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Laetitia Strauch-Bonart: le conservatisme n’est pas réac

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Laetitia Strauch Bonart, par Hannah Assouline.

Daoud Boughezala : Au début de votre livre, vous revenez sur votre histoire familiale. En quoi vous a-t-elle portée vers le conservatisme ?

Lætitia Strauch-Bonart[1. Doctorante en science politique, Lætitia Strauch-Bonart vient de publier Vous avez dit conservateur ? (Le Cerf, 2016).] : Je suis née dans une famille sans père. Mon père ne voulait pas d’enfants : il n’a absolument pas assumé mon éducation et s’est contenté de payer une pension alimentaire sans jamais me voir. C’est très difficile de se construire dans ces conditions parce qu’il vous manque des repères essentiels. Symboliquement, un père représente beaucoup de choses : l’autorité, la verticalité, le respect de la parole donnée. Du coup, j’ai réfléchi au besoin de racines et aux ressorts de la société dès l’enfance, certes de manière très embryonnaire (rires) !

Qui plus est, bien qu’issue d’un milieu modeste où on ne lisait pas, ma mère, passionnée par la littérature et la musique, a réussi à devenir enseignante au conservatoire. Elle m’a transmis l’amour de la culture et le goût du travail, bref l’esquisse d’un conservatisme.

Ces valeurs conservatrices qui vous sont chères, les retrouvez-vous dans les programmes des candidats aux primaires de la droite ?

Pas du tout. La première chose qui me frappe dans les programmes présidentiels, c’est l’obsession de l’économie.[access capability= »lire_inedits »] Je comprends qu’on s’intéresse à des questions comme les 35 heures, mais un tel économisme dénote une sécheresse intellectuelle. Alors que l’école passionne les Français, les programmes sur ce sujet, à part peut-être chez Alain Juppé ou Bruno Le Maire, sont assez minces. Sur la sécurité, l’immigration et la crise des migrants, les politiques n’apportent aucune réponse. Des candidats comme Sarkozy ou Juppé changent souvent d’avis parce qu’ils n’ont pas de convictions réelles. Par opportunisme, Juppé essaie par exemple de capter un certain électorat en se déclarant favorable à l’extension de la PMA à tous les couples de femmes.

Ce revirement en dit long sur le surmoi progressiste qui inhibe la droite française. D’où vient-il ?

En France, le conservatisme sent le soufre. Notamment parce qu’au départ, la droite « conservatrice », qu’ont incarnée les contre-révolutionnaires et plus récemment l’Action française, était réactionnaire. Dans la droite modérée, personne n’avait envie de se réclamer de l’antiparlementarisme et de l’antisémitisme maurrassiens. Mais c’est aussi parce qu’il y a une paresse intellectuelle à continuer de confondre réaction et conservatisme !

On peut chercher la racine de cette confusion dans la Révolution française. Cette dernière, ayant érigé l’égalité en valeur suprême, a-t-elle durablement discrédité la défense de l’ordre et de la tradition ?

Contrairement à sa cousine britannique, la Révolution française a en effet été une rupture brutale, née d’une tension insurmontable. La société d’Ancien régime ne tenait plus, il fallait la libéraliser faute de volonté de compromis tant parmi ses partisans que chez les révolutionnaires. Durant toute la première moitié du xixe siècle, malgré le retour de la monarchie, tout le monde restait à couteaux tirés et il était donc assez difficile de penser un conservatisme de bon aloi, d’autant que les contre-révolutionnaires se sont arc-boutés sur leurs privilèges. Pendant ce temps, les conservateurs britanniques comme Disraeli faisaient preuve de pragmatisme en élargissant le suffrage.

J’ai une autre hypothèse sur les difficultés d’enracinement du conservatisme et du libéralisme en France. Ces deux courants s’appuient chacun à leur manière sur la société civile, comme le dit le Grand Rabbin du Commonwealth : « Une société libérale dépend de l’existence d’institutions non-libérales… » Or, dans notre pays jacobin, existe-t-il des corps intermédiaires entre l’État et l’individu ?

La relation en France entre l’État et l’individu exclut la société civile, ce qui entrave à la fois le libéralisme et le conservatisme. Une voie conservatrice libérale à l’anglaise livre plus ou moins les individus à eux-mêmes mais les laisse agir au sein de groupes tels que la famille ou l’église, indépendamment de l’État. Ici, si la société civile existe malgré tout, les Français craignent toujours qu’elle soit porteuse d’inégalités, car les expériences particulières sont toujours inégales.

Justement, vous écrivez qu’« une société ne peut pas vivre harmonieusement sans privilèges ». Inversement, de trop grandes inégalités ne sapent-elles pas la vie en société ?

Je crois en l’égalité des individus en termes de droits. Mais je m’inquiète bien plus des brèches dans la culture commune que des inégalités économiques. Je préfère une société inégalitaire, mais où le plus pauvre est assez aisé, à une société égalitaire où tout le monde serait moins riche. Néanmoins, je suis très sensible à l’argument du philosophe Michael Walzer selon lequel il est injuste qu’un pouvoir dans un domaine, par exemple une domination financière, nous offre l’ascendant dans un autre domaine. Que les plus riches soient les mieux éduqués est inacceptable parce que l’argent ne devrait pas pouvoir offrir la meilleure éducation. Un conservateur authentique doit se soucier de cette inégalité parce qu’une société civile ne fonctionne pas correctement si les gens n’ont pas accès aux mêmes biens élémentaires.

À quels « biens élémentaires » pensez-vous ?

Je fais référence au livre du libertarien Charles Murray, Coming apart. Dans cet essai sur la société américaine, Murray s’interroge sur la séparation entre les Blancs très privilégiés et les Blancs moins bien lotis. Il s’est rendu compte qu’autrefois, malgré l’existence d’inégalités – on ne mangeait pas dans les mêmes restaurants, on n’allait pas dans les mêmes lycées –, chacun partageait la même culture – par exemple les gens regardaient les mêmes films. Aujourd’hui, on ne pourrait plus discuter avec n’importe qui dans la rue du dernier film populaire. C’est une situation regrettable car elle implique qu’on ne parle plus la même langue.

Connaissant votre attachement à la morale commune, je comprends votre inquiétude. Mais pourquoi fustigez-vous le « paternalisme d’État » qu’incarne l’introduction de la théorie du genre à l’école alors que cette mesure exprime une certaine conception du bien commun ? On dirait que le conservateur prône la morale, mais seulement la sienne, pas celle des autres !

Un conservateur honnête doit veiller à distinguer sa morale de la morale d’État. Mais l’école voit désormais le retour d’une forme de moralisme type IIIe République qui inverse les stéréotypes de sexe : on ne veut plus cantonner les femmes à la cuisine mais on nous répète qu’hommes et femmes devraient avoir les mêmes goûts ! Il faut distinguer deux dimensions de la morale : la morale comme leçon de morale, que les gouvernements progressistes ne peuvent s’empêcher d’utiliser à leur avantage, notamment à l’école. Et la morale comme vision fondamentale du bien et du mal dans une société. Le conservateur doit bannir la première catégorie, parce que c’est là nuire à la liberté de la société civile. En revanche, comme il n’est pas un pur libéral, il défend aussi la dimension morale de certaines lois, qui interdisent par exemple de louer son ventre. Ceci étant dit, je reconnais une partie de votre objection : je préfère ma morale conservatrice aux autres ! (rires)

Cette question a resurgi après les attentats sous la forme d’une instruction civique réduite à la formule « Je suis Charlie ». Nous reste-t-il encore une morale commune ?

Les choses sont devenues beaucoup plus compliquées parce qu’on ne sait plus quelle est la morale commune – c’est-à-dire la morale majoritaire. Mais tout de même, pour prendre l’exemple de la famille, dans notre culture judéo-chrétienne, il existe un modèle fait d’un père, d’une mère et d’enfants préférablement issus de cette union. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’exception. Mais c’est un standard, à la fois d’un point de vue descriptif et normatif : on sait que c’est le meilleur environnement pour les enfants.

On sait, c’est vous qui le dites… Vous êtes loin d’adhérer au libéralisme culturel. Pourtant, vous défendez bec et ongles le libéralisme économique tout en maudissant la culture qu’il engendre, selon le mot du critique américain Russell Jacoby. N’est-ce pas paradoxal ?

Je maudis une partie de la culture qu’il engendre depuis les années 1960, ce qui est loin de recouvrir l’entièreté du libéralisme. Je défends un libéralisme à l’ancienne ! Le libre marché présente de grands avantages : l’innovation et la création de richesses ouvrent de grandes possibilités. Au cours de l’histoire, ce sont les sociétés les plus riches qui ont produit les plus grandes œuvres d’art. De surcroît, la liberté d’échanger n’a rien à voir avec le laisser-faire. Dans l’échange marchand, il y a des règles. Si vous me semblez être quelqu’un d’immoral, je ne pense pas que je commercerai avec vous !

Mais ce sont des règles bâties sur l’intérêt, pas sur la morale…

À ce stade, peut-on vraiment dissocier la morale et l’intérêt ? Certes, l’échange d’argent contre une marchandise ou un service est fondé sur l’intérêt, mais ne fonctionne qu’avec des êtres moraux dignes de confiance. Nos échanges marchands ne sont jamais froids. Ne nous arrive-t-il pas d’aller chez tel caviste parce qu’on le préfère au supermarché, bien qu’il soit plus cher – il est sympathique, il nous parle de son métier ?

Jean-Claude Michéa, qui se définit comme « anarchiste tory », vous répondrait que vous faites peu de cas de l’aliénation marchande.

Michéa était mon prof de philo en terminale ! Si nous nous accordons sur le conservatisme comme tempérament, nous divergeons sur la question économique. Autant je trouve très touchante sa pensée de la communauté, axée sur une certaine solidarité ouvrière, autant je ne comprends pas quel modèle de société il propose. Les petits producteurs, c’est très sympathique, mais peut-on encore vivre dans ce monde-là ? Dès lors que je m’achète un ordinateur ou des vêtements fabriqués en Chine, j’essaie d’intégrer ces réalités à ma réflexion.

Une réflexion que vous alimentez notamment par votre vie d’expatriée à Londres. Comment le conservatisme s’est-il renouvelé depuis l’accession de David Cameron au 10 Downing street?

Vous faites allusion à la « Big Society ». Au sortir de plusieurs années dans l’opposition, des Tories comme Phillip Blond ont proposé une vision du conservatisme moins individualiste qui, à cette citation mille fois répétée de Thatcher « La société n’existe pas », répond : « La société existe, mais ce n’est pas la même chose que l’État. » Revenant aux sources de la pensée d’Edmund Burke, le parti conservateur affirme ainsi qu’il n’est pas seulement un parti d’individualistes mais un parti de communautés.

Lesquelles ?

Des communautés affectives comme la famille, les amis, le voisinage, mais aussi tout ce qui concerne la « vie locale » (associations, églises). Cameron entendait aussi sous-traiter un certain nombre de services publics à des associations locales plutôt que d’avoir recours à des fonctionnaires anonymes qui ne connaissent rien au terrain. C’était une entreprise intéressante pour faire revivre la société civile. Mais aujourd’hui les gens en rigolent. Imaginez-vous dans votre petit appartement à Londres où vous payez un loyer démentiel, vous travaillez d’arrache-pied et un Premier ministre vous parle de « Big Society » alors que vous n’avez même pas le temps pour des activités caritatives

Pourtant, Cameron a séduit une partie de la gauche…

Blond avait appelé son livre Red Tory pour montrer que les Tories pouvaient aussi s’intéresser au peuple et une petite portion du parti travailliste appelée « Blue Labour » l’avait suivi. Des gens comme Maurice Glasman et Jon Cruddas, à gauche, se sont penchés sur le rôle des communautés locales, peut-être avec des finalités et une vision du marché un peu différentes, mais la convergence n’en était pas moins réelle. Aujourd’hui, c’est fini : pendant que les travaillistes traversent leur crise d’adolescence avec Corbyn, les conservateurs ont abandonné la « Big society », revenant à des sujets complètement bateau – économie, économie, économie…

Un retour à l’ultralibéralisme thatchérien ?

Margaret Thatcher a poussé jusqu’au bout un certain libéralisme individualiste qui consiste à dire : « Ce n’est pas à l’État de dire aux gens comment vivre. » Mais c’était une femme très morale et religieuse qui, de son côté, avait une vision bien précise de la manière dont il fallait vivre. Seulement, elle a peut-être surestimé les capacités de résistance morale des individus au capitalisme moderne. Par ailleurs, la déstructuration des communautés ouvrières du Nord qu’a impulsée Thatcher a entraîné de très lourds dégâts sociaux. On ne peut le nier, quand bien même on défendrait son bilan ![/access]

Vous avez dit conservateur ?

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Gary et Seberg, leur journée particulière

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Jean Seberg et Romain Gary (1960). Sipa. Numéro de reportage : 00543081_000001.

Le 12 octobre 1963 à Sarrola, sur les hauteurs d’Ajaccio, a eu lieu le mariage secret de Jean Seberg et Romain Gary. Cette journée est la pièce manquante dans la plupart des biographies et des épopées retraçant l’histoire d’un couple aussi improbable que légendaire. Ils viennent d’avoir un enfant, Diego, mais personne ne le sait. Jean est l’icône de la Nouvelle Vague et personne n’a, depuis, oublié le t-shirt du New York Herald Tribune qu’elle arbore comme une robe de couturier dans À bout de souffle.

Grâce aux relations de Gary, ancien combattant de la France libre, avec le gaullisme au pouvoir, il obtient de célébrer l’union dans la discrétion absolue permise par les services secrets français. Cela manque peut-être un peu de romantisme : « Pas d’orchidées pour miss Seberg » regrette Ariane Chemin qui s’est lancée sur la piste de ce non-événement médiatique dans Mariage en douce.

Gary anxieux à son mariage

Seberg et Gary n’ont eu de cesse « d’enfumer les biographes », sur tout et n’importe et quoi, depuis la date de naissance de leur fils jusqu’aux infimes détails de leur relation. Même leur mort, par overdose volontaire ou non pour Jean, suicide mis en scène pour Gary, demeure un coup de théâtre inextricable.

Sans briser la magie par une exégèse poussive, Ariane Chemin esquisse les contours d’une journée particulière où l’on devine Romain anxieux, guindé dans un costume de jeune marié qui sied mal à son récent divorce et à ses quarante-neuf ans. Jean sourit jaune sur les deux seuls clichés exhumés par la journaliste.

Vingt-quatre ans, divorcée également, jeune maman, un brushing soigné et un bouquet de fleurs arrachées dans un massif. Rien de ce qu’on imagine devoir être le « plus beau jour de leur vie » ne transpire de ces souvenirs. Ce « mariage en douce » a l’air d’une anomalie dans la romance aventurière, chaotique, de ces deux êtres sauvages, exilés perpétuels.

Le tourbillon de la vie

Ils se sont aimés violemment tout autour du monde, ne se sont jamais vraiment quittés, mais on les devine, à leurs visages sur papier glacé, attirés et repoussés d’un même mouvement l’un vers l’autre comme deux aimants surpuissants. Le dernier survivant de la cérémonie, un nonagénaire qui enflamme la piste de danse d’une boite d’Ajaccio, emmène Ariane Chemin et ses lecteurs dans un tango chaotique, entre les arcanes de la toute jeune Vème république, les dîners du couple chez les Kennedy, l’enfance de Jean, fille de pharmaciens de l’Iowa propulsée star par un télé-crochet et celle de Romain, à Vilnius, dont le père a péri dans les camps de la mort.

Une actrice adoubée par Les Cahiers du Cinéma et un futur double prix Goncourt avaient-ils quelque chose à se raconter ? Sans aucun doute. Une conversation sourde et incessante, même après leur divorce ; la certitude, pour chacun, d’avoir trouvé en l’autre la pièce manquante de son propre puzzle.

Quand Romain Gary se suicide, le 2 décembre 1980, d’une balle de Smith and Wesson – dont le numéro gravé sur la crosse ne correspond à rien, encore une pirouette – il précise dans sa lettre d’adieu :  « Aucun rapport avec Jean Seberg. » Aucun.

Mariage en douce

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«Ma Loute»: Mirbeau au cinéma

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loute bruno dumont luchini

Avec P’tit Quinquin, le cinéma de Dumont semble avoir amorcé un virage à 180 degrés. Si les paysages (la Côte d’Opale) et les thèmes (en schématisant, les conflits entre nature et culture) restent les mêmes, le cinéaste joue désormais la carte de la comédie et d’un burlesque débridé.

