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Le service public de la grève

Le service public de la grève

Au moment où les Français, et les Parisiens tout particulièrement, vont affronter une semaine de grèves gênantes, il faut s’attendre à voir les représentants de la droite assaillir les citoyens de sentences définitives sur la France qui “s’enfonce dans la grève”. Mais tout semble indiquer qu’aujourd’hui la grève est devenue un service public.

La France, l’un des pays les moins grévistes du monde

À cette occasion, il est bon de rappeler quelques chiffres : examinons la moyenne annuelle des journées de grève en France depuis la guerre (statistiques ministère de l’Emploi) :

Au cours des années 1950, la moyenne est de 3 700 000 journées de grève par an. Pendant la décennie suivante, elle passe à 2 800 000 jours par an – sans tenir compte des 150 millions de journées chômées pendant la grève générale de mai 1968. Pendant les seventies, on observe une légère remontée avec 3 400 000 journées par an. La décennie suivante est marquée par une chute avec une moyenne de 1 200 000 journées par an. Enfin, de 1990 à 2003, la décrue se poursuit : le nombre de jours de grève se monte à peine à 600 000 par an en moyenne.

La pression de la grève est donc six fois moins importante aujourd’hui, soit une baisse régulière et continue de 4,5 % par an !…

Certains idéologues diront que ce n’est pas assez et que la France reste le pays champion de la grève… Comparons donc sa situation avec d’autres pays (statistiques OCDE, nombre de jours de grève par an pour mille salariés du public et du privé, moyenne annuelle entre 1990 et 2000) : Espagne : 492, Italie : 240, Canada : 231, Suède : 57, USA : 43, Grande Bretagne : 37, France : 30, Allemagne : 23, Japon : 3, Suisse : 1.

En France, on fait dix fois moins la grève qu’en Italie et en Espagne et autant qu’au Canada. Les salariés américains ont un taux de grève de 50 % supérieur à celui des Français !… Nous ne sommes cependant encore loin du taux de grève des Suisses ! La France est donc l’un des pays les moins grévistes de l’OCDE.

La grève déléguée aux fonctionnaires

Reste à savoir d’où nous vient notre mauvaise réputation. Tout d’abord, la droite française adore battre sa coulpe sur la poitrine des salariés et des fonctionnaires et qui distille une idéologie qui tient la grève pour une imposture à la limite de l’illégalité. Dans des pays où le contrat social est plus développé et les syndicats plus forts, le recours à la grève, en particulier dans le privé, n’est jamais considéré comme un scandale.

Mais l’originalité de la situation française tient surtout au quasi monopole des fonctionnaires en matière de grève. Précarité oblige, il n’existe pratiquement plus d’entreprises privées en France dont les salariés osent faire grève.

Celle qui s’annonce est emblématique : ce sont les fonctionnaires qui vont faire grève pour protester contre la réforme des retraites des salariés du privé. Ces derniers sont d’ailleurs d’accord comme le montrent de nombreux sondages indiquant le support des Français prêts à supporter les inconvénients.

Ce paradoxe pourrait, là encore, apparaître scandaleux et ne manquera pas de déchaîner la haine anti-fonctionnaires de la droite française. Mais, au fond, les Français se satisfont de cette situation. Les choses se passent comme si les salariés du privé avaient délégué aux fonctionnaires leur droit à faire la grève et à manifester leur mécontentement. En vertu d’un accord tacite et bien compris, c’est donc aux salariés protégés qu’échoit la mission de contrecarrer les projets gouvernementaux par un blocage de certains services publics. La grève est, en quelque sorte, devenue une mission de service public.


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Xavier Théry travaille dans un grand groupe de communication.

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