Western, duel, match, cour de récré, guerre nucléaire : mes honorables confrères ont tout dit et recouru à toute la palette des métaphores disponibles pour évoquer l’affrontement entre le Président de la République et un ancien Premier ministre. Rien ou pas grand-chose ne nous aura été épargné sur ce piteux spectacle et sur ce qu’il dit de notre démocratie malade. Il est vrai que chez nos voisins, la politique est un noble combat d’idées dans lequel de valeureux adversaires échangent des arguments avec hauteur et délicatesse et que nul scandale politique ne secoue jamais d’autre pays que la France. Ailleurs, c’est les bisounours, chez nous, les Borgia. (C’est plus romanesque, du reste, tous ceux qui nous expliquent que les passions humaines n’ont aucun intérêt tout en s’en délectant, feraient mieux d’arrêter la littérature. Passons).

Mais derrière ce choc au sommet, se joue un autre duel, peut-être pas vraiment du genre titanesque – ce serait plutôt du Molière, quelque chose comme Sganarelle contre Scapin. C’est que les deux héros de ce procès ont dans les médias, disons des porte-flingues car « valets » serait désobligeant. Et le plus amusant est qu’eux aussi ont été sinon amis, du moins alliés, puis qu’il s’agit d’Edwy Plenel et de Jean-Marie Colombani qui ont longtemps tenu les rênes du Monde, où ils ont d’ailleurs mis en œuvre avec succès les méthodes qu’ils dénoncent avec indignation aujourd’hui : intimidation, intox, coups tordus et autres douceurs démocratiques et transparentes. Les inoubliables valets de notre répertoire ne ressemblent-ils pas à leurs maîtres ?

Hélas, rien ne va plus entre les deux anciens maîtres du Monde qui se sont séparés en laissant du sang sur les murs. Il se murmure d’ailleurs que si Plenel a été débarqué, ce n’est pas seulement à cause des méchanteries qu’avaient écrites Philippe Cohen et Pierre Péan dans La face cachée du Monde, mais en raison de son anti-sarkozysme rabique ou de sa villepinomania délirante : Plenel est aussi fasciné par l’athlétique Dominique qu’un séfarade devant une Suédoise. Au point qu’il voit en lui le champion de la droite propre, ce qui, pour l’homme des basses œuvres du chiraquisme est assez marrant, et même le nouveau Bonaparte appelé à sauver la République en danger. Et devinez qui fera Fouché ?

Les deux hommes portent donc sur la Toile les couleurs de leurs champions respectifs. Avant même l’ouverture du procès, les hostilités ont commencé par une bataille de boules puantes. Slate, le site dirigé par Colombani, a déniché un sombre épisode bulgare dans la carrière de Villepin : histoire de s’occuper après l’élection de son rival, celui-ci a dirigé un groupe d’experts chargés d’aplanir les différends entre Sofia et l’Union européenne. Ledit groupe n’aurait pas, dans un premier temps, montré toute la fermeté requise à l’endroit du gouvernement. Bon. Comme scandale, c’est un peu maigre. Quant à Plenel, il publiait en fin de semaine sur Mediapart un témoignage « prouvant » que l’ex-ministre ne connaissait pas le faussaire présumé, Imad Lahoud, et qu’il ne pouvait donc être l’auteur de la machination. L’auteur de cette fracassante révélation était le beau-frère de Villepin. Un scoop comme ça, ça sent le grand journalisme. Il est fort ce Plenel.

Il faut reconnaître que dans le style baroque et rigolo des valets de comédie, le moustachu l’emporte haut la main. C’est que, malgré sa famille en or, Villepin en chevalier de la Vertu publique victime de basses machinations, ça ne le fait pas. Villepiniste et robespierriste, ça semble difficilement conciliable. La thèse de Plenel est simple, enfin presque : ce n’est pas Villepin qui a essayé d’exploiter les listings truqués pour empêcher Nicolas Sarkozy d’accéder à l’Elysée, mais Sarkozy qui a tenté de le faire croire pour se poser lui-même en victime. Et cette légende l’a grandement aidé à gagner l’élection (théorie assez grotesque car l’opinion ne comprend rien à cette histoire de fous).

