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Bourgogne-France-Comté: le FN à qui perd gagne

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sophie montel fn bourgogne

Le journaliste de France 3 Franche-Comté Jérémy Chevreuil l’a constaté sur le coup des 22h30 : « En obtenant plus de 370 000 voix, soit 40 000 de plus qu’au premier tour de la présidentielle de 2012, le Front national a crevé son plafond de verre en Bourgogne-Franche-Comté ». Comme nous l’annoncions il y a une semaine, c’est bien dans cette région  que le parti frontiste avait le plus de chances de l’emporter au soir du second tour. Alors qu’il était distancé de plus de dix points dans les trois autres régions espérées, du côté de Marine Le Pen, Florian Philippot et Marion Maréchal-Le Pen, Sophie Montel n’est battue que de deux points par Marie-Guite Dufay, qui défendait les couleurs d’une gauche remobilisée. Si les dix points supplémentaires de participation ont profité aux trois listes, c’est sans doute la candidate socialiste qui en a le plus bénéficié, ce facteur s’ajoutant à un excellent report des voix de toutes les listes de gauche éliminées au premier tour – voire d’une petite partie des électeurs du Modem.

Lors de la conférence de presse donnée à Rans, village dont sa tête de liste dans le Jura est le maire, Sophie Montel a dénoncé le « système UMPS » qui aurait ainsi construit cette « victoire à la Pyrrhus ». Elle a admis une déception d’autant plus grande que le scrutin s’est joué « dans un mouchoir de poche ». Mais, à notre humble avis, la candidate FN s’exonère un peu de sa responsabilité, jouant au Calimero de service. Alors qu’elle n’était pas sous les feux des médias, contrairement aux trois personnalités les plus connues de son parti, et qu’elle bénéficiait d’une triangulaire, Sophie Montel a raté le coche. Lors de cette conférence de presse, nous lui avons d’ailleurs demandé si elle ne regrettait pas son attitude plutôt cassante envers le candidat de Debout La France une semaine avant à la télévision régionale. Elle nous a répondu répondre à une attitude encore plus cassante dudit candidat. Certes. Mais une candidate de second tour doit-elle se comporter comme au premier ? N’aurait-il pas été plus adroit de comprendre l’autonomie de son contradicteur et de se montrer malgré tout rassembleuse ? Erreur fatale. Le FN a sans doute crevé son plafond de verre dans la tête de beaucoup d’électeurs, y compris dans cette région qui aurait pu basculer. Mais ses candidats n’intègrent pas suffisamment la possibilité d’être un « second choix »,  fait incontournable dans un système électoral à deux tours. Il faut se montrer modestes dans ces occasions stratégiques.

Mais Sophie Montel la voulait-elle vraiment, cette victoire ? Un journaliste local, qui l’a suivie durant toute cette semaine, nous expliquait que Sophie Montel ne désirait peut-être pas tant que ça s’installer dans un fauteuil de présidente de région et diriger du jour au lendemain des milliers de fonctionnaires, alors qu’elle apprécie tout particulièrement son nouveau mandat de député européen. Et si finalement, dès le 6 décembre au soir, Sophie Montel, qui apparaissait finalement comme la seule chance de son parti de colorier une région en bleu marine, n’avait pas été saisi du célèbre mal qui avait fait la réputation de Yannick Noah avant 1983 : la peur de gagner ?

*Photo: Albert Ziri.

Un sursaut républicain? Oui, en Île-de-France!

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pecresse fn bartolone immigration

Le grand soir frontiste n’a pas eu lieu mais on a quand même eu notre semaine anti-Le Pen. Bon, avec l’état d’urgence, l’antifascisme, ce n’est plus ce que c’était. Les assassins du 13 novembre nous ont privé des flonflons citoyens et aux festivités résistantes qui rythment depuis trente ans l’ascension du Front national. On n’avait pas trop le cœur à rire contre la haine et tout ce genre de trucs. Et puis, pendant quelques jours, un peu de réel s’est invité à la « une » des médias. À en croire le camarade Marc Cohen, il y a eu au moins une dizaine de tribunes correctes dans Le Monde. Je crois que par « correctes », il voulait signifier « qui ne traitaient pas d’emblée l’électeur d’idiot ou de salaud ». Même Lolo Joffrin, dans une de ces acrobaties idéologiques dont il est coutumier, a concédé la nécessité d’un « examen de conscience » et reconnu que la gauche ne parlait plus au peuple. On a vu percer dans certains reportages une authentique volonté de comprendre ce qui pouvait motiver un vote aussi irritant. Des confrères audacieux sont allés jusqu’à constater que l’électeur frontiste était normal, peut-être même un humain comme vous et moi. Alors, on lui a tendu des mains secourables, on lui a juré que tout était pardonné. On a répété qu’on comprenait sa colère, qu’on entendait sa souffrance. Il y en a que ça énerve, mais la plupart des gens aiment se faire plaindre. Du côté des politiques, c’était encore plus net, on a lui a déclaré qu’on le respectait. Il faut croire que les voix n’ont pas d’odeur.

Évidemment, tout cet amour pour les supporters d’un parti que l’on affirme détester et auquel il faut « faire barrage » par tous les moyens, y compris le suicide politique, c’est un peu acrobatique. J’abomine ce que vous êtes et ce que vous pensez mais je veux votre bien, tel est en substance le message adressé aux électeurs frontistes. Car bien entendu, le déconomètre s’est à nouveau emballé en mode unique « comment-faire-barrage-au-fn ». Comme l’a écrit l’ami Gilles Casanova, on a eu un opéra-bouffe remixant la Marche sur Rome et la Nuit de Cristal, avec l’attirail habituel de la haine, des heures sombres et du repli sur soi. C’est-à-dire, pour faire court, du racisme, qui serait, à en croire ses opposants de gauche, la raison sociale, le programme et l’unique horizon du Front national. Bizarre, tout de même cette obsession raciale chez des professionnels de l’antiracisme. Pas de chance pour Bartolone, il n’avait même pas un vrai facho en face de lui. Alors, il a repeint Pécresse en brun en expliquant qu’elle défendait « Versailles, Neuilly et la race blanche » – donc, la « race blanche », ça existe, comme objet de détestation ? Tout le monde a compris que Bartolone représentait La Courneuve, Bobigny et la France « diverse » et musulmane. D’un côté les blancs qui sont aussi les riches et les cathos. Et de l’autre, les pauvres qui ne sont pas les blancs. Et qui sont les électeurs potentiels de Bartolone. Haine de classe, haine de race, Barto a voulu jouer sur tous les tableaux.  Et perdu. Si la morale, brandie à toutes les sauces cette semaine, a triomphé dimanche soir, c’est en Île-de-France où  ce dégoûtant appel au vote ethnique et religieux a échoué.

Dans le genre haine raciale, on décernera une mention spéciale à Olivier Adam, écrivain de son état, qui a fièrement proclamé dans Libération le dégoût que lui inspiraient une bonne partie de ses concitoyens. « Le peuple old school est déboussolé ? Les «petits Blancs» ont peur de voir remis en cause leur mode de vie ? Pauvres chéris. Pauvre petite France aigre, mesquine et ratatinée, si malheureuse qu’elle s’autorise à se jeter sans complexe dans les bras du FN. Je lui préfère la France new school. Métissée, populaire, ouverte, mélangée, combative, progressiste. » Celle des Indigènes de la République ? Quant au Premier ministre, il a fait dans le registre plus classique mais tout aussi scandaleux de la guerre civile.

Une fois encore, on a joué à se faire peur. Et puis, on a compris, bien avant les résultats que la catastrophe n’arriverait pas. Commentateurs et responsables politiques ont retrouvé le plaisir d’être à la fois résistants et majoritaires. Et pas seulement à gauche : les deux grands bénéficiaires du « forfait républicain » du PS, Xavier Bertrand et Christian Estrosi, vont eux aussi se la jouer remparts contre la peste brune.

En apparence, le « front républicain » a donc merveilleusement fonctionné et chacun se félicitera d’avoir contenu la bête immonde. On entendra quelques voix à gauche, toujours les mêmes – Julliard, Guilluy, Bouvet… ­–, plaider pour qu’on n’oublie pas la leçon du premier tour et qu’on n’abandonne pas encore le peuple « old school »  au Front national. Et on reviendra aux affaires courantes. Seulement, les raisons qui, en trente ans, ont amené le FN de 10 % à 25 ou 30 % de l’électorat, n’ont pas disparu, elles se sont aggravées. Les savants et experts qui auscultent le malade lepénisé, parlent des perdants de la mondialisation, de la peur du déclassement. Tout cela est vrai. Mais il devient aussi pour beaucoup le parti de ceux qui veulent rester un peuple et qui ont peur de cesser de l’être. Les électeurs frontistes veulent des frontières, ils veulent de la laïcité, ils veulent de la France. Ils ont peut-être tort, mais ils veulent qu’on arrête, ou qu’on réduise fortement l’immigration parce qu’ils ne veulent pas être minoritaires chez eux. On peut ne pas partager cette position mais l’entourloupe qui a consisté à faire passer cette position pour du racisme ne marche plus. La Suisse ou le Danemark – où la politique migratoire est un sujet de débat, voire de référendum – sont-ils des Etats fascistes ?

Il y a en France un parti de l’immigration qui pense que l’immigration de masse n’est pas un phénomène historique mais le destin et l’horizon de toute société, un bienfait incontestable, un impératif moral. Sur ce terrain, pas de démocratie participative ou de référendum citoyen qui tienne, il y a une vérité officielle. Et face à lui, il y a de plus en plus de Français qui pensent qu’il y a une limite à ce qu’un pays peut absorber et qui veulent d’abord que l’on définisse la règle du jeu, en particulier avec l’islam. Aujourd’hui, tous ne votent pas pour le FN, loin s’en faut. Mais si le parti lepéniste reste le seul à leur à parler de ce qui les préoccupe, ils seront de plus en plus nombreux. De toute façon, si nous avons perdu toute capacité de décider qui nous accueillons, il est peut-être inutile d’aller voter.

*Photo: © AFP MIGUEL MEDINA.

Régionales: pas une région pour le FN

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regionales marine lepen fn

(Avec AFP) – Un mois jour pour jour après les attentats les plus meurtriers (130 morts) que la France ait jamais connus, le pays est en état d’urgence et le second tour des élections régionales s’est donc déroulé sous haute surveillance, avec des mesures de sécurité renforcées. Les 59% de participation montrent que les Français n’ont pas autant boudé les urnes que dimanche dernier.

A priori, la gauche gagne en Aquitaine-Poitou-Charentes, Bretagne, Midi-Pyrénées-Languedoc-Roussillon voire d’un cheveu en Bourgogne-Franche-Comté et dans le Centre tandis que Les Républicains l’emporteraient largement dans le Nord–Picardie-Pas-de-Calais et en PACA (grâce au désistement du candidat socialiste afin de faire barrage à Marine Le Pen et à sa nièce Marion Maréchal-Le Pen) mais aussi dans le Grand Est, en Pays de la Loire et Rhône-Alpes-Auvergne. Les bons résultats de la droite dans ces deux dernières régions confirment le succès de la stratége buissonnienne dite de droitisation : l’ex-villiériste Bruno Retailleau et Laurent Wauquiez, conseillé par Patrick Buisson, reconquièrent des zones acquises par le PS en 2004 tandis que le très social-démocrate Dominique Reynié signe une nouvelle contre-performance en Languedoc-Midi-Pyrénées (3e avec 22%).

