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L’euro à la lanterne

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droite gauche 1793

En considérant le résultat des régionales avec un peu de recul, on formulera une hypothèse : le Front national est devenu le premier parti de gauche en France. Une hypothèse qui semble décalée. Pourtant, si l’on veut bien considérer les faits, observer les cartes et replacer la nouveauté dans le temps long, on verra qu’une révolution – au sens astronomique du terme – dans la définition du clivage droite gauche s’est peut être déroulée sous nos yeux.

Les sans grade ont un parti

L’opposition droite-gauche correspond à l’éternelle querelle des partisans de l’ordre (les conservateurs) contre ceux du changement (les progressistes). Pour certains, le FN cristallise les velléités des électeurs qui espèrent conserver des acquis (notamment sociaux, service public, etc.) alors que PS et LR entendent promouvoir un grand mouvement vers la globalisation. En disant cela, on prête aux acteurs des intentions qui ne sont pas les leurs. Or, quitte à assigner aux formations en présence des positions différentes de celles qu’ils revendiquent, le terrain de la statistique semble plus ferme que celui de l’idéologie. Pour comprendre ce qui se passe sur l’échiquier politique hexagonal, relions le comportement électoral aux CSP des électeurs. 50% des ouvriers, 40% des employés, 37% des agriculteurs votent lepénistes. 30% des catégories intermédiaires, instits, profs, fonction publique d’État, territoriale ou hospitalière (hors des catégories A) dépose un bulletin FN dans l’urne.

Plus pauvre et plus endetté que l’électeur moyen, le citoyen de moins de 30 ans vote davantage pour le FN que pour n’importe quel autre parti. Disposant d’une meilleure épargne que la moyenne du corps électoral, le senior est celui qui résiste mieux aux sirènes de « la Marine ». Indéniablement, les petits et les sans grade ont un parti.

Le FN, c’est l’électorat PCF et gaulliste

Après la sociologie, la géographie achève de nous mettre la puce à l’oreille. Sans surprise, les zones qui ont rompu avec les partis de gouvernement sont situées dans cette France périphérique repérée par Christophe Guilluy. La cartographie du vote frontiste  recoupe également celle des deux « nons » successifs aux traités européens. Ces zones qui ont fait du FN leur champion (du moins au premier tour) correspondent aux anciens bastions du PCF et du PS et du RPR versions « vintage XXe siècle», c’est-à-dire populaires.

Observant le faible score du Front à Paris, on découvre la gentryfication à l’œuvre dans une grande métropole mondialisée. Les territoires qui s’opposent au populisme sont d’anciennes terres girondines ou monarchistes, ex zones d’insurrection fédéraliste pendant la Révolution.

Les six régions où les digues face à la vague Marine (colorée de rouge) ont sauté sont des territoires que l’histoire relie à la gauche jacobine ou à la droite bonapartiste.

Ces terres acquises à l’ex extrême droite sont le berceau d’une France dont Emmanuel Todd rappelle qu’elle est exogame. Cette France-là ne supporte pas le voile islamique car elle veut pouvoir prendre mari ou femme sans discrimination de religion. La politologue Nonna Meyer commet un total contresens lorsqu’elle définit le FN comme ethnocentriste. Le nouveau Front est certes intolérant mais il est surtout culturocentriste. Ses électeurs acceptent une nation multiraciale à condition qu’elle soit uni-culturelle. Cette France-là rejettera l’autre s’il conserve et revendique ses différences mais espère l’assimiler afin qu’il devienne le même. En revanche, la France endogame, inégalitaire et tolérante, celle des Chouans et du parti royaliste, celle des électeurs qui suivent les notables (cf. Tocqueville) vote très peu FN.

Le nouveau Front offre une déconcertante trace mnésique de l’union des sans-culottes et des bonapartistes, du PCF et du gaullisme. Le FN est  le nouvel avatar électoral d’une France qui place l’égalité et l’autorité (deux jumeaux) avant la liberté. Cette alliance classique de notre roman national débouche parfois sur l’incontournable et sur le meilleur, l’Empereur ou le Général et parfois sur le pire ou sur l’insignifiant, Doriot ou Boulanger.

L’Europe offre la clé

Après la sociologie et la cartographie, observons le marché des idées. Valls et Sarkozy, par exemple, ont téléchargé au moins 50% du programme frontiste. Dans le catalogue du FN, nos deux champions de la «  méthode forte » recyclent la rhétorique sécuritaire mais répondent aussi à cette insécurité culturelle révélée par Laurent Bouvet. Il reste 50% du programme lepéniste non téléchargeable par les partis de gouvernement. Ce reste est lié à l’économie. Or, ce sont ces 50% là qui fondent le nouveau clivage droite-gauche.

Enraciné sur des terres de gauche, captant un électorat « objectivement » à gauche, le néo Front promeut un programme économique de gauche, préconisant la rupture avec l’ordo–libéralisme (grosso modo, une bonne dette se monétise et la France souffre davantage d’un défaut de demande que d’un problème d’offre). Que le FN trompe ou non son monde est une autre affaire.

C’est sur ces solutions économiques radicales (en réalité très proches, sur ce point, de ce que propose le Front de gauche) que Marine Le Pen révèle sa nature, et non sur l’immigration ou l’insécurité. Ces dernières thématiques sont recyclées par la droite officielle (LR) ou par une droite officieuse qui n’a pas encore fait son « outing », ie, le PS.

L’énarchie en tête, les épargnants et les séniors, les catégories sociales aisées mais aussi les classes moyennes soutiennent un package qui repose sur la défense de l’euro, la poursuite du grand dessein européen, la nécessité d’une « réforme libérale » (poussée par Bruxelles) et l’idée que les intérêts militaires et diplomatiques français ne doivent pas  trop diverger de ceux des Etats-Unis. Pro OTAN, pro UE, pro euro, pro remboursement de la dette, pro classes dirigeantes, un grand parti conservateur en gestation est ainsi porté par la convergence du PS et des Républicains sur ces « fondamentaux ». Le destin de ces deux partis est désormais lié et débouche déjà sur des apparentements pour éviter à la table d’être renversée.

Plus qu’une régionale, une révolution !

La présidentielle débouchera sur un choc entre PS-LR et FN. 2017 sera lié à un débat existentiel sur l’identité du souverain dans la France de 2015.   Au nom d’une utopie sympathique, la construction européenne, mais aussi d’une globalisation pensée comme une nécessité, la classe dirigeante actuelle veut déplacer le pouvoir suprême, de Paris à Bruxelles. Près d’un électeur sur deux veut couper la tête de ce nouveau souverain. La souveraineté nationale appartient au peuple, dit encore notre Loi fondamentale du 4 octobre 1958. La jacquerie électorale vaut rappel à l’ordre. À gauche, ceux qui veulent décapiter l’Europe et, à droite, ceux qui veulent sauver sa tête.  Les régionales étaient plus qu’une émeute. Nous voilà revenus à notre point de départ. Cette révolution redessine le partage entre ce que nous comprenions jusqu’ici comme droite et gauche. Notre grande nation mérite mieux que les deux branches actuelles de cette alternative mais ceci est une autre histoire.

Guillaume Bigot, essayiste, dernier ouvrage, La Trahison des Chefs, Fayard, 2014. Retrouvez son blog ici.

La Trahison des chefs

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Régionales: le pragmatisme a triomphé du rêve

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regionalees fn sarkozy nkm juppe

Ni une ni deux : zéro pointé. Après la courte euphorie des scores stratosphériques du premier tour des régionales, le Front national a essuyé un revers cinglant en finale. Que lui a-t-il donc manqué pour pulvériser le plafond de verre ? Probablement un soupçon de crédibilité. C’est un fait, les Français en ont ras le bol. Mais pas au point de jeter leur dévolu sur un parti dont ils doutent encore des compétences. Le FN inspire-t-il toujours la peur, le rejet, le dégoût ? Pas assez pour empêcher son ascension aux européennes et aux municipales. Le No pasaran a fait long feu, la crainte d’une « guerre civile », agitée comme un épouvantail déplumé par un Manuel Valls en panne d’arguments, n’effraie plus guère en ces temps d’insécurité chronique. Ségolène Royal nous avait déjà fait le coup en 2007 : à l’en croire, l’élection de Nicolas Sarkozy provoquerait des émeutes à travers la France : « Ma responsabilité aujourd’hui, c’est à la fois de lancer une alerte par rapport aux risques de cette candidature et par rapport aux violences et aux brutalités qui se déclencheront dans le pays », prophétisait-elle alors sur RTL. Sarkozy a été élu, il n’y a pas eu de guérilla urbaine. À force de crier au loup, les socialistes en deviennent inaudibles.

En vérité, le FN ne joue plus vraiment sur les peurs : il joue sur les rêves. Celui de restituer à la France sa souveraineté et sa flamboyance passée, de faire voler en éclats un système qui broie et précarise les peuples, de s’ériger contre la mort annoncée de notre civilisation. Face à la sinistrose ambiante, les Français ont besoin d’espoir. Ni l’égalitarisme de gauche ni le libéralisme de droite ne les font plus vibrer. Les secteurs qui ont plébiscité le FN sont en grande partie ceux où le chômage sévit le plus. Ces Français-là n’ont plus rien à perdre, et sont, dès lors, désireux de tester un parti qui n’a jamais gouverné. Mais il y a aussi ces 50,09 % d’électeurs qui ne jugent même plus utile d’exprimer leur ressenti dans les urnes au premier tour. Fatalisme ? Mépris pour les politiques ? Satisfaction passive d’assister à l’éclosion d’un vote coercitif et protestataire mais sans y adhérer totalement ? Si ce taux a chuté de 8,55 % au second tour, la mobilisation n’a que peu profité au FN, les voix se reportant majoritairement sur ses concurrents pour lui faire barrage. Les abstentionnistes du premier round ont donc estimé qu’une victoire du FN leur serait encore plus dommageable que celle de la droite ou de la gauche. Et là, davantage que la terreur d’une peste brune, serait-on tenté d’y voir un scepticisme persistant quant à la crédibilité du programme économique frontiste, doublé d’une appréhension que sa prise de pouvoir fasse fuir les investisseurs et les touristes. Gérer une ville, passe encore, mais une région… Triangulaires ou non, les candidats bleu marine ont échoué, n’améliorant que peu ou pas leurs scores, dans un contexte post-attentats qui leur était pourtant très favorable. Ils ont certes pâti, dans deux régions, de la bonne conscience socialiste qui, minée par un front républicain en ruines, n’a eu d’autre choix que de faire une croix sur sa représentativité au Conseil régional. En Ile-de-France, Valérie Pécresse a même bénéficié du report de voix d’un certain nombre d’électeurs FN pragmatiques, visiblement peu motivés à l’idée de se coltiner six ans de Bartolone.