Roméo et Juliette nordique

Ma Loute prolonge avec bonheur l’expérience de P’tit Quinquin : de bons bourgeois repus se rendent en villégiature sur la Côte d’Opale et se retrouvent dans un univers de pécheurs taiseux et… cannibales. Sur place, deux inspecteurs enquêtent sur de mystérieuses disparitions. Billie, un garçon qui n’hésite pas à se déguiser en fille (ou vice versa) tombe sous le charme de « ma loute », un de ces pêcheurs dont les bras servent également à faire traverser les bourgeois qui ne veulent pas mettre leurs pieds dans les marais…

Comme dans P’tit Quinquin, l’enquête policière n’est qu’un prétexte à filmer une galerie de personnages barbotant « au cœur du Mal » tandis que ce début d’histoire d’amour entre Billie et ma loute fait du film une sorte de Roméo et Juliette nordique.

Si ce n’est pas la première fois que Dumont a recours à des comédiens professionnels (il retrouve d’ailleurs Juliette Binoche après Camille Claudel 1915), la nouveauté de Ma Loute vient de cette manière de se replonger dans le passé pour mettre en scène des antagonismes de classes. Face à sa traditionnelle galerie de trognes singulières, Dumont oppose des comédiens chevronnés qui incarnent ces bourgeois et en font des tonnes en accentuant l’artificialité de leur jeu. Luchini, par exemple, est totalement méconnaissable et exagère jusqu’à l’outrance une diction et un accent fin de race tandis que Binoche et Valeria Bruni Tedeschi s’amusent beaucoup à jouer les exaltées.

Entre les Dupond et Dupont et Laurel et Hardy

D’une certaine manière, Dumont convoque une fois de plus tous les thèmes qui lui sont chers mais les réinvestit dans des figures burlesques totalement inédites. Ses bourgeois ventrus et ridicules semblent venir tout droit d’une pièce de Courteline ou des contes flirtant avec le surréalisme de Cami. Son couple de policiers burlesques évoque aussi bien les Dupond et Dupont d’Hergé mais aussi Laurel et Hardy. Le cinéaste se souvient sans doute aussi de Bergson et de sa définition du rire : « du mécanique plaqué sur du vivant ». Même si son cinéma n’a jamais été « naturaliste », sa stylisation passe cette fois par une « mécanisation » de ses figures qui ne recule ni devant le grotesque, le carnavalesque et les ressorts comiques les plus enfantins. Outre les accents, on notera la manière dont Dumont transforme ses personnages en pantins mécaniques (Luchini bossu et sa démarche désarticulée), en culbutos (le flic obèse) et son goût pour les heurts violents, les chutes brutales…

Toujours attiré par le surnaturel qui rode sans arrêt, il y recourt cette fois de manière assez franche pour donner une tonalité surréaliste à l’ensemble. Comme l’écrivait très justement un critique sur les réseaux sociaux, Ma Loute, c’est un peu la rencontre entre la ligne claire d’Hergé et la peinture de Magritte.

Pourtant, derrière cette fantaisie débridée qui ne recule ni devant l’outrance, ni devant les excès (le cannibalisme) se dessine un propos beaucoup plus sombre. Très étrangement, Dumont fait parfois pousser à « ma loute » des sortes de grognements animaux qui font du jeune homme une sorte de figure diabolique et céleste à la manière de l’étrange clochard d’ Hors-Satan. Une fois de plus, il s’agit de filmer l’animalité qui subsiste en chaque individu.

Bestialité bourgeoise

En caricaturant à l’excès, avec la verve d’un Octave Mirbeau,  les mœurs de cette bourgeoisie montante au moment de la révolution industrielle et de l’avènement du capitalisme, Dumont montre à quel point le vernis de la civilisation et des conventions sociales ne sont d’un fragile paravent contre la bestialité de ces individus. La culture n’est qu’un simulacre pour dissimuler les liens monstrueux de cette famille avec ses incestes, ses mariages consanguins.

Après avoir abordé de grandes questions « sociales » par le biais de figures stylisées (le racisme dans La Vie de Jésus, la Guerre dans Flandres, le terrorisme dans Hadewijch…), Dumont s’intéresse ici à la lutte des classes en creusant la question de l’animalité et de la prédation : des pauvres qui recherchent avant tout la viande, des riches qui s’associent pour la recherche du seul profit.

Dans cet univers, Dumont introduit le personnage androgyne étonnant de Billie. Étonnant parce que c’est peut-être le seul qui essaie d’échapper au poids de la nature, à cette logique de dévoration des êtres en s’inventant son sexe. L’amour qu’elle voue à ma loute donne lieu à de très belles scènes d’étreintes comme Dumont en a le secret et à des jeux de regards également très beaux mais pessimistes dans la mesure où ils scellent à jamais leur impossible communion.

Sous ses allures de fable bouffonne, Ma Loute reste un film noir. Dumont n’a jamais fait que peindre la nature humaine pour ce qu’elle est, sans prendre la moindre pincette. Si la pilule passe mieux par le biais d’un comique guignolesque, il n’en reste pas moins que le tableau qu’il nous présente est d’une noirceur sans égale puisque l’être humain ne semble apte qu’à dévorer son prochain, au sens propre et figuré…

Ma Loute, de Bruno Dumont avec Fabrice Luchini, Juliette Binoche, Valeria Bruni Tedeschi, Jean-Luc Vincent, en salle depuis le 11 mai.

La fascination de l’accumulation

(Photo : DR)

Autant vous le dire tout de suite : j’ai vu hier à la Criée, à Marseille, une remarquable mise en scène de l’AvareMarseille et les choses étant ce qu’elles sont, le spectacle nous arrive deux ans après sa création à Reims, dont le metteur en scène, Ludovic Lagarde, est le gourou attitré (et Laurent Poitrenaux, qui joue Harpagon, son premier disciple). Tant mieux : cela a permis aux acteurs d’insérer dans le cours de la pièce quelques actualisations bien senties.

Parce que cet Avare-là se passe ici et maintenant. Non, Harpagon n’est pas un broker londonien : il est l’argent qui amène à l’argent — l’argent pur, indépendamment de toute transaction sur des produits réels. La scène est tout entière jouée dans ce qui pourrait être un entrepôt, au milieu des caisses qui au gré des changements d’actes vont et viennent ; mais ce qui s’échange, le ressort, le sujet de la pièce, et de toute notre civilisation, c’est l’argent pur, l’argent qui fait de l’argent, l’argent thésaurisé, prêté à la Grèce ou à votre voisin, ou au fils de l’Avare, qui finira bien, si son père ne meurt « dans les huit mois », par recourir à la « poudre de succession » qui eut tant de succès pendant l’affaire des poisons. À la fin, Harpagon se revêt d’or, il s’y baigne, comme un Picsou non repentant — après tout, ce n’est pas par hasard que l’on parle de liquidités. On se souvient que Goldfinger, amoureux de son fétiche, faisait peindre en doré des gourgandines imprudentes. Là, le croyant de l’or se constitue lui-même en fétiche et plonge dans sa cassette. C’est très réussi.

Je ne suis pas forcément un grand amateur des mises en scènes actualisées. Quand Vitez montait Phèdre à Ivry ou le Misanthrope à Avignon, dans les années 70, il faisait évoluer sur scène des acteurs en costumes XVIIème, sur des parquets louis-quatorziens : faisant fi de la double historicité chère à Lukacs, il partait du principe que Racine ou Molière parlaient de leur époque. Mais comme toute lecture ajoute une historicité supplémentaire, Tartuffe (chez Mnouchkine) peut très bien parler de l’islamisme, et l’Avare de la fascination moderne et intemporelle pour l’argent, pour cette Europe financière qui ignore l’humain, pour ces banques qui ruinent tel ou tel pays pour augmenter leur cash — tout est dans l’accumulation, et presque plus rien dans la dépense.

D’ailleurs, non seulement Harpagon ne dépense rien (il est probablement constipé à vie), mais il interdit aux autres d’écouler quoi que ce soit — à commencer par ses enfants. Ni fric, ni sperme, ni cyprine. Tout doit être refoulé, englouti, enterré. En quoi une mise en scène de Molière est-elle « bonne » ? Parce que le public rit. On nous a gâché Poquelin depuis des décennies, à l’école, en en faisant un auteur à thèses — et en prétendant que l’opinion (on s’en fiche !) de l’auteur était dans ces Cléante toujours dans le juste milieu. Pas du tout ! Molière est excessif, parce que seul l’excès fait rire. Et c’est la pierre de touche de ce spectacle : le public est hilare. C’est une comédie, se sont dit Lagarde et sa troupe. Ils ont bien raison : faut que ça pète, que ça fuse, que ça virevolte !

Mes deux voisines — 15 ans, amenées là par leur prof de français, bêtes à bouffer du foin, accrochées tout le spectacle à leurs portables, comme si ce que leur textotaient Kevin ou Mourad avait une quelconque importance — n’ont rien compris, elles ricanaient à contretemps, après les autres, pour montrer leur participation inintelligente. Mais peu importe : le public dans l’ensemble s’est régalé, et a fait une ovation aux acteurs.

L’Avare de Molière, mise en scène de Ludovic Lagarde, au Théâtre de la Criée, jusqu’à demain dimanche 22 mai.

La société diversitaire

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mathieu bock cote multiculturalisme
Mathieu Bock-Côté. Photo : DR.

 « Il y a une psychologie du radicalisme, surtout reconnaissable à la croyance en la possibilité d’un autre monde », écrit Mathieu Bock-Côté. On ne comprend rien à l’idéologie multiculturaliste si on la considère comme le simple discours d’accompagnement d’une mutation sociologique ayant affecté la composition ethno-culturelle des sociétés occidentales. Il faut faire le détour par l’historique de ce système de croyance. Et retourner jusqu’aux années 1960-1970.

Aux alentours de 1968, la foi communiste se consume dans un ultime brasier. L’Union soviétique, phare des intellectuels progressistes d’après-guerre, cesse de faire rêver. Et les ouvriers font savoir aux étudiants qu’à leur Grand Soir ils préfèrent des augmentations de salaires. Lénine avait raison : le prolétariat n’est pas à la hauteur de sa mission historique. Il va falloir lui trouver un substitut. D’où la multiplication des « fronts secondaires » dans les années 1970 : lutte des femmes, régionalismes, émancipation des homosexuels, comités de soutien aux prisonniers, aux immigrés, etc. Le communisme cesse d’être l’horizon révolutionnaire, mais la pulsion nihiliste qui le nourrissait se réinvestit. L’ennemi n’est plus le capitalisme, mais l’Occident. La bataille change de terrain ; elle ne se livre plus sur le champ économique et militaire, mais sur le plan culturel.[access capability= »lire_inedits »] C’est le moment de la « déconstruction ». Il faut démolir les institutions ; favoriser la marginalité, la déviance et combattre la norme.

Le nouveau prolétariat est vite trouvé : c’est « l’autre ». Doté d’un regard étranger, il sera l’agent rêvé de la Grande Déconstruction de la culture occidentale. La nouvelle gauche se rabat sur la politique des identités. La démocratie est vidée de son sens : elle n’a plus pour objectif l’émancipation des individus, mais l’égalité des groupes identitaires. Et comme certains d’entre eux ont subi, dans un passé plus ou moins mythifié, des torts historiques, il faut les réparer aujourd’hui ; en leur accordant des droits particuliers et supplémentaires.

Le résultat, nous l’avons sous les yeux. Bock-Côté l’appelle « la société diversitaire ». Une société éclatée, sans normes ni culture commune. Le cadre traditionnel du débat civique, la nation – au nom de laquelle s’est faite notre Révolution de 1789, est récusé, évidé. Les individus sont abandonnés par l’État républicain à des « leaders communautaires », qui parlent en leur nom et se chargent de faire rentrer dans les rangs les récalcitrants. Le peuple est tenu en suspicion : sa rééducation n’est jamais achevée. La justice et des agences supra-nationales dépourvues de toute légitimité démocratique sont chargées d’une mission subsidiaire de contestation de la souveraineté populaire.

Contrairement à la doxa, le multiculturalisme n’est donc pas le couronnement du processus démocratique. Il est le moyen trouvé par l’éternel courant révolutionnaire pour abattre la République. Bock-Côté, qui a été le témoin de la tentative de noyer l’identité québécoise dans le multiculturalisme canadien, est l’un des meilleurs analystes du phénomène.[/access]

Le multiculturalisme comme religion politique

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Le cinéaste Nekrassov déprogrammé au Parlement européen

Andreï Nekrassov en 2007 (Photo : Elke Wetzig – Wikimedia commons – cc)

L’Union européenne a la science infuse. Elle seule connaît quel type de régime il convient de mettre en place : démocratie libérale, économie de marché, règle de l’équilibre budgétaire (que personne ne respecte), etc. Ce n’est pas tout. Aux dernières nouvelles, elle seule peut aussi juger des films qui « disent la vérité » sur ses amis et ennemis. Enfin, sa vérité dirons-nous. Or, la Russie est un ennemi comme chacun le sait. Le plus grand même, loin devant le Qatar et l’Arabie saoudite qui font l’objet d’une déférence sans bornes, particulièrement en France. Tout ce qui concerne la Russie devrait être à charge contre elle. C’est ce que vient de découvrir le réalisateur russe Andreï Nekrassov avec son film The Magnitsky Act, behind the scenes.

Le cinéaste a, au bout de trois années d’investigation, conclu à l’innocence de la Russie face à William Browder, investisseur américain qui dirige le plus grand fonds d’investissement étranger en Russie (Hermitage Capital Management). L’aventure de cet homme d’affaires avait débuté dans les années 90 quand il s’était installé en Russie. Soutien de Vladimir Poutine pendant dix ans, il s’était ensuite opposé à lui, l’accusant de détournements d’argent public, avant de le rallier durant la campagne présidentielle 2014. De plus, Sergueï Magnitski, avocat russe et employé de Browder, aurait découvert des malversations massives opérées par l’État. Emprisonné, cet avocat est mort dans des circonstances douteuses. Le régime russe est accusé de l’avoir battu et laissé mourir faute de soins médicaux.

D’après le film de Nekrassov, Browder aurait en fait convaincu les autorités occidentales de la culpabilité de la Russie dans cette fraude et dans l’assassinat de son avocat. Son travail l’a amené à conclure que la Russie n’était pas coupable et que Magnitski n’avait pas été battu à mort. Une version qui vient mettre à mal le prisme de lecture européen sur la Russie. « Nekrassov est courageux d’aller jusqu’au bout de ce travail et de le présenter, cela témoigne d’une grande honnêteté intellectuelle », juge Jean-Robert Raviot, professeur de civilisation russe à l’université Paris-Ouest Nanterre.

Encensé un jour, snobé un autre

Le documentaire devait être projeté fin avril au Parlement européen. Quelques minutes avant le début de la séance, Browder et ses avocats ont fait pression pour que le documentaire ne soit pas diffusé. Plusieurs députés européens étaient aussi d’ailleurs ouvertement opposés à cette programmation, tel que l’Allemand Elmar Brok ou le Lituanien Petras Austrevicius, et n’ont pas manqué de le faire bien savoir. La menace du procès en diffamation a fait son effet, le film a été déprogrammé. Plusieurs chaînes de télévision avaient financé ce documentaire comme par exemple NRK et NFI en Norvège et Arte. La célèbre chaîne franco-allemande devait le proposer aux téléspectateurs le 3 mai mais l’a supprimé de sa grille des programmes[1. La porte-parole de la chaîne a apparemment déclaré qu’Arte vérifiait la rigueur du documentaire « afin d’être certain qu’il n’y avait rien à lui reprocher » et que, malgré l’annulation, il pourrait encore être diffusé par la chaîne « dans quelques semaines »…] L’affaire n’a pas été ébruitée du tout par les médias occidentaux. Ils avaient pourtant loué Nekrassov quand il avait sorti, en 2007, un film à charge contre la Russie sur l’affaire Litvinenko. Pour rappel, Alexandre Litvinenko, ancien agent du KGB exilé en Angleterre, avait été retrouvé mort empoisonné au polonium. Dans un rapport d’enquête, le juge d’instruction britannique Robert Owen avait fait part de ses soupçons sur l’implication du Kremlin. Cette même année, le festival de Cannes avait sélectionné le film. Les médias français avaient mis en lumière ce documentaire et s’étaient montrés admiratifs à son égard. On consacrait même des portraits élogieux à Nekrassov. Avec The Magnitsky Act, silence radio. Personne pour s’offusquer de cette déprogrammation soudaine. Il faut dire que le film va à l’encontre de la vérité de l’Occident. Selon Jean-Robert Raviot, « il existe un politiquement correct occidental sur ce qu’il convient de penser du système politique et des dirigeants russes. Dès qu’on s’écarte de ses présupposés, on “sort du cadre”, en quelque sorte ». Quoique Poutine ne mérite pas la palme du démocrate modèle, il semble toujours le coupable idéal aux yeux de l’UE. Et Nekrassov remplissait jusqu’à maintenant tous les critères de l’opposant russe parfait. Les médias occidentaux étaient fiers de porter l’étendard d’un critique de Poutine.

L’UE terre de liberté, vraiment ?

