Les meilleurs films de Roman Polanski, de « Rosemary’s Baby » au « Pianiste », brouillent désespérément la frontière entre le réel et l’imaginaire. Ils ne conduisent pas à la solution d’une énigme, mais nous enfoncent au cœur de cette énigme. Là se trouve la clé de son cinéma, comme celle de son existence.


 

C’est par un court-métrage, Deux hommes et une armoire (1958) que Polanski a été repéré en France, d’abord par les cinéphiles. On aima ici son esprit d’absurdité troublante : deux hommes portant une armoire sortent des flots de ce qui pourrait être la Baltique. Ils errent ensuite dans une ville où ils croisent des voyous, des tueurs de petits chats, des exemplaires d’humanité capables du pire.

Depuis, Polanski n’a pas cessé de nous inquiéter. Il se méfie de la réalité, mais n’en prend sans doute pas assez soin, car elle n’a cessé de se venger. Polanski est un survivant. Durant la soirée des Césars (plus vulgaire et navrante que d’habitude1), quelques manifestantes, aveuglées par les lacrymogènes et la colère intersectionnelle consécutive ont protesté : « C’est Polanski qu’il faut gazer ! » Les nazis y auraient pensé avant elles, si par malheur le petit Roman était tombé entre leurs mains…

Le Pianiste : fenêtre sur mur

Né à Paris de parents polonais, en 1933, il suit sa famille dans le pays de ses origines trois ans plus tard (voir l’article de Patrick Eudeline). Il aime les « salles obscures » du cinématographe : « J’adorais le rectangle lumineux de l’écran, le faisceau qui perçait l’obscurité depuis la cabine du projectionniste, la synchronisation miraculeuse du son et de l’image 2 […]. » Mais les nazis, qui envahissent la Pologne le 1er septembre 1939, ont d’autres projets pour lui, et pour les juifs en général…

La mémoire ancienne est imprécise, mais elle fixe des moments forts. Pour l’enfant du ghetto, la persistance rétinienne fait surgir un mur de briques, annonciateur des calamités. Ce mur, qui ferme brutalement une rue, dans Le Pianiste (2002), Polanski l’évoquait parmi d’autres souvenirs sauvés du temps et de l’oubli dans son autobiographie, et dans un entretien accordé à Catherine Bernstein 3 : « Nos fenêtres donnaient l’une sur une église, l’autre sur une petite rue. Un jour, ma sœur m’appelle, je me penche à la fenêtre : “Regarde”. J’ai vu qu’ils construisaient un mur, fermant ainsi la rue d’un bout à l’autre. J’ai compris qu’on nous emmurait. Je me souviens très bien de ce moment ; ma sœur et moi, nous avons pleuré. C’était vraiment le ghetto. »

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En retrouvant ce mur dans Le Pianiste, l’on éprouve l’accablement de l’enfant Polanski.

Ainsi, si la vraie vie n’a pas ménagé Polanski, il en a fait du cinéma !

« Je vivais dans un monde à part… »

Roman Polanski est un esprit rationnel. Lorsqu’il convoque le surnaturel, c’est pour démontrer qu’il n’existe que par notre consentement, notre faiblesse émotive, parce que nous l’autorisons à gouverner nos peurs. Dans son œuvre, cela donne le meilleur et… le moins bon.

Rosemary’s Baby(1968) appartient à la première catégorie. Une jeune mariée (Mia Farrow), et son mari (John Cassavetes) emménagent dans un appartement new-yorkais. Le quartier est plaisant, l’immeuble 4 a vue sur Central Park, mais son architecture énorme et la manière dont il est filmé en font un décor angoissant. Nous assistons à la lente montée de l’effroi chez une femme environnée de présences inquiétantes. Est-elle la cible d’un complot fomenté par des adorateurs de Satan, et va-t-elle accoucher des œuvres de celui-ci ? Ou bien toute cette histoire trouve-t-elle sa résolution dans un épisode paranoïaque de la future maman ? Et nous, spectateurs tourmentés, avons-nous vu l’effrayante scène d’accouplement entre la gracieuse épouse et le formidable démon ? De qui sommes-nous les dupes ? De Polanski assurément, maître de l’illusion et de l’onirisme, qui réussit un tour de force cinématographique. Il prend un « malin » plaisir à nous égarer : « Aussi loin que je remonte dans mes souvenirs, la frontière entre le réel et l’imaginaire a toujours été désespérément brouillée. Il m’aura fallu presque une vie pour comprendre que c’était là la clef de mon existence même. »

L’huissier du diable

Polanski l’agnostique ne croit pas à l’existence du diable, pas plus qu’à la présence des vampires. Ces figures redoutables du cauchemar sont la face noire du monde, la faille cachée sous l’édifice de la civilisation, le ricanement hypercritique des partisans de la négation. Mais elles stimulent la création. Polanski n’est pas seulement un cinéaste pour ciné-clubs, il est à sa façon un maître du cinéma « de genre ». Il veut séduire, « embobiner » le spectateur. La plupart du temps, il l’entraîne dans un récit affolant, gouverné par les principes de l’angoisse, du mystère, de la surprise épicée d’ironie cruelle. Ainsi La Neuvième Porte (1999) suit un magistral parcours dans un labyrinthe ésotérique. Un jeune et hitchcockien pourvoyeur de livres rares, incarné par Johnny Depp, se met en quête d’un volume, auquel le diabl

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Article extrait du Magazine Causeur

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