À droite comme à gauche, la victoire est amère. Un état des lieux s’impose pour contrer le nouveau « premier parti de France ». Le 12 décembre à Berlin, Manuel Valls a appelé de ses vœux la création d’un « pacte sécuritaire » et « social » européen pour contrer la « crise migratoire », la « menace terroriste » et… la « montée des populismes ». De son côté, Nicolas Sarkozy se retrouve conforté dans sa ligne droitière et s’apprête à se débarrasser de l’encombrante NKM, intarissable détractrice de la stratégie ni-ni. Quant à son rival Juppé, il s’est fendu d’un discours digne d’une présidentielle pour livrer sa « vision de la France », de la « patrie », « moderne, forte, fidèle à ses valeurs, son histoire, sa culture », bien conscient que la campagne de 2017 sera nimbée de réminiscences gaullistes sur fond de nostalgie des Trente Glorieuses. Du rêve, on vous dit.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00734729_000007.

Le bâton de Pellerin

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fleur pellerin presse valeurs actuelles

Elle ne partage pas leurs idées et elle se battra pour qu’ils ne puissent pas les défendre. Fleur Pellerin a une curieuse conception de l’impartialité de l’État. Ou alors c’est une coïncidence. En tout cas, le décret réformant les aides directes à la presse, publié le 7 novembre au Journal officiel, va permettre à quelques titres appréciés en haut lieu de bénéficier des deniers publics et priver quelques autres, honnis, des mêmes largesses. Précisons qu’il s’agit des fonds versés, ça ne s’invente pas, au titre du « pluralisme de la presse ». Le pluralisme, elle adore ça, Fleur Pellerin. La preuve, elle tient à ce que toutes les nuances de la presse de gauche soient traitées équitablement.

Jusque-là, en effet, seuls les quotidiens d’information politique générale à faibles ressources publicitaires, comme L’Humanité, La Croix et Libération, pouvaient bénéficier de ces subsides. Or, la ministre n’en a pas fait mystère : pour elle, il était anormal que des périodiques comme Charlie Hebdo, Le Monde diplomatique, Society et le 1, le journal créé par Éric Fottorino, fussent privés de ces largesses – bizarrement, elle n’a pas cité Causeur[1. Désolée, madame le ministre, mais à moins d’inventer une clause excluant les titres dirigés par des femmes ou ceux dont le nom commence par C., Causeur est parfaitement dans les clous de ce nouveau décret..] Elle a donc décidé que tous les périodiques à faibles ressources publicitaires percevraient désormais cette « aide au pluralisme » – pour peu que leur diffusion payante soit inférieure à 300 000 exemplaires, ce qui, in fine, a écarté Charlie Hebdo. Mais s’il n’avait tenu qu’à la ministre, le journal, qui est sans doute l’un des plus riches de France, aurait, lui aussi, reçu des fonds publics pourtant destinés à la presse en difficulté.

Seulement, alors que le décret était en préparation, on s’est avisé, au cabinet de la ministre, que le nouveau régime aboutirait à subventionner des journaux franchement hostiles au pouvoir, comme Valeurs actuelles, Minute ou Rivarol. Madame Pellerin pense peut-être que l’argent de l’État appartient au gouvernement.[access capability= »lire_inedits »] En tout cas, ce scandale devait cesser avant d’avoir commencé. On a donc bricolé à la hâte une « clause Valeurs actuelles », qui exclut de l’aide au pluralisme les titres déjà condamnés pour incitation à la haine raciale. Or, Yves de Kerdrel, le patron de l’hebdomadaire, a été condamné en mars dernier à 3 000 euros d’amende pour « provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence » après une couverture polémique sur les Roms. On notera en revanche que si un patron de presse a été condamné pour abus de biens sociaux ou escroquerie, cela ne restreindra nullement les droits aux subventions de son journal. Peut-être y avait-il urgence pour les journaux « amis » ? En tout cas, trois jours après l’intervention de Fleur Pellerin devant la commission des affaires sociales de l’Assemblée, l’affaire était pliée et le décret promulgué. Mais qu’on ne croie surtout pas qu’il s’agirait là d’une utilisation politique de l’argent du contribuable. Qu’allez-vous chercher là ? « C’est un principe républicain, personne n’est visé en particulier à cause de sa ligne politique », proteste le cabinet de la ministre, cité par Le Monde.

Tout en assurant qu’il ne voulait pas bénéficier des aides concernées, Yves de Kerdrel, patron de Valeurs Actuelles, conteste le décret devant le Conseil d’État. Et il a reçu le soutien de l’ensemble des éditeurs, solidarité qui a beaucoup surpris nos confrères du Monde. Aussi étonnant que cela semble à certains, on peut détester Valeurs actuelles et refuser qu’il subisse un règlement de défaveur. En s’autorisant à décerner des brevets de casherout idéologique et à établir des distinctions morales entre journaux, le gouvernement commet en effet un excès de pouvoir caractérisé. Quant au cochon de contribuable, on ne lui demande pas son avis, ni pour renflouer l’Humanité – dont les députés ont effacé la dette de 4 millions d’euros auprès du Trésor public en décembre 2013 –, ni pour pénaliser Valeurs actuelles ou Minute.

On conviendra que cette mesure manque pour le moins de fair-play. Encore est-il vaguement possible de lui inventer une justification politique. En revanche, l’augmentation drastique des tarifs postaux applicables à la presse people relève purement et simplement du règlement de comptes. Pour cela, en effet, on a créé une nouvelle catégorie, la « presse de loisirs et de divertissement » qui, à la différence de la « presse de la connaissance et du savoir », paiera plein pot[2. Il est vrai qu’on ne saurait accuser le Monde Diplomatique d’être un « journal de divertissement ».]. Difficile de ne pas voir là une vengeance contre Closer, coupable d’odieuses attaques contre cette minorité opprimée que sont les maîtresses de chef d’État. Et tant pis si, au passage, tous les journaux du genre subissent la même discrimination. Comme ça, ils réfléchiront avant d’embêter le président ou mademoiselle Gayet. En attendant, il faut saluer la créativité de notre belle gauche : après la laïcité ouverte, elle vient d’inventer le pluralisme fermé.[/access]

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00733894_000008.

Affaire Autain-Ramadan: qui défend quoi, qui calomnie qui?

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autain melenchon tariq ramadan

Cher Jean-Luc Mélenchon,

Il ne me viendrait jamais à l’idée de vous accuser d’être antisémite. Parce que ce serait une calomnie infecte, point barre. N’empêche, est-il bien raisonnable d’écrire, comme vous l’avez fait ce lundi 12 décembre sur votre page officielle Facebook  à propos de l’affaire Autain-Ramadan : « que les Dray, Haziza et autres mercenaires de ce pelage sortent du bois pour montrer les crocs est bien révélateur de la décadence communautariste du PS » ?

Ces propos m’ont choqué, cher Jean-Luc. Je pense qu’ils ont été écrits sous le coup de la fatigue et de la colère. Je crois qu’ils ont inutilement peiné Julien Dray, dont le seul tort est d’avoir suggéré qu’il y avait peut-être eu un « effet Autain », et qu’il avait probablement contribué à la défaite de la gauche unie à Paris. Il a aussi souligné que Clémentine Autain n’avait pas fait grand chose pour répondre au bad buzz gigantesque qui a suivi mon article de Causeur sur le meeting de Saint-Denis et l’article d’Eugénie Bastié dans Le Figaro qui l’a si efficacement relayé.

Quoique maladroite à mes yeux -je n’étais pas favorable à l’interdiction préalable de ce meeting- la pétition lancée par la militante socialiste Céline Pina a aussi contribué au réflexe de révolte, de « Trop c’est trop ! », chez nombre d’électeurs. Des électeurs juifs ? Sans doute, et ça se comprend ! Mais aussi des féministes, des gays, des lesbiennes, des laïcs modérés, des antiracistes, des bouffeurs de curés, de rabbins et d’imams, des amateurs de sexe, de drogue et de rock’n’ roll, des démocrates de toutes obédiences –y compris des militants antisionistes (et même certains BDS !) qui refusent toute collusion avec le wahhabisme.

Croyez-vous sincèrement que tous ces gens qui ont buzzé grave contre les mauvaises fréquentations du parti de Clémentine Autain soient « des mercenaires », c’est-à-dire des gens sans convictions qui ne se battent que pour qui les paye ? Hum, Hum. Jean-Luc, vous n’êtes pas antisémite, mais, parfois vous devriez vous relire avant d’écrire. Et maintenant que vous vous êtes relu, vous devriez biffer, a minima,  le mot « mercenaire ». Imaginez-vous le pataquès légitime qui serait advenu si votre phrase avait été écrite par un dirigeant du FN ?

Soyons sérieux deux secondes, cher Jean-Luc, si quelqu’un a fauté dans cette affaire, c’est Clémentine Autain. Dès qu’elle a pris connaissance du soutien apporté par le site de son parti, « Ensemble ! » (car c’est bien de cela qu’il s’agit, l’appel au meeting était affiché en pleine page, sans la moindre prise de distance, pas d’hypocrisie, s’il vous plait), Clémentine Autain aurait pu demander à ses camarades administrateurs du site de virer la page en question ou a minima de faire préciser, même en petits caractères, qu’Ensemble ! ne soutenait pas ce meeting.

Elle n’a rien fait de tout cela. Et vous savez très bien, cher Jean-Luc, pourquoi elle ne l’a pas fait : le moindre geste en ce sens aurait provoqué l’explosion immédiate d’Ensemble!, où le ralliement express de Clémentine Autain à Claude Bartolone avait déjà porté les dissensions internes à leur maximum. Qui sème la confusion récolte le bad buzz. Clémentine Autain l’a cherché, elle l’a trouvé.

Une dernière précision, cher Jean-Luc, à propos du lamentable meeting de Saint-Denis, en présence, rappelons-le, de celui que vous appelez vous-même, et je vous en sais gré, « l’inacceptable Tariq Ramadan ». Vous affirmez dans ce même texte en défense de Clémentine Autain: «  Aucun parti, mouvement, ou personnalité du Front de Gauche n’y est concerné ni impliqué ». Jean-Luc, vous êtes mal informé, on vous cache des choses et ce n’est pas gentil. Il y a en tout cinq députés du Front de Gauche au Parlement européen. Vous êtes l’un deux, j’imagine que vous vous connaissez tous. Parmi ces cinq élus Front de Gauche, on trouve Marie-Christine Vergiat, élue européenne au titre de la circonscription Sud-Est.

Allez donc, je vous en prie, faire un tour sur la page Facebook de votre camarade. Vous la trouverez, en photo, dans un de ces posts en date du 12 décembre tout sourire, au milieu des participants du meeting. Impudence, imprudence, c’est à vous de nous le dire. À vous de nous dire aussi ce que vous pensez du commentaire de Marie-Christine Vergiat sur la soirée: « Une salle bourrée de jeunes représentant la France que j’aime » ? Toujours sur la même page Facebook, mais cette fois en date du 14 décembre, vous trouverez une série des réponses,  assez virulentes, faites par Marie-Christine Vergiat à une multitude d’internautes de gauche qui, comme vous, jugent les positions de Tariq Ramadan inacceptables. Voilà par exemple ce qu’elle répond à un interlocuteur qui critique la condition de la femme dans l’islam : « Quant à l’obéissance de la femme à l’homme, es-tu sûr que nous avons des leçons à donner quand on sait que chez nous, tous les 3 jours une femme meurt sous les coups de son conjoint… » Relativisme, quand tu nous tiens…

Voilà, cher Jean-Luc, maintenant vous savez. J’imagine qu’après m’avoir lu vous modifierez de vous-même la phrase de votre texte où vous affirmez qu’aucune personnalité du Front de Gauche n’est impliquée dans le meeting de Saint-Denis.