La déprogrammation de son film donne la sensation qu’il est de bon ton de s’attaquer à la Russie, qu’elle le mérite ou non. Mais elle laisse surtout craindre le développement d’une pensée unique dans l’UE. « Il y a une censure de l’information, mais ce qui est encore plus grave, c’est qu’il y a la mise en place d’une réelle propagande », note encore Karine Bechet-Golovko, docteur en droit russe et professeur invitée à l’université d’Etat de Moscou.

Difficile aussi de croire que Nekrassov, cinéaste ouvertement opposant à Poutine, ait voulu plaire au dirigeant russe avec ce documentaire. Tant que sa parole rentrait dans le moule, il ne rencontrait pas d’obstacle. Une œuvre contre le Kremlin relèverait donc du combat pour la liberté ; une œuvre qui le dédouane ne peut être que méprisable. Pour Karine Bechet-Golovko, « il est déplorable que les instances politiques soient à ce point partisanes et idéologiquement orientées. Il semblerait que nous soyons entrés dans une période où la fin justifie les moyens. Peu importe les moyens, il faut blâmer la Russie, que ce soit vrai ou faux, cela n’intéresse personne ».

L’UE se fait pourtant soi-disant garante de la liberté d’expression, avec l’article 11 de la Charte des droits fondamentaux du 7 décembre 2000. Ce texte s’applique aux 27 Etats-membres mais aussi aux organes de l’UE. Or, le Parlement européen s’est soumis aux injonctions de particuliers qui n’ont en principe aucun droit de faire censurer un film. De quoi écorner l’image d’un espace de droits et libertés. « Que ces organes défendent des intérêts particuliers et puissent être contraints par ce qui n’est finalement qu’un homme d’affaires fait réfléchir sur la puissance réelle des organes de l’UE », analyse Karine Bechet-Golovko.

Europe en déclin vs. réveil russe

L’UE a toutes les raisons de se sentir menacée par une grande puissance russe qui est omniprésente sur la scène internationale (Iran, Syrie, etc.). De son côté, elle apparaît clairement en déclin. Elle traverse une crise de défiance entre les peuples et leurs dirigeants. La Russie, au contraire, reprend du poil de la bête. « La politique russe de soft power porte ses fruits, car elle réussit à mettre en doute, auprès des opinions publiques occidentales la parole des dirigeants occidentaux, dont la légitimité est en plus en crise. L’audience de médias russes (notamment la chaîne de télévision RT) est en hausse, que ce soit aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne ou en Allemagne », explique Jean-Robert Raviot.

En outre, l’UE est embourbée dans une crise idéologique. Elle est tiraillée entre les « déconstructeurs » de son identité historique et culturelle, la montée des forces eurosceptiques, sans oublier la menace toujours plus grande des attentats. Elle échoue aussi à gérer la crise des migrants. Elle est discréditée quand « la Russie affirme ses intérêts vitaux et est apte à les défendre », rappelle Karine Bechet-Golovko. Elle ne voit pas d’un bon œil la présence de cette puissance russe qui fait des démonstrations – parfois too much – de son identité assumée. Alors elle fait avec les moyens du bord : sanctions économiques (qui ruinent les paysans européens), censure d’un artiste, pour éviter qu’on parle de sa propre faiblesse. Un avis que partage Bechet-Golovko : « La Russie joue le rôle de l’ennemi fédérateur. L’ennemi doit être mauvais, démonisé, car il permet de dépasser les conflits intérieurs et de rassembler autour d’un même combat. L’UE se porte assez mal aujourd’hui, son inefficacité à régler les crises conduit plusieurs pays à prendre leur distance, allant jusqu’à parler de sortie. Donc il faut détourner l’attention. » Nekrassov a montré qu’il était indépendant de Poutine mais pas manichéen. Il a fait primer le sérieux d’un reportage sur ses propres griefs contre le dirigeant russe. Il ne pouvait pas s’exprimer en Russie. Ce n’est pas non plus dans l’UE qu’il pourra le faire. Les désillusions européennes n’en finissent pas.

Coffret intégrale Andrei Tarkovski

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PS : Dans une version précédente de cet article, nous avons commis deux erreurs. Le cinéaste Nekrassov ne doit en effet pas être confondu avec le jeune journaliste du même nom, opposant notoire au Kremlin. Le réalisateur de films, bien connu pour son documentaire anti-Poutine sur l’affaire Litvinenkoen 2008, semble être devenu un soutien de Poutine depuis mars 2014. Toutes nos excuses pour ces bévues.
Merci à Madame Fisher, de nous avoir signalé ces inexactitudes.

Nuit debout: utopie du soir, espoir

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(Photo : Hugo AYMAR/HAYTHAM-REA)

Mettez-vous à ma place : je suis de gauche et je suis même communiste. C’est peu de dire que je ne vis pas une période particulièrement faste. La trahison de la social-démocratie, je connaissais, c’était même une habitude mais dans ces proportions-là, je ne l’imaginais même pas. Les expériences de gauche, qui semblaient bien parties comme le Venezuela de Chavez ou la Grèce de Syriza se sont assez vite effondrées pour des raisons différentes mais le résultat est le même : ça a raté. Encore une fois.

En France, la création du Front de gauche a plutôt été un moment heureux avec les 11,5 % de Mélenchon à la présidentielle. Mais pour quoi faire ? Pas grand-chose : entre les logiques de survie de l’appareil du PCF et l’égo cyclothymique de Mélenchon, le Front de gauche s’est dissous.

Oui, mettez-vous à ma place. Je suis un utopiste. J’assume le mot. Je me demande à partir de quand il a pris des connotations négatives au point de devenir synonyme de totalitaire dans le pire des cas ou de légèrement benêt dans le meilleur. Je dirais entre la fin des années 1970 et le milieu des années 1990, entre la naissance de la Nouvelle Philosophie, le Vive la crise présenté par Yves Montand et l’année où Furet écrivit Le Passé d’une illusion, frappant de suspicion toute démarche cherchant à remettre en question l’ordre établi. Pourtant, je persiste et signe, je suis un utopiste parce que j’ai du mal à m’imaginer heureux tout seul, ce n’est pas plus compliqué que ça.[access capability= »lire_inedits »]

En vieillissant, je pensais que ça allait se calmer. Tout le monde me le disait. Tu mettras de l’eau dans ton vin (quelle affreuse métaphore, surtout si le vin est bon !). Eh bien ! Pas du tout!

Plus grave encore, je regarde même avec une sympathie non dissimulée tous ces groupes, ces initiatives, ces mouvements qui ont fleuri de manière inattendue et autonome en marge des organisations officielles. Oui, j’ai lu L’insurrection qui vient avant qu’Alain Bauer transforme Julien Coupat en Fantômas des TGV et Tarnac en base arrière de l’Ennemi intérieur. Oui, avec quinze ou vingt ans de moins, et à condition qu’il y ait des douches chaudes, j’irais bien passer du temps sur une ZAD pour voir s’il est possible d’inventer d’autres façons de vivre ensemble.

Alors comment voulez-vous que le mouvement Nuit debout ne m’ait pas, d’emblée, séduit ? Il y a d’abord eu cette idée, éminemment poétique, de sortir du temps en choisissant de continuer le mois de mars indéfiniment. Comme dans ce roman de Boris Vian de 1953, L’Arrache-Cœur : aujourd’hui, nous sommes le 43 mars. Le choix de la nuit non plus n’est pas anodin et participe de cette poésie : la nuit est ce moment où l’on peut encore essayer d’échapper au temps calibré par les convenances de la société marchande.

Il y en a qui ont beaucoup lu, dans les Nuits debout, loin des abrutis intolérants qui ont craché sur Finkielkraut. Notre amie Eugénie Bastié qu’on n’imaginerait pas spécialement favorable au mouvement, n’a-t-elle pas trouvé des participants qui lisaient La France contre les robots de Bernanos et a estimé avec raison que cela suffisait à racheter le tout. On peut lire dans ce pamphlet : « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. »

On pourrait trouver paradoxal d’espérer retrouver cette vie intérieure dans un tel rassemblement, au milieu de discussions parfois oiseuses. C’est oublier que nous sommes dans un monde où il est de plus en plus difficile d’être injoignable. Le désir des participants à Nuit Debout, c’est d’abord, avant toute élaboration d’un contenu programmatique, le désir de vivre un moment hors du temps. D’où la nuit, d’où le 43 mars. D’où, encore une fois, cette idée de réinventer le temps. Et s’il y a des lecteurs de Bernanos, il y a en forcément de Debord qui écrivait dès 1967, dans La Société du spectacle : « Dans son secteur le plus avancé, le capitalisme concentré s’oriente vers la vente de blocs de temps “tout équipés”, chacun d’eux constituant une seule marchandise unifiée, qui a intégré un certain nombre de marchandises diverses. »

Ce qui m’a frappé dans les deux Nuits debout que j’ai pu voir, celle de Lille, place de la République (aussi) et celle de Nantes, place du Bouffay, c’est d’abord ce désir du pas de côté, du moment pris pour respirer, parler et finalement peu importe ce qui se dit. Le simple fait que cela ait lieu suffit : « Rien n’aura eu lieu que le lieu », dit Mallarmé dans Un coup de dés.

J’ai alors pensé à ce livre paru il y a bientôt quarante-cinq ans, et qui était à la fois une bande dessinée, un manifeste et le récit d’une utopie possible. C’était L’An 01 de Gébé qui devait être adapté en film par Alain Resnais, film dans lequel je me suis laissé dire que notre cher Luc Rosenzweig avait été figurant. Dans L’An 01, on ne fait pas la révolution, simplement « On arrête tout et on réfléchit ». Et le fait de tout arrêter suffit à changer le monde après ce temps de réflexion.

C’est sans doute ce qui énerve beaucoup à droite et un peu aussi à gauche. On se gausse des ateliers et commissions aux intitulés très murayiens, de la bigarrure des participants qui se révoltent contre les ondes électromagnétiques ou sont des adorateurs de la biodynamie, du langage des sourds-muets utilisé pour applaudir ou marquer son désaccord mais l’ensemble reste insaisissable, d’autant plus que ce mouvement, par la voix de Frédéric Lordon, est conscient de ses limites. « Nous n’occupons pas pour occuper. Nous occupons pour atteindre des objectifs politiques. […] Il faut que nous nous méfiions de notre entre-soi. Nous sommes tous ici assez homogènes », a déclaré l’économiste, la nuit du 34 mars.

Insaisissable par la droite, donc, ce qui était prévisible mais aussi par la gauche « amie ». J’ai bien vu des stands ou des regroupements du NPA, des JC, des écolos et autres mélenchonistes mais ils sont d’une discrétion de violette. On peut se rassurer, chez ses adversaires, en trouvant des ivrognes, des violents, des soraliens. C’est que les Nuits debout sont comme une auberge espagnole : on y trouve ce qu’on y amène a priori. Une détestation pour ces gauchistes crasseux ou une envie de voir, de voir « au cas où », de voir si cette fois-ci, ce ne serait la bonne. Et moi, j’ai bien aimé entendre cette jeune infirmière aux urgences, jolie et fatiguée, parler simplement de son travail de plus en plus dur, sans que cela se fasse par l’intermédiaire d’un écran.

Voilà, j’aime la Nuit debout parce qu’elle me donnent encore une fois, comme lorsqu’on rencontre une femme, l’occasion de me dire : « La révolution, c’est elle. » Et je préfère le chagrin d’amour qui suivra peut-être au regret de ne pas avoir essayé. Ou comme le disait Faulkner : « Entre le malheur et rien, je choisis le malheur. »

Jusqu’à la prochaine fois…[/access]

Le passé d'une illusion

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L'insurrection qui vient

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La France contre les robots

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La société du spectacle

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Un coup de dés jamais n'abolira le hasard

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Quand Trump dit «America first», ça veut dire quoi?

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Gary Cooper dans « Le Train sifflera trois fois » (Photo : DR)

L’Amérique est lasse. Lasse de gendarmer le monde. Gendarme elle l’était parce qu’elle le voulait bien, mais surtout parce qu’on le lui demandait avec insistance. Lasse de se battre pour protéger l’Arabie saoudite contre les chiites qui veulent la peau des wahhabites et contre son enfant monstrueux et dévoyé, les fanatiques de Daech. Lasse de faire la guerre en lieu et place d’une armée irakienne ni motivée ni combative.

Lasse de bombarder en Syrie, en Libye et en Afghanistan. Lasse de faire contre le terrorisme ce que l’Europe molle et de plus en plus ramollie répugne à faire. Lasse de verser des milliards pour que l’Afrique ne meure pas de faim ou de maladie. Lasse de faire tout ça et, en retour, de se faire cracher à la gueule : plus elle intervient et plus l’anti-américanisme prospère.

Il s’agit d’une lame de fond dont Donald Trump a saisi la force mieux que quiconque. Tel est le sens de ses discours rythmés par un « America first ». « L’Amérique d’abord », le monde après. Il n’est pas sûr que sa rivale, Hillary Clinton, ne soit pas obligée de le suivre un peu sur ce terrain. L’isolationnisme fait partie d’une longue tradition américaine. Donald Trump a des mots qui en Europe choquent. Il ne veut pas de musulmans sur le sol américain. Mais ce n’est pas lui qui enverra des GI se faire trouer la peau pour tuer des musulmans…

L’Europe s’est longtemps abritée dans les plis de la bannière étoilée. Pourtant le terrorisme fait des ravages chez nous, pas au Kansas ou au Texas. Pour aider les dirigeants américains à comprendre ce qui se passe en Amérique un western peut les aider : « Le Train sifflera trois fois ».

Le shérif — Gary Cooper — se trouve seul pour faire face à une bande de hors-la-loi qui ont décidé de l’abattre. Il cherche de l’aide, des volontaires pour les affronter. Tous se défilent : la lâcheté et la peur règnent sur la ville. Finalement, Gary Cooper triomphera. La ville soulagée viendra l’acclamer. Le shérif dégoûté arrachera son étoile, la jettera au sol et partira. Croyez-vous que François Hollande, Angela Merkel et quelques autres ont envie de ramasser cette étoile ?

Black M: ça dé-rappe pas mal à Verdun

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verdun palmyre russie

Il n’y a pas de hasard, même quand on s’appelle Samuel Hazard, qu’on est maire de Verdun et qu’on a l’idée loufoque de convier un rappeur pour fêter — pardon : commémorer — le centenaire de la plus funeste bataille de tous les temps.

Il n’y pas de hasard chez Hazard, mais il y a du danger (hazard en anglais). Un danger dont M. Hazard et ceux de sa coterie dirigeante n’avaient peut-être pas conscience et qui a abouti à l’annulation de leur happening.

Petit préalable linguistique

Les réseaux sociaux sont entrés en ébullition sur leur aile droite sitôt l’annonce du concert de Black M. Comment pouvait-on placer, hurlaient-ils, un tel événement sous le patronage d’un « rappeur antifrançais » ? Je déteste les pléonasmes. Un « rappeur antifrançais », c’est comme un « arrosoir mouillant ». Le rap est afrançais dans le meilleur des cas, étant importé sans sous-titres des ghettos de New York. Quoi ? On me dit qu’ils « râpent » en français ? Voyons ! L’accentuation d’une langue est son premier signe distinctif, et celle du rap dit français véhicule la phonétique d’une langue étrangère. Heureusement, cela a pour vertu d’entraver la compréhension des textes.

Pour ma part je m’arrête là. Que ces MM. Casquette-à-l’envers soient antifrançais tombe sous le sens, même quand tout sens leur est étranger. Le caractère culturellement hostile du genre est peut-être difficile à capter pour la troisième génération de Français abreuvée de musiquettes anglosaxonnes hâtivement traduites. Si les grands-pères ont pu avaler le trémoussement écervelé des yéyés, comment reprocher aux petits-fils de gutturaliser leur parler ordinaire et de systématiquement mettre l’accent sur la première syllabe à la manière de Cabrel ?

Dilemmes musicaux

Les patriotes français n’auraient pas dû s’emporter contre M. Hazard, ni l’abreuver d’insultes jusqu’à lui faire annuler son spectacle. Cette campagne prouve leur manque de discernement. Ils auraient dû au contraire lui être reconnaissants. Black M n’est « représentatif » de la France d’aujourd’hui qu’aux yeux des propagandistes du melting pot global et de quelques communautés bien définies. Il ne risquait en aucun cas de « détourner » ou de « brouiller », ni même de « salir » la mémoire de Verdun. Au contraire, les indignations qu’il soulevait allaient bien au-delà du camp qui vote FN. Chaque famille française, qu’elle soit de droite ou de gauche, a laissé des ancêtres dans ce charnier et la simple idée de chanter sur leurs sépultures doit révulser plus de cœurs qu’on n’ose se l’avouer. En obtenant son bannissement, on l’a mis, lui et ses soutiens, dans la position enviable de victimes.

Ce qui étonne, dans cette affaire, c’est la parfaite incongruité de l’ensemble. Avec un peu d’habileté, la mairie de Verdun aurait pu rassembler plutôt que diviser. Mais était-ce son but ?

