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Etang de Berre: c’est une guerre…

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Je me suis levé vers quatre heures pour travailler, et vers 7 heures j’en ai eu marre. J’ai sauté dans mon maillot de bain, j’ai fait quand même une escale au Bar de la Marine, quai de Rive-Neuve, qui venait d’ouvrir, et à la demie je me suis dirigé vers l’embarcadère des vedettes du Frioul.

Pour ceux qui ne savent pas, le Frioul, à 15 mn du Vieux-Port, est constitué de quatre îles : If, qu’on ne présente plus, Ratonneau, à droite, couronné par l’hôpital de quarantaine aujourd’hui en ruines mais en voie de reconstruction, Pomègues à gauche, beaucoup plus sauvage, les deux reliées par une digue, et au-delà, l’îlot de Tiboulen, où Edmond Dantès passe sa première nuit d’homme libre après son évasion — quand même, If-Tiboulen à la nage après 14 ans de cachot, trois bons kilomètres, faut le lire pour le croire…

J’avais opté pour Pomègues. Quinze minutes de marche, et presque au bout au bout, une crique sublime où ne se risquent que les gabians, à cette période de l’année — et les touristes à partir de 10 heures, mais bon, je serais reparti…

Vous allez me dire… Mais qu’est-ce qu’il a à nous gonfler avec sa séance matinale de bronzette-trempette ?

Il y a que ce matin, vers le large, une bande de fumée noire s’étirait doucement, partant d’au-delà la Côte bleue — Berre probablement — jusqu’à l’autre bout de la rade. Ça ne dit rien à ceux qui ne connaissent pas, mais ça fait quand même près de 50 kilomètres.

J’ai pensé à un incendie — il y avait un peu de vent hier, cela avait donné des idées à quelques pyromanes, d’après le journal feuilleté au bar…

Le temps que j’arrive au Frioul, mon portable me donnait des éléments de réponse : il y avait un incendie dans une raffinerie plus ou moins désaffectée de Berre. Une cuve de naphta avait pris feu.

Pas par hasard, manifestement.

Puis, après plus ample informé, une cuve d’essence.

Et c’est là que ça devient drôle.

À neuf heures, c’était un incendie criminel. Puis les médias sont passés au mot « malveillance ». À midi, ils avaient définitivement anagrammatisé le mot incendie, et en avaient tiré « incident ». Juste un incident. Deux cuves ont pris feu à 400 mètres de distance, les flics ont été mis en alerte, ont reçu des avis très alarmants, mais la population marseillaise, et française en général, doit être rassurée : un « incident » ! Il y a quelques jours, ce sont des explosifs et des détonateurs qui ont été dérobés sur une base militaire à Miramas. « Grand banditisme, probablement ! »

Je suis rentré quand les touristes ont commencé à venir enquiquiner les goélands, qui ont protesté en vain.

J’habite près du port, où ce soir sera tiré le feu d’artifice de 14 juillet — un beau feu d’artifice, en général, qui dégouline du haut du fort Saint-Jean. Et dans ma rue, fort tranquille, à l’heure de la sieste, trois voitures de police ont escorté deux camions de la fourrière, qui ont débarrassé la rue de toutes les voitures en stationnement. À vrai dire, un avis avait été placardé depuis deux jours : ils balisent tellement qu’ils font le désert sur un périmètre de quatre cents mètres. Peur panique d’une voiture piégée — il paraît que de bonnes âmes en auraient disposé çà et là, en France, et pourquoi pas à Marseille ?
Alors, pour éviter de nouveaux « incidents »…

D’autant que François Hollande passe ici demain matin avec le président mexicain. Faudrait pas que des turpitudes terroristes viennent gâcher la visite du MUCEM. Après advienne que pourra. Comment disait Perez Reverte, déjà ? « Es la guerra santa, idiotas… Es la tercera guerra mundial… » Ce garçon, avant d’être le meilleur écrivain espagnol contemporain, a été correspondant de guerre sur tous les fronts allumés entre les années 1980 et 1995, Bosnie comprise. La guerre, il sait ce que sait. Ma foi, si nous ne le savons pas, nous, à force de croire que des attentats sont des « incidents », nous allons le savoir.

À part ça, il faisait beau au Frioul, et j’ai puissamment bronzé, au doux parfum des hydrocarbures en flammes (remember ? « J’adore respirer l’odeur du napalm le matin… ») qui se défaisait dans le mistral naissant. This is the end, beautiful friend…

*Photo : Claude Paris/AP/SIPA/NYOTK/471240527263/1504131141

L’Iran au seuil nucléaire: jusqu’à quand?

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Iran Etats-Unis nucléaire

A Vienne, Barack Obama a décidé de faire confiance aux Iraniens. Si l’on enlève nos lunettes d’avocat pour prendre de la hauteur et proposer une lecture politique de l’accord entre l’Iran et la coalition « 5 + 1 » (les membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU et l’Allemagne), on s’aperçoit qu’au-delà des deux à trois années à venir, tout ou presque repose sur la bonne volonté de Téhéran.

Sur le fond, le compromis négocié à Vienne est simple : la communauté internationale reconnaîtra à l’Iran son statut de puissance dite « du seuil » et, en échange, celui-ci s’engage à y rester. Autrement dit, on reconnaît et on accepte le fait que l’Iran a tout ce qu’il faut pour produire une arme nucléaire et la lancer (notamment des missiles), et qu’au cas où il souhaiterait s’en doter une simple décision et quelques mois (on ne sait pas exactement combien) lui suffiront pour le faire. Voilà pour ce qui est du concret et du réel. Ensuite, ces faits majeurs sont emballés dans des dispositifs et des mécanismes élaborés, visant plusieurs objectifs : d’abord forcer les Iraniens à diminuer certaines de leurs capacités, afin d’allonger le temps nécessaire entre la décision de produire une bombe et la possession d’une arme opérationnelle, et ensuite vérifier que la République islamique ne triche pas.

Un système « surveiller et punir » sera donc mis en place pour un contrôle des sites et des activités, ainsi que des mécanismes permettant de réagir rapidement et durement en cas de non-respect de l’accord. Or, la faiblesse intrinsèque de cette logique se situe justement sur ce point précis. Assez vite – en deux ou trois ans, peut-être moins – l’Iran pourrait arriver à ses fins, à savoir la récupération de ses avoirs gelés et la levée des sanctions, et ainsi priver la coalition internationale de son principal levier de pression et de punition. Certes, l’accord prévoit un mécanisme de rétablissement des sanctions que les Américains qualifient de quasi-automatique (« snap back »), mais il faut être naïf pour croire que cela est possible.

Il suffit d’imaginer un scenario simple. Nous sommes en 2018, l’économie iranienne tourne à fond et, bien que certaines restrictions soient officiellement toujours en vigueur, dans les faits, elles sont contournées et ne gênent pas vraiment. Les entreprises américaines et européennes investissent beaucoup et espèrent encore plus. Et puis un jour, l’AIEA reçoit d’un service de renseignement quelconque des informations inquiétantes concernant une activité interdite. Les promoteurs de l’accord font croire que la piste pourrait être vérifiée en quelques jours et les sanctions rétablies si besoin en quelques semaines. Qui peut le croire ? L’Iran commencerait sans aucun doute par nier, puis enchaînerait en proposant ses propres interprétations des articles et alinéas de l’accord. Et puisqu’« un flagrant délit » n’existe pas dans les relations internationales (ceux qui sont en position de force n’ont qu’à nier l’évidence avec énergie et constance, ils finiront par semer le doute), il faudrait donc négocier, vérifier, débattre, chercher un compromis. Entre temps, les intérêts économiques seraient mobilisés. Est-ce que PSA ou Total, pour ne citer que ces deux exemples, resteraient les bras croisés face à la perspective d’un gel de leurs activités récemment renouvelées dans le pays ? Et les Russes ? Voteraient-ils les sanctions au Conseil de sécurité ? N’auraient-ils pas d’autres calculs géostratégiques à ce moment ? Et la Chine ?

Alors, sans doute, l’accord prévoit cette possibilité et stipule qu’en cas de veto au Conseil de sécurité les autres membres de la coalition pourraient rétablir les sanctions chacun de son côté. Sauf que Barack Obama vient d’expliquer qu’il fallait arriver à un accord rapide parce que certains membres de la coalition (notamment des pays qui ont accepté de réduire leurs échanges avec l’Iran) commençaient à se montrer impatients et que le régime de sanctions allait donc s’écrouler. Or, puisque Obama croit que les sanctions ne sont pas efficaces si elles ne sont pas portées par une large coalition, pourquoi ne serait-ce pas le cas dans deux ou trois ans ? Autrement dit, pour punir une infraction iranienne il faudrait remobiliser la Russie et la Chine, sans parler de la France, du Royaume Uni et de l’Allemagne. Difficile d’imaginer une telle prouesse diplomatique.

Contrairement à ce qu’a dit Obama, cet accord est donc fondé sur la confiance et non pas sur la vérification. Il pense que l’Iran ferait le choix d’une levée des sanctions internationales en échange de l’enrichissement à un niveau militaire de l’uranium ou de la fabrication de plutonium, parce qu’il souhaite le dégel des avoirs bloqués à l’étranger et une amélioration du niveau de vie des Iraniens. En fait, rien n’empêche l’Iran d’avoir les deux. N’oublions pas que le nucléaire militaire est un objectif stratégique de l’Iran depuis le Shah qui, il y a plus de quarante ans, avait compris qu’il s’agit non seulement d’une carte géostratégique maîtresse mais surtout d’une police d’assurance vie pour le régime. Et puisque cela n’a pas changé, puisque les ayatollahs pensent eux aussi que la bombe sanctuarisera leur pouvoir, pourquoi imaginer qu’ils y renonceront définitivement sans y être contraints ?

Reste une question importante et sérieuse : y a-t-il une alternative ? La réponse d’Obama est non, le « marché » conclu est tout simplement le seul possible. Dans quelques années, voire quelques décennies, quand cela n’intéressera plus que les somnambules accros à la chaîne Histoire, on saura peut-être si on aurait pu mieux faire. D’ici là, il faut admettre que quand la première puissance du monde – flanquée de cinq membres permanants du Conseil de sécurité et de l’Allemagne – nous dit que c’est le meilleur accord possible, elle a raison par définition.

*Photo : Ebrahim Noroozi/AP/SIPA/ENO101/772534203016/1507141627

Le Grexit a bien eu lieu… en 1908

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Voilà des mois que la chose agite tous les milieux. Remise en question irréparable de la cohésion européenne ou libération salutaire des peuples otages de la Troïka, une hypothétique sortie de la Grèce de la zone euro représente en tout cas, aux yeux de tous, un événement majeur aux conséquences aussi imprévisibles qu’exaltantes; une sorte de Big Bang à l’échelle de l’Union Européenne.

C’est omettre un peu vite que l’Histoire a une fâcheuse tendance à se répéter, et les hommes une fâcheuse tendance à l’oublier.

Les plus érudits d’entre nous savent, par exemple, que le premier « Grexit » de l’Histoire date… de 1908. L’Union Latine, précédent de la zone euro, avait été instituée en 1865 par Napoléon III avec le concours de son ministre, Felix Esquirou de Parien, et regroupait la France, la Belgique, la Suisse et l’Italie. Supposée lutter contre la suprématie monétaire du Royaume-Uni pourvu de la puissante livre sterling, l’Union Latine exigeait de ses membres qu’ils battent une monnaie dotée du même calibrage en or et en argent. Interchangeables, ces pièces circulaient parallèlement aux monnaies nationales. La Grèce y adhéra trois ans plus tard, en 1868 mais fut rattrapée dès 1893 par la faillite suivie d’une cuisante défaite militaire contre les Turcs en 1897. Dès lors, l’État hellénique fit face en décidant unilatéralement de diminuer la part d’or des pièces frappées au nom de l’Union Latine.

La tricherie (ce n’est pas nous qui dénonçons, mais l’économiste et historien Jean-Marc Daniel interrogé par le Monde) mise au jour, les autres membres imposèrent un Grexit en 1908. L’Union prospéra malgré cela jusqu’en 1927, cédant à la domination de l’étalon-or.

La morale de l’histoire ? Ni la présence de la Grèce dans une quelconque union monétaire ou politique, ni même l’existence de cette même union ne sont essentielles et nécessaires à la survie de l’espèce humaine.

Notons enfin, à titre de remarque, que la coexistence prospère des monnaies souveraines et de la monnaie d’échange de l’Union Latine au sein des quatre États concernés pourrait constituer un sérieux exemple de réussite à l’attention nos contemporains désireux de sauver les meubles bruxellois.

Bons baisers de Béziers

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Béziers Robert Ménard

Au réveil, il travaille au fichage des enfants musulmans. Puis, entre un discours à la gloire de l’Algérie française et un hommage aux collabos morts pour Vichy, il encourage les cow-boys armés jusqu’aux dents de sa milice municipale à tirer sur tout ce qui bouge – enfin tout, façon de parler, car le maire-élu-avec-le-soutien-du-FN s’en prend surtout aux Arabes et aux pauvres. Dans la foulée, il s’assure que les brigades de l’ordre éradiquent les crottes de chien, le linge aux fenêtres, ce bel héritage de la culture méditerranéenne, et les paraboles, symboles si avenants du dialogue interculturel. Entre-temps, il a coupé les vivres à quelques associations courageuses qui fabriquent du « lien social » et du « vivre-ensemble » avec leurs petits bras et s’est attaqué à la liberté de la presse en traitant des journalistes de « tocards » et leur gazette de « journal de m… » – cette brutalité toute mélenchonienne ne signale-t-elle pas une haine furieuse de la démocratie ? Enfin, les grands jours, il se livre à des expérimentations médicales sur les employés municipaux (dont certains ont, sur une base exclusivement volontaire, testé un bracelet anti-ondes magnétiques fabriqué par une société du coin).

Qu’on n’imagine pas, surtout, qu’une seule décision de Robert Ménard soit dictée par le souci de répondre aux attentes des électeurs, ou que ses « dérapages » pourraient résulter d’une sincérité parfois mal placée. Quand il a lâché, sur un plateau de télé, qu’il dressait des fichiers d’élèves musulmans (en vrai, il a dit qu’il les comptait, mais fichage ou comptage, c’est pareil, non ?), il avait calculé son coup, croyez-moi. Il veut faire du buzz, répètent tous ceux qui le fabriquent, ce buzz, par leurs glapissements et leurs airs outragés.

Comme tous ses congénères, qu’on les appelle « réacs », « fachos » ou plus sobrement « extrémistes de droite », Ménard n’a pas de convictions mais des ambitions. Et en l’occurrence une seule : faire parler de lui. Le Figaro est allé chercher un expert en « communication politique » qui certifie que, tout ça, c’est rien que de la provoc, du bruit pour faire du bruit. C’est son truc, à Ménard, de se faire traiter de nazi, vous ne trouvez pas ça louche ?

À en croire la majorité de mes honorables confrères, Ménard se situe donc quelque part entre Pinochet, Pétain et Hitler. Un reportage à Béziers, c’est la guerre d’Espagne. L’épreuve du feu antifasciste pour de jeunes journalistes qui n’ont pas connu la glorieuse quinzaine anti-Le Pen de 2002, un petit goût de revenez-y, soleil en prime, pour les anciens. Pas besoin de se casser la tête, l’histoire est écrite à l’avance. Un chauffeur de taxi me confie avoir « chargé » une équipe de télé, il ne sait plus laquelle, à son arrivée : « Au début, ils m’ont posé des questions, mais j’ai senti que mes réponses ne leur plaisaient pas, surtout quand j’ai dit que depuis l’arrivée du nouveau maire Béziers avait commencé à revivre. » On sait bien que le terrain ment…[access capability= »lire_inedits »]

La cité de 75 000 habitants a sans doute accueilli plus de journalistes parisiens en un an qu’au cours des trente dernières années. À chaque fois que le maire élu avec… met les pieds dans le plat – pour faire du buzz, rappelons-le –, des envoyés spéciaux venus des grandes rédactions parisiennes s’abattent sur la ville pour y mesurer les progrès de l’ordre brun. Canal+ y a ses habitudes. On organise des émissions de combat, on se délocalise pour montrer que même pas peur, comme Beur FM, dont les animateurs semblaient vaguement déçus de ne pas avoir pas été arrêtés à leur descente de train. On raconte La Vie quotidienne sous Robert Ménard, titre d’un doc diffusé le 25 juin sur RFI qui est un monument de niaiserie néo-résistante. La journaliste adopte le ton grave qui sied à un défenseur de la démocratie, inconsciente de l’effet comique que produit par contraste l’énumération des mesures scélérates du maire: « Après le couvre-feu pour les mineurs, la chasse aux crottes de chiens, aux crachats, aux paraboles et l’interdiction de suspendre du linge aux balcons du centre-ville, Robert Ménard refait parler de lui en proposant d’offrir une blouse frappée du blason de la ville à tous les élèves de maternelle et de primaire. » Des blouses pour les gosses, ça c’est vraiment facho. D’ailleurs, seul un établissement privé a accepté sa proposition, c’est dire. En attendant, s’indigne un des nombreux profs invités à raconter sur RFI à quel point le mélange des communautés et des cultures est une richesse pour la ville et pour les élèves, « en matière d’éducation, dans les actes, on n’a pas vu beaucoup de changement ». La preuve, selon une de ses collègues, c’est que, depuis dix ans, le petit Jacques (ou peut-être Jack) demande à repeindre sa classe et que ce n’est toujours pas fait. On en frémit. (Je le jure, je n’invente rien, c’est facile à trouver et c’est hilarant). Bon, la consœur n’a pas jugé utile d’apprendre à ses auditeurs que la municipalité avait fait baisser le prix du repas à la cantine, désormais inférieur à 1 euro pour tous les enfants, ni que les musées de la ville étaient devenus gratuits pour tous les Biterrois. Rien que de la com, vous dit-on. On les connaît ces gens-là, quand ils entendent le mot « culture »…

Pour les antifascistes 3.0 en embuscade autour de Ménard, le nouveau « scandale des fiches » est arrivé à point nommé. Ils n’avaient pas grand-chose à se mettre sous la dent depuis l’affaire de la police municipale et de son ami le revolver, dont l’arrivée, en février, avait été célébrée par une affiche d’un mauvais goût prononcé. Mais le soufflé était vite retombé : sur le fond, il ne se trouve pas grand monde pour contester la nécessité d’armer les policiers municipaux. Même dans les villes « de gauche », on sait que c’est la condition pour qu’ils acceptent de patrouiller la nuit. Après plusieurs mois d’attente, Ménard a obtenu, le 1er février, l’arrêté préfectoral nécessaire. Mes confrères ont beau tendre des perches en bois massif aux autochtones qu’ils micro-trottoirent, ils ont du mal à trouver un Biterrois qui s’en plaigne. Cette fâcheuse obstination dans l’erreur des populations qu’ils voudraient sauver met les journalistes au supplice – on y reviendra.