J’attends avec impatience que toutes les composantes du Front de Gauche ramènent mesdames Vergiat et Autain à la raison ou, à défaut, qu’on les rappelle à l’ordre.

Cordialement.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00726157_000005.

LR, PS, FN: l’heure des choix

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Les Républicains Parti socialiste Front national

Tout d’abord, cette élection marque une victoire pour les « Républicains ». Mais c’est une victoire courte. Cette victoire est d’ailleurs évidente moins en nombre de régions (7 sur 13) qu’en raison du poids démographique de ces régions, qui représentent près des deux-tiers de la population française. Pourtant, il s’agit bien d’une victoire par défaut plus que par conviction. Dans deux régions, et non des moindres, le Nord-Picardie et la grande région PACA, les « Républicains » ne gagnent que du fait du retrait des listes « socialistes ». Il suffisait de voir le visage de Xavier Bertrand, et d’entendre son discours, pour mesurer toutes les limites de cette victoire. Les listes du parti héritier de l’UMP et du centre sont très loin d’avoir infligé ce KO dont elles rêvaient aux « socialistes ». Ce résultat-là va raviver les guerres des ambitions entre les prétendants à la succession de Nicolas Sarkozy, à commencer par lui-même et en y incluant Alain Juppé, François Fillon et Bruno Lemaire. Ces guerres seront d’autant plus inexpiables qu’elles se feront à l’intérieur d’un même programme.

Cette élection marque aussi une défaite pour les « socialistes », défaite à laquelle vient s’ajouter un désastre idéologique. La défaite est claire. Non seulement les listes des « socialistes » et de leurs alliés, et parfois supplétifs, ne remportent que 5 régions représentant moins d’un tiers des français, mais la réduction du nombre de conseillers régionaux pèsera lourd dans les finances d’un parti qui devra impérativement réduire sa voilure. Pour autant, idéologiquement, c’est bien à un désastre que le P « S » est aujourd’hui confronté. Son seul argument a été de « battre le Front National ». Pour le reste, il reprend une bonne partie des thèmes de l’opposition, voire de ce même Front national, contre lequel il appelle dans le même temps à faire barrage. L’incohérence est ici poussée à son point le plus extrême quand un de ses candidats, Claude Bartolone pour ne pas le nommer, fait une déclaration ouvertement communautariste en plein meeting, parlant de « race blanche » à propos de son adversaire. Notons que cela n’a pas semblé gêner Mme Cosse, d’EELV, ni M. Pierre Laurent, du PCF, qui étaient à la même tribune. Le P « S » n’a plus de projet dans le domaine économique, si ce n’est la poursuite de l’austérité, de l’ouverture à la mondialisation confirmée par le traité transatlantique ou TTIP et de la poursuite de la désindustrialisation. Il n’a plus de projet non plus dans bien d’autres domaines, avec la destruction de l’école républicaine qu’il poursuit envers et contre tout, ou la fin des services publics dans une logique directement importée de Bruxelles. Il est ainsi cocasse, pour le moins, de voir ce parti faire voter une loi qui va tendre au remplacement des transports ferroviaires par des autobus, et en même temps s’enorgueillir du résultat de la COP 21. Les autobus, pour réduire l’empreinte carbone, il fallait y penser…

Cette élection marque en apparence un échec pour le Front national qui, arrivé en tête au premier tour dans 6 régions, n’en conquiert aucune. Il convient pourtant de modérer ce constat d’échec. Il cache des succès réels. En nombre de voix, le Front national a progressé de manière significative entre le 1er et le 2e tour. Il va dépasser le nombre de voix de l’élection présidentielle de mai 2012 alors que le taux d’abstention reste plus élevé. Surtout, il va augmenter très sensiblement le nombre de ses conseillers régionaux (plus de 350) et bénéficier à la fois de la manne financière que cela représente et de l’enracinement qui en découle. Ce n’est pas rien, et il est surprenant que de nombreux commentateurs ne le mentionnent pas. Cependant, et je l’ai déjà écrit, ce 2e tour confirme aussi ce qu’indiquait le 1er : le Front national n’arrive pas à rassembler autour de lui. Il est le vainqueur du 1er tour, mais un vainqueur avec des réserves de voix très faibles. Cela vient de l’ambiguïté qui a été cultivée dans sa ligne politique. Entre les discours des uns et des autres, ceux tenus à Hénin-Beaumont ou à Forbach et ceux tenus à Carpentras, il y a plus que des différences. Le courant que l’on appelle « identitaire », et qui a été visible surtout dans la région PACA, s’il peut dans un premier temps gonfler les chiffres et conduire à des succès locaux, se révèlera à terme un obstacle insurmontable à toute logique de rassemblement. Ce discours, qui n’est clairement pas « républicain » en cela qu’il ne fait pas sien les principes de la République comme la laïcité et l’égalité, condamne dans le futur le Front national à connaître de nouvelles défaites dès qu’il lui faudra rassembler. Entre être une force locale et être une force nationale, il devra choisir. Pour le Front national aussi, c’est l’heure de l’examen de conscience et du choix de stratégie.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

*Photo : SIPA.00724584_000042.

Manuel Valls appelle Christian Estrosi

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– Christian Estrosi ?
– Ouais ? Céki ?
– Ici Manuel Valls… le Premier ministre.
– Ah ouais…
– Je voulais vous féliciter pour cette brillante élection. Dix points d’écart sur le FN ! Quel magnifique sursaut républicain ! Vous allez diriger une grande, une belle région… Et sans aucune opposition socialiste.
– Ah ? Ah ouais… Ouais, je suis content… Qu’est-ce que je lui ai mis, à l’autre dinde ! Dans l’cul la balayette !
– J’ai appelé aussi Xavier Bertrand pour le féliciter d’avoir brillamment battu Marine Le Pen…
– Qui ? Ah oui, Bertrand… Il doit être content, lui aussi, ce connard.
– J’imagine qu’il va y avoir une réunion du bureau exécutif des Républicains…
– Qui ? Les Républicains ? Ah ouais, l’UMP… C’est Sarko qui doit être content.
– Certainement. Un vrai républicain. Assurez-le du soutien sans faille du président de la République pour 2017…
– Ah ? Ouais, j’ui dirai… Mais la grande bringue va péter un câble…
– La grande bringue ? NKM ?
(Rires)
– Vous pouvez compter sur les militants socialistes pour voter pour Sarkozy lors de la primaire.
– Ah ouais ? Le PS va voter pour nous ? Encore ?
– Oui… Vous savez bien que Juppé, hein, Juppé…
– Ah ouais, Juppé !
(Rires)
– Et au second tour de la présidentielle, vous vous souviendrez de nos accords, hein… Les voix de Bayrou — parce qu’il va se présenter, Bayrou, si c’est Sarkozy —, elles se reporteront automatiquement. Mais il nous faudra les vôtres — celles de tous les vrais républicains !
– Les Républicains ? Ah, ouais… Mais aux législatives…
– Cela va de soi… Sarkozy Premier ministre, ça me laisse à moi toutes mes chances pour 2022. C’est là que je prendrai Najat comme Premier ministre.
– Qui ça ? Ah, ouais, la fille qui a fait gagner Valérie Pécresse en Ile-de-France[1. Valérie Pécresse l’a emporté de 60 000 voix dans une région peuplée de 12 millions d’habitants — et de 90 000 profs, dont un certain nombre ont renâclé à mettre dans l’urne un bulletin appuyant un parti qui a inventé la réforme du collège. Si demain Bartolone — l’homme qui a fait de Pécresse la représentante de la « race blanche », ne l’oublions jamais — est aussi dégommé du Perchoir, il saura à qui dire merci.]

… Super ! Moi, vous savez, en 2022… Mais dites, M’sieur l’Premier, et le FN ? Parce que dans le Sud, le FN… Et dans le Nord aussi ! Et partout, d’ailleurs… En 2017, j’veux bien… Mais en 2022… Boum ! Avant, peut-être ! Boum !
– En nombre de voix, il plafonne quand même, le FN ! Le plafond de verre, hein…
– Quoi, le plafond des Verts ? Les Verts, c’est sûr qu’ils votent pas bleu marine !
(Rires)
– Et puis, un plafond, ça doit faire mal, quand on le cogne ! Plus mal qu’une barrière de Grand Prix ! Ce gadin que je me suis pris à Jarama en 76 ! Mais sous la pluie, hein…
(Rires)

– Remarquez… Hier aussi il pleuvait sur le Midi… Élections pluvieuses, élections heureuses, hein…
– Heu… Oui… Enfin, je voulais vous rappeler tout ça… Nous avons voté pour vous… Vous voterez Hollande au second tour, n’est-ce pas…
– Heu… Ouais… Je me vois bien ministre de l’Intérieur d’un gouvernement Sarko… Même si Ciotti en rêve… Putain, ce mec, j’y ai fait sa carrière ! Et il compte encore que je  lui laisse Nice en 2020… J’vais pousser Rudy Salles, tiens !
– L’éternelle histoire du chien qui mord la main de son maître ! Bon, toutes mes félicitations à nouveau. Vous avez une belle région à administrer. Moi, je m’occupe de la France. À nous deux, le libéralisme n’aura pas trop à se plaindre !

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00665332_000013.

Régionales: quelle suite?

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Régionales Claude Bartolone FN

La défaite de Bartolone est un échec symbolique lourd de conséquences pour la gauche quand elle est unie comme en 2012 : face à elle, la droite unie gagne une triangulaire, et cela peut-être parce qu’elle siphonne un peu le FN. Les deux leçons à en tirer sont que l’union de la gauche modèle 2012 mène cette gauche-là à l’échec, et que la droite est un meilleur rempart électoral que la gauche contre le FN.

De deux choses l’une : ou bien la gauche et la droite rivalisent pour regagner la confiance de l’électorat, quitte à s’entendre sur des mesures qui exigent un large consensus, ou bien elles continuent à se détruire réciproquement en prouvant qu’on ne peut plus rien attendre d’elles.
Au soir des résultats, la bataille entre la droite et la gauche semble l’emporter haut la main sur la recherche des moyens de résoudre ensemble les problèmes qui se posent au pays.

Rien n’a été dit par les représentants des partis de droite et de gauche sur la raison pour laquelle l’islamisme fait progresser le FN et sur l’urgence de ne pas lui laisser cette carte.
Rien non plus sur la question posée par Marine Le Pen : l’avenir de la France se jouera-t-il, selon ses termes, entre les patriotes et les mondialistes, c’est-à-dire, en termes justes, entre les nationalistes-populistes et ceux qui veulent des solutions dans la démocratie pluraliste, dans la mondialisation, et dans l’Europe ?

*Photo : SIPA.00734668_000028.

Régionales: la droite, future alliée du FN?