Il existait jusqu’il y a peu, et il existe encore dans certains pays, une musique taillée sur mesure pour les événements de ce genre. Cela s’appelle le classique. C’est vieillot, mais approprié. A Verdun, le Requiem de Fauré s’imposerait de lui-même. Sur les ruines de Palmyre, Assad et Poutine ont dépêché un grand orchestre symphonique, non le chanteur pop à la mode qui aurait « rallié les jeunes ». Mais la France n’est ni la Russie ni la Syrie. Au pays de festivus festivus, on enterre les morts aux sons des Rita Mitsouko « parce que le défunt les aimait bien et qu’il aurait voulu qu’on s’éclate plutôt que de faire la gueule ». Au pays de festivus festivus, la musique solennelle et l’état d’âme qui y correspond sont du dernier ringard. Le choix qui s’offrait à M. Hazard était donc, somme toute, assez restreint.

Mais on aurait pu monter par exemple un opéra rock sur Les héros de Verdun avec Johnny dans le rôle de Joffre et Nina Hagen dans celui de von Falkenhayn, version trans. Un spectacle bling-bling-consensuel qui aurait été au patriotisme ce que les Enfoirés sont à la solidarité sociale. Avec une bonne orchestration et des paroles débordantes de pathos, on aurait « fait vibrer » toute la France frivole, c’est-à-dire beaucoup de monde. Mme Hollande et M. Merkel auraient pu monter sur scène sous les ovations, et les détracteurs de ce kitsch tudesque eussent passé pour de vils ronchons. Esbroufe, émotion, confusion : « Certes, c’est démago ! Mais quels beaux airs ! Quels interprètes ! »

Or il n’en est rien. M. Hazard n’a rien trouvé de mieux que de convoquer l’antidote parfait à toute tentative de consensus national, le répulsif absolu. Offrant du même coup la mémoire de Verdun, malmenée mais intacte, tout entière aux forces de la réaction. Sur un plateau ! Comme on leur a offert Jeanne d’Arc. Comme s’il préparait secrètement son passage au FN…

Un succès continu dans l’échec

A tout bien prendre, il est surprenant qu’un pouvoir démonétisé n’ait pas su plus habilement exploiter une telle commémoration. Les morts de la Grande Guerre sont l’un des rares sujets sur lesquels les Français, en gros, peuvent tomber d’accord. Une de leurs dernières valeurs sacrées, également. Or que fait-on ? On s’empresse de les bafouer en invitant, littéralement, des rappeurs à danser sur leurs tombes.

La symbolique de ce geste absurde est multiple et, à chaque fois, hautement significative.

Tout d’abord, elle s’inscrit dans une course à l’abîme engagée de longue date. Pour tomber aussi bas dans l’estime de ses sujets — pardon : de ses concitoyens —, le pouvoir français n’a pas seulement failli sur les indices matériels de la gouvernance : chômage, sécurité, niveau de vie, prestige international. Il a aussi, et surtout, multiplié les provocations symboliques comme s’il avait voulu s’aliéner des franges de plus en plus vastes de l’électorat.

Quelle urgence y avait-il à mobiliser la crédibilité et les ressources de l’État autour du Mariage pour tous, qui ne concerne, en tout état de cause, qu’une part très mince de la population ? A-t-on songé que l’électeur de base, fût-il socialiste, qui peine à boucler les fins de mois, pouvait avoir sur cette urgence une opinion très différente de celle de l’« intelligentsia créative » du Marais et de la Rive gauche ? Seule conséquence à portée historique : l’émergence par contrecoup de la Manif pour tous, embryon d’une Tea Party à la française.

Quel besoin avait-on d’imposer des vulves conceptuelles à Versailles et des arbres de Noël en forme de plug anal sur des places où se promènent les familles ? D’inventer des ministres de la Culture qui ne lisent rien, pas même le prix Nobel français ?

Qu’avait-on à soutenir diplomatiquement, au Moyen-Orient, des terroristes sanguinaires que les structures de sécurité du même État français considèrent comme une menace de premier plan ?

Quel goût étrange, enfin, suggérait-il de perturber la paix des morts qui ont défendu la patrie avec des spectacles qui martèlent à grands coups de décibels le triomphe de l’étranger ? Voulait-on donner raison à Renaud Camus en attestant que les ex-colonies, sous tutelle anglo-saxonne, avaient déjà accaparé le pouvoir culturel en France, faute d’avoir physiquement remplacé sa population ?

On observe dans les régimes à la dérive ce besoin de scandaliser leur propre population, comme s’ils voulaient inlassablement se donner des garanties de leur toute-puissance. Nous reviennent en mémoire l’élévation du cheval de Caligula au rang de sénateur, les palais blancs de Ceausescu dans une Roumanie crevant de faim, l’ostentation Duvalier et les mille carnavals africains.

Le pouvoir des symboles

Ceci nous conduit à un rapprochement hautement symbolique. Le projet de rap à Verdun survient au moment même où la France est gouvernée par diktat. Le recours à l’article 49.3 pour faire passer une loi sur le travail sans doute nécessaire revient à assommer le malade pour lui administrer un vaccin. Il achèvera de discréditer l’économie libre et de conforter dans son assistanat une nation dont les conditions de travail sont parmi les plus socialisées et les plus protégées en Europe. Encore un contrecoup (non) désiré ? La France serait-elle gouvernée à coups d’oxymores ?

A ce point, un autre parallèle s’impose. Au moment même où les manifestations se multiplient en France, la Russie fête le jour de la victoire sur le nazisme, goujatement boudée par les Occidentaux. Au moment où le chef de l’État français, d’une impopularité jamais vue dans l’histoire, s’entoure de robocops, le chef de l’État russe assiste au défilé militaire au ras du sol, à hauteur d’homme, et non du haut de la fameuse tribune des apparatchiks. A l’heure où le pouvoir français délègue aux rappeurs le soin de commémorer ses combattants, le chef de l’État russe prend la tête du Régiment immortel en brandissant la photographie de son père, combattant et blessé de guerre. Ces symboles, qui ont dû impliquer un effort de sécurité colossal, sont d’une puissance historique.

Changer de paradigme

Mais il serait faux de réduire cet abîme à une affaire de personnel. Verdun est un symbole trop lourd et trop vaste pour la France actuelle, quels qu’en soient les dirigeants.

Les morts de Verdun et des autres golgothas de la Grande Guerre demeurent l’unique trait d’union entre tous les vivants de la France moderne, nation profondément divisée. Tragiquement, obstinément divisée par sa Révolution, maladie qu’elle a exportée vers le reste du monde, et dont tout le monde cherche à se remettre… sauf son foyer originel.

Pour leur rendre l’hommage que ces morts méritent, pour parachever le service qu’ils ont rendu à la nation, il faut des gestes absolument solennels, absolument simples, absolument impartiaux. Il s’agit de réintégrer dans un même corps les deux moitiés d’une âme déchirée sans qu’aucune ne s’y sente humiliée. Aucune idéologie ne peut accomplir cela à elle seule. C’est pourquoi la Russie a restauré sa foi sans renier son passé soviétique. C’est pourquoi son armée qui n’a pas changé ses insignes rouges défile derrière le signe de croix de son ministre de la Défense… lui-même bouddhiste. Les Russes, renaissant après quatre générations de cauchemar communiste, ont compris cette simple vérité encore totalement inaccessible aux élites françaises : que l’idéologie, c’est la division.

Pour accomplir sa réunification, la France n’a pas besoin de héros. Mais elle a besoin de gens humbles, sans idéologie et impartiaux. Ce qui est peut-être encore plus rare.

La tactique du Diable

Mais les polémiques créées autour de Verdun vont masquer encore un autre aspect de cet héritage, peut-être le plus important à l’échelle de l’humanité. Le message Verdun dépasse les frontières de la France et les bornes de 14-18. Il est époqual : il nous fait entrer, tous, dans une autre époque.

Dans le pays où je suis né, en Serbie, on a connu aux côtés des Français le versant héroïque de la Grande Guerre : les Dardanelles, le front de Salonique. D’où cette fraternité d’armes qui s’est transformée en fraternité tout court entre nos nations. Mais Verdun, la Somme, c’est son aspect purement mécanique. Aucune fraternité ne s’en dégage, juste le sentiment de l’absurde et du dégoût. Verdun annonce la sortie de l’Histoire du mâle européen. Dada, le surréalisme, le nazisme y prennent leur source. La massification, l’écrasement de l’humain par les moyens dont il s’est doté, y trouvent leur expression parfaite. Notre transformation rapide dans le ratorium puis la grande fourmilière des visions de Zinoviev, c’est là qu’elle commence.

Je possède chez moi l’intégrale de l’Illustration, couvrant la période 1914-1919. Pour une grande part, c’est un catalogue d’armements. J’ai passé des heures à y survoler un défilement monotone de chiffres et de rodomontades technologiques. A chaque numéro, nous avions l’arme décisive qui allait permettre de les exterminer comme des blattes. Notre canon de 75, nos fusils supérieurs… On y voit déjà l’esquisse des « bombes intelligentes » et des « bombardements chirurgicaux » qui ne sont jamais que de nouveaux carnages. Je ne pouvais m’empêcher d’imaginer la même vantardise dans les Bildzeitungen de l’autre camp.

Deux hordes de fous qui s’entre-tuent en clamant que l’autre n’est pas humain ! Les guerres de tribus, où la bataille est résolue par l’affrontement à la massue de deux champions délégués par chaque camp, sont infiniment plus civilisées et plus sensées que ce délire scientiste !

Car les batailles du front de l’Ouest n’avaient rien, à vrai dire d’un combat. Cela revenait, pour les soldats, à affronter des forces élémentaires, des ouragans meurtriers, en priant la Providence. Les célèbres Orages d’acier de Jünger en témoignent : le pur bonheur d’être vivant, la satisfaction d’avoir tué son adversaire plutôt que d’être tué. Sans sentiment. Sans haine. Comme de survivre à un raz-de-marée. Comme de faire boucherie.

Mieux encore, ce roman ironiquement appelé Civilisation, de Georges Duhamel, qu’on aurait dû faire lire dans tous les lycées en ces années de jubilés et qu’on s’est empressé d’enterrer malgré son prix Goncourt. On y voit la civilisation moderne incarnée par un autoclave soufflant et sifflant, un lazaret où l’on rafistole à la chaîne des machines humaines cassées par la guerre mécanisée. Un système de destruction autoalimenté, sans but ni raison, d’où la volonté humaine est exclue.

Le fleuve des morts de Verdun charrie toutes ces ombres-là. Les réduire à une rivalité entre la culture rap et l’idéologie du Front national est une obscénité et une offense non seulement à l’égard de ces morts ou du sentiment patriotique, mais envers l’humanité entière. Tout compte fait, je reviens sur mon hypothèse de départ : peut-être savaient-ils parfaitement ce qu’ils faisaient. Si le Diable avait une tactique pour monter encore plus les peuples contre eux-mêmes, il ne s’y prendrait pas autrement.

Un printemps russe patriotique

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moscou russie poutine
Défilé du 9 mai 2016 à Moscou. Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21893692_000002.

Il y a une semaine, les célébrations du 9 mai ont débuté par la traditionnelle parade. Le défilé des soldats, la présentation des unités blindées, des avions et hélicoptères, des armes de pointe et des machines de guerre visent à faire une démonstration de puissance militaire, à assurer la projection d’une image de force.

L’après-midi, place au cortège du « Régiment immortel », une manifestation spontanée, née en 2012 à l’initiative d’un journaliste, qui se propose de rendre hommage aux anciens combattants. Les participants brandissent les portraits de leurs proches ayant œuvré à la victoire soviétique sur l’Allemagne nazie.

En 2015, à l’occasion du 70e anniversaire de la victoire, le Régiment immortel a pris une ampleur sans précédent. Cette année encore, des centaines de milliers de Russes ont parcouru les rues du centre-ville de Moscou pour converger vers la place Rouge. À Saint-Pétersbourg, le cortège s’est déployé le long de la perspective Nevski. Le Régiment immortel s’est également mis en marche dans toutes les villes de Russie, d’ex-Union soviétique, mais aussi de par le monde, dans près de 50 pays, là où résident des communautés russes : Berlin, Londres, New York, Washington, Buenos Aires…

Au total, des millions de participants, de tous âges. Quelques rares vétérans arborant leurs médailles ; des enfants coiffés de calots kaki, vêtus d’uniformes ; des adolescents en treillis… Les plus âgés fredonnent des chansons des années de guerre. Le succès populaire est indéniable.

Vladimir Poutine s’est joint au cortège de Moscou, une photo de son père à la main, tout en précisant qu’il se refusait à donner à cette action « qui vient du cœur de notre peuple » un caractère bureaucratique, officiel. Il a salué le respect qu’inspirent à toutes les générations ceux qui ont défendu leur pays.

Bien que, contrairement à l’an passé, les chefs d’État étrangers n’aient pas été conviés (à l’exception du président kazakh Noursoultan Nazarbaev), des invités européens étaient cependant présents… dont un couple de Français, sacrés par Vladimir Poutine, qui s’est entretenu avec eux au Kremlin, « meilleurs ambassadeurs de la France ».

Jean-Claude et Micheline Magué sont venus faire offrande des décorations de guerre de leur famille aux parents du défunt officier Prokhorenko, attristés par le silence des médias français sur sa récente disparition en Syrie.

Alexandre Prokhorenko, 25 ans, originaire de la région d’Orenbourg, s’est illustré près de Palmyre, où il était chargé de marquer les cibles terroristes au sol pour aiguiller les avions de chasse des forces spéciales russes. Le 17 mars 2016, le jeune militaire a trouvé la mort en demandant à son commandant de lancer un bombardement sur sa propre position, après s’être retrouvé encerclé par des djihadistes de l’État islamique.

Le 11 avril, un oukaze présidentiel a permis de lui décerner à titre posthume la plus haute distinction honorifique, celle de « héros de la Fédération de Russie ». Sa dépouille, retrouvée fin avril par les forces kurdes syriennes, a été rapatriée. Ses obsèques ont eu lieu le 6 mai, avec les honneurs militaires, le lendemain du concert de l’orchestre symphonique du théâtre Mariinski de Saint-Pétersbourg, dirigé par Valeri Guerguiev, dans l’amphithéâtre antique de Palmyre, retransmis en direct par la télévision publique russe. À cette occasion, les autorités de la ville d’Orenbourg, où un deuil a été décrété, ont dévoilé une plaque commémorant la mort du jeune homme sur la façade de la caserne des officiers.

Les journaux russes ont glorifié pendant des semaines la bravoure d’Alexandre Prokhorenko, de l’étoffe dont on fait les héros. Alexandre est paré de toutes les vertus. On loue sa jeunesse exemplaire, son sens aigu des responsabilités : excellent élève d’extraction modeste, il aidait ses parents après l’école, rêvait d’une carrière militaire depuis l’enfance. On raconte qu’avec sa classe il a planté 600 bouleaux dans une allée. Les uns exaltent son acte d’héroïsme « digne d’un roman », d’autres évoquent « un film d’Hollywood », c’est selon…

L’esprit de sacrifice et l’amour de la patrie ne laissent pas indifférents le monde du spectacle et Internet. En l’honneur du jeune homme, des célébrités récitent le poème Le Fils de l’artilleur, de l’écrivain soviétique Konstantin Simonov ; des clips et montages vidéo sont diffusés sur YouTube. Ces hommages appuyés, sorte de reviviscence de la mémoire de la deuxième guerre, viennent cette fois illustrer une autre guerre, contemporaine, sur un autre territoire.

Le très lourd tribut soviétique dans la lutte contre le nazisme ne peut être étranger à ce retour obstiné de l’héroïsation, et surtout à cette omniprésence de la guerre dans l’imaginaire collectif. Chansons, cinéma et littérature de guerre continuent d’occuper une place de choix. Il n’est que de citer des classiques comme La Jeune Garde d’Alexandre Fadeev, Dans les tranchées de Stalingrad de Viktor Nekrassov, toujours lus. Pourtant, même à l’époque soviétique, le récit des hauts faits héroïques a alterné avec les témoignages plus personnels et plus tragiques : aux mémoires officiels des généraux ont succédé les ouvrages des vétérans, simples soldats, qui, dans les années 1960, ont fait tomber les canons idéologiques en narrant leur expérience quotidienne au front.

Si le patriotisme, qui prête au soupçon, ne fait plus recette en Occident, la fabrique des héros – petits et grands – fonctionne toujours à plein régime à l’Est.

Laetitia Strauch-Bonart: le conservatisme n’est pas réac

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Laetitia Strauch Bonart, par Hannah Assouline.
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Laetitia Strauch Bonart, par Hannah Assouline.

Daoud Boughezala : Au début de votre livre, vous revenez sur votre histoire familiale. En quoi vous a-t-elle portée vers le conservatisme ?

