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Eurovision, FN : le journal d’Alain Finkielkraut

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La victoire de Conchita Wurst à l’Eurovision

Élisabeth Lévy. Le transsexuel Conchita Wurst a remporté le concours de l’eurovision dimanche 18 mai. Le lundi matin, l’histoire était écrite : « une victoire de la tolérance et de la diversité en Europe », selon les termes du président autrichien en personne. Alors, êtes-vous du côté de la tolérance et de la diversité ou de celui des réactionnaires et des ringards ?

Alain Finkielkraut. Dans son mémorable article de 1983, « L’Europe centrale : un Occident kidnappé », Milan Kundera rappelle que l’unité de l’Europe a d’abord reposé sur la religion, puis, avec l’avènement des Temps modernes, Dieu s’est éclipsé et la religion a cédé la place à la culture. Jusqu’à une date récente, on pouvait dire avec Cynthia Ozick : « Où que vous soyez au monde, vous êtes européen quand vous êtes en train de lire. » Cette définition demeure-t-elle pertinente ? L’Européen n’est-il pas en train de devenir une Petite Poucette comme les autres ? Si l’on en croit Kundera, la culture, à son tour, cède la place.

Nous vivons un tournant. Nous sortons allègrement des Temps modernes. Mais pour aller où ?  Je trouve un commencement de réponse à cette question historiale dans un événement tout à fait trivial : le dernier concours de l’Eurovision. La grande fête annuelle de la laideur acoustique et visuelle a couronné, cette année, un transsexuel autrichien barbu et moulé dans une robe lamée or : Conchita Wurst. L’envoyée spéciale du Monde à Copenhague, où se déroulait l’événement, a célébré la « divine surprise » que constituait ce « triomphe de la différence » et sa mise en avant par un pays, l’Autriche, « réputé à tort pour son conservatisme ». Étrange extase. Car enfin, qu’est-ce que la différence ? C’est ce que je ne suis pas et que je ne peux pas être. Hier matin encore, l’homme était, en ce sens, différent de la femme et la femme, de l’homme. Voici venu le temps où chacun est à même de devenir ce qu’il veut : l’homme, une femme ; la femme, un homme, et pourquoi pas les deux ?[access capability= »lire_inedits »] Ce n’est pas une victoire de la différence. C’est une victoire de l’égalité sur la différence. Par la grâce de la technique, « le noyau de l’impossible à transformer s’érode chaque jour », comme l’écrit Jean-Claude Milner. Il n’y aura bien- tôt plus de réalité distincte, seulement des changements, des passages, des hybridations, d’incessantes métamorphoses. Nulle altérité ne résiste à l’arraisonnement, c’est-à-dire à la consommation. Nulle extériorité ne subsiste, rien n’échappe à la prise, tout devient disponible, manipulable, mélangeable. Le monde, bientôt, ne sera plus un monde mais une liste infinie d’options. À quoi la culture cède-t-elle ainsi la place ? À rien, ou plutôt au rien, à l’empire du rien, au règne technique et, à la fois, démocratique, de l’indifférenciation. En même temps que le concours de l’Eurovision, s’affichaient à Vienne des photographies de Carmen Carrera (transsexuel américain), dans le cadre d’une grande exposition sur le sida. Il était alternativement affublé d’un pénis et d’un sexe féminin et, sur toutes les légendes, on pouvait lire : « Je suis Adam. Je suis Ève. Je suis moi. »  « Chaque monde, écrivait Péguy, sera jugé sur ce qu’il aura considéré comme négociable ou non négociable. » Notre monde, ajoutait-il, est celui de « l’universelle interchangeabilité ». Et il n’avait encore rien vu.

L’attentat de Bruxelles

À l’issue de l’attentat devant le musée juif de Bruxelles, quatre personnes ont été tuées. S’il est difficile de douter du caractère antisémite de l’attaque, deux pistes sont envisagées par les commentateurs : l’extrême droite néonazie et les jihadistes. Nonobstant cette incertitude, ce crime, vous inspire-t-il autre chose que le sentiment d’horreur que nous partageons tous ?

Le directeur du musée juif de Bruxelles ne voulait pas de présence policière. Croyant encore habiter l’Europe de la culture, il ne pouvait se résigner à l’annexion de cette maison de la mémoire et des œuvres au domaine de la guerre. Le présent s’est vengé : quatre morts. Les juifs du Vieux Continent ne seront plus jamais tranquilles. Partout en Europe, les institutions juives, laïques ou religieuses, seront placées sous protection. Elles auront des systèmes de vidéosurveillance, on y entrera un par un, en passant par un sas de sécurité. C’est déjà le cas en France et ce dispositif ne suscite plus l’indignation ni même la tristesse. Il fait partie du paysage, il est l’une des composantes de l’Europe du XXIe siècle. Et pendant ce temps, des sociologues et des historiens imperturbables affirment que l’islamophobie est la réorientation « contre les musulmans d’une hostilité qui fut, dans la première moitié du XXe siècle, principalement dirigée contre les juifs[1. Vers l’extrême. Extension des domaines de la droite. Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, Éditions Dehors, 2014.] ». Ça va durer longtemps ?

Les élections européennes

L’Europe a élu ses députés. En France, le Front national est devenu le premier parti du pays, avec 25 % des voix, loin devant l’UMP (20 %) et le parti socialiste (14 %). Les médias n’ont pourtant pas ménagé leurs efforts pour nous convaincre d’aller bien voter, c’est-à-dire de voter Europe. Ce chantage moral exercé sur les électeurs s’est-il révélé contre-productif ?

Ce que construisent, depuis plus d’un demi-siècle, les Européens, ce n’est pas une démocratie à l’échelle du continent ; il faut, pour la démocratie, une langue commune, des références communes, l’attachement à une mémoire, bref il faut une nation. Et l’Europe est, irréductiblement, un espace plurinational. L’Union européenne, c’est tout autre chose. Ses agences, ses administrations, ses commissions, ses cours de justice, son Parlement même forment une bureaucratie gigantesque qui donne aux citoyens européens le sentiment d’être dessaisis de leur identité, de leur souveraineté, du gouvernement d’eux- mêmes, sans pour autant résoudre leurs problèmes les plus aigus. L’Europe est impuissante à enrayer la désindustrialisation, les délocalisations, l’immigration, et la montée de l’insécurité. Pire encore, au lieu de ralentir les flux, elle les facilite, elle les accélère. Sa civilisation est même mise sous le boisseau pour que rien n’entrave ce que Jean-Luc Mélenchon appelle, sans en tirer toutes les conséquences, le « grand déménagement du monde ». Et quand des électeurs protestent contre cette évolution en votant pour le Front national, les porte-parole des processus dénoncent « les pulsions délétères et détestables du national-populisme ». Admirable en tant que classe, le peuple devient détestable dès qu’il apparaît comme nation. Mais ce rejet ne traduit rien d’autre qu’un mépris de classe à l’encontre de ceux qui sont exposés à la violence de tous les flux.  Jamais je n’aurais donné ma voix au parti du « tous pourris sauf nous », nullement gêné de choisir pour modèle politique Vladimir Poutine, l’autocrate qui s’est enrichi dans l’exercice de ses fonctions au point de constituer l’une des plus grandes fortunes d’Europe et qui poursuit, sans vergogne, une politique impériale. Nos sismographes officiels, cependant, se trompent une fois encore. Le vrai tremblement de terre, ce n’est pas l’élection au Parlement européen, c’est l’attentat au musée juif de Bruxelles. On ne saurait reprocher à l’Europe de n’avoir pas empêché ce crime, mais on est en droit de penser qu’elle a tout fait pour le rendre possible. Le « déménagement du monde » est en cours et il n’a pas fini de produire ses effets.[/access]

*Photo : Frank Augstein/AP/SIPA. AP21565524_000002.

FN : Marine Le Pen a tué le père

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marine le pen jean marie

Une nouvelle opération Overlord est annoncée. Sous le haut commandement du général Patrick Klugman, avocat de SOS Racisme, les troupes de choc de l’antifascisme plient leur paquetage pour terrasser la peste brune. Vous décelez l’anachronisme ? Petit rappel aux retardataires, le 6 juin, Jean-Marie Le Pen a endossé son costume de clown triste en évoquant tous les artistes qui avaient juré de quitter la France si le Front national arrivait en tête aux européennes : à propos des Yannick Noah, Guy Bedos et… Patrick Bruel, le vieux briscard a lâché : « Cochon qui s’en dédit. On fera une fournée ! » Antisémitisme ou simple provocation ? SOS Racisme s’apprête à porter plainte, Jean-Marie Le Pen plaide le malentendu. Passons sur les subtilités exégétiques, s’agissant d’un multirécidiviste de l’ambiguïté. Depuis une trentaine d’années, son grenier à petites phrases va du calembour franchement douteux (« Monsieur Durafour-crématoire ») au clin d’œil révisionniste (le fameux « point de détail de l’histoire de la Deuxième guerre mondiale », en passant par les jeux de mots rappelant son vieux fonds poujadiste (« Moscou-Vichy », « (les bals autrichiens) c’est Strauss sans Kahn », etc.).

Jusque-là, Marine Le Pen, tout en prenant ses distances avec les excès verbaux de son père, les avait un peu facilement mis sur le compte d’un anarchisme de droite. Ces dernières années cependant, chaque nouvelle provocation de Le Pen père suscitait des toussotements gênés de la direction du Front national. Dans la famille Le Pen, les héritages se transmettent dans la douleur : en 2011, à quelques secondes de son premier discours en tant présidente du parti, alors qu’elle venait de triompher de Bruno Gollnisch, Marine Le Pen avait dû éviter une peau de banane jetée par son père. En coulisses, Jean-Marie pestait contre un journaliste se plaignant d’avoir été molesté par le service d’ordre du parti, pour la seule raison qu’il était juif. Riposte amusée du patriarche : « Cela ne se voyait pas sur le bout de son nez… » L’instinct paternel, sans doute… Plus récemment, Le Pen père aurait pu plomber la campagne européenne du Front après sa fameuse sortie sur « Monseigneur Ebola », qui n’empêcha finalement pas les listes FN de laisser loin derrière ses concurrentes. La fille aurait passé un savon à son incontrôlable de père après cette pénultième outrance.

Cette fois, il faut croire que la coupe était pleine : lasse de crier à la manipulation à chaque sortie lepéniste, Marine Le Pen vient de taper un grand coup en dénonçant ni plus ni moins qu’une « faute politique » : « Je suis convaincue que le sens donné à ses propos relève d’une interprétation malveillante. Il n’en demeure pas moins que, avec la très longue expérience qui est celle de Jean-Marie Le Pen, ne pas avoir anticipé l’interprétation qui serait faite de cette formulation est une faute politique dont le Front national subit les conséquences. Si cette polémique peut avoir une retombée positive, c’est celle de me permettre de rappeler que le Front national condamne de la manière la plus ferme toute forme d’antisémitisme, de quelque nature que ce soit », a-t-elle confié au FigaroLe message a le mérite d’être clair : Marine Le Pen coupe officiellement le cordon avec son père. Si je voulais jouer au psy d’opérette, je dirais qu’elle a enfin tué le père. Un père-sévère – mais je vire lacanien, arrêtez-moi !- qui lui a mis le pied à l’étrier avant de s’employer à lui savonner la planche. 