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marine lepen fn sarkozy juppe

La droite avait perdu le premier tour avec un score très faible au niveau national. En recul de près de 10 points par rapport aux élections précédentes. En apparence, elle se redresse au second tour en gagnant 7 des 13 régions métropolitaines en compétition. Mais c’est une victoire en trompe l’œil. Dans trois de ces régions, Nord-Pas de Calais, Champagne-Ardenne-Alsace et Provence-Alpes-Côte d’Azur, cette victoire a été conquise avec l’appoint des voix de la gauche qui a appelé à voter pour la droite, parfois même contre le candidat de gauche. En Île-de-France, Valérie Pécresse doit sa victoire tendue au comportement irresponsable de Claude Bartolone qui, en la désignant comme raciste, a certainement convaincu des électeurs du FN de voter pour elle. En témoigne la chute de 4 points du score de Saint-Just entre les deux tours. Seules 3 régions gagnées par la droite le doivent à la dynamique propre de ses candidats : Pays de la Loire, Auvergne-Rhône Alpes, et Normandie, même si dans cette dernière le résultat est plus que serré.

La gauche conserve 5 régions. Ce résultat était inespéré il y a encore trois semaines. Sans la bourde monumentale de Bartolone et sa drague des islamo-gauchistes, elle aurait même pu faire jeu égal avec la droite 6 contre 6, si on met la Corse à part. Pour autant, c’est là encore le maintien d’un candidat FN au second tour qui permet au PS de conserver bon nombre de ses régions. Hormis la Bretagne et l’Aquitaine qui doivent le succès du PS à l’attachement des électeurs à Le Drian et à Rousset, les autres régions gagnées l’ont été à cause d’un FN très fort qui bloque la dynamique des Républicains : dans toutes ces autres régions, le FN dépasse 30% des voix et bloque l’alternance gauche-droite.

Dans notre commentaire des résultats du premier tour, nous imaginions deux scénarios possibles pour 2017 compte tenu de la puissance du FN et de l’incapacité des Républicains  à capter les mécontents de la politique de Hollande et Valls. Le scénario « conservateur », dans lequel la majorité des caciques de LR et du PS prennent conscience que peu de choses les séparent et décident de gouverner ensemble sur un programme libéral au plan économique, sécuritaire au plan intérieur, interventionniste et atlantiste au plan extérieur ; Le scénario « populiste » à la Berlusconi est le second scénario possible : droite et extrême droite s’entendent sur un programme protectionniste (mais euro-compatible) au plan économique, identitaire (plus que sécuritaire) au plan intérieur et plus en phase avec la « realpolitik » au plan extérieur.

La dynamique électorale du FN n’a pas subi de coup d’arrêt malgré le plafond de verre que constitue le second tour. Les arrangements de l’entre deux tours ont même apporté de l’eau au moulin du FN qui peut désormais prouver que, d’une certaine manière, l’UMPS existe. S’appuyant sur la conviction que PS et LR, « c’est la même chose » (Daniel Cohn-Bendit) , il est à craindre que le FN va continuer à monter dans l’opinion d’ici 2017. Et les élections législatives qui succèderont à la présidentielle verront entrer un nombre important de députés FN qui interdiront mathématiquement que se forme une majorité à droite ou à gauche. Si c’est un président de gauche (Hollande) qui est confronté à cette situation, il optera pour le scénario « conservateur » en essayant de rallier la frange la plus centriste de LR à sa majorité en prenant Juppé ou Bayrou comme Premier ministre. Et les plus droitiers des Républicains rejoindront le FN. Si c’est un président de droite (Sarkozy) qui gagne les élections, il ne pourra pas rallier suffisamment de députés PS qui réadopteront une posture « gauchiste ». Il optera pour le scénario « populiste » en s’alliant avec le FN. Et les députés centristes de LR feront scission pour rejoindre l’opposition au côté du PS. Si c’est un président centriste qui gagne (Juppé), il est évident qu’il ne pourra choisir comme Hollande que le scénario «conservateur ».

Les résultats du second tour renforcent encore la probabilité de ces deux scénarios. Mais on voit que de toutes les hypothèses qui vont recomposer le paysage politique français, c’est l’hypothèse Sarkozy qui favorise le plus l’arrivée du FN au pouvoir dès 2017. Les hypothèses Juppé et Hollande en retardent l’arrivée au moins jusqu’en 2022.

*Photo: © AFP François LO PRESTI.

PS: le grand nettoyage des Bouches-du-Nord

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Parti socialiste Nord-Pas de Calais Bouches du Rhône

Dans le jargon de la SFIO de Guy Mollet, puis du PS de François Mitterrand, on désignait sous le nom de « fédération des Bouches-du-Nord » le bloc formé au sein du parti par les deux plus puissantes fédérations socialistes du pays, celle des Bouches-du-Rhône et celle du département du Nord. Jusqu’à une époque très récente, ces deux fédérations pesaient, bon an, mal an, 40% des mandats lors des congrès du parti. Cette puissance avait des causes  historiques et sociologiques : dans le Nord (et son annexe le Pas-de-Calais), la gauche s’appuyait un mouvement ouvrier puissant et organisé autour des mineurs et des sidérurgistes. Autour de Marseille, les socialistes avaient recueilli, en 1945, l’héritage de radicaux-socialistes anticléricaux déconsidérés par leur compromission avec le régime de Vichy.

En dépit de leur éloignement géographique et de leurs traditions culturelles fort différentes, ces deux régions  présentaient des traits politiques communs : une faiblesse structurelle de la droite empêchant l’alternance, et une concurrence féroce, à gauche, entre les socialistes et les communistes. Autre similitude : la présence à la tête de la gauche non communiste de patrons  incontestés, tenant solidement les rênes de la « fédé » pendant des décennies, jusqu’à leur décès ou leur retraite volontaire : Gaston Defferre de 1945 à 1986 à Marseille, Augustin Laurent, puis Pierre Mauroy à Lille de 1945 à 2001.

Ces dirigeants ont construit un « système », dont le clientélisme politique était une composante majeure, devenant d’autant plus importante que la désindustrialisation et le chômage rendaient nombre de familles dépendantes, pour leur survie, de l’attribution d’un emploi public ou semi-public, d’un logement bon marché par les élus locaux. Ainsi, à Marseille, la municipalité était devenue au fil des ans le premier employeur de la ville, et dans le Nord et le Pas de Calais, les bureaux des potentats locaux du PS étaient le passage obligé pour obtenir des secours de tous ordres.

Après la mort ou le retrait des grands patrons, le système a lentement glissé vers un système où leurs héritiers ont pratiqué un clientélisme effréné pour se maintenir au pouvoir, en n’oubliant pas, pour certains, de se servir largement au passage. Des « affaires » en série, structurelles et non individuelles comme l’affaire Cahuzac, ont marqué l’histoire récente de la vie politique nordique et méridionale. Jacques Mellick, Jean-Pierre Kucheida, Gérard Dallongeville sont passés, dans le Nord et le Pas de Calais, de la rubrique politique à la rubrique judiciaire de La Voix du Nord, comme ceux de Jean-Noël Guérini et Sylvie Andrieux dans La Provence. Tout cela était connu de longue date à Solferino, mais les luttes internes au sein du PS avaient garanti, jusqu’en 2008 et le fameux duel Aubry-Royal pour la direction du parti, une relative impunité aux patrons proto-mafieux des «  Bouches-du-Nord ». Les hommes de main de Guérini bourraient les urnes en faveur de Ségolène, alors que les petits barons du Nord-Pas-de-Calais faisaient de même pour Martine. Pendant ce temps-là, le FN prospérait sur le fumier politique produit par cette dégénérescence de ce qui fut un grand parti.

C’est pourquoi l’élimination totale de la gauche des conseils régionaux du Nord-Picardie et de PACA n’est pas pour déplaire à François Hollande et Manuel Valls. Elle vient, après les défaites cuisantes aux dernières municipales et départementales, d’assécher totalement le marigot où les derniers crocodiles socialistes pouvaient évoluer en maîtres. Les affaires de clientélisme crapuleux se concentrent désormais sur les Hauts-de-Seine, du côté de Levallois-Perret et Courbevoie, et elles plombent la droite. Accessoirement, la défaite cuisante du candidat de Martine Aubry, le très honorable Pierre de Saintignon, sonne le glas définitif des ambitions nationales de la fille de Jacques Delors. Celle de Claude Bartolone en Ile-de-France marginalise, pour l’instant, le président de l’Assemblée nationale, qui aurait du mal à faire entendre sa petite musique gauchisante et communautariste dans le débat de l’élection présidentielle de 2017. La voie est donc ouverte à une révolution culturelle au sein du PS, menée par Hollande, Valls et Macron, menant le parti sur une ligne sociale-libérale, la seule susceptible d’éviter la déroute en 2017, et le spectre d’un duel Marine le Pen – Nicolas Sarkozy (ou un autre) au deuxième tour de la présidentielle. Cette ligne sera d’autant moins contestée qu’elle sera recouverte par le seul enjeu apparent de cette élection : qui est le mieux placé pour battre Marine Le Pen ?

*Photo : AP21694824_000004.

Pourquoi l’UDC helvétique snobe le FN

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Suisse FN

La question a été posée à Oscar Freysinger qui a répondu simplement : « Le FN est étatiste, dirigiste, collectiviste et centralisateur. L’UDC est libérale et fédéraliste. Nos projets de société sont opposés. Voilà pourquoi il n’y a jamais eu de contact. Seul point commun : la défense de la souveraineté nationale. » À quoi il faut ajouter l’islamophobie où la Suisse a incontestablement une longueur d’avance en Europe avec l’interdiction des minarets. D’ailleurs Christophe Blocher ne s’est jamais privé de dire que le FN est un parti de gauche qui plonge ses racines dans le poujadisme.

Ce que le FN n’a jamais compris, c’est qu’une droite moderne doit réussir le mariage du libéralisme économique avec la lutte contre la surpopulation. La presse suisse a d’ailleurs noté que les ténors de l’UDC ont accueilli la victoire du Front national avec la froideur d’observateurs impartiaux et le sentiment légèrement méprisant que les Français, nourris au biberon des droits de l’homme et de la servitude engendrée par un assistanat  social sans limite, ne s’en sortiront jamais, quel que soit le parti au pouvoir. La France est devenue le champion international de l’apathie, du matraquage fiscal et des politiques les plus incohérentes dans ses interventions néocoloniales. En fait, les Suisses, et pas seulement ceux qui votent UDC, sont plutôt enclins à considérer la France comme la Corée du Nord, alors qu’eux-mêmes seraient la Corée du Sud. Et le nombre impressionnant de jeunes Français qui rêvent de la Suisse comme d’un Eldorado les conforte dans l’idée « qu’il y en a point comme nous ». Bref, pour l’ UDC, le FN est un parent pauvre, infréquentable et qui se fourvoie dans un étatisme étouffant l’esprit d’entreprise. Quant à la maîtrise des flux migratoires, elle va tellement de soi pour les Helvètes qu’ils n’arrivent pas à comprendre qu’elle pose encore des problèmes à l’Union européenne. En poussant le bouchon vaudois le plus loin possible : plutôt Donald Trump que Marine Le Pen !

*Photo : © AFP FRANCOIS NASCIMBENI.