N’empêche, un fichier musulman, de gosses en prime, c’est autre chose que des histoires de linge aux fenêtres – un petit air « heures les plus sombres » qui justifie le combat et quelques notes de frais.

Pour les distraits, rappelons que, le 4 mai, au cours de l’émission « Mots croisés », sur France 2, Ménard a affirmé que 64,6 % des écoliers de sa ville étaient musulmans. Sommé de dire d’où il tenait ces statistiques, il a de surcroît reconnu que la mairie les établissait sur la base des prénoms – « comme si le fait de s’appeler Mohamed signifiait qu’on est musulman », remarquaient les plus finauds. Il est courant, en effet, de donner à ses enfants le nom du prophète d’une religion qui n’est pas la sienne.

Les Jean Moulin à cartes de presse et vestes à poches n’ont pas mégoté sur le pathos du pire. Les mêmes, bien sûr, se sont extasiés quand des mères de Montpellier (que l’on suppose toutes musulmanes, non pas en raison de leurs prénoms mais parce qu’elles étaient toutes voilées) ont fait la tournée de quelques popotes médiatiques pour réclamer « des blonds et des roux » dans les classes de leurs enfants – on notera que les statistiques capillaires sont autorisées. Passons. Ménard, lui, a eu beau expliquer sur tous les tons qu’il fallait de la mixité pour intégrer, rien n’y a fait. Raciste, point barre.

Depuis son élection, les écoles de la ville sont des hauts lieux de la dissidence. Pour un prof, il est presque impossible d’afficher sa sympathie pour le maire : « Si mes collègues connaissaient mes opinions, je vivrais un enfer », me confie l’un d’eux. Après l’affaire du « fichage », la plupart des établissements ont placardé sur leur porte un texte dénonçant les propos du maire. Pas Gaveau-Macé, école situé en plein centre-ville, à quelques encablures de la cathédrale, où, semble-t-il, la directrice tente de s’opposer à toute politisation. Ici, pas besoin de compter les élèves pour savoir qu’une écrasante majorité sont musulmans : quelques minutes avant la sonnerie qui annonce le début de la classe, presque 100 % des mères sont voilées. « On se croirait au bled », murmure un employé administratif, qui précise qu’il est lui-même musulman. Après la polémique, c’est dans cet établissement que Ménard est venu s’expliquer avec les parents. Les enseignants, eux, ont refusé de lui adresser la parole – lui serrer la main serait carrément impensable.

J’aurais dû préciser qu’en dépit de nos divergences abyssales qui nous ont valu des engueulades homériques, nous sommes amis de longue date. À l’époque où, patron de RSF, il jouait à défier le régime chinois avec ses petits bras, il m’agaçait passablement. Les journalistes, eux, l’adoraient. Et voilà que, quelques années plus tard, ils découvrent qu’il est de droite, catho, branché identité nationale, et pour couronner le tout, pied-noir encore nostalgique de l’Algérie qu’il a quittée à l’âge de 12 ans, bref, que le gars les a roulés dans la farine ! Un salaud doublé d’un traître ! Pour mes amis de gauche, passe encore qu’on puisse trouver quelques qualités à Zemmour qui, malgré ses incartades, est encore reçu dans le grand monde. Mais Ménard, c’est trop pour eux. En plus de son côté facho, ils le trouvent un peu plouc, pas assez intello.

Je l’avoue, ce côté brut de décoffrage m’enchante. Ménard dit ce qu’il pense et assume ce qu’il dit. Bien sûr, il lui arrive de penser et de dire des conneries. On a du mal à croire qu’il ne s’amuse jamais à exciter la meute en lui lançant quelques phrases comme on jette de la viande à des piranhas affamés. Il fait parfois dans la provoc à deux balles, comme avec son « Vive Le Pen ! », dont l’unique objectif, parfaitement atteint au demeurant, était d’énerver le chœur des vierges médiatiques. Sa défense de la liberté d’expression est souvent excessive, incantatoire, et pour tout dire énervante. N’empêche, pour lui, ce n’est pas une idée abstraite, mais une façon d’être. Ménard avance à visage ouvert.

Même ses détracteurs les plus acharnés sont obligés d’en convenir, il va au contact, il affronte ses contradicteurs et écoute les membres de son équipe. Pour autant, c’est lui le patron – donc lui le responsable. Il avait annoncé qu’il serait un maire très politique. « J’ai été élu pour redresser la ville, mais aussi pour défendre certaines valeurs », dit-il, Le journal municipal, relooké façon Détective, fait pas mal jaser. « Personne ne le lisait. J’ai voulu en faire un journal de combat. Alors ça énerve, mais les gens se l’arrachent », dit-il, installé avec son épouse et complice Emmanuelle Duverger sur sa terrasse, qui surplombe la place Jean-Jaurès, au milieu des allées Paul-Riquet. Il raconte, une lueur malicieuse dans les yeux, qu’en 1907, pendant la révolte des vignerons, c’est de cette terrasse que Jaurès s’est adressé aux manifestants.

Exigeant une loyauté sans faille, il a demandé aux membres de sa majorité de renoncer à toute attache partisane. L’un d’eux a préféré rester au Bloc identitaire. Son adjoint à l’urbanisme, Laurent Vassalo, 42 ans, a quitté le PS sans états d’âme. « Beaucoup de gens refusent ostensiblement de me parler, mais cela ne les empêche pas de m’appeler pour me demander un service », remarque, amusé, ce professeur de droit. En tout cas, il ne regrette pas son choix. « J’ai le sentiment de faire un travail utile, de préparer un avenir meilleur, poursuit-il. Par certains côtés, Robert Ménard ressemble à Georges Frêche. Mais s’il avait traité des harkis de sous-hommes, on serait passés à CNN ! »

Un Frêche, c’est peut-être ce qu’il faut à Béziers pour sortir de la longue spirale du déclin et cesser de pleurer sa grandeur passée. Avec 15 % de chômeurs, 20 % de la population qui vit des minima sociaux et 10 000 habitants de moins qu’en 1970, elle est l’une des villes les plus sinistrées de France. Mais elle a été riche, très riche, à la grande époque de la viticulture. Willy, le mari de Colette, disait alors n’avoir jamais vu d’aussi beaux bordels !

La grandeur et la décadence se lisent sur les façades pouilleuses d’immeubles autrefois bourgeois. Entre 1880 et 1910, les grands propriétaires, qui voulaient en remontrer aux Parisiens, ont fait construire de splendides demeures surnommées « châteaux pinardiers ». C’est à la même époque que des immeubles de style haussmannien ont été édifiés dans le centre-ville, autour des allées Paul-Riquet, aujourd’hui baptisées par dérision « allées kebabs » – on n’en compte pas moins d’une quinzaine. Il y a un an, la plupart des Biterrois n’osaient guère s’y promener. Jonchées de canettes et de détritus, elles étaient en outre occupées en permanence par des ivrognes accompagnés de leurs chiens. Depuis que la police municipale patrouille, les canettes, les ivrognes et leurs chiens ont disparu. Pas la pauvreté. D’où la curieuse impression qu’il y a un décalage entre les immeubles et les habitants.

Que s’est-il passé ? Comment une telle dégringolade a-t-elle pu se produire ? À partir des années 1960, les propriétaires bourgeois du centre-ville se sont installés dans les villages environnants et, faute de moyens ou d’intérêt, ils ont cessé d’entretenir les immeubles, dont la valeur n’a cessé de décliner : un agent immobilier m’apprend qu’il vient de vendre un appartement de 150 mètres carrés, dans l’immeuble (haussmannien) où les Ménard ont acheté le leur, pour 90 000 euros ! Et les loyers sont parfois moins élevés que ceux des logements sociaux. Du reste, dans le quartier, 80 % des habitants bénéficient des APL (allocations logement).

C’est au cours du troisième et dernier mandat de Raymond Couderc que la chute s’est accélérée. Les habitants, un peu gênés, parlent du « changement », comme si une catastrophe qu’on ne pouvait pas nommer avait eu lieu. Bernadette, solide quinquagénaire bavarde comme une pie, crache le morceau : « Les voilées sont arrivées !, dit-elle, franchement hostile. Vous voyez bien que c’est la Casbah » Au début des années 2000, l’équipe Couderc a fait détruire plusieurs barres à la Devèze, le quartier « sensible », c’est-à-dire immigré, et relogé les habitants au centre-ville, accélérant le départ des derniers autochtones. On dit qu’une frontière ethnique coupe les Allées en deux – au nord, les Blancs, au sud, les Maghrébins. En tout cas, il n’y a guère de problèmes de cohabitation. Parce qu’il n’y a pas vraiment de cohabitation. On se croise, mais on ne se mélange pas.

Mohamed Hamoudène, le débonnaire président de l’Association des travailleurs marocains, qui compte, précise-t-il, 700 adhérents, me reçoit dans son local, à proximité des Allées, où il officie avec deux jeunes femmes. Il n’a pas beaucoup aimé l’épisode du linge aux fenêtres, et encore moins celui du comptage : « Mais il faut dire la vérité, il a fait le ménage. Vous savez, on ne pouvait pas passer dans les Allées. » Oui, je sais. Arrivé dans les années 1960, ce commerçant à la retraite a vu la mairie passer du PC au PS, puis à la droite. Et le flot des immigrés grossir. « Il y a beaucoup plus d’étrangers qu’avant, c’est ça qui cause des problèmes, affirme-t-il. Et c’est pour ça que les gens ont peur des Arabes. »

Ce mercredi, comme chaque semaine, le maire reçoit les Biterrois qui ont demandé une audience. Un jeune couple qui avait un projet de centre de relaxation envisage maintenant de quitter la ville. Il plaide sa cause : « Ce n’est pas le moment de renoncer. Tout ne peut pas changer en quelques mois, mais je veux remettre Béziers sur les rails. Trois nouveaux hôtels sont sur le point d’ouvrir, ça fera des clients pour vous. » Les deux jeunes semblent un peu rassurés. Arrive ensuite une élégante jeune femme qui projette d’ouvrir une école musulmane et se targue d’avoir le soutien de trois des cinq mosquées de la ville. Elle ne porte pas de voile – « Je lui aurais demandé de l’enlever », me dira-t-il.

« Beaucoup de jeunes comprennent mal l’islam, et rien n’est plus dangereux qu’une religion mal comprise, explique-t-elle en préambule. J’ai entendu beaucoup de choses sur vous. On dit que vous n’aimez pas les musulmans. Mais je voulais me faire mon opinion. » « Je n’ai absolument rien contre l’islam, répond-il. Tous ceux qui respectent la règle commune ont droit au respect de leur religion. Mais au fait, comment avez-vous réussi à réunir sur un même projet les Maghrébins et les Turcs ? Moi, je n’y arrive pas. » Elle assure que son école respectera l’exigence de neutralité et ajoute, avec un sourire, qu’on y enseignera la préhistoire.

Avant de quitter la mairie, le maire doit encore signifier à deux jeunes qui ont fait « des conneries pas trop graves » un « rappel à la loi ». Pour l’occasion, il revêt l’écharpe tricolore de même que les deux adjoints qui l’entourent. Le commissaire Desmartin, patron de la police nationale de la ville, est également présent. Les deux adolescents, accompagnés de leurs pères respectifs, n’en mènent pas large et promettent tout ce qu’on voudra. « Ces rappels à la loi, ça fait peur aux gentils, et c’est très bien », conclut le commissaire.

On a le droit de détester les idées de Ménard et de trouver que sa France n’est pas très tendance. En attendant, aussi incompréhensible que cela soit pour un journaliste de Canal+, les Biterrois  en redemandent. Lors des élections départementales, dans les trois cantons de la ville, les candidats qu’il soutenait ont été élus au premier tour. Il est particulièrement populaire parmi les commerçants du centre-ville, comme cette affable sexagénaire qui tient une boutique de fringues et se dit pourtant de gauche : « Le maire précédent a fait trois mandats, je ne l’ai jamais vu. Pendant la campagne, Ménard a dit qu’il serait toujours disponible pour nous, et il tient parole. » Bosseur acharné, il parle avec tout le monde et met la même passion à régler des problèmes de trous dans le trottoir ou de voisinage qu’à essayer de convaincre des promoteurs ou des entreprises d’investir dans sa ville. Car s’il est un « maire politique», il n’est pas un idéologue. Convaincu qu’il peut redonner un avenir à Béziers, en jouant notamment la carte du tourisme, il s’active sur tous les fronts. Et certains résultats sont déjà visibles à l’œil nu. Peu après son élection, il a pris un arrêté obligeant les 150 propriétaires du centre-ville (dont il fait partie) à procéder au ravalement de leurs immeubles (et à le payer). Quelques-uns ont déjà retrouvé leur splendeur d’antan. Mais, pour les Biterrois, le changement tient en deux mots : propreté, sécurité.

Quelques restaurants branchés ont déjà ouvert, où se pressent des Anglais, très nombreux à s’être installés dans la région. On parle d’un chef étoilé qui pourrait sauter le pas. Il y a même un hôtel pour bobos, l’Hôtel particulier (où j’avais pris mes quartiers), une magnifique maison entièrement retapée par Christelle et Florence, venues de Paris il y a quelques années et enchantées de leur nouvelle existence. Bien sûr, il manque encore l’essentiel : les emplois faute desquels tous les jeunes quittent la ville. Mais en flânant sous le toit de platanes des Allées, on se dit que ça pourrait marcher, que ce gars qui incarne le bon sens près de chez vous pourrait changer la vie des gens. Il se trouvera bien alors quelques journalistes à haute moralité pour claironner que, tout ça, c’est pour faire du buzz.[/access]

feminisme fourest lahaie

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*Photo : ALAIN ROBERT/APERCU/SIPA/1505091139

Euro: Fin de partie remise

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Grèce euro Merkel Obama

« Cette fois l’euro est sauvé, la crise grecque est terminée ». Un concert de satisfaction a salué, tant dans les sphères du pouvoir que dans la sphère médiatique, l’accord qui a été trouvé le 13 juillet à Bruxelles entre le gouvenrment Tsipras et les instances européennes – et à travers elles, les grands pays, Allemagne en tête.

Etonnante illusion : comme si la diplomatie pouvait venir à bout  du réel. N’est ce pas Philippe Muray qui a dit un jour : « Le réel est reporté à une date ultérieure » ?

Il n’y a en effet aucune chance que cet accord résolve quoi que ce soit.

Passons sur le revirement étonnant d’Alexis Tsipras qui organise un référendum où le « non » au plan de rigueur de l’Europe est plébiscité avec plus de 62 % de voix et qui, immédiatement après, propose un plan presque aussi rigoureux.

Aide contre sacrifices

Ce plan a trois volets : les dettes de la Grèce doivent être étalées ; jusqu’où ? On ne sait pas encore, cela ne sera décidé qu’en octobre . La Grèce recevra de nouvelles facilités à hauteur de 53 milliards d’euros (remboursables), plus le déblocage de 25 milliards de crédits du plan Juncker (non remboursables). Elle doit en contrepartie faire voter sans délai un certain nombre de réformes : augmentation de la TVA, recul de l’âge de la retraite , lutte renforcée contre la fraude fiscale, etc.

Le volet réforme correspond-t-il à une vraie logique économique ? Appliquées immédiatement, ces mesures plomberont un peu plus l’activité, comme toutes celles que l’on inflige à la Grèce depuis quatre ans. Ne vaudrait-il pas mieux que ce pays consacre les ressources nouvelles à l’investissement et ne soit tenu de revenir à l’équilibre qu’au moment où la croissance , grâce à ces investissements, repartira. Quel  pays a jamais restauré ses grands équilibres dans la récession ?