Du coup, même chez les antifascistes patentés, on a beau sortir ses gousses d’ail, reprendre paroles et musique des années 1980, on n’y croit plus vraiment. Signe qui ne trompe pas, le gouvernement ne pavoise pas aux couleurs de l’antiracisme, le secrétaire d’Etat au charcutage territorial André Vallini s’étant fendu d’une simple interpellation : « Jean-Marie Le Pen peut-il rester membre du FN? Président d’honneur du Front national ? » Qu’est-ce d’autre qu’une reconnaissance tacite de la mutation du FN ? Il est fini le temps où l’on pouvait se rassurer à bon compte en crachant sur le quart de français qui vote mal, ou en les assimilant aux néo-nazis ukrainiens, comme vient de le faire un Bernard Kouchner qui peut se permettre ce genre d’écarts, puisque le Dieu de la politique l’a depuis longtemps délivré des électeurs…

Dans son propre parti, la cheffe d’orchestre a donné le ton. Même le très jean-mariste Louis Aliot, compagnon de Marine à la ville et qu’on dit guère emballé par le virage crypto-chevènementiste de son parti, a eu des mots très durs contre son ancien mentor. Quant à Gilbert Collard, député du Rassemblement Bleu Marine, il a carrément appelé Jean-Marie Le Pen à se mettre à la retraite. Réplique verte de l’intéressé : « Il devrait changer les consonnes de son nom. » On n’attaque pas impunément un vieux chansonnier de la IVe République…

Devant ce concert d’indignation, les antifas n’ont plus qu’un dernier argument : le double langage. La « vidéo a été retirée à la hâte, sans aucune forme d’explication, ce qui est une volonté pour le Front national et sa présidente d’éluder toute responsabilité », nous dit Klugman, embourbé dans le sophisme après le désaveu cinglant qu’a infligé Marine à Jean-Marie. Si l’on s’en tient à sa version des choses, l‘une récure la façade pendant que l’autre orne l’arrière-boutique de colifichets peu ragoûtants. Faute de grain à moudre, les survivants de l’antiracisme se raccrochent ainsi à la vieille branche racornie que leur tend Le Pen senior, de peur de sombrer dans le fleuve de l’oubli. La diabolisation, c’est un peu comme le tango, il faut être deux pour que ça marche…

Quoi qu’en pense de la machine frontiste, une chose saute aux yeux : Marine Le Pen veut accéder au pouvoir[1. Quitte à renier son programme social en s’alliant à une UMP moribonde, s’il le faut.]. Après son triomphe aux européennes, qu’elle ne doit qu’à elle-même, l’eurodéputée se sent suffisamment forte pour piétiner les plates-bandes paternelles. Et comme le pays d’Ubu n’est jamais à un paradoxe près, les gros couacs d’hier pourraient convaincre les Français que le FN a acquis une vraie culture de gouvernement![2. Rendons à l’ami Frédéric Magellan la paternité de cette chute.].

*Photo : LCHAM/SIPA. 00682266_000001.

La tradition, garantie de l’avenir

remi brague moderne

« La tradition que nous aimons est celle qui fait apparaître le passé comme ce qui aboutit à nous, et dont nous pouvons jouir. Ainsi la baguette que nous mangeons, et détruisons de ce fait en l’assimilant. Celle que nous n’aimons pas est celle qui permet le passage même du passé à l’avenir et exige que nous lui laissions la voie libre. Nous aimons la tradition comme réception ; nous n’aimons pas la tradition comme transmission. » Concluant son Modérément moderne par ces mots, Rémi Brague jette, avec son dernier ouvrage, méthodique et inspiré, un pavé dans la mare du « présentisme » qui nous tient à la gorge. Culpabilité face à « l’histoire avec une grande hache » d’un côté, crainte de l’avenir de l’autre.

Nous sommes prisonniers d’un présent qui, ayant détruit ce qu’il a reçu, ne permet pas non plus d’envisager l’avenir. De façon emblématique, le futurisme est passé de mode. Au mieux, comme le souligne le philosophe, le long terme désigne pour ceux qui nous gouvernent les cinq années d’un quinquennat, au pire, qui n’est pas le moins probable, deux ou trois années sans élections. Cet avenir qui se dérobe interroge donc à nouveau notre rapport à la tradition. Eluder la question, parce qu’elle égratignerait notre égo d’homme moderne qui se pensait libre et sans lien serait suicidaire. On ne se propose pas de renouveler artificiellement le combat entre Anciens et Modernes, qui s’est déjà produit mille fois dans l’histoire. Simplement d’échapper à l’écrasement sur soi auquel l’époque nous contraint.

Le progressiste et le traditionaliste, comme l’avers et le revers d’une même monnaie, fondent leur différend sur une erreur commune : idole ou repoussoir, la tradition est figée dans le marbre de la permanence. Elle y gagne aux yeux des uns son caractère sacré, tandis que leurs adversaires la rejettent comme l’antithèse de la nouveauté qu’ils poursuivent de leurs vœux. L’étymologie corrige cette double méprise. Plutôt qu’un culte au passé, la tradition est un mouvement, rigoureusement, une transmission, qui fonde sur l’héritage du monde passé la possibilité du monde à venir. Ce qui renvoie, de fait, dos à dos le réactionnaire nostalgique et le progressiste hors-sol.

Le legs du monde qui nous accueille quand on est enfant est immense, immensément plus large que la petite fleur d’une existence féconde, fût-elle de celle de Rimbaud ou de Thérèse de Lisieux, qui ont, avec une précocité exemplaire, porté les facultés du cœur humain à une incandescence inouïe. Bernard de Chartres avait cette formule lumineuse au XIIe siècle : « Nous sommes des nains juchés sur les épaules de géants ; nous voyons plus qu’eux, et plus loin ; non que notre regard soit perçant, ni élevée notre taille, mais nous sommes élevés, exhaussés, par leur stature gigantesque ».

Tout le paradoxe de la tradition, qui en fait un mouvement et non une posture, gît dans cette formule : la réception du monde qui nous précède est la seule manière de porter notre regard au-delà du présent qui nous contient. Le premier mouvement de confiance et d’humilité auquel nous enjoint la tradition est un gage de lucidité pour l’avenir. Comme le dirait Chesterton, cité par Brague, les morts ont validé ce qui valait la peine d’être transmis : « La tradition signifie que l’on donne un bulletin de vote à la plus obscure des classes, nos ancêtres. Elle est la démocratie des morts. »[1. Gilbert K. Chesterton, Orthodoxie, 1908.] Ce suffrage est digne de confiance puisqu’il a au moins l’avantage, face à un avenir qui n’est jamais sûr d’advenir, d’avoir existé.

Succédant à un XIXe siècle résolument traditionnaliste, bien que travaillé par les forces révolutionnaires, le XXe siècle a été celui d’un modernisme assumé, produisant parfois le meilleur, les Trente Glorieuses, souvent le pire, l’industrie concentrationnaire. Aujourd’hui, nos progrès sont indéniables, la tranquillité est une chose acquise en Europe. Mais le bonheur nous échappe. Comme le disait déjà Bergson, nous gémissons sous le poids de nos progrès. Parce qu’en nous privant de nos racines, ils nous privent aussi d’horizon. Notre époque, si raisonnable par ailleurs, « ne sait pas assez que son avenir dépend d’elle »[2. Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion.]. La formule de l’apôtre Paul éclaire la conscience angoissée de l’homme moderne qui perçoit confusément les limites  du progrès auquel il voue toute son énergie : « Je vous ai transmis en premier lieu ce que j’ai reçu ». La transmission est prioritaire mais elle n’est pas exclusive. Elle est même la condition d’un regard neuf sur le monde, d’une liberté vivante et irriguée. Elle n’est peut-être même qu’un détour qui, par l’enracinement, nous libère de nous-mêmes, pour nous restituer plus pleinement notre liberté.

Le XXIe siècle comprendra-t-il que la seule manière pour l’humanité d’accomplir sa vocation anthropologique profonde, c’est de transmettre ? Vigie éclairée du monde moderne, Rémi Brague nous libère de nous-mêmes et change notre cœur en oiseau[3. Voir Philippe Jaccottet, La Semaison, mai 1954.].

Modérément moderne, Rémi Brague (Flammarion, 2014).

*Photo : Orphée, Chagall. wikicommons.

Vivons fâchés

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serge koster brouilles

Rien n’est plus plaisant, finalement, que les livres qui n’appartiennent à aucun genre littéraire défini comme Mes brouilles, de Serge Koster. Ces livres qui récusent le roman s’amusent avec l’autobiographie, caressent l’essai, jouent avec la digression et taquinent le pamphlet comme on taquine le goujon. Koster, comme en son temps Bernard Frank, est un éminent et bougon représentant de cette technique qui consiste à refuser tout enfermement. Il y a sans doute de bonnes raisons à cela : Koster rappelle dans Mes brouilles qu’il est né juif, dans la France d’août 1940, ce qui justifie en soi la recherche systématique de chemins de traverse dans les amours, les amitiés, les livres, la vie.  En choisissant le prisme de la brouille comme naguère il avait choisi celui des blondes d’Hitchcock pour repasser le film de son existence, Koster se place sous le double patronage de Chamfort et de Léautaud.

Il choisit aussi un doppelgänger littéraire avec Alceste qui semble parfois le vampiriser et le pousser à de fâcheux raidissements peu compatibles avec la vie en société, surtout quand on est écrivain et que l’on doit évoluer dans le milieu littéraire. La susceptibilité des ego à vif de cette petite société a en effet vite fait de s’enflammer.[access capability= »lire_inedits »]   Car, comme nous le rappelle Koster, la brouille est d’abord une affaire d’écrivains, d’intellectuels et d’artistes.  Avec sa coutumière érudition, plus proche, Dieu merci, du gai savoir que de la tartine universitaire, il passe quelques grands noms en revue, de Madame de Sévigné à Proust, et il écrit notamment de belles pages lumineuses sur Rousseau qui a « la rage de la brouille ». Et c’est bien entendu son propre portrait en creux que l’auteur trace à cette occasion : « Alceste nouvelle mouture, Jean-Jacques, que l’humiliation rend fou, dissèque les hontes qui auraient ruiné la bonté originelle. L’esprit de salon, la sécheresse de cœur, le luxe, la rationalité qui détruit le sentiment, autant de blessures qui le condamnent à faire le vide autour de lui. »

Koster est en effet lui-même un champion de la brouille et son livre devient à l’occasion un manuel de littérature française contemporaine et un répertoire du Tout-Paris intellectuel. On verra, par exemple, passer la silhouette de l’ami Roland Jaccard, bien connu des lecteurs de Causeur. Pour Koster, il y a les écrivains avec lesquels il a failli se brouiller comme Francis Ponge, ceux avec lesquels il s’est brouillé et réconcilié comme Michel Tournier, et ceux avec lesquels il s’est brouillé et jamais réconcilié comme Béatrix Beck, morte trop tôt pour qu’il puisse lui faire ses excuses. C’est l’inconvénient de la brouille, « cette autre manière de vivre ensemble » comme l’écrivait Sartre cité en exergue : parfois un des deux brouillés meurt et il ne reste que la frustration ou le remords pour le survivant. Un seul ennemi vous manque et tout est dépeuplé.  Nous touchons là le paradoxe le plus aimable de Mes brouilles : de manière maladroite, presque désespérée, la brouille apparaît encore au bout du compte comme une recherche de l’autre, une volonté d’exister pour lui, même en négatif. Alceste-Koster veut sans doute rejoindre « [son] désert où il a fait vœu de vivre » mais il le veut tout de même peuplé de ces fantômes qui l’ont blessé, qu’il a blessés et qui ont tissé la trame de ses jours.[/access]

Mes brouilles, Serge Koster, éditions Léo Scheer, 2014.