L’euro à la lanterne

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droite gauche 1793

droite gauche 1793

En considérant le résultat des régionales avec un peu de recul, on formulera une hypothèse : le Front national est devenu le premier parti de gauche en France. Une hypothèse qui semble décalée. Pourtant, si l’on veut bien considérer les faits, observer les cartes et replacer la nouveauté dans le temps long, on verra qu’une révolution – au sens astronomique du terme – dans la définition du clivage droite gauche s’est peut être déroulée sous nos yeux.

Les sans grade ont un parti

L’opposition droite-gauche correspond à l’éternelle querelle des partisans de l’ordre (les conservateurs) contre ceux du changement (les progressistes). Pour certains, le FN cristallise les velléités des électeurs qui espèrent conserver des acquis (notamment sociaux, service public, etc.) alors que PS et LR entendent promouvoir un grand mouvement vers la globalisation. En disant cela, on prête aux acteurs des intentions qui ne sont pas les leurs. Or, quitte à assigner aux formations en présence des positions différentes de celles qu’ils revendiquent, le terrain de la statistique semble plus ferme que celui de l’idéologie. Pour comprendre ce qui se passe sur l’échiquier politique hexagonal, relions le comportement électoral aux CSP des électeurs. 50% des ouvriers, 40% des employés, 37% des agriculteurs votent lepénistes. 30% des catégories intermédiaires, instits, profs, fonction publique d’État, territoriale ou hospitalière (hors des catégories A) dépose un bulletin FN dans l’urne.

Plus pauvre et plus endetté que l’électeur moyen, le citoyen de moins de 30 ans vote davantage pour le FN que pour n’importe quel autre parti. Disposant d’une meilleure épargne que la moyenne du corps électoral, le senior est celui qui résiste mieux aux sirènes de « la Marine ». Indéniablement, les petits et les sans grade ont un parti.

Le FN, c’est l’électorat PCF et gaulliste

Après la sociologie, la géographie achève de nous mettre la puce à l’oreille. Sans surprise, les zones qui ont rompu avec les partis de gouvernement sont situées dans cette France périphérique repérée par Christophe Guilluy. La cartographie du vote frontiste  recoupe également celle des deux « nons » successifs aux traités européens. Ces zones qui ont fait du FN leur champion (du moins au premier tour) correspondent aux anciens bastions du PCF et du PS et du RPR versions « vintage XXe siècle», c’est-à-dire populaires.

Observant le faible score du Front à Paris, on découvre la gentryfication à l’œuvre dans une grande métropole mondialisée. Les territoires qui s’opposent au populisme sont d’anciennes terres girondines ou monarchistes, ex zones d’insurrection fédéraliste pendant la Révolution.

Les six régions où les digues face à la vague Marine (colorée de rouge) ont sauté sont des territoires que l’histoire relie à la gauche jacobine ou à la droite bonapartiste.

Ces terres acquises à l’ex extrême droite sont le berceau d’une France dont Emmanuel Todd rappelle qu’elle est exogame. Cette France-là ne supporte pas le voile islamique car elle veut pouvoir prendre mari ou femme sans discrimination de religion. La politologue Nonna Meyer commet un total contresens lorsqu’elle définit le FN comme ethnocentriste. Le nouveau Front est certes intolérant mais il est surtout culturocentriste. Ses électeurs acceptent une nation multiraciale à condition qu’elle soit uni-culturelle. Cette France-là rejettera l’autre s’il conserve et revendique ses différences mais espère l’assimiler afin qu’il devienne le même. En revanche, la France endogame, inégalitaire et tolérante, celle des Chouans et du parti royaliste, celle des électeurs qui suivent les notables (cf. Tocqueville) vote très peu FN.

Le nouveau Front offre une déconcertante trace mnésique de l’union des sans-culottes et des bonapartistes, du PCF et du gaullisme. Le FN est  le nouvel avatar électoral d’une France qui place l’égalité et l’autorité (deux jumeaux) avant la liberté. Cette alliance classique de notre roman national débouche parfois sur l’incontournable et sur le meilleur, l’Empereur ou le Général et parfois sur le pire ou sur l’insignifiant, Doriot ou Boulanger.

L’Europe offre la clé

Après la sociologie et la cartographie, observons le marché des idées. Valls et Sarkozy, par exemple, ont téléchargé au moins 50% du programme frontiste. Dans le catalogue du FN, nos deux champions de la «  méthode forte » recyclent la rhétorique sécuritaire mais répondent aussi à cette insécurité culturelle révélée par Laurent Bouvet. Il reste 50% du programme lepéniste non téléchargeable par les partis de gouvernement. Ce reste est lié à l’économie. Or, ce sont ces 50% là qui fondent le nouveau clivage droite-gauche.

Enraciné sur des terres de gauche, captant un électorat « objectivement » à gauche, le néo Front promeut un programme économique de gauche, préconisant la rupture avec l’ordo–libéralisme (grosso modo, une bonne dette se monétise et la France souffre davantage d’un défaut de demande que d’un problème d’offre). Que le FN trompe ou non son monde est une autre affaire.

C’est sur ces solutions économiques radicales (en réalité très proches, sur ce point, de ce que propose le Front de gauche) que Marine Le Pen révèle sa nature, et non sur l’immigration ou l’insécurité. Ces dernières thématiques sont recyclées par la droite officielle (LR) ou par une droite officieuse qui n’a pas encore fait son « outing », ie, le PS.

L’énarchie en tête, les épargnants et les séniors, les catégories sociales aisées mais aussi les classes moyennes soutiennent un package qui repose sur la défense de l’euro, la poursuite du grand dessein européen, la nécessité d’une « réforme libérale » (poussée par Bruxelles) et l’idée que les intérêts militaires et diplomatiques français ne doivent pas  trop diverger de ceux des Etats-Unis. Pro OTAN, pro UE, pro euro, pro remboursement de la dette, pro classes dirigeantes, un grand parti conservateur en gestation est ainsi porté par la convergence du PS et des Républicains sur ces « fondamentaux ». Le destin de ces deux partis est désormais lié et débouche déjà sur des apparentements pour éviter à la table d’être renversée.

Plus qu’une régionale, une révolution !

La présidentielle débouchera sur un choc entre PS-LR et FN. 2017 sera lié à un débat existentiel sur l’identité du souverain dans la France de 2015.   Au nom d’une utopie sympathique, la construction européenne, mais aussi d’une globalisation pensée comme une nécessité, la classe dirigeante actuelle veut déplacer le pouvoir suprême, de Paris à Bruxelles. Près d’un électeur sur deux veut couper la tête de ce nouveau souverain. La souveraineté nationale appartient au peuple, dit encore notre Loi fondamentale du 4 octobre 1958. La jacquerie électorale vaut rappel à l’ordre. À gauche, ceux qui veulent décapiter l’Europe et, à droite, ceux qui veulent sauver sa tête.  Les régionales étaient plus qu’une émeute. Nous voilà revenus à notre point de départ. Cette révolution redessine le partage entre ce que nous comprenions jusqu’ici comme droite et gauche. Notre grande nation mérite mieux que les deux branches actuelles de cette alternative mais ceci est une autre histoire.

Guillaume Bigot, essayiste, dernier ouvrage, La Trahison des Chefs, Fayard, 2014. Retrouvez son blog ici.

La Trahison des chefs

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Régionales: le pragmatisme a triomphé du rêve

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regionalees fn sarkozy nkm juppe

Ni une ni deux : zéro pointé. Après la courte euphorie des scores stratosphériques du premier tour des régionales, le Front national a essuyé un revers cinglant en finale. Que lui a-t-il donc manqué pour pulvériser le plafond de verre ? Probablement un soupçon de crédibilité. C’est un fait, les Français en ont ras le bol. Mais pas au point de jeter leur dévolu sur un parti dont ils doutent encore des compétences. Le FN inspire-t-il toujours la peur, le rejet, le dégoût ? Pas assez pour empêcher son ascension aux européennes et aux municipales. Le No pasaran a fait long feu, la crainte d’une « guerre civile », agitée comme un épouvantail déplumé par un Manuel Valls en panne d’arguments, n’effraie plus guère en ces temps d’insécurité chronique. Ségolène Royal nous avait déjà fait le coup en 2007 : à l’en croire, l’élection de Nicolas Sarkozy provoquerait des émeutes à travers la France : « Ma responsabilité aujourd’hui, c’est à la fois de lancer une alerte par rapport aux risques de cette candidature et par rapport aux violences et aux brutalités qui se déclencheront dans le pays », prophétisait-elle alors sur RTL. Sarkozy a été élu, il n’y a pas eu de guérilla urbaine. À force de crier au loup, les socialistes en deviennent inaudibles.

En vérité, le FN ne joue plus vraiment sur les peurs : il joue sur les rêves. Celui de restituer à la France sa souveraineté et sa flamboyance passée, de faire voler en éclats un système qui broie et précarise les peuples, de s’ériger contre la mort annoncée de notre civilisation. Face à la sinistrose ambiante, les Français ont besoin d’espoir. Ni l’égalitarisme de gauche ni le libéralisme de droite ne les font plus vibrer. Les secteurs qui ont plébiscité le FN sont en grande partie ceux où le chômage sévit le plus. Ces Français-là n’ont plus rien à perdre, et sont, dès lors, désireux de tester un parti qui n’a jamais gouverné. Mais il y a aussi ces 50,09 % d’électeurs qui ne jugent même plus utile d’exprimer leur ressenti dans les urnes au premier tour. Fatalisme ? Mépris pour les politiques ? Satisfaction passive d’assister à l’éclosion d’un vote coercitif et protestataire mais sans y adhérer totalement ? Si ce taux a chuté de 8,55 % au second tour, la mobilisation n’a que peu profité au FN, les voix se reportant majoritairement sur ses concurrents pour lui faire barrage. Les abstentionnistes du premier round ont donc estimé qu’une victoire du FN leur serait encore plus dommageable que celle de la droite ou de la gauche. Et là, davantage que la terreur d’une peste brune, serait-on tenté d’y voir un scepticisme persistant quant à la crédibilité du programme économique frontiste, doublé d’une appréhension que sa prise de pouvoir fasse fuir les investisseurs et les touristes. Gérer une ville, passe encore, mais une région… Triangulaires ou non, les candidats bleu marine ont échoué, n’améliorant que peu ou pas leurs scores, dans un contexte post-attentats qui leur était pourtant très favorable. Ils ont certes pâti, dans deux régions, de la bonne conscience socialiste qui, minée par un front républicain en ruines, n’a eu d’autre choix que de faire une croix sur sa représentativité au Conseil régional. En Ile-de-France, Valérie Pécresse a même bénéficié du report de voix d’un certain nombre d’électeurs FN pragmatiques, visiblement peu motivés à l’idée de se coltiner six ans de Bartolone.

À droite comme à gauche, la victoire est amère. Un état des lieux s’impose pour contrer le nouveau « premier parti de France ». Le 12 décembre à Berlin, Manuel Valls a appelé de ses vœux la création d’un « pacte sécuritaire » et « social » européen pour contrer la « crise migratoire », la « menace terroriste » et… la « montée des populismes ». De son côté, Nicolas Sarkozy se retrouve conforté dans sa ligne droitière et s’apprête à se débarrasser de l’encombrante NKM, intarissable détractrice de la stratégie ni-ni. Quant à son rival Juppé, il s’est fendu d’un discours digne d’une présidentielle pour livrer sa « vision de la France », de la « patrie », « moderne, forte, fidèle à ses valeurs, son histoire, sa culture », bien conscient que la campagne de 2017 sera nimbée de réminiscences gaullistes sur fond de nostalgie des Trente Glorieuses. Du rêve, on vous dit.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00734729_000007.