Après une série de très lourdes défaites électorales depuis le début du quinquennat de François Hollande (municipales, européennes et départementales), le PS est parvenu à limiter les dégâts alors que la reprise économique se fait toujours attendre et que le chômage est à un niveau record. Lui qui détenait 21 des 22 anciennes régions (sauf l’Alsace) a fait alliance entre les deux tours quasiment partout avec ses traditionnels partenaires de gauche (écologistes et Front de gauche) et a pu sauver ses bastions de l’Ouest.

En Île-de-France, Valérie Pécresse bat le président de l’Assemblée nationale Claude Bartolone, remettant la région francilienne dans l’escarcelle de la droite. Une première depuis 1998. En Normandie, le centriste Hervé Morin allié à la droite remporte la région d’une courte tête.

Quoi qu’il en soit, le FN a échoué à élargir sa forte base électorale acquise au premier tour, où il était arrivé en tête dans six régions, avec un nouveau record historique (27,7%). Il reste au seuil des exécutifs régionaux, même s’il a parfois assez fortement progressé. Grand parti tribunitien, le FN s’exonère de responsabilités dans les régions et s’obstine à rester un mouvement de contestation obsédé par la présidentielle. Comme quoi, la rupture électorale avec le Front de papa n’est pas complète…

*Photo: AFP.

Montée du FN: la Valls des responsables

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fn valls donald trump

Périco Legasse ne se contente pas d’être un éminent critique gastronomique et un spécialiste de tout ce qui se boit de bon (excellente revue de quelques whiskies souvent ignorés dans le dernier numéro de Marianne). Il a aussi une tête politique.
À Manuel Valls qui menace le pays d’une guerre civile, en cas d’élection du FN à la tête d’une région, et a fortiori à la tête du pays (mais Valls ne voit pas que si le FN reste à la porte des régions, il enfoncera bien plus aisément celle de l’Elysée), il répond avec une fougue de jeune homme (d’ailleurs, c’est un éternel jeune homme — j’en connais d’autres — toujours susceptible d’indignations et d’enthousiasmes juvéniles) que les responsables d’une éventuelle insurrection ne sont pas à chercher à l’extrême-droite, mais bien à gauche (et à droite), dans cette bi-polarisation dont la France est en train de crever.
Pour vous mettre en appétit de lecture, je recopie juste le début de sa diatribe :

« Un peu facile de crier au loup pour sauver les meubles et de prédire le pire pour remonter dans les sondages. Faire peur, en appeler à la panique nationale, quitte à mentir un peu et à trahir beaucoup, pour détourner la colère populaire, c’est la base même du fascisme. Quelle est la politique qui peut aujourd’hui conduire à la guerre civile ? Qui est au pouvoir depuis 40 ans en général et 4 ans en particulier et nous a conduit à la situation actuelle ? Qui s’est essuyé les pieds sur le référendum de 2005 quand 55% des Français avaient voté non à un traité constitutionnel mettant l’Europe sous l’emprise de Goldman Sachs et des marchés financiers dirigés depuis Wall Street ? Qui a réduit l’école de la République à une machine à fabriquer des analphabètes ? Qui… »

And so on. L’anaphore est impeccable, le clou est enfoncé dans le mur. Si seulement il pouvait être enfoncé dans la tête des élites auto-proclamées qui cherchent par tous les moyens à se maintenir au pouvoir — eux ou leurs alliés « républicains », blanc bonnet bonnet blanc…

Nous sommes effectivement à deux doigts d’une guerre civile qui doublera la guerre que nous a déclarée l’islamisme — que le gouvernement et le président en particulier s’obstinent à ne pas nommer. Parce que le désir ne suffit pas à fomenter une révolution ; la frustration, oui.
Et combattre par des manœuvres d’appareil un FN qui se dégonflerait peut-être, aux yeux des électeurs, si on lui abandonnait quelques parcelles de pouvoir, c’est offrir à ce même FN tout le pouvoir à moyen terme.

Les électeurs du FN ne sont pas des fascistes — ni, aux Etats-Unis, ceux de Donald Trump (actuellement plébiscité par 30% des électeurs républicains, qui le mettent loin devant ses concurrents). Simplement les uns et les autres n’en peuvent plus du « politiquement correct » qui sévit des deux côtés de l’Atlantique. Just fed up ! Alors ils se saisissent du premier histrion décomplexé qui a compris que dire tout haut ce que pensent tout bas le café du Commerce et les rednecks de toutes origines sera électoralement payant. Il est piquant qu’en France, ce soit Marion Maréchal qui se soit attribué ce privilège — bien plus que sa tante, qui joue plutôt la carte de la compétence affichée, et très au-delà de ce que dirait Florian Philippot : le partage des rôles, dans ce parti, est flagrant. Le refoulé (l’ombre imputrescible du grand ancêtre), c’est Marion. Le changement, c’est Marine. La pensée structurante, c’est Florian. Les autres sont des seconds couteaux, des histrions, des nostalgiques, ou ce que vous voulez : piétaille qui a vocation à être éliminée, comme les SA l’ont été avant eux en fin juin 1934.

Du coup, il est un peu vain de se demander ce qu’un FN arrivé aux affaires garderait de ses intentions : pas grand-chose, forcément. Le discours sur l’immigration, par exemple, ne résisterait pas cinq minutes, d’autant qu’une foule d’immigrés de première génération votent pour le FN — par suspicion légitime des dernières vagues de migrants incontrôlés. À Marseille, Ravier a été élu — seul élu FN dans la ville — dans le XIIIème arrondissement, qui n’est pas particulièrement fréquenté par la « race blanche », comme dirait Claude Bartolone, l’homme qui éructe plus vite que son ombre (franchement, si un seul électeur sincèrement de gauche vote pour un type pareil en Ile-de-France, c’est qu’il ne vaut pas plus cher). Quant au discours sur l’euro, les faits sont têtus, et ce n’est pas en sortant prématurément du système que l’on transformera l’Europe des financiers en Europe des peuples.

Enfin, l’élection de représentants du FN (qui seront de toute façon présents, même s’ils ne gagnent pas) va transformer un système bipolaire en système tripolaire. Trois verrous au lieu d’un seul : ce n’est pas demain que les partis réellement d’opposition (qu’il s’agisse de Debout la France ou du Front de Gauche, étouffés par le carcan de la loi électorale française) parviendront à se faire entendre, alors qu’ils sont porteurs (l’un et l’autre, et pourquoi pas ensemble) d’un vrai projet correspondant aux attentes profondes du pays.

*Image : wikicommons.

Régionales: Estrosi-Bartolone, ça va barder!

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estrosi bartolone lepen pecresse fn

« On ne me fera pas croire que les Français sont un peuple d’exception gouverné par un quarteron d’imbéciles. » Pour s’opposer au poujadisme et au tous-pourris ambiant, André Comte-Sponville écrit cette phrase dans son dernier livre, C’est chose tendre que la vie. Il a sans doute raison. Mais le philosophe avait pris la plume bien avant l’entre-deux tours des Régionales. Avant que Christian Estrosi ne prenne le maquis contre Marion Maréchal-Le Pen. Avant que Claude Bartolone ne prenne la Bastille contre Valérie Pécresse. Deux anciens ministres de la République dont un président de l’Assemblée nationale, deux prétendants à deux grandes régions françaises. A priori pas les deux premiers « imbéciles » venus…

En invoquant, bravache, l’esprit de la résistance et en se présentant comme le premier résistant face au FN dans la région Paca, Estrosi n’a eu peur de rien. Notre Jean Moulin à la sauce provençale ne s’est pas laissé intimider par le clone de Klaus Barbie, une jeune femme de 26 ans qui, c’est vrai, doit foutre sacrément les jetons si elle pique une colère en allemand…

Nul calcul électoral évidemment. Christian a des principes, c’est tout. Il est prêt à donner son corps à la République pour faire rempart au retour du pétainisme. Il faut dire que « Max », le nom de code d’Estrosi dans l’armée des ombres, sifflote le chant des partisans sous la douche. Parfois, il règle l’eau un peu (mais pas trop) froide, histoire de reproduire une séance de torture de la Gestapo. Pour varier les plaisirs, il prend aussi des bains. Et n’hésite pas à plonger la tête sous l’eau pas loin de cinq secondes, à l’instar ou presque du sinistre supplice de la baignoire. Les nuits d’insomnie, il se rêve en Pierre Brossolette et se jette par la fenêtre de sa chambre, située au rez-de-chaussée.

Notre résistant des Alpilles entre souvent dans la maison du docteur Dugoujon, à Caluire, là où Jean Moulin avait été arrêté. Bon, comme la banlieue de Lyon, c’est un peu loin de Nice, il se rend plutôt au MacDo de son quartier et fait comme si. Les deux premiers blondinets repérés en train de commander des nuggets feront office de Klaus Barbie et de René Hardy, l’homme qui a vraisemblablement balancé Jean Moulin aux Allemands. De toute façon Estrosi, pardon « Max », ne craint pas grand-chose. Il sait que le ridicule ne tue pas…

Claude Bartolone non plus n’est pas mort au combat. Dans une interview à L’Obs la semaine dernière, il a accusé sa rivale pour la région Île-de-France de défendre « en creux » « Versailles, Neuilly et la race blanche ». Le haut-perché de l’Assemblée voulait-il absolument rendre hommage à Alain Finkielkraut, lequel souligne que « la principale occupation des gens de gauche aujourd’hui est de traiter les autres de racistes » ?
Voulait-il faire un clin d’œil plus ou moins subtil à la vulgate rousseauiste, laquelle implique que les dominants soient forcément coupables et les dominés forcément innocents ? Il faut dire que notre sans-culotte du 93 s’était déjà illustré dans le débat de l’entre-deux tours sur iTélé, où il s’était glorifié d’être « un fils de prolétaire ». Ce qui le rend illico plus vertueux et respectable que ses adversaires. Monsieur Claude est vertueux, mais pas forcément cinéphile. Dans ce cas, il n’aurait peut être pas osé pasticher cette fameuse tirade du candidat à une élection joué par Michel Serrault dans La Gueule de l’autre : « ¨Petit-fils d’ouvrier, fils d’ouvrier, ouvrier moi-même… »
« Le prolo est un bourgeois qui n’a pas réussi », écrivait Louis-Ferdinand Céline. Du coup, dans quelle case ou caste le camarade Bartolone rentre-t-il ?

Peu importe. Comme beaucoup de ses amis de gauche, le socialiste a une vision bicolore des choses. Histoire de moderniser la lutte des classes, il lui adjoint le concept de lutte des races. Nul électoralisme ici encore. Non, non ! Le blanc est a priori dominant, donc forcément coupable. C’est aussi simpliste, pardon simple que cela. Pécresse est blanche, de bonne famille, catho, hétéro et en plus de droite. Elle cumule les tares la bourgeoise ! Le fait d’être une femme et donc potentiellement victime de sexisme ne la sauve même pas. En période électorale ça ne compte pas.

Le citoyen Bartolone n’est pas cinéphile mais il est joueur. Aux échecs il ne prend que les noirs. Et se fait systématiquement mater car il préfère ses pions à son roi. Au Monopoly, il met le paquet sur la rue Lecourbe et ne prend jamais la rue de la Paix, question de principe. Versailles, Neuilly et le XVIe arrondissement sont des symboles de la réaction et sont limites contraires aux valeurs de la République.