Lætitia Strauch-Bonart[1. Doctorante en science politique, Lætitia Strauch-Bonart vient de publier Vous avez dit conservateur ? (Le Cerf, 2016).] : Je suis née dans une famille sans père. Mon père ne voulait pas d’enfants : il n’a absolument pas assumé mon éducation et s’est contenté de payer une pension alimentaire sans jamais me voir. C’est très difficile de se construire dans ces conditions parce qu’il vous manque des repères essentiels. Symboliquement, un père représente beaucoup de choses : l’autorité, la verticalité, le respect de la parole donnée. Du coup, j’ai réfléchi au besoin de racines et aux ressorts de la société dès l’enfance, certes de manière très embryonnaire (rires) !

Qui plus est, bien qu’issue d’un milieu modeste où on ne lisait pas, ma mère, passionnée par la littérature et la musique, a réussi à devenir enseignante au conservatoire. Elle m’a transmis l’amour de la culture et le goût du travail, bref l’esquisse d’un conservatisme.

Ces valeurs conservatrices qui vous sont chères, les retrouvez-vous dans les programmes des candidats aux primaires de la droite ?

Pas du tout. La première chose qui me frappe dans les programmes présidentiels, c’est l’obsession de l’économie.[access capability= »lire_inedits »] Je comprends qu’on s’intéresse à des questions comme les 35 heures, mais un tel économisme dénote une sécheresse intellectuelle. Alors que l’école passionne les Français, les programmes sur ce sujet, à part peut-être chez Alain Juppé ou Bruno Le Maire, sont assez minces. Sur la sécurité, l’immigration et la crise des migrants, les politiques n’apportent aucune réponse. Des candidats comme Sarkozy ou Juppé changent souvent d’avis parce qu’ils n’ont pas de convictions réelles. Par opportunisme, Juppé essaie par exemple de capter un certain électorat en se déclarant favorable à l’extension de la PMA à tous les couples de femmes.

Ce revirement en dit long sur le surmoi progressiste qui inhibe la droite française. D’où vient-il ?

En France, le conservatisme sent le soufre. Notamment parce qu’au départ, la droite « conservatrice », qu’ont incarnée les contre-révolutionnaires et plus récemment l’Action française, était réactionnaire. Dans la droite modérée, personne n’avait envie de se réclamer de l’antiparlementarisme et de l’antisémitisme maurrassiens. Mais c’est aussi parce qu’il y a une paresse intellectuelle à continuer de confondre réaction et conservatisme !

On peut chercher la racine de cette confusion dans la Révolution française. Cette dernière, ayant érigé l’égalité en valeur suprême, a-t-elle durablement discrédité la défense de l’ordre et de la tradition ?

Contrairement à sa cousine britannique, la Révolution française a en effet été une rupture brutale, née d’une tension insurmontable. La société d’Ancien régime ne tenait plus, il fallait la libéraliser faute de volonté de compromis tant parmi ses partisans que chez les révolutionnaires. Durant toute la première moitié du xixe siècle, malgré le retour de la monarchie, tout le monde restait à couteaux tirés et il était donc assez difficile de penser un conservatisme de bon aloi, d’autant que les contre-révolutionnaires se sont arc-boutés sur leurs privilèges. Pendant ce temps, les conservateurs britanniques comme Disraeli faisaient preuve de pragmatisme en élargissant le suffrage.

J’ai une autre hypothèse sur les difficultés d’enracinement du conservatisme et du libéralisme en France. Ces deux courants s’appuient chacun à leur manière sur la société civile, comme le dit le Grand Rabbin du Commonwealth : « Une société libérale dépend de l’existence d’institutions non-libérales… » Or, dans notre pays jacobin, existe-t-il des corps intermédiaires entre l’État et l’individu ?

La relation en France entre l’État et l’individu exclut la société civile, ce qui entrave à la fois le libéralisme et le conservatisme. Une voie conservatrice libérale à l’anglaise livre plus ou moins les individus à eux-mêmes mais les laisse agir au sein de groupes tels que la famille ou l’église, indépendamment de l’État. Ici, si la société civile existe malgré tout, les Français craignent toujours qu’elle soit porteuse d’inégalités, car les expériences particulières sont toujours inégales.

Justement, vous écrivez qu’« une société ne peut pas vivre harmonieusement sans privilèges ». Inversement, de trop grandes inégalités ne sapent-elles pas la vie en société ?

Je crois en l’égalité des individus en termes de droits. Mais je m’inquiète bien plus des brèches dans la culture commune que des inégalités économiques. Je préfère une société inégalitaire, mais où le plus pauvre est assez aisé, à une société égalitaire où tout le monde serait moins riche. Néanmoins, je suis très sensible à l’argument du philosophe Michael Walzer selon lequel il est injuste qu’un pouvoir dans un domaine, par exemple une domination financière, nous offre l’ascendant dans un autre domaine. Que les plus riches soient les mieux éduqués est inacceptable parce que l’argent ne devrait pas pouvoir offrir la meilleure éducation. Un conservateur authentique doit se soucier de cette inégalité parce qu’une société civile ne fonctionne pas correctement si les gens n’ont pas accès aux mêmes biens élémentaires.

À quels « biens élémentaires » pensez-vous ?

Je fais référence au livre du libertarien Charles Murray, Coming apart. Dans cet essai sur la société américaine, Murray s’interroge sur la séparation entre les Blancs très privilégiés et les Blancs moins bien lotis. Il s’est rendu compte qu’autrefois, malgré l’existence d’inégalités – on ne mangeait pas dans les mêmes restaurants, on n’allait pas dans les mêmes lycées –, chacun partageait la même culture – par exemple les gens regardaient les mêmes films. Aujourd’hui, on ne pourrait plus discuter avec n’importe qui dans la rue du dernier film populaire. C’est une situation regrettable car elle implique qu’on ne parle plus la même langue.

Connaissant votre attachement à la morale commune, je comprends votre inquiétude. Mais pourquoi fustigez-vous le « paternalisme d’État » qu’incarne l’introduction de la théorie du genre à l’école alors que cette mesure exprime une certaine conception du bien commun ? On dirait que le conservateur prône la morale, mais seulement la sienne, pas celle des autres !

Un conservateur honnête doit veiller à distinguer sa morale de la morale d’État. Mais l’école voit désormais le retour d’une forme de moralisme type IIIe République qui inverse les stéréotypes de sexe : on ne veut plus cantonner les femmes à la cuisine mais on nous répète qu’hommes et femmes devraient avoir les mêmes goûts ! Il faut distinguer deux dimensions de la morale : la morale comme leçon de morale, que les gouvernements progressistes ne peuvent s’empêcher d’utiliser à leur avantage, notamment à l’école. Et la morale comme vision fondamentale du bien et du mal dans une société. Le conservateur doit bannir la première catégorie, parce que c’est là nuire à la liberté de la société civile. En revanche, comme il n’est pas un pur libéral, il défend aussi la dimension morale de certaines lois, qui interdisent par exemple de louer son ventre. Ceci étant dit, je reconnais une partie de votre objection : je préfère ma morale conservatrice aux autres ! (rires)

Cette question a resurgi après les attentats sous la forme d’une instruction civique réduite à la formule « Je suis Charlie ». Nous reste-t-il encore une morale commune ?

Les choses sont devenues beaucoup plus compliquées parce qu’on ne sait plus quelle est la morale commune – c’est-à-dire la morale majoritaire. Mais tout de même, pour prendre l’exemple de la famille, dans notre culture judéo-chrétienne, il existe un modèle fait d’un père, d’une mère et d’enfants préférablement issus de cette union. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’exception. Mais c’est un standard, à la fois d’un point de vue descriptif et normatif : on sait que c’est le meilleur environnement pour les enfants.

On sait, c’est vous qui le dites… Vous êtes loin d’adhérer au libéralisme culturel. Pourtant, vous défendez bec et ongles le libéralisme économique tout en maudissant la culture qu’il engendre, selon le mot du critique américain Russell Jacoby. N’est-ce pas paradoxal ?

Je maudis une partie de la culture qu’il engendre depuis les années 1960, ce qui est loin de recouvrir l’entièreté du libéralisme. Je défends un libéralisme à l’ancienne ! Le libre marché présente de grands avantages : l’innovation et la création de richesses ouvrent de grandes possibilités. Au cours de l’histoire, ce sont les sociétés les plus riches qui ont produit les plus grandes œuvres d’art. De surcroît, la liberté d’échanger n’a rien à voir avec le laisser-faire. Dans l’échange marchand, il y a des règles. Si vous me semblez être quelqu’un d’immoral, je ne pense pas que je commercerai avec vous !

Mais ce sont des règles bâties sur l’intérêt, pas sur la morale…

À ce stade, peut-on vraiment dissocier la morale et l’intérêt ? Certes, l’échange d’argent contre une marchandise ou un service est fondé sur l’intérêt, mais ne fonctionne qu’avec des êtres moraux dignes de confiance. Nos échanges marchands ne sont jamais froids. Ne nous arrive-t-il pas d’aller chez tel caviste parce qu’on le préfère au supermarché, bien qu’il soit plus cher – il est sympathique, il nous parle de son métier ?

Jean-Claude Michéa, qui se définit comme « anarchiste tory », vous répondrait que vous faites peu de cas de l’aliénation marchande.

Michéa était mon prof de philo en terminale ! Si nous nous accordons sur le conservatisme comme tempérament, nous divergeons sur la question économique. Autant je trouve très touchante sa pensée de la communauté, axée sur une certaine solidarité ouvrière, autant je ne comprends pas quel modèle de société il propose. Les petits producteurs, c’est très sympathique, mais peut-on encore vivre dans ce monde-là ? Dès lors que je m’achète un ordinateur ou des vêtements fabriqués en Chine, j’essaie d’intégrer ces réalités à ma réflexion.

Une réflexion que vous alimentez notamment par votre vie d’expatriée à Londres. Comment le conservatisme s’est-il renouvelé depuis l’accession de David Cameron au 10 Downing street?

Vous faites allusion à la « Big Society ». Au sortir de plusieurs années dans l’opposition, des Tories comme Phillip Blond ont proposé une vision du conservatisme moins individualiste qui, à cette citation mille fois répétée de Thatcher « La société n’existe pas », répond : « La société existe, mais ce n’est pas la même chose que l’État. » Revenant aux sources de la pensée d’Edmund Burke, le parti conservateur affirme ainsi qu’il n’est pas seulement un parti d’individualistes mais un parti de communautés.

Lesquelles ?

Des communautés affectives comme la famille, les amis, le voisinage, mais aussi tout ce qui concerne la « vie locale » (associations, églises). Cameron entendait aussi sous-traiter un certain nombre de services publics à des associations locales plutôt que d’avoir recours à des fonctionnaires anonymes qui ne connaissent rien au terrain. C’était une entreprise intéressante pour faire revivre la société civile. Mais aujourd’hui les gens en rigolent. Imaginez-vous dans votre petit appartement à Londres où vous payez un loyer démentiel, vous travaillez d’arrache-pied et un Premier ministre vous parle de « Big Society » alors que vous n’avez même pas le temps pour des activités caritatives

Pourtant, Cameron a séduit une partie de la gauche…

Blond avait appelé son livre Red Tory pour montrer que les Tories pouvaient aussi s’intéresser au peuple et une petite portion du parti travailliste appelée « Blue Labour » l’avait suivi. Des gens comme Maurice Glasman et Jon Cruddas, à gauche, se sont penchés sur le rôle des communautés locales, peut-être avec des finalités et une vision du marché un peu différentes, mais la convergence n’en était pas moins réelle. Aujourd’hui, c’est fini : pendant que les travaillistes traversent leur crise d’adolescence avec Corbyn, les conservateurs ont abandonné la « Big society », revenant à des sujets complètement bateau – économie, économie, économie…

Un retour à l’ultralibéralisme thatchérien ?

Margaret Thatcher a poussé jusqu’au bout un certain libéralisme individualiste qui consiste à dire : « Ce n’est pas à l’État de dire aux gens comment vivre. » Mais c’était une femme très morale et religieuse qui, de son côté, avait une vision bien précise de la manière dont il fallait vivre. Seulement, elle a peut-être surestimé les capacités de résistance morale des individus au capitalisme moderne. Par ailleurs, la déstructuration des communautés ouvrières du Nord qu’a impulsée Thatcher a entraîné de très lourds dégâts sociaux. On ne peut le nier, quand bien même on défendrait son bilan ![/access]

Vous avez dit conservateur ?

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Gary et Seberg, leur journée particulière

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jean seberg romain gary chemin
Jean Seberg et Romain Gary (1960). Sipa. Numéro de reportage : 00543081_000001.
jean seberg romain gary chemin
Jean Seberg et Romain Gary (1960). Sipa. Numéro de reportage : 00543081_000001.

Le 12 octobre 1963 à Sarrola, sur les hauteurs d’Ajaccio, a eu lieu le mariage secret de Jean Seberg et Romain Gary. Cette journée est la pièce manquante dans la plupart des biographies et des épopées retraçant l’histoire d’un couple aussi improbable que légendaire. Ils viennent d’avoir un enfant, Diego, mais personne ne le sait. Jean est l’icône de la Nouvelle Vague et personne n’a, depuis, oublié le t-shirt du New York Herald Tribune qu’elle arbore comme une robe de couturier dans À bout de souffle.

Grâce aux relations de Gary, ancien combattant de la France libre, avec le gaullisme au pouvoir, il obtient de célébrer l’union dans la discrétion absolue permise par les services secrets français. Cela manque peut-être un peu de romantisme : « Pas d’orchidées pour miss Seberg » regrette Ariane Chemin qui s’est lancée sur la piste de ce non-événement médiatique dans Mariage en douce.

Gary anxieux à son mariage

Seberg et Gary n’ont eu de cesse « d’enfumer les biographes », sur tout et n’importe et quoi, depuis la date de naissance de leur fils jusqu’aux infimes détails de leur relation. Même leur mort, par overdose volontaire ou non pour Jean, suicide mis en scène pour Gary, demeure un coup de théâtre inextricable.

Sans briser la magie par une exégèse poussive, Ariane Chemin esquisse les contours d’une journée particulière où l’on devine Romain anxieux, guindé dans un costume de jeune marié qui sied mal à son récent divorce et à ses quarante-neuf ans. Jean sourit jaune sur les deux seuls clichés exhumés par la journaliste.

Vingt-quatre ans, divorcée également, jeune maman, un brushing soigné et un bouquet de fleurs arrachées dans un massif. Rien de ce qu’on imagine devoir être le « plus beau jour de leur vie » ne transpire de ces souvenirs. Ce « mariage en douce » a l’air d’une anomalie dans la romance aventurière, chaotique, de ces deux êtres sauvages, exilés perpétuels.

Le tourbillon de la vie

Ils se sont aimés violemment tout autour du monde, ne se sont jamais vraiment quittés, mais on les devine, à leurs visages sur papier glacé, attirés et repoussés d’un même mouvement l’un vers l’autre comme deux aimants surpuissants. Le dernier survivant de la cérémonie, un nonagénaire qui enflamme la piste de danse d’une boite d’Ajaccio, emmène Ariane Chemin et ses lecteurs dans un tango chaotique, entre les arcanes de la toute jeune Vème république, les dîners du couple chez les Kennedy, l’enfance de Jean, fille de pharmaciens de l’Iowa propulsée star par un télé-crochet et celle de Romain, à Vilnius, dont le père a péri dans les camps de la mort.

Une actrice adoubée par Les Cahiers du Cinéma et un futur double prix Goncourt avaient-ils quelque chose à se raconter ? Sans aucun doute. Une conversation sourde et incessante, même après leur divorce ; la certitude, pour chacun, d’avoir trouvé en l’autre la pièce manquante de son propre puzzle.

Quand Romain Gary se suicide, le 2 décembre 1980, d’une balle de Smith and Wesson – dont le numéro gravé sur la crosse ne correspond à rien, encore une pirouette – il précise dans sa lettre d’adieu :  « Aucun rapport avec Jean Seberg. » Aucun.

Mariage en douce

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«Ma Loute»: Mirbeau au cinéma

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loute bruno dumont luchini

loute bruno dumont luchini

Avec P’tit Quinquin, le cinéma de Dumont semble avoir amorcé un virage à 180 degrés. Si les paysages (la Côte d’Opale) et les thèmes (en schématisant, les conflits entre nature et culture) restent les mêmes, le cinéaste joue désormais la carte de la comédie et d’un burlesque débridé.

Roméo et Juliette nordique

Ma Loute prolonge avec bonheur l’expérience de P’tit Quinquin : de bons bourgeois repus se rendent en villégiature sur la Côte d’Opale et se retrouvent dans un univers de pécheurs taiseux et… cannibales. Sur place, deux inspecteurs enquêtent sur de mystérieuses disparitions. Billie, un garçon qui n’hésite pas à se déguiser en fille (ou vice versa) tombe sous le charme de « ma loute », un de ces pêcheurs dont les bras servent également à faire traverser les bourgeois qui ne veulent pas mettre leurs pieds dans les marais…

Comme dans P’tit Quinquin, l’enquête policière n’est qu’un prétexte à filmer une galerie de personnages barbotant « au cœur du Mal » tandis que ce début d’histoire d’amour entre Billie et ma loute fait du film une sorte de Roméo et Juliette nordique.