Le bâton de Pellerin

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fleur pellerin presse valeurs actuelles

fleur pellerin presse valeurs actuelles

Elle ne partage pas leurs idées et elle se battra pour qu’ils ne puissent pas les défendre. Fleur Pellerin a une curieuse conception de l’impartialité de l’État. Ou alors c’est une coïncidence. En tout cas, le décret réformant les aides directes à la presse, publié le 7 novembre au Journal officiel, va permettre à quelques titres appréciés en haut lieu de bénéficier des deniers publics et priver quelques autres, honnis, des mêmes largesses. Précisons qu’il s’agit des fonds versés, ça ne s’invente pas, au titre du « pluralisme de la presse ». Le pluralisme, elle adore ça, Fleur Pellerin. La preuve, elle tient à ce que toutes les nuances de la presse de gauche soient traitées équitablement.

Jusque-là, en effet, seuls les quotidiens d’information politique générale à faibles ressources publicitaires, comme L’Humanité, La Croix et Libération, pouvaient bénéficier de ces subsides. Or, la ministre n’en a pas fait mystère : pour elle, il était anormal que des périodiques comme Charlie Hebdo, Le Monde diplomatique, Society et le 1, le journal créé par Éric Fottorino, fussent privés de ces largesses – bizarrement, elle n’a pas cité Causeur[1. Désolée, madame le ministre, mais à moins d’inventer une clause excluant les titres dirigés par des femmes ou ceux dont le nom commence par C., Causeur est parfaitement dans les clous de ce nouveau décret..] Elle a donc décidé que tous les périodiques à faibles ressources publicitaires percevraient désormais cette « aide au pluralisme » – pour peu que leur diffusion payante soit inférieure à 300 000 exemplaires, ce qui, in fine, a écarté Charlie Hebdo. Mais s’il n’avait tenu qu’à la ministre, le journal, qui est sans doute l’un des plus riches de France, aurait, lui aussi, reçu des fonds publics pourtant destinés à la presse en difficulté.

Seulement, alors que le décret était en préparation, on s’est avisé, au cabinet de la ministre, que le nouveau régime aboutirait à subventionner des journaux franchement hostiles au pouvoir, comme Valeurs actuelles, Minute ou Rivarol. Madame Pellerin pense peut-être que l’argent de l’État appartient au gouvernement.[access capability= »lire_inedits »] En tout cas, ce scandale devait cesser avant d’avoir commencé. On a donc bricolé à la hâte une « clause Valeurs actuelles », qui exclut de l’aide au pluralisme les titres déjà condamnés pour incitation à la haine raciale. Or, Yves de Kerdrel, le patron de l’hebdomadaire, a été condamné en mars dernier à 3 000 euros d’amende pour « provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence » après une couverture polémique sur les Roms. On notera en revanche que si un patron de presse a été condamné pour abus de biens sociaux ou escroquerie, cela ne restreindra nullement les droits aux subventions de son journal. Peut-être y avait-il urgence pour les journaux « amis » ? En tout cas, trois jours après l’intervention de Fleur Pellerin devant la commission des affaires sociales de l’Assemblée, l’affaire était pliée et le décret promulgué. Mais qu’on ne croie surtout pas qu’il s’agirait là d’une utilisation politique de l’argent du contribuable. Qu’allez-vous chercher là ? « C’est un principe républicain, personne n’est visé en particulier à cause de sa ligne politique », proteste le cabinet de la ministre, cité par Le Monde.

Tout en assurant qu’il ne voulait pas bénéficier des aides concernées, Yves de Kerdrel, patron de Valeurs Actuelles, conteste le décret devant le Conseil d’État. Et il a reçu le soutien de l’ensemble des éditeurs, solidarité qui a beaucoup surpris nos confrères du Monde. Aussi étonnant que cela semble à certains, on peut détester Valeurs actuelles et refuser qu’il subisse un règlement de défaveur. En s’autorisant à décerner des brevets de casherout idéologique et à établir des distinctions morales entre journaux, le gouvernement commet en effet un excès de pouvoir caractérisé. Quant au cochon de contribuable, on ne lui demande pas son avis, ni pour renflouer l’Humanité – dont les députés ont effacé la dette de 4 millions d’euros auprès du Trésor public en décembre 2013 –, ni pour pénaliser Valeurs actuelles ou Minute.

On conviendra que cette mesure manque pour le moins de fair-play. Encore est-il vaguement possible de lui inventer une justification politique. En revanche, l’augmentation drastique des tarifs postaux applicables à la presse people relève purement et simplement du règlement de comptes. Pour cela, en effet, on a créé une nouvelle catégorie, la « presse de loisirs et de divertissement » qui, à la différence de la « presse de la connaissance et du savoir », paiera plein pot[2. Il est vrai qu’on ne saurait accuser le Monde Diplomatique d’être un « journal de divertissement ».]. Difficile de ne pas voir là une vengeance contre Closer, coupable d’odieuses attaques contre cette minorité opprimée que sont les maîtresses de chef d’État. Et tant pis si, au passage, tous les journaux du genre subissent la même discrimination. Comme ça, ils réfléchiront avant d’embêter le président ou mademoiselle Gayet. En attendant, il faut saluer la créativité de notre belle gauche : après la laïcité ouverte, elle vient d’inventer le pluralisme fermé.[/access]

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00733894_000008.

Affaire Autain-Ramadan: qui défend quoi, qui calomnie qui?

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autain melenchon tariq ramadan

autain melenchon tariq ramadan

Cher Jean-Luc Mélenchon,

Il ne me viendrait jamais à l’idée de vous accuser d’être antisémite. Parce que ce serait une calomnie infecte, point barre. N’empêche, est-il bien raisonnable d’écrire, comme vous l’avez fait ce lundi 12 décembre sur votre page officielle Facebook  à propos de l’affaire Autain-Ramadan : « que les Dray, Haziza et autres mercenaires de ce pelage sortent du bois pour montrer les crocs est bien révélateur de la décadence communautariste du PS » ?

Ces propos m’ont choqué, cher Jean-Luc. Je pense qu’ils ont été écrits sous le coup de la fatigue et de la colère. Je crois qu’ils ont inutilement peiné Julien Dray, dont le seul tort est d’avoir suggéré qu’il y avait peut-être eu un « effet Autain », et qu’il avait probablement contribué à la défaite de la gauche unie à Paris. Il a aussi souligné que Clémentine Autain n’avait pas fait grand chose pour répondre au bad buzz gigantesque qui a suivi mon article de Causeur sur le meeting de Saint-Denis et l’article d’Eugénie Bastié dans Le Figaro qui l’a si efficacement relayé.

Quoique maladroite à mes yeux -je n’étais pas favorable à l’interdiction préalable de ce meeting- la pétition lancée par la militante socialiste Céline Pina a aussi contribué au réflexe de révolte, de « Trop c’est trop ! », chez nombre d’électeurs. Des électeurs juifs ? Sans doute, et ça se comprend ! Mais aussi des féministes, des gays, des lesbiennes, des laïcs modérés, des antiracistes, des bouffeurs de curés, de rabbins et d’imams, des amateurs de sexe, de drogue et de rock’n’ roll, des démocrates de toutes obédiences –y compris des militants antisionistes (et même certains BDS !) qui refusent toute collusion avec le wahhabisme.

Croyez-vous sincèrement que tous ces gens qui ont buzzé grave contre les mauvaises fréquentations du parti de Clémentine Autain soient « des mercenaires », c’est-à-dire des gens sans convictions qui ne se battent que pour qui les paye ? Hum, Hum. Jean-Luc, vous n’êtes pas antisémite, mais, parfois vous devriez vous relire avant d’écrire. Et maintenant que vous vous êtes relu, vous devriez biffer, a minima,  le mot « mercenaire ». Imaginez-vous le pataquès légitime qui serait advenu si votre phrase avait été écrite par un dirigeant du FN ?

Soyons sérieux deux secondes, cher Jean-Luc, si quelqu’un a fauté dans cette affaire, c’est Clémentine Autain. Dès qu’elle a pris connaissance du soutien apporté par le site de son parti, « Ensemble ! » (car c’est bien de cela qu’il s’agit, l’appel au meeting était affiché en pleine page, sans la moindre prise de distance, pas d’hypocrisie, s’il vous plait), Clémentine Autain aurait pu demander à ses camarades administrateurs du site de virer la page en question ou a minima de faire préciser, même en petits caractères, qu’Ensemble ! ne soutenait pas ce meeting.

Elle n’a rien fait de tout cela. Et vous savez très bien, cher Jean-Luc, pourquoi elle ne l’a pas fait : le moindre geste en ce sens aurait provoqué l’explosion immédiate d’Ensemble!, où le ralliement express de Clémentine Autain à Claude Bartolone avait déjà porté les dissensions internes à leur maximum. Qui sème la confusion récolte le bad buzz. Clémentine Autain l’a cherché, elle l’a trouvé.

Une dernière précision, cher Jean-Luc, à propos du lamentable meeting de Saint-Denis, en présence, rappelons-le, de celui que vous appelez vous-même, et je vous en sais gré, « l’inacceptable Tariq Ramadan ». Vous affirmez dans ce même texte en défense de Clémentine Autain: «  Aucun parti, mouvement, ou personnalité du Front de Gauche n’y est concerné ni impliqué ». Jean-Luc, vous êtes mal informé, on vous cache des choses et ce n’est pas gentil. Il y a en tout cinq députés du Front de Gauche au Parlement européen. Vous êtes l’un deux, j’imagine que vous vous connaissez tous. Parmi ces cinq élus Front de Gauche, on trouve Marie-Christine Vergiat, élue européenne au titre de la circonscription Sud-Est.

Allez donc, je vous en prie, faire un tour sur la page Facebook de votre camarade. Vous la trouverez, en photo, dans un de ces posts en date du 12 décembre tout sourire, au milieu des participants du meeting. Impudence, imprudence, c’est à vous de nous le dire. À vous de nous dire aussi ce que vous pensez du commentaire de Marie-Christine Vergiat sur la soirée: « Une salle bourrée de jeunes représentant la France que j’aime » ? Toujours sur la même page Facebook, mais cette fois en date du 14 décembre, vous trouverez une série des réponses,  assez virulentes, faites par Marie-Christine Vergiat à une multitude d’internautes de gauche qui, comme vous, jugent les positions de Tariq Ramadan inacceptables. Voilà par exemple ce qu’elle répond à un interlocuteur qui critique la condition de la femme dans l’islam : « Quant à l’obéissance de la femme à l’homme, es-tu sûr que nous avons des leçons à donner quand on sait que chez nous, tous les 3 jours une femme meurt sous les coups de son conjoint… » Relativisme, quand tu nous tiens…

Voilà, cher Jean-Luc, maintenant vous savez. J’imagine qu’après m’avoir lu vous modifierez de vous-même la phrase de votre texte où vous affirmez qu’aucune personnalité du Front de Gauche n’est impliquée dans le meeting de Saint-Denis.

