Une pleine page (et un édito) dans le Wall Street Journal, deux feuillets dans Le Monde (au demeurant, le seul quotidien français à avoir traité l’information) : le désaveu judiciaire infligé à France 2 n’a pas passionné les médias français. Il est vrai qu’il s’agit d’une vétille : un tribunal déclare qu’il existe de légitimes raisons de douter de la véracité d’un reportage à haute teneur symbolique diffusé dans le monde entier par la première chaîne de la télévision publique française. Au passage, le juge admet que, parmi les récits présentés comme des « faits » qui sont supposés former notre intelligence du monde, certains sont peut-être de purs bidonnages. De la réalité pour télé. Un monde en noir et blanc pour écran couleurs.

On se demandait comment allait réagir la profession, si prompte à faire feu sur les manquements moraux, réels ou supposés, de toutes les autres corporations. Par un examen de conscience collectif ? Un authentique débat interne ? La bonne blague. En serrant les coudes. Puisque que ce dont nous ne parlons pas n’existe pas, étouffons l’affaire. Il en va de l’intérêt supérieur du Parti (des médias). Lequel, comme le monde est bien fait, se confond avec celui de la démocratie : taire ou traiter comme insignifiante la défaite de France 2, c’est protéger le public (on imagine sans peine le charivari qui eût suivi un verdict inverse).

Cela devait être un remake de David contre Goliath, avec David dans le rôle du méchant. La chaîne publique avait attaqué en diffamation Philippe Karsenty, animateur d’un site internet « de notation des médias ». Après le verdict de la Cour d’Appel infirmant sa condamnation en première instance, celui-ci a été interrogé par la BBC et des médias australien, néerlandais, américains, tunisien. En France, les « grands journaux » ont signalé l’information sur leur site internet – où elle a l’avantage d’être très vite ensevelie –, mais seul Le Monde l’a jugée digne de sa « version papier ». Quant à France 2, elle a jugé que ses téléspectateurs avaient « le droit de savoir » : le soir du verdict, en fin de JT, David Pujadas a expliqué que la Cour avait « reconnu la diffamation mais relaxé l’auteur des propos diffamatoires au bénéfice du doute ». Fermez le ban. Pas un mot sur les « incohérences inexplicables » relevées par Karsenty (et le Tribunal) dans le reportage sur la mort de Mohamed Al Doura, ni sur « l’imprudente affirmation par Charles Enderlin qu’il aurait coupé au montage les images de l’agonie de l’enfant » – agonie dont il n’a pas fourni les images au Tribunal. Bref, les téléspectateurs, à qui l’on a expliqué il y a huit ans qu’ils avaient assisté à « l’assassinat d’un enfant » (terme employé par Jean-Claude Allanic, alors médiateur de France 2, quelques jours après la diffusion du reportage) ne sauront pas l’essentiel : après avoir visionné les rushes (dont ils notent les « réticences persistantes » de France 2 à les montrer), les juges estiment qu’il n’est plus possible « d’écarter les avis des professionnels entendus au cours de la procédure » qui avaient mis en doute l’authenticité du reportage. S’ils reconnaissent le caractère diffamatoire, en clair offensant, des propos de Karsenty, leur verdict signifie que l’offense était légitime. Jouant des subtilités de la loi sur la presse, France 2 se paie notre tête. En 14 secondes.

La direction de France Télévision (qui, il est vrai, a hérité à son arrivée de ce bébé pas très bien formé) s’est montrée plutôt discrète. C’est par la bouche de ses avocats qu’elle a annoncé son intention de se pourvoir en cassation, décision justifiée de façon fort cocasse par le fait que la Cour d’Appel avait cassé le jugement de la XVIIe Chambre. Si l’on pousse à son terme un tel raisonnement, il faut en déduire que l’appel est par nature superfétatoire. En attendant, la chaîne ne s’est pas fendue du moindre communiqué de soutien à son correspondant en Israël. Lequel a choisi de s’en prendre indistinctement à tous ceux qui osent le critiquer.

Entre Tintin et Galilée, Charles Enderlin se la joue « baroudeur » et chante le grand air de la victime. Après avoir annoncé sur son site que « les propos de Philippe Karsenty étaient diffamatoires », il se plaint de la « campagne de désinformation et de diffamation » dont il est l’objet. Elle est excellente. Va-t-il poursuivre les juges pour diffamation ? Ainsi qu’en atteste l’échange (si on peut qualifier ainsi ce dialogue de sourds) que nous avons eu sur son site, mon honorable confrère a beaucoup de talent, y compris pour éviter les questions qui l’ennuient et répondre à celles qu’on ne lui pose pas – en tout cas, pas moi.

« Enderlin contre les méchants » : tel est le récit canonique relayé par la plupart des médias – récemment encore par Canal + et l’AFP sous la plume de Marius Schattner, journaliste au bureau de Jérusalem. « Différents organismes ultra-nationalistes ont alors répandu la thèse d’un véritable complot anti-israélien, certains allant jusqu’à prétendre que le petit Mohammed n’était pas mort », écrivait celui-ci il y a quelques semaines. La défense adoptée par Charles Enderlin nécessite qu’il ait en face de lui des extrémistes juifs, des nationalistes israéliens ou des émules de Thierry Meyssan. Certains des contradicteurs d’Enderlin appartiennent aux deux premiers groupes ; et, parmi eux, il en est qui manient l’invective et l’injure plutôt que l’argumentation – rendant un fier service au Parti des Médias qui s’estime ainsi dispensé de répondre à de tels adversaires. Les menaces, y compris physiques, proférées à l’encontre de Charles Enderlin et les insultes visant ses supposées préférences politiques ou ses prétendus tourments identitaires sont inacceptables – et pour tout dire, imbéciles.