Enfin, notre homme déteste Les Bronzés font du ski . Primo parce qu’il faut être un nanti pour se permettre de skier. Secundo parce que l’un des acteurs principaux s’appelle Blanc et le réalisateur Leconte. Comme Bartolone n’est pas cinéphile, il ignore que son film préféré est aussi de Patrice Leconte. Le titre ? Ridicule.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00731570_000001.

Liberté? Non merci!

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Pablo Katchadjian Merci Hegel

Pour des raisons obscures mais pragmatiques, à une époque étrange où se côtoient réfrigérateurs, voitures et enfants sauvages, dans un lieu indéterminé, à la géographie digne d’un jeu vidéo (une île, des châteaux, un village, un port, une forêt, la mer), un homme se trouve être « l’esclave le plus esclave du monde ». Acheté par un milliardaire tyrannique et passablement fêlé, Hannibal, il est contraint d’accomplir des tâches si épouvantables qu’elles ne sont pas décrites, la langue semblant parfois à court d’outils pour communiquer l’horreur. Comme dans une télé-réalité d’enfermement, style Loft Story, les esclaves, nombreux, ont leur propre forme de sociabilité, jaugent les nouveaux venus (« – Et toi, il y en a une avec qui..? – Je me suis lié d’amitié avec celle que tu trouves moche, Ninive » échangent les hommes), forment des clans et fomentent l’assassinat d’Hannibal.

Dans cette réécriture de la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave, dont on sait à l’avance comment elle se termine pour l’un et l’autre, l’auteur argentin Pablo Katchadjian tricote un roman psychologique, en immersion dans l’esprit idéaliste du nouveau leader de la révolution.

Dépassé par la tentation de la tyrannie qui étreint les ex-esclaves alors que les corps des maîtres sont encore chauds, le personnage principal, anonyme, réalise trop tard son erreur. Au sens propre comme au figuré, son intervention dans les rouages bien huilés de la féodalité a détraqué l’écosystème de l’île et l’équilibre mental des hommes. Sa maîtresse, angoissée par sa nouvelle condition de « reine », regrette aussitôt la routine de la servitude.

Les autres sont insensibles aux beaux discours sur la liberté ontologique, préférant attendre les ordres de celui qui, se voulant leur semblable, doit accepter de devenir leur chef. Quant aux hangars qui abritaient au temps d’Hannibal les terribles travaux des hommes, le narrateur affranchi décide de les incendier tous, au cri de « plutôt morts qu’esclaves ! » Bien essayé, mais on ne fait pas aussi facilement table rase du passé… Des panaches de cendres ne cesseront alors de s’échapper de l’endroit et de se disperser sur les lieux et les hommes, obligeant en dernier recours les survivants à fuir le château, puis l’île. Comme pour punir les esclaves d’avoir renversé l’ordre – et pour un résultat nul –, les instruments de torture se vengent, les attrapent à la gorge et les forcent à fuir ce qu’ils prenaient pour leur paradis conquis. « L’ennemi ne disparait jamais » avait prophétisé la jeune esclave devenue reine.

Aussi implacablement que la loi de la gravitation universelle, la dialectique du maître et de l’esclave raconte le destin des trois valeurs tantôt chéries, tantôt haïes à l’infini : liberté, égalité, fraternité. À chaque homme son maître, à chaque maître son esclave, le reste n’est qu’un vaste jeu de chaises musicales.

Pablo Katchadjian, Merci – Traduit de l’espagnol (Argentine) par Guillaume Contré, Vies Parallèles, Bruxelles.

*Photo : Wikimedia Commons.

Merci

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Vote FN aux régionales: le CRIF sort des clous

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La seule raison d’être du CRIF est de défendre la vie et les droits des juifs de France, en dénonçant ceux qui les menacent et ceux qui les assassinent.
Il paraît qu’il y a en France.
Il paraît qu’en plus des assassinats ciblés de juifs, il y a des manifestations en France on l’on crie « mort à Israël » et « mort aux juifs » .
Le CRIF est donc dans son rôle quand il dénonce nommément les islamistes qui tuent des juifs parce qu’ils sont Juifs, et aussi quand il dénonce ceux qui excusent les assassins au lieu de les combattre.

Mais il se trouve que le FN de Marine le Pen n’est pas de ceux-là.
Il se trouve que ce parti légal a renoncé aux provocations antisémites du père fondateur, en allant jusqu’à l’exclure.
Il se trouve que ce parti indéniablement nationaliste n’incite expressément ni à la haine antisémite et raciste, ni à aucun des délits qui justifieraient son interdiction.
Le CRIF n’est donc pas dans son rôle quand il appelle à voter contre le FN, sans apporter la preuve du caractère antisémite et raciste de ce parti.

Son rôle devrait se borner à informer les électeurs juifs de France des enquêtes d’opinion sur ce parti, enquêtes qui révèlent les sentiments antisémites d’un certain nombre de ses cadres et d’un nombre significatif de ses électeurs. Mieux vaut le savoir.
Mais un procès d’intention, aussi fondé soit-il, n’autorise pas à traiter officiellement un parti légal de parti antisémite et raciste.

Pour le dire avec des gros sabots, alors que le parti de Marine ne surfe plus sur l’antisémitisme d’extrême droite, et ne s’autorise l’expression d’aucun amalgame xénophobe entre l’islamisme et l’ensemble des musulmans de France, le CRIF devrait rappeler en toute priorité que c’est l’islamisme terroriste qui assassine les juifs et les non-juifs de France, musulmans inclus.
En tant que juif français, les deux à part entière, j’espère donc un rectificatif du CRIF à l’échelle nationale.

Accessoirement, j’ajoute que le communiqué suivant, signé par le CRIF Marseille-Provence, m’est totalement insupportable :

« Nous, Français de confession juive, à travers nos institutions, CRIF, Consistoire, Fonds Social, appelons tous les français à se rendre massivement aux urnes dimanche 13 décembre afin que les valeurs qui sont le socle de nos actions au quotidien prévalent sur la haine et l’obscurantisme.

Nous saluons l’attitude républicaine des candidats de gauche même si nous déplorons leur absence pendant 6 ans au Conseil Régional PACA.

Nous appelons à voter Christian Estrosi dimanche prochain. »

Cet appel contient deux énormités.

La première est d’appeler à un vote communautaire plein pot.

La seconde est d’affirmer que les juifs de France représentés par le CRIF sont des Français de confession juive! Ce qui implique que je serais moi-même de confession juive, ou alors, vu mon absence de confession, que je ne serais pas un juif de France?

Je réclame d’urgence un rectificatif.

Out one, objet mythique

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Out one Jacques Rivette

Un passage se situant à la fin du film (huitième épisode) exprime parfaitement la teneur de ce projet extravagant que demeure toujours, 45 ans après, Out one. Il s’agit d’un dialogue entre Bulle Ogier et Bernadette Lafont. Ce qu’elles se disent n’a que peu d’importance mais à leur manière de reprendre toujours les mêmes phrases (« pourquoi tu me regardes comme ça ? », « tu devrais te coucher et dormir »), on a l’impression que la scène est reprise en boucle, comme si le metteur en scène avait collé bout à bout des rushs sans parvenir à savoir quelle prise garder. Ce moment un peu déstabilisant du film se révèle assez caractéristique de l’ambition du cinéaste : privilégier la répétition plutôt que la finition, faire disparaître le grand organisateur qu’est le metteur en scène (pourquoi choisir tel moment plutôt qu’un autre ?), mettre au cœur du film l’imprévu et le hasard, installer le spectateur au cœur de la durée puisque, rappelons-le, Out one dure, dans sa version originale… 12h40 !

Après le sublime L’amour fou en 1968, récit d’un couple se délitant sur fond de représentations théâtrales, Rivette décide de prolonger l’expérience et d’aller plus loin dans l’improvisation. Lorsqu’il débute le tournage, il n’a pas de scénario, juste un vague canevas lointainement inspiré de L’histoire des treize de Balzac. Deux compagnies de théâtre, dans le Paris du début des années 70, tentent de monter parallèlement deux pièces d’Eschyle. Comme d’habitude chez Rivette, à l’origine il y a le théâtre. Moins la représentation finale, que l’on ne verra jamais, que le travail avec les comédiens et la recherche d’une certaine harmonie collective.

Dans Out one, ces deux troupes reflètent parfaitement un certain air du temps en ce sens qu’on n’entendra quasiment jamais les mots d’Eschyle mais qu’on assistera, en revanche, à de longues répétitions très inspirées par le Living Theatre : des exercices sur les voix, les chants, la gestuelle et le travail sur les corps. S’inscrivant dans cette tradition libertaire d’un théâtre jouant essentiellement sur les postures et l’improvisation, Rivette filme en liberté ce travail de groupe et les « analyses » qui viennent ensuite. Les metteurs en scène de ces troupes (Michèle Moretti et Michael Lonsdale) se fondent dans le collectif et cherchent à faire disparaître leur mainmise sur les pièces en cours. En mettant au cœur de son film ces répétitions, Rivette montre qu’il est moins intéressé par un produit « fini » que par le mystère de la création, les méthodes collectives de l’élaboration d’une œuvre d’art. Et même lorsqu’il abandonnera le groupe pour la relation privilégiée d’un peintre à son modèle (La belle noiseuse), il préférera à un hypothétique résultat final – que le spectateur ne verra pas – de longues séances de travail et d’esquisses.

Cette « méthode » peut sembler, sur le papier, assez amateur et potentiellement ennuyeuse. Or c’est l’inverse qui se produit, donnant un sentiment inédit de liberté, doublé d’un esprit ludique réjouissant. Car si le jeu du comédien est au cœur d’Out one, le jeu de société en constitue également le carburant.

On pourrait d’abord s’amuser à énumérer tous les jeux auxquels les personnages s’adonnent : jeu d’échecs (lors d’une scène hilarante entre Juliet Berto et Jacques Doniol-Valcroze), jeu de cartes (Lonsdale apprend à Léaud une patience), marelle, jeu de rôles et jeu de l’oie à ciel ouvert dans un Paris devenu un grand plateau où se croisent et s’évitent de mystérieux personnages.

De L’histoire des treize, Rivette retient la thématique de la société secrète fomentant un complot, une conspiration pouvant mettre à mal le Pouvoir. Colin (Jean-Pierre Léaud), qui incarne un prétendu sourd-muet offrant aux clients des cafés la possibilité de connaître leur avenir, est persuadé qu’il est tombé sur une mystérieuse société secrète inspirée des treize. Il va consulter un éminent spécialiste balzacien (Éric Rohmer) et cherche à déchiffrer des énigmes qui évoquent aussi bien les jeux et la fantaisie de Lewis Carroll que les serials de Feuillade. En parallèle, une jeune cleptomane (la géniale Juliet Berto) semble suivre les mêmes traces de cette confrérie qu’elle a découverte en volant des lettres.

Ces liens qui se tissent à distance entre tous les personnages participent au même mouvement : c’est moins l’existence de cette société qui importe ou celle de Pierre, un deus ex machina qu’on ne verra jamais ; que de se plonger dans un grand jeu collectif fondé sur les mêmes règles. Car, là encore, les rencontres se font à base d’improvisations. Les comédiens n’ont jamais de texte à réciter mais improvisent selon les situations. Certains ont d’ailleurs reconnu avoir été mal à l’aise, comme Bernadette Lafont qui se met parfois complètement en retrait alors que d’autres se montrent sous un jour totalement différent, à l’instar de l’immense Michael Lonsdale qui n’a jamais été aussi libre et exubérant.