J’attends avec impatience que toutes les composantes du Front de Gauche ramènent mesdames Vergiat et Autain à la raison ou, à défaut, qu’on les rappelle à l’ordre.

Cordialement.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00726157_000005.

LR, PS, FN: l’heure des choix

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Les Républicains Parti socialiste Front national

Les Républicains Parti socialiste Front national

Tout d’abord, cette élection marque une victoire pour les « Républicains ». Mais c’est une victoire courte. Cette victoire est d’ailleurs évidente moins en nombre de régions (7 sur 13) qu’en raison du poids démographique de ces régions, qui représentent près des deux-tiers de la population française. Pourtant, il s’agit bien d’une victoire par défaut plus que par conviction. Dans deux régions, et non des moindres, le Nord-Picardie et la grande région PACA, les « Républicains » ne gagnent que du fait du retrait des listes « socialistes ». Il suffisait de voir le visage de Xavier Bertrand, et d’entendre son discours, pour mesurer toutes les limites de cette victoire. Les listes du parti héritier de l’UMP et du centre sont très loin d’avoir infligé ce KO dont elles rêvaient aux « socialistes ». Ce résultat-là va raviver les guerres des ambitions entre les prétendants à la succession de Nicolas Sarkozy, à commencer par lui-même et en y incluant Alain Juppé, François Fillon et Bruno Lemaire. Ces guerres seront d’autant plus inexpiables qu’elles se feront à l’intérieur d’un même programme.

Cette élection marque aussi une défaite pour les « socialistes », défaite à laquelle vient s’ajouter un désastre idéologique. La défaite est claire. Non seulement les listes des « socialistes » et de leurs alliés, et parfois supplétifs, ne remportent que 5 régions représentant moins d’un tiers des français, mais la réduction du nombre de conseillers régionaux pèsera lourd dans les finances d’un parti qui devra impérativement réduire sa voilure. Pour autant, idéologiquement, c’est bien à un désastre que le P « S » est aujourd’hui confronté. Son seul argument a été de « battre le Front National ». Pour le reste, il reprend une bonne partie des thèmes de l’opposition, voire de ce même Front national, contre lequel il appelle dans le même temps à faire barrage. L’incohérence est ici poussée à son point le plus extrême quand un de ses candidats, Claude Bartolone pour ne pas le nommer, fait une déclaration ouvertement communautariste en plein meeting, parlant de « race blanche » à propos de son adversaire. Notons que cela n’a pas semblé gêner Mme Cosse, d’EELV, ni M. Pierre Laurent, du PCF, qui étaient à la même tribune. Le P « S » n’a plus de projet dans le domaine économique, si ce n’est la poursuite de l’austérité, de l’ouverture à la mondialisation confirmée par le traité transatlantique ou TTIP et de la poursuite de la désindustrialisation. Il n’a plus de projet non plus dans bien d’autres domaines, avec la destruction de l’école républicaine qu’il poursuit envers et contre tout, ou la fin des services publics dans une logique directement importée de Bruxelles. Il est ainsi cocasse, pour le moins, de voir ce parti faire voter une loi qui va tendre au remplacement des transports ferroviaires par des autobus, et en même temps s’enorgueillir du résultat de la COP 21. Les autobus, pour réduire l’empreinte carbone, il fallait y penser…

Cette élection marque en apparence un échec pour le Front national qui, arrivé en tête au premier tour dans 6 régions, n’en conquiert aucune. Il convient pourtant de modérer ce constat d’échec. Il cache des succès réels. En nombre de voix, le Front national a progressé de manière significative entre le 1er et le 2e tour. Il va dépasser le nombre de voix de l’élection présidentielle de mai 2012 alors que le taux d’abstention reste plus élevé. Surtout, il va augmenter très sensiblement le nombre de ses conseillers régionaux (plus de 350) et bénéficier à la fois de la manne financière que cela représente et de l’enracinement qui en découle. Ce n’est pas rien, et il est surprenant que de nombreux commentateurs ne le mentionnent pas. Cependant, et je l’ai déjà écrit, ce 2e tour confirme aussi ce qu’indiquait le 1er : le Front national n’arrive pas à rassembler autour de lui. Il est le vainqueur du 1er tour, mais un vainqueur avec des réserves de voix très faibles. Cela vient de l’ambiguïté qui a été cultivée dans sa ligne politique. Entre les discours des uns et des autres, ceux tenus à Hénin-Beaumont ou à Forbach et ceux tenus à Carpentras, il y a plus que des différences. Le courant que l’on appelle « identitaire », et qui a été visible surtout dans la région PACA, s’il peut dans un premier temps gonfler les chiffres et conduire à des succès locaux, se révèlera à terme un obstacle insurmontable à toute logique de rassemblement. Ce discours, qui n’est clairement pas « républicain » en cela qu’il ne fait pas sien les principes de la République comme la laïcité et l’égalité, condamne dans le futur le Front national à connaître de nouvelles défaites dès qu’il lui faudra rassembler. Entre être une force locale et être une force nationale, il devra choisir. Pour le Front national aussi, c’est l’heure de l’examen de conscience et du choix de stratégie.

Retrouvez cet article sur le blog de Jacques Sapir.

*Photo : SIPA.00724584_000042.

Manuel Valls appelle Christian Estrosi

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estrosi valls bertrand

estrosi valls bertrand

– Christian Estrosi ?
– Ouais ? Céki ?
– Ici Manuel Valls… le Premier ministre.
– Ah ouais…
– Je voulais vous féliciter pour cette brillante élection. Dix points d’écart sur le FN ! Quel magnifique sursaut républicain ! Vous allez diriger une grande, une belle région… Et sans aucune opposition socialiste.
– Ah ? Ah ouais… Ouais, je suis content… Qu’est-ce que je lui ai mis, à l’autre dinde ! Dans l’cul la balayette !
– J’ai appelé aussi Xavier Bertrand pour le féliciter d’avoir brillamment battu Marine Le Pen…
– Qui ? Ah oui, Bertrand… Il doit être content, lui aussi, ce connard.
– J’imagine qu’il va y avoir une réunion du bureau exécutif des Républicains…
– Qui ? Les Républicains ? Ah ouais, l’UMP… C’est Sarko qui doit être content.
– Certainement. Un vrai républicain. Assurez-le du soutien sans faille du président de la République pour 2017…
– Ah ? Ouais, j’ui dirai… Mais la grande bringue va péter un câble…
– La grande bringue ? NKM ?
(Rires)
– Vous pouvez compter sur les militants socialistes pour voter pour Sarkozy lors de la primaire.
– Ah ouais ? Le PS va voter pour nous ? Encore ?
– Oui… Vous savez bien que Juppé, hein, Juppé…
– Ah ouais, Juppé !
(Rires)
– Et au second tour de la présidentielle, vous vous souviendrez de nos accords, hein… Les voix de Bayrou — parce qu’il va se présenter, Bayrou, si c’est Sarkozy —, elles se reporteront automatiquement. Mais il nous faudra les vôtres — celles de tous les vrais républicains !
– Les Républicains ? Ah, ouais… Mais aux législatives…
– Cela va de soi… Sarkozy Premier ministre, ça me laisse à moi toutes mes chances pour 2022. C’est là que je prendrai Najat comme Premier ministre.
– Qui ça ? Ah, ouais, la fille qui a fait gagner Valérie Pécresse en Ile-de-France[1. Valérie Pécresse l’a emporté de 60 000 voix dans une région peuplée de 12 millions d’habitants — et de 90 000 profs, dont un certain nombre ont renâclé à mettre dans l’urne un bulletin appuyant un parti qui a inventé la réforme du collège. Si demain Bartolone — l’homme qui a fait de Pécresse la représentante de la « race blanche », ne l’oublions jamais — est aussi dégommé du Perchoir, il saura à qui dire merci.]

… Super ! Moi, vous savez, en 2022… Mais dites, M’sieur l’Premier, et le FN ? Parce que dans le Sud, le FN… Et dans le Nord aussi ! Et partout, d’ailleurs… En 2017, j’veux bien… Mais en 2022… Boum ! Avant, peut-être ! Boum !
– En nombre de voix, il plafonne quand même, le FN ! Le plafond de verre, hein…
– Quoi, le plafond des Verts ? Les Verts, c’est sûr qu’ils votent pas bleu marine !
(Rires)
– Et puis, un plafond, ça doit faire mal, quand on le cogne ! Plus mal qu’une barrière de Grand Prix ! Ce gadin que je me suis pris à Jarama en 76 ! Mais sous la pluie, hein…
(Rires)

– Remarquez… Hier aussi il pleuvait sur le Midi… Élections pluvieuses, élections heureuses, hein…
– Heu… Oui… Enfin, je voulais vous rappeler tout ça… Nous avons voté pour vous… Vous voterez Hollande au second tour, n’est-ce pas…
– Heu… Ouais… Je me vois bien ministre de l’Intérieur d’un gouvernement Sarko… Même si Ciotti en rêve… Putain, ce mec, j’y ai fait sa carrière ! Et il compte encore que je  lui laisse Nice en 2020… J’vais pousser Rudy Salles, tiens !
– L’éternelle histoire du chien qui mord la main de son maître ! Bon, toutes mes félicitations à nouveau. Vous avez une belle région à administrer. Moi, je m’occupe de la France. À nous deux, le libéralisme n’aura pas trop à se plaindre !

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00665332_000013.

Régionales: quelle suite?

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Régionales Claude Bartolone FN

Régionales Claude Bartolone FN

La défaite de Bartolone est un échec symbolique lourd de conséquences pour la gauche quand elle est unie comme en 2012 : face à elle, la droite unie gagne une triangulaire, et cela peut-être parce qu’elle siphonne un peu le FN. Les deux leçons à en tirer sont que l’union de la gauche modèle 2012 mène cette gauche-là à l’échec, et que la droite est un meilleur rempart électoral que la gauche contre le FN.

De deux choses l’une : ou bien la gauche et la droite rivalisent pour regagner la confiance de l’électorat, quitte à s’entendre sur des mesures qui exigent un large consensus, ou bien elles continuent à se détruire réciproquement en prouvant qu’on ne peut plus rien attendre d’elles.
Au soir des résultats, la bataille entre la droite et la gauche semble l’emporter haut la main sur la recherche des moyens de résoudre ensemble les problèmes qui se posent au pays.

Rien n’a été dit par les représentants des partis de droite et de gauche sur la raison pour laquelle l’islamisme fait progresser le FN et sur l’urgence de ne pas lui laisser cette carte.
Rien non plus sur la question posée par Marine Le Pen : l’avenir de la France se jouera-t-il, selon ses termes, entre les patriotes et les mondialistes, c’est-à-dire, en termes justes, entre les nationalistes-populistes et ceux qui veulent des solutions dans la démocratie pluraliste, dans la mondialisation, et dans l’Europe ?

*Photo : SIPA.00734668_000028.

Régionales: la droite, future alliée du FN?

