L’indulgence de David Desgouilles envers Mme le ministre des Affaires étrangères part d’un bon sentiment et du louable souci de ne pas hurler avec la meute qui se déchaîne à l’odeur du sang. On me permettra cependant de ne pas la partager.

Certes, on ne manque pas de faire valoir que MAM n’est ni la première, ni la seule personnalité politique de premier plan à avoir bénéficié des libéralités d’un potentat arabe ou africain, ou de leurs proches : les obligés des rois du Maroc, d’Hosni Moubarak, d’Omar Bongo se comptent par dizaines, à droite comme à gauche. Le fait que quelques-uns d’entre eux, comme Bertrand Delanoë ou feu Philippe Séguin aient été profondément marqués par leur enfance dans le protectorat tunisien, et d’autres par leur naissance dans l’une ou l’autre de nos anciennes colonies, provoque des situations ambiguës. Le regard qu’ils portent sur ces contrées est de l’ordre de l’infra-politique : ils gardent un rapport charnel, émotionnel au monde disparu de leur prime jeunesse. Ils ont l’impression de « comprendre » ces pays mieux que quiconque, et se targuent de posséder les clés qui permettraient, selon eux, de faire évoluer ces terres bienaimées vers un comportement plus acceptable en matière de libertés publiques et de droits de l’homme. Naturellement, il n’en est rien, mais en l’occurrence ce comportement peut être excusé au nom de la part d’humanité et de sentimentalisme qui demeure, malgré tout, dans le cœur et l’esprit de ces hommes et femmes de pouvoir.

Michèle Alliot-Marie n’appartient pas à cette catégorie. Son rapport à la Tunisie ne relève pas d’un roman personnel et devrait donc être déterminé par une sèche analyse politique de l’opportunité, pour le chef de la diplomatie française, de se rendre pour des raisons privées et vacancières, fin décembre 2010, dans un pays en proie à des émeutes sociales, sévèrement réprimées par le pouvoir en place.

Un ministre des Affaires étrangères n’est jamais un vacancier comme un autre : où qu’il se rende (sauf peut-être aux Etats-Unis), il sera l’objet d’attentions particulières des autorités du lieu : salon d’honneur à l’aéroport, limousine aimablement mise à disposition, cadeaux d’arrivée aimablement déposés dans la chambre d’hôtel. Quoi qu’il fasse, le récipiendaire de ces marques d’amitié se met dans un mauvais cas. Refuse-t-il au nom de la morale commune ? Il court alors le risque de gravement insulter le potentat local et de provoquer un contentieux qui n’a rien à voir avec les intérêts supérieurs de la France. Accepte-t-il au nom du nécessaire respect dû aux usages locaux ? On tombe alors dans le piège que n’a pas su éviter Michèle Alliot-Marie. Allons donc, un petit « ride » offert dans un jet privé pour éviter à ses vieux parents les cahots de la route Hammamet-Tabarka ne saurait prêter à conséquence… Il se trouve que le propriétaire du jet est également celui de l’hôtel où séjourne la petite troupe et qu’il est lié au clan Trabelsi ? Broutilles… Qui ne l’est pas, volens nolens, dans ce pays si l’on veut prospérer en affaires ? Si j’aurais su, j’aurais pas venu et serais restée bien pénarde à Saint-Jean-de-Luz à becter la dinde aux marrons en famille.

Toutes ces sordides petites histoires ne seraient probablement jamais sorties si, quelques semaines après son retour de vacances, MAM ne s’était somptueusement plantée en proposant une coopération renforcée avec le pouvoir tunisien dans les techniques du maintien de l’ordre… « Mais, pleurniche-t-elle aujourd’hui, on m’a mal comprise, je cherchais simplement à protéger la vie des manifestants en exportant le savoir-faire policier français dans ce domaine… »

MAM avait tout simplement oublié qu’elle n’était plus place Beauvau, où elle officia jadis, mais au Quai d’Orsay, et que la diplomatie ne se pratique pas à coup de taser… Certes, elle aura été mal informée, notamment par l’ambassadeur de France à Tunis, mais il faut être cynique comme un vulgaire Roland Dumas pour faire porter à son administration le chapeau de ses bévues[1. En 1992, Roland Dumas, alors ministre des Affaires étrangères avait, sans en informer son administration, organisé la venue à Paris, pour des raisons médicales, du leader palestinien George Habache, sur lequel courait un mandat d’arrêt international pour faits de terrorisme. L’affaire s’ébruita, et ce fut François Scheer, secrétaire général du Quai d’Orsay, qui servit de fusible alors qu’il n’avait strictement rien à voir dans l’affaire.]. Ce pauvre Pierre Ménat, l’ambassadeur en question, comme l’avouait candidement Dominique de Villepin jeudi 3 janvier sur France Inter, n’avait fait qu’appliquer strictement les consignes non-écrites du Quai, qui veulent que dans certains pays, dont la Tunisie de Ben Ali, on se garde bien de tout contact avec l’opposition. Et de citer l’exemple de Jean-Christophe Rufin qui s’était affranchi de cette règle au Sénégal et dut en tirer les conséquences lui-même avant d’être débarqué.

MAM, bien sûr, n’a commis aucun crime. En revanche, elle a commis une faute, au sens que donne Talleyrand à ce terme, à propos de l’assassinat du Duc d’Enghien par les sbires de Napoléon. Elle devrait en tirer les conséquences et ne pas se comporter comme ce lamentable petit oiseau jaune qui geint en disant : « C’est pas zuste ! »

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