Out one est avant tout une utopie : celle d’un monde réinventé sur de nouvelles règles (ludiques et libertaires) et où le collectif prend le pas sur l’individu. Mais c’est déjà aussi un film sur le reflux des utopies puisqu’il tend à montrer que ce beau mouvement tend à se déliter : peu à peu, les répétitions des pièces se réduisent, les comédiens jettent l’éponge, disparaissent… De la même manière, l’existence de ce groupe secret pourrait n’être qu’une chimère ou le vague souvenir d’un projet aujourd’hui révolu (Mai 68 ?).

Quant au metteur en scène disparu, on réalise soudain que c’est lui qui semble tirer les fils et organiser le hasard. A ce titre, j’ai jeté un coup d’œil à Out one : spectre, la version « courte » (quand même 4h20 !) du film. Rivette ne s’est pas contenté de « couper » dans son film : il l’a remonté de manière totalement différente, un peu à la manière de Robbe-Grillet faisant N. a pris les dés en remontant son Eden et après. Encore une manière de jouer sur le caractère aléatoire de son cinéma (pourquoi privilégier tel ordonnancement plutôt qu’un autre ?) mais de montrer également que derrière tout ça, il y a quelqu’un pour « organiser » ce « chaos ».

Out one est à l’image d’un des plans les plus célèbres du film (Bulle Ogier contemplant son image se reflétant à l’infini entre deux miroirs) : un jeu vertigineux aux mille reflets, le projet fou d’abolir la frontière entre l’art et la vie pour réinventer à chaque instant un nouvel art de vivre.

Out one (1971) de Jacques Rivette avec Juliet Berto, Jean-Pierre Léaud, Michael Lonsdale, Bernadette Lafont, Bulle Ogier, Françoise Fabian, Jean Bouise, Jacques Doniol-Valcroze, Barbet Schroeder. Eric Rohmer (Éditions Carlotta Films). En salles.

Qu’elle était verte ma publicité…

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greenwashing ecologie crise cop21

11 millions. C’est le nombre de voitures Volkswagen équipées du fameux logiciel espion permettant de tromper les contrôles antipollution. En septembre dernier, le monde a découvert, éberlué, que la célèbre marque allemande, symbole de la deutsche Qualität, avait sciemment truqué les résultats de ses véhicules, afin de faire croire qu’ils étaient conformes aux critères fixés, aux États-Unis et en Europe, en matière d’émission de dioxyde de carbone. L’arnaque n’avait pas empêché la firme de Wolfsbourg de vanter pendant des années son « efficience écologique ». VW n’hésitait pas non plus à vendre, à grand renfort de communication, son « éco-conscience », ou encore son « écologie sans compromis ». Certaines de ses campagnes de publicité mettaient en scène des paysages de nature sauvage, ou encore des balades campagnardes en famille. Sans parler de ce slogan, diffusé dans un spot ciblant ses concurrents : « S’ils mentent à leurs enfants, imaginez ce qu’ils vous raconteront quand ils essaieront de vous vendre leur voiture. » Bonne question.[access capability= »lire_inedits »]

Bien sûr il s’agit d’un cas extrême, mais qui démontre une chose : la communication « écolo » des marques n’a pas grand-chose à voir avec la réalité de leurs pratiques industrielles. Quelle multinationale ne dispose pas de son label « durable », souvent autodécerné ? Quelle marque n’a pas sa campagne de pub peuplée de petits oiseaux, de champs de fleurs et de joyeux bobos s’ébrouant dans l’herbe et le foin ? Les plus démonstratifs dans l’évocation bucolique sont d’ailleurs souvent les plus polluants : géants pétroliers, producteurs d’énergie nucléaire ou encore mégabanques n’hésitant pas à financer les activités les moins éco-compatibles.

Cette déferlante de communication verte ne date pas d’aujourd’hui. « C’est au milieu des années 2000 que l’on a vécu une véritable explosion », rappelle Mathieu Jahnich, directeur de Sircome, un bureau de conseil en stratégie de communication, et bon connaisseur des pratiques de greenwashing des grandes entreprises. C’est l’époque du film choc Une vérité qui dérange, mettant en scène le combat d’Al Gore, ou encore du pacte écologique de Nicolas Hulot. L’écologie, avec son eschatologie millénariste et son adoration de la terre mère, devient un thème porteur, attirant pêle-mêle : militants sincères, politiques en quête de visibilité ou encore bateleurs en manque de publicité. Nicolas Sarkozy s’y met à son tour, après son élection en 2007, avec le grand barnum du Grenelle de l’environnement.

Les entreprises comprennent alors qu’elles ont besoin d’un dispositif de communication adapté, en particulier celles qui sont les plus critiquées pour leur impact sur l’environnement. « Depuis quelques années déjà, les grandes entreprises étaient impliquées », explique le patron de la RSE (Responsabilité sociale et environnementale) d’une multinationale hexagonale, « mais à ce moment-là, ça a pris une dimension supplémentaire. » La thématique du développement durable, relayée par tout un jargon bureaucratico-entrepreneurial (« éco-efficience », « financement responsable », « durabilité »…), était déjà apparue depuis une décennie, mais désormais la communication « verte » devient un enjeu clé pour les entreprises.

Les abus les plus criants datent de ce mitan des années 2000, propulsés par la publicité. Et ce, avec d’autant plus de facilité qu’en France tout au moins, ce sont les professionnels eux-mêmes qui décident de ce qui constitue ou non un abus. Seuls les cas les plus évidents de « pratique commerciale trompeuse » sont passibles de recours en justice. Autant dire que les entreprises disposent d’une certaine marge de manœuvre…

On pourrait citer de multiples exemples. À commencer par PSA, qui, en 2007, promeut son dernier 4 X 4 en ces termes : « Une technologie plus propre pour plus de plaisir. » L’argument est le suivant : la Peugeot 4007 « bénéficie d’un filtre à particules additivité de dernière génération […] confirmant ainsi le leadership de Peugeot dans la technologie propre ». Le 4 X 4 de la marque au lion émet pourtant plus de 190 grammes de CO2 au kilomètre, soit bien davantage que les recommandations en 2005 de la Commission européenne (140 grammes au kilomètre en moyenne pour les véhicules neufs). La publicité, selon un procédé habituel baptisé greenwashing, décrète ainsi « propre » ce qui est simplement « un peu moins sale » que la concurrence.

Autre exemple, celui de la lessive Le Chat et de son packaging vert gazon, qui, en 2009, communique sur le thème : « L’écologie, c’est le moment d’en parler moins et d’en faire plus. » La campagne en parle d’ailleurs si peu qu’elle oublie de mentionner la présence de substances allergènes (butylphenyl, methylpropional, hexyl cinnamal, linalool) dans sa composition, ainsi que l’absence de l’écolabel européen, une garantie appliquée aux lessives les moins polluantes du marché.

On pourrait multiplier les exemples de ces écoloblanchiments, qui ne sont souvent que des ravalements de façade, à grands coups de peinture verte. « Des améliorations dans le comportement des entreprises ont cependant été enregistrées à cette époque, ajoute Mathieu Jahnich, avec le développement de nombreuses associations écolos qui ont pointé du doigt les plus gros mensonges. » La régulation devient également un peu plus restrictive, avec la possibilité donnée à la justice de prendre des sanctions plus lourdes, en cas d’abus manifeste. Ainsi de la campagne pour l’eau Cristalline de 2007, qui pointait du doigt l’eau du robinet, accusée de contenir des nitrates, du plomb et du chlore, et la comparait à l’eau des toilettes. En 2015, Cristalline a été condamné à plus de 100 000 euros d’amendes. Mais la condamnation, finalement pas si lourde, n’est intervenue que huit ans après les faits.

Depuis 2008, du fait de la crise financière puis économique, la frénésie de verdissement des entreprises se refroidit à nouveau. Conséquences de la récession, et de son cortège de chômeurs : la nécessité s’impose de relancer la croissance, pour éviter que l’économie mondiale, comme dans les années 1930, ne sombre dans la dépression. Les politiques ne parlent désormais plus que de relance et de réindustrialisation, au grand dam des militants écologistes. L’échec de la conférence de Copenhague, fin 2009, témoigne du passage au second plan, pour les États, de la problématique du réchauffement climatique.

Quant aux entreprises frappées par la crise, elles se recentrent sur leurs fondamentaux : réduire les coûts, améliorer leur compétitivité, afin de survivre dans un univers en rétraction. Le verdissement, dès lors, redevient une problématique secondaire « On a raté à ce moment-là l’opportunité de remettre en cause fondamentalement le système, analyse Tristan Lecomte, le fondateur de Pur Projet, une société qui accompagne les firmes désireuses de reboiser les forêts pour lutter contre le réchauffement climatique. Tout le monde est responsable, les entreprises, mais aussi les États et les consommateurs. »

À la faveur de la COP21 – et même si les attentats du 13 novembre peuvent à nouveau changer la donne –, l’environnement redevient un thème central pour les entreprises, du moins les multinationales hexagonales dont l’activité est soupçonnée de concourir au changement climatique (Total, EDF, Engie, Air France…). Certains dénoncent déjà la manière dont la COP21 a été organisée, qui permet à ces entreprises d’associer leur nom à l’événement. Renault, L’Oréal, Carrefour, EDF, BNP Paribas, Engie ou encore Air France sont ainsi sponsors de la conférence, et pourront afficher le logo « partenaire officiel Paris 2015 » pendant un an. Pour faire partie des heureux élus, aucun critère particulier n’a été fixé, même si certains candidats au sponsoring, jugés trop « éco-incompatibles », ont été découragés.

Pour beaucoup d’entreprises, c’est le moment de communiquer à nouveau massivement autour des problématiques environnementales. C’est aussi l’occasion, pour les associations, de les forcer à bouger en menaçant de les épingler pour greenwashing au moment de la COP. « Suite à des campagnes des associations, les grandes banques, comme Crédit Agricole, Natixis ou encore la Société générale, ont été contraintes de prendre des engagements en matière de financement des activités liées au charbon », témoigne ainsi Sylvain Angerand, coordinateur des campagnes chez Les amis de la Terre, une association qui décerne chaque année le prix Pinocchio à l’entreprise pratiquant le greenwashing le plus éhonté. Un prix successivement attribué à Areva, Veolia, Samsung, ou encore Shell, pour le décalage entre le discours vert bonbon et la réalité. Parmi celles nominées pour 2015 figurent Total, Chevron ou encore EDF. Mais aussi Engie, qui est pourtant partenaire de la COP21. En changeant de nom au début de l’année, l’ex-GDF Suez avait promis de devenir l’énergéticien d’un « monde qui change ». Sur toutes les chaînes, sa pub annonçait que dans ce nouveau monde « le noir est désormais presque vert », et « chacun de nous, une source d’énergie ». Promesse non tenue selon Les amis de la Terre, qui rappellent que la stratégie d’Engie n’a pas fondamentalement changé et continue à reposer massivement sur le gaz et le charbon. C’est donc la preuve qu’avec le greenwashing ce sont d’abord les cerveaux qui passent au lavage.[/access]

*Image: Soleil.