Moins que de considérations techniques, cette exigence de réformes ne s’inspire-t-elle pas plutôt du vieux moralisme protestant : aider les pauvres, soit mais seulement s’ils font des efforts pour s’en sortir ; quels efforts ? Peu importe pourvu qu’ils en bavent !

Quoi qu’il en soit, pour redevenir solvable et donc rembourser un peu de ce qu’elle doit, la Grèce doit avoir des comptes extérieurs non seulement en équilibre mais excédentaires. Pour cela, elle doit exporter.

Pourquoi n’exporte-t-elle pas aujourd’hui, et même achète-t-elle des produits comme les olives? Parce que ses coûts sont trop élevés. Pourquoi sont-ils trop élevés ? Parce qu’ils ont dérivé plus que dans les autres pays de la zone euro depuis quinze ans. Et quoi que prétendent certains experts, cela est irréversible.

Aucun espoir sans sortie de l’euro

La Grèce a-t-elle un espoir de devenir excédentaire en restant dans l’euro ? Aucun.

Seule une dévaluation et donc une sortie de l’euro qui diminuerait ses prix internationaux d’environ un tiers lui permettrait de reprendre pied sur les marchés.

C’est dire que l’accord qui a été trouvé, à supposer que tous les Etats l’approuvent, sera remis en cause dans quelques mois quand on s’apercevra que l’économie grecque (à ne pas confondre avec le budget de l’Etat grec) demeure déficitaire et qu’en conséquence, elle ne rembourse toujours rien.

On le lui a assez dit : cette sortie-dévaluation sera dure au peuple grec, du fait de l’augmentation des produits importés, mais elle lui permettra au bout de quelques mois de  redémarrer. Sans sortie de l’euro, il y aura aussi des sacrifices mais pas d’espoir.

Nous pouvons supposer que les experts qui se sont réunis  à Bruxelles savent tout cela. Ceux du FMI l’ont dit, presque en ces termes. Les uns et les autres ont quand même signé.

Les Allemands qui ont déjà beaucoup prêté à la Grèce et savent qu’ils ne récupéreront rien de leurs créances, réformes ou pas, ne voulaient pas s’engager d’avantage. Ils ont signé quand même. Bien plus que l’attitude plus flexible de François Hollande, c’est une pression aussi ferme que discrète des Etats-Unis qui a contraint Angela Merkel à accepter un accord, envers et contre une opinion allemande remontée contre les Grecs.

Quant à Tsipras, a t-il dû lui aussi céder aux mêmes pressions (de quelle manière est-il tenu ?) ou joue-il double jeu pour grappiller encore quelques avantages avant une rupture définitive – qui verrait sans doute le retour de Yannis Varoufakis. Les prochains jours nous le diront.

Le médiateur discret

On ne comprend rien à l’histoire de cette crise si on ne prend pas en compte, derrière la scène, le médiateur discret de Washington qui, pour des raisons géopolitiques autant qu’économiques, ne souhaite ni la rupture de la Grèce, ni l’éclatement de l’euro.

Cette donnée relativise tous ce qu’on a pu dire  sur les tensions du  « couple franco-allemand » (ça fait cinquante ans que les Allemands nous font savoir qu’ils n’aiment pas cette expression de « couple » mais la presse continue inlassablement de l’utiliser !). Au dictionnaire des idées reçues : Merkel la dure contre Hollande le mou. Merkel, chancelière de fer, qui tient entre ses mains le destin de l’Europe et qui a imposé son diktat à la Grèce. Il est certes important de savoir que les choses sont vues de cette manière (et une fois de plus notre piteux Hollande a le mauvais rôle !). Mais la réalité est toute autre. Ce que l’Allemagne voulait imposer n’est rien d’autre qu’un principe de cohérence conforme aux traités qui ont fondé l’euro. Ce que Tsipras a concédé, c’est ce qu’il  ne tiendra de toutes les façons pas  parce qu’il ne peut pas le tenir.  Merkel a été contrainte à l’accord par Obama contre son opinion publique. La « victoire de l’Allemagne » est doublement illusoire : elle ne défendait pas d’abord ses intérêts mais la logique de l’euro ; cette logique, elle ne l’a imposée que sur le papier.

Mais pourquoi donc tant d’obstination de la part de l’Europe de Bruxelles, de la France et de l’Allemagne (et sans doute de l’Amérique) à trouver une solution à ce qui dès le départ était la quadrature du cercle ? Pourquoi tant de hargne vis à vis des Grecs et de tous ceux qui ont plus ou moins pris leur défense, au point d’anesthésier tout débat économique sérieux ?

Le Monde a vendu la mèche en titrant en grand : « L’Europe évite l’implosion en gardant la Grèce dans l’euro. » Nous avons bien lu : l’Europe, et pas seulement l’euro. Bien que la Grèce ne représente que 2% du PIB de la zone euro, son maintien dans cette zone conditionne la survie de l’euro. Mais par delà l’euro, c’est toute la construction européenne qui semble devoir être remise en cause si la Grèce sortait et si, du fait de la Grèce, la zone euro éclatait. Là encore le paradoxe est grand : comment de si petites causes peuvent-elles avoir de si grands effets ? Ce simple constat montre, s’il en était besoin, la fragilité de l’édifice européen. Cette fragilité réapparaitra qu’on le veuille ou non,  jusqu’à la chute de ce qui s’avère de plus en plus n’être qu’un château de cartes.

Devant une telle perspective, les Européens, ont dit « de grâce, encore une minute, Monsieur le bourreau. » Une minute ou quelques mois mais  pas beaucoup plus.

*Photo : Markus Schreiber/AP/SIPA/VLM133/812735085543/1506081323

Chine: la calotte et le marteau

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Eglise Chine

(Avec AFP) – Le père Lin Xiuqiang, curé de la paroisse de Hedong, est ravi de sa nouvelle église flambant neuve, avec son haut clocher surmonté d’une croix. Et reconnaissant envers les autorités communistes, qui viennent de financer l’édifice pour 17 millions d’euros.

Pourtant, des églises ont été rasées par dizaines et des croix abattues ces derniers mois dans l’est de la Chine, un message clair du régime aux 70 millions de chrétiens du pays, dont l’essor religieux inquiète le pouvoir.

C’est que la réalité a deux facettes : les chrétiens chinois sont divisés entre une Eglise « officielle », qui a fait allégeance au Parti communiste (PCC), maître tout-puissant du pays, et une Eglise « souterraine », dite « du silence », fidèle au Vatican pour les catholiques ou simplement indépendante du Parti pour les protestants.

Dans l’Empire du milieu, on ne rejoue pas Don Camillo avec ses éternelles petites guéguerres stériles entre la calotte et le goupillon. On vise l’efficacité. Les autorités locales autorisent donc de nouveaux clochers à pointer vers le ciel, et déversent même des fonds généreux pour s’attirer les bonnes grâces des fidèles… pourvu que leur fidélité aille à l’Eglise officielle.

Car pour le Parti unique chinois, il est inconcevable qu’une partie de la population puisse faire allégeance, même à travers ses prières, à un chef d’Etat étranger – ainsi que le Pape est perçu – ou échappe à sa tutelle obligatoire, comme dans le cas des protestants.

Bâtie en briques rouges, l’église du père Lin, destinée aux catholiques de la grande métropole portuaire de Tianjin, à 120 km à l’est de Pékin, a été terminée le mois dernier. Dans la nef, la lumière filtrée par les vitraux scintille sur des chandeliers de verre et rayonne sur un immense crucifix dominant les rangées de bancs en bois tout neufs.

Les 120 millions de yuan (17 millions d’euros) de la construction ont été payés par le gouvernement de Tianjin, raconte le père Lin à l’AFP. « On est content. L’Église nous donne un nouveau lieu où pratiquer notre foi », dit-il en s’extirpant du confessionnal.

Son église est sous l’égide de l’Association patriotique des catholiques chinois (APCC), fondée par le Parti communiste après la rupture en 1951 du Vatican avec la Chine de Mao Tsé-toung.

Mais à quelques kilomètres de là, celle de l’évêque de Tianjin nommé par Rome et donc « non-officiel », Mgr Melchior Shi Hongzhen, connaît un sort bien différent : ce prélat de 88 ans surveillé par la police est confiné dans son église du pont de Zhongxin, faite d’un assemblage de panneaux métalliques attaqués par la rouille, sans chauffage, ceinte d’égouts à ciel ouvert et coincée sous une rocade autoroutière surélevée… A l’entrée de l’édifice, un Christ et une vierge Marie sont surmontés d’une croix oxydée.

« Voyez par vous-même la qualité de notre environnement », lâche un paroissien qui requiert l’anonymat.

A Tianjin, les catholiques sont estimés à une centaine de milliers. Parmi eux, des centaines se pressent chaque dimanche dans l’église du vieux prélat « non-officiel », certains assis à même le sol ou debout à l’extérieur faute de place, pour écouter son sermon, assourdi par les grondements des camions sur la rocade.

Ces fidèles attendent depuis plus de 10 ans l’autorisation de bâtir une nouvelle église. « On est une Église souterraine, pas sous contrôle gouvernemental. C’est pour cela qu’on ne nous soutient pas », explique Mme Guo, une paroissienne.

Depuis l’an dernier, les autorités du Zhejiang, une province plus au sud, foyer important du protestantisme en Chine, ont même lancé une campagne de démolition des églises. Selon China Aid, une association de défense américaine, 30 édifices ont été rasés en 2014 et une centaine de croix ont été enlevées d’autres lieux de culte, y compris de ceux agréés par les autorités. Une offensive extrême qui reste toutefois assez confinée à cette province.

A contrario, 5 195 églises ont été construites ou rénovées en Chine entre 2007 et 2012, selon la presse officielle chinoise. Au cours de la seule année 2014, plusieurs dizaines de nouvelles églises vouées au culte « officiel » sont sorties de terre, selon les médias chrétiens.

A Hangzhou même, capitale du Zhejiang, les autorités ont financé l’édification d’une église capable d’accueillir plusieurs milliers de fidèles. La ville voisine de Suzhou, ou encore celle de Fuzhou – capitale de la province de Fujian – ont, elles, investi dans l’édification de lieux de culte protestants.

A la campagne, les églises sont généralement financées par les fidèles eux-mêmes, une fois accordés les permis de construire, indiquent les analystes, dans un pays qui comptait en 2010 environ 58 millions de protestants et 9 millions de catholiques – toutes Églises confondues, officielles ou non –, selon le Centre de recherches américain de Pew.

« Tant que les choses se déroulent dans le système officiel, le gouvernement se montre tolérant », assure Liu Peng, expert des relations Église-Etat auprès du gouvernement chinois. Et localement, les responsables financent d’autant plus volontiers des lieux de culte quand il s’agit de contrecarrer l’essor de communautés de croyants « non-déclarées », remarque-t-il.

A Pékin même, dans le district aisé de Haidian qui concentre nombre de communautés religieuses souterraines, les autorités ont ainsi financé en quasi-totalité une église évangélique ultra-moderne, confiée à des architectes allemands et terminée en 2007.

Les chrétiens de l’Eglise souterraine, eux, n’ont aucun espoir de voir leurs projets approuvés. Aux lieux de culte officiels, ils préfèrent souvent des sanctuaires de fortune. Tel appartement au-dessus d’un cabinet de dentiste, où des messes sont célébrées. Tels bureaux un brin délabrés, comme ceux de la congrégation du « Nouvel arbre », face à une agence de voyage… et voisins d’une église officielle nouvelle et rutilante.

« Là-bas », lance Yang, fidèle du « Nouvel Arbre », « il faut s’aligner sur les vues politiques du pouvoir. Beau bâtiment. Mais spirituellement pauvre ».

*Photo : © AFP Fred Dufour

Grèce: Tsipras prêt à nettoyer les écuries d’Augias

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Grèce Alexis Tsipras cadastre tribunaux

Dis-moi ce que tu penses de Tsipras, je te dirai qui tu es. La crise grecque, surtout depuis la victoire de Syriza et l’arrivée au pouvoir d’Alexis Tsipras, est devenue en France un marqueur important d’identité et d’appartenance politique. Ces derniers jours, les réseaux sociaux ont véhiculé et amplifié les angoisses et les espoirs, la joie et la peine des uns et des autres. Parfois, l’adhésion idéologique et identitaire au gouvernement grec et à son chef étaient telles que des prises de positions contradictoires ont été tour à tour saluées comme géniales et courageuses. On attaque hardiment ?  Bravo le petit peuple digne. On recule aussitôt ? Génie tactique et stratégique digne des Anciens ! On dit non ? Chapeau l’artiste et quelle audace ! On dit oui ? Quel sens des responsabilités de celui qui sonne la retraite pour mieux avancer ! Bref, pile Tsipras gagne, face il triomphe. Difficile d’y voir clair dans ces conditions. Et pourtant il le faut.

Laissons donc un instant les combats idéologiques et les envolées lyriques. Et regardons de plus près deux des plus importantes réformes structurelles dont il est question dans les interminables négociations entre les Grecs et leurs créanciers publics. Il s’agit du cadastre et de la justice. Qu’on soit libéral, ultralibéral, étatiste, souverainiste ou montebourgeois, on peut se mettre d’accord sur le fait qu’une économie de marché, même extrêmement régulée et contrôlée, est sérieusement handicapée si elle ne dispose pas d’un système centralisé et fiable d’enregistrement de la propriété foncière. De même, il est indispensable qu’elle puisse compter sur un système judiciaire permettant de régler rapidement, efficacement et à prix abordable les innombrables litiges liés aux activités économiques et aux engagements contractés entre les différents acteurs. Or, la Grèce a des gros problèmes avec l’un comme avec l’autre.

En ce qui concerne le cadastre, l’histoire est connue de longue date mais mérite d’être rappelée dans le contexte actuel. Le système cadastral grec est à la fois anachronique et décentralisé. Parmi les plus pénalisés par cette déficience, il y a d’abord l’Etat grec lui-même, qui a du mal à mettre en place une fiscalité adéquate du foncier. Mais les propriétaires grecs, hors des grands centres urbains, en paient eux aussi un prix élevé en conflits longs et coûteux, qui constituent un frein important à la fluidité de l’activité économique.

Il y a deux décennies, le gouvernement grec a donc présenté à l’UE un projet visant à créer un cadastre moderne, centralisé et informatisé et obtenu un financement de 100 millions d’euros (équivalent 1994). En 2001, le projet était toujours au point mort et un bras de fer s’est engagé concernant le remboursement de ladite somme. Le débat autour du dossier est vite devenu idéologique. Côté hellène, on a dénoncé « un esprit anti grec » tandis que les Allemands, les Autrichiens, les Danois et les Finlandais (!) insistaient pour qu’Athènes rembourse intégralement. Non sans peine, les Français ont négocié un compromis : les Grecs rembourseraient les 100 millions en deux fois, en échange d’un financement à hauteur de 40 millions d’euros pour un nouveau projet de cadastre. Selon une enquête publiée en mai 2013 par le New York Times, il serait difficile de garantir que cette somme a été bien dépensée. Le fait que la question ne soit pas mentionnée dans le document du « compromis à quatre » négocié hier matin à Bruxelles ne devrait pas nous rassurer : la question n’a pas été réglée, l’UE a probablement laissé tomber.

Ce n’est en revanche pas le cas pour les tribunaux grecs, dont la réforme est formellement exigée par les créanciers. Mais ce sont d’abord les Grecs eux-mêmes qui se plaignent du fonctionnement de leur justice civile. Le nombre de dossiers en attente de décision est énorme (on parle de 140 000), et l’attente excessivement longue : 7,5 années en moyenne. Lorsqu’il s’agit de litiges commerciaux, administratifs ou fonciers, on peut aisément imaginer l’effet délétère sur l’activité et sur la confiance des citoyens dans leurs institutions.

Dans les deux cas il ne s’agit pas de choix idéologiques et les réformes sont officiellement soutenues par l’opinion publique. Or, malgré cela, les gouvernements successifs n’ont pas réussi à aboutir. Plusieurs conclusions différentes sont possibles. On peut légitimement penser qu’avant janvier 2015 la Grèce a été dirigé par des clientélistes corrompus. On peut également penser que l’Etat grec s’est tout simplement heurté à sa propre impuissance face à l’ampleur des obstacles aux changements. Il me semble que la réponse est probablement un mélange des deux et qu’Alexis Tsipras le sait. Et puisqu’il sait aussi et mieux que quiconque que ces deux problèmes-là ne sont qu’un échantillon de ce qui l’attend, dans cet Etat grec aux allures d’écuries d’Augias, il avait deux options : sortir de l’Euro et essayer de tout reconstruire ou rester dans l’Euro afin d’utiliser l’énorme pression des créanciers pour balayer les obstacles et contourner les intérêts particuliers, les clientèles et les lobbies qui ont mis en échec ses prédécesseurs. Il semblerait qu’il ait opté pour cette dernière solution.

*Photo : Petros Karadjias/AP/SIPA/XTS101/67113376175/1507131529

Dominique Reynié, expert ou candidat?