Si ce n’est pas la première fois que Dumont a recours à des comédiens professionnels (il retrouve d’ailleurs Juliette Binoche après Camille Claudel 1915), la nouveauté de Ma Loute vient de cette manière de se replonger dans le passé pour mettre en scène des antagonismes de classes. Face à sa traditionnelle galerie de trognes singulières, Dumont oppose des comédiens chevronnés qui incarnent ces bourgeois et en font des tonnes en accentuant l’artificialité de leur jeu. Luchini, par exemple, est totalement méconnaissable et exagère jusqu’à l’outrance une diction et un accent fin de race tandis que Binoche et Valeria Bruni Tedeschi s’amusent beaucoup à jouer les exaltées.

Entre les Dupond et Dupont et Laurel et Hardy

D’une certaine manière, Dumont convoque une fois de plus tous les thèmes qui lui sont chers mais les réinvestit dans des figures burlesques totalement inédites. Ses bourgeois ventrus et ridicules semblent venir tout droit d’une pièce de Courteline ou des contes flirtant avec le surréalisme de Cami. Son couple de policiers burlesques évoque aussi bien les Dupond et Dupont d’Hergé mais aussi Laurel et Hardy. Le cinéaste se souvient sans doute aussi de Bergson et de sa définition du rire : « du mécanique plaqué sur du vivant ». Même si son cinéma n’a jamais été « naturaliste », sa stylisation passe cette fois par une « mécanisation » de ses figures qui ne recule ni devant le grotesque, le carnavalesque et les ressorts comiques les plus enfantins. Outre les accents, on notera la manière dont Dumont transforme ses personnages en pantins mécaniques (Luchini bossu et sa démarche désarticulée), en culbutos (le flic obèse) et son goût pour les heurts violents, les chutes brutales…

Toujours attiré par le surnaturel qui rode sans arrêt, il y recourt cette fois de manière assez franche pour donner une tonalité surréaliste à l’ensemble. Comme l’écrivait très justement un critique sur les réseaux sociaux, Ma Loute, c’est un peu la rencontre entre la ligne claire d’Hergé et la peinture de Magritte.

Pourtant, derrière cette fantaisie débridée qui ne recule ni devant l’outrance, ni devant les excès (le cannibalisme) se dessine un propos beaucoup plus sombre. Très étrangement, Dumont fait parfois pousser à « ma loute » des sortes de grognements animaux qui font du jeune homme une sorte de figure diabolique et céleste à la manière de l’étrange clochard d’ Hors-Satan. Une fois de plus, il s’agit de filmer l’animalité qui subsiste en chaque individu.

Bestialité bourgeoise

En caricaturant à l’excès, avec la verve d’un Octave Mirbeau,  les mœurs de cette bourgeoisie montante au moment de la révolution industrielle et de l’avènement du capitalisme, Dumont montre à quel point le vernis de la civilisation et des conventions sociales ne sont d’un fragile paravent contre la bestialité de ces individus. La culture n’est qu’un simulacre pour dissimuler les liens monstrueux de cette famille avec ses incestes, ses mariages consanguins.

Après avoir abordé de grandes questions « sociales » par le biais de figures stylisées (le racisme dans La Vie de Jésus, la Guerre dans Flandres, le terrorisme dans Hadewijch…), Dumont s’intéresse ici à la lutte des classes en creusant la question de l’animalité et de la prédation : des pauvres qui recherchent avant tout la viande, des riches qui s’associent pour la recherche du seul profit.

Dans cet univers, Dumont introduit le personnage androgyne étonnant de Billie. Étonnant parce que c’est peut-être le seul qui essaie d’échapper au poids de la nature, à cette logique de dévoration des êtres en s’inventant son sexe. L’amour qu’elle voue à ma loute donne lieu à de très belles scènes d’étreintes comme Dumont en a le secret et à des jeux de regards également très beaux mais pessimistes dans la mesure où ils scellent à jamais leur impossible communion.

Sous ses allures de fable bouffonne, Ma Loute reste un film noir. Dumont n’a jamais fait que peindre la nature humaine pour ce qu’elle est, sans prendre la moindre pincette. Si la pilule passe mieux par le biais d’un comique guignolesque, il n’en reste pas moins que le tableau qu’il nous présente est d’une noirceur sans égale puisque l’être humain ne semble apte qu’à dévorer son prochain, au sens propre et figuré…

Ma Loute, de Bruno Dumont avec Fabrice Luchini, Juliette Binoche, Valeria Bruni Tedeschi, Jean-Luc Vincent, en salle depuis le 11 mai.

La fascination de l’accumulation

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(Photo : DR)
(Photo : DR)

Autant vous le dire tout de suite : j’ai vu hier à la Criée, à Marseille, une remarquable mise en scène de l’AvareMarseille et les choses étant ce qu’elles sont, le spectacle nous arrive deux ans après sa création à Reims, dont le metteur en scène, Ludovic Lagarde, est le gourou attitré (et Laurent Poitrenaux, qui joue Harpagon, son premier disciple). Tant mieux : cela a permis aux acteurs d’insérer dans le cours de la pièce quelques actualisations bien senties.

Parce que cet Avare-là se passe ici et maintenant. Non, Harpagon n’est pas un broker londonien : il est l’argent qui amène à l’argent — l’argent pur, indépendamment de toute transaction sur des produits réels. La scène est tout entière jouée dans ce qui pourrait être un entrepôt, au milieu des caisses qui au gré des changements d’actes vont et viennent ; mais ce qui s’échange, le ressort, le sujet de la pièce, et de toute notre civilisation, c’est l’argent pur, l’argent qui fait de l’argent, l’argent thésaurisé, prêté à la Grèce ou à votre voisin, ou au fils de l’Avare, qui finira bien, si son père ne meurt « dans les huit mois », par recourir à la « poudre de succession » qui eut tant de succès pendant l’affaire des poisons. À la fin, Harpagon se revêt d’or, il s’y baigne, comme un Picsou non repentant — après tout, ce n’est pas par hasard que l’on parle de liquidités. On se souvient que Goldfinger, amoureux de son fétiche, faisait peindre en doré des gourgandines imprudentes. Là, le croyant de l’or se constitue lui-même en fétiche et plonge dans sa cassette. C’est très réussi.

Je ne suis pas forcément un grand amateur des mises en scènes actualisées. Quand Vitez montait Phèdre à Ivry ou le Misanthrope à Avignon, dans les années 70, il faisait évoluer sur scène des acteurs en costumes XVIIème, sur des parquets louis-quatorziens : faisant fi de la double historicité chère à Lukacs, il partait du principe que Racine ou Molière parlaient de leur époque. Mais comme toute lecture ajoute une historicité supplémentaire, Tartuffe (chez Mnouchkine) peut très bien parler de l’islamisme, et l’Avare de la fascination moderne et intemporelle pour l’argent, pour cette Europe financière qui ignore l’humain, pour ces banques qui ruinent tel ou tel pays pour augmenter leur cash — tout est dans l’accumulation, et presque plus rien dans la dépense.

D’ailleurs, non seulement Harpagon ne dépense rien (il est probablement constipé à vie), mais il interdit aux autres d’écouler quoi que ce soit — à commencer par ses enfants. Ni fric, ni sperme, ni cyprine. Tout doit être refoulé, englouti, enterré. En quoi une mise en scène de Molière est-elle « bonne » ? Parce que le public rit. On nous a gâché Poquelin depuis des décennies, à l’école, en en faisant un auteur à thèses — et en prétendant que l’opinion (on s’en fiche !) de l’auteur était dans ces Cléante toujours dans le juste milieu. Pas du tout ! Molière est excessif, parce que seul l’excès fait rire. Et c’est la pierre de touche de ce spectacle : le public est hilare. C’est une comédie, se sont dit Lagarde et sa troupe. Ils ont bien raison : faut que ça pète, que ça fuse, que ça virevolte !

Mes deux voisines — 15 ans, amenées là par leur prof de français, bêtes à bouffer du foin, accrochées tout le spectacle à leurs portables, comme si ce que leur textotaient Kevin ou Mourad avait une quelconque importance — n’ont rien compris, elles ricanaient à contretemps, après les autres, pour montrer leur participation inintelligente. Mais peu importe : le public dans l’ensemble s’est régalé, et a fait une ovation aux acteurs.

L’Avare de Molière, mise en scène de Ludovic Lagarde, au Théâtre de la Criée, jusqu’à demain dimanche 22 mai.

La société diversitaire

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mathieu bock cote multiculturalisme
Mathieu Bock-Côté. Photo : DR.
mathieu bock cote multiculturalisme
Mathieu Bock-Côté. Photo : DR.

 « Il y a une psychologie du radicalisme, surtout reconnaissable à la croyance en la possibilité d’un autre monde », écrit Mathieu Bock-Côté. On ne comprend rien à l’idéologie multiculturaliste si on la considère comme le simple discours d’accompagnement d’une mutation sociologique ayant affecté la composition ethno-culturelle des sociétés occidentales. Il faut faire le détour par l’historique de ce système de croyance. Et retourner jusqu’aux années 1960-1970.

Aux alentours de 1968, la foi communiste se consume dans un ultime brasier. L’Union soviétique, phare des intellectuels progressistes d’après-guerre, cesse de faire rêver. Et les ouvriers font savoir aux étudiants qu’à leur Grand Soir ils préfèrent des augmentations de salaires. Lénine avait raison : le prolétariat n’est pas à la hauteur de sa mission historique. Il va falloir lui trouver un substitut. D’où la multiplication des « fronts secondaires » dans les années 1970 : lutte des femmes, régionalismes, émancipation des homosexuels, comités de soutien aux prisonniers, aux immigrés, etc. Le communisme cesse d’être l’horizon révolutionnaire, mais la pulsion nihiliste qui le nourrissait se réinvestit. L’ennemi n’est plus le capitalisme, mais l’Occident. La bataille change de terrain ; elle ne se livre plus sur le champ économique et militaire, mais sur le plan culturel.[access capability= »lire_inedits »] C’est le moment de la « déconstruction ». Il faut démolir les institutions ; favoriser la marginalité, la déviance et combattre la norme.

Le nouveau prolétariat est vite trouvé : c’est « l’autre ». Doté d’un regard étranger, il sera l’agent rêvé de la Grande Déconstruction de la culture occidentale. La nouvelle gauche se rabat sur la politique des identités. La démocratie est vidée de son sens : elle n’a plus pour objectif l’émancipation des individus, mais l’égalité des groupes identitaires. Et comme certains d’entre eux ont subi, dans un passé plus ou moins mythifié, des torts historiques, il faut les réparer aujourd’hui ; en leur accordant des droits particuliers et supplémentaires.

Le résultat, nous l’avons sous les yeux. Bock-Côté l’appelle « la société diversitaire ». Une société éclatée, sans normes ni culture commune. Le cadre traditionnel du débat civique, la nation – au nom de laquelle s’est faite notre Révolution de 1789, est récusé, évidé. Les individus sont abandonnés par l’État républicain à des « leaders communautaires », qui parlent en leur nom et se chargent de faire rentrer dans les rangs les récalcitrants. Le peuple est tenu en suspicion : sa rééducation n’est jamais achevée. La justice et des agences supra-nationales dépourvues de toute légitimité démocratique sont chargées d’une mission subsidiaire de contestation de la souveraineté populaire.

Contrairement à la doxa, le multiculturalisme n’est donc pas le couronnement du processus démocratique. Il est le moyen trouvé par l’éternel courant révolutionnaire pour abattre la République. Bock-Côté, qui a été le témoin de la tentative de noyer l’identité québécoise dans le multiculturalisme canadien, est l’un des meilleurs analystes du phénomène.[/access]

Le multiculturalisme comme religion politique

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Le cinéaste Nekrassov déprogrammé au Parlement européen

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(Photo : Elke Wetzig - Wikimedia commons - cc)
Andreï Nekrassov en 2007 (Photo : Elke Wetzig – Wikimedia commons – cc)

L’Union européenne a la science infuse. Elle seule connaît quel type de régime il convient de mettre en place : démocratie libérale, économie de marché, règle de l’équilibre budgétaire (que personne ne respecte), etc. Ce n’est pas tout. Aux dernières nouvelles, elle seule peut aussi juger des films qui « disent la vérité » sur ses amis et ennemis. Enfin, sa vérité dirons-nous. Or, la Russie est un ennemi comme chacun le sait. Le plus grand même, loin devant le Qatar et l’Arabie saoudite qui font l’objet d’une déférence sans bornes, particulièrement en France. Tout ce qui concerne la Russie devrait être à charge contre elle. C’est ce que vient de découvrir le réalisateur russe Andreï Nekrassov avec son film The Magnitsky Act, behind the scenes.

Le cinéaste a, au bout de trois années d’investigation, conclu à l’innocence de la Russie face à William Browder, investisseur américain qui dirige le plus grand fonds d’investissement étranger en Russie (Hermitage Capital Management). L’aventure de cet homme d’affaires avait débuté dans les années 90 quand il s’était installé en Russie. Soutien de Vladimir Poutine pendant dix ans, il s’était ensuite opposé à lui, l’accusant de détournements d’argent public, avant de le rallier durant la campagne présidentielle 2014. De plus, Sergueï Magnitski, avocat russe et employé de Browder, aurait découvert des malversations massives opérées par l’État. Emprisonné, cet avocat est mort dans des circonstances douteuses. Le régime russe est accusé de l’avoir battu et laissé mourir faute de soins médicaux.

D’après le film de Nekrassov, Browder aurait en fait convaincu les autorités occidentales de la culpabilité de la Russie dans cette fraude et dans l’assassinat de son avocat. Son travail l’a amené à conclure que la Russie n’était pas coupable et que Magnitski n’avait pas été battu à mort. Une version qui vient mettre à mal le prisme de lecture européen sur la Russie. « Nekrassov est courageux d’aller jusqu’au bout de ce travail et de le présenter, cela témoigne d’une grande honnêteté intellectuelle », juge Jean-Robert Raviot, professeur de civilisation russe à l’université Paris-Ouest Nanterre.

Encensé un jour, snobé un autre

Le documentaire devait être projeté fin avril au Parlement européen. Quelques minutes avant le début de la séance, Browder et ses avocats ont fait pression pour que le documentaire ne soit pas diffusé. Plusieurs députés européens étaient aussi d’ailleurs ouvertement opposés à cette programmation, tel que l’Allemand Elmar Brok ou le Lituanien Petras Austrevicius, et n’ont pas manqué de le faire bien savoir. La menace du procès en diffamation a fait son effet, le film a été déprogrammé. Plusieurs chaînes de télévision avaient financé ce documentaire comme par exemple NRK et NFI en Norvège et Arte. La célèbre chaîne franco-allemande devait le proposer aux téléspectateurs le 3 mai mais l’a supprimé de sa grille des programmes[1. La porte-parole de la chaîne a apparemment déclaré qu’Arte vérifiait la rigueur du documentaire « afin d’être certain qu’il n’y avait rien à lui reprocher » et que, malgré l’annulation, il pourrait encore être diffusé par la chaîne « dans quelques semaines »…] L’affaire n’a pas été ébruitée du tout par les médias occidentaux. Ils avaient pourtant loué Nekrassov quand il avait sorti, en 2007, un film à charge contre la Russie sur l’affaire Litvinenko. Pour rappel, Alexandre Litvinenko, ancien agent du KGB exilé en Angleterre, avait été retrouvé mort empoisonné au polonium. Dans un rapport d’enquête, le juge d’instruction britannique Robert Owen avait fait part de ses soupçons sur l’implication du Kremlin. Cette même année, le festival de Cannes avait sélectionné le film. Les médias français avaient mis en lumière ce documentaire et s’étaient montrés admiratifs à son égard. On consacrait même des portraits élogieux à Nekrassov. Avec The Magnitsky Act, silence radio. Personne pour s’offusquer de cette déprogrammation soudaine. Il faut dire que le film va à l’encontre de la vérité de l’Occident. Selon Jean-Robert Raviot, « il existe un politiquement correct occidental sur ce qu’il convient de penser du système politique et des dirigeants russes. Dès qu’on s’écarte de ses présupposés, on “sort du cadre”, en quelque sorte ». Quoique Poutine ne mérite pas la palme du démocrate modèle, il semble toujours le coupable idéal aux yeux de l’UE. Et Nekrassov remplissait jusqu’à maintenant tous les critères de l’opposant russe parfait. Les médias occidentaux étaient fiers de porter l’étendard d’un critique de Poutine.

L’UE terre de liberté, vraiment ?