Bourgogne-France-Comté: le FN à qui perd gagne

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sophie montel fn bourgogne

sophie montel fn bourgogne

Le journaliste de France 3 Franche-Comté Jérémy Chevreuil l’a constaté sur le coup des 22h30 : « En obtenant plus de 370 000 voix, soit 40 000 de plus qu’au premier tour de la présidentielle de 2012, le Front national a crevé son plafond de verre en Bourgogne-Franche-Comté ». Comme nous l’annoncions il y a une semaine, c’est bien dans cette région  que le parti frontiste avait le plus de chances de l’emporter au soir du second tour. Alors qu’il était distancé de plus de dix points dans les trois autres régions espérées, du côté de Marine Le Pen, Florian Philippot et Marion Maréchal-Le Pen, Sophie Montel n’est battue que de deux points par Marie-Guite Dufay, qui défendait les couleurs d’une gauche remobilisée. Si les dix points supplémentaires de participation ont profité aux trois listes, c’est sans doute la candidate socialiste qui en a le plus bénéficié, ce facteur s’ajoutant à un excellent report des voix de toutes les listes de gauche éliminées au premier tour – voire d’une petite partie des électeurs du Modem.

Lors de la conférence de presse donnée à Rans, village dont sa tête de liste dans le Jura est le maire, Sophie Montel a dénoncé le « système UMPS » qui aurait ainsi construit cette « victoire à la Pyrrhus ». Elle a admis une déception d’autant plus grande que le scrutin s’est joué « dans un mouchoir de poche ». Mais, à notre humble avis, la candidate FN s’exonère un peu de sa responsabilité, jouant au Calimero de service. Alors qu’elle n’était pas sous les feux des médias, contrairement aux trois personnalités les plus connues de son parti, et qu’elle bénéficiait d’une triangulaire, Sophie Montel a raté le coche. Lors de cette conférence de presse, nous lui avons d’ailleurs demandé si elle ne regrettait pas son attitude plutôt cassante envers le candidat de Debout La France une semaine avant à la télévision régionale. Elle nous a répondu répondre à une attitude encore plus cassante dudit candidat. Certes. Mais une candidate de second tour doit-elle se comporter comme au premier ? N’aurait-il pas été plus adroit de comprendre l’autonomie de son contradicteur et de se montrer malgré tout rassembleuse ? Erreur fatale. Le FN a sans doute crevé son plafond de verre dans la tête de beaucoup d’électeurs, y compris dans cette région qui aurait pu basculer. Mais ses candidats n’intègrent pas suffisamment la possibilité d’être un « second choix »,  fait incontournable dans un système électoral à deux tours. Il faut se montrer modestes dans ces occasions stratégiques.

Mais Sophie Montel la voulait-elle vraiment, cette victoire ? Un journaliste local, qui l’a suivie durant toute cette semaine, nous expliquait que Sophie Montel ne désirait peut-être pas tant que ça s’installer dans un fauteuil de présidente de région et diriger du jour au lendemain des milliers de fonctionnaires, alors qu’elle apprécie tout particulièrement son nouveau mandat de député européen. Et si finalement, dès le 6 décembre au soir, Sophie Montel, qui apparaissait finalement comme la seule chance de son parti de colorier une région en bleu marine, n’avait pas été saisi du célèbre mal qui avait fait la réputation de Yannick Noah avant 1983 : la peur de gagner ?

*Photo: Albert Ziri.

Un sursaut républicain? Oui, en Île-de-France!

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pecresse fn bartolone immigration

pecresse fn bartolone immigration

Le grand soir frontiste n’a pas eu lieu mais on a quand même eu notre semaine anti-Le Pen. Bon, avec l’état d’urgence, l’antifascisme, ce n’est plus ce que c’était. Les assassins du 13 novembre nous ont privé des flonflons citoyens et aux festivités résistantes qui rythment depuis trente ans l’ascension du Front national. On n’avait pas trop le cœur à rire contre la haine et tout ce genre de trucs. Et puis, pendant quelques jours, un peu de réel s’est invité à la « une » des médias. À en croire le camarade Marc Cohen, il y a eu au moins une dizaine de tribunes correctes dans Le Monde. Je crois que par « correctes », il voulait signifier « qui ne traitaient pas d’emblée l’électeur d’idiot ou de salaud ». Même Lolo Joffrin, dans une de ces acrobaties idéologiques dont il est coutumier, a concédé la nécessité d’un « examen de conscience » et reconnu que la gauche ne parlait plus au peuple. On a vu percer dans certains reportages une authentique volonté de comprendre ce qui pouvait motiver un vote aussi irritant. Des confrères audacieux sont allés jusqu’à constater que l’électeur frontiste était normal, peut-être même un humain comme vous et moi. Alors, on lui a tendu des mains secourables, on lui a juré que tout était pardonné. On a répété qu’on comprenait sa colère, qu’on entendait sa souffrance. Il y en a que ça énerve, mais la plupart des gens aiment se faire plaindre. Du côté des politiques, c’était encore plus net, on a lui a déclaré qu’on le respectait. Il faut croire que les voix n’ont pas d’odeur.

Évidemment, tout cet amour pour les supporters d’un parti que l’on affirme détester et auquel il faut « faire barrage » par tous les moyens, y compris le suicide politique, c’est un peu acrobatique. J’abomine ce que vous êtes et ce que vous pensez mais je veux votre bien, tel est en substance le message adressé aux électeurs frontistes. Car bien entendu, le déconomètre s’est à nouveau emballé en mode unique « comment-faire-barrage-au-fn ». Comme l’a écrit l’ami Gilles Casanova, on a eu un opéra-bouffe remixant la Marche sur Rome et la Nuit de Cristal, avec l’attirail habituel de la haine, des heures sombres et du repli sur soi. C’est-à-dire, pour faire court, du racisme, qui serait, à en croire ses opposants de gauche, la raison sociale, le programme et l’unique horizon du Front national. Bizarre, tout de même cette obsession raciale chez des professionnels de l’antiracisme. Pas de chance pour Bartolone, il n’avait même pas un vrai facho en face de lui. Alors, il a repeint Pécresse en brun en expliquant qu’elle défendait « Versailles, Neuilly et la race blanche » – donc, la « race blanche », ça existe, comme objet de détestation ? Tout le monde a compris que Bartolone représentait La Courneuve, Bobigny et la France « diverse » et musulmane. D’un côté les blancs qui sont aussi les riches et les cathos. Et de l’autre, les pauvres qui ne sont pas les blancs. Et qui sont les électeurs potentiels de Bartolone. Haine de classe, haine de race, Barto a voulu jouer sur tous les tableaux.  Et perdu. Si la morale, brandie à toutes les sauces cette semaine, a triomphé dimanche soir, c’est en Île-de-France où  ce dégoûtant appel au vote ethnique et religieux a échoué.

Dans le genre haine raciale, on décernera une mention spéciale à Olivier Adam, écrivain de son état, qui a fièrement proclamé dans Libération le dégoût que lui inspiraient une bonne partie de ses concitoyens. « Le peuple old school est déboussolé ? Les «petits Blancs» ont peur de voir remis en cause leur mode de vie ? Pauvres chéris. Pauvre petite France aigre, mesquine et ratatinée, si malheureuse qu’elle s’autorise à se jeter sans complexe dans les bras du FN. Je lui préfère la France new school. Métissée, populaire, ouverte, mélangée, combative, progressiste. » Celle des Indigènes de la République ? Quant au Premier ministre, il a fait dans le registre plus classique mais tout aussi scandaleux de la guerre civile.

Une fois encore, on a joué à se faire peur. Et puis, on a compris, bien avant les résultats que la catastrophe n’arriverait pas. Commentateurs et responsables politiques ont retrouvé le plaisir d’être à la fois résistants et majoritaires. Et pas seulement à gauche : les deux grands bénéficiaires du « forfait républicain » du PS, Xavier Bertrand et Christian Estrosi, vont eux aussi se la jouer remparts contre la peste brune.

En apparence, le « front républicain » a donc merveilleusement fonctionné et chacun se félicitera d’avoir contenu la bête immonde. On entendra quelques voix à gauche, toujours les mêmes – Julliard, Guilluy, Bouvet… ­–, plaider pour qu’on n’oublie pas la leçon du premier tour et qu’on n’abandonne pas encore le peuple « old school »  au Front national. Et on reviendra aux affaires courantes. Seulement, les raisons qui, en trente ans, ont amené le FN de 10 % à 25 ou 30 % de l’électorat, n’ont pas disparu, elles se sont aggravées. Les savants et experts qui auscultent le malade lepénisé, parlent des perdants de la mondialisation, de la peur du déclassement. Tout cela est vrai. Mais il devient aussi pour beaucoup le parti de ceux qui veulent rester un peuple et qui ont peur de cesser de l’être. Les électeurs frontistes veulent des frontières, ils veulent de la laïcité, ils veulent de la France. Ils ont peut-être tort, mais ils veulent qu’on arrête, ou qu’on réduise fortement l’immigration parce qu’ils ne veulent pas être minoritaires chez eux. On peut ne pas partager cette position mais l’entourloupe qui a consisté à faire passer cette position pour du racisme ne marche plus. La Suisse ou le Danemark – où la politique migratoire est un sujet de débat, voire de référendum – sont-ils des Etats fascistes ?

Il y a en France un parti de l’immigration qui pense que l’immigration de masse n’est pas un phénomène historique mais le destin et l’horizon de toute société, un bienfait incontestable, un impératif moral. Sur ce terrain, pas de démocratie participative ou de référendum citoyen qui tienne, il y a une vérité officielle. Et face à lui, il y a de plus en plus de Français qui pensent qu’il y a une limite à ce qu’un pays peut absorber et qui veulent d’abord que l’on définisse la règle du jeu, en particulier avec l’islam. Aujourd’hui, tous ne votent pas pour le FN, loin s’en faut. Mais si le parti lepéniste reste le seul à leur à parler de ce qui les préoccupe, ils seront de plus en plus nombreux. De toute façon, si nous avons perdu toute capacité de décider qui nous accueillons, il est peut-être inutile d’aller voter.

*Photo: © AFP MIGUEL MEDINA.

Régionales: pas une région pour le FN

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regionales marine lepen fn

regionales marine lepen fn

(Avec AFP) – Un mois jour pour jour après les attentats les plus meurtriers (130 morts) que la France ait jamais connus, le pays est en état d’urgence et le second tour des élections régionales s’est donc déroulé sous haute surveillance, avec des mesures de sécurité renforcées. Les 59% de participation montrent que les Français n’ont pas autant boudé les urnes que dimanche dernier.

A priori, la gauche gagne en Aquitaine-Poitou-Charentes, Bretagne, Midi-Pyrénées-Languedoc-Roussillon voire d’un cheveu en Bourgogne-Franche-Comté et dans le Centre tandis que Les Républicains l’emporteraient largement dans le Nord–Picardie-Pas-de-Calais et en PACA (grâce au désistement du candidat socialiste afin de faire barrage à Marine Le Pen et à sa nièce Marion Maréchal-Le Pen) mais aussi dans le Grand Est, en Pays de la Loire et Rhône-Alpes-Auvergne. Les bons résultats de la droite dans ces deux dernières régions confirment le succès de la stratége buissonnienne dite de droitisation : l’ex-villiériste Bruno Retailleau et Laurent Wauquiez, conseillé par Patrick Buisson, reconquièrent des zones acquises par le PS en 2004 tandis que le très social-démocrate Dominique Reynié signe une nouvelle contre-performance en Languedoc-Midi-Pyrénées (3e avec 22%).