*Photo : Thragor.

Replonger dans La Piscine

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piscine alain page

Ils sont beaux, riches et bronzés. Le quatuor infernal de La Piscine murit sa rancœur sur les hauteurs de St-Tropez. Delon et Ronet, au zénith de leur charme vénéneux. Romy et Jane, au sommet de leur érotisme langoureux. Ces quatre-là, Jean-Claude et Marianne, Harry et Pénélope, sont irrésistibles. Nous sommes à la fin des années 60, parenthèse enchantée où les femmes enlèvent le haut, les coupés italiens filent à 200 km/h dans l’arrière-pays et où l’alcool n’est qu’un prétexte à crier son désespoir. Les corps brûlent au soleil de Provence. Les vérités se reflètent dans l’eau trouble. Les baisers s’échangent à l’ombre des cyprès. Et quand la nuit surgit, sur un slow de Paul Anka, les peaux se tendent pour s’entrechoquer dans une danse macabre.

Comme dans un roman de Sagan, ces belles personnes souffrent de la passion, de la jalousie et d’un passé qu’on n’oublie jamais. De toutes ces meurtrissures qu’on accumule et qui finissent par nous achever. En 1969, Jacques Deray avait eu du nez, il avait saisi l’essence du désir : ce parfum de souffre, d’huile solaire et de sexe dans un polar balnéaire. 45 ans après le tournage, La Piscine reste un merveilleux éveil des sens pour les plus jeunes cinéphiles. Le résultat est si convaincant que le spectateur a l’impression d’un voyage en odorama. La chaleur de cette Côte d’Azur mythifiée nous envahit. Notre cinéma ne produit plus rien d’aussi délicat et sauvage. Nous avions atteint-là le paroxysme d’une délicieuse descente aux enfers. La preuve : les images du film servent à vanter une eau de toilette et Alain, vieux Guépard, dépose sa voix d’outre-tombe à chaque fin de spot publicitaire. Quelle femme peut résister aujourd’hui encore à ce timbre puissant chargé de mille vies ? Cette langueur assassine n’a pas échappé à Arnaud Le Guern qui inaugure la nouvelle collection « Un roman, un film culte » chez Archipoche par le roman La Piscine d’Alain Page. Excellente idée de revenir à la source première, des romans oubliés qui ont enfanté de grands succès au box-office. Sont prévus en septembre Nous ne vieillirons pas ensemble, l’unique roman de Maurice Pialat et en octobre, Max et les ferrailleurs, œuvre de Claude Néron adaptée par Claude Sautet. Dans La Piscine, on (re)découvre le texte d’Alain Page revu et corrigé par rapport à celui paru en 1969 aux éditions Raoul Solar sous le nom patronymique de l’auteur, Jean-Emmanuel Conil. C’est sous son vrai nom qu’il avait également signé le scénario.

Alain Page n’est pas un inconnu des écrans, il est l’auteur de Tchao Pantin réalisé par Claude Berri et également le créateur des personnages de la série télévisée Les Cordier, juge et flic. Sa plume légère, imagée, séquencée a séduit plus d’un  réalisateur. La virtuosité de son écriture, son tempo entêtant, sa note poétique, sa profondeur psychologique sont, à l’évidence, le meilleur des terreaux cinématographiques. Dans une préface inédite, l’auteur explique les différences entre l’adaptation et le roman originel. Que les férus d’automobiles racées se rassurent, ils ne perdent pas au change. Ronet a troqué sa Maserati Ghibli pour une Lancia Aurelia Spider de papier tout aussi désirable. Il revient aussi sur la genèse du roman et sur une époque insouciante en apparence mais complexe dans ses rapports humains. Ce qui séduit à la lecture, ce sont les portraits qui claquent, les fulgurances, ces envolées quand il assène à Marianne (Romy Schneider) cette formule assassine : « T’es une cérébrale qui aime baiser. C’est ton drame » ou quand il perçoit chez Pénélope (Jane Birkin) : « l’air blasé des stars fatiguées qu’on les admire ». Jean-Claude (Alain Delon) en prend lui aussi pour son égo : « c’est un bel animal qu’il est flatteur d’avoir chez soi mais le jour où il mord, il faut s’en débarrasser…ou le dresser ». Quant à Harry (Maurice Ronet), cet ami qui ne vous veut pas du bien, il est exécuté par cette saillie : « même lorsqu’il est seul, il doit se créer un public et soigner ses attitudes ». Que vous alliez ou non cet été en vacances dans le Sud, n’oubliez pas La Piscine dans la poche de votre maillot de bain.

La Piscine, Alain Page, Archipoche.

 

La nation et l’œuf de Colomb

nation harouel republiqueLorsque Christophe Colomb, en route vers l’Amérique, démontre à son équipage médusé qu’on peut faire tenir un œuf sur une table, qu’il suffit pour cela d’en briser la coquille, il ignore qu’il vient d’inventer une méthode presque aussi révolutionnaire que ce qu’il découvrira bientôt au bout de sa longue-vue. Une méthode qui consiste à trouver à portée de main la solution d’un problème qui semblait insoluble. Tel l’œuf de Colomb, l’essai de Jean-Louis Harouel, Revenir à la nation, sera sans nul doute accusé de simplisme par ceux qu’il dérange et feignent d’oublier que la simplicité est la marque des grands livres. Celui-ci, de fait, ne s’embarrasse pas de circonlocutions, et il suffit de lire le titre pour comprendre où il veut en venir. Ou en revenir.

À la nation : c’est que celle-ci, bien qu’elle paraisse définitivement ringarde à certains, demeure la cellule fondamentale de l’ordre politique. La nation, qui renvoie à l’idée de naissance, est en effet le lieu de l’héritage : c’est elle qui relie le passé au présent et à l’avenir par l’intermédiaire de la culture et de la mémoire − et Jean-Louis Harouel de rappeler, à ce propos, que même la conception « républicaine » d’Ernest Renan ne se borne pas à une approche volontariste et individualiste : elle la combine à une dimension collective et historique. Si la nation selon Renan peut être « un plébiscite de chaque jour », c’est parce qu’elle traduit « la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu », le désir de prolonger un enracinement dans une appartenance commune qui se situe dans le temps pas moins que dans l’espace.

Dans cet ordre, Jean-Louis Harouel observe qu’une démocratie ne se conçoit pas sans le sentiment de former un ensemble solidaire, et il n’hésite pas à citer Rousseau, qui affirmait au début de l’Émile que « là où il n’y a plus de patrie, il ne peut plus y avoir de citoyens ». Mais plus généralement, la nation conditionne l’existence même du politique, et au-delà encore, de la justice : « Le juste exige un cadre humain et territorial à la fois délimité et le plus homogène possible, dont la forme la plus réussie est l’État-nation. Le fait que l’amour universel n’est pas la justice a été mis en évidence par un rabbin italien d’origine marocaine, mort en 1900, Élie Benamozegh. Partant de l’exemple juif, il considère que la justice ne peut se réaliser vraiment que dans le cadre de la nation et sous le régime de la loi nationale. Garant de la loi, l’État est responsable de la justice. Dans la mesure où elle prétend nier la nation, la fraternité universelle refuse sa légitime part au principe de la justice. » En somme, on ne saurait se passer de la nation.
Or, sur le continent européen qui fut, durant deux millénaires, le lieu de son épanouissement, la nation est en train de disparaître – à l’occasion d’un retournement historique majeur à propos duquel Jean-Louis Harouel avance une hypothèse très pertinente. Selon lui, le « véritable génie du christianisme » a été d’établir une séparation du politique et du religieux fondée sur le précepte christique : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Les obligations religieuses ne concernaient que les personnes, seules appelées à faire leur salut éternel ; les personnes, pas les États, pour lesquels, selon la formule latine, « le salut du peuple est la loi suprême » et qui, même très chrétiens, n’avaient pas à rougir de leur égoïsme national ni à renoncer à la « raison d’État » lorsque le bien de la nation était en jeu. Préoccupé par le seul salut des âmes, le christianisme permet donc une séparation des genres, donc une forme de laïcité. En revanche, le « post-christianisme » qui lui a succédé en Europe depuis la seconde moitié du XXe siècle instaure une totale confusion. En effet, tandis que les personnes ont très largement abandonné leurs convictions religieuses et se complaisent dans un hédonisme décomplexé , les préceptes évangéliques – « Aime ton prochain comme toi-même », « Tends la joue gauche lorsqu’on te frappe sur la droite », etc. – sont désormais considérés comme applicables aux États. Ceux-ci doivent ainsi apprendre à subordonner leurs propres intérêts, même vitaux, à la fraternité universelle, à une non-discrimination élevée au rang de norme sacrée, à la poursuite de la paix perpétuelle et au principe de « l’amour de l’autre poussé jusqu’à la haine de soi ». Le post-christianisme repose sur l’oubli de la leçon séculaire selon laquelle les chemins de la sanctification individuelle sont suicidaires pour un État, en même temps que criminels et forcément injustes pour sa population.

Pour sauver la nation et l’immense trésor qui s’y rattache, il faut donc, explique Harouel, oser aller à contre-courant, répudier le « post-christianisme », et adopter à sa place le modèle juif – autrement dit, celui d’un État-nation « à la vigueur identitaire exemplaire ». À ce propos, l’auteur, qui est par ailleurs l’un des maîtres contemporains de l’histoire des institutions, rappelle que les nations de l’Europe médiévale furent conçues sur le modèle de l’État hébreu de l’Ancien Testament : le cas étant particulièrement net pour l’État français, qui a su tirer très précocement de la Bible « l’armature doctrinale de son édification » – qu’il s’agisse du sacre du roi ou du rapport très intime entre le chef et la nation qu’il dirige, rapport impliquant notamment que seul un prince français peut monter sur le trône.
Le modèle proposé par Harouel a donc le mérite insigne d’être indemne de ce « post-christianisme » où s’est engluée l’Europe : l’État d’Israël refuse en effet de considérer comme dépassées les notions d’indépendance et d’identité, et il admet sans restriction l’usage des moyens nécessaires pour les défendre. C’est ainsi qu’ Israël apparaît à ses yeux comme « le seul État européen à avoir conservé un contenu national précis et qui continue à se comporter en véritable État », c’est-à-dire, en État dont « la seule raison d’être » est le service de la nation.

