Les familiers du cinéma d’Emir Kusturica ne seront pas étonnés de retrouver dans son premier recueil de nouvelles l’humour, l’époque et les paysages de cette ex-Yougoslavie qu’il a si bien mythifiée que l’on se sent tous un peu l’âme d’un gamin des Balkans, cette marmite bouillonnante de l’Europe où toutes les guerres se nouent depuis Alexandre le Grand.

Cinq des six nouvelles du recueil racontent le douloureux passage de l’enfance à l’âge adulte dans la Yougoslavie des années 70. « Dans une baignoire, mise au rebut dans la cave de leur immeuble de quatre étages et sous l’appartement des Teofilović, barbotait une carpe que le capitaine avait achetée en vue de sa Slava qu’il célébrait discrètement au mois de décembre. Sur le mur de béton au-dessus de la baignoire était clouée une planchette de bois sur laquelle était inscrit à la craie : « Que du malheur ». Cette carpe est tout l’horizon d’un pauvre gamin dont le père oublie systématiquement l’anniversaire et pour qui la vie n’est rien d’autre que du malheur. Désespéré comme un gamin peut l’être, il tente le suicide par noyade au fond de la baignoire avec la carpe pour témoin. Manque de bol, une fillette amoureuse de lui le sauve de cette mort héroïque. L’amour éclate comme un bouton, sans crier gare, et s’étiole aussi brusquement, à la faveur d’une mutation paternelle. Que vaut l’amour de deux enfants ?

Dans la dernière nouvelle, Etranger dans le mariage, un gamin un peu plus âgé vit à Sarajevo. Il aime lire, mais se sent aussi l’âme d’un délinquant. Ceux qu’il admire sont les adolescents qui lisent, mais qui s’adonnent aussi à la délinquance. Pour passer le temps, pour jouer aux hommes. Il emprunte le nom du plus célèbre écrivain pour échapper à la police. En quelques heures, lors d’un voyage en train, il bascule de l’enfance à l’âge adulte, découvrant le secret de la femme, de la mort mais aussi de son père.

Kusturica excelle à peindre ces amours enfantines, lumineuses, brusquement nées et aussi brusquement éteintes. A entremêler la mort à la vie, la violence à la douceur, sans pathos, en les présentant l’une et l’autre comme les deux facettes évidentes d’une même pièce. Très peu d’introspection, beaucoup d’aventure, beaucoup de rêve, de petites joies qui paraissent immenses. De la jeunesse, de l’action. L’inverse de ce que produit la littérature européenne depuis plusieurs décennies. Dans l’étreinte du serpent est la plus longue et la plus belle des six nouvelles. C’est un véritable conte, quasi flaubertien, dans lequel le héros nourrit les serpents (car lui disait son père, s’ils ont fait quitter à l’homme le paradis terrestre, ils l’ont suivi dans sa chute), écoute les ânes, survit à la guerre, tombe amoureux, perd tout et consacre le reste de sa vie à la souffrance et à la solitude. Cette seule nouvelle est un chef-d’œuvre de poésie, de concision, de narration. Elle efface très largement les défauts des quatre nouvelles qui la précédent et qui sont peut-être dus, pour nous, aux difficultés de la traduction, à la méconnaissance de la culture serbo-croate.

Emir Kusturica, Etranger dans le mariage, JC Lattès.

*Photo : Milos Cvele CVETKOVIC/SIPA/1401241513

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