Ils ne regrettent rien. Mais on ne les y reprendra pas de sitôt. À une écrasante majorité, les  « 343 salauds » sont des gentlemen – et beaucoup sont des amis. Ils n’ont pas eu la muflerie de me reprocher d’avoir librement choisi de figurer sur une liste dont nous ignorions tous qu’elle serait d’infamie (pour les distraits, il s’agit de celle des signataires du manifeste contre la pénalisation des clients de prostituée publié dans notre précédent numéro). En attendant, beaucoup trouvent qu’ils ont pris cher.

On les comprend. La bagarre, c’est un métier.Et même quand on aime ça, on n’est pas forcément outiller pour essuyer avec philosophie le torrent de venin et la pluie acide de haine, relevés d’un pénible fumet scatologique, qui se sont déversés sur les malheureux signataires – et, au passage, sur votre servante. Ceux-là se sont vus dénoncés comme d’abjects prédateurs, de dégoûtants exploiteurs, des ordures jouissant sans vergogne de la misère des femmes. Quant à moi, bien qu’ayant quelques heures de vol en matière de polémique, j’ai été sidérée par les épithètes accolés à mon nom : admettons que « la salope », je l’avais cherché, mais que tant de gens qui ne m’ont jamais vue – et encore moins lue – puissent écrire, sans même se planquer derrière un pseudo, que je suis « libidineuse », « monstrueuse », « repoussante », « malfaisante », j’avoue que cela me surprend. Sur son blog hébergé par 20 minutes, un obscur avocat, dont la première raison de vivre semble être une haine rabique d’Israël, qualifie Causeur de « foyer microbien », et le plus aimable des commentaires voit en moi « toute la malveillance du monde déguisée en jolie fille ». Soral fait à peine mieux en me décrivant comme une « vilaine putain sioniste » – vilaine, c’est vexant, non ? Notons qu’en matière d’invective, je n’arrive pas à la cheville de notre amie Virginie Tellenne, Frigide Barjot à la scène : une « mocheture », une « abomination », qu’on dirait « sortie d’un film porno » et qui ne mérite que de pourrir dans les « abysses du néant », pouvait-on lire, entre autres gracieusetés, sur je ne sais plus quelle page Facebook.

Je dois être exagérément susceptible. D’après mes amis de gauche, j’accorde beaucoup trop d’importance à des quidams excités. Tu sais bien que « c’est comme ça », me disent-ils. Non, je ne sais pas. Je ne sais pas pourquoi les excités qui injurient Christiane Taubira sont plus inquiétants que ceux qui crachent sur Barjot. Je ne sais pas pourquoi nul ne moufte quand l’impertinent Nicolas Bedos, rétractataire précoce, affirme que ses anciens complices sentent mauvais – le pauvret a été abusé, je lui avais caché ma « liste nauséabonde ». Ce ne sont pas les idées qui puent, mais les personnes. L’animalisation de Christiane Taubira est insoutenable, mais la « merdification » des ennemis du peuple et du progrès est anecdotique, voire admirable. Rioufol, Zemmour et de Koch, qui étaient nommément désignés par Bedos, ne sont ni ministres de la République, ni femmes, ni noirs.

Quand ils parlent, c’est de la « diarrhée », quand ils écrivent, c’est de la « bouse » ou du « vomi ». Ainsi, la plupart des commentateurs et des acteurs qui étaient, comme nous, opposés à la loi anti-prostitution ont tenu à faire savoir que nous étions infréquentables, ringards, débiles et tutti quanti. Comme s’ils avaient peur que nous contaminions leurs merveilleuses idées par notre dégoûtante présence.

On n’a pas non plus invoqué, quand le ciel est tombé sur la tête des « 343 », le climat délétère ou le terreau corrompu. Quelques racistes à bas front cachent, selon la romancière Scholastique Mukasonga, une forêt de « papas et mamans de souche qui apprennent à leurs enfants de souche à agiter des bananes de souche », mais les milliers d’imbéciles qui éructent à jet continu l’aversion que leur inspirent ceux qui ne pensent pas comme eux ne contribuent nullement à dégrader le climat.

Les uns souillent la République, les autres font œuvre de salubrité publique. De même, toute ressemblance entre le délire anticapitaliste d’un Abdelhakim Dekhar et la musique du Mélenchon grand style, voire celle du Hollande des grands soirs de campagne, est purement fortuite – soyons clair, notre Che Guevara national n’est pas plus responsable de l’attaque contre Libé qu’Alain Finkielkraut des crimes de Breivik. Il faudrait en parler aux spécialistes du climat et autres chercheurs en terreau.