En somme, conclut Jean-Louis Harouel, « pour revivre pleinement, les nations européennes doivent retrouver ce qui fut jadis la part juive de leur identité chrétienne : l’aptitude à la fierté et l’amour de soi comme groupement humain particulier ». C’est ainsi, et pas autrement, qu’elles pourront « reprendre place dans l’histoire, dont elles étaient sorties ».

Revenir à la nation, Jean-Louis Harouel,  éditions Jean-Cyrille Godefroy.

Photo : Michel GILE/SIPA/00680868_000001.

Européennes : CDU et SPD, ça marche !

angela merkel et ses alliés

Comme aux pires moments de la crise financière, une grande partie de la zone euro est balayée par des ouragans. Pourtant, l’Allemagne est à peine effleurée par ces intempéries et reste sereine au milieu des tempêtes.
En France, tout le monde parle de « séisme » après le scrutin européen qui a vu le Front national arriver en tête de tous les partis. Et Marine Le Pen s’est adressée au pays comme si elle avait déjà été élue présidente de la République. En Grande-Bretagne, pour la première fois depuis cent ans, un tiers parti, l’UKIP de Nigel Farage, gagne une élection devant les travaillistes et les conservateurs. En conséquence, la tenue d’un référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’UE, d’ailleurs promis par David Cameron, devient incontournable, avec comme issue prévisible un retrait de l’Union européenne.
Et l’Allemagne, dans tout cela ? [access capability= »lire_inedits »] Certes, la CDU de la chancelière Angela Merkel essuie quelques pertes minimes − d’ailleurs principalement subies par son aile bavaroise, la CSU, qui avait donné une tonalité eurosceptique à sa campagne − mais reste, et de loin, la première formation politique du pays. Le SPD a certes grappillé quelques points, mais il faut avoir la foi sociale-démocrate bien ancrée pour fêter un score de 27% après deux défaites consécutives aux législatives. Il est vrai qu’un nouveau parti eurocritique, Alternative für Deustchland (AfD), que l’on ne peut pas classer à l’extrême droite, obtient 7% des voix, et enverra une poignée de députés à Strasbourg. Mais peut-on considérer ce score comme un succès dans un pays où la controverse sur les garanties financières accordées aux pays en crise a fait rage des mois durant, remontant jusqu’à la Cour suprême ? Les partisans de l’AfD et les nombreux économistes qui, depuis des années, mènent une croisade contre le sauvetage de l’euro avec l’argent du contribuable allemand espéraient un score meilleur, au moins 10%…
Les Allemands, qui avaient accueilli l’euro de mauvais gré, ont fini par s’en accommoder, sans toutefois éprouver pour cette monnaie l’amour qu’ils portaient jadis au deutschemark. Ils n’ont donc pas voulu courir le risque de confier une parcelle de pouvoir, à Berlin, à un parti qui n’a pas fait ses preuves. Les électeurs ont préféré s’en tenir à du solide : ils sont visiblement satisfaits de la manière dont Angela Merkel gouverne le pays depuis 2005, tantôt avec les sociaux-démocrates, tantôt avec les libéraux.
Cela vaut tout autant pour la politique européenne que pour la politique intérieure. On doit à la vérité de constater que, sur l’Europe, il n’y a aucune divergence fondamentale entre la CDU, le SPD, les libéraux du FDP et même les Verts. On ne peut parler que de nuances, et encore celles-ci ne s’expriment que lorsque ces partis sont dans l’opposition. Par exemple, lorsqu’il ne participait pas au gouvernement, le SPD défendait une politique de relance économique à l’échelle européenne. On l’a même entendu, une ou deux fois, prononcer le mot tabou « eurobonds », synonyme de prêts communautaires aux pays en difficulté de la zone euro. Une fois arrivé au pouvoir, il a vite été persuadé par Mme Merkel de se conformer à la ligne rigide suivie sur ce point par Berlin, ligne d’ailleurs définie dès le début de la crise, en 2008, par le ministre social-démocrate des Finances Peer Steinbrück.
En matière budgétaire, le SPD a vite abandonné l’idée de combler le déficit par des hausses d’impôts. De plus, les sociaux-démocrates n’ont pas le moindre doute sur les potions que les pays européens, dont la France, devraient ingurgiter pour soigner leurs maux. Pour eux, l’ordonnance du bon Dr Gerhard Schröder est la seule qui vaille pour retrouver la croissance et faire reculer le chômage : dérégulation du marché du travail, coupes drastiques dans les budgets sociaux, réforme des retraites etc… Pour préserver la paix du ménage gouvernemental, Mme Merkel est cependant prête à faire quelques concessions aux socialos sur les retraites et le salaire minimum. Comment l’électeur allemand pourrait-il alors être mécontent de cette politique ? Le pays va bien, mieux en tous cas que presque tous ses voisins. Les Allemands observent avec une moue dubitative les résistances auxquelles se heurtent les gouvernements français, de droite comme de gauche, pour engager les réformes exigées par la situation : on ne répond pas aux problèmes du jour avec les recettes de la veille. Ici, personne ne croit que l’on peut sortir de la mondialisation comme on sauterait d’un train qui irait dans la mauvaise direction. Les résultats du commerce extérieur de l’Allemagne démontrent que ses entreprises peuvent s’adapter à un contexte de concurrence acharnée. On peut se plaindre de la casse qu’elle provoque parfois, mais il vaut mieux considérer ces difficultés comme une incitation à devenir meilleurs. On risque alors une seule chose : réussir. [/access]

Photo: Reynaldo Paganelli/SIPA/00671798_000028

D-Day : N’oubliez pas les Tommies

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Hier, nous avons commémoré l’anniversaire du débarquement. Le mythe de l’Amérique libératrice est tellement puissant que vous n’entendrez parler que des GI’s tombés pour la libération de la France. Ils sont 47 500 Américains à avoir débarqué le 6 juin lors de l’assaut sur Omaha et Utah.

C’est sans compter sur les Britanniques qui étaient 53 500 à débarquer à Sword et Gold (+ 21 400 canadiens sous commandement britannique à Juno).

Alors, ayez aussi une petite pensée pour eux : ils n’ont pas démérité, même s’ils appartiennent à la vieille Europe… Et qu’ils n’ont pas droit à la une des journaux, ni même aux pages intérieures…

Pensez à eux parce qu’ils ont combattu sans relâche de 1939 à 1945 sur tous les continents et toutes les mers (et pas seulement de 1942 à 1945). Pensez à eux parce qu’ils sont nombreux à être morts au combat (244 000 sur 5 120 000 engagés soit un ratio de 4,5% de tués au combats – USA = 291 000 sur 12 300 000 soit 2,3%).

Pensez aux 150 000 civils anglais tombés sous les bombes pendant le Blitz et à ceux qui ont tenu bon en silence…

Tant que vous y êtes, pensez aussi aux 210 000 soldats français (sur 4 100 000 engagés soit un ratio de 5,12 % de tués au combat) ainsi qu’aux 430 000 civils français morts entre 1939 et 1945. On dit qu’ils se sont mal battus en 1940, mais les chiffres montrent qu’ils ne manquaient pas d’ardeur à défendre leur patrie.

Pensez aussi aux 26 millions de Russes (dont 13 millions de soldats morts au combat) qui ont permis par leur sacrifice que les Américains débarquent somme toute assez facilement en Normandie en figeant plus de 300 divisions allemandes sur le front de l’est. Mais la russophobie ambiante ne devrait pas trop vous y aider.

 

NB : j’avais fait paraître ce texte en juin 2004 à l’occasion du 60ème anniversaire. Force est de constater que, dix ans plus tard, il reste d’actualité tant les médias n’en ont que pour l’Amérique.

Manuel Sorel

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Valls Rastignac Sorel

Dans les portraits qui ont suivi sa nomination à Matignon, la presse a le plus souvent comparé Manuel Valls à Rastignac. Le problème est que Rastignac, en l’occurrence, ne renvoyait plus nécessairement au personnage de Balzac mais plutôt au cliché passé dans le langage courant : l’archétype de l’ambitieux sans scrupule. Il serait pourtant intéressant de pousser plus loin le parallèle en revenant au texte balzacien. [access capability= »lire_inedits »]  Rappelons d’abord que Rastignac, après avoir été un jeune provincial étudiant en droit est devenu à force d’intrigues, de mariages heureux et de coups financiers ministre de Louis-Philippe. Il n’y a pas ici, à notre connaissance, matière à parallèle ! Mais on trouve ailleurs, en revanche, un vrai point de convergence : la conception que Rastignac se fait de la réussite en politique est, tout comme chez Valls, de s’arranger pour apparaître comme le seul recours possible à un moment donné : « En ce moment Rastignac était pour la seconde fois ministre (…) et il passait pour être indispensable dans les combinaisons ministérielles à venir. »(1)

Pour rester dans le registre de l’ambition, Valls ressemble à un autre héros de roman, Julien Sorel. A moins que cela ne soit l’inverse ; lisez plutôt : « De grands yeux noirs, qui, dans les moments tranquilles, annonçaient de la réflexion et du feu, étaient animés en cet instant de l’expression de la haine la plus féroce. Des cheveux châtain foncés, plantés fort bas, lui donnaient un petit front, et, dans les moments de colère, un air méchant.Une taille svelte et bien prise annonçait plus de légèreté que de vigueur. »

Ce n’est pas compliqué, cela ferait de Manuel Valls le candidat idéal pour le casting d’une nouvelle adaptation du Rouge et le Noir. Valls, d’après les commentateurs, c’est l’énergie et l’énergie est précisément la caractéristique principale, selon Stendhal, du héros en général et de Julien Sorel en particulier : « J’aime la force, et de la force que j’aime, une fourmi peut en montrer autant qu’un éléphant. » La fourmi Valls comme la fourmi Sorel puisent leur énergie dans des admirations hétérodoxes par rapport aux goûts de leur temps et de leur camp. Julien adore Napoléon sous une Restauration qui en a fait le Grand Satan tandis que Valls préfère Clémenceau à Jaurès, vrai crime de lèse-socialisme. Cela veut-il dire que le nouveau premier ministre a, comme Julien avec l’Empereur, le portrait du Tigre caché sous sa paillasse ? Nous ne sommes pas assez intime avec lui pour en avoir la certitude. [/access]

Photo : WITT/SIPA/00684469_000001

Eurovision, FN : le journal d’Alain Finkielkraut

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eurovision conchita autriche

eurovision conchita autriche

La victoire de Conchita Wurst à l’Eurovision

Élisabeth Lévy. Le transsexuel Conchita Wurst a remporté le concours de l’eurovision dimanche 18 mai. Le lundi matin, l’histoire était écrite : « une victoire de la tolérance et de la diversité en Europe », selon les termes du président autrichien en personne. Alors, êtes-vous du côté de la tolérance et de la diversité ou de celui des réactionnaires et des ringards ?

