Photo : DTN News.

Jeudi dernier, sur la route reliant Homs à Palmyre, un minibus de l’armée de l’air syrienne est tombé dans une embuscade. Bilan : dix morts dont six pilotes que l’état-major syrien décrit comme « qualitativement entraînés à piloter des avions militaires modernes ». Autrement dit, il s’agit de pilotes de chasse de la base aérienne de Tiyas appartenant très probablement aux escadrons de Mig-25, Sukhoi Su-22 et su-24. Ce ne sont pas les meilleurs avions que possède Damas – cette qualité revient au Mig-29 – mais avec les Mig-23 ils assurent l’essentiel des missions dites de « supériorité aérienne ». Ces pertes sont en tout cas particulièrement douloureuses : non seulement il n’est pas facile de remplacer des aviateurs d’un tel niveau mais leur mort entraîne un effet désastreux sur le moral des troupes. Les pilotes de chasse sont effet les prunelles des yeux de toute armée moderne.

Toute la question est de savoir si les assaillants ont choisi leur cible par hasard ou sur la base d’un renseignement rudimentaire (parfois il suffit de connaître la famille du chauffeur du minibus et ses habitudes…) ou, comme le suggèrent les autorités syriennes, s’il s’agit d’une attaque planifiée d’après des renseignements précis et « frais » qui témoignent d’un soutien au sein même de l’appareil militaire syrien. Quoiqu’il en soit, ce coup dur s’ajoute à une série noire qui ne cesse de s’allonger : l’attaque contre la base des service de renseignements de l’armée de l’air à Harasta et les tirs sur le QG du parti Baas à Damas.

Pour le régime, plus aucun doute n’est permis : ses adversaires ont choisi une stratégie de guérilla pour précipiter sa chute. Avec des bases arrière en Turquie, une terre d’asile en Jordanie et quelques maquis plus ou moins protégés à l’intérieur même de la Syrie, ce qu’on appelle « l’Armée Syrienne Libre » devient une menace redoutable pour le pouvoir en place. Dans un premier temps, sonné par cette série de coups, Damas a choisi d’évoquer une responsabilité israélienne. Les pilotes abattus se préparaient, disait le communiqué officiel, à « accomplir le devoir sacré de libérer les territoires et de restaurer leurs droits usurpés », ce qui dans le jargon syrien veut dire la guerre contre Israël, qui serait premier sur la liste de ceux à qui profite le crime.

Le problème est que les tentatives de mobilisation de la nation syrienne contre l’ennemi commun ne semblent pas trouver d’écho favorable au sein d’une population qui aspire à se débarrasser d’Assad, mais aussi à récupérer le plateau du Golan perdu en 1967 et à exprimer sa solidarité avec les Palestiniens… Ainsi, le régime devra bientôt prendre une décision bien délicate : rester dans la défensive ou adopter une stratégie antiguérilla efficace, c’est-à-dire s’attaquer à ses bases arrière, sa logistique et ses terres d’asile.

Si Assad décide de contrer l’ASL et sa guérilla de plus en plus efficace sans changer de stratégie, il laisse à Ankara, Amman et leurs alliés les mains libres pour contrôler la situation explosive du pays. A force d’épuisement, il risquera alors de voir son principal atout – les forces de sécurités en uniforme et en civil – fondre comme neige au soleil. Saignés par les désertions et de plus en plus menacés dans leurs mouvements, ces hommes éprouvés par neuf mois de guerre contre leurs concitoyens, ne peuvent plus tenir longtemps. En revanche, si le président syrien choisit de cibler les bases arrière de l’ASL voire d’autoriser des « poursuites à chaud » et des opérations pénétrant en territoires turc et jordanien, il prend le risque de déclencher des hostilités régionales et légitimera par avance un viol de la souveraineté syrienne.

Tandis que le monde a les yeux rivés sur les déclarations des chefs d’Etat et les manœuvres diplomatiques à l’ONU, sur le terrain la situation évolue très rapidement et notamment le déploiement de forces navales américaines et russes dans le bassin oriental de la méditerranée et le regain d’activité de l’ASL ouvrent une nouvelle phase de la crise syrienne de l’autre. L’ironie de l’histoire veut que le pays qui soutenait une myriade de mouvements de terreur et de guérilla, risque aujourd’hui de succomber à ces mêmes artifices.

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Gil Mihaely
est historien et directeur de la publication de Causeur.Né en Israël en 1965, Gil Mihaely a fait des études d’histoire et de Philosophie à l’Université de Tel-Aviv. Docteur de l’EHESS où il a soutenu en 2004 une thèse d’histoire, il vit en France depuis 1999. En 2007 il a créé, avec Élisabeth Lévy ...