Après une série de très lourdes défaites électorales depuis le début du quinquennat de François Hollande (municipales, européennes et départementales), le PS est parvenu à limiter les dégâts alors que la reprise économique se fait toujours attendre et que le chômage est à un niveau record. Lui qui détenait 21 des 22 anciennes régions (sauf l’Alsace) a fait alliance entre les deux tours quasiment partout avec ses traditionnels partenaires de gauche (écologistes et Front de gauche) et a pu sauver ses bastions de l’Ouest.

En Île-de-France, Valérie Pécresse bat le président de l’Assemblée nationale Claude Bartolone, remettant la région francilienne dans l’escarcelle de la droite. Une première depuis 1998. En Normandie, le centriste Hervé Morin allié à la droite remporte la région d’une courte tête.

Quoi qu’il en soit, le FN a échoué à élargir sa forte base électorale acquise au premier tour, où il était arrivé en tête dans six régions, avec un nouveau record historique (27,7%). Il reste au seuil des exécutifs régionaux, même s’il a parfois assez fortement progressé. Grand parti tribunitien, le FN s’exonère de responsabilités dans les régions et s’obstine à rester un mouvement de contestation obsédé par la présidentielle. Comme quoi, la rupture électorale avec le Front de papa n’est pas complète…

*Photo: AFP.

Montée du FN: la Valls des responsables

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fn valls donald trump

fn valls donald trump

Périco Legasse ne se contente pas d’être un éminent critique gastronomique et un spécialiste de tout ce qui se boit de bon (excellente revue de quelques whiskies souvent ignorés dans le dernier numéro de Marianne). Il a aussi une tête politique.
À Manuel Valls qui menace le pays d’une guerre civile, en cas d’élection du FN à la tête d’une région, et a fortiori à la tête du pays (mais Valls ne voit pas que si le FN reste à la porte des régions, il enfoncera bien plus aisément celle de l’Elysée), il répond avec une fougue de jeune homme (d’ailleurs, c’est un éternel jeune homme — j’en connais d’autres — toujours susceptible d’indignations et d’enthousiasmes juvéniles) que les responsables d’une éventuelle insurrection ne sont pas à chercher à l’extrême-droite, mais bien à gauche (et à droite), dans cette bi-polarisation dont la France est en train de crever.
Pour vous mettre en appétit de lecture, je recopie juste le début de sa diatribe :

« Un peu facile de crier au loup pour sauver les meubles et de prédire le pire pour remonter dans les sondages. Faire peur, en appeler à la panique nationale, quitte à mentir un peu et à trahir beaucoup, pour détourner la colère populaire, c’est la base même du fascisme. Quelle est la politique qui peut aujourd’hui conduire à la guerre civile ? Qui est au pouvoir depuis 40 ans en général et 4 ans en particulier et nous a conduit à la situation actuelle ? Qui s’est essuyé les pieds sur le référendum de 2005 quand 55% des Français avaient voté non à un traité constitutionnel mettant l’Europe sous l’emprise de Goldman Sachs et des marchés financiers dirigés depuis Wall Street ? Qui a réduit l’école de la République à une machine à fabriquer des analphabètes ? Qui… »

And so on. L’anaphore est impeccable, le clou est enfoncé dans le mur. Si seulement il pouvait être enfoncé dans la tête des élites auto-proclamées qui cherchent par tous les moyens à se maintenir au pouvoir — eux ou leurs alliés « républicains », blanc bonnet bonnet blanc…

Nous sommes effectivement à deux doigts d’une guerre civile qui doublera la guerre que nous a déclarée l’islamisme — que le gouvernement et le président en particulier s’obstinent à ne pas nommer. Parce que le désir ne suffit pas à fomenter une révolution ; la frustration, oui.
Et combattre par des manœuvres d’appareil un FN qui se dégonflerait peut-être, aux yeux des électeurs, si on lui abandonnait quelques parcelles de pouvoir, c’est offrir à ce même FN tout le pouvoir à moyen terme.

Les électeurs du FN ne sont pas des fascistes — ni, aux Etats-Unis, ceux de Donald Trump (actuellement plébiscité par 30% des électeurs républicains, qui le mettent loin devant ses concurrents). Simplement les uns et les autres n’en peuvent plus du « politiquement correct » qui sévit des deux côtés de l’Atlantique. Just fed up ! Alors ils se saisissent du premier histrion décomplexé qui a compris que dire tout haut ce que pensent tout bas le café du Commerce et les rednecks de toutes origines sera électoralement payant. Il est piquant qu’en France, ce soit Marion Maréchal qui se soit attribué ce privilège — bien plus que sa tante, qui joue plutôt la carte de la compétence affichée, et très au-delà de ce que dirait Florian Philippot : le partage des rôles, dans ce parti, est flagrant. Le refoulé (l’ombre imputrescible du grand ancêtre), c’est Marion. Le changement, c’est Marine. La pensée structurante, c’est Florian. Les autres sont des seconds couteaux, des histrions, des nostalgiques, ou ce que vous voulez : piétaille qui a vocation à être éliminée, comme les SA l’ont été avant eux en fin juin 1934.

Du coup, il est un peu vain de se demander ce qu’un FN arrivé aux affaires garderait de ses intentions : pas grand-chose, forcément. Le discours sur l’immigration, par exemple, ne résisterait pas cinq minutes, d’autant qu’une foule d’immigrés de première génération votent pour le FN — par suspicion légitime des dernières vagues de migrants incontrôlés. À Marseille, Ravier a été élu — seul élu FN dans la ville — dans le XIIIème arrondissement, qui n’est pas particulièrement fréquenté par la « race blanche », comme dirait Claude Bartolone, l’homme qui éructe plus vite que son ombre (franchement, si un seul électeur sincèrement de gauche vote pour un type pareil en Ile-de-France, c’est qu’il ne vaut pas plus cher). Quant au discours sur l’euro, les faits sont têtus, et ce n’est pas en sortant prématurément du système que l’on transformera l’Europe des financiers en Europe des peuples.

Enfin, l’élection de représentants du FN (qui seront de toute façon présents, même s’ils ne gagnent pas) va transformer un système bipolaire en système tripolaire. Trois verrous au lieu d’un seul : ce n’est pas demain que les partis réellement d’opposition (qu’il s’agisse de Debout la France ou du Front de Gauche, étouffés par le carcan de la loi électorale française) parviendront à se faire entendre, alors qu’ils sont porteurs (l’un et l’autre, et pourquoi pas ensemble) d’un vrai projet correspondant aux attentes profondes du pays.

*Image : wikicommons.

Régionales: Estrosi-Bartolone, ça va barder!

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estrosi bartolone lepen pecresse fn

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« On ne me fera pas croire que les Français sont un peuple d’exception gouverné par un quarteron d’imbéciles. » Pour s’opposer au poujadisme et au tous-pourris ambiant, André Comte-Sponville écrit cette phrase dans son dernier livre, C’est chose tendre que la vie. Il a sans doute raison. Mais le philosophe avait pris la plume bien avant l’entre-deux tours des Régionales. Avant que Christian Estrosi ne prenne le maquis contre Marion Maréchal-Le Pen. Avant que Claude Bartolone ne prenne la Bastille contre Valérie Pécresse. Deux anciens ministres de la République dont un président de l’Assemblée nationale, deux prétendants à deux grandes régions françaises. A priori pas les deux premiers « imbéciles » venus…

En invoquant, bravache, l’esprit de la résistance et en se présentant comme le premier résistant face au FN dans la région Paca, Estrosi n’a eu peur de rien. Notre Jean Moulin à la sauce provençale ne s’est pas laissé intimider par le clone de Klaus Barbie, une jeune femme de 26 ans qui, c’est vrai, doit foutre sacrément les jetons si elle pique une colère en allemand…

Nul calcul électoral évidemment. Christian a des principes, c’est tout. Il est prêt à donner son corps à la République pour faire rempart au retour du pétainisme. Il faut dire que « Max », le nom de code d’Estrosi dans l’armée des ombres, sifflote le chant des partisans sous la douche. Parfois, il règle l’eau un peu (mais pas trop) froide, histoire de reproduire une séance de torture de la Gestapo. Pour varier les plaisirs, il prend aussi des bains. Et n’hésite pas à plonger la tête sous l’eau pas loin de cinq secondes, à l’instar ou presque du sinistre supplice de la baignoire. Les nuits d’insomnie, il se rêve en Pierre Brossolette et se jette par la fenêtre de sa chambre, située au rez-de-chaussée.

Notre résistant des Alpilles entre souvent dans la maison du docteur Dugoujon, à Caluire, là où Jean Moulin avait été arrêté. Bon, comme la banlieue de Lyon, c’est un peu loin de Nice, il se rend plutôt au MacDo de son quartier et fait comme si. Les deux premiers blondinets repérés en train de commander des nuggets feront office de Klaus Barbie et de René Hardy, l’homme qui a vraisemblablement balancé Jean Moulin aux Allemands. De toute façon Estrosi, pardon « Max », ne craint pas grand-chose. Il sait que le ridicule ne tue pas…

Claude Bartolone non plus n’est pas mort au combat. Dans une interview à L’Obs la semaine dernière, il a accusé sa rivale pour la région Île-de-France de défendre « en creux » « Versailles, Neuilly et la race blanche ». Le haut-perché de l’Assemblée voulait-il absolument rendre hommage à Alain Finkielkraut, lequel souligne que « la principale occupation des gens de gauche aujourd’hui est de traiter les autres de racistes » ?
Voulait-il faire un clin d’œil plus ou moins subtil à la vulgate rousseauiste, laquelle implique que les dominants soient forcément coupables et les dominés forcément innocents ? Il faut dire que notre sans-culotte du 93 s’était déjà illustré dans le débat de l’entre-deux tours sur iTélé, où il s’était glorifié d’être « un fils de prolétaire ». Ce qui le rend illico plus vertueux et respectable que ses adversaires. Monsieur Claude est vertueux, mais pas forcément cinéphile. Dans ce cas, il n’aurait peut être pas osé pasticher cette fameuse tirade du candidat à une élection joué par Michel Serrault dans La Gueule de l’autre : « ¨Petit-fils d’ouvrier, fils d’ouvrier, ouvrier moi-même… »
« Le prolo est un bourgeois qui n’a pas réussi », écrivait Louis-Ferdinand Céline. Du coup, dans quelle case ou caste le camarade Bartolone rentre-t-il ?

Peu importe. Comme beaucoup de ses amis de gauche, le socialiste a une vision bicolore des choses. Histoire de moderniser la lutte des classes, il lui adjoint le concept de lutte des races. Nul électoralisme ici encore. Non, non ! Le blanc est a priori dominant, donc forcément coupable. C’est aussi simpliste, pardon simple que cela. Pécresse est blanche, de bonne famille, catho, hétéro et en plus de droite. Elle cumule les tares la bourgeoise ! Le fait d’être une femme et donc potentiellement victime de sexisme ne la sauve même pas. En période électorale ça ne compte pas.

Le citoyen Bartolone n’est pas cinéphile mais il est joueur. Aux échecs il ne prend que les noirs. Et se fait systématiquement mater car il préfère ses pions à son roi. Au Monopoly, il met le paquet sur la rue Lecourbe et ne prend jamais la rue de la Paix, question de principe. Versailles, Neuilly et le XVIe arrondissement sont des symboles de la réaction et sont limites contraires aux valeurs de la République.