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Dominique Reynié candidat Les Républicains

Vendredi, en fin d’après-midi, Dominique Reynié était l’un des invités de l’émission C dans l’air, diffusée chaque jour sur France 5. Jusque-là, rien d’anormal. Le politologue, qui est aussi directeur de la Fondapol – think tank proche du parti « Les Républicains » – est une personnalité récurrente de l’émission. Le problème, c’est que depuis quelques semaines, Dominique Reynié n’est plus simplement un expert engagé, comme de nombreux autres chroniqueurs de C dans l’air. Il est aussi tête de liste LR-UDI aux élections régionales dans la super-région Midi-Pyrenées-Languedoc-Roussillon. Alors, bien entendu, la présentatrice Caroline Roux n’a pas omis d’apporter cette précision aux téléspectateurs en début d’émission. Grâce à ce procédé liminaire, on saurait ainsi d’où parle Reynié et l’affaire serait entendue. Pas si simple.

On se trouve en effet devant un double problème. Primo, la campagne électorale a commencé – Reynié anime déjà des réunions – et une distorsion de temps de parole lèse d’ores et déjà ses adversaires à cette élection. Mme Carole Delga, MM. Louis Aliot ou Damien Lempereur, pour ne citer que ceux que je connais, pourraient légitimement demander à la chaîne d’être invités à leur tour. Après tout, l’émission de vendredi ne portait pas sur la meilleure façon de confectionner la tarte aux fraises, mais sur un dossier extrêmement politique, le dossier grec, où Reynié a pu donner ses avis éclairés et engagés. Pourquoi les autres candidats ne pourraient-ils pas donner aussi leur opinion sur le duel Tspiras-Merkel ? Au nom de quel favoritisme ? Après tout, Delga et Aliot sont aussi professeurs de droit public et pourraient intervenir de la même manière dans cette émission en qualité d’experts.

Secundo, qu’il le veuille ou non, Dominique Reynié, grâce à sa candidature pour l’un des trois plus gros partis de France dans un scrutin important, est devenu un homme politique de premier plan. Sa place est donc dans les émissions politiques, pour débattre avec d’autres personnalités politiques, ou être interrogé par des journalistes. Or, à C dans l’air, il est connu des téléspectateurs pour intervenir en tant que professeur de sciences politiques. Il n’est pas sain qu’on puisse ainsi cumuler les fonctions d’expert et d’homme politique de premier plan, candidat à une présidence de région. On est soit l’un, soit l’autre. Imagine-t-on par exemple le spécialiste de l’économie de France 2, François Lenglet, se présenter aux élections législatives et poursuivre ses éditoriaux économiques au journal de vingt heures ? Imagine-t-on Manuel Valls, ou un autre ministre, invité à chroniquer un sujet politique dans C dans l’air ? Poser la question, c’est y répondre.

Il n’est bien entendu pas question d’en appeler au CSA, qui a déjà une grosse tendance à en faire plus qu’on lui demande en termes de « police médiatique ». On en appellera plutôt au bon sens de Dominique Reynié lui-même, qui a notamment fait preuve par le passé – nous nous en souvenons forcément – d’un véritable amour du pluralisme en défendant l’utilité de Causeur dans le débat démocratique. Son compte Twitter, annonçant alternativement ses réunions électorales et ses participations à des émissions en tant qu’expert, démontre qu’il assume contre toute raison ce mélange des genres. Il est temps d’arrêter les frais. En cumulant la casquette de politologue et celle de personnalité politique, il fausse la compétition loyale avec ses adversaires candidats à la Région. Il sème la confusion dans la tête du téléspectateur qui peut se demander, à bon droit, comment les fameux experts sont choisis dans ce genre d’émission. Et il se met lui-même dans une position très délicate.

*Photo : Alain ROBERT/Apercu/SIPA/1506261129

GPA : à quoi joue Jacques Toubon?

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jacques toubon gpa

En succédant à Dominique Baudis au prestigieux poste de défenseur des droits,  Jacques Toubon, l’ex-Garde des Sceaux du président Chirac, a dû affronter l’hostilité de la gauche. Celle-ci voyait d’un très mauvais oeil le choix de François Hollande de le nommer à ce poste, alors qu’il s’était illustré dans le passé par des positions  très conservatrices, notamment en ce qui concerne l’homosexualité. Ses opposants n’ont plus de souci à se faire, tant son évolution vers le progressisme sociétal a été aussi rapide que radicale.  Près d’un an après sa prise de fonction, voici que le défenseur de nos droits, au nom de l’égalité et de l’intérêt supérieur de l’enfant, défend l’accès à la PMA pour les couples de femmes et prône de facto le recours à la GPA en entretenant un rapport plus qu’ambigu avec ceux qui militent pour sa légalisation.

La question de la gestation pour autrui  fait couler beaucoup d’encre depuis que la Cour de Cassation a ordonné, le 3 juillet dernier, la transcription de l’acte de naissance de deux enfants nés de mères porteuses en Russie, reprenant ainsi à son compte l’arrêt de la Cour Européenne des droits de l’homme qui condamnait la France pour son refus de retranscrire à l’état civil des enfants issus d’une GPA pratiquée à l’étranger. Or, entre l’arrêt Mennesson de la CEDH du 26 juin 2014 et la récente décision de la Cour de Cassation, Jacques Toubon n’a pas été inactif, loin de là,  dans son soutien à la cause des couples ayant recours à la GPA à l’étranger. Voyons de quelle façon.

Dans une interview accordée le 13 octobre 2014 à Public Sénat, tout en affirmant haut et fort que «l’interdiction de la GPA lui semble indispensable», Jacques Toubon plaide pour la retranscription de l’acte de naissance de ces enfants à l’état civil français, au  nom de la nécessité de  « leur donner une identité en France ». Le voici donc qui adopte le discours archi-convenu de ceux qui veulent faire accepter la GPA auprès de l’opinion : « je suis contre la GPA mais il ne faut pas pénaliser les enfants déjà nés ». Notre défenseur des droits est si pressé qu’il en vient même à faire des remontrances à Christiane Taubira, à laquelle il reproche sa lenteur dans l’application de l’arrêt de la CEDH !

Lors de l’audience de la Cour de Cassation du 19 juin dernier, le défenseur des droits, toujours aussi déterminé à défendre la cause des requérants,  s’est fait représenter par le très médiatique avocat Patrice Spinosi, qui n’est autre que le conseil de Dominique et Sylvie Mennesson, les bénéficiaires de l’arrêt de la CEDH ! Les époux Mennesson ne défendent pas uniquement leur cas personnel mais militent pour la légalisation de la GPA, notamment via le Comité de soutien à la légalisation de la GPA et à la reproduction assistée (CLARA) qu’ils président et qui est représenté par … Maître Spinosi. Un comité spécialisé, entre autres, dans le conseil aux couples qui veulent avoir recours à des mères porteuses à l’étranger.

Ainsi donc, Jacques Toubon a choisi, pour se faire représenter à la Cour de cassation, l’avocat de ceux qui ont contrevenu à la loi française et qui est aussi l’avocat d’une association spécialisée dans le lobbying en faveur de la GPA, alors même qu’il  défend publiquement l’interdiction de cette pratique !  Dire que l’une des dernières prises de position du feu Dominique Baudis, avait été justement de dénoncer la promotion de la GPA sur Internet…

Plusieurs féministes opposées à la GPA ont récemment sonné l’alerte dans les colonnes du Figaro en dénonçant la collusion entre une institution publique et le lobby pro-GPA.Tout en cherchant à se faire pardonner ses errements du passé auprès du camp progressiste en se mettant à la pointe du Progrès, Jacques Toubon ne veut tout de même pas se mettre à dos les conservateurs de son camp. En reconnaissant officiellement, en janvier 2015, que des militants de la Manif pour tous avaient été maltraités par les forces de police en 2012, n’espérait-il pas s’assurer une certaine sympathie de la part du collectif? Si la LMPT lui est certainement reconnaissante sur ce point, on peut fortement douter qu’elle laisse passer ses accointances avec le lobby pro-GPA. Et c’est compter sans la croisade contre cette marchandisation du corps des femmes menée activement par le Collectif pour le respect de la personne (CoRP,) qui compte parmi ses membres Sylviane Agacinski, Eliette Abécassis, ou Michel Onfray. Il n’est donc pas évident que le défenseur des droits puisse continuer à jouer longtemps la comédie.

*Photo : ALAIN ROBERT/APERCU/SIPA. 00696749_000013.

Allemagne : le retour de l’hubris?

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grece allemagne merkel schauble

La «crise grecque» constitue un formidable révélateur. Les événements de ces derniers jours ont en effet permis à chacun de jeter le masque, et de montrer qui il était et où il se situait. Cruelle leçon de choses, qui a vu les petits marquis se comporter en petits marquis, les supplétifs ahuris monter quatre à quatre les marches du ridicule, les imposteurs inquiets surenchérir dans la haine et le mépris. Mentions spéciales à ceux qui tiennent chez nous les manettes, laissant apparaître leur peur et  l’envie de soumission, seul moyen pour eux de la conjurer. Aux gauchistes (de salon ou pas) qui une fois de plus ont fait mentir Lénine en démontrant qu’il n’y avait pas de maladie infantile, mais uniquement de l’exaltation petite-bourgeoise. Produisant un fanatisme généreux avec le sang des autres, mais qui s’évanouit au premier retour du réel. Aux défaitistes aussi, en général, sincères et lucides, mais vite découragés. J’ai dit ici l’effet qu’avait produit sur moi ce moment. L’émotion du référendum grec comme une espèce de «Bir Hakeim», première étape sur un chemin qui sera long et difficile. Et qui a réactivé cette petite maladie que je pensais guérie. Celle qui pousse à  choisir le camp du peuple. Mais voilà qu’une autre vient aussi de se réveiller. J’entends déjà les quolibets sur son caractère génétique…. Peut-être, mais ce qui est sûr c’est que ce qui s’est passé en Europe ces derniers jours vient de démontrer que nous avions désormais un nouveau « problème allemand ».

Je sais que les accusations de « germanophobie» et autres «point Godwin» vont bien évidemment pleuvoir de la part de ceux qui se réjouissent d’une Europe à direction allemande et de ceux pour qui la soumission est une seconde nature.

Mais il est désormais exclu de céder à ce chantage. Parce qu’il faut maintenant cesser de se payer de mots et regarder les choses en face. Les pays et les peuples ont des cultures et une histoire. Ce qui permet sans caricature, d’en cerner certaines caractéristiques. L’Allemagne est un grand pays et un grand peuple. Mais qui a montré dans l’histoire une surprenante facilité à passer d’un haut niveau de civilisation à la plus totale irrationalité la conduisant au pire. On ne reviendra pas en détail sur ce qui s’est passé depuis 1870, mais on rappellera quelques épisodes éclairants. Le lieu de la proclamation de l’empire en 1871 dans la Galerie des glaces à Versailles n’avait aucune autre utilité que la force symbolique d’une humiliation totale pour la France. Le premier vrai et grand génocide systématique du vingtième siècle qui fut celui des Hereros en Namibie. Les exactions contre les civils après la violation de la neutralité belge en août 1914 qui, lorsqu’elles furent rapportées en France et en Grande-Bretagne furent considérées, du fait de leur violence, comme des exagérations de la propagande ! Ne parlons pas de la Seconde guerre mondiale. En fait si, juste pour rappeler que la mise en coupe réglée de la Grèce après son invasion en 1941 provoqua la mort de 100 000 civils par la famine lors du premier hiver d’occupation, 300 000 pour toute la guerre.

Le syndrome de l’encerclement au centre de l’Europe, joint au sentiment que l’Allemagne, si évidemment supérieure, n’avait pas ce qu’elle méritait, ont nourri agressivité guerrière et absence de principes. Les peuples européens l’ont appris à leurs dépens. Après la Seconde guerre mondiale, l’Allemagne a échappé en partie aux conséquences de l’effroyable catastrophe qu’elle avait déclenchée. Pas de plan Morgenthau, pas de dénazification approfondie, invention de mythes permettant de faire la différence entre le peuple allemand et les nazis. La Wehrmacht correcte au contraire des SS, alors qu’elle les avait sans problème égalés dans le crime. Les recherches historiques récentes ont permis d’établir que le peuple allemand, alors qu’il savait tout, avait suivi Adolf Hitler aveuglément, et jusqu’au dernier jour. Ce qui n’a pas empêché de le présenter aussi comme victime de celui-ci. Mais pourquoi pas ? C’était la guerre froide, et l’on constate que la dichotomie nazi/peuple allemand employée par les vainqueurs, fut la même des deux côtés du rideau de fer. Et puis pour éviter le retour de la guerre, il fallait faire l’Europe et y intégrer l’Allemagne. Ce qui fut fait, mais en commettant deux erreurs. De diagnostic tout d’abord, en considérant que le facteur des guerres en Europe était l’existence des nations, qu’il fallait donc faire disparaître. De méthode ensuite en privilégiant une construction purement économique faisant l’impasse sur le politique.

Charles de Gaulle, François Mitterrand et Margaret Thatcher n’étaient pas germanophobes. Mais ils étaient méfiants. Appartenant pour les deux premiers à la « génération des catastrophes » ils avaient quelques raisons de l’être. Alors, lorsqu’Helmut Kohl voulu la réunification immédiate après la chute du mur de Berlin, François Mitterrand qui y était opposé, imagina une méthode pour « arrimer » l’Allemagne à l’Europe. Ce serait la monnaie unique. Terrible ruse de l’histoire, cette crainte de l’Allemagne amena des européens pusillanimes à accepter que l’euro fut un mark élargi. Outil de la construction d’une puissance économique, mais aussi d’une puissance politique, qui lui a permis, « taillant ses partenaires à vif » la création d’une Union Européenne à vingt-huit complètement dominée par l’Allemagne. On n’entrera pas dans les détails de la satellisation des pays de l’Est. Ancien « espace vital » désormais fournisseurs de main-d’œuvre à bas prix. De la brutalité que subissent les pays du sud qui permet, entre autres conséquences dramatiques, de drainer vers l’Allemagne une jeunesse déjà formée aux frais de leurs pays d’origine.

Mais le pire, comme vient de le démontrer la violence de l’épisode grec, c’est le retour de l’hubris. De l’ivresse de la puissance, de l’irrationalité. Le projet européen, auquel nos élites tiennent comme à la prunelle de leurs yeux aveugles, vient de prendre un coup terrible. Et une mécanique, dont personne ne sait ce qu’elle pourra donner vient de s’enclencher. Redevenus somnambules, nos dirigeants redécouvrent l’esprit Munichois. Ils tentent de colmater et d’apaiser. «Wolfgang Schaüble is a gentleman, isn’t it ? » comme aurait dit Chamberlain[1. Il n’est pas question de comparer Wolfgang Schaüble à Hitler, mais de rappeler qu’avec l’Allemagne, la politique d’apaisement ça ne marche pas.].

Et la France, dont un des rôles est justement de contenir les dévoiements de la puissance allemande, se résigne à la soumission. Et comme l’Angleterre, qui a partagé ce fardeau deux fois avec nous, a fait ce dont Churchill avait menacé de Gaulle: « entre le continent et le grand large, nous choisirons toujours le grand large ». Nous y sommes, ils sont partis.

Depuis Théophraste (encore un Grec!) en passant par La Bruyère, nous savons qu’il existe des « caractères » dans la comédie humaine. Les savants parlent parfois d’invariants anthropologiques. Contrairement à ce que semble toujours croire certains Allemands et leurs amis[2. «La représentation selon laquelle les Grecs modernes sont les descendants de Périclès ou Socrate et pas un mélange de Slaves, de Byzantins et d’Albanais, a été pour l’Europe érigée en credo. C’est pour cela qu’on a accepté les Grecs fauchés dans le bateau européen en 1980. On peut en admirer chaque jour les conséquences.» Phrase publiée dans Die Welt, quotidien allemand fort sérieux. Savoureux.], ils ont une base culturelle et non génétique. Nous venons d’en avoir une jolie démonstration avec l’attitude de la société française vis-à-vis de ce qui vient de se passer.

Revenons aux heures sombres, on y trouve parfois des perles utiles. Charles de Gaulle, démontrant une fois de plus quel écrivain il était, avait prononcé un discours au Caire le 18 juin 1941. En quatre phrases, il y écrivait l’histoire de la capitulation de 1940, de l’étrange défaite, qui fut moins une catastrophe militaire qu’un effondrement des élites.

« Le 17 juin 1940 disparaissait à Bordeaux le dernier gouvernement régulier de la France. L’équipe mixte du défaitisme et de la trahison s’emparait du pouvoir dans un pronunciamiento de panique. Une clique de politiciens tarés, d’affairistes sans honneur, de fonctionnaires arrivistes et de mauvais généraux se ruaient à l’usurpation en même temps qu’à la servitude. Un vieillard de quatre-vingt-quatre ans, triste enveloppe d’une gloire passée, était hissé sur le pavois de la défaite pour endosser la capitulation et tromper le peuple stupéfait. »

D’ici à ce que l’on nous ressorte Jacques Delors comme certains ont déjà tenté de le faire….  Alors comme ça, une clique de politiciens tarés, d’affairistes sans honneur, de fonctionnaires arrivistes? On n’aura pas la cruauté de proposer des noms.

*Photo: Geert Vanden Wijngaert/AP/SIPA. AP21755807_000003.