Alain Finkielkraut. Dans son mémorable article de 1983, « L’Europe centrale : un Occident kidnappé », Milan Kundera rappelle que l’unité de l’Europe a d’abord reposé sur la religion, puis, avec l’avènement des Temps modernes, Dieu s’est éclipsé et la religion a cédé la place à la culture. Jusqu’à une date récente, on pouvait dire avec Cynthia Ozick : « Où que vous soyez au monde, vous êtes européen quand vous êtes en train de lire. » Cette définition demeure-t-elle pertinente ? L’Européen n’est-il pas en train de devenir une Petite Poucette comme les autres ? Si l’on en croit Kundera, la culture, à son tour, cède la place.

Nous vivons un tournant. Nous sortons allègrement des Temps modernes. Mais pour aller où ?  Je trouve un commencement de réponse à cette question historiale dans un événement tout à fait trivial : le dernier concours de l’Eurovision. La grande fête annuelle de la laideur acoustique et visuelle a couronné, cette année, un transsexuel autrichien barbu et moulé dans une robe lamée or : Conchita Wurst. L’envoyée spéciale du Monde à Copenhague, où se déroulait l’événement, a célébré la « divine surprise » que constituait ce « triomphe de la différence » et sa mise en avant par un pays, l’Autriche, « réputé à tort pour son conservatisme ». Étrange extase. Car enfin, qu’est-ce que la différence ? C’est ce que je ne suis pas et que je ne peux pas être. Hier matin encore, l’homme était, en ce sens, différent de la femme et la femme, de l’homme. Voici venu le temps où chacun est à même de devenir ce qu’il veut : l’homme, une femme ; la femme, un homme, et pourquoi pas les deux ?[access capability= »lire_inedits »] Ce n’est pas une victoire de la différence. C’est une victoire de l’égalité sur la différence. Par la grâce de la technique, « le noyau de l’impossible à transformer s’érode chaque jour », comme l’écrit Jean-Claude Milner. Il n’y aura bien- tôt plus de réalité distincte, seulement des changements, des passages, des hybridations, d’incessantes métamorphoses. Nulle altérité ne résiste à l’arraisonnement, c’est-à-dire à la consommation. Nulle extériorité ne subsiste, rien n’échappe à la prise, tout devient disponible, manipulable, mélangeable. Le monde, bientôt, ne sera plus un monde mais une liste infinie d’options. À quoi la culture cède-t-elle ainsi la place ? À rien, ou plutôt au rien, à l’empire du rien, au règne technique et, à la fois, démocratique, de l’indifférenciation. En même temps que le concours de l’Eurovision, s’affichaient à Vienne des photographies de Carmen Carrera (transsexuel américain), dans le cadre d’une grande exposition sur le sida. Il était alternativement affublé d’un pénis et d’un sexe féminin et, sur toutes les légendes, on pouvait lire : « Je suis Adam. Je suis Ève. Je suis moi. »  « Chaque monde, écrivait Péguy, sera jugé sur ce qu’il aura considéré comme négociable ou non négociable. » Notre monde, ajoutait-il, est celui de « l’universelle interchangeabilité ». Et il n’avait encore rien vu.

L’attentat de Bruxelles

À l’issue de l’attentat devant le musée juif de Bruxelles, quatre personnes ont été tuées. S’il est difficile de douter du caractère antisémite de l’attaque, deux pistes sont envisagées par les commentateurs : l’extrême droite néonazie et les jihadistes. Nonobstant cette incertitude, ce crime, vous inspire-t-il autre chose que le sentiment d’horreur que nous partageons tous ?

Le directeur du musée juif de Bruxelles ne voulait pas de présence policière. Croyant encore habiter l’Europe de la culture, il ne pouvait se résigner à l’annexion de cette maison de la mémoire et des œuvres au domaine de la guerre. Le présent s’est vengé : quatre morts. Les juifs du Vieux Continent ne seront plus jamais tranquilles. Partout en Europe, les institutions juives, laïques ou religieuses, seront placées sous protection. Elles auront des systèmes de vidéosurveillance, on y entrera un par un, en passant par un sas de sécurité. C’est déjà le cas en France et ce dispositif ne suscite plus l’indignation ni même la tristesse. Il fait partie du paysage, il est l’une des composantes de l’Europe du XXIe siècle. Et pendant ce temps, des sociologues et des historiens imperturbables affirment que l’islamophobie est la réorientation « contre les musulmans d’une hostilité qui fut, dans la première moitié du XXe siècle, principalement dirigée contre les juifs[1. Vers l’extrême. Extension des domaines de la droite. Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, Éditions Dehors, 2014.] ». Ça va durer longtemps ?

Les élections européennes

L’Europe a élu ses députés. En France, le Front national est devenu le premier parti du pays, avec 25 % des voix, loin devant l’UMP (20 %) et le parti socialiste (14 %). Les médias n’ont pourtant pas ménagé leurs efforts pour nous convaincre d’aller bien voter, c’est-à-dire de voter Europe. Ce chantage moral exercé sur les électeurs s’est-il révélé contre-productif ?

Ce que construisent, depuis plus d’un demi-siècle, les Européens, ce n’est pas une démocratie à l’échelle du continent ; il faut, pour la démocratie, une langue commune, des références communes, l’attachement à une mémoire, bref il faut une nation. Et l’Europe est, irréductiblement, un espace plurinational. L’Union européenne, c’est tout autre chose. Ses agences, ses administrations, ses commissions, ses cours de justice, son Parlement même forment une bureaucratie gigantesque qui donne aux citoyens européens le sentiment d’être dessaisis de leur identité, de leur souveraineté, du gouvernement d’eux- mêmes, sans pour autant résoudre leurs problèmes les plus aigus. L’Europe est impuissante à enrayer la désindustrialisation, les délocalisations, l’immigration, et la montée de l’insécurité. Pire encore, au lieu de ralentir les flux, elle les facilite, elle les accélère. Sa civilisation est même mise sous le boisseau pour que rien n’entrave ce que Jean-Luc Mélenchon appelle, sans en tirer toutes les conséquences, le « grand déménagement du monde ». Et quand des électeurs protestent contre cette évolution en votant pour le Front national, les porte-parole des processus dénoncent « les pulsions délétères et détestables du national-populisme ». Admirable en tant que classe, le peuple devient détestable dès qu’il apparaît comme nation. Mais ce rejet ne traduit rien d’autre qu’un mépris de classe à l’encontre de ceux qui sont exposés à la violence de tous les flux.  Jamais je n’aurais donné ma voix au parti du « tous pourris sauf nous », nullement gêné de choisir pour modèle politique Vladimir Poutine, l’autocrate qui s’est enrichi dans l’exercice de ses fonctions au point de constituer l’une des plus grandes fortunes d’Europe et qui poursuit, sans vergogne, une politique impériale. Nos sismographes officiels, cependant, se trompent une fois encore. Le vrai tremblement de terre, ce n’est pas l’élection au Parlement européen, c’est l’attentat au musée juif de Bruxelles. On ne saurait reprocher à l’Europe de n’avoir pas empêché ce crime, mais on est en droit de penser qu’elle a tout fait pour le rendre possible. Le « déménagement du monde » est en cours et il n’a pas fini de produire ses effets.[/access]

*Photo : Frank Augstein/AP/SIPA. AP21565524_000002.

FN : Marine Le Pen a tué le père

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marine le pen jean marie

marine le pen jean marie

Une nouvelle opération Overlord est annoncée. Sous le haut commandement du général Patrick Klugman, avocat de SOS Racisme, les troupes de choc de l’antifascisme plient leur paquetage pour terrasser la peste brune. Vous décelez l’anachronisme ? Petit rappel aux retardataires, le 6 juin, Jean-Marie Le Pen a endossé son costume de clown triste en évoquant tous les artistes qui avaient juré de quitter la France si le Front national arrivait en tête aux européennes : à propos des Yannick Noah, Guy Bedos et… Patrick Bruel, le vieux briscard a lâché : « Cochon qui s’en dédit. On fera une fournée ! » Antisémitisme ou simple provocation ? SOS Racisme s’apprête à porter plainte, Jean-Marie Le Pen plaide le malentendu. Passons sur les subtilités exégétiques, s’agissant d’un multirécidiviste de l’ambiguïté. Depuis une trentaine d’années, son grenier à petites phrases va du calembour franchement douteux (« Monsieur Durafour-crématoire ») au clin d’œil révisionniste (le fameux « point de détail de l’histoire de la Deuxième guerre mondiale », en passant par les jeux de mots rappelant son vieux fonds poujadiste (« Moscou-Vichy », « (les bals autrichiens) c’est Strauss sans Kahn », etc.).

Jusque-là, Marine Le Pen, tout en prenant ses distances avec les excès verbaux de son père, les avait un peu facilement mis sur le compte d’un anarchisme de droite. Ces dernières années cependant, chaque nouvelle provocation de Le Pen père suscitait des toussotements gênés de la direction du Front national. Dans la famille Le Pen, les héritages se transmettent dans la douleur : en 2011, à quelques secondes de son premier discours en tant présidente du parti, alors qu’elle venait de triompher de Bruno Gollnisch, Marine Le Pen avait dû éviter une peau de banane jetée par son père. En coulisses, Jean-Marie pestait contre un journaliste se plaignant d’avoir été molesté par le service d’ordre du parti, pour la seule raison qu’il était juif. Riposte amusée du patriarche : « Cela ne se voyait pas sur le bout de son nez… » L’instinct paternel, sans doute… Plus récemment, Le Pen père aurait pu plomber la campagne européenne du Front après sa fameuse sortie sur « Monseigneur Ebola », qui n’empêcha finalement pas les listes FN de laisser loin derrière ses concurrentes. La fille aurait passé un savon à son incontrôlable de père après cette pénultième outrance.

Cette fois, il faut croire que la coupe était pleine : lasse de crier à la manipulation à chaque sortie lepéniste, Marine Le Pen vient de taper un grand coup en dénonçant ni plus ni moins qu’une « faute politique » : « Je suis convaincue que le sens donné à ses propos relève d’une interprétation malveillante. Il n’en demeure pas moins que, avec la très longue expérience qui est celle de Jean-Marie Le Pen, ne pas avoir anticipé l’interprétation qui serait faite de cette formulation est une faute politique dont le Front national subit les conséquences. Si cette polémique peut avoir une retombée positive, c’est celle de me permettre de rappeler que le Front national condamne de la manière la plus ferme toute forme d’antisémitisme, de quelque nature que ce soit », a-t-elle confié au FigaroLe message a le mérite d’être clair : Marine Le Pen coupe officiellement le cordon avec son père. Si je voulais jouer au psy d’opérette, je dirais qu’elle a enfin tué le père. Un père-sévère – mais je vire lacanien, arrêtez-moi !- qui lui a mis le pied à l’étrier avant de s’employer à lui savonner la planche. 