La déprogrammation de son film donne la sensation qu’il est de bon ton de s’attaquer à la Russie, qu’elle le mérite ou non. Mais elle laisse surtout craindre le développement d’une pensée unique dans l’UE. « Il y a une censure de l’information, mais ce qui est encore plus grave, c’est qu’il y a la mise en place d’une réelle propagande », note encore Karine Bechet-Golovko, docteur en droit russe et professeur invitée à l’université d’Etat de Moscou.

Difficile aussi de croire que Nekrassov, cinéaste ouvertement opposant à Poutine, ait voulu plaire au dirigeant russe avec ce documentaire. Tant que sa parole rentrait dans le moule, il ne rencontrait pas d’obstacle. Une œuvre contre le Kremlin relèverait donc du combat pour la liberté ; une œuvre qui le dédouane ne peut être que méprisable. Pour Karine Bechet-Golovko, « il est déplorable que les instances politiques soient à ce point partisanes et idéologiquement orientées. Il semblerait que nous soyons entrés dans une période où la fin justifie les moyens. Peu importe les moyens, il faut blâmer la Russie, que ce soit vrai ou faux, cela n’intéresse personne ».

L’UE se fait pourtant soi-disant garante de la liberté d’expression, avec l’article 11 de la Charte des droits fondamentaux du 7 décembre 2000. Ce texte s’applique aux 27 Etats-membres mais aussi aux organes de l’UE. Or, le Parlement européen s’est soumis aux injonctions de particuliers qui n’ont en principe aucun droit de faire censurer un film. De quoi écorner l’image d’un espace de droits et libertés. « Que ces organes défendent des intérêts particuliers et puissent être contraints par ce qui n’est finalement qu’un homme d’affaires fait réfléchir sur la puissance réelle des organes de l’UE », analyse Karine Bechet-Golovko.

Europe en déclin vs. réveil russe

L’UE a toutes les raisons de se sentir menacée par une grande puissance russe qui est omniprésente sur la scène internationale (Iran, Syrie, etc.). De son côté, elle apparaît clairement en déclin. Elle traverse une crise de défiance entre les peuples et leurs dirigeants. La Russie, au contraire, reprend du poil de la bête. « La politique russe de soft power porte ses fruits, car elle réussit à mettre en doute, auprès des opinions publiques occidentales la parole des dirigeants occidentaux, dont la légitimité est en plus en crise. L’audience de médias russes (notamment la chaîne de télévision RT) est en hausse, que ce soit aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne ou en Allemagne », explique Jean-Robert Raviot.

En outre, l’UE est embourbée dans une crise idéologique. Elle est tiraillée entre les « déconstructeurs » de son identité historique et culturelle, la montée des forces eurosceptiques, sans oublier la menace toujours plus grande des attentats. Elle échoue aussi à gérer la crise des migrants. Elle est discréditée quand « la Russie affirme ses intérêts vitaux et est apte à les défendre », rappelle Karine Bechet-Golovko. Elle ne voit pas d’un bon œil la présence de cette puissance russe qui fait des démonstrations – parfois too much – de son identité assumée. Alors elle fait avec les moyens du bord : sanctions économiques (qui ruinent les paysans européens), censure d’un artiste, pour éviter qu’on parle de sa propre faiblesse. Un avis que partage Bechet-Golovko : « La Russie joue le rôle de l’ennemi fédérateur. L’ennemi doit être mauvais, démonisé, car il permet de dépasser les conflits intérieurs et de rassembler autour d’un même combat. L’UE se porte assez mal aujourd’hui, son inefficacité à régler les crises conduit plusieurs pays à prendre leur distance, allant jusqu’à parler de sortie. Donc il faut détourner l’attention. » Nekrassov a montré qu’il était indépendant de Poutine mais pas manichéen. Il a fait primer le sérieux d’un reportage sur ses propres griefs contre le dirigeant russe. Il ne pouvait pas s’exprimer en Russie. Ce n’est pas non plus dans l’UE qu’il pourra le faire. Les désillusions européennes n’en finissent pas.

Coffret intégrale Andrei Tarkovski

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PS : Dans une version précédente de cet article, nous avons commis deux erreurs. Le cinéaste Nekrassov ne doit en effet pas être confondu avec le jeune journaliste du même nom, opposant notoire au Kremlin. Le réalisateur de films, bien connu pour son documentaire anti-Poutine sur l’affaire Litvinenkoen 2008, semble être devenu un soutien de Poutine depuis mars 2014. Toutes nos excuses pour ces bévues.
Merci à Madame Fisher, de nous avoir signalé ces inexactitudes.

Nuit debout: utopie du soir, espoir

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(Photo : Hugo AYMAR/HAYTHAM-REA)
(Photo : Hugo AYMAR/HAYTHAM-REA)

Mettez-vous à ma place : je suis de gauche et je suis même communiste. C’est peu de dire que je ne vis pas une période particulièrement faste. La trahison de la social-démocratie, je connaissais, c’était même une habitude mais dans ces proportions-là, je ne l’imaginais même pas. Les expériences de gauche, qui semblaient bien parties comme le Venezuela de Chavez ou la Grèce de Syriza se sont assez vite effondrées pour des raisons différentes mais le résultat est le même : ça a raté. Encore une fois.

En France, la création du Front de gauche a plutôt été un moment heureux avec les 11,5 % de Mélenchon à la présidentielle. Mais pour quoi faire ? Pas grand-chose : entre les logiques de survie de l’appareil du PCF et l’égo cyclothymique de Mélenchon, le Front de gauche s’est dissous.

Oui, mettez-vous à ma place. Je suis un utopiste. J’assume le mot. Je me demande à partir de quand il a pris des connotations négatives au point de devenir synonyme de totalitaire dans le pire des cas ou de légèrement benêt dans le meilleur. Je dirais entre la fin des années 1970 et le milieu des années 1990, entre la naissance de la Nouvelle Philosophie, le Vive la crise présenté par Yves Montand et l’année où Furet écrivit Le Passé d’une illusion, frappant de suspicion toute démarche cherchant à remettre en question l’ordre établi. Pourtant, je persiste et signe, je suis un utopiste parce que j’ai du mal à m’imaginer heureux tout seul, ce n’est pas plus compliqué que ça.[access capability= »lire_inedits »]

En vieillissant, je pensais que ça allait se calmer. Tout le monde me le disait. Tu mettras de l’eau dans ton vin (quelle affreuse métaphore, surtout si le vin est bon !). Eh bien ! Pas du tout!

Plus grave encore, je regarde même avec une sympathie non dissimulée tous ces groupes, ces initiatives, ces mouvements qui ont fleuri de manière inattendue et autonome en marge des organisations officielles. Oui, j’ai lu L’insurrection qui vient avant qu’Alain Bauer transforme Julien Coupat en Fantômas des TGV et Tarnac en base arrière de l’Ennemi intérieur. Oui, avec quinze ou vingt ans de moins, et à condition qu’il y ait des douches chaudes, j’irais bien passer du temps sur une ZAD pour voir s’il est possible d’inventer d’autres façons de vivre ensemble.

Alors comment voulez-vous que le mouvement Nuit debout ne m’ait pas, d’emblée, séduit ? Il y a d’abord eu cette idée, éminemment poétique, de sortir du temps en choisissant de continuer le mois de mars indéfiniment. Comme dans ce roman de Boris Vian de 1953, L’Arrache-Cœur : aujourd’hui, nous sommes le 43 mars. Le choix de la nuit non plus n’est pas anodin et participe de cette poésie : la nuit est ce moment où l’on peut encore essayer d’échapper au temps calibré par les convenances de la société marchande.

Il y en a qui ont beaucoup lu, dans les Nuits debout, loin des abrutis intolérants qui ont craché sur Finkielkraut. Notre amie Eugénie Bastié qu’on n’imaginerait pas spécialement favorable au mouvement, n’a-t-elle pas trouvé des participants qui lisaient La France contre les robots de Bernanos et a estimé avec raison que cela suffisait à racheter le tout. On peut lire dans ce pamphlet : « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. »

On pourrait trouver paradoxal d’espérer retrouver cette vie intérieure dans un tel rassemblement, au milieu de discussions parfois oiseuses. C’est oublier que nous sommes dans un monde où il est de plus en plus difficile d’être injoignable. Le désir des participants à Nuit Debout, c’est d’abord, avant toute élaboration d’un contenu programmatique, le désir de vivre un moment hors du temps. D’où la nuit, d’où le 43 mars. D’où, encore une fois, cette idée de réinventer le temps. Et s’il y a des lecteurs de Bernanos, il y a en forcément de Debord qui écrivait dès 1967, dans La Société du spectacle : « Dans son secteur le plus avancé, le capitalisme concentré s’oriente vers la vente de blocs de temps “tout équipés”, chacun d’eux constituant une seule marchandise unifiée, qui a intégré un certain nombre de marchandises diverses. »

Ce qui m’a frappé dans les deux Nuits debout que j’ai pu voir, celle de Lille, place de la République (aussi) et celle de Nantes, place du Bouffay, c’est d’abord ce désir du pas de côté, du moment pris pour respirer, parler et finalement peu importe ce qui se dit. Le simple fait que cela ait lieu suffit : « Rien n’aura eu lieu que le lieu », dit Mallarmé dans Un coup de dés.

J’ai alors pensé à ce livre paru il y a bientôt quarante-cinq ans, et qui était à la fois une bande dessinée, un manifeste et le récit d’une utopie possible. C’était L’An 01 de Gébé qui devait être adapté en film par Alain Resnais, film dans lequel je me suis laissé dire que notre cher Luc Rosenzweig avait été figurant. Dans L’An 01, on ne fait pas la révolution, simplement « On arrête tout et on réfléchit ». Et le fait de tout arrêter suffit à changer le monde après ce temps de réflexion.

C’est sans doute ce qui énerve beaucoup à droite et un peu aussi à gauche. On se gausse des ateliers et commissions aux intitulés très murayiens, de la bigarrure des participants qui se révoltent contre les ondes électromagnétiques ou sont des adorateurs de la biodynamie, du langage des sourds-muets utilisé pour applaudir ou marquer son désaccord mais l’ensemble reste insaisissable, d’autant plus que ce mouvement, par la voix de Frédéric Lordon, est conscient de ses limites. « Nous n’occupons pas pour occuper. Nous occupons pour atteindre des objectifs politiques. […] Il faut que nous nous méfiions de notre entre-soi. Nous sommes tous ici assez homogènes », a déclaré l’économiste, la nuit du 34 mars.

Insaisissable par la droite, donc, ce qui était prévisible mais aussi par la gauche « amie ». J’ai bien vu des stands ou des regroupements du NPA, des JC, des écolos et autres mélenchonistes mais ils sont d’une discrétion de violette. On peut se rassurer, chez ses adversaires, en trouvant des ivrognes, des violents, des soraliens. C’est que les Nuits debout sont comme une auberge espagnole : on y trouve ce qu’on y amène a priori. Une détestation pour ces gauchistes crasseux ou une envie de voir, de voir « au cas où », de voir si cette fois-ci, ce ne serait la bonne. Et moi, j’ai bien aimé entendre cette jeune infirmière aux urgences, jolie et fatiguée, parler simplement de son travail de plus en plus dur, sans que cela se fasse par l’intermédiaire d’un écran.

Voilà, j’aime la Nuit debout parce qu’elle me donnent encore une fois, comme lorsqu’on rencontre une femme, l’occasion de me dire : « La révolution, c’est elle. » Et je préfère le chagrin d’amour qui suivra peut-être au regret de ne pas avoir essayé. Ou comme le disait Faulkner : « Entre le malheur et rien, je choisis le malheur. »

Jusqu’à la prochaine fois…[/access]

Le passé d'une illusion

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L'insurrection qui vient

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La France contre les robots

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La société du spectacle

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Un coup de dés jamais n'abolira le hasard

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L'An 01

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>>> Retrouvez en cliquant ici l’ensemble de nos articles consacrés à Nuit debout.

Quand Trump dit «America first», ça veut dire quoi?

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Gary Cooper dans
Gary Cooper dans « Le Train sifflera trois fois » (Photo : DR)

L’Amérique est lasse. Lasse de gendarmer le monde. Gendarme elle l’était parce qu’elle le voulait bien, mais surtout parce qu’on le lui demandait avec insistance. Lasse de se battre pour protéger l’Arabie saoudite contre les chiites qui veulent la peau des wahhabites et contre son enfant monstrueux et dévoyé, les fanatiques de Daech. Lasse de faire la guerre en lieu et place d’une armée irakienne ni motivée ni combative.

Lasse de bombarder en Syrie, en Libye et en Afghanistan. Lasse de faire contre le terrorisme ce que l’Europe molle et de plus en plus ramollie répugne à faire. Lasse de verser des milliards pour que l’Afrique ne meure pas de faim ou de maladie. Lasse de faire tout ça et, en retour, de se faire cracher à la gueule : plus elle intervient et plus l’anti-américanisme prospère.

Il s’agit d’une lame de fond dont Donald Trump a saisi la force mieux que quiconque. Tel est le sens de ses discours rythmés par un « America first ». « L’Amérique d’abord », le monde après. Il n’est pas sûr que sa rivale, Hillary Clinton, ne soit pas obligée de le suivre un peu sur ce terrain. L’isolationnisme fait partie d’une longue tradition américaine. Donald Trump a des mots qui en Europe choquent. Il ne veut pas de musulmans sur le sol américain. Mais ce n’est pas lui qui enverra des GI se faire trouer la peau pour tuer des musulmans…

L’Europe s’est longtemps abritée dans les plis de la bannière étoilée. Pourtant le terrorisme fait des ravages chez nous, pas au Kansas ou au Texas. Pour aider les dirigeants américains à comprendre ce qui se passe en Amérique un western peut les aider : « Le Train sifflera trois fois ».

Le shérif — Gary Cooper — se trouve seul pour faire face à une bande de hors-la-loi qui ont décidé de l’abattre. Il cherche de l’aide, des volontaires pour les affronter. Tous se défilent : la lâcheté et la peur règnent sur la ville. Finalement, Gary Cooper triomphera. La ville soulagée viendra l’acclamer. Le shérif dégoûté arrachera son étoile, la jettera au sol et partira. Croyez-vous que François Hollande, Angela Merkel et quelques autres ont envie de ramasser cette étoile ?

Black M: ça dé-rappe pas mal à Verdun

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verdun palmyre russie

verdun palmyre russie

Il n’y a pas de hasard, même quand on s’appelle Samuel Hazard, qu’on est maire de Verdun et qu’on a l’idée loufoque de convier un rappeur pour fêter — pardon : commémorer — le centenaire de la plus funeste bataille de tous les temps.

Il n’y pas de hasard chez Hazard, mais il y a du danger (hazard en anglais). Un danger dont M. Hazard et ceux de sa coterie dirigeante n’avaient peut-être pas conscience et qui a abouti à l’annulation de leur happening.

Petit préalable linguistique

Les réseaux sociaux sont entrés en ébullition sur leur aile droite sitôt l’annonce du concert de Black M. Comment pouvait-on placer, hurlaient-ils, un tel événement sous le patronage d’un « rappeur antifrançais » ? Je déteste les pléonasmes. Un « rappeur antifrançais », c’est comme un « arrosoir mouillant ». Le rap est afrançais dans le meilleur des cas, étant importé sans sous-titres des ghettos de New York. Quoi ? On me dit qu’ils « râpent » en français ? Voyons ! L’accentuation d’une langue est son premier signe distinctif, et celle du rap dit français véhicule la phonétique d’une langue étrangère. Heureusement, cela a pour vertu d’entraver la compréhension des textes.

Pour ma part je m’arrête là. Que ces MM. Casquette-à-l’envers soient antifrançais tombe sous le sens, même quand tout sens leur est étranger. Le caractère culturellement hostile du genre est peut-être difficile à capter pour la troisième génération de Français abreuvée de musiquettes anglosaxonnes hâtivement traduites. Si les grands-pères ont pu avaler le trémoussement écervelé des yéyés, comment reprocher aux petits-fils de gutturaliser leur parler ordinaire et de systématiquement mettre l’accent sur la première syllabe à la manière de Cabrel ?

Dilemmes musicaux

Les patriotes français n’auraient pas dû s’emporter contre M. Hazard, ni l’abreuver d’insultes jusqu’à lui faire annuler son spectacle. Cette campagne prouve leur manque de discernement. Ils auraient dû au contraire lui être reconnaissants. Black M n’est « représentatif » de la France d’aujourd’hui qu’aux yeux des propagandistes du melting pot global et de quelques communautés bien définies. Il ne risquait en aucun cas de « détourner » ou de « brouiller », ni même de « salir » la mémoire de Verdun. Au contraire, les indignations qu’il soulevait allaient bien au-delà du camp qui vote FN. Chaque famille française, qu’elle soit de droite ou de gauche, a laissé des ancêtres dans ce charnier et la simple idée de chanter sur leurs sépultures doit révulser plus de cœurs qu’on n’ose se l’avouer. En obtenant son bannissement, on l’a mis, lui et ses soutiens, dans la position enviable de victimes.

