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La lâcheté, une valeur partagée

Elles sont belles mes valeurs, elles sont fraîches ! On croit généralement qu’une campagne électorale est l’occasion d’une confrontation entre programmes, le moment où les principales forces politiques tentent de convaincre les citoyens que leurs solutions seront plus efficaces que celles des autres. Cette conception pragmatique de la politique n’est pas très glamour, pour ne pas dire ennuyeuse à périr. Certes, pas mal de peuples s’en contentent, mais, sans vouloir offenser personne, ce genre « démocratie apaisée » est un peu trop normal pour nous. Or, si nous avons élu le seul candidat qui se prétendait « normal », c’est que justement, pour un Français, cette normalité supposée est extraordinaire. Après tout, nous n’avons pas inventé les droits de l’homme et coupé la tête à notre roi pour nous empailler à coups de calculette sur la meilleure façon de réduire le découvert national.[access capability=”lire_inedits”] Il est déjà assez humiliant de ne pas pouvoir régler la question en battant monnaie ou en lançant quelque expédition lointaine permettant de remplir les caisses du royaume sous couvert d’aller civiliser les « races inférieures », comme disait Jules Ferry − que le nouveau président de la République a tenu à honorer avant d’effacer le mot « race » de la Constitution. Logique cartésienne sans doute.

La France, cela fait partie de ses charmes, a besoin de sa dose de bruit et de fureur. Nous aimons que la politique soit la poursuite de la guerre par d’autres moyens. Il faut cependant beaucoup d’imagination pour faire de la querelle entre défenseurs de la TVA sociale et partisans d’une hausse des impôts un nouvel épisode de l’éternel combat entre l’ombre et la lumière. Il est vrai que depuis quelques décennies, la question européenne a permis de reconduire l’affrontement entre républicains et monarchistes ou, au choix, entre résistants et collabos. L’ennui, c’est qu’elle ne permet pas de jouer camp contre camp − rappelons qu’il y a sept ans, les deux finalistes de la présidentielle 2012 défendaient ensemble, à la « une » de Match, la même version de l’avenir radieux contre les obscurantistes de droite et de gauche.
Pour pouvoir jouer à la guerre civile − et par là-même éviter que l’électeur/téléspectateur décroche −, nous avons donc inventé un truc épatant qui consiste à faire passer toute élection pour un choc des valeurs. De ce point de vue, la dernière a été particulièrement réussie, grâce à une gauche qui a réussi à imposer l’idée que Nicolas Sarkozy était un descendant de Belzébuth. Ce fut donc « valeurs contre valeurs ». Les journalistes adorent.

Certaines de ces valeurs transcendent néanmoins l’opposition entre le Bien et le Mal. L’épisode de l’anniversaire de Julien Dray supposément gâché par la présence de Dominique Strauss-Kahn permet d’en recenser quelques-unes, droite et gauche ayant rivalisé dans l’indignation vertueuse. Tout d’abord, pas une seule voix ne s’est élevée pour s’étonner qu’un journaliste transforme une réunion privée en affaire publique. En effet, c’est un confrère et copain du Point, Saïd Mahrane, qui, ayant entendu parler de la fête, s’y est pointé sans être invité, avant d’informer le bon peuple que DSK et quelques membres de la garde rapprochée du candidat Hollande étaient invités aux mêmes agapes. Vie privée, connais pas ! Trouverait-on normal que je raconte dans un article que j’ai rencontré, sortant d’un bar du Marais peu propice aux rencontres féminines, tel ou tel homme public posant volontiers avec femme, enfants et chien ?

Nul ne s’est non plus offusqué que les anciens amis ou camarades de DSK aient participé à la curée ; la droite leur a, au contraire, reproché de ne pas avoir pas fait preuve d’un zèle suffisant dans la condamnation du pécheur. Bien sûr, on n’est pas obligé d’approuver tous les agissements de ses amis. On a cependant du mal à croire que Pierre Moscovici ait découvert en mai 2011 le comportement « inopportun » de son ex-champion. L’opportunisme consistant à flatter un homme quand il est puissant et à se détourner de lui quand il est à terre fait donc également partie de la panoplie des valeurs partagées. Ainsi Ségolène Royal s’est-elle abondamment vantée d’être partie sans avoir croisé DSK − peut-être pense-t-elle que les « mauvaises mœurs » sont contagieuses. Et elle a juré que jamais elle n’accepterait de le rencontrer. Pour la bonne cause, évidemment, en l’occurrence la « dignité des femmes », sympathique refrain entonné à l’unisson par Nathalie Kosciusko-Morizet et Nadine Morano, réconciliées pour l’occasion. Notons que Nicolas Sarkozy et François Hollande ont brillamment tenu leur rang dans ce concours d’inélégance.

DSK est un homme brisé qui n’exerce pas la moindre responsabilité publique. Il faut rappeler qu’il n’a pas été condamné. Cela ne fait pas de lui un saint, mais l’arrêt brutal de sa carrière et l’étalage dans la presse de sa vie intime constituent peut-être une peine suffisante. Eh bien non ! Il faut de surcroît qu’il soit un pestiféré. Le tribunal des vierges outragées l’a condamné (sans procès) à la mort sociale, lui interdisant même de boire un coup avec ses « copains ». À droite comme à gauche, on ne transige pas avec le refus du pardon et l’absence totale de compassion. Quant à moi, je n’irais pas faire la guerre avec ces grands humanistes dépourvus de la plus simple humanité. Comme disait l’autre, nous n’avons pas les mêmes valeurs.[/access]

Mai 2012 . N°47

Article extrait du Magazine Causeur


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Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle est chroniqueuse sur CNews, Sud Radio... Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "Les rien-pensants" (Cerf), est sorti en 2017.

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