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Donne-nous aujourd’hui notre bourreau quotidien

Ponce Pilate et Le Christ

Depuis l’incendie, en 1988, d’un cinéma à Saint-Michel en protestation contre la projection du film de Scorsese La Dernière tentation du Christ, ils étaient portés disparus. Les « intégristes catholiques » ne servaient plus dans les médias que d’alibi fantomatique à ces nombreux commentateurs qui tenaient à toute force à mettre un signe égal entre les fous de Dieu qui se réclament du christianisme et ceux qui invoquent Allah.
De l’autre côté, idem. Privés de proies, les bouffeurs de curés étaient contraints de manger maigre ou de se reconvertir dans l’imam, généralement beaucoup plus coriace. Et voilà que des cathos en peine de visibilité médiatique viennent leur donner l’occasion de faire bombance.
Tout à son souci de sauver la laïcité horriblement menacée par trois gandins et deux péronnelles en train de prier, le militant anti-catho ne recule devant aucune outrance. « Néron, reviens, y’a encore des chrétiens ! », ou encore « Deux planches, trois clous, voilà la solution ! », entendait-on à Toulouse devant une assemblée de jeunes gens en prière gonflés d’orgueil en voyant leur sort assimilé à celui de ces martyrs dont le sang est la semence de l’Église.

Sur les sites tradis, on pousse aussi l’indécence assez loin en n’hésitant pas à faire le lien entre les manifestants arrêtés par la police ou insultés par les contre-manifestants et le sort tragique des chrétiens d’Orient.
Sur l’autre rive, encore, il n’est pas jusqu’à l’excellent Pierre Jourde qui ne sombre dans l’hystérie victimaire, dénonçant sur son blog les « fascistes catholiques » qui menacent − quelle horreur ! − de venir prier devant l’endroit (l’ancien réfectoire d’un ancien couvent parisien) où il organise des lectures pornographiques dans le cadre de son festival, excellent lui aussi[1. J’y étais il y a deux ans pour écouter de merveilleuses lectures de Bloy, Daudet, Céline ou Muray.]. Comment renoncer au doux et inoffensif plaisir d’avoir les fascistes contre soi ?[access capability=”lire_inedits”]

Tous les spectres tragiques de l’histoire passée et présente sont convoqués par les protagonistes d’une minuscule comédie. Car lorsque nul sang ne coule, comment échapper à l’impression d’assister à une comédie surjouée et grotesque ? On connait la phrase de Marx selon laquelle les événements historiques adviennent deux fois, « la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ».

Contrairement à ce que pense peut-être Michéa, il n’y a pas que les riches et les puissants qui sachent faire preuve d’indécence. L’homme du commun aussi. Réclamer pour soi le statut de victime, hurler à la « christianophobie » ou au fascisme alors que rien ne se passe, sinon de pacifiques attroupements d’un côté et quelques provocations éculées de l’autre, c’est tomber dans l’indécence. Quelle tristesse de voir certains cathos rejoindre la vaste course à l’échalote contemporaine pour l’obtention du statut de vraie victime. Le victimisme est la religion contemporaine à laquelle ces indignés se sont apparemment convertis sans s’en rendre compte. « Cathos tradis » peut-être, mais bien de leur temps.

Faut-il que nous autres catholiques calquions notre comportement, la violence en moins (ce qui n’est pas un détail) sur cette minorité de musulmans qui se sent autorisée, au nom de la lutte contre l’« islamophobie », à tous les débordements lorsqu’on s’en prend à son prophète ? Faut-il rappeler qu’à la messe, chaque dimanche, nous nous déclarons pécheurs et non victimes ? Que l’idée du Christ attaquée par les crétins ignares et provocateurs à deux balles de Golgota Picnic ne saurait en aucune façon être assimilée à la Sainte Face[2. Quant au spectacle intitulé Sur le concept du visage du fils de Dieu, il ne me semble en aucune façon offensant pour un catholique de bonne foi.]?

Golgota Picnic : quelques hurluberlus hirsutes et désœuvrés qui traînent sur une scène dévastée. L’image abjecte d’un monde déserté par toute spiritualité plutôt qu’une attaque d’une portée quelconque contre le christianisme. Une preuve par l’absurde de la nécessité de la transcendance. Une vaine insulte à la beauté du monde qui ne révèle que sa propre hideur. Laissons les morts enterrer les morts.

Quel sens a donc ce brouhaha ? À écouter les uns et autres, on est pris par l’impression que chacun jubile à l’idée d’avoir enfin son persécuteur. Un bon gros méchant qui nous en veut, surtout si l’on s’en sort sans le moindre bobo réel, c’est quand même beaucoup mieux que la cruelle indifférence que nous manifeste chaque jour un monde qui s’éloigne sans drame apparent de son passé chrétien.

Le plus étonnant pour moi a été d’entendre certains, dans les médias « officiels » (France Inter par exemple) « prendre en compte les sentiments des croyants blessés ». Voici que les élites déchristianisées de notre pays se penchent avec une commisération vaguement condescendante sur les petits bobos symboliques un peu étranges des minorités de croyants. Assisterions-nous dans notre belle République, toujours très libérale dans ce domaine, à la naissance d’un nouveau droit humain, celui de se déclarer à la face du monde minorité la plus persécutée de la planète ? Après tout, pourquoi seuls les communautaristes musulmans, féministes et homosexuels pourraient-ils jouer les offusqués ? Pourquoi le droit d’être une victime de la « stigmatisation médiatique », voire étatique, serait-il réservé à quelques minorités privilégiées ? Puisque les cathos sont en passe de devenir une minorité comme une autre, ils devraient eux aussi avoir le droit de se sentir offensés une fois de temps en temps. La culture d’État et les publicitaires devront-ils, dans l’avenir, blasphémer à parts égales contre toutes les religions présentes dans l’Hexagone, tandis que le CSA procédera aux vérifications nécessaires ? Ainsi les indignés de toutes les cités célestes et terrestres pourront-ils s’offrir pour pas cher une petite cérémonie d’indignation collective. En tant que catholique moi-même, je l’avoue bien humblement, il m’arrivait de me sentir un poil jaloux lorsque l’islam détenait un quasi-monopole sur le marché du blasphémé.

Émile Durkheim définissait le crime comme un moment de la peine. Les sociétés humaines s’éprouvent comme société lorsqu’elles répriment certains actes qui leurs semblent particulièrement odieux. C’est dans la chaleur que suscite en elles le châtiment que les communautés humaines se fondent et se refondent. En ce sens, il serait possible de considérer les manifestations de certains catholiques contre la « christianophobie » comme une étape dans le processus de fractionnement du corps politique français. Pour certains mouvements proches de la Fraternité Saint-Pie X, le combat commun des « cathos tradis » et des cathos tout court serait l’occasion de faire bouger les frontières assez étanches qui les séparaient naguère et de refonder la communauté catholique. Faire de la dénonciation du blasphème et de la « christianophobie » le cœur de l’action des catholiques dans la sphère publique reviendrait à accepter de devenir une communauté minoritaire comme une autre, dans une société dont la culture dominante, déchristianisée et ignorante de son propre passé, serait de plus en plus étrangère au Christ.[/access]

 

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Décembre 2011 . N°42

Article extrait du Magazine Causeur


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Florentin Piffard est modernologue en région parisienne. Il joue le rôle du père dans une famille recomposée, et nourrit aussi un blog pompeusement intitulé "Discours sauvages sur la modernité".

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