Le phare du journalisme moral ne saurait conclure un texte sans tirade sur les principes. L’enjeu de ce procès, explique-t-il, n’est rien de moins que la démocratie elle-même (d’ailleurs, Plenel ne se déplace pas pour moins) : « La démocratie en ce sens qu’elle est une haute idée de la justice, en tant que pilier de la défense des libertés individuelles et collectives. » « Détournement privatif de la justice », « déni de droit et corruption de l’esprit public », on en tremble tellement c’est beau et grave. D’ailleurs, nous dit-il, le fait que Henri Leclerc, « figure de la gauche judiciaire », défende le valeureux Galouzeau est une preuve en soi. Ah, évidemment, s’il a un avocat de gauche, ça change tout. La preuve du gâteau, c’est qu’on le voit à la télé.

L’ancien patron de Plenel a, pour sa part, mis son talent et sa plume au service du président. De mauvais esprits attribuent ce zèle au fait qu’il continuerait à espérer la succession de Patrick de Carolis à la tête de France Télévisions. Soyons juste, il joue plus sobre : on n’imagine pas un homme aussi distingué que Jean-Marie Colombani traiter Villepin de Chippendale comme l’a fait sur RTL un personnage secondaire de cette comédie en eaux troubles, le communicant Pierre Charron, visiblement mandaté pour cogner. Au Monde, Colombani était à l’évidence le gentil flic. Il ne fait pas dans l’emphase lyrique, il énonce calmement ses hypothèses comme des vérités révélées. « Au départ, écrit-il, et cela ne semble être contesté par personne, il y a bel et bien une machination, un véritable montage destiné à compromettre un certain nombre de personnalités, et avant toute chose à barrer la route de l’Elysée à Nicolas Sarkozy. » Ben si, cher Jean-Marie, ce « avant toute chose pour barrer la route de l’Elysée à Nicolas Sarkozy » est contesté par pas mal de gens, notamment par votre ancien camarade de travail. Sans le dire clairement, Colombani laisse fortement supposer que Villepin n’a pas seulement profité d’une barbouzerie fomentée par d’autres mais qu’il pourrait être le chef d’orchestre de toute l’opération « Nagy Bocsa ». « Et doivent résonner encore dans quelques oreilles des incitations, injonctions, admonestations de toutes sortes reçues de Dominique de Villepin : « C’est du lourd, on le tient ! » Tel était en effet, en substance, le message dit et répété, avec l’insistance qu’on lui connaît, par Dominique de Villepin à suffisamment de journalistes pour que soit établie, sinon l’implication directe du Premier ministre comme donneur d’ordres, du moins sa totale adhésion à ladite machination. » Que Villepin ait balancé à la presse, ce qui est parfaitement exact, ne prouve nullement qu’il a tout inventé lui-même. On a plutôt l’impression que les deux hommes se sont rendus coupables de mauvaise camaraderie : l’un a secrètement espéré que son rival allait tomber pour une histoire crapuleuse inventée par d’autres et pour d’autres raisons ; l’autre, animé par une rancune tenace, a décidé de tuer le premier en tirant tous les partis possibles de son faux-pas. Sauf que la mauvaise camaraderie n’est pas un délit.

Colombani laisse la justice juger, bien sûr, mais au cas où les magistrats auraient besoin de quelques informations, il dresse un portrait au vitriol du ministre-poète, inventeur du CPE et de la dissolution. Il y a, nous dit-il, du Fouché chez cet homme-là qui incarnerait, s’il était condamné, la quintessence d’une mouvance chiraquienne où l’on retrouve « la tentation permanente du coup tordu. » Il conclut par le récit d’une scène hilarante où lui-même, convoqué par Villepin au bar du Bristol, a droit à un avertissement en règle sur le mode mafieux. Lui qui disait avec gourmandise que « Le Monde fait peur », ça a dû lui rappeler des souvenirs.

Le plus chouette, c’est que la pièce sera à l’affiche pendant un mois et qu’on peut compter sur nos duettistes et duellistes du net pour assurer les intermèdes. De l’investigation de haut vol, je ne sais pas mais du comique de boulevard, assurément.

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