D’accord, nous ne sommes pas des porcelaines chinoises – pas moi en tout cas. Si nous revenons sur ce mémorable scandale, ce n’est pas pour pleurnicher sur la méchanterie de nos détracteurs, mais parce qu’il est symptomatique de l’état du débat public et paradigmatique de ce qui nous arrive : les cris et trépignements de la meute des bigots donnent une idée de l’avenir radieux dont ils rêvent et des méthodes qu’ils emploieront pour le faire advenir. Ainsi apparaissent les prémices d’une nouvelle terreur, certes kitsch mais pas si douce que ça. Par grignotages successifs, c’est « l’un des droits les plus précieux de l’homme » – celui de « parler, écrire, imprimer librement », selon la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen – qui disparaît. Et personne ne s’en offusque. Le spectacle de l’autocritique télévisée et la pratique décomplexée de la délation publique n’inspirent pas la moindre analogie aux amateurs d’« heures les plus sombres de notre histoire ». Pas l’ombre d’une réminiscence quand de nouveaux ennemis du peuple sont chaque jour cloués au pilori – vieux mâles, blancs, riches, réacs, sans oublier les gens de la Manif pour tous : la roue de l’infortune tourne sans relâche. Dans le monde parfait qu’on prétend nous faire aimer, de gré ou de force, tout est pour tous, sauf le pluralisme.

Il suffit pourtant de tendre l’oreille pour connaître le programme que concocte une constellation d’associations punitives, groupusculaires mais efficaces, encouragées par quelques aboyeurs médiatiques et leurs innombrables perroquets. Il s’agit de réformer les mentalités, de décoloniser les représentations et de dé-genrer les imaginaires.

Bref, pour transformer le monde, il faut interdire qu’on le comprenne et plus encore qu’on le critique. Malheur aux réfractaires, aux hésitants, aux mous du genou : le changement, c’est maintenant. Applaudissez ou disparaissez !

Ne pleurez pas le monde ancien, il est déjà mort et vous le serez bientôt, déclare en substance Léonora Miano, lauréate du prix Fémina, s’adressant à travers l’écran à tous ceux qu’inquiètent les malheurs de l’identité française. Je suis une progressiste, ânonne pour sa part Anne-Cécile Mailfert, la tordante patronne d’Osez le féminisme !

Bientôt, grâce à elle et à ses copines, tout le monde aura le droit à une sexualité libre – un oxymore, lui ai-je fait remarquer, mais je ne suis pas sûre qu’elle ait goûté ma blague. C’est qu’elle semble vraiment croire qu’on a découvert le clitoris il y a une dizaine d’années, sans doute dans les livres des féministes américaines.

Bien entendu, ces péronnelles et perroneaux imbus de certitudes veulent notre bien. Ils entendent nous délivrer du mal et du mâle, de la guerre des sexes et du choc des cultures – le plus simple étant de détruire et le sexe et la culture eux-mêmes, ce à quoi ils s’emploient avec un zèle infatigable.

On me dira que l’Histoire, comme prévu, nous repasse le plat en farce. En effet, il y a de quoi rire, il n’y a même que ça à faire, quand un Thierry Ardisson, évoquant le Manifeste, fait sa chochotte outragée, que Bruno Gaccio, ex-auteur-à-vie des « Guignols », nous dispense une leçon de maintien, ou que l’impayable Nicolas Bedos s’autorise à décréter, sur Canal+, que Frédéric Beigbeder (coupable d’avoir eu l’idée des « 343 salauds ») aurait « niqué Anne Frank avant de la vendre aux Allemands ». Désolée, cher Frédéric, mais s’il faut se cacher un jour, j’aimerais mieux ta cave que celle de Nico.

On a toujours raison de se moquer. En attendant, quand des adultes n’osent plus émettre publiquement des opinions d’adultes (critiquables mais respectables), il est peut-être temps de s’inquiéter. Nous sommes en train d’apprendre à vivre et penser par temps de peur.

L’édification de ce vaste dispositif de contrôle des esprits – les corps suivront – n’a pas commencé avec les « 343 ». Cependant, la quinzaine de la haine organisée en notre honneur révèle peut-être la vérité la plus profonde de la mutation en cours. Nul ne peut plus ignorer que l’homme nouveau est une femme. Dans le vaste arsenal des armes d’intimidation massive, le moralisme néo-féministe est le plus féroce. Rien de plus terrifiant, dirait-on, que de passer pour un macho, un mâle dominant, un homme à l’ancienne. Cela explique que quelques « salauds » repentis se soient livrés à de piteuses autocritiques et à d’humiliantes contorsions sur le mode du chaudron : j’ai signé sans réfléchir – elle m’a obligé – je ne la connais pas. De grands gaillards vous confient en privé qu’ils recourent parfois à « l’amour tarifé » et proclament gravement en public que le « système prostitueur » doit être éradiqué.

Il faut dire que l’enjeu n’est pas seulement le désagrément moral que procure la réprobation de ses contemporains. Un écrivain qui s’était spontanément proposé pour être le 344e et le proclamer avec fracas dans le présent numéro s’est désisté dans un courriel embarrassé, l’agence de com’ avec laquelle il collaborait pour le lancement d’un produit de luxe lui ayant fortement déconseillé, pour être poli, de mêler son nom à une cause aussi douteuse, défendue par des gens plus douteux encore. On ne lui jettera pas la pierre – il faut bien vivre. Mais que dire à celui-ci, englué dans un divorce sanglant, dont la tendre épouse menace d’utiliser son affreux forfait pour s’attirer la sympathie des juges ? Et à cet autre, qui craint de voir une nomination future compromise : le sommera-t-on de dépérir pour ses idées ?