Du coup, même chez les antifascistes patentés, on a beau sortir ses gousses d’ail, reprendre paroles et musique des années 1980, on n’y croit plus vraiment. Signe qui ne trompe pas, le gouvernement ne pavoise pas aux couleurs de l’antiracisme, le secrétaire d’Etat au charcutage territorial André Vallini s’étant fendu d’une simple interpellation : « Jean-Marie Le Pen peut-il rester membre du FN? Président d’honneur du Front national ? » Qu’est-ce d’autre qu’une reconnaissance tacite de la mutation du FN ? Il est fini le temps où l’on pouvait se rassurer à bon compte en crachant sur le quart de français qui vote mal, ou en les assimilant aux néo-nazis ukrainiens, comme vient de le faire un Bernard Kouchner qui peut se permettre ce genre d’écarts, puisque le Dieu de la politique l’a depuis longtemps délivré des électeurs…

Dans son propre parti, la cheffe d’orchestre a donné le ton. Même le très jean-mariste Louis Aliot, compagnon de Marine à la ville et qu’on dit guère emballé par le virage crypto-chevènementiste de son parti, a eu des mots très durs contre son ancien mentor. Quant à Gilbert Collard, député du Rassemblement Bleu Marine, il a carrément appelé Jean-Marie Le Pen à se mettre à la retraite. Réplique verte de l’intéressé : « Il devrait changer les consonnes de son nom. » On n’attaque pas impunément un vieux chansonnier de la IVe République…

Devant ce concert d’indignation, les antifas n’ont plus qu’un dernier argument : le double langage. La « vidéo a été retirée à la hâte, sans aucune forme d’explication, ce qui est une volonté pour le Front national et sa présidente d’éluder toute responsabilité », nous dit Klugman, embourbé dans le sophisme après le désaveu cinglant qu’a infligé Marine à Jean-Marie. Si l’on s’en tient à sa version des choses, l‘une récure la façade pendant que l’autre orne l’arrière-boutique de colifichets peu ragoûtants. Faute de grain à moudre, les survivants de l’antiracisme se raccrochent ainsi à la vieille branche racornie que leur tend Le Pen senior, de peur de sombrer dans le fleuve de l’oubli. La diabolisation, c’est un peu comme le tango, il faut être deux pour que ça marche…

Quoi qu’en pense de la machine frontiste, une chose saute aux yeux : Marine Le Pen veut accéder au pouvoir[1. Quitte à renier son programme social en s’alliant à une UMP moribonde, s’il le faut.]. Après son triomphe aux européennes, qu’elle ne doit qu’à elle-même, l’eurodéputée se sent suffisamment forte pour piétiner les plates-bandes paternelles. Et comme le pays d’Ubu n’est jamais à un paradoxe près, les gros couacs d’hier pourraient convaincre les Français que le FN a acquis une vraie culture de gouvernement![2. Rendons à l’ami Frédéric Magellan la paternité de cette chute.].

*Photo : LCHAM/SIPA. 00682266_000001.

La tradition, garantie de l’avenir

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remi brague moderne

remi brague moderne

« La tradition que nous aimons est celle qui fait apparaître le passé comme ce qui aboutit à nous, et dont nous pouvons jouir. Ainsi la baguette que nous mangeons, et détruisons de ce fait en l’assimilant. Celle que nous n’aimons pas est celle qui permet le passage même du passé à l’avenir et exige que nous lui laissions la voie libre. Nous aimons la tradition comme réception ; nous n’aimons pas la tradition comme transmission. » Concluant son Modérément moderne par ces mots, Rémi Brague jette, avec son dernier ouvrage, méthodique et inspiré, un pavé dans la mare du « présentisme » qui nous tient à la gorge. Culpabilité face à « l’histoire avec une grande hache » d’un côté, crainte de l’avenir de l’autre.

Nous sommes prisonniers d’un présent qui, ayant détruit ce qu’il a reçu, ne permet pas non plus d’envisager l’avenir. De façon emblématique, le futurisme est passé de mode. Au mieux, comme le souligne le philosophe, le long terme désigne pour ceux qui nous gouvernent les cinq années d’un quinquennat, au pire, qui n’est pas le moins probable, deux ou trois années sans élections. Cet avenir qui se dérobe interroge donc à nouveau notre rapport à la tradition. Eluder la question, parce qu’elle égratignerait notre égo d’homme moderne qui se pensait libre et sans lien serait suicidaire. On ne se propose pas de renouveler artificiellement le combat entre Anciens et Modernes, qui s’est déjà produit mille fois dans l’histoire. Simplement d’échapper à l’écrasement sur soi auquel l’époque nous contraint.

Le progressiste et le traditionaliste, comme l’avers et le revers d’une même monnaie, fondent leur différend sur une erreur commune : idole ou repoussoir, la tradition est figée dans le marbre de la permanence. Elle y gagne aux yeux des uns son caractère sacré, tandis que leurs adversaires la rejettent comme l’antithèse de la nouveauté qu’ils poursuivent de leurs vœux. L’étymologie corrige cette double méprise. Plutôt qu’un culte au passé, la tradition est un mouvement, rigoureusement, une transmission, qui fonde sur l’héritage du monde passé la possibilité du monde à venir. Ce qui renvoie, de fait, dos à dos le réactionnaire nostalgique et le progressiste hors-sol.

Le legs du monde qui nous accueille quand on est enfant est immense, immensément plus large que la petite fleur d’une existence féconde, fût-elle de celle de Rimbaud ou de Thérèse de Lisieux, qui ont, avec une précocité exemplaire, porté les facultés du cœur humain à une incandescence inouïe. Bernard de Chartres avait cette formule lumineuse au XIIe siècle : « Nous sommes des nains juchés sur les épaules de géants ; nous voyons plus qu’eux, et plus loin ; non que notre regard soit perçant, ni élevée notre taille, mais nous sommes élevés, exhaussés, par leur stature gigantesque ».

Tout le paradoxe de la tradition, qui en fait un mouvement et non une posture, gît dans cette formule : la réception du monde qui nous précède est la seule manière de porter notre regard au-delà du présent qui nous contient. Le premier mouvement de confiance et d’humilité auquel nous enjoint la tradition est un gage de lucidité pour l’avenir. Comme le dirait Chesterton, cité par Brague, les morts ont validé ce qui valait la peine d’être transmis : « La tradition signifie que l’on donne un bulletin de vote à la plus obscure des classes, nos ancêtres. Elle est la démocratie des morts. »[1. Gilbert K. Chesterton, Orthodoxie, 1908.] Ce suffrage est digne de confiance puisqu’il a au moins l’avantage, face à un avenir qui n’est jamais sûr d’advenir, d’avoir existé.

Succédant à un XIXe siècle résolument traditionnaliste, bien que travaillé par les forces révolutionnaires, le XXe siècle a été celui d’un modernisme assumé, produisant parfois le meilleur, les Trente Glorieuses, souvent le pire, l’industrie concentrationnaire. Aujourd’hui, nos progrès sont indéniables, la tranquillité est une chose acquise en Europe. Mais le bonheur nous échappe. Comme le disait déjà Bergson, nous gémissons sous le poids de nos progrès. Parce qu’en nous privant de nos racines, ils nous privent aussi d’horizon. Notre époque, si raisonnable par ailleurs, « ne sait pas assez que son avenir dépend d’elle »[2. Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion.]. La formule de l’apôtre Paul éclaire la conscience angoissée de l’homme moderne qui perçoit confusément les limites  du progrès auquel il voue toute son énergie : « Je vous ai transmis en premier lieu ce que j’ai reçu ». La transmission est prioritaire mais elle n’est pas exclusive. Elle est même la condition d’un regard neuf sur le monde, d’une liberté vivante et irriguée. Elle n’est peut-être même qu’un détour qui, par l’enracinement, nous libère de nous-mêmes, pour nous restituer plus pleinement notre liberté.

Le XXIe siècle comprendra-t-il que la seule manière pour l’humanité d’accomplir sa vocation anthropologique profonde, c’est de transmettre ? Vigie éclairée du monde moderne, Rémi Brague nous libère de nous-mêmes et change notre cœur en oiseau[3. Voir Philippe Jaccottet, La Semaison, mai 1954.].

Modérément moderne, Rémi Brague (Flammarion, 2014).

*Photo : Orphée, Chagall. wikicommons.

Vivons fâchés

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serge koster brouilles

Rien n’est plus plaisant, finalement, que les livres qui n’appartiennent à aucun genre littéraire défini comme Mes brouilles, de Serge Koster. Ces livres qui récusent le roman s’amusent avec l’autobiographie, caressent l’essai, jouent avec la digression et taquinent le pamphlet comme on taquine le goujon. Koster, comme en son temps Bernard Frank, est un éminent et bougon représentant de cette technique qui consiste à refuser tout enfermement. Il y a sans doute de bonnes raisons à cela : Koster rappelle dans Mes brouilles qu’il est né juif, dans la France d’août 1940, ce qui justifie en soi la recherche systématique de chemins de traverse dans les amours, les amitiés, les livres, la vie.  En choisissant le prisme de la brouille comme naguère il avait choisi celui des blondes d’Hitchcock pour repasser le film de son existence, Koster se place sous le double patronage de Chamfort et de Léautaud.

Il choisit aussi un doppelgänger littéraire avec Alceste qui semble parfois le vampiriser et le pousser à de fâcheux raidissements peu compatibles avec la vie en société, surtout quand on est écrivain et que l’on doit évoluer dans le milieu littéraire. La susceptibilité des ego à vif de cette petite société a en effet vite fait de s’enflammer.[access capability= »lire_inedits »]   Car, comme nous le rappelle Koster, la brouille est d’abord une affaire d’écrivains, d’intellectuels et d’artistes.  Avec sa coutumière érudition, plus proche, Dieu merci, du gai savoir que de la tartine universitaire, il passe quelques grands noms en revue, de Madame de Sévigné à Proust, et il écrit notamment de belles pages lumineuses sur Rousseau qui a « la rage de la brouille ». Et c’est bien entendu son propre portrait en creux que l’auteur trace à cette occasion : « Alceste nouvelle mouture, Jean-Jacques, que l’humiliation rend fou, dissèque les hontes qui auraient ruiné la bonté originelle. L’esprit de salon, la sécheresse de cœur, le luxe, la rationalité qui détruit le sentiment, autant de blessures qui le condamnent à faire le vide autour de lui. »

Koster est en effet lui-même un champion de la brouille et son livre devient à l’occasion un manuel de littérature française contemporaine et un répertoire du Tout-Paris intellectuel. On verra, par exemple, passer la silhouette de l’ami Roland Jaccard, bien connu des lecteurs de Causeur. Pour Koster, il y a les écrivains avec lesquels il a failli se brouiller comme Francis Ponge, ceux avec lesquels il s’est brouillé et réconcilié comme Michel Tournier, et ceux avec lesquels il s’est brouillé et jamais réconcilié comme Béatrix Beck, morte trop tôt pour qu’il puisse lui faire ses excuses. C’est l’inconvénient de la brouille, « cette autre manière de vivre ensemble » comme l’écrivait Sartre cité en exergue : parfois un des deux brouillés meurt et il ne reste que la frustration ou le remords pour le survivant. Un seul ennemi vous manque et tout est dépeuplé.  Nous touchons là le paradoxe le plus aimable de Mes brouilles : de manière maladroite, presque désespérée, la brouille apparaît encore au bout du compte comme une recherche de l’autre, une volonté d’exister pour lui, même en négatif. Alceste-Koster veut sans doute rejoindre « [son] désert où il a fait vœu de vivre » mais il le veut tout de même peuplé de ces fantômes qui l’ont blessé, qu’il a blessés et qui ont tissé la trame de ses jours.[/access]

Mes brouilles, Serge Koster, éditions Léo Scheer, 2014.

