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Après un premier semestre glacial au niveau des ventes, le monde de l’édition veut vite tourner la page. Les libraires sont colère, les auteurs-vedettes piaffent, les jurys se réveillent d’une longue hibernation avec l’envie d’en découdre et toutes les maisons (en chœur) sont déjà plongées dans le grand bain de septembre. Jamais une rentrée littéraire n’aura été autant désirée. Aujourd’hui, on parie sur les prix dès le printemps comme on spécule sur le cours de la banane ou du café. Le dérèglement des saisons n’est pas qu’un phénomène climatique, il s’observe aussi dans les salons littéraires. L’exercice comptable d’un éditeur se joue, chaque automne, sur deux ou trois têtes d’affiche guère plus.

Business à Saint-Germain-des-Prés

Alors, merci de ne pas déranger tous ces honnêtes commerçants avec de vulgaires prétentions artistiques. On parle business à Saint-Germain-des-Prés sans fausse pudeur. Le sort d’un écrivain s’évalue à coups de graphiques et de camemberts. Très peu d’entre eux sortiront du goulot d’étranglement de cette première quinzaine de septembre. Carrefour de toutes les désillusions mais aussi signe que notre pays ne se résout pas totalement à abandonner ce vice impuni qu’est la lecture. Question d’identité et de tempérament, peut-être. Le millésime 2017, encore plus précoce que d’habitude, ne demande qu’à fleurir les rayons et remplacer tous les essais politiques périmés de la dernière campagne. Les catalogues de nouveautés ont été envoyés à la presse il y a belle lurette, et les livres imprimés, lustrés, empaquetés attendent sagement dans d’austères entrepôts de banlieue le coup d’envoi de cette nouvelle cuvée. La critique reçoit un flux ininterrompu de lettres à bulles contenant les épreuves parfois non corrigées des futurs best-sellers suscitant l’ire des facteurs.

Il faut comprendre et pardonner cette impatience. Les élections à rallonge, les débats sans fin, les plateaux télé dupliqués à l’infini ont fait une victime : le roman français. Rappelons que la lecture, comme le chantait Herbert Léonard, n’a pas d’autre vocation que de donner du plaisir. Dans une époque où chaque geste doit être productif, « lire » semble anachronique, donc salutaire. Le critique professionnel qui voit passer des centaines de livres sous ses yeux, ne peut décemment tous les évoquer, il fait des choix, il est soumis à un espace contraint et oublie quelques beaux textes au passage. L’été permet de remédier à ce tri sélectif et d’harponner des livres parus durant les élections présidentielle et législatives.

L’Eveilleur déniche

Pêle-mêle, sans hiérarchie, avec toujours la volonté de privilégier le style et le souffle, voici quelques munitions, de quoi remplir votre valise et vous assurer de belles soirées sous la tonnelle. L’Éveilleur, une maison de province au goût sûr, continue son travail de dénicheur. Que ce soit dans le Sud-Ouest ou le Paris canaille. Adour, histoire fleuve de Serge Airoldi (préface de Jean-Paul Kauffmann) remonte librement « ce long ruban d’eau » et nage dans les méandres de la petite et grande histoire. Un hymne à la nature, aux lieux et aux anonymes, soutenu par une écriture personnelle, donc poétique. Dans un registre plus Série noire que Guide Vert, la mythologie polardeuse d’un Paname interlope dégouline dans Les mauvais lieux de Paris d’Ange Bastiani, de son vrai nom Victor Marie Lepage. Ce volume réunit pour la première fois « Mauvais » et « Nouveaux Mauvais Lieux de Paris », parus en 1969 et 1971 enrichi d’illustrations explicites. Quartier par quartier, vous découvrirez le visage secret d’une capitale en proie aux vices et aux déviances en tout genre. Putes, désaxés, mateurs, massages indélicats, toilettes obscures, bars traquenards et autres appartements-donjons, toute une faune s’ébat à la tombée de la nuit. « Chaque porte forcée vous en ouvrira une autre. Les mauvais lieux sont des meubles gigognes » confessait le reporter.

Delon et Maulin

Dans une veine écorchée et sensible, il faut absolument lire La mélancolie d’Alain Delon de Stéphane Guibourgé aux éditions Pierre-Guillaume de Roux. Il met si bien des mots sur les maux. Sans emphase, il se livre. Ténébreux et fragile. Cet auteur a beaucoup de cran et d’élégance. Comment passer également à côté du dernier Olivier Maulin, plus sombre mais toujours aussi chahuteur. Les Retrouvailles, roman sorti au Rocher début mai, ensevelit ses personnages dans un huis clos savoyard. On connaissait Maulin truculent, il se révèle féroce. Tensions garanties.

N’oubliez pas de glisser dans votre paquetage « Hemingway, Hammett, dernière » de Gérard Guégan, aussi percutant qu’un message de Radio Londres. Quand un grand écrivain parle de deux autres écrivains, c’est forcément divin. L’été, ayez aussi l’esprit ouvert, c’est le moment d’aller à la rencontre de textes et de sortir de votre zone de confort. Libérez le romain qui est en vous de Marcus Sidonius Falx aux PUF réconciliera tous ceux qui n’ont jamais été fichus d’apprendre la moindre déclinaison latine.Dumas père vous connaissez, mais le fils ? Qui était vraiment l’auteur de La Dame aux camélias ? Alexandre Dumas fils (1824-1895), né Place Boieldieu à Paris de père « inconnu » a gravé son nom au fronton des théâtres de France. Ce fils naturel d’un père si encombrant ne fut reconnu qu’en mars 1931 par l’auteur des Trois Mousquetaires. Marianne et Claude Schopp reviennent sur cette blessure d’enfance dans Dumas fils ou l’anti-Œdipe aux éditions Phébus. Grâce à des correspondances inédites, ils retracent le parcours de ce fils rebelle dans les pas de son géant de père durant le Second Empire et les débuts de la troisième République. « Ne t’en rapporte pas aux vers qu’on te fait faire au collège – Ces vers de professeur ne valent pas le diable – étudie la Bible- à la fois comme livre religieux, historique et poétique » fut l’un de ses premiers conseils en matière de narration. Enfin, pour les amateurs de curiosités et autres érudits, les huit tomes de la série Écrivains & Artistes de Léon Daudet (1867-1942) reparaissent en un épais pavé aux éditions Séguier. Des vacances en compagnie de Rabelais, Kessel, Bernanos, Shakespeare ou Dumas, ça ne se refuse pas ! Bonne(s) lecture(s) !

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Thomas Morales
Journaliste et écrivain.Spécialiste reconnu du cinéma et de l’automobile, il collabore à des revues parmi lesquelles Valeurs Actuelles, Service Littéraire, Schnock, Technikart, etc... Il écrit dans la presse automobile depuis près de 20 ans et nourrit depuis son enfance une passion pour les voitures anciennes, les Hussards ...
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