Etang de Berre: c’est une guerre…

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incendie Berre étang attentat

incendie Berre étang attentat

Je me suis levé vers quatre heures pour travailler, et vers 7 heures j’en ai eu marre. J’ai sauté dans mon maillot de bain, j’ai fait quand même une escale au Bar de la Marine, quai de Rive-Neuve, qui venait d’ouvrir, et à la demie je me suis dirigé vers l’embarcadère des vedettes du Frioul.

Pour ceux qui ne savent pas, le Frioul, à 15 mn du Vieux-Port, est constitué de quatre îles : If, qu’on ne présente plus, Ratonneau, à droite, couronné par l’hôpital de quarantaine aujourd’hui en ruines mais en voie de reconstruction, Pomègues à gauche, beaucoup plus sauvage, les deux reliées par une digue, et au-delà, l’îlot de Tiboulen, où Edmond Dantès passe sa première nuit d’homme libre après son évasion — quand même, If-Tiboulen à la nage après 14 ans de cachot, trois bons kilomètres, faut le lire pour le croire…

J’avais opté pour Pomègues. Quinze minutes de marche, et presque au bout au bout, une crique sublime où ne se risquent que les gabians, à cette période de l’année — et les touristes à partir de 10 heures, mais bon, je serais reparti…

Vous allez me dire… Mais qu’est-ce qu’il a à nous gonfler avec sa séance matinale de bronzette-trempette ?

Il y a que ce matin, vers le large, une bande de fumée noire s’étirait doucement, partant d’au-delà la Côte bleue — Berre probablement — jusqu’à l’autre bout de la rade. Ça ne dit rien à ceux qui ne connaissent pas, mais ça fait quand même près de 50 kilomètres.

J’ai pensé à un incendie — il y avait un peu de vent hier, cela avait donné des idées à quelques pyromanes, d’après le journal feuilleté au bar…

Le temps que j’arrive au Frioul, mon portable me donnait des éléments de réponse : il y avait un incendie dans une raffinerie plus ou moins désaffectée de Berre. Une cuve de naphta avait pris feu.

Pas par hasard, manifestement.

Puis, après plus ample informé, une cuve d’essence.

Et c’est là que ça devient drôle.

À neuf heures, c’était un incendie criminel. Puis les médias sont passés au mot « malveillance ». À midi, ils avaient définitivement anagrammatisé le mot incendie, et en avaient tiré « incident ». Juste un incident. Deux cuves ont pris feu à 400 mètres de distance, les flics ont été mis en alerte, ont reçu des avis très alarmants, mais la population marseillaise, et française en général, doit être rassurée : un « incident » ! Il y a quelques jours, ce sont des explosifs et des détonateurs qui ont été dérobés sur une base militaire à Miramas. « Grand banditisme, probablement ! »

Je suis rentré quand les touristes ont commencé à venir enquiquiner les goélands, qui ont protesté en vain.

J’habite près du port, où ce soir sera tiré le feu d’artifice de 14 juillet — un beau feu d’artifice, en général, qui dégouline du haut du fort Saint-Jean. Et dans ma rue, fort tranquille, à l’heure de la sieste, trois voitures de police ont escorté deux camions de la fourrière, qui ont débarrassé la rue de toutes les voitures en stationnement. À vrai dire, un avis avait été placardé depuis deux jours : ils balisent tellement qu’ils font le désert sur un périmètre de quatre cents mètres. Peur panique d’une voiture piégée — il paraît que de bonnes âmes en auraient disposé çà et là, en France, et pourquoi pas à Marseille ?
Alors, pour éviter de nouveaux « incidents »…

D’autant que François Hollande passe ici demain matin avec le président mexicain. Faudrait pas que des turpitudes terroristes viennent gâcher la visite du MUCEM. Après advienne que pourra. Comment disait Perez Reverte, déjà ? « Es la guerra santa, idiotas… Es la tercera guerra mundial… » Ce garçon, avant d’être le meilleur écrivain espagnol contemporain, a été correspondant de guerre sur tous les fronts allumés entre les années 1980 et 1995, Bosnie comprise. La guerre, il sait ce que sait. Ma foi, si nous ne le savons pas, nous, à force de croire que des attentats sont des « incidents », nous allons le savoir.

À part ça, il faisait beau au Frioul, et j’ai puissamment bronzé, au doux parfum des hydrocarbures en flammes (remember ? « J’adore respirer l’odeur du napalm le matin… ») qui se défaisait dans le mistral naissant. This is the end, beautiful friend…

*Photo : Claude Paris/AP/SIPA/NYOTK/471240527263/1504131141

L’Iran au seuil nucléaire: jusqu’à quand?

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Iran Etats-Unis nucléaire

Iran Etats-Unis nucléaire

A Vienne, Barack Obama a décidé de faire confiance aux Iraniens. Si l’on enlève nos lunettes d’avocat pour prendre de la hauteur et proposer une lecture politique de l’accord entre l’Iran et la coalition « 5 + 1 » (les membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU et l’Allemagne), on s’aperçoit qu’au-delà des deux à trois années à venir, tout ou presque repose sur la bonne volonté de Téhéran.

Sur le fond, le compromis négocié à Vienne est simple : la communauté internationale reconnaîtra à l’Iran son statut de puissance dite « du seuil » et, en échange, celui-ci s’engage à y rester. Autrement dit, on reconnaît et on accepte le fait que l’Iran a tout ce qu’il faut pour produire une arme nucléaire et la lancer (notamment des missiles), et qu’au cas où il souhaiterait s’en doter une simple décision et quelques mois (on ne sait pas exactement combien) lui suffiront pour le faire. Voilà pour ce qui est du concret et du réel. Ensuite, ces faits majeurs sont emballés dans des dispositifs et des mécanismes élaborés, visant plusieurs objectifs : d’abord forcer les Iraniens à diminuer certaines de leurs capacités, afin d’allonger le temps nécessaire entre la décision de produire une bombe et la possession d’une arme opérationnelle, et ensuite vérifier que la République islamique ne triche pas.

Un système « surveiller et punir » sera donc mis en place pour un contrôle des sites et des activités, ainsi que des mécanismes permettant de réagir rapidement et durement en cas de non-respect de l’accord. Or, la faiblesse intrinsèque de cette logique se situe justement sur ce point précis. Assez vite – en deux ou trois ans, peut-être moins – l’Iran pourrait arriver à ses fins, à savoir la récupération de ses avoirs gelés et la levée des sanctions, et ainsi priver la coalition internationale de son principal levier de pression et de punition. Certes, l’accord prévoit un mécanisme de rétablissement des sanctions que les Américains qualifient de quasi-automatique (« snap back »), mais il faut être naïf pour croire que cela est possible.

Il suffit d’imaginer un scenario simple. Nous sommes en 2018, l’économie iranienne tourne à fond et, bien que certaines restrictions soient officiellement toujours en vigueur, dans les faits, elles sont contournées et ne gênent pas vraiment. Les entreprises américaines et européennes investissent beaucoup et espèrent encore plus. Et puis un jour, l’AIEA reçoit d’un service de renseignement quelconque des informations inquiétantes concernant une activité interdite. Les promoteurs de l’accord font croire que la piste pourrait être vérifiée en quelques jours et les sanctions rétablies si besoin en quelques semaines. Qui peut le croire ? L’Iran commencerait sans aucun doute par nier, puis enchaînerait en proposant ses propres interprétations des articles et alinéas de l’accord. Et puisqu’« un flagrant délit » n’existe pas dans les relations internationales (ceux qui sont en position de force n’ont qu’à nier l’évidence avec énergie et constance, ils finiront par semer le doute), il faudrait donc négocier, vérifier, débattre, chercher un compromis. Entre temps, les intérêts économiques seraient mobilisés. Est-ce que PSA ou Total, pour ne citer que ces deux exemples, resteraient les bras croisés face à la perspective d’un gel de leurs activités récemment renouvelées dans le pays ? Et les Russes ? Voteraient-ils les sanctions au Conseil de sécurité ? N’auraient-ils pas d’autres calculs géostratégiques à ce moment ? Et la Chine ?

Alors, sans doute, l’accord prévoit cette possibilité et stipule qu’en cas de veto au Conseil de sécurité les autres membres de la coalition pourraient rétablir les sanctions chacun de son côté. Sauf que Barack Obama vient d’expliquer qu’il fallait arriver à un accord rapide parce que certains membres de la coalition (notamment des pays qui ont accepté de réduire leurs échanges avec l’Iran) commençaient à se montrer impatients et que le régime de sanctions allait donc s’écrouler. Or, puisque Obama croit que les sanctions ne sont pas efficaces si elles ne sont pas portées par une large coalition, pourquoi ne serait-ce pas le cas dans deux ou trois ans ? Autrement dit, pour punir une infraction iranienne il faudrait remobiliser la Russie et la Chine, sans parler de la France, du Royaume Uni et de l’Allemagne. Difficile d’imaginer une telle prouesse diplomatique.

Contrairement à ce qu’a dit Obama, cet accord est donc fondé sur la confiance et non pas sur la vérification. Il pense que l’Iran ferait le choix d’une levée des sanctions internationales en échange de l’enrichissement à un niveau militaire de l’uranium ou de la fabrication de plutonium, parce qu’il souhaite le dégel des avoirs bloqués à l’étranger et une amélioration du niveau de vie des Iraniens. En fait, rien n’empêche l’Iran d’avoir les deux. N’oublions pas que le nucléaire militaire est un objectif stratégique de l’Iran depuis le Shah qui, il y a plus de quarante ans, avait compris qu’il s’agit non seulement d’une carte géostratégique maîtresse mais surtout d’une police d’assurance vie pour le régime. Et puisque cela n’a pas changé, puisque les ayatollahs pensent eux aussi que la bombe sanctuarisera leur pouvoir, pourquoi imaginer qu’ils y renonceront définitivement sans y être contraints ?

Reste une question importante et sérieuse : y a-t-il une alternative ? La réponse d’Obama est non, le « marché » conclu est tout simplement le seul possible. Dans quelques années, voire quelques décennies, quand cela n’intéressera plus que les somnambules accros à la chaîne Histoire, on saura peut-être si on aurait pu mieux faire. D’ici là, il faut admettre que quand la première puissance du monde – flanquée de cinq membres permanants du Conseil de sécurité et de l’Allemagne – nous dit que c’est le meilleur accord possible, elle a raison par définition.

*Photo : Ebrahim Noroozi/AP/SIPA/ENO101/772534203016/1507141627

Le Grexit a bien eu lieu… en 1908

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Voilà des mois que la chose agite tous les milieux. Remise en question irréparable de la cohésion européenne ou libération salutaire des peuples otages de la Troïka, une hypothétique sortie de la Grèce de la zone euro représente en tout cas, aux yeux de tous, un événement majeur aux conséquences aussi imprévisibles qu’exaltantes; une sorte de Big Bang à l’échelle de l’Union Européenne.

C’est omettre un peu vite que l’Histoire a une fâcheuse tendance à se répéter, et les hommes une fâcheuse tendance à l’oublier.

Les plus érudits d’entre nous savent, par exemple, que le premier « Grexit » de l’Histoire date… de 1908. L’Union Latine, précédent de la zone euro, avait été instituée en 1865 par Napoléon III avec le concours de son ministre, Felix Esquirou de Parien, et regroupait la France, la Belgique, la Suisse et l’Italie. Supposée lutter contre la suprématie monétaire du Royaume-Uni pourvu de la puissante livre sterling, l’Union Latine exigeait de ses membres qu’ils battent une monnaie dotée du même calibrage en or et en argent. Interchangeables, ces pièces circulaient parallèlement aux monnaies nationales. La Grèce y adhéra trois ans plus tard, en 1868 mais fut rattrapée dès 1893 par la faillite suivie d’une cuisante défaite militaire contre les Turcs en 1897. Dès lors, l’État hellénique fit face en décidant unilatéralement de diminuer la part d’or des pièces frappées au nom de l’Union Latine.

La tricherie (ce n’est pas nous qui dénonçons, mais l’économiste et historien Jean-Marc Daniel interrogé par le Monde) mise au jour, les autres membres imposèrent un Grexit en 1908. L’Union prospéra malgré cela jusqu’en 1927, cédant à la domination de l’étalon-or.

La morale de l’histoire ? Ni la présence de la Grèce dans une quelconque union monétaire ou politique, ni même l’existence de cette même union ne sont essentielles et nécessaires à la survie de l’espèce humaine.

Notons enfin, à titre de remarque, que la coexistence prospère des monnaies souveraines et de la monnaie d’échange de l’Union Latine au sein des quatre États concernés pourrait constituer un sérieux exemple de réussite à l’attention nos contemporains désireux de sauver les meubles bruxellois.

Bons baisers de Béziers

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Béziers Robert Ménard

Béziers Robert Ménard

Au réveil, il travaille au fichage des enfants musulmans. Puis, entre un discours à la gloire de l’Algérie française et un hommage aux collabos morts pour Vichy, il encourage les cow-boys armés jusqu’aux dents de sa milice municipale à tirer sur tout ce qui bouge – enfin tout, façon de parler, car le maire-élu-avec-le-soutien-du-FN s’en prend surtout aux Arabes et aux pauvres. Dans la foulée, il s’assure que les brigades de l’ordre éradiquent les crottes de chien, le linge aux fenêtres, ce bel héritage de la culture méditerranéenne, et les paraboles, symboles si avenants du dialogue interculturel. Entre-temps, il a coupé les vivres à quelques associations courageuses qui fabriquent du « lien social » et du « vivre-ensemble » avec leurs petits bras et s’est attaqué à la liberté de la presse en traitant des journalistes de « tocards » et leur gazette de « journal de m… » – cette brutalité toute mélenchonienne ne signale-t-elle pas une haine furieuse de la démocratie ? Enfin, les grands jours, il se livre à des expérimentations médicales sur les employés municipaux (dont certains ont, sur une base exclusivement volontaire, testé un bracelet anti-ondes magnétiques fabriqué par une société du coin).

Qu’on n’imagine pas, surtout, qu’une seule décision de Robert Ménard soit dictée par le souci de répondre aux attentes des électeurs, ou que ses « dérapages » pourraient résulter d’une sincérité parfois mal placée. Quand il a lâché, sur un plateau de télé, qu’il dressait des fichiers d’élèves musulmans (en vrai, il a dit qu’il les comptait, mais fichage ou comptage, c’est pareil, non ?), il avait calculé son coup, croyez-moi. Il veut faire du buzz, répètent tous ceux qui le fabriquent, ce buzz, par leurs glapissements et leurs airs outragés.

Comme tous ses congénères, qu’on les appelle « réacs », « fachos » ou plus sobrement « extrémistes de droite », Ménard n’a pas de convictions mais des ambitions. Et en l’occurrence une seule : faire parler de lui. Le Figaro est allé chercher un expert en « communication politique » qui certifie que, tout ça, c’est rien que de la provoc, du bruit pour faire du bruit. C’est son truc, à Ménard, de se faire traiter de nazi, vous ne trouvez pas ça louche ?

À en croire la majorité de mes honorables confrères, Ménard se situe donc quelque part entre Pinochet, Pétain et Hitler. Un reportage à Béziers, c’est la guerre d’Espagne. L’épreuve du feu antifasciste pour de jeunes journalistes qui n’ont pas connu la glorieuse quinzaine anti-Le Pen de 2002, un petit goût de revenez-y, soleil en prime, pour les anciens. Pas besoin de se casser la tête, l’histoire est écrite à l’avance. Un chauffeur de taxi me confie avoir « chargé » une équipe de télé, il ne sait plus laquelle, à son arrivée : « Au début, ils m’ont posé des questions, mais j’ai senti que mes réponses ne leur plaisaient pas, surtout quand j’ai dit que depuis l’arrivée du nouveau maire Béziers avait commencé à revivre. » On sait bien que le terrain ment…[access capability= »lire_inedits »]

La cité de 75 000 habitants a sans doute accueilli plus de journalistes parisiens en un an qu’au cours des trente dernières années. À chaque fois que le maire élu avec… met les pieds dans le plat – pour faire du buzz, rappelons-le –, des envoyés spéciaux venus des grandes rédactions parisiennes s’abattent sur la ville pour y mesurer les progrès de l’ordre brun. Canal+ y a ses habitudes. On organise des émissions de combat, on se délocalise pour montrer que même pas peur, comme Beur FM, dont les animateurs semblaient vaguement déçus de ne pas avoir pas été arrêtés à leur descente de train. On raconte La Vie quotidienne sous Robert Ménard, titre d’un doc diffusé le 25 juin sur RFI qui est un monument de niaiserie néo-résistante. La journaliste adopte le ton grave qui sied à un défenseur de la démocratie, inconsciente de l’effet comique que produit par contraste l’énumération des mesures scélérates du maire: « Après le couvre-feu pour les mineurs, la chasse aux crottes de chiens, aux crachats, aux paraboles et l’interdiction de suspendre du linge aux balcons du centre-ville, Robert Ménard refait parler de lui en proposant d’offrir une blouse frappée du blason de la ville à tous les élèves de maternelle et de primaire. » Des blouses pour les gosses, ça c’est vraiment facho. D’ailleurs, seul un établissement privé a accepté sa proposition, c’est dire. En attendant, s’indigne un des nombreux profs invités à raconter sur RFI à quel point le mélange des communautés et des cultures est une richesse pour la ville et pour les élèves, « en matière d’éducation, dans les actes, on n’a pas vu beaucoup de changement ». La preuve, selon une de ses collègues, c’est que, depuis dix ans, le petit Jacques (ou peut-être Jack) demande à repeindre sa classe et que ce n’est toujours pas fait. On en frémit. (Je le jure, je n’invente rien, c’est facile à trouver et c’est hilarant). Bon, la consœur n’a pas jugé utile d’apprendre à ses auditeurs que la municipalité avait fait baisser le prix du repas à la cantine, désormais inférieur à 1 euro pour tous les enfants, ni que les musées de la ville étaient devenus gratuits pour tous les Biterrois. Rien que de la com, vous dit-on. On les connaît ces gens-là, quand ils entendent le mot « culture »…

Pour les antifascistes 3.0 en embuscade autour de Ménard, le nouveau « scandale des fiches » est arrivé à point nommé. Ils n’avaient pas grand-chose à se mettre sous la dent depuis l’affaire de la police municipale et de son ami le revolver, dont l’arrivée, en février, avait été célébrée par une affiche d’un mauvais goût prononcé. Mais le soufflé était vite retombé : sur le fond, il ne se trouve pas grand monde pour contester la nécessité d’armer les policiers municipaux. Même dans les villes « de gauche », on sait que c’est la condition pour qu’ils acceptent de patrouiller la nuit. Après plusieurs mois d’attente, Ménard a obtenu, le 1er février, l’arrêté préfectoral nécessaire. Mes confrères ont beau tendre des perches en bois massif aux autochtones qu’ils micro-trottoirent, ils ont du mal à trouver un Biterrois qui s’en plaigne. Cette fâcheuse obstination dans l’erreur des populations qu’ils voudraient sauver met les journalistes au supplice – on y reviendra.