Enfin, notre homme déteste Les Bronzés font du ski . Primo parce qu’il faut être un nanti pour se permettre de skier. Secundo parce que l’un des acteurs principaux s’appelle Blanc et le réalisateur Leconte. Comme Bartolone n’est pas cinéphile, il ignore que son film préféré est aussi de Patrice Leconte. Le titre ? Ridicule.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00731570_000001.

Liberté? Non merci!

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Pablo Katchadjian Merci Hegel
Pablo Katchadjian Merci Hegel

Pablo Katchadjian Merci Hegel

Pour des raisons obscures mais pragmatiques, à une époque étrange où se côtoient réfrigérateurs, voitures et enfants sauvages, dans un lieu indéterminé, à la géographie digne d’un jeu vidéo (une île, des châteaux, un village, un port, une forêt, la mer), un homme se trouve être « l’esclave le plus esclave du monde ». Acheté par un milliardaire tyrannique et passablement fêlé, Hannibal, il est contraint d’accomplir des tâches si épouvantables qu’elles ne sont pas décrites, la langue semblant parfois à court d’outils pour communiquer l’horreur. Comme dans une télé-réalité d’enfermement, style Loft Story, les esclaves, nombreux, ont leur propre forme de sociabilité, jaugent les nouveaux venus (« – Et toi, il y en a une avec qui..? – Je me suis lié d’amitié avec celle que tu trouves moche, Ninive » échangent les hommes), forment des clans et fomentent l’assassinat d’Hannibal.

Dans cette réécriture de la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave, dont on sait à l’avance comment elle se termine pour l’un et l’autre, l’auteur argentin Pablo Katchadjian tricote un roman psychologique, en immersion dans l’esprit idéaliste du nouveau leader de la révolution.

Dépassé par la tentation de la tyrannie qui étreint les ex-esclaves alors que les corps des maîtres sont encore chauds, le personnage principal, anonyme, réalise trop tard son erreur. Au sens propre comme au figuré, son intervention dans les rouages bien huilés de la féodalité a détraqué l’écosystème de l’île et l’équilibre mental des hommes. Sa maîtresse, angoissée par sa nouvelle condition de « reine », regrette aussitôt la routine de la servitude.

Les autres sont insensibles aux beaux discours sur la liberté ontologique, préférant attendre les ordres de celui qui, se voulant leur semblable, doit accepter de devenir leur chef. Quant aux hangars qui abritaient au temps d’Hannibal les terribles travaux des hommes, le narrateur affranchi décide de les incendier tous, au cri de « plutôt morts qu’esclaves ! » Bien essayé, mais on ne fait pas aussi facilement table rase du passé… Des panaches de cendres ne cesseront alors de s’échapper de l’endroit et de se disperser sur les lieux et les hommes, obligeant en dernier recours les survivants à fuir le château, puis l’île. Comme pour punir les esclaves d’avoir renversé l’ordre – et pour un résultat nul –, les instruments de torture se vengent, les attrapent à la gorge et les forcent à fuir ce qu’ils prenaient pour leur paradis conquis. « L’ennemi ne disparait jamais » avait prophétisé la jeune esclave devenue reine.

Aussi implacablement que la loi de la gravitation universelle, la dialectique du maître et de l’esclave raconte le destin des trois valeurs tantôt chéries, tantôt haïes à l’infini : liberté, égalité, fraternité. À chaque homme son maître, à chaque maître son esclave, le reste n’est qu’un vaste jeu de chaises musicales.

Pablo Katchadjian, Merci – Traduit de l’espagnol (Argentine) par Guillaume Contré, Vies Parallèles, Bruxelles.

*Photo : Wikimedia Commons.

Merci

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Vote FN aux régionales: le CRIF sort des clous

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La seule raison d’être du CRIF est de défendre la vie et les droits des juifs de France, en dénonçant ceux qui les menacent et ceux qui les assassinent.
Il paraît qu’il y a en France.
Il paraît qu’en plus des assassinats ciblés de juifs, il y a des manifestations en France on l’on crie « mort à Israël » et « mort aux juifs » .
Le CRIF est donc dans son rôle quand il dénonce nommément les islamistes qui tuent des juifs parce qu’ils sont Juifs, et aussi quand il dénonce ceux qui excusent les assassins au lieu de les combattre.

Mais il se trouve que le FN de Marine le Pen n’est pas de ceux-là.
Il se trouve que ce parti légal a renoncé aux provocations antisémites du père fondateur, en allant jusqu’à l’exclure.
Il se trouve que ce parti indéniablement nationaliste n’incite expressément ni à la haine antisémite et raciste, ni à aucun des délits qui justifieraient son interdiction.
Le CRIF n’est donc pas dans son rôle quand il appelle à voter contre le FN, sans apporter la preuve du caractère antisémite et raciste de ce parti.

Son rôle devrait se borner à informer les électeurs juifs de France des enquêtes d’opinion sur ce parti, enquêtes qui révèlent les sentiments antisémites d’un certain nombre de ses cadres et d’un nombre significatif de ses électeurs. Mieux vaut le savoir.
Mais un procès d’intention, aussi fondé soit-il, n’autorise pas à traiter officiellement un parti légal de parti antisémite et raciste.

Pour le dire avec des gros sabots, alors que le parti de Marine ne surfe plus sur l’antisémitisme d’extrême droite, et ne s’autorise l’expression d’aucun amalgame xénophobe entre l’islamisme et l’ensemble des musulmans de France, le CRIF devrait rappeler en toute priorité que c’est l’islamisme terroriste qui assassine les juifs et les non-juifs de France, musulmans inclus.
En tant que juif français, les deux à part entière, j’espère donc un rectificatif du CRIF à l’échelle nationale.

Accessoirement, j’ajoute que le communiqué suivant, signé par le CRIF Marseille-Provence, m’est totalement insupportable :

« Nous, Français de confession juive, à travers nos institutions, CRIF, Consistoire, Fonds Social, appelons tous les français à se rendre massivement aux urnes dimanche 13 décembre afin que les valeurs qui sont le socle de nos actions au quotidien prévalent sur la haine et l’obscurantisme.

Nous saluons l’attitude républicaine des candidats de gauche même si nous déplorons leur absence pendant 6 ans au Conseil Régional PACA.

Nous appelons à voter Christian Estrosi dimanche prochain. »

Cet appel contient deux énormités.

La première est d’appeler à un vote communautaire plein pot.

La seconde est d’affirmer que les juifs de France représentés par le CRIF sont des Français de confession juive! Ce qui implique que je serais moi-même de confession juive, ou alors, vu mon absence de confession, que je ne serais pas un juif de France?

Je réclame d’urgence un rectificatif.

Out one, objet mythique

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Out one Jacques Rivette

Out one Jacques Rivette

Un passage se situant à la fin du film (huitième épisode) exprime parfaitement la teneur de ce projet extravagant que demeure toujours, 45 ans après, Out one. Il s’agit d’un dialogue entre Bulle Ogier et Bernadette Lafont. Ce qu’elles se disent n’a que peu d’importance mais à leur manière de reprendre toujours les mêmes phrases (« pourquoi tu me regardes comme ça ? », « tu devrais te coucher et dormir »), on a l’impression que la scène est reprise en boucle, comme si le metteur en scène avait collé bout à bout des rushs sans parvenir à savoir quelle prise garder. Ce moment un peu déstabilisant du film se révèle assez caractéristique de l’ambition du cinéaste : privilégier la répétition plutôt que la finition, faire disparaître le grand organisateur qu’est le metteur en scène (pourquoi choisir tel moment plutôt qu’un autre ?), mettre au cœur du film l’imprévu et le hasard, installer le spectateur au cœur de la durée puisque, rappelons-le, Out one dure, dans sa version originale… 12h40 !

Après le sublime L’amour fou en 1968, récit d’un couple se délitant sur fond de représentations théâtrales, Rivette décide de prolonger l’expérience et d’aller plus loin dans l’improvisation. Lorsqu’il débute le tournage, il n’a pas de scénario, juste un vague canevas lointainement inspiré de L’histoire des treize de Balzac. Deux compagnies de théâtre, dans le Paris du début des années 70, tentent de monter parallèlement deux pièces d’Eschyle. Comme d’habitude chez Rivette, à l’origine il y a le théâtre. Moins la représentation finale, que l’on ne verra jamais, que le travail avec les comédiens et la recherche d’une certaine harmonie collective.

Dans Out one, ces deux troupes reflètent parfaitement un certain air du temps en ce sens qu’on n’entendra quasiment jamais les mots d’Eschyle mais qu’on assistera, en revanche, à de longues répétitions très inspirées par le Living Theatre : des exercices sur les voix, les chants, la gestuelle et le travail sur les corps. S’inscrivant dans cette tradition libertaire d’un théâtre jouant essentiellement sur les postures et l’improvisation, Rivette filme en liberté ce travail de groupe et les « analyses » qui viennent ensuite. Les metteurs en scène de ces troupes (Michèle Moretti et Michael Lonsdale) se fondent dans le collectif et cherchent à faire disparaître leur mainmise sur les pièces en cours. En mettant au cœur de son film ces répétitions, Rivette montre qu’il est moins intéressé par un produit « fini » que par le mystère de la création, les méthodes collectives de l’élaboration d’une œuvre d’art. Et même lorsqu’il abandonnera le groupe pour la relation privilégiée d’un peintre à son modèle (La belle noiseuse), il préférera à un hypothétique résultat final – que le spectateur ne verra pas – de longues séances de travail et d’esquisses.

Cette « méthode » peut sembler, sur le papier, assez amateur et potentiellement ennuyeuse. Or c’est l’inverse qui se produit, donnant un sentiment inédit de liberté, doublé d’un esprit ludique réjouissant. Car si le jeu du comédien est au cœur d’Out one, le jeu de société en constitue également le carburant.

On pourrait d’abord s’amuser à énumérer tous les jeux auxquels les personnages s’adonnent : jeu d’échecs (lors d’une scène hilarante entre Juliet Berto et Jacques Doniol-Valcroze), jeu de cartes (Lonsdale apprend à Léaud une patience), marelle, jeu de rôles et jeu de l’oie à ciel ouvert dans un Paris devenu un grand plateau où se croisent et s’évitent de mystérieux personnages.

De L’histoire des treize, Rivette retient la thématique de la société secrète fomentant un complot, une conspiration pouvant mettre à mal le Pouvoir. Colin (Jean-Pierre Léaud), qui incarne un prétendu sourd-muet offrant aux clients des cafés la possibilité de connaître leur avenir, est persuadé qu’il est tombé sur une mystérieuse société secrète inspirée des treize. Il va consulter un éminent spécialiste balzacien (Éric Rohmer) et cherche à déchiffrer des énigmes qui évoquent aussi bien les jeux et la fantaisie de Lewis Carroll que les serials de Feuillade. En parallèle, une jeune cleptomane (la géniale Juliet Berto) semble suivre les mêmes traces de cette confrérie qu’elle a découverte en volant des lettres.

Ces liens qui se tissent à distance entre tous les personnages participent au même mouvement : c’est moins l’existence de cette société qui importe ou celle de Pierre, un deus ex machina qu’on ne verra jamais ; que de se plonger dans un grand jeu collectif fondé sur les mêmes règles. Car, là encore, les rencontres se font à base d’improvisations. Les comédiens n’ont jamais de texte à réciter mais improvisent selon les situations. Certains ont d’ailleurs reconnu avoir été mal à l’aise, comme Bernadette Lafont qui se met parfois complètement en retrait alors que d’autres se montrent sous un jour totalement différent, à l’instar de l’immense Michael Lonsdale qui n’a jamais été aussi libre et exubérant.

