J’achète peu Libé — sinon pour vérifier de temps à autre l’état réel de la bien-pensance telle qu’elle s’exprime dans le Camp du Bien. J’ai trop de souvenirs de guerre liés à ce journal, du temps où il était de gauche, qu’il résidait à Barbès et que nous le défendions contre les attaques de vrais fachos, pour supporter le brouillis infâme de libéralisme hollandais et de boboïtude branchée qu’il est devenu. Souvenir aussi d’un jour où, vers 1995, un ami qui demandait Le Monde et Libé se vit répondre par le kiosquier : « Ah, la grande Pravda et la petite Pravda » — et comme il avait raison, cet homme !

Bref, je l’ai acheté hier mardi, sur le conseil affectueux d’une amie qui venait de le lire.

En page 27, sous la rubrique Ré / jouissances — joli en-tête —, un article de Luc Le Vaillant, que j’avais identifié il y a deux ans parce qu’il était l’un des rares, dans cette Gauche désormais parée de toutes les vertus ecclésiastiques, à défendre DSK et à imaginer à Pimprenelle une vie libertine avec un gigolo d’occasion, ce qui avait exaspéré les chiennes de garde du féminisme à géométrie variable.

L’article s’intitule « La femme voilée du métro », et fait le buzz, comme on dit dans la France qui a choisi l’onomatopée insectoïde comme mode d’expression : accusations mêlées de misogynie — péché mortel dans un pays où il est désormais interdit d’aimer les femmes — et d’islamophobie — autre tare indéniable dans un pays où, comme on le sait, tous les Musulmans sont nos amis et le communautarisme une bonne idée.

Je ne suis pas un grand amateur du style de Luc Le Vaillant — « un peu pudding, un peu meringue, un peu chantilly », disait un journaliste ami de Stratégies ; et Philippe Lançon, chroniqueur à Charlie et à Libé : « Son style a un côté débordant, humide, un peu sexe, qui exaspère les puritains. Lui, rien ne l’agace plus que les pisse-froid, les peine-à-jouir. » C’est tout à fait ça. Échantillon :

« La femme en noir est debout au coin d’une rame et n’attend personne. Elle a la puissance de celles qui aimantent à parité l’attention et la répulsion, la fascination et la détestation. Impavide, immobile, elle tient serrées les paranoïas ambiantes et calcifie les fantasmes destructeurs. Elle se retrouve encagée dans un grillage d’affects réprobateurs et de désirs ambivalents. Le tout lui fait un bouclier protecteur et un podium de pole-dance pour un strip-tease mystique terrorisant. »

« Elle porte une abaya couleur corbeau. La tenue traîne jusqu’au sol et balaie la poussière des anxiétés alentour. Les mains sont gantées et on ne saura jamais si les paumes sont moites. Cette autre soutane monothéiste lui fait la cuisse évasive, la fesse envasée, les seins restreints. Les cheveux sont distraits à la concupiscence des abominables pervers de l’Occident décadent. Ceux-ci ne rêvant, paraît-il, que de dénuder ce corps réservé à un seigneur et maître, réel ou spirituel, qui tient ses pouvoirs d’accaparement du Dieu unique à la féroce jalousie. »

Bref, Luc Le Vaillant, ou son doppelganger fantasmé, a donc rencontré une femme voilée dans le métro. Et il en a dit ce que pensent actuellement tous les gens raisonnables :

« Je me dis que j’exagère, et toute la rame avec moi, de mettre en garde à vue le libre arbitre d’une pauvre petite croyante qui ne fait de mal à personne en suivant les chemins qui ne mènent pas à Rome. Sauf qu’il y a peu de chances que la demoiselle fête les 110 ans de la loi de 1905 dont elle ferait plutôt des confettis. Elle peut toujours arguer d’une pratique piétiste qui ne fait pas de mal à une mouche, je ne peux m’empêcher de la voir comme une compagne de route des lapideurs de couples adultères et des coupeurs de mains voleuses. Tant qu’elle ne rafale pas les terrasses à la kalach, elle peut penser ce qu’elle veut, croire aux bobards qui la réjouissent et s’habiller à sa guise mais j’aimerais juste qu’elle évite de me prendre pour une buse. Arborer ces emblèmes sinistres revient à balancer un bloc d’abîme fondamentaliste sur l’égalité homme-femme, sur les libertés publiques et sur l’émancipation de l’individu. Ce qui est son droit le plus strict, même si je le juge inique. »