N’empêche, un fichier musulman, de gosses en prime, c’est autre chose que des histoires de linge aux fenêtres – un petit air « heures les plus sombres » qui justifie le combat et quelques notes de frais.

Pour les distraits, rappelons que, le 4 mai, au cours de l’émission « Mots croisés », sur France 2, Ménard a affirmé que 64,6 % des écoliers de sa ville étaient musulmans. Sommé de dire d’où il tenait ces statistiques, il a de surcroît reconnu que la mairie les établissait sur la base des prénoms – « comme si le fait de s’appeler Mohamed signifiait qu’on est musulman », remarquaient les plus finauds. Il est courant, en effet, de donner à ses enfants le nom du prophète d’une religion qui n’est pas la sienne.

Les Jean Moulin à cartes de presse et vestes à poches n’ont pas mégoté sur le pathos du pire. Les mêmes, bien sûr, se sont extasiés quand des mères de Montpellier (que l’on suppose toutes musulmanes, non pas en raison de leurs prénoms mais parce qu’elles étaient toutes voilées) ont fait la tournée de quelques popotes médiatiques pour réclamer « des blonds et des roux » dans les classes de leurs enfants – on notera que les statistiques capillaires sont autorisées. Passons. Ménard, lui, a eu beau expliquer sur tous les tons qu’il fallait de la mixité pour intégrer, rien n’y a fait. Raciste, point barre.

Depuis son élection, les écoles de la ville sont des hauts lieux de la dissidence. Pour un prof, il est presque impossible d’afficher sa sympathie pour le maire : « Si mes collègues connaissaient mes opinions, je vivrais un enfer », me confie l’un d’eux. Après l’affaire du « fichage », la plupart des établissements ont placardé sur leur porte un texte dénonçant les propos du maire. Pas Gaveau-Macé, école situé en plein centre-ville, à quelques encablures de la cathédrale, où, semble-t-il, la directrice tente de s’opposer à toute politisation. Ici, pas besoin de compter les élèves pour savoir qu’une écrasante majorité sont musulmans : quelques minutes avant la sonnerie qui annonce le début de la classe, presque 100 % des mères sont voilées. « On se croirait au bled », murmure un employé administratif, qui précise qu’il est lui-même musulman. Après la polémique, c’est dans cet établissement que Ménard est venu s’expliquer avec les parents. Les enseignants, eux, ont refusé de lui adresser la parole – lui serrer la main serait carrément impensable.

J’aurais dû préciser qu’en dépit de nos divergences abyssales qui nous ont valu des engueulades homériques, nous sommes amis de longue date. À l’époque où, patron de RSF, il jouait à défier le régime chinois avec ses petits bras, il m’agaçait passablement. Les journalistes, eux, l’adoraient. Et voilà que, quelques années plus tard, ils découvrent qu’il est de droite, catho, branché identité nationale, et pour couronner le tout, pied-noir encore nostalgique de l’Algérie qu’il a quittée à l’âge de 12 ans, bref, que le gars les a roulés dans la farine ! Un salaud doublé d’un traître ! Pour mes amis de gauche, passe encore qu’on puisse trouver quelques qualités à Zemmour qui, malgré ses incartades, est encore reçu dans le grand monde. Mais Ménard, c’est trop pour eux. En plus de son côté facho, ils le trouvent un peu plouc, pas assez intello.

Je l’avoue, ce côté brut de décoffrage m’enchante. Ménard dit ce qu’il pense et assume ce qu’il dit. Bien sûr, il lui arrive de penser et de dire des conneries. On a du mal à croire qu’il ne s’amuse jamais à exciter la meute en lui lançant quelques phrases comme on jette de la viande à des piranhas affamés. Il fait parfois dans la provoc à deux balles, comme avec son « Vive Le Pen ! », dont l’unique objectif, parfaitement atteint au demeurant, était d’énerver le chœur des vierges médiatiques. Sa défense de la liberté d’expression est souvent excessive, incantatoire, et pour tout dire énervante. N’empêche, pour lui, ce n’est pas une idée abstraite, mais une façon d’être. Ménard avance à visage ouvert.

Même ses détracteurs les plus acharnés sont obligés d’en convenir, il va au contact, il affronte ses contradicteurs et écoute les membres de son équipe. Pour autant, c’est lui le patron – donc lui le responsable. Il avait annoncé qu’il serait un maire très politique. « J’ai été élu pour redresser la ville, mais aussi pour défendre certaines valeurs », dit-il, Le journal municipal, relooké façon Détective, fait pas mal jaser. « Personne ne le lisait. J’ai voulu en faire un journal de combat. Alors ça énerve, mais les gens se l’arrachent », dit-il, installé avec son épouse et complice Emmanuelle Duverger sur sa terrasse, qui surplombe la place Jean-Jaurès, au milieu des allées Paul-Riquet. Il raconte, une lueur malicieuse dans les yeux, qu’en 1907, pendant la révolte des vignerons, c’est de cette terrasse que Jaurès s’est adressé aux manifestants.

Exigeant une loyauté sans faille, il a demandé aux membres de sa majorité de renoncer à toute attache partisane. L’un d’eux a préféré rester au Bloc identitaire. Son adjoint à l’urbanisme, Laurent Vassalo, 42 ans, a quitté le PS sans états d’âme. « Beaucoup de gens refusent ostensiblement de me parler, mais cela ne les empêche pas de m’appeler pour me demander un service », remarque, amusé, ce professeur de droit. En tout cas, il ne regrette pas son choix. « J’ai le sentiment de faire un travail utile, de préparer un avenir meilleur, poursuit-il. Par certains côtés, Robert Ménard ressemble à Georges Frêche. Mais s’il avait traité des harkis de sous-hommes, on serait passés à CNN ! »

Un Frêche, c’est peut-être ce qu’il faut à Béziers pour sortir de la longue spirale du déclin et cesser de pleurer sa grandeur passée. Avec 15 % de chômeurs, 20 % de la population qui vit des minima sociaux et 10 000 habitants de moins qu’en 1970, elle est l’une des villes les plus sinistrées de France. Mais elle a été riche, très riche, à la grande époque de la viticulture. Willy, le mari de Colette, disait alors n’avoir jamais vu d’aussi beaux bordels !

La grandeur et la décadence se lisent sur les façades pouilleuses d’immeubles autrefois bourgeois. Entre 1880 et 1910, les grands propriétaires, qui voulaient en remontrer aux Parisiens, ont fait construire de splendides demeures surnommées « châteaux pinardiers ». C’est à la même époque que des immeubles de style haussmannien ont été édifiés dans le centre-ville, autour des allées Paul-Riquet, aujourd’hui baptisées par dérision « allées kebabs » – on n’en compte pas moins d’une quinzaine. Il y a un an, la plupart des Biterrois n’osaient guère s’y promener. Jonchées de canettes et de détritus, elles étaient en outre occupées en permanence par des ivrognes accompagnés de leurs chiens. Depuis que la police municipale patrouille, les canettes, les ivrognes et leurs chiens ont disparu. Pas la pauvreté. D’où la curieuse impression qu’il y a un décalage entre les immeubles et les habitants.

Que s’est-il passé ? Comment une telle dégringolade a-t-elle pu se produire ? À partir des années 1960, les propriétaires bourgeois du centre-ville se sont installés dans les villages environnants et, faute de moyens ou d’intérêt, ils ont cessé d’entretenir les immeubles, dont la valeur n’a cessé de décliner : un agent immobilier m’apprend qu’il vient de vendre un appartement de 150 mètres carrés, dans l’immeuble (haussmannien) où les Ménard ont acheté le leur, pour 90 000 euros ! Et les loyers sont parfois moins élevés que ceux des logements sociaux. Du reste, dans le quartier, 80 % des habitants bénéficient des APL (allocations logement).

C’est au cours du troisième et dernier mandat de Raymond Couderc que la chute s’est accélérée. Les habitants, un peu gênés, parlent du « changement », comme si une catastrophe qu’on ne pouvait pas nommer avait eu lieu. Bernadette, solide quinquagénaire bavarde comme une pie, crache le morceau : « Les voilées sont arrivées !, dit-elle, franchement hostile. Vous voyez bien que c’est la Casbah » Au début des années 2000, l’équipe Couderc a fait détruire plusieurs barres à la Devèze, le quartier « sensible », c’est-à-dire immigré, et relogé les habitants au centre-ville, accélérant le départ des derniers autochtones. On dit qu’une frontière ethnique coupe les Allées en deux – au nord, les Blancs, au sud, les Maghrébins. En tout cas, il n’y a guère de problèmes de cohabitation. Parce qu’il n’y a pas vraiment de cohabitation. On se croise, mais on ne se mélange pas.

Mohamed Hamoudène, le débonnaire président de l’Association des travailleurs marocains, qui compte, précise-t-il, 700 adhérents, me reçoit dans son local, à proximité des Allées, où il officie avec deux jeunes femmes. Il n’a pas beaucoup aimé l’épisode du linge aux fenêtres, et encore moins celui du comptage : « Mais il faut dire la vérité, il a fait le ménage. Vous savez, on ne pouvait pas passer dans les Allées. » Oui, je sais. Arrivé dans les années 1960, ce commerçant à la retraite a vu la mairie passer du PC au PS, puis à la droite. Et le flot des immigrés grossir. « Il y a beaucoup plus d’étrangers qu’avant, c’est ça qui cause des problèmes, affirme-t-il. Et c’est pour ça que les gens ont peur des Arabes. »

Ce mercredi, comme chaque semaine, le maire reçoit les Biterrois qui ont demandé une audience. Un jeune couple qui avait un projet de centre de relaxation envisage maintenant de quitter la ville. Il plaide sa cause : « Ce n’est pas le moment de renoncer. Tout ne peut pas changer en quelques mois, mais je veux remettre Béziers sur les rails. Trois nouveaux hôtels sont sur le point d’ouvrir, ça fera des clients pour vous. » Les deux jeunes semblent un peu rassurés. Arrive ensuite une élégante jeune femme qui projette d’ouvrir une école musulmane et se targue d’avoir le soutien de trois des cinq mosquées de la ville. Elle ne porte pas de voile – « Je lui aurais demandé de l’enlever », me dira-t-il.

« Beaucoup de jeunes comprennent mal l’islam, et rien n’est plus dangereux qu’une religion mal comprise, explique-t-elle en préambule. J’ai entendu beaucoup de choses sur vous. On dit que vous n’aimez pas les musulmans. Mais je voulais me faire mon opinion. » « Je n’ai absolument rien contre l’islam, répond-il. Tous ceux qui respectent la règle commune ont droit au respect de leur religion. Mais au fait, comment avez-vous réussi à réunir sur un même projet les Maghrébins et les Turcs ? Moi, je n’y arrive pas. » Elle assure que son école respectera l’exigence de neutralité et ajoute, avec un sourire, qu’on y enseignera la préhistoire.

Avant de quitter la mairie, le maire doit encore signifier à deux jeunes qui ont fait « des conneries pas trop graves » un « rappel à la loi ». Pour l’occasion, il revêt l’écharpe tricolore de même que les deux adjoints qui l’entourent. Le commissaire Desmartin, patron de la police nationale de la ville, est également présent. Les deux adolescents, accompagnés de leurs pères respectifs, n’en mènent pas large et promettent tout ce qu’on voudra. « Ces rappels à la loi, ça fait peur aux gentils, et c’est très bien », conclut le commissaire.

On a le droit de détester les idées de Ménard et de trouver que sa France n’est pas très tendance. En attendant, aussi incompréhensible que cela soit pour un journaliste de Canal+, les Biterrois  en redemandent. Lors des élections départementales, dans les trois cantons de la ville, les candidats qu’il soutenait ont été élus au premier tour. Il est particulièrement populaire parmi les commerçants du centre-ville, comme cette affable sexagénaire qui tient une boutique de fringues et se dit pourtant de gauche : « Le maire précédent a fait trois mandats, je ne l’ai jamais vu. Pendant la campagne, Ménard a dit qu’il serait toujours disponible pour nous, et il tient parole. » Bosseur acharné, il parle avec tout le monde et met la même passion à régler des problèmes de trous dans le trottoir ou de voisinage qu’à essayer de convaincre des promoteurs ou des entreprises d’investir dans sa ville. Car s’il est un « maire politique», il n’est pas un idéologue. Convaincu qu’il peut redonner un avenir à Béziers, en jouant notamment la carte du tourisme, il s’active sur tous les fronts. Et certains résultats sont déjà visibles à l’œil nu. Peu après son élection, il a pris un arrêté obligeant les 150 propriétaires du centre-ville (dont il fait partie) à procéder au ravalement de leurs immeubles (et à le payer). Quelques-uns ont déjà retrouvé leur splendeur d’antan. Mais, pour les Biterrois, le changement tient en deux mots : propreté, sécurité.

Quelques restaurants branchés ont déjà ouvert, où se pressent des Anglais, très nombreux à s’être installés dans la région. On parle d’un chef étoilé qui pourrait sauter le pas. Il y a même un hôtel pour bobos, l’Hôtel particulier (où j’avais pris mes quartiers), une magnifique maison entièrement retapée par Christelle et Florence, venues de Paris il y a quelques années et enchantées de leur nouvelle existence. Bien sûr, il manque encore l’essentiel : les emplois faute desquels tous les jeunes quittent la ville. Mais en flânant sous le toit de platanes des Allées, on se dit que ça pourrait marcher, que ce gars qui incarne le bon sens près de chez vous pourrait changer la vie des gens. Il se trouvera bien alors quelques journalistes à haute moralité pour claironner que, tout ça, c’est pour faire du buzz.[/access]

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*Photo : ALAIN ROBERT/APERCU/SIPA/1505091139

Euro: Fin de partie remise

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Grèce euro Merkel Obama

Grèce euro Merkel Obama

« Cette fois l’euro est sauvé, la crise grecque est terminée ». Un concert de satisfaction a salué, tant dans les sphères du pouvoir que dans la sphère médiatique, l’accord qui a été trouvé le 13 juillet à Bruxelles entre le gouvenrment Tsipras et les instances européennes – et à travers elles, les grands pays, Allemagne en tête.

Etonnante illusion : comme si la diplomatie pouvait venir à bout  du réel. N’est ce pas Philippe Muray qui a dit un jour : « Le réel est reporté à une date ultérieure » ?

Il n’y a en effet aucune chance que cet accord résolve quoi que ce soit.

Passons sur le revirement étonnant d’Alexis Tsipras qui organise un référendum où le « non » au plan de rigueur de l’Europe est plébiscité avec plus de 62 % de voix et qui, immédiatement après, propose un plan presque aussi rigoureux.

Aide contre sacrifices

Ce plan a trois volets : les dettes de la Grèce doivent être étalées ; jusqu’où ? On ne sait pas encore, cela ne sera décidé qu’en octobre . La Grèce recevra de nouvelles facilités à hauteur de 53 milliards d’euros (remboursables), plus le déblocage de 25 milliards de crédits du plan Juncker (non remboursables). Elle doit en contrepartie faire voter sans délai un certain nombre de réformes : augmentation de la TVA, recul de l’âge de la retraite , lutte renforcée contre la fraude fiscale, etc.

Le volet réforme correspond-t-il à une vraie logique économique ? Appliquées immédiatement, ces mesures plomberont un peu plus l’activité, comme toutes celles que l’on inflige à la Grèce depuis quatre ans. Ne vaudrait-il pas mieux que ce pays consacre les ressources nouvelles à l’investissement et ne soit tenu de revenir à l’équilibre qu’au moment où la croissance , grâce à ces investissements, repartira. Quel  pays a jamais restauré ses grands équilibres dans la récession ?