Tous les domaines de la pensée et de l’existence humaines sont ainsi balisés par de nouveaux interdits qui ne visent nullement à protéger les valeurs auxquelles même les réactionnaires les plus endurcis sont attachés, comme la dignité humaine ou l’égalité entre les hommes et les femmes, mais à sanctuariser l’unique vision acceptable du monde. L’air de rien, on instaure, par la loi ou la pression sociale, de nouveaux délits d’opinion. Une illustration éclatante en a été fournie lors de la longue bataille du « mariage pour tous », tous les opposants ayant été, de proche en proche, dénoncés comme homophobes, puis, grâce à l’agitatrice de banane, comme racistes –tout se tient. On assiste aujourd’hui à la traque obsessionnelle de tout propos non conforme sur les femmes.

Animateur d’un blog nommé « Hommes libres », hébergé par la Tribune de Genève, John Goetelen a récemment vu deux de ses textes, dans lesquels il tentait, non sans brio, de déconstruire la notion de femme-objet, refusés par Agoravox – que l’on ne savait pas si regardant. « Suite à vos deux derniers articles intitulés “Pubs sexy : la femme objet n’existe pas” et “Pub, femme, sexe: puritanisme contre libéralisme”, nous avons reçu des plaintes pour contenu illicite en application de la loi du 29 juillet 1881 (sexisme et misogynie). » Messieurs, il faudra désormais parler de nous avec tous les égards qui nous sont dus – sauf si on est réac, ce qui annule le bénéfice de l’état de femme. Dans le même esprit de paix et d’amour entre les sexes, Mediapart a récemment inventé le « Machoscope », outil analytique permettant de procéder à « l’inventaire du sexisme ordinaire et du harcèlement dont sont victimes militantes et responsables politiques. » C’est bien la haine de l’homme, et plus encore de la sexualité, avec ses tourments et ses turpitudes, ses ratages et ses malentendus, qui anime nos casseuses de tabous (et de bonbons, pardon pour ce dérapage). Parlant avec dégoût des clients des prostituées, la marchande de perles Mailfert m’a lancé cette amusante accusation : « Vous défendez les puissants ! » Je me suis retenue à temps de lui demander si, elle, défendait les impuissants.

N’empêche, c’est pas pour nous vanter mais, dans le débat sur la prostitution, mes « salauds » et moi (qu’ils me pardonnent ce possessif affectueux), avons quand même fait bouger les lignes. Après deux semaines d’unanimisme vociférant où le parti de l’abolition – de la prostitution et du réel avec – a pu croire qu’il avait gagné, il a enfin été possible d’échanger des arguments raisonnables. Et là, surprise, les plus solides piliers du camp du Bien se sont ralliés à notre position, qui s’est égale- ment avérée celle d’une écrasante majorité de Français, mais ça, ça ne compte pas. En revanche, que Le Monde se soit prononcé contre la pénalisation des clients, cela peut changer la donne. Les députés qui jusque-là faisaient le dos rond, peu soucieux d’être étiquetés comme complices des proxénètes et des réseaux mafieux, n’ont plus très envie d’apparaître comme des partisans de l’abolition.

Coïncidence, sans doute, le début de l’examen du texte a été reporté à un vendredi, jour où les parlementaires sont absents. Ni salauds ni téméraires, en somme. Il n’est pas exclu que ce projet-phare de la modernité en marche aille rejoindre l’instauration du droit de vote des étrangers aux élections locales au magasin des illusions enterrées. Espérons, le cas échéant, que Najat Vallaud- Belkacem ne nous tiendra pas rigueur d’avoir contribué à ce recul, certainement provisoire du reste. Cette fois, l’intimidation a peut-être échoué. Mais il est peu probable que ce semi-échec arrête les épurateurs. En attendant de réduire intégralement les divergences, on peut compter sur eux pour s’employer à neutraliser les divergents, ou, au moins, à les décourager. Bref, l’idéologie du soupçon que l’on nomme aujourd’hui progressisme n’en a pas fini avec vous. Vous regrettez le temps où l’on pouvait fumer dans les bistrots ? Vous roulez pour le lobby du tabac. Vous pestez contre les radars ? Vous êtes partisan de la « violence routière ». Vous plaidez pour l’enseignement de l’Histoire de France ? Vous voulez traumatiser les enfants d’immigrés. Vous doutez des bienfaits du multiculturalisme ? Vous déroulez le tapis brun à Marine Le Pen.

Tant de malveillance, de mauvaise foi et de volonté de nuire finissent par lasser. Alors, on s’habitue à ne plus oser dire ce qu’on pense. Et on finira par ne plus oser penser.

Cet article en accès libre est extrait du numéro de décembre de Causeur magazine. Pour lire l’intégralité du magazine, achetez-le ou abonnez-vous.

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*Photo: Soleil

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