L’été commence décidément très bien. Le Nouvel Observateur, hebdomadaire fatigant spécialisé dans les classements des cliniques où il faut bon mourir et les dossiers sur le salaire des cadres, propose un hors-série visant un public plus jeune : « Les 400 lieux branchés de Paris, 2013 ». On y trouve des « bons plans » pour se livrer avec classe à l’une de ces huit activités : boire, manger, danser, draguer, bouger, culture, design, dormir. Sans surprise, le news magazine de Jean Daniel que vous retrouverez dans toutes les salles d’attente des dentistes de gauche et entre les mains des lecteurs les plus progressistes du marché, fournit des « bonnes adresses » émaillées d’encadrés utiles, comme la mini-interview d’un certain Romain Guerret (« chanteur de pop-rock ») qui déclare : « Je sors beaucoup dans le 11ème », ou encore d’un certain Gaël Faye (« rappeur ») qui affirme, dans la rubrique dédiée aux bars : « J’ai un lien très affectif avec le Chiquito »). On est très heureux pour lui. On apprend aussi que la piscine Joséphine Baker, qui a failli littéralement couler quelques mois après sa mise à flot (elle est construite sur une barge…) est un lieu « homo hétéro », où l’on ne trouve ni « papys speedo ni parents purée saucisse », mais essentiellement des « trentenaires en slip ».
Mais si vous pensiez naïvement que le « monde de la nuit » parisienne appartenait à une frange de jouisseurs progressistes, avide de privatisation des voies sur berge en vue de l’organisation de rave party géantes, ou encore promotrice des « Pierrot de la nuit » dont la mission est de faire avancer le « vivre ensemble » quand tous les chats sont gris… Que nenni ! Laurent Joffrin, qui cultive de plus en plus une forme de comique involontaire absolument délectable, nous assure dans un édito d’anthologie que la nuit est en passe d’appartenir aux réactionnaires. Brrrr… Vigilance maximale. « Les branchés ont-ils changé de camp ? » interroge le directeur de la rédaction dans son édito titré « Les réacs de la nuit », avant de rappeler que Frigide Barjot – avant de se lancer dans sa croisade contre le mariage gay – était une icône des nuits parisiennes. « Dans les mêmes endroits des couples homos, dont les choix sont désormais respectés par la société, croisent parfois des militants pour qui le mariage gay risque de ruiner les bases anthropologiques de la France ». Re-Brrrr… Puis, Joffrin enchaîne sur une mise en perspective historique atteignant un joli niveau Godwin… « Diverse et disparate, la nouvelle panoplie de certains branchés nous ramène loin en arrière, aux temps où l’on méprisait la culture du progrès, le rationalisme un peu plat des républicains, la modération des démocrates. Les ‘fashionables’ de Balzac, les romantiques monarchistes du premier Hugo, les jeunes gens violents de l’Action Française auraient-ils trouvé leurs successeurs au sein d’une fraction de la nuit ? »… C’est éprouvant, et Laurent Joffrin ne va clairement pas jusqu’au bout du ridicule. Il aurait pu écrire « usagers de la nuit » et ne pas oublier de mettre un petit coup d’ « heures les plus sombres »…
Pour la nuit ça aurait été parfaitement approprié.

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