Out one est avant tout une utopie : celle d’un monde réinventé sur de nouvelles règles (ludiques et libertaires) et où le collectif prend le pas sur l’individu. Mais c’est déjà aussi un film sur le reflux des utopies puisqu’il tend à montrer que ce beau mouvement tend à se déliter : peu à peu, les répétitions des pièces se réduisent, les comédiens jettent l’éponge, disparaissent… De la même manière, l’existence de ce groupe secret pourrait n’être qu’une chimère ou le vague souvenir d’un projet aujourd’hui révolu (Mai 68 ?).

Quant au metteur en scène disparu, on réalise soudain que c’est lui qui semble tirer les fils et organiser le hasard. A ce titre, j’ai jeté un coup d’œil à Out one : spectre, la version « courte » (quand même 4h20 !) du film. Rivette ne s’est pas contenté de « couper » dans son film : il l’a remonté de manière totalement différente, un peu à la manière de Robbe-Grillet faisant N. a pris les dés en remontant son Eden et après. Encore une manière de jouer sur le caractère aléatoire de son cinéma (pourquoi privilégier tel ordonnancement plutôt qu’un autre ?) mais de montrer également que derrière tout ça, il y a quelqu’un pour « organiser » ce « chaos ».

Out one est à l’image d’un des plans les plus célèbres du film (Bulle Ogier contemplant son image se reflétant à l’infini entre deux miroirs) : un jeu vertigineux aux mille reflets, le projet fou d’abolir la frontière entre l’art et la vie pour réinventer à chaque instant un nouvel art de vivre.

Out one (1971) de Jacques Rivette avec Juliet Berto, Jean-Pierre Léaud, Michael Lonsdale, Bernadette Lafont, Bulle Ogier, Françoise Fabian, Jean Bouise, Jacques Doniol-Valcroze, Barbet Schroeder. Eric Rohmer (Éditions Carlotta Films). En salles.

Qu’elle était verte ma publicité…

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greenwashing ecologie crise cop21

greenwashing ecologie crise cop21

11 millions. C’est le nombre de voitures Volkswagen équipées du fameux logiciel espion permettant de tromper les contrôles antipollution. En septembre dernier, le monde a découvert, éberlué, que la célèbre marque allemande, symbole de la deutsche Qualität, avait sciemment truqué les résultats de ses véhicules, afin de faire croire qu’ils étaient conformes aux critères fixés, aux États-Unis et en Europe, en matière d’émission de dioxyde de carbone. L’arnaque n’avait pas empêché la firme de Wolfsbourg de vanter pendant des années son « efficience écologique ». VW n’hésitait pas non plus à vendre, à grand renfort de communication, son « éco-conscience », ou encore son « écologie sans compromis ». Certaines de ses campagnes de publicité mettaient en scène des paysages de nature sauvage, ou encore des balades campagnardes en famille. Sans parler de ce slogan, diffusé dans un spot ciblant ses concurrents : « S’ils mentent à leurs enfants, imaginez ce qu’ils vous raconteront quand ils essaieront de vous vendre leur voiture. » Bonne question.[access capability= »lire_inedits »]

Bien sûr il s’agit d’un cas extrême, mais qui démontre une chose : la communication « écolo » des marques n’a pas grand-chose à voir avec la réalité de leurs pratiques industrielles. Quelle multinationale ne dispose pas de son label « durable », souvent autodécerné ? Quelle marque n’a pas sa campagne de pub peuplée de petits oiseaux, de champs de fleurs et de joyeux bobos s’ébrouant dans l’herbe et le foin ? Les plus démonstratifs dans l’évocation bucolique sont d’ailleurs souvent les plus polluants : géants pétroliers, producteurs d’énergie nucléaire ou encore mégabanques n’hésitant pas à financer les activités les moins éco-compatibles.

Cette déferlante de communication verte ne date pas d’aujourd’hui. « C’est au milieu des années 2000 que l’on a vécu une véritable explosion », rappelle Mathieu Jahnich, directeur de Sircome, un bureau de conseil en stratégie de communication, et bon connaisseur des pratiques de greenwashing des grandes entreprises. C’est l’époque du film choc Une vérité qui dérange, mettant en scène le combat d’Al Gore, ou encore du pacte écologique de Nicolas Hulot. L’écologie, avec son eschatologie millénariste et son adoration de la terre mère, devient un thème porteur, attirant pêle-mêle : militants sincères, politiques en quête de visibilité ou encore bateleurs en manque de publicité. Nicolas Sarkozy s’y met à son tour, après son élection en 2007, avec le grand barnum du Grenelle de l’environnement.

Les entreprises comprennent alors qu’elles ont besoin d’un dispositif de communication adapté, en particulier celles qui sont les plus critiquées pour leur impact sur l’environnement. « Depuis quelques années déjà, les grandes entreprises étaient impliquées », explique le patron de la RSE (Responsabilité sociale et environnementale) d’une multinationale hexagonale, « mais à ce moment-là, ça a pris une dimension supplémentaire. » La thématique du développement durable, relayée par tout un jargon bureaucratico-entrepreneurial (« éco-efficience », « financement responsable », « durabilité »…), était déjà apparue depuis une décennie, mais désormais la communication « verte » devient un enjeu clé pour les entreprises.

Les abus les plus criants datent de ce mitan des années 2000, propulsés par la publicité. Et ce, avec d’autant plus de facilité qu’en France tout au moins, ce sont les professionnels eux-mêmes qui décident de ce qui constitue ou non un abus. Seuls les cas les plus évidents de « pratique commerciale trompeuse » sont passibles de recours en justice. Autant dire que les entreprises disposent d’une certaine marge de manœuvre…

On pourrait citer de multiples exemples. À commencer par PSA, qui, en 2007, promeut son dernier 4 X 4 en ces termes : « Une technologie plus propre pour plus de plaisir. » L’argument est le suivant : la Peugeot 4007 « bénéficie d’un filtre à particules additivité de dernière génération […] confirmant ainsi le leadership de Peugeot dans la technologie propre ». Le 4 X 4 de la marque au lion émet pourtant plus de 190 grammes de CO2 au kilomètre, soit bien davantage que les recommandations en 2005 de la Commission européenne (140 grammes au kilomètre en moyenne pour les véhicules neufs). La publicité, selon un procédé habituel baptisé greenwashing, décrète ainsi « propre » ce qui est simplement « un peu moins sale » que la concurrence.

Autre exemple, celui de la lessive Le Chat et de son packaging vert gazon, qui, en 2009, communique sur le thème : « L’écologie, c’est le moment d’en parler moins et d’en faire plus. » La campagne en parle d’ailleurs si peu qu’elle oublie de mentionner la présence de substances allergènes (butylphenyl, methylpropional, hexyl cinnamal, linalool) dans sa composition, ainsi que l’absence de l’écolabel européen, une garantie appliquée aux lessives les moins polluantes du marché.

On pourrait multiplier les exemples de ces écoloblanchiments, qui ne sont souvent que des ravalements de façade, à grands coups de peinture verte. « Des améliorations dans le comportement des entreprises ont cependant été enregistrées à cette époque, ajoute Mathieu Jahnich, avec le développement de nombreuses associations écolos qui ont pointé du doigt les plus gros mensonges. » La régulation devient également un peu plus restrictive, avec la possibilité donnée à la justice de prendre des sanctions plus lourdes, en cas d’abus manifeste. Ainsi de la campagne pour l’eau Cristalline de 2007, qui pointait du doigt l’eau du robinet, accusée de contenir des nitrates, du plomb et du chlore, et la comparait à l’eau des toilettes. En 2015, Cristalline a été condamné à plus de 100 000 euros d’amendes. Mais la condamnation, finalement pas si lourde, n’est intervenue que huit ans après les faits.

Depuis 2008, du fait de la crise financière puis économique, la frénésie de verdissement des entreprises se refroidit à nouveau. Conséquences de la récession, et de son cortège de chômeurs : la nécessité s’impose de relancer la croissance, pour éviter que l’économie mondiale, comme dans les années 1930, ne sombre dans la dépression. Les politiques ne parlent désormais plus que de relance et de réindustrialisation, au grand dam des militants écologistes. L’échec de la conférence de Copenhague, fin 2009, témoigne du passage au second plan, pour les États, de la problématique du réchauffement climatique.

Quant aux entreprises frappées par la crise, elles se recentrent sur leurs fondamentaux : réduire les coûts, améliorer leur compétitivité, afin de survivre dans un univers en rétraction. Le verdissement, dès lors, redevient une problématique secondaire « On a raté à ce moment-là l’opportunité de remettre en cause fondamentalement le système, analyse Tristan Lecomte, le fondateur de Pur Projet, une société qui accompagne les firmes désireuses de reboiser les forêts pour lutter contre le réchauffement climatique. Tout le monde est responsable, les entreprises, mais aussi les États et les consommateurs. »

À la faveur de la COP21 – et même si les attentats du 13 novembre peuvent à nouveau changer la donne –, l’environnement redevient un thème central pour les entreprises, du moins les multinationales hexagonales dont l’activité est soupçonnée de concourir au changement climatique (Total, EDF, Engie, Air France…). Certains dénoncent déjà la manière dont la COP21 a été organisée, qui permet à ces entreprises d’associer leur nom à l’événement. Renault, L’Oréal, Carrefour, EDF, BNP Paribas, Engie ou encore Air France sont ainsi sponsors de la conférence, et pourront afficher le logo « partenaire officiel Paris 2015 » pendant un an. Pour faire partie des heureux élus, aucun critère particulier n’a été fixé, même si certains candidats au sponsoring, jugés trop « éco-incompatibles », ont été découragés.

Pour beaucoup d’entreprises, c’est le moment de communiquer à nouveau massivement autour des problématiques environnementales. C’est aussi l’occasion, pour les associations, de les forcer à bouger en menaçant de les épingler pour greenwashing au moment de la COP. « Suite à des campagnes des associations, les grandes banques, comme Crédit Agricole, Natixis ou encore la Société générale, ont été contraintes de prendre des engagements en matière de financement des activités liées au charbon », témoigne ainsi Sylvain Angerand, coordinateur des campagnes chez Les amis de la Terre, une association qui décerne chaque année le prix Pinocchio à l’entreprise pratiquant le greenwashing le plus éhonté. Un prix successivement attribué à Areva, Veolia, Samsung, ou encore Shell, pour le décalage entre le discours vert bonbon et la réalité. Parmi celles nominées pour 2015 figurent Total, Chevron ou encore EDF. Mais aussi Engie, qui est pourtant partenaire de la COP21. En changeant de nom au début de l’année, l’ex-GDF Suez avait promis de devenir l’énergéticien d’un « monde qui change ». Sur toutes les chaînes, sa pub annonçait que dans ce nouveau monde « le noir est désormais presque vert », et « chacun de nous, une source d’énergie ». Promesse non tenue selon Les amis de la Terre, qui rappellent que la stratégie d’Engie n’a pas fondamentalement changé et continue à reposer massivement sur le gaz et le charbon. C’est donc la preuve qu’avec le greenwashing ce sont d’abord les cerveaux qui passent au lavage.[/access]

*Image: Soleil.