De 1834 à 1863, George Sand et Eugène Delacroix entretiennent une riche correspondance malgré leurs divergences de points de vue…


« Je serais folle de vous si je ne l’étais d’un autre. » Ainsi écrit, en septembre 1838, George Sand à Eugène Delacroix dans leur Correspondance parue aux éditions Le Passeur. En 1834, Sand vient de rompre avec Musset. Elle va voir Delacroix, à qui l’éditeur Buloz a demandé un portrait pour une première de couverture. Dans ce portrait célèbre, Delacroix saisit au vif la douleur de George Sand. Une amitié naît alors entre eux, jamais démentie. « Vous êtes une des plus grandes affections de ma vie… » écrit Delacroix. « Artistes bohémiens, bilieux, nerveux », leur amitié amoureuse repose sur un amour forcené du travail et de l’art.

Une amitié énigmatique

Leur correspondance s’étale sur plus de vingt-cinq ans jusqu’en 1863. C’est dire combien les années la colorent différemment, avec des constantes. Sand est telle qu’en elle-même à travers le temps. Toujours « entre l’encre et la plume », elle travaille la nuit, monte à cheval le jour et dort le matin. Maîtresse de maison, mère attentive, amie généreuse et maternante, femme d’affaires, elle traduit Shakespeare, écrit du théâtre, fréquente tous les grands artistes de l’époque. Douée d’une vitalité extraordinaire, elle se relèvera d’une grave diphtérie, en 1860. Elle est aussi la femme engagée qui, après le coup d’État de 1851, vient à Paris plaider la cause de ses amis incarcérés. Quant à Nohant, c’est toujours le même Nohant, bêtes et gens, « avec des billards partout… Si vous voulez de la musique, il y en pleuvra et de la première qualité » écrit Sand avant la rupture avec Chopin. Même si l’argent est toujours « le grand maigre », Sand est généreuse avec Delacroix : « Envoyez-moi un Turc, un lion, un cheval, une odalisque… ce que vous aurez dans un coin pour 200 f. » Delacroix ne sera pas en reste avec Sand à qui il fait don, entre autres œuvres, d’une Vierge avec sainte Anne. On aimerait beaucoup d’amis comme ça. Pourtant, les épreuves familiales ne sont pas épargnées à Sand. Dans une lettre terrible, Sand évoque « la petite catastrophe de famille », inévitable, entre sa fille, elle et son gendre. La rupture avec Chopin, elle, est évoquée avec discrétion.

A lire aussi, Jérôme Leroy: Alice McDermott, un chef-d’œuvre en quarante pages

Le secret – l’énigme – de cette amitié est à trouver dans le travail et dans l’art. Quand Sand rencontre Delacroix, elle est célèbre à Paris. Elle a écrit Consuelo. Elle publie en feuilleton l’Histoire de ma vie. Lui, il est pris par le plafond du Sénat, la chapelle de Saint-Sulpice, avec son Ange magnifique (à voir ou revoir). Il connaîtra un succès inouï à l’Exposition universelle de 1855. Chacun a une énergie créatrice peu commune. Pour autant, leur amitié n’est pas fusionnelle. Si Delacroix aime Sand « d’une façon tout à fait singulière », et si George Sand lui écrit la déclaration d’amour, tout aussi singulière, qui donne au livre son titre, ce ne sont pas, pour autant, des amants secrets ni des artistes maudits. Ils n’ont pas non plus les mêmes idées politiques. La notion de péché originel auquel croit Delacroix les sépare. Mais ils sont unis par des liens profonds dont certains critiques trouvent la source dans le fameux portrait de 1838 n’hésitant pas à créditer Delacroix de « voyeurisme ».

Sand, pas une égérie féministe

Ces lettres ne sont pas écrites pour la postérité mais au fil de la plume. Elles ne sont ni impudiques ni people. Ce n’est pas non plus l’échange de deux belles âmes. Car le réel le plus banal s’y impose toujours : vie artistique parisienne, certes, mais aussi vie de famille, détails ferroviaires. En lisant le Journal de Delacroix, on est frappé de la différence de tonalité entre les lettres qu’il lui adresse, et son jugement personnel sur elle. S’il admire Chopin, s’il aime la femme qu’est Sand, Delacroix n’a pas vu le génie unique de son amie dont il parle, parfois, avec condescendance.

Une correspondance sert à faire connaître les auteurs dont les œuvres sont toujours vivantes. De Delacroix, on connaît les tableaux. Connaît-on le Journal, monument sur la peinture ? De Sand, on connaît Histoire de ma vie. Mais Consuelo ? Mais Un été à Majorque, idéologiquement décrié ? Mais Les Maîtres Sonneurs ? Si le tout Paris vient sentir l’odeur des vaches à Nohant, l’écrivain hors pair que fut George Sand ne fut pas et n’est toujours pas reconnu à sa juste valeur. On a fait d’elle une femme scandaleuse. On l’enferme dans une trilogie champêtre. Lélia redevient à la mode pour la peinture du plaisir féminin. Si elle est une femme qui a conquis, de haute lutte, sa liberté, prenons garde d’en faire une égérie féministe alors qu’elle est un auteur original et puissant.

« La note bleue résonne et nous voilà dans la nuit transparente. » écrit Sand dans une lettre. C’est à Nohant que Chopinet, dit Chip Chip, écrivit « deux superbes mazurkas qui valent bien dix romans » écrit Sand. Qui, mieux que le trio de Sand, Chopin et Delacroix les ont rendues sensibles, ces correspondances entre les arts ? A lire ce chef-d’œuvre que sont les Maîtres Sonneurs, on comprend l’amour de Chopin et de Sand. Décidément, il faudra qu’Antoine Compagnon nous fasse passer un été avec cette femme, peinte en homme par Delacroix, en 1838. Elle qui reconnut, d’emblée, le talent d’un autre Eugène, Fromentin, quand parut Un été dans le Sahel.

Lire la suite