L’œuvre torrentielle de cet écrivain secret récemment disparu reste à découvrir.


C’est à Rome que j’ai appris la disparition en avril de Jean-Claude Albert-Weil (1933-2019), l’un des écrivains les plus singuliers que j’ai rencontrés. Cette chance, je la dois à mon ami Marc Laudelout, l’éditeur du Bulletin célinien, qui, vers 1997, attira mon attention et celle de quelques happy few sur un hallucinant roman, mixte de Swift et de Philip K. Dick, Sont les oiseaux.

Alors inconnu, si ce n’est des milieux du jazz et de la télévision (TF1) où il s’était fait un nom, l’auteur publiait, au Rocher, une uchronie que l’on peut, oui, qualifier de géniale, où il imaginait l’écrasante victoire du Reich en 1940, suivie de l’instauration du Grand Empire eurasiatique, traversé de Dunkerque à Vladivostok par une autoroute monstrueuse, Panfoulia. Dans son uchronie, inspirée de Swift mais aussi de Rabelais pour la langue, Hitler gagnait le Blitzkrieg en s’emparant de Malte et de Gibraltar, forçant ainsi Albion à signer la paix. Des Flandres à la Sibérie se constituait un nouvel empire carolingien, sur lequel, après la mort miraculeuse de Hitler en 1946, régneraient des despotes dénazifiés, adeptes d’une philosophie « inhumaniste ».

Un coup de massue célinien

« Contre-monde visionnaire, hyperréaliste et total, (…) incroyablement réel » », comme le qualifiait, dans sa quatrième de couverture,  Jérôme Leroy, alors jeune conseiller littéraire du Rocher, Sont les oiseaux fut pour moi un coup de massue, peu ou prou comparable à celui du Voyage au bout de la nuit, dont Jean-Claude Albert-Weil était un fanatique, comme il devait me le confier : « après Montherlant, Martin du Gard, Saint-Exupéry ou Gide, quand vers dix-sept ans vous tombez sur Céline, ou bien vous êtes voué à demeurer toujours un grand niais qui ne ressent rien, ou bien vous vous retrouvez secoué de fond en comble. (…) Lui, c’était vrai, c’était plein, solide, au fond du gouffre mais ferme. Après lui, autour de lui, il n’y avait rien. Et Sartre même, dans La Nausée, pourtant bien nourrie de Céline, n’apparaissait que comme un petit prof académique. Un Jules Romains un peu plus osé… ».

Lorrain par son père, un grand médecin descendant des Juifs du Roi protégés par Louis XIV, bourguignon par sa mère, de tradition gaulliste et furieusement patriote, Jean-Claude Albert-Weil rêvait au retour des Grandes Dionysies, mais au sein de son empire inhumaniste, « existenciste », husserlien et heideggérien, où le jazz aurait été musique officielle, où le latin et le grec ancien auraient été parlés dans des villages de vacances pour cadres du régime. Bien sûr, publicité et métissage seraient bannis, comme bien d’autres pratiques « ploutocratiques ». Une bombe atomique à l’ahurissante créativité verbale et d’une liberté de ton qui faisait jubiler le lecteur, qui s’imaginait évoluer dans le Brazil de Terry Gilliam.

L’homme d’un seul livre ?

L’écrivain crut bon de rédiger une suite, dans le cadre d’une trilogie :  Europia (nouveau titre de Sont les oiseaux dans sa réédition par L’Age d’Homme), Franchoupia et Siberia. Je ne fus guère séduit par ces suites par trop redondantes, dont le délire narratif et langagier me rebuta. Ma faim avait été rassasiée. Je pense que Jean-Claude Albert-Weil fut l’homme d’un seul livre, un roman-monde où il déversa, d’un coup et dans le bon ordre, ses phantasmes de démiurge. Je l’avais perdu de vue depuis longtemps, ce qui n’atténue en rien ma peine à l’idée de ne plus revoir cet homme unique. Sit tibi terra levis !

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