Lauréat aujourd’hui du prix de Château de Versailles, Edmond Dziembowski signe avec Le siècle des révolutions une somme centrée autour de trois dates : 1688, 1776, 1789. La glorieuse révolution d’Angleterre, celle d’Amérique et la prise de la Bastille. Universitaire doué d’une plume étonnante et caustique, l’auteur reste fidèle au fil rouge de ses travaux : l’histoire de l’Angleterre est aussi en grande partie la nôtre.


Les mots ont une vie, naissent par hasard, meurent de même, expriment des choses diverses en fonction des circonstances historiques; mais rares sont ceux qui, comme « révolution » ont été si longtemps chargés d’équivoques au point d’être pour l’Anglais et le Français, des calques en même temps que des antonymes. Dans leur histoire, les hommes « révolutionnent » bien des choses : leurs techniques, leur mode de vie, leurs régimes politiques.

Les Français ont fait de ces derniers un fameux sport national, notre imaginaire populaire se représente la révolution en une émotion de faubourgs, généralement estivale, décorée de barricades, d’enfants des rues, et de têtes couronnées roulant au sol. Des révolutions, l’Angleterre en fit autant et de plus anciennes : mais elles se pratiquent là-bas, comme le bridge, entre gens de bonne compagnie. Quoi qu’insurgés, leurs sans-culottes n’y paraissent jamais sans perruques. Révolutions de palais contre-révolution de faubourgs : la mésentente cordiale et sémantique sépare, comme la mer, les deux plus vieilles nations d’Europe.

Caractériser Le siècle des révolutions pour l’historien Edmond Dziembowski, revient à faire la généalogie d’un mot. Les sujets du roi d’Angleterre avaient d’abord reconnu au mot un sens géométrique : révolutionner, c’est faire un tour complet sur le cercle. Leurs révolutions furent conservatrices. Les tendances francophiles et catholiques de la dynastie Stuart  froissent celles protestantes et chauvines de l’Angleterre. En son nom, le parlement renverse deux trônes : en 1648 avec l’assassinat de Charles Ier ;  en 1688, pour forcer à l’exil Jacques II, deuxième fils du roy martyr et le remplacer par un souverain de leur choix.

Bible et Grande Charte à la main, au cœur la haine du papisme, la Nobility parlementaire et le High Cergy anglican se font défenseurs des vieilles coutumes religieuses et politiques de l’Angleterre. Leur révolution de 1688 fut fidèle à la sentence du Guépard : tout changer pour que rien ne change.

Faire du neuf avec du vieux

En Angleterre, la révolution est de droite. Réactionnaire, elle ne vise pas encore à abolir des privilèges mais à les restaurer ; en les préservant de l’audace prométhéenne des monarchies administratives – et l’exemple français servait déjà sur l’île d’habile repoussoir. La Fronde en France, l’ombrageux parlement de Westminster, les deux rêvent de construire un royaume qui soit à la fois une monarchie et une république. Loin de la cour, du despotisme ou des ministères, les gentilshommes de province se rêvent en législateurs ; ils bavardent, font des clubs, gribouillent même des projets de réforme. En eux, se formule aussi l’idée féconde de souveraineté nationale. Et on découvre avec Dziembowki que les assemblées et parlements d’Ancien Régime valent un peu mieux que leur réputation.

Mal renseigné par le fronton de ses mairies, le lecteur français se surprendra en découvrant le bel emploi réactionnaire du mot  de « libertés » : ensemble de privilèges dont tout corps social était nanti : la noblesse mais aussi les communes, roturiers ou corporations.  Conservatrice mais source de progrès, aucune révolution n’est étrangère au paradoxe : la révolte précédant la révolution de 1776 visait à conserver les libertés ou privilèges fiscaux, légitimes parce « qu’anciens ».

Civilisation nouvelle et terre vierge

Pourtant, Dziembowski est catégorique : « La révolution de 1789 ne peut en aucun cas être regardée comme la fille même adultérine de 1688 ». Au cours du siècle, la liberté a perdu  son pluriel de majesté. Elle devient publique : c’est celle du peuple. Elle inspirera le gouvernement démocratique. Toute la littérature de la révolution américaine marque un point de rupture : la révolution n’est plus seulement une restauration, elle vise aussi à faire du neuf.

Les pères fondateurs américains pensent édifier une civilisation nouvelle sur une terre vierge. Par contagion culturelle, cette histoire américaine devient française alors qu’à Paris, le prestige des héros de la guerre d’Amérique est grand, entretenu par l’engagement militaire de la monarchie en leur faveur. L’auteur confirme que cette guerre fut pour Louis XVI une folie : accélérant la banqueroute de l’État, elle a aussi donné à la France l’image d’une république triomphante. Et la révolution française finit par appliquer la table rase….

Historien et moraliste

Le siècle des révolutions a déchaîné toutes les passions qui  brûlent le cœur humain. Aussi, pour les refroidir l’auteur se fait moraliste. Inspiré de ses lectures, il réussit  de bien belles maximes. Le vocabulaire est assez contemporain pour nous rendre complice mais assez détaché et caustique pour qu’il reste littéraire. L’art du bon mot bien placé ou de l’anecdote renouvellent l’écriture de l’histoire : on se surprend à découvrir un style auquel l’Université ne nous avait pas toujours habitué. On le voit juge d’une nature humaine dont les sentiments sont forts mais les oscillations assez prévisibles : aux corsets puritains, succèdent souvent des restaurations plus suaves. Ainsi, la régence libertine après les bondieuseries de Madame de Maintenon. Charles II et ses maîtresses pour remplacer Cromwell et ses chapeaux noirs.

À l’examen, le lecteur peut s’autoriser le présentisme. Ces révolutions ont créé deux modèles politiques divergents. Celui d’un État français qui ne reconnaît d’autorité ni royale ni démocratique contre un vieux  royaume administré comme un pays aristocratique. Mais, in fine,  deux nations qui s’attirent de manière mimétique, du fait même de leur altérité.

 

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