L'ONU discute de la situation des droits de l'homme en Syrie, décembre 2011. Photo : United Nations Information Service - Geneva.

Malgré les dénégations de Bachar al-Assad, un rapport de l’ONU vient de confirmer la mort de cinq mille personnes sous les balles des forces armées syriennes, soldats réguliers et mercenaires du régime confondus. Sur le terrain, le parti-Etat Baath et ses alliés du Front National Progressiste ont organisé des élections locales surréalistes tandis que les habitants de Homs et de Hama enterraient leurs défunts tout en comptant le nombre croissant de déserteurs d’une armée qui occupe son propre pays.

Dans les pays limitrophes aussi, la tension est à son comble. L’attentat contre les forces françaises de la FINUL déployées au Sud-Liban porte sans doute la signature de Damas et son bilan somme toute raisonnable (pour être cynique, exclusivement des blessés) sonne comme un avertissement des services de sécurité syriens à la diplomatie française. Traduction : « Voici un petit aperçu de notre capacité de nuisance, continuez à nous critiquer et vous goûterez à notre plat de résistance ». A la frontière syro-turque, les activités du PKK s’intensifient, les militants séparatistes kurdes ayant désormais les coudées franches côté syrien pour hisser leur drapeau et énerver les ennemis stambouliotes de Damas. Quant au Golan, pomme de discorde entre Israël et la Syrie, il frémit à chaque discours belliqueux du leader du Hezbollah ou menace de Bachar al-Assad qui a prévenu : en cas de tentative de déstabilisation venue de l’étranger, il mettra le Moyen-Orient à feu et à sang.

Qu’entend-il par là, qu’il lancerait ses missiles sur Israël via le Parti de Dieu, coordonnerait des attaques contre son ex-allié Erdogan, susciterait une prochaine guerre civile au Liban ? A ce stade, personne n’en sait rien, peut-être pas même les principaux intéressés. Et il est souhaitable que ce scénario-catastrophe reste dans les tiroirs de l’Histoire, quelque part entre la guerre nucléaire américano-soviétique et la victoire du IIIe Reich sur les armées de Staline.

Bons sentiments en Libye…

Au milieu de pareille fournaise, on comprend que l’ONU ne soit guère enthousiaste à l’idée d’une intervention comparable à l’opération libyenne en Syrie, malgré le coup de gueule de l’ambassadeur de France et la récente volte-face russe – je reviendrai sur ce point. Certes, les 5 000 morts de la répression officielle syrienne ne sont pas plus acceptables pour l’opinion publique occidentale que l’image tragique d’un Africain anémié crevant de faim quelque part sur le globe. Mais, Homs n’est pas Benghazi. Bons sentiments en Libye, boniments en Syrie !
Les services de renseignements aidés de la milice loyaliste de la Chabiha tuent en masse les manifestants. Soit. Mais le réel est infiniment plus compliqué que ce que croient en comprendre la majorité des observateurs, légitimement outrés par les images d’enfants, d’hommes et de femmes aux membres déchiquetés.

Le choc des photos n’épuise pas la barbarie syrienne. Une autre réalité, en grande partie occultée, participe hélas d’une violence tout aussi mortifère mais moins spectaculaire : le début de guerre civile qui couve depuis des mois. Certes, le régime a une responsabilité certaine dans cette situation, soit en encourageant des assassinats ciblés (dont le fils du Mufti de la République, mystérieusement tué à Alep), soit en tenant un discours auto-réalisateur (« Moi ou le déluge ») qui ne fait qu’accentuer la guerre entre communautés. Il n’empêche, certains faits méritent d’être rappelés. Dès le début du mouvement de révolte syrien, des manifestants scandaient dans la banlieue de Damas : « Les Chrétiens à Beyrouth, les Alaouites au cimetière ! ». On peut s’en désoler, mais la propagande officielle syrienne qui dénonce le confessionnalisme et le sectarisme de larges pans de l’opposition et qualifie les ennemis du régime de « terroristes » n’est pas entièrement dénuée de vérité. A la faveur du chaos qui s’installe un peu plus chaque semaine, des groupes armés salafistes mènent une croisade contre le pouvoir « impie » de l’alaouite Assad. Et si le Conseil transitoire syrien, construit sur le modèle du CNT libyen, se défend de tout ancrage confessionnel, puisque des alaouites et des chrétiens y cohabitent avec des Frères Musulmans, ce gouvernement de l’ombre aurait fort à faire en arrivant au pouvoir.

Imaginez une opération onuso-otanienne chassant les Assad de leur palais pour établir la dictature de la majorité à laquelle aboutit immanquablement tout changement de régime dans des pays dépourvus de tradition démocratique. Il y a tout lieu de penser que la spirale des crimes ne s’arrêterait pas avec la chute de la « dynastie républicaine » en place. D’autant que la nomination, par un Assad plus fin stratège qu’il n’y paraît d’un ministre de la Défense et d’un chef d’Etat-major des armées tous deux chrétiens n’augure rien de bon pour les 8% de Syriens censés prier à l’Eglise dans la Syrie post-Assad. Signe de ces temps troublés, le principal site syrien de défense des droits de l’homme nous apprend par ailleurs que bon nombre d’alaouites ont d’ores et déjà franchi la frontière turque, anticipant le massacre interconfessionnel qui suivrait la fin de règne.

Le sabre contre le goupillon

Car contrairement à ce qui s’est passé après la fin du joug kadhafiste sur la Libye, la chute de la maison Assad pourrait entraîner dans la débâcle les millions d’individus, regroupés en communautés, qui forment sa base sociale. Par instinct de survie, une majorité de chrétiens, dont le patriarche maronite libanais Raï, prennent aujourd’hui fait et cause pour Bachar al-Assad, quitte à mettre de côté leurs convictions. On comprend qu’ils n’aient aucune envie de troquer le goupillon contre le sabre.

Sur le terrain diplomatique, la Russie, qui s’érige aujourd’hui en puissance protectrice des chrétiens d’Orient[1. Rôle naguère dévolu à une France que le « complexe d’Orphée » (Michéa) a rendu amnésique. A trop refuser de se retourner sur son (glorieux) passé, on se fait chiper sa place dans l’Histoire !], a surpris tout le monde en présentant un projet de résolution au Conseil de Sécurité des Nations-Unies. Tout en ménageant la chèvre et le chou, ce texte révèle une nette inflexion de la position russe, même si les violences commises par les forces d’opposition sont mises sur le même plan que la répression d’Etat. Quel que soit le destin de cette proposition jugée trop timorée par Paris et Washington, elle prouve que la Syrie commence à être lâchée par ses derniers soutiens. Plusieurs signes montrent que non seulement Moscou[2. Dont la politique d’équilibriste a dernièrement donné lieu à un drôle d’imbroglio diplomatique] mais aussi Téhéran prennent leur distance avec le régime, par exemple en se déclarant prêts à dialoguer avec l’opposition non-violente.

Jusqu’à maintenant, en choisissant l’immobilisme, les principales puissances mondiales ont voulu empêcher le pire. On les comprend. On rétorquera – à bon droit – que la catastrophe a déjà commencé. « Les grands problèmes n’ont pas de solutions », disait De Gaulle. De ce point de vue, il n’y a rien de nouveau sous le soleil de Palmyre…

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