La réintégration de la France dans le commandement intégré de l’Otan a de nombreuses conséquences. La plus immédiate est la diminution probable de nos marges de manœuvre opérationnelles : d’une part, cette participation a un coût (environ un demi-milliard d’euros sur cinq ans), d’autre part, de nombreux officiers français seront détachés de nos armées au bénéfice des chaînes du commandement de l’organisation « atlantique » ; il est fort probable que les contingents qui seront dégarnis en priorité, seront ceux qui sont déployés, à la limite de nos capacités, sur les terrains extérieurs à l’Otan, notamment en Afrique.

Les garnisons françaises dont les effectifs ont déjà été réduits à deux reprises en deux ans pourraient encore être allégées, au risque de les rendre inaptes à leur mission, la première étant la stabilité de pays toujours menacés par les coups d’Etat ou les guerres. Où prélever encore ? Abandonner Djibouti serait renoncer à une carte stratégique de première importance ; il en va de même du Tchad, si fragile, comme en d’autres pays de l’Afrique occidentale ou équatoriale qui ont besoin de la France, tout autant que la France a besoin d’eux si elle veut rester une puissance mondiale. Notre lien très ancien avec l’Afrique serait ainsi, comme mécaniquement, la première victime du retour dans l’Otan.

À cela s’ajoutent des conséquences indéterminables mais inquiétantes : il est à peine besoin de rappeler que c’est dans le cadre de la politique d’indépendance menée par le général de Gaulle que furent menés à bien de grands programmes d’industrie de la défense, si précieuses pour la recherche, comme pour notre tissu industriel dans son ensemble. Toute politique consistant à nous en remettre à d’autre du soin de nous défendre a un effet démobilisateur, impossible à mesurer mais certain, qui compta pour beaucoup dans l’anémie de la IVe République. Au reste, si chacun en Europe s’en remet aux autres et, in fine, à une puissance extérieure, c’est l’Europe entière qui sera tôt ou tard sans défense – face au grand « ensauvagement du monde » qu’annonce hélas le XXIe siècle. S’il est vrai que l’indépendance a un coût et qu’il est difficile d’évaluer ses bénéfices, la dépendance a un coût plus grand encore, alors qu’elle est de bien faible rapport.

On touche ici à la dimension symbolique, à commencer par cette impression d’enfermement atlantique qui est un désaveu pour le général de Gaulle en signant l’abandon de sa conception de la Ve République. Ce renoncement est double puisqu’il se manifeste à l’échelle de l’Europe comme à celle du monde. Au moment même où la France revient comme membre à part entière de « la famille atlantique », on annonce l’installation d’une brigade allemande en Alsace, à Illkirch-Graffenstaden. De plus, par sa présence lors des cérémonies de Strasbourg et Kehl, la chancelière semble parrainer le retour de Paris dans le giron de Washington. Un retournement par rapport à la politique franco-allemande telle qu’elle fut fondée entre 1958 et 1963 : alors que de Gaulle tenta d’amener l’Allemagne sur la voie d’une Europe indépendante, c’est aujourd’hui l’Allemagne qui nous ramène à l’alliance américaine !

Il est curieux que la France « rende les armes », pour ainsi dire, alors même que les deux fondements de la solidarité atlantique, d’une part la menace soviétique, d’autre part la faiblesse de l’Europe dévastée par la guerre, sont des pages tournées depuis longtemps. En fait cette décision signifie surtout un alignement d’ordre diplomatique qui, dépassant de beaucoup le cadre atlantique, s’étend à la terre entière : comme l’a écrit le député Ump Daniel Garrigue (Sud-Ouest du 9 février) nous serons de plus en plus « enclins à suivre les Etats-Unis sur les théâtres extérieurs qu’ils choisiront (…) ; le risque est d’autant plus fort que le champ géographique de l’Otan s’est fortement étendu et qu’il est susceptible de s’étendre encore ». C’est là, poursuit le député, remettre en cause « l’un des rares consensus fort de notre pays, voulu par de Gaulle et confirmé par tous ses successeurs ».

Dernier point, le plus grave : depuis toujours la France se définit par son rapport au monde : elle est une voix singulière dans le monde, ou elle n’est rien. De ce point de vue, la politique étrangère est la pierre d’angle de l’unité de la Nation : c’est donc la cohésion de notre pays qui est ici en cause. Intégrée dans l’Union européenne, désormais intégrée dans l’Otan, la France se perd de vue elle-même : toute notre histoire montre que cette accumulation d’intégrations ne fera que précipiter sa désintégration interne – une lente sortie de l’Histoire.

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