Il y a cinquante ans, le cyclomoteur motorisait la jeunesse française.


Dans ma jeunesse berrichonne, au pays de la sorcellerie, j’ai vu des choses étranges et fascinantes. Sur ces terres abandonnées, des ruraux-mécanos trafiquaient leurs mobylettes avec un art quasi-divinatoire. S’ils avaient mis autant de ferveur dans leurs études supérieures que dans le réglage de leurs meules, ils dirigeraient aujourd’hui la France. Je me souviens de l’un d’entre eux, ne comptant pas ses heures, enfermé dans le garage de ses parents, ce Huggy-les-bons-tuyaux du Boischaut avait transformé un banal 103 de série bleu pâlot en un objet hallucinogène aux reflets argentés.

La 103 métamorphosée

Á la mode Easy rider, ce choper des campagnes possédait un guidon étroit et haut, il n’avait plus rien à voir avec le 49,9 cm3 d’origine aux performances anémiées. Conquis et un peu effaré, je le voyais passer devant chez moi, à des vitesses inimaginables. Si Peugeot avait su qu’un gamin bricoleur pouvait ainsi exploiter le moteur dans ses derniers retranchements, il l’aurait embauché sur le champ à la direction technique.

Ce fier destrier affolait la maréchaussée bien incapable de le pourchasser au volant d’une Estafette en fin de vie. Je reste persuadé que, sur le lac salé de Bonneville dans l’Utah, cette 103 métamorphosée aurait battu à la loyale des Corvette et Mustang surgonflées. La République des bons élèves n’a jamais su reconnaitre, à leur juste valeur, les talents d’ingénieur et de metteur au point de tous ces garçons n’entrant pas dans le cadre. Notre vieille nation industrielle ne s’est pas remise de cet abandon-là.

Avant l’avènement du vélo-roi et la sacralisation de la marche à pied, le cyclomoteur aura été un indispensable instrument de liberté. Liberté de sortir, de draguer, de travailler et d’échapper à la surveillance familiale. La mob n’était pas seulement ce moyen de déplacement peu coûteux et facile d’entretien, elle était le socle, le creuset des espoirs pour des milliers d’adolescents en voie d’émancipation. Sans elle, la neurasthénie aurait gagné assurément la population.

La mob des seventies, attribut culturel

Cette mob avait des vertus pacificatrices et égalitaires car elle s’immisçait dans tous les milieux sociaux, chez les prolos et les bourgeois, les immigrés et les curés, les beaux quartiers et les terrils. On ne pouvait échapper à son attraction. Elle permettait à nos grands constructeurs de se livrer une belle bataille commerciale. Chacun y allant de sa nouveauté, saison après saison. Depuis la fin des années 1960, le cyclomoteur a envahi l’espace public, on l’utilise pour se rendre à l’usine, à la faculté, au foot ou à la plage. Son œcuménisme est un nouvel existentialisme. Il y en a pour tous les goûts et toutes les bourses, l’académique Vélosolex à galet résiste aux assauts des modernes, Motobécane et sa « Bleue » jouent la sécurité et le confort, de l’usine de Saint-Quentin, le Cady voit le jour, Peugeot réplique en dévoilant son économique 102. Et puis, les Italiens et les Japonais vont, sans cesse, au cours des années 1970, inventer de nouvelles formes de mobilité comme dirait un technocrate de la Mairie de Paris. Piaggio nous divertit avec son fluet Ciao ; Honda élève les standards de qualité avec son modèle Cub que l’on retrouvera sur tous les continents, tout en s’aventurant dans la minimoto, la très attachante Dax continue d’émouvoir les quinquas ; Yamaha invente le Chappy, nous lui disons chapeau ! Plus tard, l’opposition entre « 103 » et « 51 » laissera autant de traces dans les mémoires que les affrontements entre les pro et anti-Maastricht. Il était temps de choisir son camp.

La mob était notre « Jean » à nous, c’est-à-dire un attribut culturel, peut-être, l’illustration d’une véritable identité européenne. Au lieu de chercher des valeurs et manier des concepts vides, la mob incarnait notre fond commun. Moins chère qu’un scooter, bénéficiant d’une législation peu tatillonne, cette mob n’est désormais plus qu’un rêve des Trente Glorieuses. En ville, la trottinette l’a tuée.

Une humanité rieuse

Ailleurs, elle s’accroche avant qu’on ne l’interdise pour un prétexte fallacieux, mais quel plaisir d’apercevoir encore aujourd’hui un pépé tirant une remorque avec son antique « Orange » ou une belle fille faire voltiger sa robe à fleurs, sur une route des Landes. Tati, Hitchcock, BB, les hippies, les ouvriers ou les lycéennes de Victor-Duruy, tous ont adopté la pétrolette. Cette humanité-là, rieuse et folle, désuète et sentimentale était notre bien le plus précieux.

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