Andreï Nekrassov en 2007 (Photo : Elke Wetzig - Wikimedia commons - cc)

L’Union européenne a la science infuse. Elle seule connaît quel type de régime il convient de mettre en place : démocratie libérale, économie de marché, règle de l’équilibre budgétaire (que personne ne respecte), etc. Ce n’est pas tout. Aux dernières nouvelles, elle seule peut aussi juger des films qui « disent la vérité » sur ses amis et ennemis. Enfin, sa vérité dirons-nous. Or, la Russie est un ennemi comme chacun le sait. Le plus grand même, loin devant le Qatar et l’Arabie saoudite qui font l’objet d’une déférence sans bornes, particulièrement en France. Tout ce qui concerne la Russie devrait être à charge contre elle. C’est ce que vient de découvrir le réalisateur russe Andreï Nekrassov avec son film The Magnitsky Act, behind the scenes.

Le cinéaste a, au bout de trois années d’investigation, conclu à l’innocence de la Russie face à William Browder, investisseur américain qui dirige le plus grand fonds d’investissement étranger en Russie (Hermitage Capital Management). L’aventure de cet homme d’affaires avait débuté dans les années 90 quand il s’était installé en Russie. Soutien de Vladimir Poutine pendant dix ans, il s’était ensuite opposé à lui, l’accusant de détournements d’argent public, avant de le rallier durant la campagne présidentielle 2014. De plus, Sergueï Magnitski, avocat russe et employé de Browder, aurait découvert des malversations massives opérées par l’État. Emprisonné, cet avocat est mort dans des circonstances douteuses. Le régime russe est accusé de l’avoir battu et laissé mourir faute de soins médicaux.

D’après le film de Nekrassov, Browder aurait en fait convaincu les autorités occidentales de la culpabilité de la Russie dans cette fraude et dans l’assassinat de son avocat. Son travail l’a amené à conclure que la Russie n’était pas coupable et que Magnitski n’avait pas été battu à mort. Une version qui vient mettre à mal le prisme de lecture européen sur la Russie. « Nekrassov est courageux d’aller jusqu’au bout de ce travail et de le présenter, cela témoigne d’une grande honnêteté intellectuelle », juge Jean-Robert Raviot, professeur de civilisation russe à l’université Paris-Ouest Nanterre.

Encensé un jour, snobé un autre

Le documentaire devait être projeté fin avril au Parlement européen. Quelques minutes avant le début de la séance, Browder et ses avocats ont fait pression pour que le documentaire ne soit pas diffusé. Plusieurs députés européens étaient aussi d’ailleurs ouvertement opposés à cette programmation, tel que l’Allemand Elmar Brok ou le Lituanien Petras Austrevicius, et n’ont pas manqué de le faire bien savoir. La menace du procès en diffamation a fait son effet, le film a été déprogrammé. Plusieurs chaînes de télévision avaient financé ce documentaire comme par exemple NRK et NFI en Norvège et Arte. La célèbre chaîne franco-allemande devait le proposer aux téléspectateurs le 3 mai mais l’a supprimé de sa grille des programmes[1. La porte-parole de la chaîne a apparemment déclaré qu’Arte vérifiait la rigueur du documentaire « afin d’être certain qu’il n’y avait rien à lui reprocher » et que, malgré l’annulation, il pourrait encore être diffusé par la chaîne « dans quelques semaines »…] L’affaire n’a pas été ébruitée du tout par les médias occidentaux. Ils avaient pourtant loué Nekrassov quand il avait sorti, en 2007, un film à charge contre la Russie sur l’affaire Litvinenko. Pour rappel, Alexandre Litvinenko, ancien agent du KGB exilé en Angleterre, avait été retrouvé mort empoisonné au polonium. Dans un rapport d’enquête, le juge d’instruction britannique Robert Owen avait fait part de ses soupçons sur l’implication du Kremlin. Cette même année, le festival de Cannes avait sélectionné le film. Les médias français avaient mis en lumière ce documentaire et s’étaient montrés admiratifs à son égard. On consacrait même des portraits élogieux à Nekrassov. Avec The Magnitsky Act, silence radio. Personne pour s’offusquer de cette déprogrammation soudaine. Il faut dire que le film va à l’encontre de la vérité de l’Occident. Selon Jean-Robert Raviot, « il existe un politiquement correct occidental sur ce qu’il convient de penser du système politique et des dirigeants russes. Dès qu’on s’écarte de ses présupposés, on “sort du cadre”, en quelque sorte ». Quoique Poutine ne mérite pas la palme du démocrate modèle, il semble toujours le coupable idéal aux yeux de l’UE. Et Nekrassov remplissait jusqu’à maintenant tous les critères de l’opposant russe parfait. Les médias occidentaux étaient fiers de porter l’étendard d’un critique de Poutine.

