Depuis que Claude Sautet a rendu son tablier, les actrices ne mangent plus. Les marques de cosmétiques veillent au grain. Au royaume de l’image, le mécène est roi. On ne plaisante pas avec la balance commerciale et l’écriture inclusive. Nos belles plantes, retouchées à la palette graphique, acceptent tout, de se mettre à nu, de simuler l’acte sexuel pour les besoins d’un scénario mais ingurgiter des aliments à l’écran est leur nouvelle limite esthétique.

Un délicieux fond de sauce littéraire

Dans le roman français, même pente ascétique, la gastronomie est en sommeil comme le style. On se drogue gaiement, on boit par habitude, on s’allonge chez le psy et on prend sa petite personne pour la huitième merveille du monde, sans jamais passer par la cuisine. Le héros de papier moderne ne fume plus, ne conduit plus et ne mange plus mais qu’est-ce qu’il cause. Quelle meilleure saison que l’hiver, juste avant les fêtes, quand le temps commence à se griser pour profiter des plaisirs de la table et de la bibliothèque.
Aux éditions Paradigme, Karin Becker qui enseigne la littérature française à l’université de Münster (ça ne s’invente pas) en Allemagne a concocté une copieuse somme, Gastronomie et littérature au XIXème siècle, préfacée par Pascal Ory. Cet appel à la bonne chère se compulse comme un livre de recettes. La Confrérie du Marron de Redon l’avait sélectionné dans son prix littéraire annuel à l’automne dernier. En s’appuyant sur les œuvres de Balzac, Baudelaire, Flaubert, Hugo, Zola ou Maupassant, ce professeur croise les sources, marie les genres et réussit un délicieux fond de sauce. C’est parfois roboratif car détaillé, précis, analytique, érudit et ce travail s’adresse à un public plutôt averti.

Oncle Bachelard et Cousin Pons

Quand on a obtenu une thèse de doctorat sur la casuistique amoureuse du Moyen Âge, on ne fait pas dans le fast-food. « Cette admiration sans faille de la « grande cuisine » du XIXème siècle s’explique en partie par le fait que les auteurs appartiennent eux-mêmes à cette élite du Paris-qui-dîne qu’ils cherchent à mettre en scène dans leurs romans. En se montrant connaisseurs de la culture gastronomique de la capitale, ils prouvent leur propre appartenance à ce milieu d’initiés, à cette société privilégiée, dont ils partagent dans une très large mesure les idées et les pratiques » souligne-t-elle. Tout y est, l’ombre de l’oncle Bachelard, la présence du Cousin Pons et des angles de vue tout à fait originaux et pertinents sur les liens entre cuisine bourgeoise et littérature naturaliste, par exemple. Les entrées consacrées à « La femme et l’alimentation : Mange-t-elle ? C’est un mystère » ou à « La gourmandise et l’érotisme » nous ouvrent l’esprit. Les différences entre cuisine régionale ou grande cuisine permettent de mieux décrypter la société du XIXème siècle, étudier les rapports entre le goût, la gourmandise et la gastronomie tout en aiguisant notre appétit de savoir. Le gras, c’est comme le cholestérol, il y a le bon et le mauvais. Alors, méditons cette phrase de Balzac : « Les destinées des peuples dépendent et de sa nourriture et de son régime ».

Gastronomie et littérature au XIXème siècle, Karin Becker, Paradigme, 2017.

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Thomas Morales
Journaliste et écrivain.Spécialiste reconnu du cinéma et de l’automobile, il collabore à des revues parmi lesquelles Valeurs Actuelles, Service Littéraire, Schnock, Technikart, etc... Il écrit dans la presse automobile depuis près de 20 ans et nourrit depuis son enfance une passion pour les voitures anciennes, les Hussards ...
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