Moins que de considérations techniques, cette exigence de réformes ne s’inspire-t-elle pas plutôt du vieux moralisme protestant : aider les pauvres, soit mais seulement s’ils font des efforts pour s’en sortir ; quels efforts ? Peu importe pourvu qu’ils en bavent !

Quoi qu’il en soit, pour redevenir solvable et donc rembourser un peu de ce qu’elle doit, la Grèce doit avoir des comptes extérieurs non seulement en équilibre mais excédentaires. Pour cela, elle doit exporter.

Pourquoi n’exporte-t-elle pas aujourd’hui, et même achète-t-elle des produits comme les olives? Parce que ses coûts sont trop élevés. Pourquoi sont-ils trop élevés ? Parce qu’ils ont dérivé plus que dans les autres pays de la zone euro depuis quinze ans. Et quoi que prétendent certains experts, cela est irréversible.

Aucun espoir sans sortie de l’euro

La Grèce a-t-elle un espoir de devenir excédentaire en restant dans l’euro ? Aucun.

Seule une dévaluation et donc une sortie de l’euro qui diminuerait ses prix internationaux d’environ un tiers lui permettrait de reprendre pied sur les marchés.

C’est dire que l’accord qui a été trouvé, à supposer que tous les Etats l’approuvent, sera remis en cause dans quelques mois quand on s’apercevra que l’économie grecque (à ne pas confondre avec le budget de l’Etat grec) demeure déficitaire et qu’en conséquence, elle ne rembourse toujours rien.

On le lui a assez dit : cette sortie-dévaluation sera dure au peuple grec, du fait de l’augmentation des produits importés, mais elle lui permettra au bout de quelques mois de  redémarrer. Sans sortie de l’euro, il y aura aussi des sacrifices mais pas d’espoir.

Nous pouvons supposer que les experts qui se sont réunis  à Bruxelles savent tout cela. Ceux du FMI l’ont dit, presque en ces termes. Les uns et les autres ont quand même signé.

Les Allemands qui ont déjà beaucoup prêté à la Grèce et savent qu’ils ne récupéreront rien de leurs créances, réformes ou pas, ne voulaient pas s’engager d’avantage. Ils ont signé quand même. Bien plus que l’attitude plus flexible de François Hollande, c’est une pression aussi ferme que discrète des Etats-Unis qui a contraint Angela Merkel à accepter un accord, envers et contre une opinion allemande remontée contre les Grecs.

Quant à Tsipras, a t-il dû lui aussi céder aux mêmes pressions (de quelle manière est-il tenu ?) ou joue-il double jeu pour grappiller encore quelques avantages avant une rupture définitive – qui verrait sans doute le retour de Yannis Varoufakis. Les prochains jours nous le diront.

Le médiateur discret

On ne comprend rien à l’histoire de cette crise si on ne prend pas en compte, derrière la scène, le médiateur discret de Washington qui, pour des raisons géopolitiques autant qu’économiques, ne souhaite ni la rupture de la Grèce, ni l’éclatement de l’euro.

Cette donnée relativise tous ce qu’on a pu dire  sur les tensions du  « couple franco-allemand » (ça fait cinquante ans que les Allemands nous font savoir qu’ils n’aiment pas cette expression de « couple » mais la presse continue inlassablement de l’utiliser !). Au dictionnaire des idées reçues : Merkel la dure contre Hollande le mou. Merkel, chancelière de fer, qui tient entre ses mains le destin de l’Europe et qui a imposé son diktat à la Grèce. Il est certes important de savoir que les choses sont vues de cette manière (et une fois de plus notre piteux Hollande a le mauvais rôle !). Mais la réalité est toute autre. Ce que l’Allemagne voulait imposer n’est rien d’autre qu’un principe de cohérence conforme aux traités qui ont fondé l’euro. Ce que Tsipras a concédé, c’est ce qu’il  ne tiendra de toutes les façons pas  parce qu’il ne peut pas le tenir.  Merkel a été contrainte à l’accord par Obama contre son opinion publique. La « victoire de l’Allemagne » est doublement illusoire : elle ne défendait pas d’abord ses intérêts mais la logique de l’euro ; cette logique, elle ne l’a imposée que sur le papier.

Mais pourquoi donc tant d’obstination de la part de l’Europe de Bruxelles, de la France et de l’Allemagne (et sans doute de l’Amérique) à trouver une solution à ce qui dès le départ était la quadrature du cercle ? Pourquoi tant de hargne vis à vis des Grecs et de tous ceux qui ont plus ou moins pris leur défense, au point d’anesthésier tout débat économique sérieux ?

Le Monde a vendu la mèche en titrant en grand : « L’Europe évite l’implosion en gardant la Grèce dans l’euro. » Nous avons bien lu : l’Europe, et pas seulement l’euro. Bien que la Grèce ne représente que 2% du PIB de la zone euro, son maintien dans cette zone conditionne la survie de l’euro. Mais par delà l’euro, c’est toute la construction européenne qui semble devoir être remise en cause si la Grèce sortait et si, du fait de la Grèce, la zone euro éclatait. Là encore le paradoxe est grand : comment de si petites causes peuvent-elles avoir de si grands effets ? Ce simple constat montre, s’il en était besoin, la fragilité de l’édifice européen. Cette fragilité réapparaitra qu’on le veuille ou non,  jusqu’à la chute de ce qui s’avère de plus en plus n’être qu’un château de cartes.

Devant une telle perspective, les Européens, ont dit « de grâce, encore une minute, Monsieur le bourreau. » Une minute ou quelques mois mais  pas beaucoup plus.

*Photo : Markus Schreiber/AP/SIPA/VLM133/812735085543/1506081323

Chine: la calotte et le marteau

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Eglise Chine

Eglise Chine

(Avec AFP) – Le père Lin Xiuqiang, curé de la paroisse de Hedong, est ravi de sa nouvelle église flambant neuve, avec son haut clocher surmonté d’une croix. Et reconnaissant envers les autorités communistes, qui viennent de financer l’édifice pour 17 millions d’euros.

Pourtant, des églises ont été rasées par dizaines et des croix abattues ces derniers mois dans l’est de la Chine, un message clair du régime aux 70 millions de chrétiens du pays, dont l’essor religieux inquiète le pouvoir.

C’est que la réalité a deux facettes : les chrétiens chinois sont divisés entre une Eglise « officielle », qui a fait allégeance au Parti communiste (PCC), maître tout-puissant du pays, et une Eglise « souterraine », dite « du silence », fidèle au Vatican pour les catholiques ou simplement indépendante du Parti pour les protestants.

Dans l’Empire du milieu, on ne rejoue pas Don Camillo avec ses éternelles petites guéguerres stériles entre la calotte et le goupillon. On vise l’efficacité. Les autorités locales autorisent donc de nouveaux clochers à pointer vers le ciel, et déversent même des fonds généreux pour s’attirer les bonnes grâces des fidèles… pourvu que leur fidélité aille à l’Eglise officielle.

Car pour le Parti unique chinois, il est inconcevable qu’une partie de la population puisse faire allégeance, même à travers ses prières, à un chef d’Etat étranger – ainsi que le Pape est perçu – ou échappe à sa tutelle obligatoire, comme dans le cas des protestants.

Bâtie en briques rouges, l’église du père Lin, destinée aux catholiques de la grande métropole portuaire de Tianjin, à 120 km à l’est de Pékin, a été terminée le mois dernier. Dans la nef, la lumière filtrée par les vitraux scintille sur des chandeliers de verre et rayonne sur un immense crucifix dominant les rangées de bancs en bois tout neufs.

Les 120 millions de yuan (17 millions d’euros) de la construction ont été payés par le gouvernement de Tianjin, raconte le père Lin à l’AFP. « On est content. L’Église nous donne un nouveau lieu où pratiquer notre foi », dit-il en s’extirpant du confessionnal.

Son église est sous l’égide de l’Association patriotique des catholiques chinois (APCC), fondée par le Parti communiste après la rupture en 1951 du Vatican avec la Chine de Mao Tsé-toung.

Mais à quelques kilomètres de là, celle de l’évêque de Tianjin nommé par Rome et donc « non-officiel », Mgr Melchior Shi Hongzhen, connaît un sort bien différent : ce prélat de 88 ans surveillé par la police est confiné dans son église du pont de Zhongxin, faite d’un assemblage de panneaux métalliques attaqués par la rouille, sans chauffage, ceinte d’égouts à ciel ouvert et coincée sous une rocade autoroutière surélevée… A l’entrée de l’édifice, un Christ et une vierge Marie sont surmontés d’une croix oxydée.

« Voyez par vous-même la qualité de notre environnement », lâche un paroissien qui requiert l’anonymat.

A Tianjin, les catholiques sont estimés à une centaine de milliers. Parmi eux, des centaines se pressent chaque dimanche dans l’église du vieux prélat « non-officiel », certains assis à même le sol ou debout à l’extérieur faute de place, pour écouter son sermon, assourdi par les grondements des camions sur la rocade.

Ces fidèles attendent depuis plus de 10 ans l’autorisation de bâtir une nouvelle église. « On est une Église souterraine, pas sous contrôle gouvernemental. C’est pour cela qu’on ne nous soutient pas », explique Mme Guo, une paroissienne.

Depuis l’an dernier, les autorités du Zhejiang, une province plus au sud, foyer important du protestantisme en Chine, ont même lancé une campagne de démolition des églises. Selon China Aid, une association de défense américaine, 30 édifices ont été rasés en 2014 et une centaine de croix ont été enlevées d’autres lieux de culte, y compris de ceux agréés par les autorités. Une offensive extrême qui reste toutefois assez confinée à cette province.

A contrario, 5 195 églises ont été construites ou rénovées en Chine entre 2007 et 2012, selon la presse officielle chinoise. Au cours de la seule année 2014, plusieurs dizaines de nouvelles églises vouées au culte « officiel » sont sorties de terre, selon les médias chrétiens.

A Hangzhou même, capitale du Zhejiang, les autorités ont financé l’édification d’une église capable d’accueillir plusieurs milliers de fidèles. La ville voisine de Suzhou, ou encore celle de Fuzhou – capitale de la province de Fujian – ont, elles, investi dans l’édification de lieux de culte protestants.

A la campagne, les églises sont généralement financées par les fidèles eux-mêmes, une fois accordés les permis de construire, indiquent les analystes, dans un pays qui comptait en 2010 environ 58 millions de protestants et 9 millions de catholiques – toutes Églises confondues, officielles ou non –, selon le Centre de recherches américain de Pew.

« Tant que les choses se déroulent dans le système officiel, le gouvernement se montre tolérant », assure Liu Peng, expert des relations Église-Etat auprès du gouvernement chinois. Et localement, les responsables financent d’autant plus volontiers des lieux de culte quand il s’agit de contrecarrer l’essor de communautés de croyants « non-déclarées », remarque-t-il.

A Pékin même, dans le district aisé de Haidian qui concentre nombre de communautés religieuses souterraines, les autorités ont ainsi financé en quasi-totalité une église évangélique ultra-moderne, confiée à des architectes allemands et terminée en 2007.

Les chrétiens de l’Eglise souterraine, eux, n’ont aucun espoir de voir leurs projets approuvés. Aux lieux de culte officiels, ils préfèrent souvent des sanctuaires de fortune. Tel appartement au-dessus d’un cabinet de dentiste, où des messes sont célébrées. Tels bureaux un brin délabrés, comme ceux de la congrégation du « Nouvel arbre », face à une agence de voyage… et voisins d’une église officielle nouvelle et rutilante.

« Là-bas », lance Yang, fidèle du « Nouvel Arbre », « il faut s’aligner sur les vues politiques du pouvoir. Beau bâtiment. Mais spirituellement pauvre ».

*Photo : © AFP Fred Dufour

Grèce: Tsipras prêt à nettoyer les écuries d’Augias

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Grèce Alexis Tsipras cadastre tribunaux

Grèce Alexis Tsipras cadastre tribunaux

Dis-moi ce que tu penses de Tsipras, je te dirai qui tu es. La crise grecque, surtout depuis la victoire de Syriza et l’arrivée au pouvoir d’Alexis Tsipras, est devenue en France un marqueur important d’identité et d’appartenance politique. Ces derniers jours, les réseaux sociaux ont véhiculé et amplifié les angoisses et les espoirs, la joie et la peine des uns et des autres. Parfois, l’adhésion idéologique et identitaire au gouvernement grec et à son chef étaient telles que des prises de positions contradictoires ont été tour à tour saluées comme géniales et courageuses. On attaque hardiment ?  Bravo le petit peuple digne. On recule aussitôt ? Génie tactique et stratégique digne des Anciens ! On dit non ? Chapeau l’artiste et quelle audace ! On dit oui ? Quel sens des responsabilités de celui qui sonne la retraite pour mieux avancer ! Bref, pile Tsipras gagne, face il triomphe. Difficile d’y voir clair dans ces conditions. Et pourtant il le faut.

Laissons donc un instant les combats idéologiques et les envolées lyriques. Et regardons de plus près deux des plus importantes réformes structurelles dont il est question dans les interminables négociations entre les Grecs et leurs créanciers publics. Il s’agit du cadastre et de la justice. Qu’on soit libéral, ultralibéral, étatiste, souverainiste ou montebourgeois, on peut se mettre d’accord sur le fait qu’une économie de marché, même extrêmement régulée et contrôlée, est sérieusement handicapée si elle ne dispose pas d’un système centralisé et fiable d’enregistrement de la propriété foncière. De même, il est indispensable qu’elle puisse compter sur un système judiciaire permettant de régler rapidement, efficacement et à prix abordable les innombrables litiges liés aux activités économiques et aux engagements contractés entre les différents acteurs. Or, la Grèce a des gros problèmes avec l’un comme avec l’autre.

En ce qui concerne le cadastre, l’histoire est connue de longue date mais mérite d’être rappelée dans le contexte actuel. Le système cadastral grec est à la fois anachronique et décentralisé. Parmi les plus pénalisés par cette déficience, il y a d’abord l’Etat grec lui-même, qui a du mal à mettre en place une fiscalité adéquate du foncier. Mais les propriétaires grecs, hors des grands centres urbains, en paient eux aussi un prix élevé en conflits longs et coûteux, qui constituent un frein important à la fluidité de l’activité économique.

Il y a deux décennies, le gouvernement grec a donc présenté à l’UE un projet visant à créer un cadastre moderne, centralisé et informatisé et obtenu un financement de 100 millions d’euros (équivalent 1994). En 2001, le projet était toujours au point mort et un bras de fer s’est engagé concernant le remboursement de ladite somme. Le débat autour du dossier est vite devenu idéologique. Côté hellène, on a dénoncé « un esprit anti grec » tandis que les Allemands, les Autrichiens, les Danois et les Finlandais (!) insistaient pour qu’Athènes rembourse intégralement. Non sans peine, les Français ont négocié un compromis : les Grecs rembourseraient les 100 millions en deux fois, en échange d’un financement à hauteur de 40 millions d’euros pour un nouveau projet de cadastre. Selon une enquête publiée en mai 2013 par le New York Times, il serait difficile de garantir que cette somme a été bien dépensée. Le fait que la question ne soit pas mentionnée dans le document du « compromis à quatre » négocié hier matin à Bruxelles ne devrait pas nous rassurer : la question n’a pas été réglée, l’UE a probablement laissé tomber.

Ce n’est en revanche pas le cas pour les tribunaux grecs, dont la réforme est formellement exigée par les créanciers. Mais ce sont d’abord les Grecs eux-mêmes qui se plaignent du fonctionnement de leur justice civile. Le nombre de dossiers en attente de décision est énorme (on parle de 140 000), et l’attente excessivement longue : 7,5 années en moyenne. Lorsqu’il s’agit de litiges commerciaux, administratifs ou fonciers, on peut aisément imaginer l’effet délétère sur l’activité et sur la confiance des citoyens dans leurs institutions.

Dans les deux cas il ne s’agit pas de choix idéologiques et les réformes sont officiellement soutenues par l’opinion publique. Or, malgré cela, les gouvernements successifs n’ont pas réussi à aboutir. Plusieurs conclusions différentes sont possibles. On peut légitimement penser qu’avant janvier 2015 la Grèce a été dirigé par des clientélistes corrompus. On peut également penser que l’Etat grec s’est tout simplement heurté à sa propre impuissance face à l’ampleur des obstacles aux changements. Il me semble que la réponse est probablement un mélange des deux et qu’Alexis Tsipras le sait. Et puisqu’il sait aussi et mieux que quiconque que ces deux problèmes-là ne sont qu’un échantillon de ce qui l’attend, dans cet Etat grec aux allures d’écuries d’Augias, il avait deux options : sortir de l’Euro et essayer de tout reconstruire ou rester dans l’Euro afin d’utiliser l’énorme pression des créanciers pour balayer les obstacles et contourner les intérêts particuliers, les clientèles et les lobbies qui ont mis en échec ses prédécesseurs. Il semblerait qu’il ait opté pour cette dernière solution.

*Photo : Petros Karadjias/AP/SIPA/XTS101/67113376175/1507131529

Dominique Reynié, expert ou candidat?