L’UE terre de liberté, vraiment ?

La déprogrammation de son film donne la sensation qu’il est de bon ton de s’attaquer à la Russie, qu’elle le mérite ou non. Mais elle laisse surtout craindre le développement d’une pensée unique dans l’UE. « Il y a une censure de l’information, mais ce qui est encore plus grave, c’est qu’il y a la mise en place d’une réelle propagande », note encore Karine Bechet-Golovko, docteur en droit russe et professeur invitée à l’université d’Etat de Moscou.

Difficile aussi de croire que Nekrassov, cinéaste ouvertement opposant à Poutine, ait voulu plaire au dirigeant russe avec ce documentaire. Tant que sa parole rentrait dans le moule, il ne rencontrait pas d’obstacle. Une œuvre contre le Kremlin relèverait donc du combat pour la liberté ; une œuvre qui le dédouane ne peut être que méprisable. Pour Karine Bechet-Golovko, « il est déplorable que les instances politiques soient à ce point partisanes et idéologiquement orientées. Il semblerait que nous soyons entrés dans une période où la fin justifie les moyens. Peu importe les moyens, il faut blâmer la Russie, que ce soit vrai ou faux, cela n’intéresse personne ».

L’UE se fait pourtant soi-disant garante de la liberté d’expression, avec l’article 11 de la Charte des droits fondamentaux du 7 décembre 2000. Ce texte s’applique aux 27 Etats-membres mais aussi aux organes de l’UE. Or, le Parlement européen s’est soumis aux injonctions de particuliers qui n’ont en principe aucun droit de faire censurer un film. De quoi écorner l’image d’un espace de droits et libertés. « Que ces organes défendent des intérêts particuliers et puissent être contraints par ce qui n’est finalement qu’un homme d’affaires fait réfléchir sur la puissance réelle des organes de l’UE », analyse Karine Bechet-Golovko.

Europe en déclin vs. réveil russe

L’UE a toutes les raisons de se sentir menacée par une grande puissance russe qui est omniprésente sur la scène internationale (Iran, Syrie, etc.). De son côté, elle apparaît clairement en déclin. Elle traverse une crise de défiance entre les peuples et leurs dirigeants. La Russie, au contraire, reprend du poil de la bête. « La politique russe de soft power porte ses fruits, car elle réussit à mettre en doute, auprès des opinions publiques occidentales la parole des dirigeants occidentaux, dont la légitimité est en plus en crise. L’audience de médias russes (notamment la chaîne de télévision RT) est en hausse, que ce soit aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne ou en Allemagne », explique Jean-Robert Raviot.

En outre, l’UE est embourbée dans une crise idéologique. Elle est tiraillée entre les « déconstructeurs » de son identité historique et culturelle, la montée des forces eurosceptiques, sans oublier la menace toujours plus grande des attentats. Elle échoue aussi à gérer la crise des migrants. Elle est discréditée quand « la Russie affirme ses intérêts vitaux et est apte à les défendre », rappelle Karine Bechet-Golovko. Elle ne voit pas d’un bon œil la présence de cette puissance russe qui fait des démonstrations – parfois too much – de son identité assumée. Alors elle fait avec les moyens du bord : sanctions économiques (qui ruinent les paysans européens), censure d’un artiste, pour éviter qu’on parle de sa propre faiblesse. Un avis que partage Bechet-Golovko : « La Russie joue le rôle de l’ennemi fédérateur. L’ennemi doit être mauvais, démonisé, car il permet de dépasser les conflits intérieurs et de rassembler autour d’un même combat. L’UE se porte assez mal aujourd’hui, son inefficacité à régler les crises conduit plusieurs pays à prendre leur distance, allant jusqu’à parler de sortie. Donc il faut détourner l’attention. » Nekrassov a montré qu’il était indépendant de Poutine mais pas manichéen. Il a fait primer le sérieux d’un reportage sur ses propres griefs contre le dirigeant russe. Il ne pouvait pas s’exprimer en Russie. Ce n’est pas non plus dans l’UE qu’il pourra le faire. Les désillusions européennes n’en finissent pas.

PS : Dans une version précédente de cet article, nous avons commis deux erreurs. Le cinéaste Nekrassov ne doit en effet pas être confondu avec le jeune journaliste du même nom, opposant notoire au Kremlin. Le réalisateur de films, bien connu pour son documentaire anti-Poutine sur l’affaire Litvinenkoen 2008, semble être devenu un soutien de Poutine depuis mars 2014. Toutes nos excuses pour ces bévues.
Merci à Madame Fisher, de nous avoir signalé ces inexactitudes.

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