Tony Dreyfus

Comme tous les vendredi après-midi, chez les Prasquier, on observe un rituel immuable. Richard, le mari, président du CRIF, de retour du bureau, s’installe confortablement dans son fauteuil, déplie Le Monde et commence à en faire la lecture pour Madame, qui s’affaire dans la cuisine aux préparatifs culinaires du shabbat. « Richard, tu m’as promis de ne pas regarder la page internationale ! Je ne veux pas que tu te fasses du mal à la rubrique Proche-orient ! » Mme Prasquier veut passer un shabbat tranquille, sans avoir à calmer son époux rendu régulièrement furieux par le traitement du conflit israélo-arabe dans le quotidien du soir. Pendant la semaine, au moment des infos, elle prend le pouvoir sur la zapette pour éviter le vingt heures de France 2, tout aussi mauvais pour les coronaires de Richard.

Ce dernier se rend d’autant plus volontiers aux objurgations de sa femme que les odeurs venues de la cuisine laissent entrevoir un succulent dîner de shabbat. Après un rapide coup d’œil au carnet du jour, pour vérifier que personne de connu n’était mort, Richard passe à la rubrique politique. « L’accord PS- EELV sème le trouble chez les socialistes parisiens » annonce Richard. Et il poursuit sa lecture à haute voix : « l’éviction des députés sortants Danièle Hoffman-Rispal, Serge Blisko et Tony Dreyfus de leurs circonscriptions à Paris, pour faire de la place aux Verts, notamment à Cécile Duflot dans le XXème arrondissement, est vivement contestée par les socialistes de la capitale. Le maire de Paris, Bertrand Delanoë, ne cache pas son profond mécontentement » En entendant cette nouvelle, Mme Prasquier passe brusquement de la cuisine au salon : « Richard, il faut que tu fasses quelque chose ! »
Richard, étonné : « Faire quoi pour quoi ? »

– Tu vas laisser le PS virer ses députés juifs de la prochaine Assemblée Nationale sans réagir ?
– Tiens, c’est vrai ça, je n’avais pas fait le rapprochement… Mais c’est quand même délicat d’accuser le PS de les virer parce qu’ils sont juifs…
Le téléphone sonne. Mme Prasquier décroche, et entame une conversation animée. Une fois celle-ci terminée, elle revient près de son mari : « C’était Suzanne Cohen, de la Wizo[1. La Wizo (Women international zionist organisation) est une organisation féminine juive qui a des sections dans de nombreux pays.],celle dont le mari est au Parti socialiste, elle dit la même chose que moi ! On ne peut pas laisser faire ça ! Il faut empêcher que les rares députés PS qui ne crachent pas tous les jours sur Israël soient remplacés par des supplétifs du Hamas déguisés en écolos ! »

Face à l’alliance de son épouse avec Suzanne Cohen, Richard ne peut qu’obtempérer…
En soupirant, il prend une feuille de papier et son Montblanc reçu en cadeau lors de sa récente visite aux amis du Comité central des juifs d’Allemagne et rédige le communiqué suivant [2. Devant le tollé suscité par ce premier communiqué, Richard Prasquier en a rédigé un second deux jours plus tard.].

La scène décrite plus haut est naturellement le fruit de mon imagination débridée, et tout rapport avec des faits s’étant véritablement déroulés ne saurait qu’être totalement fortuit.
Mais l’état d’esprit, dans la communauté juive de France structurée au sein du CRIF, n’est pas très loin des sentiments que je prête à Mme Prasquier et à Suzanne Cohen.
Cette prise de position publique du président du CRIF a suscité une levée de boucliers dans la presse, particulièrement de gauche, qui a vu là une immixtion intolérable d’un organisme communautaire dans la vie politique nationale. Blandine Grosjean, rédactrice en chef adjointe de Rue89 s’est montrée particulièrement choquée que l’on puisse chausser les lunettes « religieuses » pour analyser ce qui s’est passé entre les Verts et le PS. Souligner que les députés évincés sont d’origine juive est pour elle totalement hors-sujet, et Prasquier a eu tort de « craquer ».

Chère Blandine, vous qui habitez au cœur de Belleville[3. Oui, je suis un ami de longue date du compagnon de Blandine Grosjean. Mais qu’elle se rassure, je ne communiquerai son adresse ni au Betar, ni à la LDJ…], ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi « le peuple de gauche » de ce quartier n’était pas sans lien avec l’histoire des Juifs de Paris ? Qu’un certain Georges Perec remontait tous les jours la rue Vilin en sortant de l’école, jusqu’à ce que ses parents soient emmenés très loin, là-bas, vers l’Est ? Qu’a deux pas de là on trouvait l’horlogerie de M. Weber, arrivé en 1945 d’URSS, aujourd’hui fermée, a vu grandir ses deux fils, Henri, devenu député européen PS après être passé par les trotskistes de la LCR, et Uri, devenu secrétaire du kibboutz Yehiam en Haute-Galilée ? Que par conséquent, Mme Hoffman-Rispal, ci-devant vendeuse de « schmattes » sur les marchés, actuelle vice-présidente du groupe d’amitié parlementaire France-Israël, n’était pas totalement hors-sol en se faisant élire dans cette circonscription ? Savez-vous aussi, Blandine, que le Xème arrondissement, représenté au Palais-Bourbon par Tony Dreyfus, abrite les locaux de la Fédération des sociétés juives de France, familièrement appelée de son nom yiddish « Farband », la bibliothèque Medem et l’Arbeterring des héritiers du bundisme, et même l’antre des derniers juifs communistes, rue de Paradis ? Quant à Serge Blisko, fils d’immigrés juifs polonais de ce Paris populaire, sa fibre de gauche l’amena, après ses études de médecine à devenir médecin généraliste dans ce quartier ouvrier qu’était encore le XIIIème arrondissement des années soixante-dix…

Bien sûr, ce Paris-là n’existe plus, boboïsé par les prix de l’immobilier, ou ethnicisé par le dynamisme commercial asiatique. Les enfants et petits-enfants des immigrés ashkénazes, puis séfarades se sont déplacés vers les « beaux quartiers » à mesure qu’ils grimpaient dans l’échelle sociale. Ils ne votent peut-être plus à gauche, mais leurs souvenirs d’enfance les ramènent souvent vers Belleville, ou les cafés proches de la République, où l’on entendait, le dimanche, les gens s’engueuler en yiddish…

Résultat : la nouvelle sociologie électorale parisienne exige que l’on offre du Vert aux bobos, et que l’on donne congé aux dinosaures d’une époque révolue. C’est injuste, car aucun d’entre eux n’a démérité : ce sont d’exemplaires élus de terrain qui réalisent des scores impressionnants à chaque scrutin. Et, en plus, c’est bien triste.

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