Ce qui étonne, dans cette affaire, c’est la parfaite incongruité de l’ensemble. Avec un peu d’habileté, la mairie de Verdun aurait pu rassembler plutôt que diviser. Mais était-ce son but ?

Il existait jusqu’il y a peu, et il existe encore dans certains pays, une musique taillée sur mesure pour les événements de ce genre. Cela s’appelle le classique. C’est vieillot, mais approprié. A Verdun, le Requiem de Fauré s’imposerait de lui-même. Sur les ruines de Palmyre, Assad et Poutine ont dépêché un grand orchestre symphonique, non le chanteur pop à la mode qui aurait « rallié les jeunes ». Mais la France n’est ni la Russie ni la Syrie. Au pays de festivus festivus, on enterre les morts aux sons des Rita Mitsouko « parce que le défunt les aimait bien et qu’il aurait voulu qu’on s’éclate plutôt que de faire la gueule ». Au pays de festivus festivus, la musique solennelle et l’état d’âme qui y correspond sont du dernier ringard. Le choix qui s’offrait à M. Hazard était donc, somme toute, assez restreint.

Mais on aurait pu monter par exemple un opéra rock sur Les héros de Verdun avec Johnny dans le rôle de Joffre et Nina Hagen dans celui de von Falkenhayn, version trans. Un spectacle bling-bling-consensuel qui aurait été au patriotisme ce que les Enfoirés sont à la solidarité sociale. Avec une bonne orchestration et des paroles débordantes de pathos, on aurait « fait vibrer » toute la France frivole, c’est-à-dire beaucoup de monde. Mme Hollande et M. Merkel auraient pu monter sur scène sous les ovations, et les détracteurs de ce kitsch tudesque eussent passé pour de vils ronchons. Esbroufe, émotion, confusion : « Certes, c’est démago ! Mais quels beaux airs ! Quels interprètes ! »

Or il n’en est rien. M. Hazard n’a rien trouvé de mieux que de convoquer l’antidote parfait à toute tentative de consensus national, le répulsif absolu. Offrant du même coup la mémoire de Verdun, malmenée mais intacte, tout entière aux forces de la réaction. Sur un plateau ! Comme on leur a offert Jeanne d’Arc. Comme s’il préparait secrètement son passage au FN…

Un succès continu dans l’échec

A tout bien prendre, il est surprenant qu’un pouvoir démonétisé n’ait pas su plus habilement exploiter une telle commémoration. Les morts de la Grande Guerre sont l’un des rares sujets sur lesquels les Français, en gros, peuvent tomber d’accord. Une de leurs dernières valeurs sacrées, également. Or que fait-on ? On s’empresse de les bafouer en invitant, littéralement, des rappeurs à danser sur leurs tombes.

La symbolique de ce geste absurde est multiple et, à chaque fois, hautement significative.

Tout d’abord, elle s’inscrit dans une course à l’abîme engagée de longue date. Pour tomber aussi bas dans l’estime de ses sujets — pardon : de ses concitoyens —, le pouvoir français n’a pas seulement failli sur les indices matériels de la gouvernance : chômage, sécurité, niveau de vie, prestige international. Il a aussi, et surtout, multiplié les provocations symboliques comme s’il avait voulu s’aliéner des franges de plus en plus vastes de l’électorat.

Quelle urgence y avait-il à mobiliser la crédibilité et les ressources de l’État autour du Mariage pour tous, qui ne concerne, en tout état de cause, qu’une part très mince de la population ? A-t-on songé que l’électeur de base, fût-il socialiste, qui peine à boucler les fins de mois, pouvait avoir sur cette urgence une opinion très différente de celle de l’« intelligentsia créative » du Marais et de la Rive gauche ? Seule conséquence à portée historique : l’émergence par contrecoup de la Manif pour tous, embryon d’une Tea Party à la française.

Quel besoin avait-on d’imposer des vulves conceptuelles à Versailles et des arbres de Noël en forme de plug anal sur des places où se promènent les familles ? D’inventer des ministres de la Culture qui ne lisent rien, pas même le prix Nobel français ?

Qu’avait-on à soutenir diplomatiquement, au Moyen-Orient, des terroristes sanguinaires que les structures de sécurité du même État français considèrent comme une menace de premier plan ?

Quel goût étrange, enfin, suggérait-il de perturber la paix des morts qui ont défendu la patrie avec des spectacles qui martèlent à grands coups de décibels le triomphe de l’étranger ? Voulait-on donner raison à Renaud Camus en attestant que les ex-colonies, sous tutelle anglo-saxonne, avaient déjà accaparé le pouvoir culturel en France, faute d’avoir physiquement remplacé sa population ?

On observe dans les régimes à la dérive ce besoin de scandaliser leur propre population, comme s’ils voulaient inlassablement se donner des garanties de leur toute-puissance. Nous reviennent en mémoire l’élévation du cheval de Caligula au rang de sénateur, les palais blancs de Ceausescu dans une Roumanie crevant de faim, l’ostentation Duvalier et les mille carnavals africains.

Le pouvoir des symboles

Ceci nous conduit à un rapprochement hautement symbolique. Le projet de rap à Verdun survient au moment même où la France est gouvernée par diktat. Le recours à l’article 49.3 pour faire passer une loi sur le travail sans doute nécessaire revient à assommer le malade pour lui administrer un vaccin. Il achèvera de discréditer l’économie libre et de conforter dans son assistanat une nation dont les conditions de travail sont parmi les plus socialisées et les plus protégées en Europe. Encore un contrecoup (non) désiré ? La France serait-elle gouvernée à coups d’oxymores ?

A ce point, un autre parallèle s’impose. Au moment même où les manifestations se multiplient en France, la Russie fête le jour de la victoire sur le nazisme, goujatement boudée par les Occidentaux. Au moment où le chef de l’État français, d’une impopularité jamais vue dans l’histoire, s’entoure de robocops, le chef de l’État russe assiste au défilé militaire au ras du sol, à hauteur d’homme, et non du haut de la fameuse tribune des apparatchiks. A l’heure où le pouvoir français délègue aux rappeurs le soin de commémorer ses combattants, le chef de l’État russe prend la tête du Régiment immortel en brandissant la photographie de son père, combattant et blessé de guerre. Ces symboles, qui ont dû impliquer un effort de sécurité colossal, sont d’une puissance historique.

Changer de paradigme

Mais il serait faux de réduire cet abîme à une affaire de personnel. Verdun est un symbole trop lourd et trop vaste pour la France actuelle, quels qu’en soient les dirigeants.

Les morts de Verdun et des autres golgothas de la Grande Guerre demeurent l’unique trait d’union entre tous les vivants de la France moderne, nation profondément divisée. Tragiquement, obstinément divisée par sa Révolution, maladie qu’elle a exportée vers le reste du monde, et dont tout le monde cherche à se remettre… sauf son foyer originel.

Pour leur rendre l’hommage que ces morts méritent, pour parachever le service qu’ils ont rendu à la nation, il faut des gestes absolument solennels, absolument simples, absolument impartiaux. Il s’agit de réintégrer dans un même corps les deux moitiés d’une âme déchirée sans qu’aucune ne s’y sente humiliée. Aucune idéologie ne peut accomplir cela à elle seule. C’est pourquoi la Russie a restauré sa foi sans renier son passé soviétique. C’est pourquoi son armée qui n’a pas changé ses insignes rouges défile derrière le signe de croix de son ministre de la Défense… lui-même bouddhiste. Les Russes, renaissant après quatre générations de cauchemar communiste, ont compris cette simple vérité encore totalement inaccessible aux élites françaises : que l’idéologie, c’est la division.

Pour accomplir sa réunification, la France n’a pas besoin de héros. Mais elle a besoin de gens humbles, sans idéologie et impartiaux. Ce qui est peut-être encore plus rare.

La tactique du Diable

Mais les polémiques créées autour de Verdun vont masquer encore un autre aspect de cet héritage, peut-être le plus important à l’échelle de l’humanité. Le message Verdun dépasse les frontières de la France et les bornes de 14-18. Il est époqual : il nous fait entrer, tous, dans une autre époque.

Dans le pays où je suis né, en Serbie, on a connu aux côtés des Français le versant héroïque de la Grande Guerre : les Dardanelles, le front de Salonique. D’où cette fraternité d’armes qui s’est transformée en fraternité tout court entre nos nations. Mais Verdun, la Somme, c’est son aspect purement mécanique. Aucune fraternité ne s’en dégage, juste le sentiment de l’absurde et du dégoût. Verdun annonce la sortie de l’Histoire du mâle européen. Dada, le surréalisme, le nazisme y prennent leur source. La massification, l’écrasement de l’humain par les moyens dont il s’est doté, y trouvent leur expression parfaite. Notre transformation rapide dans le ratorium puis la grande fourmilière des visions de Zinoviev, c’est là qu’elle commence.

Je possède chez moi l’intégrale de l’Illustration, couvrant la période 1914-1919. Pour une grande part, c’est un catalogue d’armements. J’ai passé des heures à y survoler un défilement monotone de chiffres et de rodomontades technologiques. A chaque numéro, nous avions l’arme décisive qui allait permettre de les exterminer comme des blattes. Notre canon de 75, nos fusils supérieurs… On y voit déjà l’esquisse des « bombes intelligentes » et des « bombardements chirurgicaux » qui ne sont jamais que de nouveaux carnages. Je ne pouvais m’empêcher d’imaginer la même vantardise dans les Bildzeitungen de l’autre camp.

Deux hordes de fous qui s’entre-tuent en clamant que l’autre n’est pas humain ! Les guerres de tribus, où la bataille est résolue par l’affrontement à la massue de deux champions délégués par chaque camp, sont infiniment plus civilisées et plus sensées que ce délire scientiste !

Car les batailles du front de l’Ouest n’avaient rien, à vrai dire d’un combat. Cela revenait, pour les soldats, à affronter des forces élémentaires, des ouragans meurtriers, en priant la Providence. Les célèbres Orages d’acier de Jünger en témoignent : le pur bonheur d’être vivant, la satisfaction d’avoir tué son adversaire plutôt que d’être tué. Sans sentiment. Sans haine. Comme de survivre à un raz-de-marée. Comme de faire boucherie.

Mieux encore, ce roman ironiquement appelé Civilisation, de Georges Duhamel, qu’on aurait dû faire lire dans tous les lycées en ces années de jubilés et qu’on s’est empressé d’enterrer malgré son prix Goncourt. On y voit la civilisation moderne incarnée par un autoclave soufflant et sifflant, un lazaret où l’on rafistole à la chaîne des machines humaines cassées par la guerre mécanisée. Un système de destruction autoalimenté, sans but ni raison, d’où la volonté humaine est exclue.

Le fleuve des morts de Verdun charrie toutes ces ombres-là. Les réduire à une rivalité entre la culture rap et l’idéologie du Front national est une obscénité et une offense non seulement à l’égard de ces morts ou du sentiment patriotique, mais envers l’humanité entière. Tout compte fait, je reviens sur mon hypothèse de départ : peut-être savaient-ils parfaitement ce qu’ils faisaient. Si le Diable avait une tactique pour monter encore plus les peuples contre eux-mêmes, il ne s’y prendrait pas autrement.

Un printemps russe patriotique

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moscou russie poutine
Défilé du 9 mai 2016 à Moscou. Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21893692_000002.
moscou russie poutine
Défilé du 9 mai 2016 à Moscou. Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21893692_000002.

Il y a une semaine, les célébrations du 9 mai ont débuté par la traditionnelle parade. Le défilé des soldats, la présentation des unités blindées, des avions et hélicoptères, des armes de pointe et des machines de guerre visent à faire une démonstration de puissance militaire, à assurer la projection d’une image de force.

L’après-midi, place au cortège du « Régiment immortel », une manifestation spontanée, née en 2012 à l’initiative d’un journaliste, qui se propose de rendre hommage aux anciens combattants. Les participants brandissent les portraits de leurs proches ayant œuvré à la victoire soviétique sur l’Allemagne nazie.

En 2015, à l’occasion du 70e anniversaire de la victoire, le Régiment immortel a pris une ampleur sans précédent. Cette année encore, des centaines de milliers de Russes ont parcouru les rues du centre-ville de Moscou pour converger vers la place Rouge. À Saint-Pétersbourg, le cortège s’est déployé le long de la perspective Nevski. Le Régiment immortel s’est également mis en marche dans toutes les villes de Russie, d’ex-Union soviétique, mais aussi de par le monde, dans près de 50 pays, là où résident des communautés russes : Berlin, Londres, New York, Washington, Buenos Aires…

Au total, des millions de participants, de tous âges. Quelques rares vétérans arborant leurs médailles ; des enfants coiffés de calots kaki, vêtus d’uniformes ; des adolescents en treillis… Les plus âgés fredonnent des chansons des années de guerre. Le succès populaire est indéniable.

Vladimir Poutine s’est joint au cortège de Moscou, une photo de son père à la main, tout en précisant qu’il se refusait à donner à cette action « qui vient du cœur de notre peuple » un caractère bureaucratique, officiel. Il a salué le respect qu’inspirent à toutes les générations ceux qui ont défendu leur pays.

Bien que, contrairement à l’an passé, les chefs d’État étrangers n’aient pas été conviés (à l’exception du président kazakh Noursoultan Nazarbaev), des invités européens étaient cependant présents… dont un couple de Français, sacrés par Vladimir Poutine, qui s’est entretenu avec eux au Kremlin, « meilleurs ambassadeurs de la France ».

Jean-Claude et Micheline Magué sont venus faire offrande des décorations de guerre de leur famille aux parents du défunt officier Prokhorenko, attristés par le silence des médias français sur sa récente disparition en Syrie.

Alexandre Prokhorenko, 25 ans, originaire de la région d’Orenbourg, s’est illustré près de Palmyre, où il était chargé de marquer les cibles terroristes au sol pour aiguiller les avions de chasse des forces spéciales russes. Le 17 mars 2016, le jeune militaire a trouvé la mort en demandant à son commandant de lancer un bombardement sur sa propre position, après s’être retrouvé encerclé par des djihadistes de l’État islamique.

Le 11 avril, un oukaze présidentiel a permis de lui décerner à titre posthume la plus haute distinction honorifique, celle de « héros de la Fédération de Russie ». Sa dépouille, retrouvée fin avril par les forces kurdes syriennes, a été rapatriée. Ses obsèques ont eu lieu le 6 mai, avec les honneurs militaires, le lendemain du concert de l’orchestre symphonique du théâtre Mariinski de Saint-Pétersbourg, dirigé par Valeri Guerguiev, dans l’amphithéâtre antique de Palmyre, retransmis en direct par la télévision publique russe. À cette occasion, les autorités de la ville d’Orenbourg, où un deuil a été décrété, ont dévoilé une plaque commémorant la mort du jeune homme sur la façade de la caserne des officiers.

Les journaux russes ont glorifié pendant des semaines la bravoure d’Alexandre Prokhorenko, de l’étoffe dont on fait les héros. Alexandre est paré de toutes les vertus. On loue sa jeunesse exemplaire, son sens aigu des responsabilités : excellent élève d’extraction modeste, il aidait ses parents après l’école, rêvait d’une carrière militaire depuis l’enfance. On raconte qu’avec sa classe il a planté 600 bouleaux dans une allée. Les uns exaltent son acte d’héroïsme « digne d’un roman », d’autres évoquent « un film d’Hollywood », c’est selon…

L’esprit de sacrifice et l’amour de la patrie ne laissent pas indifférents le monde du spectacle et Internet. En l’honneur du jeune homme, des célébrités récitent le poème Le Fils de l’artilleur, de l’écrivain soviétique Konstantin Simonov ; des clips et montages vidéo sont diffusés sur YouTube. Ces hommages appuyés, sorte de reviviscence de la mémoire de la deuxième guerre, viennent cette fois illustrer une autre guerre, contemporaine, sur un autre territoire.

Le très lourd tribut soviétique dans la lutte contre le nazisme ne peut être étranger à ce retour obstiné de l’héroïsation, et surtout à cette omniprésence de la guerre dans l’imaginaire collectif. Chansons, cinéma et littérature de guerre continuent d’occuper une place de choix. Il n’est que de citer des classiques comme La Jeune Garde d’Alexandre Fadeev, Dans les tranchées de Stalingrad de Viktor Nekrassov, toujours lus. Pourtant, même à l’époque soviétique, le récit des hauts faits héroïques a alterné avec les témoignages plus personnels et plus tragiques : aux mémoires officiels des généraux ont succédé les ouvrages des vétérans, simples soldats, qui, dans les années 1960, ont fait tomber les canons idéologiques en narrant leur expérience quotidienne au front.

Si le patriotisme, qui prête au soupçon, ne fait plus recette en Occident, la fabrique des héros – petits et grands – fonctionne toujours à plein régime à l’Est.