*Photo : Thragor.

Replonger dans La Piscine

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piscine alain page

piscine alain page

Ils sont beaux, riches et bronzés. Le quatuor infernal de La Piscine murit sa rancœur sur les hauteurs de St-Tropez. Delon et Ronet, au zénith de leur charme vénéneux. Romy et Jane, au sommet de leur érotisme langoureux. Ces quatre-là, Jean-Claude et Marianne, Harry et Pénélope, sont irrésistibles. Nous sommes à la fin des années 60, parenthèse enchantée où les femmes enlèvent le haut, les coupés italiens filent à 200 km/h dans l’arrière-pays et où l’alcool n’est qu’un prétexte à crier son désespoir. Les corps brûlent au soleil de Provence. Les vérités se reflètent dans l’eau trouble. Les baisers s’échangent à l’ombre des cyprès. Et quand la nuit surgit, sur un slow de Paul Anka, les peaux se tendent pour s’entrechoquer dans une danse macabre.

Comme dans un roman de Sagan, ces belles personnes souffrent de la passion, de la jalousie et d’un passé qu’on n’oublie jamais. De toutes ces meurtrissures qu’on accumule et qui finissent par nous achever. En 1969, Jacques Deray avait eu du nez, il avait saisi l’essence du désir : ce parfum de souffre, d’huile solaire et de sexe dans un polar balnéaire. 45 ans après le tournage, La Piscine reste un merveilleux éveil des sens pour les plus jeunes cinéphiles. Le résultat est si convaincant que le spectateur a l’impression d’un voyage en odorama. La chaleur de cette Côte d’Azur mythifiée nous envahit. Notre cinéma ne produit plus rien d’aussi délicat et sauvage. Nous avions atteint-là le paroxysme d’une délicieuse descente aux enfers. La preuve : les images du film servent à vanter une eau de toilette et Alain, vieux Guépard, dépose sa voix d’outre-tombe à chaque fin de spot publicitaire. Quelle femme peut résister aujourd’hui encore à ce timbre puissant chargé de mille vies ? Cette langueur assassine n’a pas échappé à Arnaud Le Guern qui inaugure la nouvelle collection « Un roman, un film culte » chez Archipoche par le roman La Piscine d’Alain Page. Excellente idée de revenir à la source première, des romans oubliés qui ont enfanté de grands succès au box-office. Sont prévus en septembre Nous ne vieillirons pas ensemble, l’unique roman de Maurice Pialat et en octobre, Max et les ferrailleurs, œuvre de Claude Néron adaptée par Claude Sautet. Dans La Piscine, on (re)découvre le texte d’Alain Page revu et corrigé par rapport à celui paru en 1969 aux éditions Raoul Solar sous le nom patronymique de l’auteur, Jean-Emmanuel Conil. C’est sous son vrai nom qu’il avait également signé le scénario.

Alain Page n’est pas un inconnu des écrans, il est l’auteur de Tchao Pantin réalisé par Claude Berri et également le créateur des personnages de la série télévisée Les Cordier, juge et flic. Sa plume légère, imagée, séquencée a séduit plus d’un  réalisateur. La virtuosité de son écriture, son tempo entêtant, sa note poétique, sa profondeur psychologique sont, à l’évidence, le meilleur des terreaux cinématographiques. Dans une préface inédite, l’auteur explique les différences entre l’adaptation et le roman originel. Que les férus d’automobiles racées se rassurent, ils ne perdent pas au change. Ronet a troqué sa Maserati Ghibli pour une Lancia Aurelia Spider de papier tout aussi désirable. Il revient aussi sur la genèse du roman et sur une époque insouciante en apparence mais complexe dans ses rapports humains. Ce qui séduit à la lecture, ce sont les portraits qui claquent, les fulgurances, ces envolées quand il assène à Marianne (Romy Schneider) cette formule assassine : « T’es une cérébrale qui aime baiser. C’est ton drame » ou quand il perçoit chez Pénélope (Jane Birkin) : « l’air blasé des stars fatiguées qu’on les admire ». Jean-Claude (Alain Delon) en prend lui aussi pour son égo : « c’est un bel animal qu’il est flatteur d’avoir chez soi mais le jour où il mord, il faut s’en débarrasser…ou le dresser ». Quant à Harry (Maurice Ronet), cet ami qui ne vous veut pas du bien, il est exécuté par cette saillie : « même lorsqu’il est seul, il doit se créer un public et soigner ses attitudes ». Que vous alliez ou non cet été en vacances dans le Sud, n’oubliez pas La Piscine dans la poche de votre maillot de bain.

La Piscine, Alain Page, Archipoche.

 

La nation et l’œuf de Colomb

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nation harouel republique

nation harouel republiqueLorsque Christophe Colomb, en route vers l’Amérique, démontre à son équipage médusé qu’on peut faire tenir un œuf sur une table, qu’il suffit pour cela d’en briser la coquille, il ignore qu’il vient d’inventer une méthode presque aussi révolutionnaire que ce qu’il découvrira bientôt au bout de sa longue-vue. Une méthode qui consiste à trouver à portée de main la solution d’un problème qui semblait insoluble. Tel l’œuf de Colomb, l’essai de Jean-Louis Harouel, Revenir à la nation, sera sans nul doute accusé de simplisme par ceux qu’il dérange et feignent d’oublier que la simplicité est la marque des grands livres. Celui-ci, de fait, ne s’embarrasse pas de circonlocutions, et il suffit de lire le titre pour comprendre où il veut en venir. Ou en revenir.

À la nation : c’est que celle-ci, bien qu’elle paraisse définitivement ringarde à certains, demeure la cellule fondamentale de l’ordre politique. La nation, qui renvoie à l’idée de naissance, est en effet le lieu de l’héritage : c’est elle qui relie le passé au présent et à l’avenir par l’intermédiaire de la culture et de la mémoire − et Jean-Louis Harouel de rappeler, à ce propos, que même la conception « républicaine » d’Ernest Renan ne se borne pas à une approche volontariste et individualiste : elle la combine à une dimension collective et historique. Si la nation selon Renan peut être « un plébiscite de chaque jour », c’est parce qu’elle traduit « la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu », le désir de prolonger un enracinement dans une appartenance commune qui se situe dans le temps pas moins que dans l’espace.

Dans cet ordre, Jean-Louis Harouel observe qu’une démocratie ne se conçoit pas sans le sentiment de former un ensemble solidaire, et il n’hésite pas à citer Rousseau, qui affirmait au début de l’Émile que « là où il n’y a plus de patrie, il ne peut plus y avoir de citoyens ». Mais plus généralement, la nation conditionne l’existence même du politique, et au-delà encore, de la justice : « Le juste exige un cadre humain et territorial à la fois délimité et le plus homogène possible, dont la forme la plus réussie est l’État-nation. Le fait que l’amour universel n’est pas la justice a été mis en évidence par un rabbin italien d’origine marocaine, mort en 1900, Élie Benamozegh. Partant de l’exemple juif, il considère que la justice ne peut se réaliser vraiment que dans le cadre de la nation et sous le régime de la loi nationale. Garant de la loi, l’État est responsable de la justice. Dans la mesure où elle prétend nier la nation, la fraternité universelle refuse sa légitime part au principe de la justice. » En somme, on ne saurait se passer de la nation.
Or, sur le continent européen qui fut, durant deux millénaires, le lieu de son épanouissement, la nation est en train de disparaître – à l’occasion d’un retournement historique majeur à propos duquel Jean-Louis Harouel avance une hypothèse très pertinente. Selon lui, le « véritable génie du christianisme » a été d’établir une séparation du politique et du religieux fondée sur le précepte christique : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Les obligations religieuses ne concernaient que les personnes, seules appelées à faire leur salut éternel ; les personnes, pas les États, pour lesquels, selon la formule latine, « le salut du peuple est la loi suprême » et qui, même très chrétiens, n’avaient pas à rougir de leur égoïsme national ni à renoncer à la « raison d’État » lorsque le bien de la nation était en jeu. Préoccupé par le seul salut des âmes, le christianisme permet donc une séparation des genres, donc une forme de laïcité. En revanche, le « post-christianisme » qui lui a succédé en Europe depuis la seconde moitié du XXe siècle instaure une totale confusion. En effet, tandis que les personnes ont très largement abandonné leurs convictions religieuses et se complaisent dans un hédonisme décomplexé , les préceptes évangéliques – « Aime ton prochain comme toi-même », « Tends la joue gauche lorsqu’on te frappe sur la droite », etc. – sont désormais considérés comme applicables aux États. Ceux-ci doivent ainsi apprendre à subordonner leurs propres intérêts, même vitaux, à la fraternité universelle, à une non-discrimination élevée au rang de norme sacrée, à la poursuite de la paix perpétuelle et au principe de « l’amour de l’autre poussé jusqu’à la haine de soi ». Le post-christianisme repose sur l’oubli de la leçon séculaire selon laquelle les chemins de la sanctification individuelle sont suicidaires pour un État, en même temps que criminels et forcément injustes pour sa population.

Pour sauver la nation et l’immense trésor qui s’y rattache, il faut donc, explique Harouel, oser aller à contre-courant, répudier le « post-christianisme », et adopter à sa place le modèle juif – autrement dit, celui d’un État-nation « à la vigueur identitaire exemplaire ». À ce propos, l’auteur, qui est par ailleurs l’un des maîtres contemporains de l’histoire des institutions, rappelle que les nations de l’Europe médiévale furent conçues sur le modèle de l’État hébreu de l’Ancien Testament : le cas étant particulièrement net pour l’État français, qui a su tirer très précocement de la Bible « l’armature doctrinale de son édification » – qu’il s’agisse du sacre du roi ou du rapport très intime entre le chef et la nation qu’il dirige, rapport impliquant notamment que seul un prince français peut monter sur le trône.
Le modèle proposé par Harouel a donc le mérite insigne d’être indemne de ce « post-christianisme » où s’est engluée l’Europe : l’État d’Israël refuse en effet de considérer comme dépassées les notions d’indépendance et d’identité, et il admet sans restriction l’usage des moyens nécessaires pour les défendre. C’est ainsi qu’ Israël apparaît à ses yeux comme « le seul État européen à avoir conservé un contenu national précis et qui continue à se comporter en véritable État », c’est-à-dire, en État dont « la seule raison d’être » est le service de la nation.

