C’est Jean-Jacques Bourdin qui, hier, sur BFM, a levé le lièvre. Le truc de sa vie. Il était face à face à Jean-Luc Mélenchon quand il lui a posé la question qui tue : « Avez-vous participé, oui ou non, à la remise de la légion d’Honneur à Patrick Buisson par Nicolas Sarkozy ? » Et notre méluche national, pardon international, de répondre : « Oui, j’y étais. Il m’avait invité. »

Depuis, les commentaires vont bon train : quoi, Mélenchon, chantre de l’universalisme à la française parader sous les ors de la République en compagnie de Buisson, l’auteur de sinistre mémoire du virage à droite du sarkozysme – comme si virer à droite quand on est déjà à droite ne correspondait pas en réalité à un virage à gauche ou, pour le moins à un retour au point initial ? Un homme de gauche fréquentant un homme de droite ? Il y a nécessairement anguille sous roche et je vous le donne en mille, les plus brillants de nos journalistes politiques en ont conclu que Jean-Luc Mélenchon n’était qu’un vulgaire sous-marin de poche piloté par l’Elysée pour grappiller des voix à François Hollande. Bref, ce que François Mitterrand était parvenu à faire pour la droite avec le Front national, Nicolas Sarkozy l’aurait essayé avec la gauche : faire monter les extrêmes, leur faire la courte échelle.

Sur ce point, on ne peut que donner raison aux commentateurs : une candidature unique de François Hollande aurait grandement facilité son accession prévue à la magistrature suprême. Tout démocrate devrait, par nature, quand il est de gauche, se rallier au principe de la candidature unique : Staline n’était pas du genre à voir d’un bon œil d’autres candidats se présenter contre lui à d’hypothétiques élections. Quand l’un ou l’autre était en mesure de le faire, Gorki lui taillait un costard sur mesure et, si ça ne suffisait pas, Beria prenait ses mensurations pour le cercueil. Oui, la candidature unique épargne bien des peines, des chagrins et des déboires.

Des gens comme Philippe Poutou, Nathalie Arthaud, Eva Joly et Jean-Luc Mélenchon sont franchement des rabat-joie et des empêcheurs de tourner en rond. Sans eux, François Hollande aurait fait un 102 % voire un 103 % – mais, faut pas exagérer, nous ne sommes pas dans une république bananière – dès le premier tour de la présidentielle. Et puis voilà, ils sont là, compliquent la mise et obligent le candidat plébiscité à aller vers un second tour. Et pourquoi pas un troisième, pendant que vous y êtes ?

Le sujet n’en demeure pas moins que cette collusion entre Jean-Luc Mélenchon et Patrick Buisson – le premier ayant assisté à la remise de décoration du second – met en péril la République. Et la démocratie. Et la gauche. Et les droits de l’homme. Et ta sœur ?

Je serais à la place de mes confrères éditorialistes – je n’y suis pas – je réclamerais pour Jean-Luc Mélenchon les peines que lui-même requiert. Il est social-traitre ? Qu’il s’en aille ! Et puisqu’il ne veut pas partir, qu’on l’envoie au goulag et qu’on adresse à sa famille, le jour venu, la facture de la balle que la Gauche éternelle, parfois social-démocrate, mais toujours immaculée de toute étreinte avec le réel, lui collera dans la nuque pour l’absoudre de ses fautes.

Ce n’est pas moi qui parle. Ce sont eux qui le font. Ils réclament sa tête, ici et maintenant. Puissent les dieux immortels avoir pitié de sa caboche !

Et si tout simplement – horrible hypothèse –, le petit père (des peuples) Mélenchon n’était qu’un homme de bonne volonté ? Un idéaliste, un utopiste, un âne buté, mais pas un sectaire. Un simple Français qui a mûrement médité les leçons de la France : aux obsèques de Barrès, c’est Léon Blum qui pleurait le plus. Et alors ?

Nous vivons dans un même pays. Nous sommes Français et nous pouvons nous causer, et même nous respecter, d’un bord à l’autre de la République, sans être suspectés de succomber aux alliances rouges et brunes. Nous respecter, les uns et les autres, et même nous aimer, tandis que nous communions en ce que Péguy appelait « la République, une et indivisible, notre royaume de France ».

Dès lors, pourquoi certains commentateurs reprochent-ils à Mélenchon d’être, d’une manière ou d’une autre, lié à Buisson ? C’est bien simple. Ils ont, chevillée à l’esprit, la sotte idée que la politique est tout, que les adversaires sont des ennemis à mort et que l’opposition est une lutte sans merci. Cette idée-là, selon laquelle il y a la politique et rien d’autre, on l’appelle le totalitarisme.