Le 3 juillet 2013, Mohamed Morsi, président de la République Égyptienne, a été écarté du pouvoir par les forces armées, qui ont suspendu la constitution, nommé un magistrat président par intérim et promis de nouvelles élections dans un délai rapproché.
La plupart des réactions occidentales ont été marquées par une sorte d’embarras. D’un côté, le programme des Frères musulmans n’ayant rien de démocratique, du moins selon nos critères, la légitimité de la confrérie apparaissait douteuse. Mais d’un autre, M. Morsi tirait son pouvoir d’une élection au suffrage universel direct, la première jamais tenue dans des conditions de compétition réelle entre les candidats.
L’une des seules positions catégoriques a été prise par le ministre allemand des affaires étrangères, Guido Westerwelle. Membre du parti libéral-démocrate, fils d’avocat et de juge, docteur en droit et avocat lui-même, M. Westerwelle est un homme qui connaît le poids des mots. Sa déclaration nous intéressera ici, moins d’ailleurs par ce qu’elle nous apprend de l’Égypte que par ce qu’elle nous révèle de nous-mêmes. M. Westerwelle a donc condamné sans appel la déposition de M. Morsi, qualifiée de « mauvais coup contre la démocratie ». Négligeant l’agacement que peut donner ce style relâché de tract électoral, il faut s’interroger sur le fond même du propos.
Un simple exemple y aidera, auquel il est bien étonnant que M. Westerwelle n’ait pas pensé. Imaginons qu’en 1934, vingt millions d’Allemands aient pétitionné en raison des atteintes portées à leurs droits fondamentaux par leur chancelier, pourtant régulièrement élu un an auparavant, en ce qui concerne la discrimination, la liberté de conscience ou la liberté d’expression ; et qu’un maréchal l’ait déposé pour remettre temporairement, en attendant de nouvelles élections, le pouvoir à un magistrat. M. Westerwelle eût-il alors considéré l’affaire comme un « mauvais coup porté à la démocratie » ? Nul ne peut en vérité lui faire cette injure. Cette comparaison ne vise pas à assimiler Morsi à Adolf Hitler, mais seulement à rappeler que la démocratie ne peut être réduite à une procédure, ni même à une élection, et  qu’elle se définit aussi, et peut être  surtout, par la garantie effective des droits qui la fondent. Lorsque ces droits sont méconnus, le régime cesse d’être légitime et la révolte se justifie. Cette idée très classique, que nous devons aux Grecs, est à la fois juste et sage. Si un chef d’Etat élu décide, dans l’intervalle de deux élections, de s’affranchir des contre-pouvoirs, et, rendu libre d’agir selon son caprice et celui de ses affidés, de déporter ou d’exterminer une fraction de sa population, devra-t-on attendre le terme légal de son mandat pour le lui reprocher dans les urnes, et le renvoyer, dans les formes certes, mais une fois ses crimes accomplis ?
Or, précisément, s’agissant à présent de substance et non de forme, le régime du président Morsi avait déjà porté atteinte, avant qu’il fut évincé, à la démocratie elle-même, mais curieusement sans susciter l’opprobre de M. Westerwelle. À peine avait-il prêté serment que M. Morsi s’affranchissait de la séparation des pouvoirs, sans laquelle, selon les bons auteurs, un pays n’a pas de constitution. Refusant d’exécuter les décisions de la haute cour constitutionnelle qui avaient invalidé les élections législatives, il avait de sa propre autorité, par un acte que le droit classique qualifierait de voie de fait, réinstallé une chambre basse acquise aux islamistes. En novembre 2012, il avait émis une « déclaration universelle » soustrayant tout acte public émis sous son autorité au contrôle de l’autorité judiciaire quelle qu’elle fut. À elles seules, ces deux décisions détruisaient l’ordre constitutionnel et transformaient le régime du président en dictature, dictature qui pour être élective n’en était pas moins blâmable, du moins selon la tradition juridique dont M. Westerwelle semble se réclamer.
Mais d’une certaine manière, la séparation des pouvoirs ressortit elle aussi à la catégorie des procédures démocratiques. Si l’on en vient à la démocratie dans son essence, telle qu’elle se trouve décrite dans la plupart des déclarations des droits, force est de constater que M. Morsi l’avait abolie avant d’être déposé.  La constitution nouvelle, rédigée par une commission de juristes inféodés à la confrérie, après que les autres membres ont démissionné, et votée par une minorité d’Egyptiens, continuait de reconnaître la Charia comme principale source du droit (article 2) et les règles coutumières de théologie pratique comme l’instrument autorisé de l’interprétation (article 219). Du même coup, ni l’égalité devant la loi, et en premier lieu l’égalité des sexes, ni la liberté de conscience ne trouvaient plus de fondement constitutionnel. Aussi n’est-il pas surprenant que le parlement ait pu, sur de telles bases, délibérer gravement sur le coït conjugal dans les heures suivant le décès de l’épouse ou le mariage des enfants de dix ans, dans l’indifférence au moins apparente de M. Westerwelle, qui eût sans doute été le premier à prendre les armes si de telles réformes avaient été débattues au parlement de Rhénanie du Nord et Westphalie. Pour le reste, on sait bien que, dans la pratique, ni la liberté de s’associer ou de manifester, ni la liberté d’expression, n’ont été assurées du temps des Frères, soit que les lois de l’époque de Moubarak aient été aggravées, soit que la police ait reçu, d’un gouvernement qui se flattait ouvertement de mépriser les juges, toute licence d’opérer à sa guise.
Ainsi donc, n’en déplaise à M. Westerwelle, la démocratie comme projet, et non pas seulement comme forme, avait été congédiée en Egypte par M. Morsi lui-même avant qu’il ne fut renvoyé, ce qui réduit à néant la théorie du « mauvais coup ». Les revendications des fondateurs de Tamarrod sont d’ailleurs explicites à cet égard : elles réclament, outre l’élection, le respect de ces droits sans lesquels aucune démocratie n’existe. Que M . Westerwelle, avec bien d’autres, n’en ait pas une conscience très claire ne peut avoir que deux raisons. Soit il souffre de cette inattention, de cette distraction, de cette facilité propre à tous les politiciens ordinaires. Soit, et ce serait plus grave, M. Westerwelle n’est que l’un des habitants les plus connus, les plus visibles, d’un espace occidental devenu, à force de culte de la procédure, une sorte d’empire du vide, tout occupé de la forme et s’enivrant du bruit qu’il en fait, incapable de concevoir un destin collectif et donc de juger avec pertinence les efforts des autres peuples qui cherchent la liberté dans les tourments de l’histoire.

*Photo : Al Jazeera.

Lire la suite