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marine lepen fn sarkozy juppe

La droite avait perdu le premier tour avec un score très faible au niveau national. En recul de près de 10 points par rapport aux élections précédentes. En apparence, elle se redresse au second tour en gagnant 7 des 13 régions métropolitaines en compétition. Mais c’est une victoire en trompe l’œil. Dans trois de ces régions, Nord-Pas de Calais, Champagne-Ardenne-Alsace et Provence-Alpes-Côte d’Azur, cette victoire a été conquise avec l’appoint des voix de la gauche qui a appelé à voter pour la droite, parfois même contre le candidat de gauche. En Île-de-France, Valérie Pécresse doit sa victoire tendue au comportement irresponsable de Claude Bartolone qui, en la désignant comme raciste, a certainement convaincu des électeurs du FN de voter pour elle. En témoigne la chute de 4 points du score de Saint-Just entre les deux tours. Seules 3 régions gagnées par la droite le doivent à la dynamique propre de ses candidats : Pays de la Loire, Auvergne-Rhône Alpes, et Normandie, même si dans cette dernière le résultat est plus que serré.

La gauche conserve 5 régions. Ce résultat était inespéré il y a encore trois semaines. Sans la bourde monumentale de Bartolone et sa drague des islamo-gauchistes, elle aurait même pu faire jeu égal avec la droite 6 contre 6, si on met la Corse à part. Pour autant, c’est là encore le maintien d’un candidat FN au second tour qui permet au PS de conserver bon nombre de ses régions. Hormis la Bretagne et l’Aquitaine qui doivent le succès du PS à l’attachement des électeurs à Le Drian et à Rousset, les autres régions gagnées l’ont été à cause d’un FN très fort qui bloque la dynamique des Républicains : dans toutes ces autres régions, le FN dépasse 30% des voix et bloque l’alternance gauche-droite.

Dans notre commentaire des résultats du premier tour, nous imaginions deux scénarios possibles pour 2017 compte tenu de la puissance du FN et de l’incapacité des Républicains  à capter les mécontents de la politique de Hollande et Valls. Le scénario « conservateur », dans lequel la majorité des caciques de LR et du PS prennent conscience que peu de choses les séparent et décident de gouverner ensemble sur un programme libéral au plan économique, sécuritaire au plan intérieur, interventionniste et atlantiste au plan extérieur ; Le scénario « populiste » à la Berlusconi est le second scénario possible : droite et extrême droite s’entendent sur un programme protectionniste (mais euro-compatible) au plan économique, identitaire (plus que sécuritaire) au plan intérieur et plus en phase avec la « realpolitik » au plan extérieur.

La dynamique électorale du FN n’a pas subi de coup d’arrêt malgré le plafond de verre que constitue le second tour. Les arrangements de l’entre deux tours ont même apporté de l’eau au moulin du FN qui peut désormais prouver que, d’une certaine manière, l’UMPS existe. S’appuyant sur la conviction que PS et LR, « c’est la même chose » (Daniel Cohn-Bendit) , il est à craindre que le FN va continuer à monter dans l’opinion d’ici 2017. Et les élections législatives qui succèderont à la présidentielle verront entrer un nombre important de députés FN qui interdiront mathématiquement que se forme une majorité à droite ou à gauche. Si c’est un président de gauche (Hollande) qui est confronté à cette situation, il optera pour le scénario « conservateur » en essayant de rallier la frange la plus centriste de LR à sa majorité en prenant Juppé ou Bayrou comme Premier ministre. Et les plus droitiers des Républicains rejoindront le FN. Si c’est un président de droite (Sarkozy) qui gagne les élections, il ne pourra pas rallier suffisamment de députés PS qui réadopteront une posture « gauchiste ». Il optera pour le scénario « populiste » en s’alliant avec le FN. Et les députés centristes de LR feront scission pour rejoindre l’opposition au côté du PS. Si c’est un président centriste qui gagne (Juppé), il est évident qu’il ne pourra choisir comme Hollande que le scénario «conservateur ».

Les résultats du second tour renforcent encore la probabilité de ces deux scénarios. Mais on voit que de toutes les hypothèses qui vont recomposer le paysage politique français, c’est l’hypothèse Sarkozy qui favorise le plus l’arrivée du FN au pouvoir dès 2017. Les hypothèses Juppé et Hollande en retardent l’arrivée au moins jusqu’en 2022.

*Photo: © AFP François LO PRESTI.

PS: le grand nettoyage des Bouches-du-Nord

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Parti socialiste Nord-Pas de Calais Bouches du Rhône

Parti socialiste Nord-Pas de Calais Bouches du Rhône

Dans le jargon de la SFIO de Guy Mollet, puis du PS de François Mitterrand, on désignait sous le nom de « fédération des Bouches-du-Nord » le bloc formé au sein du parti par les deux plus puissantes fédérations socialistes du pays, celle des Bouches-du-Rhône et celle du département du Nord. Jusqu’à une époque très récente, ces deux fédérations pesaient, bon an, mal an, 40% des mandats lors des congrès du parti. Cette puissance avait des causes  historiques et sociologiques : dans le Nord (et son annexe le Pas-de-Calais), la gauche s’appuyait un mouvement ouvrier puissant et organisé autour des mineurs et des sidérurgistes. Autour de Marseille, les socialistes avaient recueilli, en 1945, l’héritage de radicaux-socialistes anticléricaux déconsidérés par leur compromission avec le régime de Vichy.

En dépit de leur éloignement géographique et de leurs traditions culturelles fort différentes, ces deux régions  présentaient des traits politiques communs : une faiblesse structurelle de la droite empêchant l’alternance, et une concurrence féroce, à gauche, entre les socialistes et les communistes. Autre similitude : la présence à la tête de la gauche non communiste de patrons  incontestés, tenant solidement les rênes de la « fédé » pendant des décennies, jusqu’à leur décès ou leur retraite volontaire : Gaston Defferre de 1945 à 1986 à Marseille, Augustin Laurent, puis Pierre Mauroy à Lille de 1945 à 2001.

Ces dirigeants ont construit un « système », dont le clientélisme politique était une composante majeure, devenant d’autant plus importante que la désindustrialisation et le chômage rendaient nombre de familles dépendantes, pour leur survie, de l’attribution d’un emploi public ou semi-public, d’un logement bon marché par les élus locaux. Ainsi, à Marseille, la municipalité était devenue au fil des ans le premier employeur de la ville, et dans le Nord et le Pas de Calais, les bureaux des potentats locaux du PS étaient le passage obligé pour obtenir des secours de tous ordres.

Après la mort ou le retrait des grands patrons, le système a lentement glissé vers un système où leurs héritiers ont pratiqué un clientélisme effréné pour se maintenir au pouvoir, en n’oubliant pas, pour certains, de se servir largement au passage. Des « affaires » en série, structurelles et non individuelles comme l’affaire Cahuzac, ont marqué l’histoire récente de la vie politique nordique et méridionale. Jacques Mellick, Jean-Pierre Kucheida, Gérard Dallongeville sont passés, dans le Nord et le Pas de Calais, de la rubrique politique à la rubrique judiciaire de La Voix du Nord, comme ceux de Jean-Noël Guérini et Sylvie Andrieux dans La Provence. Tout cela était connu de longue date à Solferino, mais les luttes internes au sein du PS avaient garanti, jusqu’en 2008 et le fameux duel Aubry-Royal pour la direction du parti, une relative impunité aux patrons proto-mafieux des «  Bouches-du-Nord ». Les hommes de main de Guérini bourraient les urnes en faveur de Ségolène, alors que les petits barons du Nord-Pas-de-Calais faisaient de même pour Martine. Pendant ce temps-là, le FN prospérait sur le fumier politique produit par cette dégénérescence de ce qui fut un grand parti.

C’est pourquoi l’élimination totale de la gauche des conseils régionaux du Nord-Picardie et de PACA n’est pas pour déplaire à François Hollande et Manuel Valls. Elle vient, après les défaites cuisantes aux dernières municipales et départementales, d’assécher totalement le marigot où les derniers crocodiles socialistes pouvaient évoluer en maîtres. Les affaires de clientélisme crapuleux se concentrent désormais sur les Hauts-de-Seine, du côté de Levallois-Perret et Courbevoie, et elles plombent la droite. Accessoirement, la défaite cuisante du candidat de Martine Aubry, le très honorable Pierre de Saintignon, sonne le glas définitif des ambitions nationales de la fille de Jacques Delors. Celle de Claude Bartolone en Ile-de-France marginalise, pour l’instant, le président de l’Assemblée nationale, qui aurait du mal à faire entendre sa petite musique gauchisante et communautariste dans le débat de l’élection présidentielle de 2017. La voie est donc ouverte à une révolution culturelle au sein du PS, menée par Hollande, Valls et Macron, menant le parti sur une ligne sociale-libérale, la seule susceptible d’éviter la déroute en 2017, et le spectre d’un duel Marine le Pen – Nicolas Sarkozy (ou un autre) au deuxième tour de la présidentielle. Cette ligne sera d’autant moins contestée qu’elle sera recouverte par le seul enjeu apparent de cette élection : qui est le mieux placé pour battre Marine Le Pen ?

*Photo : AP21694824_000004.

Pourquoi l’UDC helvétique snobe le FN

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Suisse FN

La question a été posée à Oscar Freysinger qui a répondu simplement : « Le FN est étatiste, dirigiste, collectiviste et centralisateur. L’UDC est libérale et fédéraliste. Nos projets de société sont opposés. Voilà pourquoi il n’y a jamais eu de contact. Seul point commun : la défense de la souveraineté nationale. » À quoi il faut ajouter l’islamophobie où la Suisse a incontestablement une longueur d’avance en Europe avec l’interdiction des minarets. D’ailleurs Christophe Blocher ne s’est jamais privé de dire que le FN est un parti de gauche qui plonge ses racines dans le poujadisme.

Ce que le FN n’a jamais compris, c’est qu’une droite moderne doit réussir le mariage du libéralisme économique avec la lutte contre la surpopulation. La presse suisse a d’ailleurs noté que les ténors de l’UDC ont accueilli la victoire du Front national avec la froideur d’observateurs impartiaux et le sentiment légèrement méprisant que les Français, nourris au biberon des droits de l’homme et de la servitude engendrée par un assistanat  social sans limite, ne s’en sortiront jamais, quel que soit le parti au pouvoir. La France est devenue le champion international de l’apathie, du matraquage fiscal et des politiques les plus incohérentes dans ses interventions néocoloniales. En fait, les Suisses, et pas seulement ceux qui votent UDC, sont plutôt enclins à considérer la France comme la Corée du Nord, alors qu’eux-mêmes seraient la Corée du Sud. Et le nombre impressionnant de jeunes Français qui rêvent de la Suisse comme d’un Eldorado les conforte dans l’idée « qu’il y en a point comme nous ». Bref, pour l’ UDC, le FN est un parent pauvre, infréquentable et qui se fourvoie dans un étatisme étouffant l’esprit d’entreprise. Quant à la maîtrise des flux migratoires, elle va tellement de soi pour les Helvètes qu’ils n’arrivent pas à comprendre qu’elle pose encore des problèmes à l’Union européenne. En poussant le bouchon vaudois le plus loin possible : plutôt Donald Trump que Marine Le Pen !

*Photo : © AFP FRANCOIS NASCIMBENI.