient d’être donné par Jean-Marc Ayrault – et quel encouragement diffus pour la délinquance et la criminalité – avec la suppression des peines plancher et l’instauration superfétatoire et donc dangereuse à tous points de vue de la peine de probation !

Il serait dramatique pour la droite responsable – François Fillon a raison de vouloir substituer à la précaution stérilisante la responsabilité créatrice – d’abandonner le terrain de la justice à une gauche demeurée toujours aussi naïve et à un conservatisme englué dans un matraquage judiciaire, comme, sur un autre registre, le matraquage fiscal de maintenant.

Un humanisme mais rigoureux, une démocratie sachant se défendre sans se renier, un pays ne tendant pas l’autre joue mais mesuré et lucide dans ses ripostes.

Il y a de quoi faire, espérer, rassembler, gagner.

*Photo : Organisation for Economic Co-operation and Develop.

Michael Kohlhaas, un homme de principe

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michael kohlaas pallieres

michael kohlaas pallieres

Dans la fiche de présentation, le réalisateur, Arnaud des Pallières, rappelle deux choses essentielles pour comprendre son film, et la démarche titanesque qui en découle. Premièrement, Michael Kohlhaas est tiré d’une nouvelle de Heinrich von Kleist, publiée en 1810, qui raconte l’histoire (vraie) d’un marchand qui se révolte contre l’ordre établi au XVIe siècle afin d’obtenir réparation et justice de la part d’un seigneur inique. Franz Kafka, dont c’était le livre préféré dans toute la littérature allemande, y aurait puisé le désir d’écrire ! Deuxièmement, le réalisateur précise avoir lu l’ouvrage à 25 ans et en avoir tout de suite tiré  l’envie d’en faire un film ; un film qui se situerait dans le sillage d’Aguirre (Herzog), Les Sept Samouraïs(Kurosawa) et Andrei Roublev (Tarkovski). La barre était si haute qu’Arnaud des Pallières avoue avoir attendu plus de vingt ans pour se lancer dans l’aventure, le temps de l’humilité, le temps de comprendre que, de toute façon, il n’arriverait pas à toucher le sublime de ses prestigieux devanciers.

On peut difficilement le contredire sur ce point, bien que Michael Kohlhaas soit une œuvre rare, et un grand film français – très loin des poncifs imbéciles du cinéma hexagonal. La nouvelle de Kleist est transposée (avec bonheur) dans les paysages venteux et brumeux des Cévennes et porté par un acteur au charisme prodigieux : Mads Mikkelsen (qui nous rappelle la figure étincelante de Clint Easwood dans les grandes plaines du Far West). L’histoire est toujours celle d’un marchand de chevaux, lecteur de la Bible, qui se lève contre un jeune seigneur barbare au nom des principes qui l’animent : l’amour, la justice et l’honneur. Mon Dieu, me direz-vous, un film réactionnaire ! La tolérance, le mélange et les plaisirs de l’homme libéré de tout principe, c’est quand même autre chose. Bref, Michael Kohlhaas est un homme droit, et par là même rigide, qui n’hésite pas à mettre la province à feux et à sang pour demander réparation, et justice. Point.
Cette vengeance au nom de l’honneur bafoué n’est pas en soi une grande nouveauté, elle est même le lot du genre humain (sauf à changer le genre). Mais le génie de Kleist, que des Pallières retranscrit magnifiquement dans une scène avec Denis Lavant (le prédicateur), est justement de mettre son « héros » devant ses propres contradictions et, disons-le, devant sa conscience d’homme. Et de rappeler ainsi que la vie, notre vie, est un dialogue incessant, une déchirure béante entre notre condition éphémère et notre aspiration à l’éternel. Questionnement ontologique qui ne se glisse pas dans les cerveaux supérieurs,dans les hautes altitudes de la spéculation, non, questionnement qui surgit dans les actes de la vie courante et qui se répercute dans les engagements que l’homme s’impose à lui-même.
Michael Kohlhaas, lui non plus, n’échappe pas à l’entrelacement des causes et des conséquences qui projettent l’être dans les gouffres sans fond de la destinée. Le « héros », le « juste » qui s’est levé contre l’ignominie d’un seigneur tombe lui-même dans les travers de l’hubris, et de la justice qui se fait vengeance. Pire, c’est au nom de valeurs nobles que l’homme s’enfonce dans la matérialité du mal, sans même s’en rendre compte. Il faut l’intervention d’un pasteur au visage diabolique pour que l’homme d’honneur contemple son âme dans ce miroir, et comprenne qu’il ne trouvera jamais d’équilibre entre son désir de justice, ô combien juste ici-bas, et la nécessité du monde, qui répond à un mystère insondable. C’est le destin de l’homme (fini) face à Dieu (infini) qui se joue ici, et il n’y a ni vainqueurs ni vaincus. Mickael Kohlhaas finira par déposer les armes, et mettre sa vie entre les mains d’une Providence dont il connaît déjà la sentence. Mais il lui faut aller jusqu’au bout de ses principes, et en payer le prix comme il se doit, chez les hommes et dans le ciel. Grande leçon.
Nous n’avons rien dévoilé ni de la fin du film ni des raisons profondes d’une quête d’un autre âge, et plus que jamais présente pour ceux qui veulent bien mettre leurs actes au diapason de l’éternité qui les recouvre. Et, malgré toutes les propagandes actuelles, il faut espérer que des choses aussi rétrogrades que le désir d’amour, le sens de l’amitié, le goût de l’honneur et la mémoire de la mort continueront à serrer la poitrine et à brûler le cœur des hommes d’un autre âge, des hommes sans âge, des hommes tout court.