Pour autant, rien n’autorise à confondre les uns et les autres, ceux qui s’interrogent et ceux qui dénoncent. Le procédé est connu : pour évacuer toute question, on disqualifie ceux qui les posent. Et on répond à des accusations imaginaires : Charles Enderlin se plaint de ce que je l’aurais accusé de ne pas avoir été à Netzarim le 30 septembre 2000 : or, c’est un fait qu’il n’a jamais nié et que j’ai tout simplement rappelé, sans en tirer la moindre conclusion d’ailleurs, n’ayant en aucun cas la religion du terrain – qui, lui, ne ment pas. Bref, pas la moindre accusation sur ce point mais un consensus total. (Sans doute est-ce inconsciemment qu’il use du registre sémantique du procès, lui-même se voyant dans le rôle de l’innocent injustement accusé).

Il est cependant plaisant qu’Enderlin invoque ici-même (voir dans les commentaires) son statut de « journaliste aux premières loges d’un conflit sanglant », puisque précisément, ce jour-là, il n’était pas « aux premières loges » : n’est-ce pas la preuve que l’on peut faire du journalisme, parfois du bon journalisme, sans être « sur place » ? Passons sur cette légère incohérence.

Reste qu’à force de se dire odieusement diffamé et harcelé, il a contribué à personnaliser le débat. Aussi partage-t-il avec ses ennemis les plus virulents la responsabilité d’avoir transformé l’affaire Al Doura en affaire Enderlin. Il n’y a pas d’affaire Enderlin.

Cher Charles, nul n’attend de vous une autocritique en place publique. Ici en tout cas. Mais rien ne vous autorise à répondre par le mépris à tous ceux qui doutent de bonne foi. Autorisez-moi donc à vous poser ici sept questions. Ces réponses, vous nous les devez, car vous êtes le seul à pouvoir les donner. Et surtout, vous vous les devez à vous-mêmes.

– De combien de temps avez-vous disposé pour monter votre sujet à partir des rushes fournis par Talal Abu Rahma ?
– Vous avez affirmé avoir coupé l’agonie de l’enfant parce qu’elle était trop insupportable, mais vous ne l’avez pas montrée au Tribunal, ni à quiconque. Votre mémoire vous a-t-elle trompé ?
– Le 30 septembre 2000, vous avez affirmé dans votre commentaire que « l’enfant était la cible de tirs venus de l’armée israélienne ». Quelques jours après, au cours d’une émission durant laquelle vous interveniez au téléphone, le médiateur de France 2 a parlé de « l’assassinat d’un enfant ». (Plus tard, vous avez donné la parole à Yom Tov Samia mais vous admettrez que sa parole n’a pas le même statut que la vôtre ou celle du médiateur). En novembre 2004, Arlette Chabot estimait qu’ »on ne saurait jamais d’où venaient les tirs ». Quelle est aujourd’hui votre intime conviction ?
– Comment expliquez-vous les contradictions existant entre les versions successives de Talal Abu Rahma, en particulier entre sa déclaration envoyée au Centre palestinien des Droits de l’homme début octobre 2000 et le fax adressé à France 2 en 2003, mais aussi quant à la durée de « l’incident » (je sais que le terme est mal choisi) et au nombre de caméramen présents ?
– La plupart de ceux qui ont visionné les rushes ont admis qu’ils comportaient des scènes de guerre jouées. Est-il selon vous possible et probable que votre collaborateur ait filmé des mises en scènes et que, dans la foulée, tournant sa caméra, il soit tombé sur une tragédie véritable ?
– Votre réflexe immédiat, dès que les polémiques ont commencé, a été de renouveler une confiance absolue à Talal Abou Rahma, et, d’une certaine façon, ce réflexe vous honore. Mais peut-être qu’aucun être humain ne mérite une confiance absolue. Par ailleurs, votre caméraman ne cache pas qu’il exerce ce métier pour défendre la cause palestinienne. Cela vous pose-t-il problème ? Vous est-il arrivé de douter ?
– Pensez-vous que votre travail est, par principe, irréprochable, au-delà de toute critique ?

C’est un juge qui doit aujourd’hui rappeler que les journalistes ne sauraient être les seuls à pouvoir échapper à la vigilance dont ils sont les champions. « Charles Enderlin peut d’autant moins se soustraire à la critique qu’elle le vise en tant que professionnel de l’information, correspondant en Israël et dans les territoires palestiniens pour les journaux de France 2 diffusés aux heures de grande audience, et, qu’à ce titre, il s’expose inévitablement et consciemment à un contrôle des plus attentifs de ses faits et gestes de la part de ses concitoyens comme de ses confrères », estime la Cour d’appel. Son arrêt est d’autant plus notable qu’il rompt avec une tradition établie depuis une trentaine d’années de bienveillance mutuelle entre la magistrature et la presse. Il est de surcroît rarissime que le juge désavoue un « grand média ». Il convient d’ailleurs de rappeler que France 2 n’a pas été condamnée mais déboutée. « Le Tribunal a accordé un permis de douter », ainsi que l’a joliment résumé Pascale Robert-Diard dans Le Monde. Les journalistes n’ont pas un permis, mais un devoir de douter. Y compris, et peut-être d’abord, d’eux-mêmes.

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