Rembrandt, La leçon d'anatomie, 1632.

Quand, à la fin du XVIIIe siècle, le jeune chirurgien Bichat conseille à ses carabins de fermer leurs livres et d’ouvrir quelques cadavres, mine de rien, il fait sortir la médecine du règne de l’observation de surface, donc superficielle.

Avant Bichat, symptôme et signes sont équivalents : tu tousses, tu meurs, donc tu es mort d’une mauvaise toux ou au pire d’une pneumonie. Après Bichat, comme l’a rappelé Foucault, ça ne le fait plus : grâce à sa politique d’ouverture, on sait qu’en fait les poumons sont hors de cause et que le vrai coupable se trouvait plutôt du côté des coronaires. Disons-le, c’est grâce à ce genre d’innovations (assises sur 600 autopsies pratiquées en deux ans à l’Hôtel-Dieu), qu’on sait par voie d’inversion, que ce n’est pas parce qu’on a l’air en pleine forme qu’on n’est pas gravement malade.

Depuis cette révolution, la mort bénéficie d’un nouveau statut : elle est désormais partie prenante de l’aventure médicale. Elle n’est plus mécaniquement le point final obligé d’une maladie répertoriée : ses causes sont à rechercher individu par individu dans des lésions internes que seule l’autopsie révèlera.

Le XIXe siècle étant ce qu’il est, rien de ce qui est médical ne le reste longtemps. Très vite, les enquêtes policières s’emparent de ce nouvel outil : grâce à la magie de l’autopsie, on ne la fait plus au limier moustachu de la Sûreté qui s’aperçoit bien vite que l’apparente crise cardiaque résulte en réalité d’un empoisonnement au cyanure.

Portant désormais un regard clinique sur la scène de crime, le détective, flanqué de son nouveau meilleur ami, le légiste, traquera chaque indice prétendument invisible qui lui permettra de remonter à l’assassin. Tant pis pour le meurtrier qui voudrait camoufler son crime en suicide ! Grâce au scalpel, la vérité reprend ses droits : la victime sera dédouanée de son acte impie, l’assassin démasqué sera jugé au nom du peuple français et les héritiers se consoleront avec l’assurance-vie du défunt. Si en revanche, le suicide en est bien un, alors, l’honnête détective remballe sa panoplie, les héritiers s’assoient sur l’assurance, seul le désordre garde son quant à soi.

Histoire de calmer ses zélotes parfois trop portés sur les interprétations sauvages, Freud aimait à dire : « Sometimes, a cigar is just a cigar. » En conséquence de quoi, on peut dire que « sometimes, a suicide is just a suicide ». Une évidence impossible à admettre pour nombre de mes confrères qui font profession de savoir. Pour eux, on ne saurait bousculer l’ordre établi des conséquences et des causes et ce d’autant moins quand le suicide à lieu au sein d’une entreprise organisée. Alors, forts des principes de la méthode expérimentale pour les nuls, sociologues et psychiatres endossent en douce le trench-coat mythique du privé pour établir l’autopsie psychologique c’est-à-dire les causes psychologiques du passage à l’acte suicidaire.

Premier écueil : difficile de faire parler les morts. Pourtant le père de Sherlock Holmes, Conan Doyle, devenu expert en la matière a publié un certain nombre d’ouvrages spirites. Vers la fin de sa vie tables tournantes, photographies d’esprits en mal de substance charnelle et séances d’occultisme ont constitué l’essentiel de son activité. Mais nos experts en suicidologie ne sont pas capables de tels exploits. Ils se contentent, après avoir extorqué un contrat juteux à l’entreprise du salarié autotrépassé, d’interroger ses proches et ses moins proches, constituant ainsi un panel représentatif des relations sociales du défunt (qu’attendent-ils pour mettre Facebook à contribution ?). En pondérant grâce à une équation subtile la douleur légitime de la famille, les critiques du syndicaliste et l’atmosphère délétère de la rumeur publique, ils en arrivent à ce type de conclusion qui figurait noir sur blanc dans un récent rapport de l’Inserm : « En résumé, nous observons un cumul de problèmes de santé mentale et de toxicomanies chez les individus décédés par suicide. Ces problèmes ne sont pas récents et prennent racine dans le parcours de vie des individus. » Purée, il fallait le trouver, non ! Et c’est avec autant de perspicacité que les auteurs ajoutent que dans certain cas, une rupture amoureuse, un deuil récent, des difficultés financières, professionnelles etc. peuvent être la goutte d’eau qui fera déborder un vase déjà plein à ras bord.

Elémentaire mon cher Watson, il faudrait être fou pour commettre un acte pareil et nous venons de le démontrer !

Et, de délire en délire, les suicidologues prescrivent l’attitude à avoir face à ce mal du siècle.

A l’avant-garde de ce délire interprétatif devenu business supra-rentable, on trouve les Experts de Technologia, la psy-entreprise mandatée notamment par France Télécom pour expliciter le pourquoi du comment. Il n’y a qu’à lire leur prose pour déceler toute l’acuité de leur regard clinique : « Nous avons été frappés de la symbolique qui s’attachait parfois aux lieux. Ainsi dans une entreprise un salarié s’est suicidé selon le même protocole qu’une précédente victime 5 ans auparavant… Comment traiter cet aspect de la morbidité ? Il nous a semblé important, même symboliquement de prévoir parfois des travaux pour modifier, rénover, les locaux dans lesquels un drame est survenu. Bien entendu, la rénovation des locaux ne garantit pas que l’acte n’aurait pas eu lieu mais tout au moins, cela reste un signe positif en direction des salariés proches.»

Oserai-je, oserai-je rappeler l’histoire du fou qui repeint son plafond ?

Moi-même , accrochée au pinceau, j’ai comme l’impression que le sol se dérobe sous mes pieds… Comme ça d’un coup de pinceau, on efface « la symbolique » et tout cela au nom de l’éthique et du bien commun, et des contrats à venir ? Jusqu’à présent en cas de pépin, fut-il mineur, seuls les rescapés avaient droit aux pitoyables cellules d’assistance psychologique. Voilà maintenant que les mêmes charlots ont tapis rouge pour se faire un peu de monnaie sur le dos des suicidés.

Faut pas essayer de faire parler les morts quand on n’a rien à leur dire.

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Hélène Massat-Hessel
Hélène Hessel est psychanalyste.
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