« Le métro continue sa route. A la station Saint-Germain-des-Prés, j’implore Simone de Beauvoir de faire entendre raison aux asservies volontaires. A Saint-Sulpice, le flip revient et je me raconte que la femme voilée est en cheville avec le conducteur salafiste et que mon supplice en sous-sol est pour bientôt. A Saint-Placide, quand se finit la théorie des saints protecteurs si peu laïcards, mon naturel paisible pète un plomb et j’écartèle les portes pour sauter à quai alors que je suis censé ne descendre qu’à la prochaine. Ma couardise laissant la femme-fantôme continuer à couvert sous le tunnel, immobile et tout de noir vêtue. »

Le spécialiste de Sade que je fus apprécie au passage la référence discrète au merveilleux livre d’Annie Le Brun sur le Divin marquis (Soudain un bloc d’abîme, Sade — Jean-Jacques Pauvert 1986, mais aussi en Folio depuis l’année dernière). Et le défenseur féroce de la laïcité que je suis fait chorus avec ce sentiment d’étrange étrangeté dégagé par ce vêtement de deuil et de fanatisme textile.

Une collègue me racontait tout récemment comment, confrontée dans le métro à un fantôme en burka — pour ne pas déclencher d’émeutes, les flics ont désormais l’ordre de ne plus intervenir, à Marseille, quand au mépris de la loi des femmes grillagées occupent les rues —, elle avait vu toute la rame se regrouper à l’autre bout, et finalement descendre à l’arrêt suivant : après tout, on ne sait pas ce que les islamistes trimballent sous leurs défroques — on ne sait même pas si ce sont des femmes.

Mais ce qui est drôle, c’est que cet article tout naturel, quelles que soient mes réserves sur son style, a provoqué une révolution à Libé (c’est bien la première fois depuis longtemps que ce journal bien-pensant flirte avec la révolution, dont il fut jadis l’un des chantres). À en croire les Inrocks, autre totem de la branchitude, un journaliste anonyme du quotidien s’exclame : « Chez nous c’est la war room. On réfléchit à la réponse à apporter. La grande majorité des journalistes sont scandalisés. On a l’impression de faire 50 pas en arrière avec un texte comme ça, surtout après avoir fait des doubles et des doubles pages sur l’islamophobie, encore pas plus tard que la semaine dernière. »

Et les gardiens du temple et de la mosquée réunis de se répandre en tweets rageurs pour fustiger le racisme de Le Vaillant :

Au-delà de la liberté d’expression des journalistes (mais apparemment le délit de blasphème est en voie de réintroduction à Libé), ce que raconte Luc Le Vaillant est le quotidien de milliers de Français confrontés chaque jour aux croyances médiévales des salafistes, fondamentalistes et autres littéralistes — comme dit Tariq Ramadan dans un entretien que nous eûmes ensemble et qui est publié ce mois-ci dans la Revue des deux mondes.

Le quotidien aussi de milliers de femmes confinées par le fanatisme et l’ignorance derrière des voiles — dont je ne reconnais l’importance que lorsqu’on les ôte, comme jadis Salomé.

Quant à la condamnation à la géhenne de Luc Le Vaillant par ses pairs et paires (féminisons gaiement !), aucune importance. Cher Luc, vous vous rappelez sans doute ce que dit Molière dans Tartuffe : « C’est être libertin que d’avoir de bons yeux ». Et ma foi, libertins nous sommes sans doute — des esprits libres qui jamais n’accepteront que d’autres êtres libres soient confinés derrière des murs — de béton ou de toile.

*Photo : Flickr.com.

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Jean-Paul Brighelli
enseignant et essayiste français.Il anime le blog "Bonnet d'âne" hébergé par Causeur.