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Dominique Reynié candidat Les Républicains

Dominique Reynié candidat Les Républicains

Vendredi, en fin d’après-midi, Dominique Reynié était l’un des invités de l’émission C dans l’air, diffusée chaque jour sur France 5. Jusque-là, rien d’anormal. Le politologue, qui est aussi directeur de la Fondapol – think tank proche du parti « Les Républicains » – est une personnalité récurrente de l’émission. Le problème, c’est que depuis quelques semaines, Dominique Reynié n’est plus simplement un expert engagé, comme de nombreux autres chroniqueurs de C dans l’air. Il est aussi tête de liste LR-UDI aux élections régionales dans la super-région Midi-Pyrenées-Languedoc-Roussillon. Alors, bien entendu, la présentatrice Caroline Roux n’a pas omis d’apporter cette précision aux téléspectateurs en début d’émission. Grâce à ce procédé liminaire, on saurait ainsi d’où parle Reynié et l’affaire serait entendue. Pas si simple.

On se trouve en effet devant un double problème. Primo, la campagne électorale a commencé – Reynié anime déjà des réunions – et une distorsion de temps de parole lèse d’ores et déjà ses adversaires à cette élection. Mme Carole Delga, MM. Louis Aliot ou Damien Lempereur, pour ne citer que ceux que je connais, pourraient légitimement demander à la chaîne d’être invités à leur tour. Après tout, l’émission de vendredi ne portait pas sur la meilleure façon de confectionner la tarte aux fraises, mais sur un dossier extrêmement politique, le dossier grec, où Reynié a pu donner ses avis éclairés et engagés. Pourquoi les autres candidats ne pourraient-ils pas donner aussi leur opinion sur le duel Tspiras-Merkel ? Au nom de quel favoritisme ? Après tout, Delga et Aliot sont aussi professeurs de droit public et pourraient intervenir de la même manière dans cette émission en qualité d’experts.

Secundo, qu’il le veuille ou non, Dominique Reynié, grâce à sa candidature pour l’un des trois plus gros partis de France dans un scrutin important, est devenu un homme politique de premier plan. Sa place est donc dans les émissions politiques, pour débattre avec d’autres personnalités politiques, ou être interrogé par des journalistes. Or, à C dans l’air, il est connu des téléspectateurs pour intervenir en tant que professeur de sciences politiques. Il n’est pas sain qu’on puisse ainsi cumuler les fonctions d’expert et d’homme politique de premier plan, candidat à une présidence de région. On est soit l’un, soit l’autre. Imagine-t-on par exemple le spécialiste de l’économie de France 2, François Lenglet, se présenter aux élections législatives et poursuivre ses éditoriaux économiques au journal de vingt heures ? Imagine-t-on Manuel Valls, ou un autre ministre, invité à chroniquer un sujet politique dans C dans l’air ? Poser la question, c’est y répondre.

Il n’est bien entendu pas question d’en appeler au CSA, qui a déjà une grosse tendance à en faire plus qu’on lui demande en termes de « police médiatique ». On en appellera plutôt au bon sens de Dominique Reynié lui-même, qui a notamment fait preuve par le passé – nous nous en souvenons forcément – d’un véritable amour du pluralisme en défendant l’utilité de Causeur dans le débat démocratique. Son compte Twitter, annonçant alternativement ses réunions électorales et ses participations à des émissions en tant qu’expert, démontre qu’il assume contre toute raison ce mélange des genres. Il est temps d’arrêter les frais. En cumulant la casquette de politologue et celle de personnalité politique, il fausse la compétition loyale avec ses adversaires candidats à la Région. Il sème la confusion dans la tête du téléspectateur qui peut se demander, à bon droit, comment les fameux experts sont choisis dans ce genre d’émission. Et il se met lui-même dans une position très délicate.

*Photo : Alain ROBERT/Apercu/SIPA/1506261129

GPA : à quoi joue Jacques Toubon?

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jacques toubon gpa

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En succédant à Dominique Baudis au prestigieux poste de défenseur des droits,  Jacques Toubon, l’ex-Garde des Sceaux du président Chirac, a dû affronter l’hostilité de la gauche. Celle-ci voyait d’un très mauvais oeil le choix de François Hollande de le nommer à ce poste, alors qu’il s’était illustré dans le passé par des positions  très conservatrices, notamment en ce qui concerne l’homosexualité. Ses opposants n’ont plus de souci à se faire, tant son évolution vers le progressisme sociétal a été aussi rapide que radicale.  Près d’un an après sa prise de fonction, voici que le défenseur de nos droits, au nom de l’égalité et de l’intérêt supérieur de l’enfant, défend l’accès à la PMA pour les couples de femmes et prône de facto le recours à la GPA en entretenant un rapport plus qu’ambigu avec ceux qui militent pour sa légalisation.

La question de la gestation pour autrui  fait couler beaucoup d’encre depuis que la Cour de Cassation a ordonné, le 3 juillet dernier, la transcription de l’acte de naissance de deux enfants nés de mères porteuses en Russie, reprenant ainsi à son compte l’arrêt de la Cour Européenne des droits de l’homme qui condamnait la France pour son refus de retranscrire à l’état civil des enfants issus d’une GPA pratiquée à l’étranger. Or, entre l’arrêt Mennesson de la CEDH du 26 juin 2014 et la récente décision de la Cour de Cassation, Jacques Toubon n’a pas été inactif, loin de là,  dans son soutien à la cause des couples ayant recours à la GPA à l’étranger. Voyons de quelle façon.

Dans une interview accordée le 13 octobre 2014 à Public Sénat, tout en affirmant haut et fort que «l’interdiction de la GPA lui semble indispensable», Jacques Toubon plaide pour la retranscription de l’acte de naissance de ces enfants à l’état civil français, au  nom de la nécessité de  « leur donner une identité en France ». Le voici donc qui adopte le discours archi-convenu de ceux qui veulent faire accepter la GPA auprès de l’opinion : « je suis contre la GPA mais il ne faut pas pénaliser les enfants déjà nés ». Notre défenseur des droits est si pressé qu’il en vient même à faire des remontrances à Christiane Taubira, à laquelle il reproche sa lenteur dans l’application de l’arrêt de la CEDH !

Lors de l’audience de la Cour de Cassation du 19 juin dernier, le défenseur des droits, toujours aussi déterminé à défendre la cause des requérants,  s’est fait représenter par le très médiatique avocat Patrice Spinosi, qui n’est autre que le conseil de Dominique et Sylvie Mennesson, les bénéficiaires de l’arrêt de la CEDH ! Les époux Mennesson ne défendent pas uniquement leur cas personnel mais militent pour la légalisation de la GPA, notamment via le Comité de soutien à la légalisation de la GPA et à la reproduction assistée (CLARA) qu’ils président et qui est représenté par … Maître Spinosi. Un comité spécialisé, entre autres, dans le conseil aux couples qui veulent avoir recours à des mères porteuses à l’étranger.

Ainsi donc, Jacques Toubon a choisi, pour se faire représenter à la Cour de cassation, l’avocat de ceux qui ont contrevenu à la loi française et qui est aussi l’avocat d’une association spécialisée dans le lobbying en faveur de la GPA, alors même qu’il  défend publiquement l’interdiction de cette pratique !  Dire que l’une des dernières prises de position du feu Dominique Baudis, avait été justement de dénoncer la promotion de la GPA sur Internet…

Plusieurs féministes opposées à la GPA ont récemment sonné l’alerte dans les colonnes du Figaro en dénonçant la collusion entre une institution publique et le lobby pro-GPA.Tout en cherchant à se faire pardonner ses errements du passé auprès du camp progressiste en se mettant à la pointe du Progrès, Jacques Toubon ne veut tout de même pas se mettre à dos les conservateurs de son camp. En reconnaissant officiellement, en janvier 2015, que des militants de la Manif pour tous avaient été maltraités par les forces de police en 2012, n’espérait-il pas s’assurer une certaine sympathie de la part du collectif? Si la LMPT lui est certainement reconnaissante sur ce point, on peut fortement douter qu’elle laisse passer ses accointances avec le lobby pro-GPA. Et c’est compter sans la croisade contre cette marchandisation du corps des femmes menée activement par le Collectif pour le respect de la personne (CoRP,) qui compte parmi ses membres Sylviane Agacinski, Eliette Abécassis, ou Michel Onfray. Il n’est donc pas évident que le défenseur des droits puisse continuer à jouer longtemps la comédie.

*Photo : ALAIN ROBERT/APERCU/SIPA. 00696749_000013.

Allemagne : le retour de l’hubris?

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grece allemagne merkel schauble

grece allemagne merkel schauble

La «crise grecque» constitue un formidable révélateur. Les événements de ces derniers jours ont en effet permis à chacun de jeter le masque, et de montrer qui il était et où il se situait. Cruelle leçon de choses, qui a vu les petits marquis se comporter en petits marquis, les supplétifs ahuris monter quatre à quatre les marches du ridicule, les imposteurs inquiets surenchérir dans la haine et le mépris. Mentions spéciales à ceux qui tiennent chez nous les manettes, laissant apparaître leur peur et  l’envie de soumission, seul moyen pour eux de la conjurer. Aux gauchistes (de salon ou pas) qui une fois de plus ont fait mentir Lénine en démontrant qu’il n’y avait pas de maladie infantile, mais uniquement de l’exaltation petite-bourgeoise. Produisant un fanatisme généreux avec le sang des autres, mais qui s’évanouit au premier retour du réel. Aux défaitistes aussi, en général, sincères et lucides, mais vite découragés. J’ai dit ici l’effet qu’avait produit sur moi ce moment. L’émotion du référendum grec comme une espèce de «Bir Hakeim», première étape sur un chemin qui sera long et difficile. Et qui a réactivé cette petite maladie que je pensais guérie. Celle qui pousse à  choisir le camp du peuple. Mais voilà qu’une autre vient aussi de se réveiller. J’entends déjà les quolibets sur son caractère génétique…. Peut-être, mais ce qui est sûr c’est que ce qui s’est passé en Europe ces derniers jours vient de démontrer que nous avions désormais un nouveau « problème allemand ».

Je sais que les accusations de « germanophobie» et autres «point Godwin» vont bien évidemment pleuvoir de la part de ceux qui se réjouissent d’une Europe à direction allemande et de ceux pour qui la soumission est une seconde nature.

Mais il est désormais exclu de céder à ce chantage. Parce qu’il faut maintenant cesser de se payer de mots et regarder les choses en face. Les pays et les peuples ont des cultures et une histoire. Ce qui permet sans caricature, d’en cerner certaines caractéristiques. L’Allemagne est un grand pays et un grand peuple. Mais qui a montré dans l’histoire une surprenante facilité à passer d’un haut niveau de civilisation à la plus totale irrationalité la conduisant au pire. On ne reviendra pas en détail sur ce qui s’est passé depuis 1870, mais on rappellera quelques épisodes éclairants. Le lieu de la proclamation de l’empire en 1871 dans la Galerie des glaces à Versailles n’avait aucune autre utilité que la force symbolique d’une humiliation totale pour la France. Le premier vrai et grand génocide systématique du vingtième siècle qui fut celui des Hereros en Namibie. Les exactions contre les civils après la violation de la neutralité belge en août 1914 qui, lorsqu’elles furent rapportées en France et en Grande-Bretagne furent considérées, du fait de leur violence, comme des exagérations de la propagande ! Ne parlons pas de la Seconde guerre mondiale. En fait si, juste pour rappeler que la mise en coupe réglée de la Grèce après son invasion en 1941 provoqua la mort de 100 000 civils par la famine lors du premier hiver d’occupation, 300 000 pour toute la guerre.

Le syndrome de l’encerclement au centre de l’Europe, joint au sentiment que l’Allemagne, si évidemment supérieure, n’avait pas ce qu’elle méritait, ont nourri agressivité guerrière et absence de principes. Les peuples européens l’ont appris à leurs dépens. Après la Seconde guerre mondiale, l’Allemagne a échappé en partie aux conséquences de l’effroyable catastrophe qu’elle avait déclenchée. Pas de plan Morgenthau, pas de dénazification approfondie, invention de mythes permettant de faire la différence entre le peuple allemand et les nazis. La Wehrmacht correcte au contraire des SS, alors qu’elle les avait sans problème égalés dans le crime. Les recherches historiques récentes ont permis d’établir que le peuple allemand, alors qu’il savait tout, avait suivi Adolf Hitler aveuglément, et jusqu’au dernier jour. Ce qui n’a pas empêché de le présenter aussi comme victime de celui-ci. Mais pourquoi pas ? C’était la guerre froide, et l’on constate que la dichotomie nazi/peuple allemand employée par les vainqueurs, fut la même des deux côtés du rideau de fer. Et puis pour éviter le retour de la guerre, il fallait faire l’Europe et y intégrer l’Allemagne. Ce qui fut fait, mais en commettant deux erreurs. De diagnostic tout d’abord, en considérant que le facteur des guerres en Europe était l’existence des nations, qu’il fallait donc faire disparaître. De méthode ensuite en privilégiant une construction purement économique faisant l’impasse sur le politique.

Charles de Gaulle, François Mitterrand et Margaret Thatcher n’étaient pas germanophobes. Mais ils étaient méfiants. Appartenant pour les deux premiers à la « génération des catastrophes » ils avaient quelques raisons de l’être. Alors, lorsqu’Helmut Kohl voulu la réunification immédiate après la chute du mur de Berlin, François Mitterrand qui y était opposé, imagina une méthode pour « arrimer » l’Allemagne à l’Europe. Ce serait la monnaie unique. Terrible ruse de l’histoire, cette crainte de l’Allemagne amena des européens pusillanimes à accepter que l’euro fut un mark élargi. Outil de la construction d’une puissance économique, mais aussi d’une puissance politique, qui lui a permis, « taillant ses partenaires à vif » la création d’une Union Européenne à vingt-huit complètement dominée par l’Allemagne. On n’entrera pas dans les détails de la satellisation des pays de l’Est. Ancien « espace vital » désormais fournisseurs de main-d’œuvre à bas prix. De la brutalité que subissent les pays du sud qui permet, entre autres conséquences dramatiques, de drainer vers l’Allemagne une jeunesse déjà formée aux frais de leurs pays d’origine.

Mais le pire, comme vient de le démontrer la violence de l’épisode grec, c’est le retour de l’hubris. De l’ivresse de la puissance, de l’irrationalité. Le projet européen, auquel nos élites tiennent comme à la prunelle de leurs yeux aveugles, vient de prendre un coup terrible. Et une mécanique, dont personne ne sait ce qu’elle pourra donner vient de s’enclencher. Redevenus somnambules, nos dirigeants redécouvrent l’esprit Munichois. Ils tentent de colmater et d’apaiser. «Wolfgang Schaüble is a gentleman, isn’t it ? » comme aurait dit Chamberlain[1. Il n’est pas question de comparer Wolfgang Schaüble à Hitler, mais de rappeler qu’avec l’Allemagne, la politique d’apaisement ça ne marche pas.].

Et la France, dont un des rôles est justement de contenir les dévoiements de la puissance allemande, se résigne à la soumission. Et comme l’Angleterre, qui a partagé ce fardeau deux fois avec nous, a fait ce dont Churchill avait menacé de Gaulle: « entre le continent et le grand large, nous choisirons toujours le grand large ». Nous y sommes, ils sont partis.

Depuis Théophraste (encore un Grec!) en passant par La Bruyère, nous savons qu’il existe des « caractères » dans la comédie humaine. Les savants parlent parfois d’invariants anthropologiques. Contrairement à ce que semble toujours croire certains Allemands et leurs amis[2. «La représentation selon laquelle les Grecs modernes sont les descendants de Périclès ou Socrate et pas un mélange de Slaves, de Byzantins et d’Albanais, a été pour l’Europe érigée en credo. C’est pour cela qu’on a accepté les Grecs fauchés dans le bateau européen en 1980. On peut en admirer chaque jour les conséquences.» Phrase publiée dans Die Welt, quotidien allemand fort sérieux. Savoureux.], ils ont une base culturelle et non génétique. Nous venons d’en avoir une jolie démonstration avec l’attitude de la société française vis-à-vis de ce qui vient de se passer.

Revenons aux heures sombres, on y trouve parfois des perles utiles. Charles de Gaulle, démontrant une fois de plus quel écrivain il était, avait prononcé un discours au Caire le 18 juin 1941. En quatre phrases, il y écrivait l’histoire de la capitulation de 1940, de l’étrange défaite, qui fut moins une catastrophe militaire qu’un effondrement des élites.

« Le 17 juin 1940 disparaissait à Bordeaux le dernier gouvernement régulier de la France. L’équipe mixte du défaitisme et de la trahison s’emparait du pouvoir dans un pronunciamiento de panique. Une clique de politiciens tarés, d’affairistes sans honneur, de fonctionnaires arrivistes et de mauvais généraux se ruaient à l’usurpation en même temps qu’à la servitude. Un vieillard de quatre-vingt-quatre ans, triste enveloppe d’une gloire passée, était hissé sur le pavois de la défaite pour endosser la capitulation et tromper le peuple stupéfait. »

D’ici à ce que l’on nous ressorte Jacques Delors comme certains ont déjà tenté de le faire….  Alors comme ça, une clique de politiciens tarés, d’affairistes sans honneur, de fonctionnaires arrivistes? On n’aura pas la cruauté de proposer des noms.

*Photo: Geert Vanden Wijngaert/AP/SIPA. AP21755807_000003.