En somme, conclut Jean-Louis Harouel, « pour revivre pleinement, les nations européennes doivent retrouver ce qui fut jadis la part juive de leur identité chrétienne : l’aptitude à la fierté et l’amour de soi comme groupement humain particulier ». C’est ainsi, et pas autrement, qu’elles pourront « reprendre place dans l’histoire, dont elles étaient sorties ».

Revenir à la nation, Jean-Louis Harouel,  éditions Jean-Cyrille Godefroy.

Photo : Michel GILE/SIPA/00680868_000001.

Européennes : CDU et SPD, ça marche !

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angela merkel et ses alliés

angela merkel et ses alliés

Comme aux pires moments de la crise financière, une grande partie de la zone euro est balayée par des ouragans. Pourtant, l’Allemagne est à peine effleurée par ces intempéries et reste sereine au milieu des tempêtes.
En France, tout le monde parle de « séisme » après le scrutin européen qui a vu le Front national arriver en tête de tous les partis. Et Marine Le Pen s’est adressée au pays comme si elle avait déjà été élue présidente de la République. En Grande-Bretagne, pour la première fois depuis cent ans, un tiers parti, l’UKIP de Nigel Farage, gagne une élection devant les travaillistes et les conservateurs. En conséquence, la tenue d’un référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’UE, d’ailleurs promis par David Cameron, devient incontournable, avec comme issue prévisible un retrait de l’Union européenne.
Et l’Allemagne, dans tout cela ? [access capability= »lire_inedits »] Certes, la CDU de la chancelière Angela Merkel essuie quelques pertes minimes − d’ailleurs principalement subies par son aile bavaroise, la CSU, qui avait donné une tonalité eurosceptique à sa campagne − mais reste, et de loin, la première formation politique du pays. Le SPD a certes grappillé quelques points, mais il faut avoir la foi sociale-démocrate bien ancrée pour fêter un score de 27% après deux défaites consécutives aux législatives. Il est vrai qu’un nouveau parti eurocritique, Alternative für Deustchland (AfD), que l’on ne peut pas classer à l’extrême droite, obtient 7% des voix, et enverra une poignée de députés à Strasbourg. Mais peut-on considérer ce score comme un succès dans un pays où la controverse sur les garanties financières accordées aux pays en crise a fait rage des mois durant, remontant jusqu’à la Cour suprême ? Les partisans de l’AfD et les nombreux économistes qui, depuis des années, mènent une croisade contre le sauvetage de l’euro avec l’argent du contribuable allemand espéraient un score meilleur, au moins 10%…
Les Allemands, qui avaient accueilli l’euro de mauvais gré, ont fini par s’en accommoder, sans toutefois éprouver pour cette monnaie l’amour qu’ils portaient jadis au deutschemark. Ils n’ont donc pas voulu courir le risque de confier une parcelle de pouvoir, à Berlin, à un parti qui n’a pas fait ses preuves. Les électeurs ont préféré s’en tenir à du solide : ils sont visiblement satisfaits de la manière dont Angela Merkel gouverne le pays depuis 2005, tantôt avec les sociaux-démocrates, tantôt avec les libéraux.
Cela vaut tout autant pour la politique européenne que pour la politique intérieure. On doit à la vérité de constater que, sur l’Europe, il n’y a aucune divergence fondamentale entre la CDU, le SPD, les libéraux du FDP et même les Verts. On ne peut parler que de nuances, et encore celles-ci ne s’expriment que lorsque ces partis sont dans l’opposition. Par exemple, lorsqu’il ne participait pas au gouvernement, le SPD défendait une politique de relance économique à l’échelle européenne. On l’a même entendu, une ou deux fois, prononcer le mot tabou « eurobonds », synonyme de prêts communautaires aux pays en difficulté de la zone euro. Une fois arrivé au pouvoir, il a vite été persuadé par Mme Merkel de se conformer à la ligne rigide suivie sur ce point par Berlin, ligne d’ailleurs définie dès le début de la crise, en 2008, par le ministre social-démocrate des Finances Peer Steinbrück.
En matière budgétaire, le SPD a vite abandonné l’idée de combler le déficit par des hausses d’impôts. De plus, les sociaux-démocrates n’ont pas le moindre doute sur les potions que les pays européens, dont la France, devraient ingurgiter pour soigner leurs maux. Pour eux, l’ordonnance du bon Dr Gerhard Schröder est la seule qui vaille pour retrouver la croissance et faire reculer le chômage : dérégulation du marché du travail, coupes drastiques dans les budgets sociaux, réforme des retraites etc… Pour préserver la paix du ménage gouvernemental, Mme Merkel est cependant prête à faire quelques concessions aux socialos sur les retraites et le salaire minimum. Comment l’électeur allemand pourrait-il alors être mécontent de cette politique ? Le pays va bien, mieux en tous cas que presque tous ses voisins. Les Allemands observent avec une moue dubitative les résistances auxquelles se heurtent les gouvernements français, de droite comme de gauche, pour engager les réformes exigées par la situation : on ne répond pas aux problèmes du jour avec les recettes de la veille. Ici, personne ne croit que l’on peut sortir de la mondialisation comme on sauterait d’un train qui irait dans la mauvaise direction. Les résultats du commerce extérieur de l’Allemagne démontrent que ses entreprises peuvent s’adapter à un contexte de concurrence acharnée. On peut se plaindre de la casse qu’elle provoque parfois, mais il vaut mieux considérer ces difficultés comme une incitation à devenir meilleurs. On risque alors une seule chose : réussir. [/access]

Photo: Reynaldo Paganelli/SIPA/00671798_000028

D-Day : N’oubliez pas les Tommies

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Hier, nous avons commémoré l’anniversaire du débarquement. Le mythe de l’Amérique libératrice est tellement puissant que vous n’entendrez parler que des GI’s tombés pour la libération de la France. Ils sont 47 500 Américains à avoir débarqué le 6 juin lors de l’assaut sur Omaha et Utah.

C’est sans compter sur les Britanniques qui étaient 53 500 à débarquer à Sword et Gold (+ 21 400 canadiens sous commandement britannique à Juno).

Alors, ayez aussi une petite pensée pour eux : ils n’ont pas démérité, même s’ils appartiennent à la vieille Europe… Et qu’ils n’ont pas droit à la une des journaux, ni même aux pages intérieures…

Pensez à eux parce qu’ils ont combattu sans relâche de 1939 à 1945 sur tous les continents et toutes les mers (et pas seulement de 1942 à 1945). Pensez à eux parce qu’ils sont nombreux à être morts au combat (244 000 sur 5 120 000 engagés soit un ratio de 4,5% de tués au combats – USA = 291 000 sur 12 300 000 soit 2,3%).

Pensez aux 150 000 civils anglais tombés sous les bombes pendant le Blitz et à ceux qui ont tenu bon en silence…

Tant que vous y êtes, pensez aussi aux 210 000 soldats français (sur 4 100 000 engagés soit un ratio de 5,12 % de tués au combat) ainsi qu’aux 430 000 civils français morts entre 1939 et 1945. On dit qu’ils se sont mal battus en 1940, mais les chiffres montrent qu’ils ne manquaient pas d’ardeur à défendre leur patrie.

Pensez aussi aux 26 millions de Russes (dont 13 millions de soldats morts au combat) qui ont permis par leur sacrifice que les Américains débarquent somme toute assez facilement en Normandie en figeant plus de 300 divisions allemandes sur le front de l’est. Mais la russophobie ambiante ne devrait pas trop vous y aider.

 

NB : j’avais fait paraître ce texte en juin 2004 à l’occasion du 60ème anniversaire. Force est de constater que, dix ans plus tard, il reste d’actualité tant les médias n’en ont que pour l’Amérique.

Manuel Sorel

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Valls Rastignac Sorel

Valls Rastignac Sorel

Dans les portraits qui ont suivi sa nomination à Matignon, la presse a le plus souvent comparé Manuel Valls à Rastignac. Le problème est que Rastignac, en l’occurrence, ne renvoyait plus nécessairement au personnage de Balzac mais plutôt au cliché passé dans le langage courant : l’archétype de l’ambitieux sans scrupule. Il serait pourtant intéressant de pousser plus loin le parallèle en revenant au texte balzacien. [access capability= »lire_inedits »]  Rappelons d’abord que Rastignac, après avoir été un jeune provincial étudiant en droit est devenu à force d’intrigues, de mariages heureux et de coups financiers ministre de Louis-Philippe. Il n’y a pas ici, à notre connaissance, matière à parallèle ! Mais on trouve ailleurs, en revanche, un vrai point de convergence : la conception que Rastignac se fait de la réussite en politique est, tout comme chez Valls, de s’arranger pour apparaître comme le seul recours possible à un moment donné : « En ce moment Rastignac était pour la seconde fois ministre (…) et il passait pour être indispensable dans les combinaisons ministérielles à venir. »(1)

Pour rester dans le registre de l’ambition, Valls ressemble à un autre héros de roman, Julien Sorel. A moins que cela ne soit l’inverse ; lisez plutôt : « De grands yeux noirs, qui, dans les moments tranquilles, annonçaient de la réflexion et du feu, étaient animés en cet instant de l’expression de la haine la plus féroce. Des cheveux châtain foncés, plantés fort bas, lui donnaient un petit front, et, dans les moments de colère, un air méchant.Une taille svelte et bien prise annonçait plus de légèreté que de vigueur. »

Ce n’est pas compliqué, cela ferait de Manuel Valls le candidat idéal pour le casting d’une nouvelle adaptation du Rouge et le Noir. Valls, d’après les commentateurs, c’est l’énergie et l’énergie est précisément la caractéristique principale, selon Stendhal, du héros en général et de Julien Sorel en particulier : « J’aime la force, et de la force que j’aime, une fourmi peut en montrer autant qu’un éléphant. » La fourmi Valls comme la fourmi Sorel puisent leur énergie dans des admirations hétérodoxes par rapport aux goûts de leur temps et de leur camp. Julien adore Napoléon sous une Restauration qui en a fait le Grand Satan tandis que Valls préfère Clémenceau à Jaurès, vrai crime de lèse-socialisme. Cela veut-il dire que le nouveau premier ministre a, comme Julien avec l’Empereur, le portrait du Tigre caché sous sa paillasse ? Nous ne sommes pas assez intime avec lui pour en avoir la certitude. [/access]

Photo : WITT/SIPA/00684469_000001